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LES
ÉPOPÉES
FRANÇAISES
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
I. — Poésie française du moyen âge.
Les Epopées françaises, Étude sur les origines et l'histoire de la
littérature nationale, ouvrage trois fois couronné par TAcadémie
des Inscriptions et belles-lettres (Grand Prix Gobert en 1868).
Deuxième édition entièrement refondue, quatre volumes in-8«,
(Chez H. Welter).
La Chevalerie. Ouvrage qui a obtenu en 1884 le grand prix Gobert
de TAcadémie française. Deuxième édition, un vol. gr. in-8o. (Chez
C. Delagrave.)
La Chanson de Roland, Ouvrage couronné par F Académie française
et par l'Académie des Inscriptions et belles-lettres. Vingtième édi-
tion. (Chez A. Mame et C'<^.)
II. — Poésie latine du moyen âge.
Histoire de la Poésie liturgique au moyen âge. Les Tropes, un vol.
in-8o. (Chez A. Picard et V. Palmé.)
Œuvres poétiques d'Adam de Saint- Victor, Deuxième édition, un
vol. in-18o. (Chez A. Picard et V. Palmé.)
La Poésie religieuse dans les cloîtres des ix^-xi^ siècles, in-8o.
(Chez A. Picard et V. Palmé.)
Le Puy. — Imprimerie Marcliessou fils, boulevard Sainl-Laurenl, Ti.
LES
ÉPOPÉES
FRANÇAISES
ÉTUDE SUR LES ORIGINES ET L'HISTOIRE
DE LA LITTÉRATURE NATIONALE
LEON GAUTIER
Membre de l'Institut
OUVRAGE TROIS FOIS COURONNÉ PAR L ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
(Grand Prix Gobert en 1868)
II
SECONDE EDITION, ENTIÈREMENT REFONDUE
PARIS
LIBRAIRIE UNIVERSITAIRE
H. WELTER, ÉDITEUR
59, RUE BONAPARTE, 59 ,
1892
Edouard Laboulaye, qui voulait bien m'honorer de pi^éface
, , ' , , , DE LA SECONI
quelque amitié, n'était point partisan des « éditions *^'™^
revues et considérablement augmentées » et, encore
moins, des « éditions entièrement refondues ». Il me
le disait un jour avec sa verve habituelle et me mettait
en garde contre cette tendance fatale de certains éru-
dits à recommencer sans cesse leurs anciens livres :
(( Je compose les miens, me disait-il, en toute con-
science et loyauté, et les abandonne ensuite à leur
destinée. Quant à les refaire, je m'en défends, et pré-
fère en publier de nouveaux. » Voilà certes d'excellents
conseils et dont j'aurais dû m'inspirer, lorsque j'en-
trepris cette seconde édition des Epopées françaises
qui m'a coûté un si long labeur et où (pour ne parler
que du présent volume) je n'ai pas, en quatre cents
pages, conservé cent lignes de la première édition.
Il est vrai que je ne suis pas sans excuse. L'Histoire
littéraire du moyen âge est une science qui, depuis
trente ans, a fait de belles enjambées et a parcouru
rapidement un long chemin. Elle a même été si bien
renouvelée qu'un livre de 1865, à force de paraître
candide, ne serait pas fort loin de sembler ridicule.
vj PRÉFACh: J)E LA SECONDE ÉDITION.
C'est ce qui m'a décidé, entre autres motifs, à en-
treprendre cette édition : œuvre assez ingrate après
tout, et dont quelques érudits, peut-être, seront seuls
à me savoir gré.
Ils sont vraiment douloureux, ces recommencements
d'un vieux livre. On se heurte sans cesse à quelque
erreur qu'il faut loyalement redresser. On s'aperçoit
(je parle pour moi) qu'on a jadis été trop affirmatif
et téméraire. Puis, l'âge est venu. On a plus d'expé-
dence, et moins d'entrain. On n'est plus à la fête,
mais au devoir. Une première édition, c'est le prin-
temps; les autres, c'est l'automne.
Telle qu'elle est, cette nouvelle édition rendra peut-
être quelques services. Je n'ai pas la prétention d'y
avoir été partout original, et je me borne à réclamer,
pour certaines parties de mon œuvre, le rôle modeste
d'un vulgarisateur de bonne volonté, qui s'est tenu au
courant et prend le soin d'indiquer, avec une pré-
cision loyale , toutes les sources auxquelles il est re-
monté. Il me sera sans doute permis d'ajouter que,
dans le présent volume comme dans les autres, il y a
des éléments vraiment nouveaux et que personne en-
core n'avait mis en œuvre. J'ai réuni sur les jongleurs
un certain nombre de textes qu'aucun érudit, je pense,
n'a connus avant moi, et je crois pouvoir, en toute sin-
cérité, me rendre le même témoignage pour tout ce
qui touche à l'exécution des chansons de geste, aux
dernières chansons en vers, aux romans en prose, à la
longue et triste histoire de notre décadence épique.
Quand je mis pour la première fois la main à ce gros
livre, je me proposais d'offrir au public une vaste
synthèse sur les chansons de geste où j'ajouterais les
résultats de mes recherches personnelles à ceux que
mes devanciers avaient déjà conquis. Je n'ai jamais
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION vij
cessé de me proposer le même Lut : c'est au public
de décider si je Fai atteint.
Si long qu'ait été le chemin, j'ai eu la consolation
d'y rencontrer des mains qui se sont tendues vers moi,
des Yoix qui m'ont encouragé, et ce n'est pas sans
quelque émotion que je prononce ici les noms de Gui-
zot et de Natalis de Wailly. D'aussi grands noms ne
sauraient me faire oublier ces jeunes amis, — mes
élèves d'hier — qui, notamment dans le présent vo-
lume, se sontfaitunejoie devenir en ai^e à leur ancien
maître. Je croirais manquer à un devoir si je n'adres-
sais ici mes remerciements à MM. Labande, Vernier
et Le Grand. Je dois aux deux premiers la précieuse
communication d'un certain nombre de textes inédits
sur le fief de la jonglerie de Beauvais et sur le rôle des
jongleurs à la cour des ducs de Bourgogne. Le troi-
sième a bien voulu rédiger, sous ma direction, cette
(( Bibliographie des chansons de geste » qui est peut
être faite pour donner à mon oeuvre un caractère plus
marqué d'utilité pratique. C'est là une qualité que
les érudits contemporains tiennent à bon droit en
haute estime et qui les rend parfois indulgents pour
les défauts des autres et pour les leurs.
Un de ces défauts dont il convient que je m'accuse
et que l'excellent M. Laboulaye aurait eu quelque peine
à me pardonner, c'est d'avoir fait attendre plus de dix
ans la publication de ce tome II et, surtout, de le publier
si longtemps après les tomes III et IV. Je sens, mieux
que personne, tous les inconvénients qu'entraîne une
telle interversion. Il est certain que ce présent volume
est scientifiquement en progrès sur les autres ; qu'il
est plus <( au courant » ; qu'il offre fatalement des
répétitions plus ou moins heureuses, des raccords plus
ou moins adroits, et, chose plus regrettable, que je me
viij PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION.
vois forcé d'y combattre plus d'une fois les thèses des
volumes suivants et de me réfuter moi-même par
avance. J'expliquerais bien à mes lecteurs les causes
d'un retard qui est en apparence inexplicable, s'ils
pouvaient y prendre quelque intérêt. J'estime qu'il
vaut mieux ne pas les importuner par des excuses trop
personnelles, et « battre ma coulpe ».
Les Épopées françaises ont rempli dans ma vie près
de vingt ans de travail.
Si j'ai fait un peu mieux connaître notre vieille poé-
sie nationale, si je l'ai fait un peu mieux aimer ; si j'ai
contribué à lui ouvrir la porte si longtemps fermée des
programmes et des examens universitaires et à faire
enfin placer le Boland i^rès de l'Iliade : longo proximus
ïntervallo; si surtout, au lendemain de désastres sans
nom, j'ai pu raviver un peu l'amour pour la chère
patrie française, en montrant que tous les Roncevaux
sont glorieusement réparables ; si le nom de Roland
— avec celui de Jeanne d'Arc qui est plus français
encore — a pu servir de ralliement aux âmes éprises
d'un véritable patriotisme ; si je puis dire enfin, sans
trop de vanité, que je n'ai pas été tout à fait étran-
ger à cette magnifique et salutaire résurrection ;
S'il en est ainsi, je n'aurai pas perdu ma peine et
mon ahaUy et ce n'est pas sans quelque consolation
que je déposerai ma plume et prendrai enfin congé
de mes lecteurs.
Léon GAUTIER
29 septembre 1892.
PREMIÈRE PARTIE
ORIGINE ET HISTOIRE
DES
ÉPOPÉES FRANÇAISES.
LIVRE DEUXIÈME (SUITE).
PÉRIODE DE SPLENDEUR
CHAPITRE XVIL
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. ORIGINE,
NOMS, PAYS ET CLASSIFICATION GÉNÉRALE DES JONGLEURS.
Aux époques sincèrement primitives, quand les i part. uvr. n.
^ ^ ^ J- ' ■»- CHAP. XVII.
peuples ne savent pas lire et ne peuvent qu'écouter,
la propagation des œuvres littéraires offre un carac- ^^'^'^àtlîit'*'"
tère tout spécial et que de grands érudits ont déjà dSTonfieurl
mis en une excellente lumière. Sans doute il y a, à cette de leur'appariuon
heure si intéressante de l'histoire, des chants populai- riiistoLe.
res qui éclatent sur les lèvres des paysans et des sol-
dats, des enfants et des femmes, de toutes et de tous.
Ce sont des cantiques ou des « péans » , des complaintes
ou des rondes, des chants de guerre ou d'amour,
des (( actualités » (comme on le dirait aujourd'hui) ou
même des satires enflammées et des cris de colère.
Tous ces chants sont brefs, aisés à retenir, et ils se
propagent, pour ainsi parler, d'eux mêmes. Mais vient
le moment où ces cantilènes rapides ne suffisent plus à
l'activité poétique des jeunes races et à leur besoin
très vif d'entendre raconter de grandes choses qu'elles
puissent imiter. Ces grandes choses, ce sont des
guerres qui ont été parfois compliquées et longues ; ce
sont des vies de conquérants et des morts de héros
que l'on prétend faire connaître dans la sublimité de
tous leurs détails. Il y a là matière à quelques mil-
1 PART. LTVR. II.
CHAP. XVII.
4 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
liers de vers, et Ton ne saurait, en vérité, demander
aux mémoires populaires d'apprendre et de retenir
des récits aussi développés. Tant que la poésie pri-
mitive conserve le caractère lyrique, le peuple tout
entier sait par cœur ses poèmes et les chante lui-
même; mais, dès que les louanges des héros se
changent en une narration plus étendue, il devient
nécessaire que certaines mémoires professionnelles
se chargent de narrer ces exploits, comme aussi
certaines voix de les chanter. Bref, l'heure de l'épopée
a sonné et, pour répandre et populariser cette épopée
qui se chante, il faut des chanteurs de profession, il
faut des hommes du métier.
Ces hommes du métier, ces musiciens nomades qui
soutiennent leur voix par quelque instrument; qu'on
rencontre aux repas, aux mariages, aux fêtes; qui sont
considérés comme la voix de la patrie ; qui marchent
en tête des armées et les conduisent, frissonnantes, à
la victoire; ces chanteurs populaires, on connaît leurs
noms. En Grèce, c'étaient les rapsodes ou les aèdes;
chez les Gaulois, les bardes; chez les Scandinaves, les
scaldes.
Chez nous, ce sont les jongleurs, dont nous allons
essayer de raconter l'histoire et de peindre le por-
trait.
Persistance
des jongleur
à travers
tous les siècles.
Ils existent encore, ces jongleurs, ces éternels jon-
^Ip^yiT gleurs. Ils vivent, ils peinent, ils grouillent tout près
de nous. Nos baraques de la foire en sont pleines, et
ils ont aujourd'hui la même physionomie, les mêmes
talents, les mêmes mœurs qu'autrefois. Ils ne chan-
tent plus de chansons de geste, je le veux bien;
mais ils sont divisés en un certain nombre de groupes
qui sont assurément les mêmes qu'aux xii" et xiii' siè-
CHAP. XVII.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
des et, s'il faut tout dire, qu'aux siècles romains. ' ™. uvr. n.
Voici les dompteurs et les montreurs d'animaux
savants, les lutteurs à main plate, les Hercules qui
soulèvent des poids invraisemblables, les désossés,
les danseurs sur la corde raide, les géants, les nains et
les (( phénomènes », les prestidigitateurs avec leurs go-
belets et leur baguette magique, les avaleurs de sabres
ou d'étoupes en feu; voici, enfin, voici l'innombrable
et curieuse famille des saltimbanques. Plus loin, dans
les rues, dans les cours, de pauvres loqueteux chan-
tent, d'une voix éraillée, les romances sentimentales,
les chansons patriotiques ou les couplets égrillards.
Plus loin encore, de petits orchestres ambulants font
entendre des trios ou des quatuors, plus ou moins
classiques, au milieu d'un public qui est toujours
haletant et souvent enthousiaste. Et enfin, là-bas,
dans nos ports de mer bretons, dans nos villages
encore chrétiens, de braves gens s'arrêtent au milieu
de la place, ouvrent devant les femmes je ne sais
quelle boîte où sont des reliques; puis, déroulent une
toile peinte où est représentée la vie de quelque mis»
sionnaire récemment égorgé pour le Christ et, devan t
ce tableau plus que naïf, chantent une complainte non
moins naïve et qui ne contient guère moins de trente
ou de quarante couplets...
Eh bien! ces acrobates, ces chanteurs ambu-
lants, ces musiciens des rues, ces montreurs de reli-
ques, ce sont LES descendants authentiques DE NOS
JONGLEURS. La pérennité du jongleur est un fait qui ne
saurait être contesté, et l'on voit combien il importe
de remonter aux origines d'une caste aussi persistante
et qui peut passer pour indestructible.
I PART. IJVR. II.
GHAP. XVII.
6 LES PROPAGATEURS DES ClIANSOxNS DE GESTE.
Les jongleurs sont d'origine romaine. C'est un legs
évident de ce terrible et grand Empire qui avait
Les jon.^^i«urs ^ggg^^j ^Q^c^ les peuples et s'était laissé asservir par tous
d'oriffine romaine, t . t i * r t * * r * t ^ -i ji
Preuves les vices. Le monde romain était véritablement devenu
empruntées • J u* a * 4. J * i.
aux documents la Droio dos uistrious et des mimes, et ces amuseurs
ecclésiastiques, *■ ^ , i i • i /^
aux textes pubHcs v étaient tenus en plus d'estime que les Cè-
des Conciles 1 J i ^
et des Pères, etc. g^^g eux-mêmcs. Les scurrœ régnaient. On en voyait
dans toutes les villes et sur toutes les places publi-
ques, « qui égayaient les oisifs par des divertisse-
ments variés où les tours d'acrobates tenaient autant
de place que la musique et le chant ^ ». Retenons
ce fait : ils chantaient, et c'est par là surtout
qu'ils sont les devanciers, j'allais dire les précur-
seurs de nos futurs jongleurs de geste. Qu'ils aient
été, comme le veut un excellent érudit de ce temps,
(( héritiers en partie des scôpas francs ^ » : je ne
saurais me le persuader aisément, et j'aime mieux
suivre, à travers les siècles, leurs traces qui sont
visiblement romaines, a Des témoignages plus d'une
fois recueillis et qui se suivent depuis la fin de
l'empire romain jusque bien avant dans le moyen
âge , nous font connaître l'existence d'une classe
d'individus désignés sous les noms antiques de scurrse,
thymelici, histriones, enfin de joculatores. Ils traver-
sent, sans disparaître, les misères des temps méro-
vingiens et carolingiens, et nous les retrouvons au
xf siècle, florissant par toute la Gaule, mais particu-
lièrement au sud ^ » Voilà bien l'origine, voilà la
genèse de nos jongleurs.
Cette origine, cette genèse sont surtout prouvées par
1. Paul Meyer, i^omania, 1876, p. 260. — 2. Gaston Paris, La Lit-
térature française au 'moyen âge, 1890, p. 36. L'auteur ne parle
ici que des jongleurs « chantants », et non pas des histrions propre-
ment dits. — 3. Paul Meyer, Le.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 7
les textes et les documents ecclésiastiques. Ils abon-
dent et surabondent.
L'Église, en effet, qui a le flair de tous les dangers
sociaux, ne fît pas accueil à ces saltimbanques et à ces
chanteurs de la décadence romaine qu'elle confondit
légitimement avec les magiciens et les aruspices,
même avec les meretrices. Les Conciles parlèrent, et
ils parlèrent avec une singulière fermeté. Le concile
d'Agde, en 506, qui n'attachait pas encore au mot
joadator un sens très précis, se contente d'enlever la
marque de la cléricature à tous les clercs qui font de
mauvaises plaisanteries et ont un parler trop libre *;
mais rien n'égale la vigueur des Conciles qui, durant
l'année qui précéda la mort du grand empereur Char-
les, s'assemblèrent solennellement à Tours, à Arles,
à Mayence, à Reims et à Châlon ^ A Tours, notam-
ment, on mit en garde les prêtres de Dieu contre ces
histrions devant lesquels il leur est recommandé de
prendre aussitôt la fuite. Trois ans après, au célèbre
concile d'Aix-la-Chapelle, même sévérité, mais en-
core plus rudement exprimée : « Avant que les thy-
melïci entrent dans la salle d'un banquet, les prêtres,
tous les prêtres, doivent soudain se lever et sortir ^ »
1. « Clericum scurrilem et verbis turpibus joculatorem ab officio
retraïiendum. » (Labbe, t. IV, 1394.) C'est le canon lxx. — 2. « His-
trionum quoque turpium et obscœnorum insolentias jocorum, et
ipsi animo effugere cseterisque sacerdotibus efïugienda prsedicare
debent. » (Concilium Turonense III, anno 813; Labbe, VII, 1262.)
Cf. le concile de Reims, de la même année : « Ut episcopi et abbates
ante se joca turpia facere non permittant; sed pauperes et indigentes
secum ad mensam habeant, et lectio divina ibi personet. » (Labbe, VII,
1256.) Cf. le 10*^ canon du concile de Mayence, de la même\innée;
les 9^ et 10e canons de celui de Châlon, etc. — Déjà, dans un capitu-
laire de789(Baluze, Capitularia^ 1,230) il avait été spécifié, ou plutôt con-
firmé, que les histrions ne pouvaient pas être admis à portçr une
accusation : « Omnes etiam infamise maculis aspersi, id est histrio-
NES ac turpitudinibus subjectse personse, ad accusationem non admit-
tantur. » Ces amuseurs publics étaient juridiquement « infâmes ». —
3. « Quod non oporteat sacerdotes aut clericos quibuscumque spec-
I PART. LÎVR. Il,
CHAP. xvn.
8 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
'•^^^J7i>*/x^^^^^ Un concile du neuvième ou du dixième siècle, dont
on n'a pu fixer la date d'une façon plus précise et
qui fut tenu dans la province de Rouen, n'est pas
moins énergique et déclare qu'il faut en finir une
bonne fois avec tous les incantatores, avec tous les
histrions. * Au reste, les Pères et les Docteurs avaient
depuis longtemps jeté l'alarme. Tertullien, dont l'on
s'attend bien à trouver ici le témoignage fougueux et
qui fut l'ennemi de tous les spectacles ^, saint Cy-
prien ^ et Lactance ^ s'accordent à flétrir les mimes
et à dénoncer les grands périls qu'ils font courir aux
âmes. Mais il est un texte de saint Augustin qui eut
une influence plus décisive et qui est cent fois cité
dans les Sommes et les Pénitentiels du moyen âge :
Donare res suas histnonibus vïtium est immane, non
virtus ^y et le grand docteur ajoute : « Ces histrions,
c'est la pourriture, c'est la sanie qui a détruit parmi
nous les cités et les bonnes mœurs ^ » A travers
quatre siècles, Alcuin fait écho à saint Augustin et
taculis, in scenis aut in nuptiis, interesse; sed, antequam thymelici
INGREDIANTUR, EXSURGERE EOS CONVENIT ATQUE INDE DISCEDERE. »
(Concilium Aquisgranense, anno 816, Labbe, VII, 1361. Cf. Muratori,
Antiquitates italicse, II, 848.)
1. « De meretricibus a cunctis locis abjiciendis et de magicis arti-
bus aruspicum cunctorumque incantatorum seu histrionum penitus
delendis. » (D. Bessin, Concilia Rothoniagensis provinciœ, pars prior,
p. 36.) — 2. Tertullien, Apologeticus, cap. xv. — 3. « Pro dilectione
tua et verecundia mutua consulendum me existimasti, frater charis-
sime, quid mihi videatur de histrione quodam qui, apud vos cons-
titutus, in ejusdem adhuc artis suse dedecore persévérât,... an talis
debeat communicare nobiscum. Quod ego puto nec majestati divinse,
nec efangelicse disciplinse congruere, ut pudor et honor Ecclesise
tam turpi et infami contagione fœdetur. » (Cyprianus Eucratio fratri,
lib. 1, epist. 10, ann. 256.) — 4. « Quid de mimis loquar corruptelarum
prseferentibus disciplinarn, qui docent adulteria dum lîngunt et si-
inulatis erudiunt ad vera? » {Institutionmn dlvinarum lib. VI, cap.
XX.) En tous ces textes, c'est principalement des comédiens qu'il
s'agit. — 5. Tractatus C, in Johannis Evangelium cap. xvi : édition
des Bénédictins, t. III, col. 749. — 6. « Illa sanies, Romse recepta,
favoribus aucta, tandem coUabefecit bonos mores et civitates perdi-
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 9
s'écrie avec une belle indignation : a Celui qui
introduit en sa maison des histrions, des danseurs et
des mimes ne sait pas quelle foule d'esprits immondes
y entre avec eux ^ » Déjà Egbert, archevêque d'York,
avait proclamé très haut que le seul fait d'avoir
prêté l'oreille à un jongleur constituait un péché dont
il fallait se confesser et faire pénitence ^ Agobard, qui
mourut en 840, s'élève avec une sorte de rage contre
les prêtres qui se plaisent aux histrions, aux mimes,
aux turpissimi et vanissimi joculatores, alors que les
pauvres de la sainte Église meurent dans les affres de
la faim ^ Hincmar ne tient pas un autre langage dans
ses Capitula ad preshyteros ^; mais c'est encore dans
les Canons de l'abbé Abbon, mort en 1004, que l'on
rencontre l'accent le plus indigné : « En quoi, s'écrie-
« t-il, en quoi consiste la justice d'un roi?» Et le mo-
raliste répond : « A punir les adultères et à ne pas
(( entretenir les histrions ^ » C'est une belle parole.
Par tant de textes accumulés, et qui sont empruntés
dit coegitque Imperatores ssepius eos [histriones] expellere. » Du
Gange, dès sapremière édition (1678), cite ces dernières lignes comme fai-
sant suite, dans le Tractatus C, aux mots Lonare res siias^ etc.
L'édition des Bénédictins (1680) n'offre rien de semblable.
I. « Nescit homo qui histriones et mimos et saltatores introducit
in domum quam magna eos immundorum sequitur turba spirituum »
(Epist. cvii; en 791). — 2. « Si quis christianus fabulis otiosis, stulti-
loquiis, verbis jocularibus risumque moventibus studuerit, quod, se-
cundum Domini deflnitionem et sancti Pauli, apostoli ejus, peccatum
esse dignoscitur, sacerdoti suo manifestet et secundum arbitrium
ejus modumque delicti pœniteat. » {Pœnitentiale Egberti, Eboracen-
sis archiepiscopi, f 766 : Labbe, VI, 1604.) — 3. « Inebriat histriones,
mimos, turpissimosque et vanissimos joculatores,quum pauperes Ec-
clesise famé discruciati intereant. » (Liber de dispensatione, vers 886;
Patrologie de Migne, CIV, 249.) — 4. « Nec plausus et risus incondi-
tos et fabulas inanes ibi referre aut cantare prsesumat, nec turpia
joca cum urso vel tornacibus ante se facere permittat » {Capitula
ad preshyteros cap. xiv; texte qui, comme les précédents, est cité
par Muratori, en ses Antiquitates italicœ, II, 845, 846.) Hincmar est
mort en 882.-5. « Justitia régis est... furta cohibere, adulteria pu-
nira, impudicos et histriones non nutrire. » (Ex Canonibus Abbonis
abbatis f 1004; Historiens de France, X, 627.)
I PART. LIVR. Tl.
CHAP. XVII.
1 PAR.T. LIYR. IT.
CHAP. xvir.
10 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
d'une part aux Conciles et de l'autre aux Pères, nous
n'avons pas seulement voulu prouver l'origine évidem-
ment romaine des histrions et des mimes, mais encore
leur persistance tenace au milieu de la société chré-
tienne, depuis le ifjusqu'auxi'siècle, depuis Tertullien
jusqu'à Abbon. Rien ne semblera mieux démontré \
ménestrels )
Enumératioii Les uoms qu'out portés ces amuseurs à travers les
différents noms slèclcs, CCS uoms sculs Suffiraient à attester, une fois
qu'ont portés
les jongleurs, (jg p^Qg^ j^yp origluc romaiuc. Tous ces noms appar-
'^de'icsn'Lt?'''' tiennent à la latinité. La plupart désignent surtout des
Jongleurs » eomédicus et des bouffons : sciirrœ, mimi, paniormmiy
histrïonesy nehulones, ludiones , scenici^ satyrïd., cho-
raules, thymelïcï ^ Quelques autres sont d'une signi-
1. n y a peut-être quelque exagération dans ces lignes de Gaston
Paris : « Nous ne trouvons pas les jongleurs [chantants] mentionnés
avant le ix^ siècle, et ce n'est qu'à cette époque qu'ils ont pu exister
tels que nous les connaissons par des descriptions postérieures. » {La
Littérature française au moyen âge, § 20, p. 36.) Paul Meyer (parlant
également de ceux qui chantaient des laisses épiques ou des vers
lyriques) semble croire que les joglars du midi ont précédé les jou-
gleors du nord : « En Aquitaine, notamment, les seigneurs se plai-
sent à s'entourer de ces personnages d'abord méprisés et peut-être
méprisables, mais qui s'élèvent à proportion des encouragements qu'ils
reçoivent. » Les gens du midi que la femme de Robert, Constance,
emmena avec elle, et qui scandalisèrent ou étonnèrent la petite cour
de France, étaient probablement des jongleurs (Romania, 1876,
p. 260). —2. Ce mot est celui de tous qui remonte àlaplus haute antiquité,
et l'on sait, que dans un théâtre grec, la thymèlè était à l'origine
un autel de Bacchus. Plus tard, cette sorte d'estrade rendit diffé-
rents services: « Elle servait d'autel; elle représentait un monument
funéraire; elle cachait le souffleur, etc. » {Bictionnaire des aritiqui-
tés romaines et grecques d'Antony Rich.) Le mot a fait fortune et
est resté en usage assez tard. Pour n'en citer qu'un exemple célè-
bre, on lit dans la Vita Hluclovici imperatoris de Thegan [Histo-
riens de France,^!, 78): « Quando in festivitatibus,ad Isetitiam populi,
procedebant themelici, scurrœ et mimi cum choraulis et citharistis
ad mensam coram eo, tune ad mensuram coram eo ridebat populus :
ille [Hludowicus] nunquam vel dentés candides sues in risu ostendit. »
Cf. le concile d'Aix en 816 (Labbe, VII, 1362), etc. — Le mot générique
histrio était encore d'un usage courant au xiv^ siècle dans le sens de
ménétrier. C'est ainsi qu'en 1302 « Symon, dictus Chevrette, ystrio
carissimi quondam domini(le comte de Bourgogne, Othon)» se qualifie
dans sa quittance de ménétrier (Mahaut, comtesse d'Artois, par J.-M.
Richard, p. 108). Même plus tard, le cas n'est pas rare.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 11
fication plus étroite, et font penser à ce qu'en notre
langue médiocre nous appellerions aujourd'hui des ■
(( spécialités » : saltatores, gestïcularïï, bastaxi, saccula-
ru, funamhulï^ ou, dans un autre ordre d'idées, àtha-
risiœ, tibicmes, lyricïnes, tuhïcines, cornidnes et^ bien
plus tard, viellatores , Il en est d'autres enfin que les
moralistes du moyen âge ont voulu (le plus sou-
vent d'après l'antique) ajouter à une nomenclature
qui était déjà si riche et semblait si colorée ^ Puis, il y a
des mots qui indiquent surtout le mépris dont ce vilain
monde était l'objet : halatrones, garciones, triidani ^
S'il faut tout dire, les noms qui ont eu le plus de succès
dans l'antiquité sont ceux de mimes et d'histrions, et,
au moyen âge, ceux de « jongleurs » et de « menes-
1. « Moneantur [clerici] quod nec tafurarias exerceant bastaxi sive
jucg-lars, mimi, etc. » (Concile VIII de Tarragone en Tan 1317, repro-
duit dans les Constitutions des rois d'Aragon. V. Du Gange, aux mots
joculari et bastaxms.) Du Gange rapproche ce dernier terme de notre
mot « bateleur » et de l'expression « faiseur ou joueur de basteaus » que
Ton trouve mille et mille fois dans les textes du moyen âge : « Aus
baastiaus ou à un gieu — Seroient bien demi jor droit », (Gautier de
Goinci), « Menestrelz qui font les jeux es places de bateaux ou d'en-
tregiez », etc. (Jehan de Meung, cité comme le précédent par F. Gode-
froy, etc., etc.) L'étymologie est difficile, et c'est à tort que Littré a
dérivé basteau de basteUus, petit bâton, baguette. Il vaut mieux
avouer avec MM. A. Darmestetter, Hatzfeld et A. Thomas que l'origine
est inconnue, et que l'ancienne forme baastel (cf. le provençal ba-
vasteï) empêche d'y voir le même radical que dans bâton. » —
2. Telle est l'énumération très pédante de Jean de Salisbury en son
Polycratictis : « Satius enim fuerat otiari quam turpiter occupari.
Hinc mimi, salii vel saliares, balatrones, ccmiliani, gladiatores, pal^es-
tritse, gignadii, prœstigiatores, matffici quoque multi, et tota jocu-
LATORUM SCENA procedit. » [Patrologie de Migne, GXGIX, col. 406, et
Acta SS. octobris, IX, p. 700.) On trouvera dans ce tome desBollandistes
(pp. 698-700) une Dissertation très topique sur les jongleurs, à laquelle
nous nous faisons un devoir de renvoyernotrelecteur.Gf. une autre énu-
mération du niême genre, dans le Le septem sacramentis (Bibl. Nat. lat.
14859, xiiie siècle) : « De omnibus magis, aruspicibus, incantatoribus,
ariolis, aruspicibus, inspectoribus gladiorum vel speculorum vel
auguribus, sortiariis, funambulis, saltatoribus, joculatoribus, et illis
qui decios faciunt et incisiones vestium et caudationes, quorum
opéra nihil prosunt humanœ vitfe, sed obsunt » (f« 322). — 3. « Tru-
dani dicuntur erronés, plani, mendici. » V. dans Du Gange, l'article
trutamis.
: PART. LIVR. II.
CHAP. XVII.
1 PART. LlYR. ir.
CHAP. XVII.
12 LES PROIUGATFXmS DES CHANSONS DE GESTE.
trels ». Les premiers s'entendent assez : il faut expli-
quer les autres.
Rien n'est plus curieux, rien n'est plus vivant que
l'histoire d'un mot, et le mot jongleur nous en fournit
aisément la preuve. Le type e^ijocus qui signifie, dès
l'origine, une plaisanterie, voire une raillerie plus ou
moins méchante, plus ou moins fine. De là, le verbe
joculari qui n'a guère voulu dire que « plaisanter »,
ou, comme nous serions portés à l'écrire aujourd'hui
« faire des mots ». C'est ce qui a donné lieu fort régu-
lièrement aux mots joadans, lequel a passé dans le
provençal yw^/^r, et joculatovy joculatorem, qui nous
ont donné en vieux français jouglerre et jougleor.
Durant de longs siècles, les types latins n'ont d'ail-
leurs exprimé d'autre idée que celle d'un plaisantin ;
mais, entre le plaisantin de salon et celui de profes-
sion, il n'y a pas tant d'épaisseur qu'on pourrait le
croire, et le vocable «jougleor » est bientôt devenu le
synonyme de mime et d'histrion *. On n'a même pas
tardé à l'appliquer à toute l'immense famille des chan-
teurs ambulants, des acrobates et des saltimbanques,
de telle sorte que le mot, qui convenait jadis aux
seuls jeux de l'esprit et au sel de la conversation, en
est venu un jour à signifier principalement ces pau-
vres hères qui jonglent avec des sabres et, au
figuré, ces gens sans conscience qui jouent avec leurs
convictions et avec celles des autres. C'est dans
Salvien peut-être que l'on trouve pour la première
fois le vaoijocidator avec son sens professionnel; mais
depuis Salvien jusqu'à nos jours, à travers plus de
1. On remarquera cependant que, dans le célèbre texte du Pem-
tentiel de Thomas de Cabham, sur lequel nous aurons lieu de reve-
nir long-uement, le mot joculatores est employé dans un sens très
favorable. On le réserve à ces chanteurs sérieux « qui cantant gesta
principum et vitam sanctorum ».
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE 13
mille textes, le mot n'a jamais cessé de faire fortune.
11 ne périra plus.
Le nom de « ménestrel » ne prête pas à une aussi
longue histoire, et c'est en plein moyen âge que, par
une évolution fort naturelle, ce vocable a changé len-
tement de sens. Rien de plus simple, d'ailleurs. Il y
avait en latin un mot des plus classiques, minister, qui
avait commencé par signifier un esclave et qui, petit
à petit. Dieu et l'Église aidant, avait fini par désigner
un serviteur, mais, plus spécialement, un serviteur
attaché à la personne même, au service personnel du
seigneur. Or, parmi ces ministri, il y en avait qui étaient
préposés à sa table, d'autres à son coucher, d'autres
à ses chasses; mais il y en eut un surtout, qui se montra
aisément plusintelligent et fut peut-être plus recherché
que tous les autres. C'était celui qui avaitia charge diffi-
cile d'amuser le maître et d'être, en quelque manière,
l'intendant de ses menus plaisirs. Il savait jouer de
quelque instrument, il savait chanter, et, l'après-
midi, après les forts repas de ce temps-là, il chantait
ou musiquait devant les hôtes. Son nom, sous la
forme d'un diminutif S ne tarda pas à devenir syno-
nyme de celui de jongleur, d'autant que les sei-
gneurs permirent volontiers à leurs ménestrels d'aller
souvent chanter ailleurs. Bref, cette synonymie fit son
chemin dans le monde : certaine rue de Paris, qui
s'était d'abord appelée viens viellatorum ou joculato-
nim, puis « rue des jongleurs », finit par s'appeler,
vers 1400, « rue des ménestrels », et, vers 1480,
« rue des menestriers » ^ Ce dernier mot est celui qui
1. On a la forme simple, menestre : « Liricen, harpeur ou menetre »
[Glossaire de Salins, cité par F. Godefroy). — 2. V. notre première
édition, I, 349, et Pio Rajna, Le origini delV epopea francese, pp. 537
et 538.
I. PART. LiVR. II.
CHAP. XYU.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XYII.
14 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
nous est resté, et il est encore plus d'une vieille pro-
vince où l'on voit figurer, en tête du cortège des
noces, un ou deux violoneux tout enrubannés et fleu-
ris, et qui s'escriment vaillamment à jouer les vieux
airs. Ce sont les ménétriers, descendants de nos an-
ciens ménestrels, lesquels descendaient eux-mêmes
des ministrï romains et féodaux
des j^^igfeurs. Mais cufin , ces jongleurs, ces ménestrels, d'où
^""en uafC vcnaient-ils? Et, s'il faut ici parler plus clairement,
erAnJSre. qucl fut, au moycu âge, le pays qui en produisit et
considérée eu cxDorta le plus? Il est à peine utile de se le
comme ,
le principal pays dcmaudcr, ct la France de nos jours donne ici quel-
de production ' " -•■
et d'exportation, g^^ j^j^c de ccllc d'autrcfols.
Sans doute, les jongleurs n'ont jamais manqué en
Italie, et nous en voyons qui circulent, la vielle au dos,
sur tous les antiques chemins de la Lombardie et de la
Toscane. Même il y a, dans l'Ombrie, une ville illustre,
Pérouse, qui regarde comme un devoir d'entretenir
des jongleurs à ses frais afin de délasser les magistrats
de la commune et pour préserver le peuple d'une
oisiveté dangereuse ^ Les jongleurs italiens, comme
ceux de France, sont alors invités à tous les adou-
bements, à tous les mariages, et il faut qu'en 1286,
un concile (celui de Ravenne) défende formelle-
ment aux clercs d'héberger ces histrions qui ve-
naient trop volontiers prendre pension chez eux ^
1. Cet usage, qu'on a pu constater depuis le milieu du xiv^ siècle, a
persisté jusqu'au milieu du xvP, et il y a quelques raisons de
croire que la même coutume existait également à Florence. (Ro-
7nania, 1875, pp. 296, 297, d'après un très intéressant article de
M. d'Ancona dans la Niiova antologia : « Mtisica e poesia nelV
antico comune di Pertigia. ») Nous aurons lieu d'y revenir. —
2. « Cum consuetudo... videatur induci... ut, cum laïci decorantur
cingulo militari seu nuptias contrahunt, joculatores et histriones
transmittunt ad clericos ut eis provideant, prout et iidem laïci faciunt
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 15
Un saint, Jean le Bon, qui vivait à la fin du xif
siècle, fut jongleur jusqu'à Fâge de quarante ans et, -
avant de se faire ermite, exerça son métier dans tous
les pays italiens *.0n ne saurait donc contester un ins-
tant l'existence en Italie de canterini, de jongleurs
indigènes. Il y a plus : ces jongleurs existent en-
core, ou, du moins, existaient il y a quelques années.
Au milieu d'un auditoire populaire, ils chantaient en
plein vent des vers issus de nos vieilles chansons
françaises. Trois érudits italiens les ont vus, connus,
interrogés: Rajna, à Naples^; Fusinato, à Venise S
Pitre, à Palerme ^. On les appelait, on les appelle
encore des cantastorie, des chante-histoires, et à Na-
ples, des rin^ïM à cause de notre Renaud de Montauban.
Somme toute , le j ongleur « italien ^) a son existence prou-
vée depuis sept siècles; mais il ne semble guère moins
prouvé que l'idée première et le type original étaient
principalement venus de France. Les héros que célé-
braient ces chanteurs nomades, c'étaient des héros
inter se^... statuimus ut nullus clericorum nostrse provincise... a tali-
bus joculatores vel histriones transmisses recipiat. » (Muratori, Anti-
qicitates Italicœ, II, 848.) On pourrait multiplier les textes ; mais il
en est un, également cité par Muratori, qui mérite une rectification.
Il s'agit du « théâtre de Milan » (au xiv® siècle!) « super quo his-
triones cantabant, sicut modo cantatur de Rolando et Oliverio ». Or,
le Chronicon Mediolanense, que cite Muratori (1. c. 844), ne fait que
reproduire la Cronica major de Galvano Fiamma, lequel, voulant
donner une idée du théâtre antique, dit fort nettement : « In medio
erat puplitum altum super quo ystriones cantabant aliquas pulcras
et virtuosas ystorias, sicut nunc in foro cantantur de Rolando et
Oliverio. » Cette excellente rectification est due à P. Rajna dans un
article de VArchivio storico Lombardo (XIV, 1887) : Il teatro di Milano
e i canti intorno ad Orlando e Ulivieri (Romania, 1887, p. 614).
1. u B. Joannes Bonus, eremita ordinis sancti Augustini usque ad
annum aetatis suae quadragesimum, joculator fuit et varias Italise
partes circumivit. » (Acta SS. octobriSy IX, 698.) — 2. Ntcova antolo-
gia, 15 déc. 1878, article de P. Rajna : I Rinaldi o cantastorie di
Napoli, analysé dans Romania, 1879, p. 137. — 3. Giornale di Filo-
logia romanza, n» 9, t. IV, fasc. 3-4, juillet 1883, résumé dans un ar-
ticle de Paul Meyer, Romania, 1885, p. 303. — 4. Romania, 1884,
p. 315 et ss., et surtout p. 355, article de G. Pitre : « Le tradizioni
cavalleresche populari en Sicilia, »
1 PART. LIVR. II.
CHAI>. XVH.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XVIl.
IG LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
français, Roland, Olivier et les antres. Les cantatores
' francigenarum, les jongleurs qui chantaient ces héros
et dont les plus anciens furent certainement d'ori-
gine française, étaient là -bas en possession d'un
succès que l'on dut tempérer, et il fallut qu'en 1288,
les magistrats de Bologne leur défendissent de sta-
tionner sur les places de la ville*. Mais qu'est-il
besoin de tant de faits? Nous possédons un certain
nombre de chansons de geste françaises, dont le texte
a été plus ou moins italianisé. C'étaient celles que
les cantatores francigenarum chantaient en Lombardie
et jusque dans la Romagne, et dont la langue avait
été, tant bien que mal, mise à la portée des oreilles
italiennes ^. Nous estimons que la cause est entendue.
Certes il y a eu en Espagne des juglares natio-
naux. J'ajoute qu'ils chantaient en leur langue et que
ce peuple très fier n'eut pas aisément consenti, comme
les Raliens, à entendre des chants en demi-français.
Mais, enfin, l'Espagne avait été certainement envahie
par les jongleurs de France qui affluaient au pèlerinage
de saint Jacques de Compostelle ; mais il n'en est pas
moins démontré que les jongleurs d'Espagne, eux-
mêmes, célébraient à tout instant les héros de nos
gestes françaises, et surtout le grand empereur Char-
les ^ Ce que Ton peut dire atout le moins, c'est qu'ils
1. Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, t. IV, tab. III,
cap. m, no 23; Histoire littéraire, XVIII, p. 699; Histoire poétique de
Charlemagne, p. 162 ; Acta SS. octohris, IX p. 699. — 2. Une distinc-
tion capitale est ici nécessaire. Plusieurs de ces poèmes « italianisés »
venaient certainement de France comme le Roland, VAUsca7is^
VAspremont, etc.; mais d'autres (comme les poèmes du manuscrit
français de Venise n^ xiii) ont été certainement composés en Ita-
lie. — 3. C'est contre ces chanteurs que protestèrent énergiquement
les chroniqueurs espagnols: « Nonnulli histrionum, fabulis inhéren-
tes, ferunt Garolum civitates plurimas, castra et oppida in Hispaniis
acquisiisse » (Roderic de Tolède f 1247, Chronicon Hispanise, IV,
cap. x). Alfonse X (f 1284) fait, dans sa Cronica gênerai, la même
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 17
imitaient leurs confrères d'au delà des Pyrénées \ En '
Portugal, l'influence française se fait plus vivement ~
sentir. Il y eut là comme une invasion de chanteurs
français. Français par leur origine, mais surtout par
le sujet et par la nature de leurs chants. En 1193,
on voit au service de don Sanche I" un jongleur qui
s'appelle Bon amis. Sous le règne d'Alphonse III,
en 1245, les coutumes françaises en matière de jon-
glerie s'implantent décidément à la cour. Il fut même
interdit en 1250 de chanter « otros cantares, sinon
de gesta ». C'est le triomphe de l'importation fran-
çaise ^
Pour l'Angleterre, il ne saurait y avoir aucun
doute, et Ton ne peut se figurer les vainqueurs
d'Hastings sans les chansons de France, sans les
jongleurs qui les leur chantaient. Ils en avaient em-
mené avec eux, ils en firent venir d'autres, et tous
ces gros châteaux de là-bas retentirent, durant deux
ou trois siècles, de l'écho de nos romans français
chantés par des jongleurs français. Il y eut, pendant
la captivité de Richard Cœur de Lion, un régent
du royaume, à la fois chancelier du Roi et légat du
Pape, qui déployait un faste tout royal et ne se mon-
trait en public qu'avec un cortège de quinze cents
chevaliers. Ce Guillaume de Longchamp eut l'idée
protestation indignée : « Les jongleurs chantent en leurs chansons
et DISENT EN LEURS FABLES que Charles TEmpereur conquit en Espagne
maints châteaux et maintes cités; mais cela ne peut être, si ce n'est
qull conquit quelque chose en Gantabrie. » (V. notre tome HT
p. 422.)
1. « Les juglares ont exercé une grande influence sur la poésie
espagnole. La plupart du temps, ils ont simplement répété, en l'alté-
rant plus ou moins, ce que chantaient les jongleurs de France. » {His-
toire poétique de Charlemagne, p. 205.) « Le mot cantares de gesta
ne peut être venu que de France. » [lUd., p. 204.) — 2. Tous les faits
qui précèdent sont rapportés (avec preuves à l'appui) dans le livre de
Théophile Braga, Epopeas da raça mosarahe, (Porto, 1871) pp. 224-227.
PART. LIVn. II.
CHAP. XVII
I l'ART. LIVR. TT.
18 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE
de faire venir de France toute une car£>:aison de chan-
CHAP. x\n. o
teurs et de jongleurs français. Il est vrai que l'idée du
chancelier anglais n'était pas absolument désintéres-
sée et que, s'il faisait ainsi passer le détroit à ces
jongleurs de France, c'était pour que sa gloire fut célé-
brée en bons termes sur toutes les places publiques du
royaume : ut de illo carièrent inplateis ad augmentum
et famam sut nominis K Mais enfin ils chantaient en
français, mais ils étaient compris.
Il ne faudrait pas, d'ailleurs, aller trop loin en cette
Yoie, et se persuader qu'il n'y avait partout que des
jongleurs français. En Italie, en Espagne, en Angle-
terre, il y a eu, comme nous le disions, des chanteurs
nationaux dont l'influence a été vivante et durable.
L'Allemagne, qui s'est mieux défendue contre les
chants et les chanteurs de France, est fîère, à juste
litre, de l'originalité et des œuvres de ses minnesingers.
Tout ce que nous voulons établir, c'est que le mouve-
ment de la jonglerie est surtout venu de notre France ;
c'est que des jongleurs d'origine française se sont
répandus dans tous les pays de race latine et en
Angleterre; c'est qu'ils y ont chanté en français ; c'est
qu'ils y ont célébré la gloire de nos héros français ;
c'est qu'ils y ont été goûtés et applaudis; c'est que,
pour tout dire en deux mots, les jongleurs du moyen
âge, comme les comédiens de nos.jours, sont principa-
lement un produit français. Nous n'en sommes pas
plus fier qu'il ne convient.
1. « Hic ad aug'mentum et famam sui nominis... de regno Franco-
rum cantores et joculatores muneribus allexerat, ut de illo canerent
in plateis.» (Roger de Hovedene,cité par Du Gange au moi joculator).
On a attribué, on attribue encore ce fait au roi Richard lui-même,
« bien qu'on ait montré depuis longtemps que ce n'est pas Richard,
mais Guillaume de Longchamp qui fit ainsi venir de France des jongleurs
pour chanter ses louanges». (Ji?o«<ania, 1885, p. 146; article de G.Paris.)
I PART. LlYR. II.
CHAP. XVII.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 19
Le jongleur français, comme on le voit, a tenu une
certaine place dans le monde; il y a eu son rôle,
son inlluence,son rayonnement. Mais, lui-même, d ou sociai
• des ioiifflGurs.
sortait-il? Dans quelles classes de la population se Différence notable
^ ^ entre le nord
recrutait cette sorte de caste étran2;e ? Comment deve- /*;^^J"^^^
o de la France.
nait-onjongleur?
Il y a ici quelque distinction à faire entre le nord
et le midi de la France, et le jongleur de langue d'oc
semble d'une autre envergure que celui delangue d'oui.
Chez nous, les jongleurs (je ne dis pas les trouvères)
paraissent s'être surtout recrutés dans les classes
populaires et moyennes, et on les voit assez rarement
s'élever au-dessus ; mais, au midi, c'est autre chose,
et le métier de chanteur n'a rien qui déshonore et
humilie. Les Biographies des troubadours, dont le
témoignage est précieux à tant de points de vue,
nous montrent à tout instant des chevaliers ou des fils
de chevaliers qui n'hésitent pas à se faire jongleurs.
C'est presque toujours, en ce cas, la pauvreté qui est
leur raison déterminante, comme elle est leur excuse,
et ce n'était pas, en effet, chose peu coûteuse que « de
bien maintenir chevalerie ». Il en fut ainsi de Guillem
Azemar, dont il est dit « que non poc mantener
cavalaria e fes se joglars ^ » ; de Rambaut de Vaquei-
ras ^, et de Cadenet ^ qui tous deux furent fils de pau-
vres chevaliers, et de Gaubert de Puegsibot ^ qui était
vraiment gentilhomme. Parfois, ces jeunes nobles,
1. Raynouard, Choix de poésies originales des troubadours , V.
p. 178. — 2. « Rambautz de Yaqueiras si fo fîlhs d'un pauvre ca-
vayer de Proensa, deF castel de Vaqueiras, que avia nom Peirols...
E Raimbautz se fes joglars » (Ibid., p. 417). — 3. « Cadenetz, si fo de
Proensa,... filhs d'un pauvre cavallier... e fez se juglars » (Ibid., p. 111).
— 4. (( Gaubert de Puegsibot fo gentils hom, e saup ben letras et ben
cantar e trobar... e venc... à I' pros,à V valen en Savaric de Malleo, et
il arnesquet lo à joglar de vestir e d'arnes » {Ibid., p. 51). Etc., etc.
t PART. LIVR. IL
CHAP. XVII.
20 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE
par un reste d'amour-propre, changeaient de nom en
"se faisant jongleurs, et c'est ainsi que Cadenet se lit
appeler Baguas ^ Nobles ou non, d'autres embrassaient
cette profession, quand, joueurs effrénés, ils avaient
perdu toute leur fortune aux dés, et ce fut le cas de
Gaucelm Faidit ^ Il y en avait d'autres qui étaient
fils de marchands comme Élie de Barjols ^ et même
clercs, comme Aimeri deBelenoi Ml est certain, d'ail-
leurs, que le métier était tentant. Les jongleurs fai-
saient en sorte de s'attacher à la personne d'un prince
ou, tout au moins, d'un grand seigneur qui leur don-
nait une sorte de consécration ou d'adoubement, qui
les habillait ^, les nourrissait et les hébergeait.Puis, ils
couraient le monde avec lui, allant de ville en ville,
de cour en cour, de triomphe en triomphe, cherchant
les aventures et en trouvant parfois qui ne leur
faisaient pas honneur; courtisant malhonnêtement
toutes les femmes, avec cette sorte de méchant mysti-
cisme amoureux qui nous a fait tant de mal ; légers
et frivoles, mais enfin admirés, fêtés, adulés de tous.
Oh! le beau métier! On s'y jetait avec amour, etl'on
avait souvent la joie de s'y élever un jour jusqu'à la
dignité de poète. C'était la grande ambition, c'était
la gloire.
La profession, au nord de la France, était certaine-
ment moins attirante, plus obscure, plus humble ;
mais, là encore, il y avait de bonnes aubaines, et cette
vie de bohème n'est pas faite, on le sait, pour déplaire
1. « Fez se juglars, e fazia se apellar Baguas? » {Ihid., p. 111). ~
2. « Gaucelms Faidit fes se joglar per ochaison qu'el perdet tôt
son aver à joc de datz » (Ihid., p. 158). — 3. Ihid., p. 140, etc. —
4. Ibid., p. 4, etc., etc. — 5. « N'Uc de Sant Cire... gazagnet Famistat
d'en Savaric de Malleo, lo cals lo mes en arnes et en roba » (Ibid.,
p. 223). C'est le même Savari qui « arnesquet lo à joglar de vestir e
d'arnes » {Ibid., p. 51. Il s'agit, en ce dernier texte déjà cité, de
Gaubert de Puegsibot.) etc.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
21
à tout le monde. Au reste, il ne s'agit ici, bien
entendu, que des jongleurs qui chantaient « de geste
et d'amour ^>, et non pas des danseurs de corde et
des montreurs d'ours. Mais cette distinction, néces-
saire à préciser, nous avertit qu'il est temps d'établir
une classification lucide entre toutes les classes de
jongleurs, depuis celui qui chantait le Roland ou
VAliscans jusqu'à ceux qui dansaient sur la tête et
faisaient la cabriole.
I PART.
CHAP.
LTVR. II.
XVII.
Une telle classification serait aujourd'hui malaisée ; jssai dune
" ^ Classification
mais, par bonheur, elle a été tentée avant nous, et ^^^t?^^
dans le temps même où vivaient les jongleurs, où ils ^^drjonfS.^
couraient le monde, où ils faisaient leurs culbutes, où
ils jouaient de la vielle, où ils chantaient nos vieux
poèmes. Il y a plus : cette même classification est due
aux observateurs qui, en ce temps-là, connaissaient
le mieux l'âme humaine, pour l'avoir le mieux étu-
diée : elle est due à des confesseurs, à des casuistes,
à des prêtres. Enfin, nous la trouvons dans un de
ces Pénitentiels, dans une de ces Summœ pœmtentiœ^ où
toutes les conditions de la vie humaine sont successi-
vement passées en revue, minutieusement pesées et
finement jugées. Ouvrons, si vous le voulez bien, le
Pénitentiel de Thomas de Cabham qui fut écrit vers
la fin du xiif siècle, et dont on n'a peut-être tiré jus-
qu'ici qu'un parti insuffisante
1. Le Pénitentiel &e Thomas de Cabham est en effet de la fin du xiii^ siè-
cle et se trouve dans les mss.de la Bibliothèque nationale lat. 3218, fo 32,
v» et 3529% f» 40. Il a été étudié et identifié parB. Hauréau : Notices
et extraits de manuscrits, XXIV, pp. 284, 285. — L'auteur du Péni-
tentiel a été sous-doyen de Salisbury et archevêque de Cantorbéry
en 1313, et son œuvre paraît avoir eu un certain succès. De toute
façon, ce texte est trop important pour n'être pas cité intégrale-
ment : « Tria sunt histrionum gênera. Quidam transformant et
transfigurant corpora sua per turpes saltus et per turpes gestus, vel
l PART. MVR. 1
CHAP. XVII.
22 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Donc, notre casuiste anglais, qui semble s'y con-
naître et a vraiment l'esprit large, partage entre trois
denudando se turpiter, vePinduendo horribiles larvas, et oinne^ taies
damnabiles simt, nisi reliquerint officia sua. Sunt etiam alii qui nihil
operantur, sed criminose agunt, non habentes certum domicilium ; sed
sequuntur curias magnatum et dicunt opprobria et ignominias de
absentibus ut placeant aliis. Taies etiam damnabiles simt, quia
prohibet Apostolus cum talibus cibum sumere, et dicuntur taies scurra3
vagi, quia ad nihil aliud utiles sunt nisi ad devorandum et maledi-
cendum. Est etiam tertium genus histrionum qui habent instrumenta
musica ad delectandum homines, et talium sunt duo gênera. Qui-
dam enim fréquentant publicas potationes et lascivas congregatio-
nes, et cantant ibi diversas cantilenas ut moveant homines ad las-
civiam, et taies sunt damnabiles sicut alii. Sunt autem alii, qui
DICUNTUR JOCULATORES, qui cantant gesta principum et vitam sancto-
rum, et faciunt solatia hominibus vel in segritudinibus suis vel in
angustiis, et non faciunt innumeras turpitudines sicut faciunt salta-
tores et saltatrices et alii qui ludunt in imaginibus inhonestis et
faciunt videri quasi quaedam fantasmata per incantationes vel alio
modo. Si autem non faciunt talia, sed cantant in instrumentis suis
gesta principum et alia talia utilia ut faciant solatia hominibus,
sicut supradictum est, bene possunt sustineri talés, sicut ait
Alexander papa. Cum quidam joculator qua3reret ab eo utrum posset
salvare animam suam in officie suo, qusesivit Papa ab eo utrum
sciret aliquod aliud opus unde vivere posset : respondit joculator
quod non. Permisit igitur Papa quod ipse viveret de officie suo, dum-
modo abstineret a pra3dictis lasciviis et turpitudinibus. » Tel est le
Pénitentiel de Thomas de Cabham; mais il resterait à savoir si cette
Somme n'est qu'une compilation d'œuvres antérieures, ou s'il y faut
voir Foriginal de plusieurs autres Sommes de pénitence, comme
celle du ms. de la Bibliothèque nationale, latin 16419 (ancien fonds
de la Sorbonne, 1552; f« 71, v«, col. 1), que M. Guessard a citée le
premier en Tattribuant au milieu du xiii^ siècle, et que nous avons
eu lieu d'utiliser après lui (V^ éd., I, 312); comme encore le Tractatus
de confessione de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, (D. 1. 12, fin du
xiiie siècle, fo 34, vo). Tous ces Pénitentiels sont textuellement copiés
l'un sur l'autre, et il est malaisé de déterminer à coup sûr le type ori-
ginal. Il importe cependant d'ajouter que le « Pénitentiel de Thomas
de Cabham », tel qu'il est cité par M. Hauréau d'après les mss. 3218
et 3529 , parait être le texte le plus complet, ou, pour mieux dire, le
seul complet. = D'après cette classification qui embrasse réellement
toutes les espèces d'amuseurs publics, il y en aurait eu trois classes
principales : !« les acrobates ; 2» les vagantes, et c'est sans doute sous
ce nom que notre casuiste désigne les goliardi; et enfin ;3o les mu-
siciens et les chanteurs qui se subdivisent eux-mêmes en deux grou-
pes : les lascivi d'une part, et, de l'autre, les joculatores propre-
ment dits « qui chantent les exploits des princes et la vie des
saints ». Cette classification a été, pour ainsi dire, adoptée par tout
le moyen âge, et nous la retrouvons servilement reproduite en fran-
çais, dans le Jardin des nobles du xv^ siècle (P. Paris, Manuscrits
fraîiçais de la Bibliothèque du Roi, t. II, pp. 144-163, d'après le ms.
fr., 6853, fo 342). Etc., etc.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 23
grandes catégories tous les jongleurs de son temps,
et cette classification, comme beaucoup d'autres au
moyen âge, a je ne sais quel caractère de grandeur.
Dans un premier groupe, Thomas de Cabham enré-
gimente du premier coup tous les acrobates, tous les
clowns, tous les saltimbanques de son temps, et tous
ces malheureux enfin qui transfigurant corpora sua
per turpessaltus et per turpes gestus. Pour ceux-là, pas
de miséricorde. Ils sont condamnés sommairement et
en bloc : Omnes damnabiles sunt, nisi reliquerint offi-
cia sua. C'est peut-être un peu dur.
Le second groupe, s'il faut tout dire, est assez mal
défini, et j'estime que notre casuiste n'a pas voulu,
en cet endroit, se montrer aussi net qu'il aurait dû
l'être. Il s'agit, suivant lui, de tous ces histrions
nomades, de tous ces bohèmes qui n'ont pas de domi-
cile connu, mais qui suivent volontiers les grands et
passent leur vie à calomnier les absents. Il va sans dire
que ces misérables ne sont pas moins rudement
traités que les pauvres acrobates et bateleurs, et
notre auteur les écrase sous un mot de saint Paul MMais
quels sont, en définitive, ces scur?'œ vagi qui allument
si vivement la colère du casuiste anglais? J'imagine
que ce sont, non seulement ces jongleurs ambulants
qui chantaient de si vilaines chansons en langue vul-
gaire, mais plutôt, mais surtout ces abominables
clercs, ces manières de « défroqués » dont nous parle-
rons plus bas, ces goliardi enfin qui vomissaient alors
tant d'injures latines contre le Pape, contre l'Église
romaine et contre toutes les institutions catholiques
de leur temps. Ces tristes sires ont mérité cent fois la
rudesse d'un tel anathême,et nous ne les condamnons
I PART. LIVR. II.
CHAP, XVII.
1. I. Corinth., V, 11,
I PART.
CHAP
24 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
;.™"' pas moins sévèrement. Mais enfin, jusqu'ici, lïndal-
gence, il faut l'avouer, ne s'est guère donné carrière.
^'l^'^gâr C'est au sujet du troisième et dernier groupe que
corme'formant Cette charité va enfin trouver l'occasion de se pro-
""disUncT duire. Ce groupe ne se compose que de musiciens et
le seul qui ait été i i . ... «i ^ i
toléré de chanteurs; mais, ici encore, il faut distin2:uer. Parmi
par 1 Eglise. ^ ^
ces musiciens, dit Thomas de Cabham, il en est
qu'on ne rencontre guère, hélas! qu'aux tavernes et
aux mauvais lieux, où ils font trop volontiers entendre
de ces ignobles chants qui font tomber les âmes.
Pour ceux-là, pas de pitié ; mais, par bonheur, il y en
a d'autres. Oui, il y a (ici l'on respire), il y a des
chanteurs qui diaintiir joculatores, et qui ne sont
vraiment occupés qu'à chanter la vie des saints et les
exploits des héros. Ceux-là sont vraiment faits pour
consoler la pauvre humanité en toutes ses douleurs,
en toutes ses angoisses. Possunt sustineri taies. Rien
de plus.
Le texte que nous venons d'analyser se retrouve,
plus ou moins fidèlement, en plus d'un traité du
même genre, et l'on peut affirmer que c'est bien là
l'idée, la véritable idée de l'Église. Dans un Manuel
De septem sacramentis , qui est également du xiif siècle,
la même thèse est encore soutenue, mais seulement
en abrégé et avec moins de précision K Les jongleurs
<( qui déforment en eux l'image de Dieu » sont ici
1. « Circa joculatores distinguendum. Quidam..., cum ludibrio et
turpitudine sui corporis, déformantes imaginem Dei, acquimnt
necessaria; de talibus vera sunt quse diximus: Apostolus omnes
taies prsecipit excommunicari et ab Ecclesia separari, qui come-
dunt panem otiosum. Sed si cantant cum instrumentis et de gestis
ad recreationem et forte ad informationem, vicini sunt excusa-
tioni » (Bibl. nat. lat. 14,859, fo 322, xiiP siècle). Suit la fameuse
anecdote du pape Alexandre, racontée un peu différemment : « Unde
cum quidam talis qusesiisset a papa Alexandro an posset salvare ani-
mam suam sic qusesitando victum, cum aliter nesciret, nec dédit
licentiam, nec prohibuit. » Comme il est facile de le voir, tout ce pas-
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 25
opposés à ceux qui chantent de gestis, à ceux qui tra-
vaillent ad recreatïonem et forte ad informationem.
Ceux-là, dit l'auteur, sont presque excusables : vïcïni
sunt excusationi. On voudra bien remarquer la force
de ces derniers mots, comme aussi celle du possunt
sustmeri taies que nous avons cité plus haut. L'Église,
en somme, n'a jamais consenti qu'à tolérer les meil-
leurs jongleurs et à leur accorder le bénéfice des cir-
constances atténuantes. C'est à tort qu'on a exagéré
l'importance de l'approbation qu'elle a pu donner aux
jongleurs de geste et même aux chanteurs de Vies de
Saints. « On les peut tolérer» : elle n'est jamais allé plus
loin, et les casuistes se plaisent, comme dans le Péni-
tentïel de Thomas de Cabham, à narrer ici l'anecdote
du pape Alexandre et d'un jongleur qui le vint un jour
consulter sur la moralité et la légitimité de sa profes-
sion : (( Est-ce que je pourrai vraiment me sauver
« dans ce métier-là, lui demandait candidement le
« chanteur. — Avez-vous d'autres moyens d'existence,
(( répondit le Pape. — Non, Saint Père. — Eh bien!
« je vous permets de continuer; mais à la condition,
(( entendez-le bien, de ne jamais rien chanter qui
(( fasse du mal aux âmes. » Cette anecdote, (est-elle
authentique, ne l'est-elle pas?) vaut tout un traité
de théologie, et la bonté s'y mêle à la justice.
Bref, les doctrines desPénitentiels — qui ont été re-
produites en langue vulgaire jusqu'en des œuvres du
xv"" siècle comme \q Jardin des nobles. — ces doctrines
très sages peuvent passer pour l'opinion courante de la
société cléricale durant tout le moyen âge. Quelques
casuistes ont été plus sévères, quelques autres moins ;
sage du De septem sacramentis n'est qu'une variante ou un abrég-é
du texte cité plus haut et attribué à Thomas de Cabham. Il reste
toujours à savoir quel est le véritable original.
I PART. LIVR. II.
CHAl>. XVIT.
26 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
iPART. LivR. II. j^rj^ig [\ j^Q conviendralt Das de s'en étonner à Fexeès.
CHAP. XVII. J-
Il en a été de même pour l'opinion des laïques, qui a
subi, elle aussi, certaines fluctuations. Pour conclure,
et en se plaçant au point de vue strictement chrétien,
les seuls jongleurs de geste ont été, je ne dirai pas
encouragés, mais simplement admis. Si l'on veut res-
ter dans le vrai, il ne faut hasarder rien de plus.
On va se convaincre que l'Église ne s'est pas trom-
pée et que sa sévérité a été sage.
Ces jongleurs qui chantaient uniquement la vie
des saints et les exploits des héros, ces chanteurs reli-
gieux et nationaux qui se consacraient uniquement à
Dieu et à la patrie, ils ont certainement existé, puisque
les Pénitentiels eux-mêmes, si sévères qu'ils soient,
se plaisent à le constater. Ils ont certainement fait
bande à part, et n'ont pas ressemblé à leurs tristes
confrères ; ils se sont montrés grands et austères ; ils
ont été enfin les serviteurs de toutes les belles et
bonnes causes. J'ajoute qu'ils ont été particulièrement
la gloire des x% xf et xif siècles, et que dès le xiii%
leur nombre devait avoir singulièrement diminué ;
mais je pense qu'en bonne justice, c'est tout ce qu'on
peut accorder. Il ne faudrait point faire un seul
pas de plus, et je voudrais réduire à deux propo-
sitions la thèse qui me semble juste : « Il y a eu,
surtout aux premiers siècles du moyen âge, certains
jongleurs qui ont uniquement chanté de geste et ont
pu constituer une sorte d'aristocratie et de caste véri-
blement supérieure aux autres catégories de chanteurs
ou d'amuseurs publics ; mais, d'assez bonne heure,
on rencontre d'autres jongleurs qui, pour les
nécessités de leur métier, sont obligés de varier
leur répertoire et d'y faire entrer, à côté des chan-
sons de geste, les romans de la Table ronde, les
I PART. LIVR. II.
GHAP. XVII.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 27
romans d'avenlure, les fableaux, et même, hélas! les
tours de passe-passe et la danse sur la corde raide. »
Qu'il y ait eu des chanteurs de geste « à l'état pur », Histoire
qu'il Y ait eu des iondeurs exclusivement voués à no- grandeur et de
^ -^ . la décadence
tre épopée nationale, le fait n'est douteux pour per- ^^^^J^'^fJ^'''^^
sonne, et il est aisé d'en constater la persistance,
sous une forme déplus en plus affaiblie et décolorée,
jusqu'aux xiy° et xv' siècles. D'où venaient-ils, ces
chanteurs sévères? Faut-il, pour trouver leur origine,
remonter à cette source empoisonnée d'où est sortie
toute la race de nos histrions et de nos mimes? Il
est permis de risquer ici une hypothèse et d'ima-
giner qu'ils continuaient l'œuvre de ces clercs am-
bulants des ix' et x' siècles, qui parcouraient les
villes et les campagnes en chantant des complaintes
pieuses, telles que la Passion et le Saint Léger y ou de
petites chansons de geste religieuses, telles que la Vie
de saint Alexis. Ces clercs ont dû rapidement tourner
au laïque; mais, d'ailleurs, si l'on peut constater
entre V Alexis et le Roland une véritable différence
d'origine et d'inspiration, on y trouve à coup sûr le
même genre de grandeur, le même souffle de foi.
Encore une fois, ce n'est là qu'une hypothèse, et des
érudits fort autorisés ont pu croire, au contraire, que
les premiers chanteurs de geste sont sortis des rangs
mêmes de la société militaire *. Quoi qu'il en soit, ils
étaient, au xf siècle, en pleine possession de leurs fonc-
tions, de leur puissance et de leur gloire. A Hastings,
une voix, celle de Taillefer, entraîne toute l'armée
normande avec quelques couplets d'une première
' 1. « A Forigine, plus d'un de ces hommes d'armes composait sans
doute lui-même et chantait ces chants épiques; mais, de bonne heure,
il y eut une classe spéciale de poètes et d'exécutants. » (G. Paris,
La Littérature française au moyen âge, p. 36.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XV IT.
28 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE CxESTE.
Chanson de Roland qui n'est point parvenue jusqu'à
• nous K II n'est pas moins certain que, vers le même
temps, la France est sillonnée de jongleurs qui chan-
tent les plus anciens poèmes consacrés à Guillaume
d'Orange -, (la première version de VAliscans sans
doute, le Charroi de Nîmes et le Montage) . On ne sau-
rait jurer sur saints qu'ils ne chantassent vraiment que
des chants héroïques ; mais le fait est de toute proba-
bilité, et c'est ici qu'il faut invoquer de nouveau le
témoignage absolument probant des Pénitentiels ou
Sommes de pénitence, et la fameuse phrase : « Sunt au-
tem alïï qui dicuntur joculatores ,qui cantant gestaprind-
pimi etvïtam sanctorum ^)) Au xiii° siècle, les jongleurs
de geste se tenaient encore, très fièrement, à l'écart
de tous les autres : « Ceux qui chantent d'Aubri le
Bourgoin,de Girart de Viane,de Thierri l'Ardenois, de
Guillaume au court nez et de son père Aimeri, ceux-
là, de préférence à tous les autres, doivent par tout le
monde bien estre seignori ^. » Aux xr"* et xv' siècles.
1. On connaît ce passage du roman de Roii, mille et mille fois cité
où Ton voit Taillefer, en pleine bataille, entonner à cheval la Chmison
de Rola7id .-«Taillefer, qui moult bien chantout — Sor un cheval qui
tost alout — Devant le Duc alout chantant — De Karlemaigne et de
Rolant — Et d'Olivier et des vassals. — Ki morurent en Rencevals. »
(V. 8035 et ss., éd. Andresen.) — 2. « Vulgo canitur a joculatoribus de
Guillelmo cantilena » (Orderic Vital, éd. Leprévost, III, pp. 5 et 6).
— 3. V. plus haut, p. 20, note 1. Il est curieux de voir Le Pogge
(f 1459) parler, presque dans les mêmes termes que ceux des
Pénitentiels, de ces cantatores qui gesta herouni ad plebem décan-
tant (Facétie Lxxx). — Les sermonnaires du xiii^ siècle tiennent
en la même estime les jongleurs de geste, « qu'ils comparent à
l'évangéliste racontant les hauts faits de l'Homme-Dieu ». (Lecoy de
la Marche, La Chaire française au moyen âge, 2^ éd. p. 482, d'après
le ms. de la Bibl. nat. 16481, n^ 113.) Ailleurs, les prédicateurs sont
appelés « les viellatores Dei ». (Catalogue des manuscrits réunis par
Techener, première partie, 1862, p. 273. Extrait d'un Recueil de sermons
du xiiie siècle per totius anni circuhim ».) — 4. Extrait du Dit des
taboureurs, Histoire littéraire, XXIII, p. 108. Les jongleurs de geste se
montrèrent fort jaloux de ces taboureurs, de ces musiciens ambulants
qui étaient fort à la mode et « qu'on payait d'autant plus qu'ils avaient
un plus gros tambour et une plus grosse musette ». Le Dit en question
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 29
les mots « chanter de sieste » sont encore une exprès- ''•^^''- "'^' "•
^ r CHAP. XVII.
sion courante et qui est comprise de tous a. On en puet —
bien chanter de geste », dit l'auteur de la Guerre de
Metz ^ Vers le même temps, on réclame encore à Beau-
vais des spécialistes qui, plusieurs fois par an, « le
jour de Noël, le jour de grans Pasques et le jour de
Penthecouste, depuis Primes lasquie jusques à tant
que en commenche Fevangile et le grant messe »,
viennent « chanter de geste ou cloistre de Feglise
Saint-Pierre de Beauvès ^ ». Mais hélas! le métier est
bien gâté: car, déjà en 1377, on n'est pas assuré de trou-
ver à Beauvais de tels chanteurs. C'est bien pis encore
au xv*^ siècle, et le propriétaire du fief de la jonglerie
à Beauvais se peine d'ahan pour trouver un chanteur,
un seul chanteur qui soit capable de jouer de la vielle
et de chanter historias de gestis. Il va même jusqu'à
est du xiiie siècle, et l'on y peut déjà constater une certaine décadence
des jongleurs de geste que l'on voit également attestée dans un certain
nombre de textes de la même époque. Tel est notamment ce début
du Siège de Jérusalem (Hatton. 77, xiip siècle, f. 1 :) « Seignurs,
bien estseii, et nest pas lungement, — Estoient cil proisié et servi
largement — Qui chantoient les faiz de l'ancienne geste — Ke pren-
dre Tom poeit sen et esperiment... »
1. « Si grant meschief ne tel tempeste — N'oy conter trop grant pièce
ait: — On en puet bien chanter de geste. » {La guerre de Metz
en 1324, poème du xiv^ siècle, publié par E. de Bonteiller, F. Didot,
1875, p. 228, couplet 241.) Le fait et le mot sont encore constants.—
2. « Item, le dit Jehan puet donner la place et faire chanter de
GESTE a Beauvès, au lieu acoustumé, qui que il lui plait, le jour de Noël,
le jour de Pasques, le jour de Penthecouste et leurs ferles, sans che
que aultres i puist chanter, se n'est par la licence du dit Jehan. Item,
le dit Jehan, à cause du dit fief [de la jonglerie], est tenu de faire
CHANTER DE GESTE OU cloistre de l'église Saint-Pierre de Beauvès le
jour de Noël, le jour de grans Pasques et le jour de Penthecouste
depuis Primes lasquie jusques à tant que en commenche l'évangile
et le grant messe, ou cas que il puet recouvrer de chanteur en le
ville de Beauvès ou environ. » (Dénombrement du fief de la jonglerie
de Beauvez, original, Collection Grenier, t. cccxi, no 106. La pièce ci-
dessus est du 2 mars 1377.)=I1 en était à Abbe'ville comme à Beauvais, et
les Comptes de la municipalité d'Abbeville pourl401 nous offrent en effet
cette mention : « A Jehan Torne, chanteur en place,... pour se paine et
travail qu'il eut de canter en son roman des estoires de seigneurs
anchiens. » (Louandre, Histoire d'Abbeville, p. 226.)
30 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
'cHM.*.'™."' proposer, dès 1401, de remplacer ce chant de geste
et ce ludus vielle, auxquels il est féodalement tenu,
par une simple redevance de quarante sous par an \
Quelle décadence! Mais on n'est pas encore au bout,
et voici qu'en 1584, il est nettement déclaré « qu'on
ne chante plus les dites gestes et que, partant, le
possesseur du dit fief est définitivement deschargé de
les faire chanter ou cloistre de la dicte église ^ ». C'est
la fin, et Beauvais peut ici servir de type pour toute
la France.
La belle époque des jongleurs de geste, ce sont,
comme nous l'avons dit, les x% xf et xii° siècles. Ils
sont alors, ils sont une véritable puissance, et on les
redoute, tout comme on redoute aujourd'hui les
pamphlétaires et les journalistes, avec lesquels nos
premiers chanteurs n'ont d'ailleurs que ce trait de res-
semblance. Ces rudes chevaliers, ces grands gaillards
si solidement plantés sur leurs chevaux énormes, ces
forts, ces vaillants, ces invincibles, ils sont, au milieu
de la bataille, hantés par une idée dont ils ne peuvent
se défaire : « Pourvu, s'écrient-ils, qu'on ne chante
« pas sur nous de mauvaise chanson ! » Telle est leur
seule crainte, et c'est dans l'espoir de désarmer les
puissants jongleurs, qu'ils se précipitent de nouveau
dans la mêlée, terribles. S'ils avaient, s'ils pouvaient
avoir peur, la crainte d'être chansonnés leur rendrait
soudain le courage. Maie çanson nen deit estre cantée ^ :
ce vers de Roland ^ç^ retrouve mille fois dans nos chan-
1. Extraits des Registres capitulaires, AC 27. (1401, 31 octobre; 1402,
13 mars.) Cf. aux Archives nationales (P. 1461), une Déclaration
du temporel de Vèvêchè de Beauvais par l'évêque Guillaume de
Hellande, en date du 22 avril 1454, et qui est conçue à peu près
dans les mêmes termes que le Dénombrement de 1377. Etc., etc.
— 2. « Dénombrement de Pierre Gayant, marchant de Beauvais, du
13 mars 1584 ». (Collection Grenier, t. XII, fo 119 Ms. et 120; t. CLXIII,
fo 33 yo). _ 3. Vers 1466. Cf. v. 1014.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 31
sons de geste ^ Il a affermi bien des courages et fait
gagner bien des batailles.
L'influence des jongleurs de geste ne s'est pas
exercée que sur les champs de bataille. « Ils ont encore,
dit Gaston Paris, ils ont joué un rôle capital dans la
formation et le développement de l'Épopée française.
Ce sont eux qui ont colporté de lieu en lieu les chants
épiques qui, dans la société féodale, n'avaient qu'un
caractère provincial. Ils se les sont communiqués les
uns aux autres ; ils les ont rattachés par des liens de
leur invention; ils les ont fondus et unifiés. Ainsi se
constitua une immense matière épique qui, vers le mi-
lieu du xf siècle, commença à se distribuer en longs
poèmes et, plus tard, se répartit en cycles ^. » Ces quel-
ques lignes valent de longues pages, et expriment au
vif la vérité. Les jongleurs de geste, qui ont ainsi trans-
porté de province en province les éléments dispersés
de notre Épopée française, auraient donc quelque ana-
1. « Soies preudoume et bon combateour : — Chascun remenbre de
son bon ancesour — Je neV voiroie por une grant valour — Povre
chançon en fust par gogleour » (Raoul de Cambrai^ éd. P. Meyer et
A. Longnon, v. 4140 et ss., p. 142.) Cette pensée se retrouve dans tous
nos poèmes, depuis le Roland jusqu'à la Prise de Pampelune où
l'on entend Didier crier encore à ses Lombards : « Courage, et que les
« jongleurs ne chantent pas sur nous de mauvaises chansons. »
C'est ce qui a fait dire à Gaston Paris, dans son Etude sur les publi-
cations de la Société des anciens textes français: « Toute la vie de ces
guerriers est enveloppée de poésie vivante; ils se sentent eux-mêmes
des personnages épiques, et ils entendent d'avance, au milieu du
bruit de leurs coups de lance et d'épée, la chanson glorieuse ou insul-
tante que l'on fera sur eux ». — 2. La littérature française au moyen
âge, p. 37. Cî.Romania, 1,177 : « L'histoire de l'Epopée française pré-
sente à peu près les phases suivantes : au début, l'Epopée est locale,
pour ainsi dire; elle est provinciale et strictement historique. Les
petits cycles provinciaux, nés sans doute vers le x^ siècle, vivent
de leur vie propre pendant un certain" temps ; puis, ils commencent à
passer d'une province à l'autre, et de là, par une conséquence natu-
relle, en viennent à se fusionner plus ou moins complètement, plus
ou moins généralement. Ce grand travail d'échange et d'assimilation
entre les divers cycles poétiques est dû aux jongleurs ambulants. »
C'est ainsi que « la geste Narbonnaise a été transportée au nord »
(Voir aussi Journal des savants, septembre 1886, p. 541.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XVIT.
I PART. LIVR. 11.
CHAP. XVII.
32 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
logie avec ces insectes ailés qui sont chargés de trans-
porter la matière fécondante, le pollen des végétaux. Il
n'y a là, d'ailleurs, qu'une comparaison à la Fran-
çois de Sales.
Tels sont les vrais jongleurs de geste; tels sont ces
chanteurs convaincus qui n'ont jamais voulu admet-
tre de mélange profane dans leur répertoire unique-
ment épique. Gardons leur un souvenir où Fadmira-
ration tienne autant de place rue le respect, et tour-
nons-nous maintenant vers les autres.
certaiif nombre ^^ Les autrcs », qui sout les plus nombreux, ce sont
'^di^'glitr^ ces pauvres hères qui se traînent sur les chemins et
ne se sont pas . t ± t i • i * r\ i i i
bornés à chanter out avaut tout besoui dc vivre. Or, les chansons de
lY'popée nationale ^ , , , , ,
et ont dû, o;este, ces poèmes monorimes un peu épais et qui n en
plus d'une fois, ^.^. r^r ^
faire finisscut pas, n étaient pas pour plaire à tous les audi-
concurremment ^ ' i i i
^'''dcs''auïes^'^' toircs. Cela passait pour monotone, voire endormant.
jongleurs. Q^^ souhaltait volontiers quelque chose de plus vivant
et, pour dire le mot vrai, de plus égayant. Les bache-
liers et les dames se plaisaient davantage aux romans
de la Table ronde, et Yseut leur semblait plus poé-
tique que la belle Aude. Les bourgeois et les vilains
ne s'intéressaient que médiocrement aux grands
coups de lance et d'épée : Renard les divertissait plus
que Roland, et cet heureux public riait à belles dents en
écoutant les fableaux où il était daubé. Il y avait des
spectateurs (un tantinet lourdauds, ceux-là, et peu ca-
pables de mettre leur prix aux beaux vers) qui deman-
daient au jongleur quelque tour d'escamotage après
avoir entendu Tristan et quelque jolie culbute après
avoir subi Boncevaux, Y oilh pourtant, voilà les gens qui
écoutaient les jongleurs, voilà ceux qui les payaient.
De là, pour ces meurt-de-faim, la nécessité de donner
satisfaction à tant d'exigences diverses; delà, enfin, la
variété étrange, la déplorable variété de leur réper-
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 33
toire, où l'on a décidéDient fait trop de concessions au
mauvais goût du siècle et qui devait scandaliser les -
vrais jongleurs de geste.
Nous possédons ici deux types qui représentent en
réalité quelques centaines de documents. L'un d'eux
appartient au midi, l'autre au nord de la France : ils
sont vivants tous deux. La langue d'oc n'est pas la
moins bien partagée, et Ton peut dire que la chanson
(récemment découverte) de Daurel et Béton a été véri-
tablement écrite pour la plus grande gloire des jon-
gleurs. Oui, les jongleurs ont voulu, eux aussi, avoir
leur roman, et ils Font commandé sans doute à un
poète de bonne volonté qui les a mis en gloire. L'œu-
vre, d'ailleurs, est peu originale, et Ton y sent Timi-
tation mal déguisée de plusieurs chansons de nos
gestes françaises, et notamment de Jourdains de
Blaivies et de Garins H Loherains. Un traître (il s'en
trouve au moins un dans chacun de nos romans et
qui est tout d'une pièce) assassine un jour son com-
pagnon d'armes, son « compagnon juré » et, pour être
plus sûr d'hériter du fief de sa victime, s'apprête à
égorger le fils, encore tout petit enfant, de ce frère
d'armes dont il vient de se défaire. Mais c'est ici que
surgit le bon jongleur, qui est vraiment le Deus ex
machina : il substitue son propre enfant à l'enfant de
sonseigneur ; puis, il enlève le pauvre petit damoiseau,
il l'emporte avec lui comme un trésor et, pour le mieux
mettre à l'abri de tous dangers, le conduit jusque
chez l'émir de Babylone, où il le fait élever et où il
préside lui-même à toute son éducation avec une
délicatesse et une intelligence vraiment paternelles.
Daurel, le pauvre jongleur Daurel, s'élève ici beau-
coup plus haut que ce fameux Mentor lui-même,
sous lequel se cachait la déesse Minerve : Daurel
1 PART. LIVR. II.
GHAP. XVII.
Il PART. LIVR. II,
CHAP, XVII.
34 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
grandit, grandit, grandit, et devient réellement le
- « premier rôle » de ce drame émouvant et parfois ter-
rible. Il atteint même au sublime, et domine de toute
sa hauteur les autres personnages de cette tragédie
féodale. Il est le géant : ils sont les nains. Et cepen-
dant, ce héros, ce Daurel, quel est-il? Sans doute, c'est
un jongleur de geste; c'est un de ces fiers chanteurs
de la vieille école, qui seraient morts plutôt que de dé-
biter un fableau; c'est un rapsode antique, presque un
clerc. Eh bien! il en faut rabattre. Daurel a tous les
talents : il joue du violon, et il est harpiste; il chante
des lais d'amour, et se hausse en effet jusqu'aux chan-
sons de geste. Il y a plus : il compose, il trouve^ et cet
acteur est doublé d'un auteur. Mais enfin, et <( malgré
tant de talents relevés » , Daurel n'en exécute pas moins
les tours des plus vulgaires acrobates, les cabrioles^
le saut périlleux et le reste K Voilà qui paraîtra dé-
cisif.
Le type que nous choisissons pour la France du
nord est certes de nature moins fine, mais ne sem-
blera peut-être pas moins concluant. Il s'agit de ce
petit poème, assez médiocre et fort réaliste, qu'on con-
naît sous plusieurs titres, mais principalement sous
1. « Nous voyons Daurel réunir tous ces divers talents à lui seul.
Dès le début il se présente au duc Bovon en jouant du violon
(vers 79), et souvent, par la suite, il manie cet instrument (vers 85,
169, 1074, 1180, 1209) ainsi que la harpe (85, 1074, 1208); il chante des
lais d'amour (1074), des chansons de geste (1942); il sait lui-même trou-
ver (1963)... Et cependant (vers 1210) il saute, il «tombe» il fait des cul-
butes.» (G. Paris, Journal des Savants, 1887 ; p. 33 du tirage à part.)
Il ne faut pas oublier que le roman de Laurel est des dernières années
du xiP siècle.) — « Sans aller jusqu'à peler les oignons et à ouvrir les
moules, comme il est raconté dans le Dit du Héraut^ le ménestrel
exerçait bien des métiers qui n'avaient guère de rapports avec la
musique. » (Henri Lavoix, Étude sur la musique au temps de saint
Louis, dans le second volume du Recueil de motets français des
xiie et xme siècles par G. Raynaud, II, p. 373.) Cette observation
de M. Lavoix peut tout aussi bien s'appliquer aux chanteurs qu'aux
joueurs d'instruments.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 35
celui-ci, qui est expressif : Les deus troveors rïbauz.
On y Yoit deux jongleurs s'interpeller h la façon des -
halles et se déchirer à belles dents. Il se peut d'ail-
leurs que ce soit tout simplement un boniment con-
venu d'avance entre les deux compères pour amuser et
retenir leur public, et j'en ai entendu de semblables
sur les tréteaux de la foire. En tout cas, les forfan-
teries et vantardises n'y manquent pas. Le premier des
deux ribauds commence par étaler sa science des
chansons de geste, en jouant à dessein sur les noms
de leurs héros et en les intervertissant d'une façon
assez drôle, mais qui devait bientôt finir par lasser
l'auditoire le plus bienveillant : « Ge sai de Guil-
(( laume au tinel — Et de Renouart au court nez... —
(( Si sai d'Ogier de Montauban, — Si sai de Renaut
(( le Danois. » Il y en a long, et rien n'est plus
pénible, comme on sait, qu'une plaisanterie qui se
traîne; mais enfin, ce même jongleur déclare qu'il
chante également les Romans de la Table ronde « qui
sont àoïr delitable » et les Romans d'aventure. 11 con-
fesse, du même coup, qu'il sait jouer parfaitement de
la citole, de la vielle et de la gigue. Son répertoire,
son vaste répertoire ne s'arrête pas là, et notre homme
entre ici dans la vulgarité des boniments les plus
grossiers, mais qui ont le don de faire rire les simples
d'un rire inextinguible : « Je saigne les chats et je
« ventouse les bœufs; je fais des freins pour les va-
<( ches et des coiffes pour les chèvres, je fais des
<( gants pour les chiens et des hauberts pour les liè-
(( vres, etc., etc., etc. » Vous entendez d'ici la grosse
hilarité du public. Mais que va répondre l'autre, le
confrère, le concurrent? 11 revendique aussi tous les
talents et se dit passé maître en tous les genres. Tout
d'abord il est musicien, lui aussi, et meilleur musi-
n PART. LIVR. II.
CHAI'. XVII.
JI PART, L1Vl\. II.
CHAP. XVII.
36 LES PROPAGAÏEURS DES CHANSONS DE GESTE.
cien que son compère. La vielle, la muse et la
' frestele, la harpe et la chïfonïe, la gigue et IV/r-
ïiionie, le psalterion et la rote lui sont également
familiers. Il est magicien par dessus le marché, et
(( bien sait un enchantement faire ». La magie
n'a plus de secrets pour lui; mais il n'insiste pas,
d'ailleurs, sur ce point quelque peu scabreux et, après
avoir énuméré grotesquement tous ses prétendus pro-
tecteurs et amis, il en vient à dire plus sérieusement :
(( Gesai contes, ge sai flabeax, — Ge sai conter beax
« diz noveax, — Rotruenges viez et noveles — Et
« siryentois et pastourelles. — Ge sai le flabel du De-
ce nier. — Si sai deParcevall'estoire, — Du prestre qui
« menjales meures,» etc., etc. Par une sorte de coquet-
terie, il ajoute, en façon de contraste, qu'il est égale-
ment escamoteur, jongleur de couteaux, danseur de
corde : « Ge sai joer des basteax — Et si sai jouer des
« costeax — Et de la corde et de la fonde — Et de toz les
<( biax giex du monde. » Puis, avant d'en finir, il veut
frapper le grand coup et, sans transition, proclame
à haute voix qu'il sait « de totes les chansons de
geste ». On peut lui demander l'histoire de Charle-
magne et de Roland, celle de Pépin, les Lorrains,
Ogier, les Fils Aimon, Girart de Boussillon^ Beuves
de Commarchisy Renoart, les Saisnes^ Orson de Beau-
vais^ Florence de Rome et Ferragu à la grant teste :
il ne sera pas un seul instant embarrassé ^ Que vou-
lez-vous?ll saittout, et est toujours prêt ^Quel homme!
1. V. le texte bien connu et plusieurs fois publié des JDeus tro-
mors rihauz ou de la Gengle au rihaut dans la nouvelle édition des
Œuvres complètes de Ruteheuf, donnée en 1875 par Achille Jubinal
(Paris, Paul Daffis, trois vol. in-18). Le « boniment » du premier
troveor se lit au t. III, pp. 2-8, et la palabre du second, au même
tome, pp. 8-14. L'oeuvre n'est pas de Rutebeuf. — 2. Même, à se faire
entremetteur : « Si sai porter conseils d'amors (?) — Et faire cha-
pelez de flors — Et çaintures de druerie, etc. » (1. c. p. 13.)
LES PrxOPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 37
Certes il faut faire ici, et faire très largement la
part du charlatanisme et de la réclame ; mais, cette
part une fois faite, il reste un certain fond de vérité
que d'autres documents confirment. Il est certain
qu'on ne s'enfermait pas volontiers dans l'étroitesse
d'une seule spécialité, et qu'ils n'étaient pas les
plus nombreux, ces jongleurs de haute race qui se can-
tonnaient austèrement dans les chansons de geste. Il y
a, dans Lambert d'Ardres, un texte souvent cité \ mais
auquel on n'a peut-être pas donné toute sa valeur.
Baudouin II, comte de Guines (qui mourut en 1205)
passait pour égaler les jongleurs les plus célèbres,
nominatissimos, et le bon chroniqueur ne craint pas
d'affirmer que ce seigneur était également admirable
c( in nœniis gentilium^ in cantilenis gestoriis, sive in
eventuris nobilium, sive etiam in fabellis ignohilium ».
Ainsi, les chansons de geste, les romans d'aventures
et les fableaux, Baudouin, lui aussi, savait tout, et
il n'est peut-être pas trop téméraire de croire que le
comte de Guines ne faisait en cela qu'imiter les jon-
gleurs de son temps ^. Mais mieux vaut s'en tenir aux
documents qui ne laissent aucun doute, et il convient
de ne pas aller plus loin.
En résumé, un certain nombre de jongleurs (on
1. LambertiArdensisecclesiœpreshyteriChroîiicon Ghisnense et Ar-
dense, édition de M. le marquis de Godefroy Menilglaise,p.l75.— 2. Cf.
Flamenca,(éd. P. Meyer, v. 686-692) et A. Tobler, Spielmansleben, p. 327.
Les cliansons de geste ici ne sont pas rélément principal du répertoire
des jongleurs. Quatre ou cinq vers, et c'est tout.= Dans la Chronique
de Bertrand Bu Gruesclin, (éd. Charrière, I, 376) le même répertoire
se compose, à peu près par portions égales, de chansons de geste et de
romans de la Table ronde : « Qui veult avoir le non des bons et des
vaillans, — Il doit aler souvent à la pluie et aus champs — Et estre
en la bataille ainsi que flst Rolans — Et li bers Oliviers et Ogier
li poissans, — Les quatre fils Aymon, Charlemaines li grans, — Li
ducs Lions de Bourges et Guion de Cournans, — Perceval le Galois,
Lancelot et Tristans, — Alixandre et Artus, Godefroi li sachans, —
De coi cil menestrelz font ces nobles rommans. » = Au
II PART. LIVR. II.
CHAP. XVII.
Il PART. MVR. II.
CHAP. XVIt.
38 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
n'en pourra jamais établir la statistique exacte) cu-
mulaient les fonctions augustes de chanteur de geste
avec les petits talents des prestidigitateurs, des musi-
ciens ambulants et des acrobates, et tombaient par
là sous les anathèmes de l'Eglise qui n'a vraiment
toléré que les seuls chanteurs de geste.
Nomenclature Voici, maintcuaut que le terrain est déblayé et que
méthodique ^^^^ pouvous coutinucr, en toute sûreté, notre Clas-
tous les groupes . ^ < • r r i i • i
de jongleurs sification 2;enerale des londeurs.
vont,
dans les chapitres Nous uc Ics aYOUs classés îusqu'ici qu'au point de vue
suivants, u x x i
être^i^objet ^Q \^ casuistique chrétienne de leur temps : « jongleurs
examen spécial, approuvés OU jougleurs condamnés par l'Église ».
Mais ils peuvent encore, à plus d'un autre égard, être
nettement distingués les uns des autres, et nous
trouvons ici matière, non pas à un seul, mais à quatre
ou cinq essais de classification.
Il y a, d'une part, les jongleurs laïques, et, de l'au-
tre, les clercs.
Il y a les jongleurs qui exploitent les œuvres d'au-
trui, et il y a ceux qui exploitent leurs propres
œuvres.
Il y a les jongleurs ambulants et libres, et il y a
les jongleurs, ou, plutôt, les ménestrels qui sont atta-
chés à la personne , à la maison d'un seigneur ou
d'un prince.
Il y a, à côté des jongleurs, les jongleresses qui for-
ment, elles aussi, une famille innombrable et diverse.
Il y a, enfin, les jongleurs-saltimbanques, les jon-
xiye siècle, en Angleterre, le répertoire d'un jongleur est formé des
éléments suivants : Alexandre; Jules César; Troie; le Brut; Artur;
Charles et Roland ; Tristan et Ys eut ;Amadas et Idoine {Cursor mundi;
the Cursur of the world, a Nortliumbrian poem of the XIV'^ century,
éd. R. Morris, 1874, t. V, p. 1651, cité par J.-J. Jusserand, La Vie
nomade et les routes d'Angleterre au xive siècle, p. 277).
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 39
gleurs-musiciens, et surtout les jongleurs-chantants,
lesquels se subdivisent eux-mêmes en plusieurs grou-
pes : jongleurs lyriques, conteors et fableors^ jon-
gleurs de la Table ronde et de Romans d'aventure
et, enfin, pour suivre une progression ascendante,
jongleurs de geste.
Devant ces derniers nous nous inclinerons une
dernière fois, en leur demandant de nous chanter,
si vous le voulez bien, le début du Charroi de Nîmes
ou, plutôt encore, celui du Couronnement Looys : «Roi
(( qui de France porte corone d'or — Preudoms doit
(( estre et vaillans de son cors ». Voilà un beau
commencement de chanson,... et une belle fin de
chapitre.
II PART. LIVR. II.
CHAPITRE XVIII
SUITE DU PRÉCÉDENT. — JONGLEURS CLERCS, AUTEURS ET ÉDITEURS.
— JONGLEURS A POSTE FIXE ET JONGLEURS AMBULANTS.
" cHlp.xvm."' Q^'^^ y ^^* ^^ ^^^ jongleurs clercs, on ne le saurait
contester ; mais il convient tout d'abord de s'entendre
^^"tur'^ies'"^' sur le sens très élastique de ce mot « clerc ». Ce
^'rjong£s'' terme, un peu vague, dont on a tant abusé et sur
pSiaut lequel on a tant disputé, ne s'est vraiment appliqué,
l» Les jongleurs -, , t • i i i T. 7
clercs. en beaucoup de cas, qu aux simples tonsurés, lesquels
étaient en droit de réclamer les privilèges et les droits
de l'état ecclésiastique. « Le concile de Trente com-
prend sous le nom de clerc quiconque a la tonsure,
porte l'habit ecclésiastique et se distingue par là des
laïques, sans qu'on ait d'ailleurs égard à ce qu'il soit
ou non ordonné K » Rien n'est plus net, et l'on com-
prend dès lors ces fameux clercs mariés du moyen
âge, lesquels n'avaient même pas reçu les ordres
mineurs. Il en fut ainsi, — on le peut présumer — de
nos jongleurs « cléricaux » ; mais on en vit alors de
deux sortes: les bons et les mauvais. Nous avons déjà
eu l'occasion de parler des premiers et de les mon-
trer parcourant les villes et les campagnes, et y chan-
1. Session XXIII, c. vi, Dereform. Cf. Farticle « Clerc », de Permane-
der,dans le Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, des
docteurs Wetzer et Welte, trad. Goschler, IV, p. 446.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 41
tant ces complaintes exquises de la Passion et de saint
Léger, et cette belle chanson de geste consacrée à
saint Alexis, qui sont les premiers monuments de
notre poésie nationale. Où est la nation moderne qui
pourrait opposer ses premiers chants aux nôtres? Où
est le peuple qui a eu d'aussi nobles commencements
poétiques et dont les premiers bégaiements ont été
animés d'un aussi vif amour pour le Christ et son
Église? Ce beau mouvement ne s'est pas allenti autant
qu'on le pourrait croire, et je me persuade que, depuis
le xf siècle, il y a encore eu de ces chanteurs-clercs
qui ont fait entendre des complaintes pieuses ou
de petites chansons de geste religieuses comme
le Saint Alexis. Est ce qu'on me fera croire, par
exemple, que l'admirable Vie de saint Thomas de
Cantorbe?y soit uniquement restée sur le parche-
min froid et n'ait pas été chaudement interprétée
par des clercs ambulants qui faisaient bondir tous
les cœurs en racontant la mort sublime de ce
grand défenseur de la liberté de l'Église? Je ne
sais pas si les vers spirituels et charmants, si
les contes pieux de Gautier de Coincy, si ces petits
chefs-d'œuvre de belle humeur et de bon style,
ont eu formellement le même honneur ; mais vrai-
ment ils le méritaient cent fois, et je serais surpris
qu'une œuvre aussi française n'eût pas eu ce succès en
France. L'Anonyme de Laon nous raconte, en revan-
che, une histoiî'e qui n'est peut-être qu'un conte.
Donc, il y avait une fois un usurier, du nom de
Vaudois. C'était à Lyon, en 1173, et ce financier
sans scrupules s'était scandaleusement enrichi. Or,
un dimanche, comme il passait sur une place publi-
que, il vit une grande foule qui s'était groupée au-
tour d'un jongleur. Il s'approche, il écoute, il
II PART, LIVR, II.
CHAP. XVIII.
11 PART. LIVR. II.
CHAP. xvni.
i2 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
entend. C'était la Vie de saint Alexis que l'on chan-
tait: il emmène chez lui le jongleur, lui fait répéter
sa chanson, est soudain frappé de repentir et donne
aussitôt tous ses biens aux pauvres. Puis, il fonde une
sorte de Congrégation religieuse, fait en 1178 le
voyage de Rome et est reçu en audience par le Pape
qui l'embrasse comme un frère et le félicite d'avoir
fait le très noble vœu de pauvreté: a Seulement,
(( lui dit le Souveraain Pontife, je vous défends à
(( vous et aux vôtres de vous livrer à la prédication
a sans la permission des prêtres. » Les disciples
de Vaudois obéirent d'abord à Tordre du Pape,
mais ne tardèrent pas à l'enfreindre. De là la grande
hérésie vaudoise K Le jongleur qui avait converti
ce Vaudois était-il un clerc? Je ne saurais l'affirmer;
mais, à coup sûr, il était le continuateur des clercs
ambulants qui avaient naguère chanté la Passion et le
Saint Léger,
Quelque probable que soit l'existence de ces hon-
nêtes jongleurs qui auraient eu le caractère de la
cléricature, il faut bien avouer qu'elle reste encore à
l'état de conjecture. L'hypothèse est des plus plau-
sibles; mais, enfin, c'est une hypothèse. Les textes
concluants, les textes irrécusables font défaut. 11 n'en va
pas de même pour ces clercs dépravés qui, notamment
auxxif etxiif siècles, ont été de véritables jongleurs,
mais dangereux, mais sceptiques, mais condamnables
et condamnés. Il est trop vrai que la France, l'Angle-
l. AnonjmvLS Lsiudunensis^ Mommienta Germanise historica, Scrip-
tores, t. XXVI, pp. 447-449. Cf. dans les Acta Sanctorum aprilis
(1, p. 672), cet épisode de la vie de saint Aybert : « Cum esset juvenis
et laïcus in domo patris sui, et sanctitatis, ut dictum est, amator, forte
quadam die audivit mimum cantando referentem vitam et conver-
siONEM SANCTi Theobaldi ET ASPERiTATEM viTiE Ejus, etc. » Ce mime,
assurément, n'était pas un clerc; mais, sans doute, un imitateur ou un
élève des anciens clercs chantants.
LES PROPAGATEURS DES CÎLVNSONS DE GESTE. 43
terre et FAIlemagne ont été alors envahis par tout un
mauvais petit peuple de clercs erratiques, qui chan- -
talent en latin de détestables petits poèmes où la
cour de Rome et les moines étaient vilipendés, calom-
niés, traînés dans la boue. Ces bouffons avaient du
succès près de tous ceux que le Pape gênait, et l'on
riait toujours d'un mauvais rire quand ils accusaient
de cupidité tous les clercs de leur temps (eux exceptés)
et qu'ils leur faisaient chanter Vevcmgelmm secundum
marcas argenti. Il faudrait citer ici tous les Carmina
Burana et toutes les satires empoisonnées qui ont été
plus ou moins légitimement attribuées à Gautier Map,
Ces petits Juvénals de rencontre étaient bien des
clercs, et ils ont été flétris, comme tels, dans un
acte officiel de la Papauté qui est entré dans le recueil
des Décrétales : Clend qui, dericalis ordinis dignitati
non modkiim detrahentes ^^^ joculatores seugoliardos
FAGiuNT... careant omnï prïvïlegïo dencali ^ Cette con-
stitution de Boniface VIII est confirnïée en 1310 par le
second concile de Salzbourg dans le canon De derïds
joculatoribus ^ et complétée, en 1440, par le concile
de Freisingen qui assimile une fois de plus, et d'une
façon très nette, les goliards aux mimes et aux jon-
gleurs : a Statuïmus ne derid inimisy jogulatorirus,
histriombus, huffonïbus, galliardis, largiantur ^ » Ils
1. Sexti Decretalium liber 111, tit. 1, cap. i (de Boniface VIII). Il y a
dans le texte pontifical certaines dispositions faciles à comprendre: «Si
per annum artem illam ignominiosam exercuerint, ispo jure ; si autem
tempore breviori et, tertio moniti, non resipuerint...» = Dès le x^ siècle,
les clerici ribaldi^ maxime qui yulgo dicuntur de familia Goiam^
avaient été condamnés et flétris dans les Constitutions de Gautier,
archevêque de Sens (f 923) V. Labbe, Co7icilia, IX, 578. Etc. —
2. « Item, juxta constitutionem domini Bonifacii qu?e est talis :
Clerici qui clericalis, etc., (c'est Tacte dont il a été question ci-dessus)
monemus, hujus approbatione Goncilii, omnes et singulos taies, ut
talem habitum et vitam non assumant, et assumptam deponant infra
très menses, quorum unum pro primo, alterum pro secundo et tertium pro
tertio termino et peremptorio assig-namus,etc. » — 3. Labbe, XIII, 1286.
II PART. LIVR. 11.
GHAP. XVIII.
II PART. LIVR. II.
CHAP. XVIII.
44 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
vivaient donc encore, ces mécontents, ces révoltés, ils
vivaient en 1440. Ils avai-ent la vie dure.
N'étaient-ce pas encore ces méchants clercs qui, avec
des plaisanteries de très gros sel, chantaient des pièces
farcies, telles que le « Credo àe l'ivrogne » et vingt au-
tres du même crû? Faut-il les rendre responsables de la
propagation de ces insanités : Les Miracles de saint
Tortu ou les Miracles de saint Oison, frère de saint
Gourdin \ qui excitaient alors et exciteraient encore
aujourd'hui un gros rire épais et bête? Je n'ose les
en accuser; mais voici certainement un jongleur
qui était clerc, ou un clerc qui était jongleur. C'est
ce singulier personnage qui nous a légué en vers le
récit de ses infortunes, lesquelles n'ont véritablement
rien de touchant. Il avait perdu tout son argent au jeu
de tremerely et se vit obligé, pour vivre, de vendre
successivement tous ses livres : « C'est ainsi, dit-il,
que j'ai laissé ma Patenotre à Soissons et mon Credo
à Laon ; mes Sept psaumes à Tournai , mes Quinze
psaumes à Cambrai, mon Psautier à Besançon et mon
Calendrier à Dijon. Comme je m'en revenais par
Pontarlier, j'y vendis ma Litanie et je me débar-
rassai de mon Missel dans la ville où l'on fait le
sel ^ Enfin, j'ai abandonné mon Antiphonaire à Mont-
pellier, et, à Dun-le-Château, mon Légendier et mon
Graduel ^ ». C'est assurément là, comme il est facile
de s'en convaincre, la bibliothèque d'un clerc, mais
d'un mauvais clerc, qui était à la fois joueur et ivro-
gne. Il ne connaissait certes pas ces beaux vers de
Gautier de Coincy, qui s'appliquent aux jongleurs
comme aux poètes et sont tout parfumés d'une
1. V. Histoire littéraire^ XXIII, 494, 495; Dinaux, Trouvères artésiens,
pp. 257-259, etc. — 2. Salins. — 3. Méon, Nouveau Recueil, I, pp. 404-
406. Cf. Histoire littéraire, XXIII, p. 99.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 45
exquise dévotion à la Vierge : « Je ne truis pas pour "
avoir robe , — Je ne truis mie por avoir , — Mais —
por Tamour la bêle avoir — Qui n'a compaigne ne
pareille — A sa biauté K » Ce Gautier là était un bon
clerc, et qui ne vendait pas ses livres.
PART. LIVR. II.
CHAP. XVIII.
(( On a souvent voulu distinguer entre les trouveurs 2» jongleurs
et les jongleurs », et Ton y a eu quelque peine. C'est ou « tJ^ouveurs
qu'en effet, beaucoup de jongleurs ont été fort na-
turellement tentés de trouver, et qu'ils ont réellement
trouvé. Le fait n'est que trop facile à comprendre, et
nous avons connu, en notre siècle, plus d'un comé-
dien qui n'a pas su résister à la même tentation.
Sans parler ici du texte de la Chronique de Novalèse,
dont il faut toujours se méfier et où l'on voit un jon-
gleur lombard qui, devant Charlemagne, en 794,
vient chanter une cantiuncula composée par lui ^, les
documents provençaux sont ici d'une précision qui
ne laisse rien à désirer. Ce fameux Daurel, ce type
incomparable du parfait jongleur, il est habile à
vieller, à jouer de la harpe ; il s'entend à dire des
chansons ; mais il sait aussi en composer ^ et son
cher Bétonnet, son élève, tient de lui le même talent :
Quart ac set ans, Beto sap gen violar — E cansos
dire, de si mezis trobar^. Encore ici, les Biographies
des troubadours sont une précieuse ressource. A toutes
1. Le même Gautier de Coincy dit encore : « Je ne truis pas por avoir
pris, — Ne por robes, ne por avoir, — Mais pour Famour la Dame avoir
— Qui tost revest les âmes nues — Et ses amans enporte es nues. » —
2. Chronicon Novaliciense. (Muratori, Scriptores rerum italicarum,
II, pars II, lib. I, cap. x. p. 717.) Cette œuvre, écrite au milieu du xi^ siè-
cle, est toute remplie de fables, et il y a d'autant plus lieu de n'avoir
ici aucune confiance que le fait dont il s'agit remonte, ou est censé
remonter, à Tannée 794. — 3. « Sentior, Daurel ay nom, e say motz
gen arpier — E tocar vihola e ricamen trobier » (Daurel et Béton,
éd. Paul Meyer,p. 4, vers 84, 85. Cf. 1943.)— 4. Ihid., p. 48, v. 1419-1420.
H PART. LIVR. II.
CHAI». XVIII.
46 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
leurs pages, on troiiye ces deux mots accouplés,
en parlant de quelque jongleur plus ou moins célè-
bre : Cantet e irobet. C'est ainsi que Perdigon fo
joglar e sah trop hen violar e trohar e cantar ^ ; c'est
ainsi qu'Aimeri de Sarlat fetz se joglars e venc trobaire ^ ;
c'est encore ainsi qu'Albertet Cailla si fo joglars.,, e
fes una bona canson ^ Ce sont là des faits irrécusables
et qui ne sauraient passer pour exceptionnels ; mais
enfin la distinction entre auteur et acteur ne pouvait
disparaître et ne disparut pas. Certain jour, Gui d'Uis-
sel et ses frères, avec leur cousin, fondèrent une as-
sociation fort intelligente et où chacun eut son rôle.
Gui composait les ((bonnes chansons», Elie, les ((bonnes
tensons))^ et Ebles les mauvaises : Pierre, lui, chantait
tout ce qu'ils composaient^. Voilà bien le jongleur
réduit à sa vraie fonction, et ce cas était le plus fré-
quent. Les troubadours avaient à leurs gages de ces
jongleurs qui chantaient leur répertoire, et c'est de
la sorte qu'Albert de Sisteron ^ se tourne vers son
jongleur en un de ses sirventes et lui dit : Peirolsy
violatz e chantatz cointament — De ma chanso los
motz e l'so legier. Au nord, même mélange à consta-
ter, mais aussi même distinction à établir. L'auteur
d'Ogier^ de ce poème héroïque et superbe, fut à la
fois un gentilhomme et un jongleur : (( Raimbers le
fîst à l'aduré courage, — Jouglere fu ^ ». La plus
ancienne œuvre historique (( écrite en français sur des
1. Raynouard : Choix de poésies originales des troubadours, t. V,
p. 278 — 2. Ihid., p. 13. — 3. Ihid., p. 14. Il y a d'autres textes
de même ordre, qu'il est superflu de citer. — 4. « Gui d'Uissel,... e V
siei fraire e son cosi, si ero senhor d'Ussel... E Fus de ses fraires avia
nom 'n Ebles e l'autre en Peire e F cosin avia nom 'n Elias. En Gui si
trobava bonas cansos, en Elias bonas tensos, en Ebles las malas tensos,
e'n Peire cantava tôt quant els trobavan. » [Ihid., p. 175.) — ^^. Ibid.,
p. 15. Cf. Lavoix, 1. c. p. 368. — 6. « Jouglere fu, si vesqui son eage;
— Gentishons fu et trestout son lignage; — Mainte chanson fîst il de
grant barnage. »
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 47
faits contemporains qui soit parvenue jusqu'à nous »,
c'est V Histoire de la guerre sainte, en douze mille
vers octosylabiques, dont l'auteur, Ambroise, paraît
avoir été un jongleur ^ Le Montage Renoart, cette
sorte de grosse farce héroïque, est l'œuvre de Guil-
laume de Bapaume qui s'est fait détester de tous les
jongleurs, « parce qu'il les a tous dépassés » ^ Pour
les chants lyriques, le cumul est souvent le même, et
Jean de Condé s'écrie quelque part : « Si sui des me-
(( nestrex le conte ; — Car biaus mos trueve et les
(( reconte » ^ On pourrait trop aisément multiplier de
telles citations, et il vaut mieux conclure en disant
que le plus grand nombre des jongleurs se sont borné
à chanter les œuvres des trouvères ; mais que, parmi
ces chanteurs, il en fut plus d'un, au midi comme
au nord, qui voulut et qui sut composer lui-même
II PART. LIVR II.
CHAP. XVIII.
4
1. « La troisième croisade nous a laissé une œuvre considérable qui
est (sauf quelques œuvres anglo-normandes) le plus ancien écrit
historique sur des faits contemporains qui soit parvenu jusqu'à nous.
C'est VHistoire de la guerre sainte en douze mille vers octosyllabes,
par Ambroise, qui parait avoir été un jongleur plutôt qu'un com-
battant et qui, né dans une des possessions continentales des rois
d'Angleterre, était attaché à Richard Cœur-de-Lion , et raconte les
événements en se plaçant toujours à son point de vue ». (G. Paris, La
Littérature française au moyen âge, p. 126.) — 2. « Or, les vos a Guil-
laume resterez, — Cil de Batpaumes qui tant est bien usez — De
chançons fere et de vers acesmez, — Por quoi l'ont pris maint jogleor
en hez — Qu'il les avoit de bien fere passez. » [Montage Renoart.
Bibl. nat. fr. 368, fo 258 v^.) - 3. Jean de Condé, LXVI, v. 247. Cf. Les
trois aveugles de Compiègne : « On tient le ménestrel à sage — Qui
met à trouver son usage — De faire biaus dis et biaus contes —
Qu'on dit devant ducs, devant contes » (De la Rue, I, p. 204). V.
aussi ce texte très précis, cité par Th. Wright en ses Latin stories
(p. 127) d'après un manuscrit du British Muséum : « Mimus
quidam optimus fuisse fertur, dictorum elegantium et rithmorum
pulchrorum inventer. » Etc., etc. — 4. Nous ne pouvons qu'effleurer
en passant la question de la composition musicale. M. Henry Lavoix,
dans sa Musique au siècle de saint Louis, estime, avec raison, qu'il y
avait des « paroliers » qui composaient la musique de leurs chan-
sons, et qu'il y en avait d'autres, au contraire, qui se servaient d'une
musique préexistante et ajustaient leurs vers sur des airs connus
(1. c, pp. 369, 370). Dans l'un et dans l'autre de ces deux groupes, il
devait y avoir des jongleurs.
II PART. LTVR
CHAP. XYIIT
48 LES PROPAGATEURS DES CHANSOxNS DE GESTE.
■"■ Un jongleur qui devenait trouvère, c'était de Favan-
cement.
3» Jongleurs Les îondeurs ne s'en tinrent pas là, et se firent
éditeurs. -,. TT 1 1 .
éditeurs. « Une chanson de geste était une propriété,
qu'on exploitait comme on peut le faire aujourd'hui
d'un drame ou d'un opéra. Si l'auteur était lui-même
jongleur, il faisait sa tournée en chantant son œu-
vre et se gardait d'en donner copie à ses concur-
rents. Sinon, il en tirait parti, soit en l'apprenant à
des jongleurs qui lui payaient des honoraires, soit en
en vendant des copies. » Nous avons longuement in-
sisté là-dessus * et n'y voulons pas revenir. Il importe
seulement de rappeler les vers si précieux qui se
lisent au début de la chanson de Doon de Nanteuil :
(( Huon de Villenoeve l'a molt estroit gardée; — N'en
volt prendre cheval ne la mule afeltrée, — Peliçon
vair ne gris, mantel, chape forrée, — Ne de buens
paresis une grant henepée. — Or en ait-il mau-
grez, qu'ele li est emblée ^. » Chose curieuse, ces
vers, ces mêmes vers, ou, du moins, des vers à peu
près semblables, se retrouvent au début de la Des-
truction de Rome : « Chil ki la canchon fîst l'a lon-
guement gardée , — Ains n'en vont prendre avoir,
voire nulle darrée, — Ne mul ne palefroi, mantel, chape
fourrée \ » Donc, les jongleurs exploitaient les œuvres
littéraires ; mais leurs bons petits confrères leur fai-
saient souvent subir les douleurs d'un plagiat plus
ou moins effronté : on leur emblait leur chan-
1. V. notre tome I, pp. 214-218. Cf. Romania, 1875, pp. 471-472. -
2. ISous avions à tort, comme tous nos devanciers, attribué ce texte
à un Renaut de Montatihan. C'est M. Paul Meyer {Romania, 1884, pp. 12,
13) qui a restitué la véritable attribution, et c'est également lui qui a
le premier indiqué la connexité de ces vers avec le début de la Les-
truction de Rome. — 3. iîomama, 18*73, p. 6. Texte corrigé par P. Meyer.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 49
son'. Aussi se mettaient-ils en garde, et le posses-
seur de Gaydon s'écrie-t-il, non sans une certaine
fierté de propriétaire satisfait: « Mais je la sçay dès le
« commencement — Jusqu'à la fin : car j'en ai le
(( ROMMANT. » Les jongleurs, en outre, en arrivèrent
par la force des choses à être un jour de véritables
entrepreneurs de fêtes, comme il y a aujourd'hui des
entrepreneurs de noces et festins. En 1320, il est
attribué douze livres à Robin de Cavron et à Touset,
ménétriers du roi, pour être par eux distribuées aux
nombreux ménestrels qui ont été aux noces de Robert
de Saint-Venant et de Roberte deMoreul ^ Mais, pour
en revenir au jongleur-éditeur, c'est en Italie qu'il
s'est surtout épanoui, et il faut lire ici Pétrarque pour
achever d'être édifié. L'auteur de tant de lettres char-
mantes accuse légitimement les jongleurs de son temps
(c d'avoir plus de mémoire que d'invention, et plus
d'effronterie que de mémoire ». Voilà un exorde qui
promet, mais il faut écouter la suite : « Comme ils ne
vivent qu'aux dépens des autres, ils apprennent par
cœur des vers en langue vulgaire et s'en vont les
débiter chez les grands et chez les riches dont ils re-
çoivent en retour de l'argent, des habits, des présents.
Il y a des auteurs qui leur vendent leurs vers ; mais
il y en a d'autres qui les leur donnent. » C'est ici que
Pétrarque aborde, avec son esprit ordinaire, l'exposé
de certains faits qui lui sont personnels : « Ces gens-là
me demandent encore de mes vers. Il est vrai qu'ils
m'en demandent moins qu'autrefois, soit par égard
pour mon âge, soit parce que le genre de mes travaux
1. « Après tout, il faut peut-être ne voir là qu'un simple artifice
littéraire, et Huon de Villeneuve peut fort bien avoir rédigé lui-
même le prologue où il est représenté comme un jongleur peu scru-
puleux ». {Romania, 1884, p. 13.) — 2. Mahaut, comtesse d'Artois et
de Bourgogne, par J.-M. Richard, p. 109.
I PART. LIVR. U.
CHAP. XVIII.
I. PART. LIVR. II.
CHAP. XVIII.
50 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
a changé. Cependant je me laisse encore fléchir quel-
quefoispar leur humilité ouparleurmisère, et j'emploie
alors quelques moments à leur procurer de quoi vivre.
J'en ai vu qui, contents et vêtus de soie, revenaient
chez moi pour me remercier. Fatigué un jour de leur
importunité, je leur dis : « Que ne vous adressez-vous
« à Boccace? — Eh, oui! me répondirent-ils; mais
(( Boccace a brûlé tous ses vers, et il n'en veut plus
a donner K » Ne croirait-on pas entendre un dialogue
entre libraires et auteurs, en l'an de grâce 1892?
4° Jondeurs C'cst uuc grossc affaire que la question du domi-
et jongleurs à cilc. DcDuis Ics Dremicrs temps du monde, il y a
poste fixe. . .
Ménestrels touîours cu uu coutrastc frappant, et même une véri-
au service " il/
des'^seigneurs, ^ablc opposltlou, cutrc la maison et la tente. Les
^^des^'é^ques!'' nomadcs, les bohèmes ne connaissent et ne connaî-
tront jamais que la tente... ou la maison des autres.
Il en fut ainsi d'un très grand nombre de jongleurs
au moyen âge, qui étaient ambulants par nécessité
plutôt que par goût. Non habent certiim domicilium^
dit Thomas de Cabham en sonPénitentiel^et il s'indigne
vivement contre ces errants qui ne servent à rien ici-
bas, si ce n'est, dit-il, « à engloutir et à dire du mal ^ ».
Mais, à côté de ces vagi qui couchaient plus d'une
fois à la belle étoile, il y avait des jongleurs qui sem-
blaient d'un ordre supérieur, qui se gonflaient davan-
tage et qui, à tout le moins, étaient plus assurés du len-
demain. C'étaient ceux qui étaient attachés à la
l.Epistolse seniles,V,3. Citée d3insV Histoire littéraire, t.XXIII,pp.94,
95. — 2. « Sunt etiam alii qui nihil operantur, sèd criminose agUnt,
NON HABENTES CERTUM DOMiciLiUM, sed sequuntur curias magnatum... et
dicuntur taies scurrvE vagi, quia ad nihil aliud utiles sunt nisi ad
devorandum et maledicendum. » {Pénitentiel de Thomas de Cabham,
fin duxiiie siècle, Bibl. nat. lat. 3218, fo 32, v^ et 3529'' fo 40; cité par
B. Hauréau, Notices et extraits de manuscritSy XXIV^ pp. 284^ 285.)-^
V. plus haut, p. 21, note 1, le texte in extenso^
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 51
personne des seigneurs et des rois K Ils descendaient
de ces anciens serviteurs du château, de ces mmïstri
dont nous avons ailleurs esquissé Thistoire : ils fai-
saient partie de la maisnïe, de la domesticité féodale.
Un de leurs noms est « famles ^ ». Assez tard, ils ont
conservé ceux de « serviteurs ^ » et de « varlets
de chambre ^ ». Ils étaient hébergés, nourris, choyés.
Il ne leur manquait guère qu'un peu plus de liberté,
et ils n'avaient vraiment à se plaindre, comme
le chien de la Fontaine, que du collier « dont ils
étaient attachés ». Encore n'était-il pas trop serré,
ni trop rude.
Quand ils n'étaient pas nés au château et n'y con-
tinuaient pas les fonctions de leurs pères, les jon-
gleurs à poste fixe (nous les appellerons désormais
ménestrels) étaient engagés par les seigneurs, à telles
ou telles conditions spéciales qui étaient débattues de
gré à gré. Donc, un jour, on annonce au seigneur
l'arrivée d'un jongleur en son donjon : « Si vous le
a désirez, dit celui-ci, je prendrai volontiers demeure
« en votre château. » Le châtelain est encore jeune, et
se plaît aux chansons de guerre ou d'amour : il ac-
cueille avec joie le nouveau venu, et le retient près
de lui. Les choses vont leur train, et, quelques
années ou quelques mois plus tard^ quand l'enga-
gement du ménestrel touche à son terme, le châ-
1. V.,dans Du Gange, le mot ministelli et, dans F. Godefroy, les ar-^
ticles consacrés à menestre et à ménestrel. Ce dernier vocable lui-
même a eu le sens très net d'ouvrier, d'artisan, de serviteur.— 2. «Dont
a Li FAMLES son chant plus haut levé. » {Montage Guillaume, Bibl.
nat., fr. 774, fo 191 v».) « Adont commance Li fanles à noter. »(ibid., fr^
368, fo 263.) — 3. «Jehan le Blanc, de Bourricourt, povre jeune homme,
ménestrel de haulx instrumens et serviteur de nostre amé et féal le
vicomte des Quesnes. » (Arch. nat.. Trésor de Chartes, JJ, 142, n» 145.)
— 4. « A Fedric, ménestrel et varlet de chambre de monseig-neur. »
(Archives de la Côte-d'Or, B, 319. Compte de février 1370.) Ces der-^
niers textes sont cités^ comme type, entre cent autres.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XVIII.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XVIII.
52 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
telain le congédie à regret et lui donne au départ
« roncin et robe neuve » ^ Il y avait de ces amuseurs
qui étaient « continuelment » ^ au service d'un même
seigneur ; il y avait de ces engagements qui duraient
à tout le moins un fort long temps ^et les seigneurs y
prenaient goût. Même il arrivait que, malgré leur for-
tune quelque peu restreinte, certains châtelains, à
l'imitation des grands seigneurs, entretenaient en
même temps plusieurs ménestrels, au grand détriment
de leur bourse ^, et il fallut parfois des lois somp-
1. « Et [Blondiaus] vint au chastel, et s'acointa dou chastelain de
laienz, et dist qu'il estoit menestreus et moût voulentiers demour-
roit à lui, se il vouloit. Li chastelains estoit juenes chevaliers et jolis,
et dist quil le retenroit volentiers Quand li chastelains vit qu'il
nou poiToit retenir, si li otria le cougié et li donna roncin et robe
nueve. » {Récits d'un ménestrel de Reims, édition Natalis de Wailly,
p. 42.) — 2. « A' Symonnet, menestrier... qui continuelment est ou
service de Jehan, fils du duc de Bourgogne. » (Mandement du Duc
donné le 4 avril 1375, avant Pâques. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1445,
fo 88, v».) Etc., etc. — 3. « J'ai esté eV servize du preu conte Gaifier;
— En plusors leus avons esté por tornoier. » {Gariri de Montglane,
Bibl. nat., fr. 24403, fo 8.) C'est un ménestrel qui parle. Cf. Floo-
vant, (v. 2027) où Maugalie, qui se fait passer pour jongleur, dit de
même : « Juglaours sui mou bons... — Je ai lontans servi un cheva-
lier honeste, » etc., etc. Même constatation pour le midi : « Rambauz
de Vaqueiras... estet longa saison cum lo princeps d'Aurenga, Guillem
del' Baus. » (Raynouard, 1. c. t. V, p. 416.) Un certain nombre d'au-
tres troubadours, qui étaient jongleurs, se trouvaient dans le même cas.
— 4. C'est ce que fait Doon de la Roche dans le roman qui porte son
nom : « Et jugleors plusours ot à sa cort tous tems; —Si leur donoit
manteaulx etbliaus bés et gens» (Harl. 4404, fo 1). «Si sui des menes-
trex le conte. » (Jean de Condé, LXVI, v. 247, V. plus loin, p. 53,
note 2, le texte de Jehan de Bammartin et Blonde d'Oxford.) Les
textes historiques sont innombrables, et attestent que la mode d'avoir
plusieurs ménestrels à son service a pris sans cesse un plus grand
développement. OTn ne s'étonnera pas qu'un haut seigneur comme le
comte d'Artois en eût à ses gages un nombre assez considérable au
commencement du xiv^ siècle. {Mahaict, comtesse d' Artois, psur J.-M. Ri-
chard, pp. 107, 108). Même remarque pour les ducs de Bourgogne,
les comtes de Lancastre et de Namur. {Ibid., p. 108), et, vers la fin
du même siècle, pour les ducs de Berry, de Bar, de Bourgogne,
pour les comtes de Flandre et de Foix, pour le grand Prieur de
France, etc.) (Comptes des ducs de Bourgogne pour les années 1367,
1370, 1372, 1373, 1375 : Archives de la Côte-d'Or, B, 1430, f^ 46, r« et
47 ro ; 1438, fo 52 r^, 48 v», 46 v^ ; 1445, fo 82 r» et 87 r».) Mais des
seigneurs moins puissants et moins riches ont aussi plusieurs ménes-
trels à leurs ordres : tels sont les seigneurs de Sully et de Fiennes,
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 33
tuaires pour les défendre contre eux-mêmes et les
préserver de ce luxe ruineux K Ils ne s'y résignèrent"
qu'avec peine. Les chants de leurs ménestrels leur
étaient devenus nécessaires. Ils les emmenaient dans
leurs voyages et se faisaient endormir par eux ^ ; ils
les employaient aussi pour amuser leurs enfants ^ Une
familiarité, toujours déplacée et souvent périlleuse,
se nouait d'elle-même entre les seigneurs et leurs
ménestrels ^. Il est vrai que les barons ne payaient
pas toujours fort régulièrement les appointements de
leurs musiciens ou de leurs chanteurs, et que ceux-ci
en étaient souvent réduits, comme Sganarelle à la fin
de Don Juan, à crier sans profit : (( Mes gages, mes
gages, mes gages ^ » Mais, en général, le métier
était bon.
Rien n'était plus recherché, on le conçoit, que
d'être le ménestrel d'un roi, et il n'était pas de
et Jehan de Pouvoire signalés dans les comptes de Mahaut (1. c. p.
108); tels les sires de Laval et de Craon, et Olivier de Claquin, men-
tionnés également dans les Comptes des ducs de Bourgogne. (Ar-
chives de la Côte-d^Or, B, 1438, P 20 r»; 1430, f" 47 r^; 1445, fo83vo.)
Nous ne pouvons, encore ici, procéder que par types.
1. (( Aucun noble ne doit avoir à sa suite plus d'un jongleur, et les
jongleurs ne doivent pas s'asseoir à la table du chevalier: » telles
sont les dispositions d'une Ordonnance rendue en 1234 par Jacme I^i*,
roi d'Aragon, et conquérant du royaume de Majorque, (/acme J^r^ i^
Conquérant^ par Ch. de Tourtoulon, 2^ partie, p. 159.) — 2. « Entre tex
mox, tant nagié ont — Que à Bouloigne arivé sont... — Quant leur
liueses furent hostées, — Leurs tables furent aprestées. — Si soupe-
rent à grant délit. — Après çou furent fait leur lit, — Endementiers
qu'il escouterent — Menesterex qui vicièrent : — Car sans tel jent
MIE n'estoient ; — Demie dousaine en avoient — Qui moût leur firent
de déduis. — Tant se déduisent qu'il fu nuis. » {Jehan de Bammartm
et Blonde d'Oxford, édit. Bordier, v. 5472 et ss.) — 3. « Mandatum est
Hugoni Giffarde quod retineat Ricardum le harpur ad solaciumpuero-
rum, et ei necessaria sua inveniat. » {Rôles Gascons^ p. p. Fr. Michel,
I, p. 22, no 149.) Le mot harpur nous semble indiquer ici la profession,
et ne pas être un nom de famille. — 4. Dans les Tournois de Chauvenci
(v. 4383), on voit un simple menestreus de viele qui conduit le « jeu du
chapelet » avec la comtesse de Luxembourg, etc. — 5. « Sire quens, j'ai
vielé — Devant vos en vostre osté. — Si ne m'avez rien doné, — Ne mes
gages aquité. » (Colin Muset, cité par E. ¥vQym.on&^Jongleurs etménes^
trels, p. 39 '.Histoire littéraire, XXIII, p. 552.)
1 l'ART. LIYR. II.
CHAP. XVIII.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XVllI.
54 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
prince qui put alors se refuser, sous peine de paraître
ladre ou étrange, le luxe d'en avoir un certain nombre
à son service. Saint Louis, qui n'aimait guère les chan-
sons et dont l'austérité s'accommodait assez mal
de cette mode de son temps , avait lui-même été
forcé de se plier à cet usage, et nous avons, pour l'es-
pace de quelques mois, la liste des ménestrels qui
furent admis à chanter à sa cour ^ Ce n'étaient
là, je le veux bien, que desjongleurs de passage; mais,
assurément, il n'en fut pas de même pour Louis X^
Philippe V ^ Charles le Bel ^, Philippe de Valois ^ et
nous connaissons, sans parler de tant d'autres, les noms
de plusieurs de leurs ménestrels en titre. Thibaut,
roi de Navarre, avait les siens, et c'est ce qui n'éton-
nera personne, puisqu'il était du métier. L'auteur
d'une Chronique en vers de la troisième croisade, dont
nous avons déjà parlé et qui est connue sous le nom
di Histoire de la guerre sainte , « est un jongleur,
du nom d'Ambroise, qui était attaché à Richard
Cœur de Lion et qui raconte les événements en se
plaçant toujours au point de vue du roi anglais^ ».
Jacme II, roi de Majorque, alla plus loin dans sesLeges
palatinœ et éleva jusqu'à la hauteur d'une théorie ce
qui n'était, en réalité, qu'une habitude de luxe :
« Suivant les traditions antiques, il est permis d'avoir
des mimes et des jongleurs dans les palais des rois.
Leur office consiste à communiquer cette joie que les
princes doivent particulièrement rechercher et qu'ils
doivent honnêtement entretenir dans leurs âmes, afin
1. V. rénumération de ces ménestrels dans Y Histoire littéraire,
XXIII, p. 90 (d'après M. Natalis de Wailly). — 2. Archives Nationales,
Trésor des Chartes, JJ, 61, n» 10. — 3. Archives nationales, Trésor des
Chartes, JJ, 61, n» 43. — 4. lUd., JJ, 64, P 90 v^ et 91 v^. — 5. Ihid., JJ,
68, no 22 Ms; 71, n^ 155, etc. — 6. G. Paris, La Littérature fran-
çaise aumoyen âge, p. 120. Cf. la note 3 de notre p. 47.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE, 55
d'en chasser la tristesse et la colère, et de se montrer » part. livr. h.
CHAP. XVIII.
plus aimables à tous. » Ce préambule, qui est quelque
peu solennel, est fait pour amener un dispositif qui n'a
rien d'extraordinaire. Le roi de Majorque y crée cinq
charges de musiciens officiels, parmi lesquels il devra
toujours y avoir deux tubicinatores et un tahelerïuSy
deux trompettes et un tambourin, qui devront se faire
entendre au commencement et à la fin des repas
royaux ^ Il nous reste à dire, pour ne rien omettre,
que nos ménestrels ne restaient pas longtemps au
service d'un même prince, et l'on voit (c'est un exem-
ple pris au hasard) Hugues de Saint-Cyr exercer tour
à tour son métier à la cour d'Alfonse IX de Léon, à
celles de Pierre II d'Aragon et de plusieurs autres
seigneurs^ . La race est mobile.
Ce serait bien le cas de parler ici de ces Nains et Les Nains
de ces Fous qui n'ont été, auprès des seigneurs et
des rois, qu'une sorte de ménestrels infirmes et cyni-
ques. Il ne faudrait pas s'imaginer que les Nains
d'office, comme on a pu le croire, remontent seule-
1. Jacohi II, régis Majoricarum, leges palatinse, Acta sanctorum
junii, IV, p. XXIV. Le Roi ajoute : « Nisi mimi extranei vel nostri, qui
tantum instrumenta sonant, in fine mensse vellent, nobisvolentibus,
instrumenta sua sonare. » Puis, en prince chrétien, il fixe les jours où
Ton ne fera pas de musique à sa table : « Ceterum nolumus quod in
quadragesima nec diebus veneris (nisi festum magnum esset) dicti
tubicinatores et tabelerius suum officium faciant in principio men-
sse nec in fine. Alii vero duo mimi sint, qui sciant instrumenta so-
nare..., et instrumenta sua sonare debeant coram nobis, diebus tamen
veneris [et] quadragesimse... exceptis. » Et il termine en prenant des
mesures pour le temps de guerre : « Jubemus etiam quod, tempore
guerrse, tam tubicinatores quam alii (nisi esset mimus de tali instru-
mente quod tune sonari non conveniret) plus solito sint diligentes in
suo officio et ita nobis [prope] existentes quod, cum opus erit, promp-
tes inveniamus ad suum oflicium peragendum. » Cf. en regard de la
page IX du susdit volume des Acta^ une planche représentant (n» 28)
les miisici regii, les deux tubicinatores et le tabelerius d'après un
mauscrit du xiv^ siècle décrit par Papebrock (1. c, p. m) et qui a ap-
partenu, au xv^ siècle, à Guillaume de la Baume, chevalier d'honneur
de cette Isabelle qui fut la troisième femme de Philippe le Bon, etc,
— 2. Raynouard, 1. c, t. V, p, ^23, etc., etc.
I PART. LIYR. II.
GHAP. XVIII.
56 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
ment à la Renaissance : on les trouve installés et puis-
- sants dans nos romans des xif et xiif siècles, si ce n'est
plus haut. On sait le rôle ignoble que joue le nain de
Charlemagne, ce Triboulet anticipé, dans la chanson
de Macaire où il sert d'entremetteur au traître du
roman *. L'héroïne du Siège de Barbastre, Malatrie, a
un nain qui porte le nom charmant de Galaciel ^ Ces
petits êtres chétifs et gâtés accompagnent les dames en
voyage, et ont toutes sortes de privilèges dans les
cours. Il est vrai qu'ils se rendent parfois dignes de
cette influence, et nous voyons le nain sicilien Calo
Jean, que le père de la comtesse d'Artois avait unjour
ramené d'Italie, devenir un des serviteurs les plus dé-
voués de Mahaut ^ Les Fous ont eu à peu près la même
destinée et la même histoire que les Nains. Plus d'un
texte, historique ou poétique, constate exactement leur
existence. Dans Mainet^ qui est une œuvre du xif siècle,
on voit le j eune Charles et ses amis se déguiser en fous ^.
Dans le Brut il est question de Fous qui sont rasés et
n'ont qu'une moustache ^ La belle Floripas, dans la
Destruction de Borne, joue avec son follet qui lui chante
des sonnets, et ce follet, comme tant d'autres, a tout
l'air d'être à la fois un nain et un fou ^ Au xiv° siècle,
même engouement. On achète à grands frais, pour cer-
tains fous, un harnais de chevalier ou un costume
d'évêque (destiné à figurer l'évêque des fous), et l'on
donne partout à ces étranges favoris une certaine liberté
1. Macaire, éd. Guessard, pp. 12 et ss.Voy. plus loin, tome 111, p. 704.
— t. Le Siège de Barbastre, Bibl. Nat. fr. 1448, f» 120 ro a.— 3. Mahaut,
comtesse d'Artois, 1. c. p. 111. On constitue à ce Nain une rente via-
gère de vingt livres tournois. — 4. Mainet, 1, 40. Passage très obscur
et que G. Paris a essayé de restituer (Romania, 1875, p. 308). —
5. V. 9341 et ss., cités par Schultz: Bas hôfische Leben zur Zeit der
Minnesinger (l^e éd., I, p. 162). Cf. le Montage Benoart, Bibl. nat.,
fr. 368, fo 32 : « Bien semblez fol, se vos estiez rés. » — 6. Vers 316-
360. Voy. plus loin, tome 111, p. 372.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 57
de langage et d'allure. Le fou du comteRobertlI d'Artois
s'appelait Pierre du Tau. Il avait un fromage gravé sur
son sceau et terminait ainsi, en décembre 1300, une
quittance pour sa pension : « Ou quel tesmoignage
(( — Je, qui ne suis pas sage, — Ai scellée ceste page —
(( De mon scel à fourmage ^ » On leur passait tout, à
ces mauvais plaisants, et l'avenir leur appartenait.
Des amuseurs et des fous auprès des rois, il n'y a
rien là qui soit de nature à nous scandaliser; mais il est
peut-être plus surprenant de trouver des ménestrels au
service des évêques. On sait cependant jusqu'à quel
point les évêques s'étaient féodalisés, et que, chez eux,
trop souvent, le baron faisait tort au pontife. Enguer-
rand de Créqui, évêque de Térouanne, avait à ses gages,
en 1322, un ménestrel du nom de Philippot, et cet
exemple, certes, est loin d'être unique ^ Il n'y a
pas jusqu'aux Communes qui, dans le même temps,
ne se croient autorisées à inscrire à leur budget une
dépense de même ordre. « Depuis le milieu du
xiv'' siècle jusqu'au milieu du xvi% la commune de
Pérouse entretenait à ses frais un de ces cantenni
ou chanteurs publics. » Rien n'est d'ailleurs plus tou-
chant, ni plus noble que les arguments invoqués pour
justifier ce crédit. Tout d'abord il est nécessaire que
les magistrats municipaux, que les Prieurs prennent
quelque repos. Leur fonction, en effet, est loin d'être
une sinécure, et ils sont vraiment épuisés par les
labeurs de leur charge. Or, y a-t-il rien qui délasse
comme la musique et le chant, et pouvait-on choisir
1. Mahaut, comtesse d* Artois, l. c. pp. 111, 112 (d'après des Comp-
tes de 1302, 1304, 1322, 1328). Pour Jeannot, le petit folet, « la comtesse
d'Artois achète divers accoutrements, robe bizarre ornée de beste-
lettes^ équipement militaire et cheval de bois : il court une quintaine
à Conflans en 1321. » (1. c. p. 112.) — 2. Mahaut, comtesse d'Artois,
1. c, p. 109, d'après un Compte du 29 juillet 1322.
I PART. LIVR. II.
CHAI'. XVIIl.
I PART. LIVR. II.
GHAP. XVIII.
58 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
rien de plus efficace pour réconforter la santé un peu
délabrée des premiers magistrats de Pérouse : ad re-
fodllandum aliquando mentes magnificorum domino-
rum Priorum,,. nimnim ex lahorïbus quos causa rei-
puhlicœ Peruginœ sustinuerunt fatigatas? Il y a là une
idée dont nos Conseils municipaux pourraient peut-
être faire leur profit. Ce n'est pas, d'ailleurs, la
seule raison qui ait déterminé la république de Pérouse,
et elle ne songe pas uniquement à ses Prieurs. Le peu-
ple, lui aussi, a besoin de chants qui le moralisent
et qui, surtout aux jours de fête, le détournent d'une
oisiveté périlleuse ^ Voilà qui est à la fois élevé et
pratique, voilà qui serait aisément imitable. On
présume que Florence n'agissait pas autrement que
IPérouse, et cette belle et intelligente cité entretenait
aussi des canterim. Si c'était dans le même but et
avec le même esprit qu'à Pérouse, il faut en féliciter
vivement les Florentins.
Jongleurs attachés IJuc demièrc classe de chanteurs « à poste fixe »,
personne et pcut-êtrc la ffiolus nombreuse, c'étaient ces jon-
dos poètes -^
ou trouveurs. gjeurs qui, surtout au midi de la France, étaient atta-
chés à la personne, au service d'un trouveur, d'un
poète. C'est ainsi que ce fougueux satirique, Pierre
Cardinal, ne manquait jamais d'emmener avec lui
sonjoglar que cantava sos si?'ventes ^ C'est encore ainsi
que Pistoleta si fo cantaire d'Arnaut de Maruoill ^
L'auteur, en ce cas, donnait des instructions détail-
1. Nuova Antologia (1874-1875?), article de J. d'Ancona, d'après de
très précieux documents empruntés aux archives de Pérouse : Miisica
e poesia nelV antico comune di Perugia; Roma7iia, 1875, pp 296.
297. = A Toccasion d'un chanteur qu'il s'agit d'engager, les registres
pérugins ajoutent en effet : « De ejus verborum effectu, multissimi
cives Perusini morigerati effici poterunt... et, diebus festis, propter
cantum ejus, otiosi non efficientur ». — 2. Raynouard, Choix des
poésies originales des troubadours, t. V, p. 302. — 3. Id., ibid., p. 349.
Ce dernier texte est important.
GHAP. XVIII.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 59
lées à son iongleur : (( Voilà ce qu'il faut chanter, et '^^^^t. uvr. n.
<( comment il le faut chanter.» C'est ce qui se pratique,
encore aujourd'hui, entre comédiens et auteurs dra-
matiques.
Tous ces ménestrels vivaient assez largement aux
dépens de ceux qui les employaient. Leurs maîtres
étaient bons pour eux et leur permettaient d'aller, de
temps à autre, utiliser leurs loisirs près d'un autre
seigneur ou dans une autre cour. Aux fêtes qui furent
données en 1306 par Mahaut, comtesse d'Artois, on
vit affluer de toutes parts « les ménétriers du comte
de Lancastre, des seigneurs de Sully et de Fiennes;
Guillemin, ménestrel d'Hugues de Bourgogne »; et, à
diverses autres dates, « les ménétriers du comte de
Namur et de Louis de Clermont; les deux trompeurs
de Jean de Châlon; Touset, ménestrel du Roi », et
vingt autres ^ On voit, dans la seconde moitié du
même siècle, le harpeur de la duchesse de Bar ^ et le
ménétrier du comte de Savoie donner à Dijon une
séance devant le duc et la duchesse de Bourgogne ^
Ce ne sont pas là des mentions isolées, et ces tour-
nées des ménestrels n'ont rien de rare. Ils pouvaient
ainsi doubler leurs gages, et ne s'en plaignaient
pas.
Les pauvres jongleurs indépendants n'étaient pas
toujours aussi heureux, et se voyaient souvent obligés
de faire plus d'un métier. Nous en savons un qui, en
semaine, était couturier pour dames fni/ sub sole novum)
et qui, les jours de fête, faisait danser la jeunesse aux
sons de sa vielle. Il paraît bien que ce cumul ne
1. Mahaut, comtesse d'Artois, p. 108. — 2. « Mandement de la
duchesse de Bourgogne donné à Rouvre, le 12 juin 1377. » (Ar-
chives de la Côte-d'Or, B, 1451, fo 88, v^.) — 3. « Mandement du
Duc donné à Dijon le 9 avril 1372.» (Archives de la Côte-d'Or, B, 1438,
fo 49 ro.)
l PART. LIVR
CHAP. XVIII
eo LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
;"• l'avait pas sensiblement enrichi ^ et il lui arriva
certaine aventure, assez piquante, que nous aurons lieu
de raconter plus tard
1. « Ung cousturier fu qui avoit acoustumé du son de son instru-
ment faire danser les josnes gens es joursde festes etc. » (Bibl. nat.,
fr. 1834, fo 68 : Exemples moraux, xv^ siècle.)
CHAPITRE XIX
SUITE DU PRÉCÉDENT. — LA GRANDE TRIBU DES SALTIMBANQUES,
— LES MUSICIENS ET LES CHANTEURS
PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
Entre tous les jongleurs, ceux qui avaient Fexis- '
tence la plus rude, <( la pâle vie », c'étaient assuré-
ment les pauvres jongleurs-saltimbanques, dont la saTtiSques.
physionomie et les mœurs n'ont guère changé depuis
les xif et xiif siècles. Les baraques de nos foires elles-
mêmes doivent ressembler d'assez près à celles de
ces vieux siècles. Quant à la parade et au boniment,
ils ont encore moins varié : Bobèche et Galimafré sont
immortels. Vous l'avez entendu tout à l'heure, ce
Jocrisse du temps de Philippe le Hardi ou de Philippe
le Bel, s'écriant : « Attention ! Voici celui qui sait ven-
« touser les bœufs et saigner les chats ; voilà le fabri-
« cant de freins pour vaches et de gants pour chiens,
« de coiffes pour chèvres et de hauberts pour lièvres.
« Approchez tous, venez, venez ^w Ce ne sont partout
1. Les deux troveors ribaux (A. de Montaiglon et G. Raynaud,
Recueil général de fabliaux, II, 357; Achille Jubinal, Œuvres de Rute-
beuf, 2e éd., 111, p. 6. Cf. notre note 1 de la p. 36). Voici tout le texte de
cette palabre: « Ge sui cil qui les maisons cueuvre — D'uesfriz,de tor-
teax enpaele.— Il n'a home jusqu'àNeele — Quimielz lescuevrequene
faz. — Ge sui bons seignerres de chaz — Et bons ventousierres de
bues. — Si sui bons relierres d'ues, — Li mieldres que eV monde
saches. — Si sai bien faire frains à vaches — Et ganz à chiens, coifes
à chièvres ; — Si sai faire haubers à lièvres — Si fors qu'il n'ont
garde de chiens. — 11 n'a el' monde, el' siècle riens — Que ge ne
saiche faire à point... »
PART. LTVR. II.
CHAP. XIX.
62 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
que grosses plaisanteries sans sel, calembours ineples,
facéties énormes. Toujours les mêmes, d'ailleurs;
mais qui faisaient et font encore rire ce bon public qui
n'est pas sans être grossier, et ne se montre jamais
fort difficile. Imaginez l'efTet que pouvait produire
sur les tréteaux ce dialogue assez drôle entre un roi
et un jongleur : (( Le Roi. D'où es-tu? — Le Jongleur.
« Je suis de notre ville. — Où est la ville? — Au-
(( tour de l'église. — Où est l'église? — Sur la place.
(( — Où est la place? — Sur la terre. — Où est
« la terre? — Sur l'eau. — Comment appelle-t-on
a l'eau? — On ne l'appelle pas : elle vient toute
(( seule ^)) Ne vous souvenez-vous pas d'avoir entendu
quelque boniment de ce genre ; ne vous rappelez-vous
pas aussi avoir vu, avant la représentation, deux com-
pères « dont l'un faisait l'ivre et l'autre le sot ^? » Et ces
imitations de tous les cris d'animaux, des cantilenœ vo-
lucrum et des voces asininœ^! Et ce duel pour rire avec
des rapières en bois ^! Et les calembourgs par à peu
près, et les railleries contre les Anglais, et les plaisan-
1. La Riote du monde, (éd. Fr. Michel : Roman de la Manekine^
p. ix).Cf. VHistoire <fi^ieVaire,XXIIl,p.l04, etc.=La Riote a sans doute
servi de type au Jongleur d'Ely, (A. de Montaiglon et G. Raynaud,
Recueil général des fableauoc, 11, p. 243.) 11 existe, comme on peut
le croire, de très nombreuses variantes de cette bouffonnerie. =Autre
parade : « J'escomeni les useriers, — Et les provos et les voiers, -—
Vilain qui devient chevaliers, — Jougleor qui n'est mençongiers...
— J'escomeni touz sans noisier — Qui eve boit à son mangier, » etc*
(L'Escommeniement au lecheor, cité dans VHistoire littéraire, XXllI,
p. 98.) — 2. Le Bit du Buffet. — 3. D'après une de ces litterœ corn-
mendatoriœ, dont nous aurons lieu de parler plus loin. Celle-ci se
trouve dans Buoncompagno. = Le même programme est encore exé-
cuté de nos jours ; « Le flageolet de Tarascon imita d^abord le gazouil-
lement du rossignol; puis, successivement le ramage de la mésange
et de la fauvette, le sifflement du merle, le cri de la chouette, le rou-
coulement de la colombe, le gloussement de la poule, le chant aigu du
coq et le croassement du corbeau. Ce flageolet était à la fois une vo-
lière et une basse-cour. » {Jules Sandeau, ie Concert pour les pau-
vres.) — 4. Sujet traité par plus d'un miniaturiste des xiii^ et xiv^ siè-
cles.
I PART. LlYR. II.
CHAP. XIX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 63
leries, déjà vieilles, sur la façon dont ils écorchent
notre langue, et ces deux braves insulaires qui deman-
dent un anel, et à qui l'on sert un petit âne au lieu
d'un agneau M Quels rires, quels éclats! Je les entends
d'ici.
Mais enfin tout prend fin, les parades et les boni-
ments comme tout le reste. Voici la « représentation »
qui va commencer, qui commence
La première place, en ce spectacle heureusement une
, , représentation
varié, appartient sans conteste aux acrobates, aux vrais ^^^f '^p ,
' A A ^ au xiii« siècle.
acrobates, c'est-à-dire aux sauts de carpe et aux cul-
butes savantes. Faire de ces culbutes, de ces « tours,»
c'est ce qui s'appelle tomber ou tumer, et celui ou
celle qui les exécute se nomme tombeor ou tombe-
resse. Il y en avait de toute espèce et auxquelles on
avait donné les noms de différentes provinces, régions
ou villes. Il y avait le tour français et le tour cham-
penois, le tour de Bretagne et le tour de Lorraine,
le tour de Metz et celui d'Espagne; et, enfin, le tour
romain ^ Les lumières me manquent absolument
pour caractériser toutes ces variétés de cabrioles. Mais
voici d'autres « sujets ». L'un nous fait assister à la
danse des éperons; l'autre saute à travers un cerceau;
le troisième appuie ses poings sur le tranchant d'une
épée, et le dernier marche sur ses deux mains, tandis
1. Des deux anglais et de Vanel {Histoire littéraire, XXIII, p. 107).
L'Anglais que Ton met en scène voulait parler comme on parle en
France : « Mais onc tant ne s' i sot garder — Que n' i entrelardast Tan-
glois; — Ains i farcisoit le françois.»— 2. « Lorsli commence à faire
saus — Bas et petis et grans et haus. — Primes deseur, et puis
desos... — Lors tume et saut et fait par feste — Le tor de Mes
entor la teste. — Après li fait le tor françois — Et puis le tor de Chan-
penois — Et puis li fait le tor d'Espaigne — Et les tors c' on fait en
Bretaigne, — Et puis le torde Loheraine... -- Après li fait le tor
romain — Et met devant son front sa main — Et baie trop mignote-
ment... — Lors tume les pies contremont — Et va sor ses deus mains
et vient — Que de plus à terre n'avient eic.»(De V tumbeorNostre Dame^
Romania, 1873, p. 319.)
61 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
PART. LivR. ,.. que ses pieds battent Fair \ Le malheur est que cer-
CHAP. XIX. 11 1 i» •
tains de ces saltimbanques ne craignent pas de taire
des gestes obscènes, et même de se mettre plus ou
moins à nu devant un public qui ne s'en indigne pas
assez vivement ^ En voici d'autres qui, dès leur
première enfance, ont eu leurs membres barbarement
assouplis et disloqués ; voici les désossés qui sont à la fois
étonnants et horribles, et qu'on ne regarde pas sans
un effroi mêlé de dégoût'. Cependant on a tendu sur la
place une corde immense, aune certaine hauteur du
sol. Tous les yeux sont tournés vers le pauvre homme
qui va jouer sa vie à ce terrible exercice. Il grimpe
jusqu'à la corde, il s'y tient en équilibre, il marche,
il avance, il est déjà plus qu'à moitié chemin, il mar-
che encore et d'un pas plus sûr : victoire, il est ar-
rivé! Il raconte d'ailleurs qu'il en a fait bien d'autres,
et notamment à Baie où l'on avait tendu pour lui une
corde depuis le clocher de la cathédrale jusqu'à la
maison du chantre \ Mais il n'entend pas borner à cet
exploit sa hardiesse un peu plus que téméraire, et
annonce qu'il marchera prochainement sur la corde,
1. « Ainzveïssieztoz avant traire — Ces jogleors et maint jou faire.
— Li uns dançoit des espérons... ; — Li autre saut — Amont parmi
un cercle aut; — Li autres trait s'espée nue — Et au tranchant
des poinz s'apue — Et tombe desus sans dotance; — Li autre
ovrent de nigremance ». [Joufrois, v. 1146, cité par Freymond, /o^-
gleiirs et Ménestrels, p. 20.) «L'usfai lo juec dels banastelz; — L'autre
jugava de coutels; — L'us vai per sol et Tautre tomba ; — L'autre
balet ab sa retomba; — L'us passet sercle, l'autre sail. — Neguns
à son mestier non faiL » {Flamenca, éd. P. Meyer, v. 593 et ss.)
« Pueis près l[a] arpa, a .ii. laisses notatz — Et ab la viola a los gen
deportat[z), — Sauta e tomba; tuh s'en son alegratz, » {Daurel et Béton,
éd. P. Meyer, vers 1208-1210). Etc., etc. — 2. « Quidam [histriones]
transformant et transfigurant corpora sua per turpes saltus et per
turpes gestus, vel denudando se turpiter. » [Pènitentiel de Thomas de
Cabham, fin du xiii^ siècle, Bibl. nat. lat. 3218, fo 32 v^; 3529- fo 40.)
— 3. Voy. les figures du ms. lat. de la Bibl. nat. 1119, f^ 68 et 69, etc.
— 4. « Basileam quidam corpore debilis venit, qui funem protensum
de campanili majoris ecclesise ad domum cantoris manibus et pedibus
descendebat.))(^ntiaZe5 J5a5i?een5es,1276.Gitéespar Schultz, l.c.,I,p.442,
GHAP. XVUK
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
tranquillement assis sur un cheval ^ On applaudit ipart. tm. n.
d'aYance, et la première partie du spectacle s'achève
ainsi dans Tadmiration de ce qu'on a vu, dans Fat-
tente de ce qu'on espère voir.
Des jongleurs, — dans le sens le plus moderne de
ce mot, — ouvrent la seconde partie de notre séance
en jonglant prestement avec des balles, avec des
couteaux ^ avec des épées ^ C'est maintenant le tour
des montreurs de bêtes et des dompteurs. Deux d'en-
tre eux, l'un jouant du cor et l'autre du tambourin,
font danser et sauter des singes et des ours ; d'autres
exhibent des chiens savants et des marmottes ^. Ce ne
sont là, comme on le voit, que des jeux fort inno-
cents ; mais on ne s'en est pas toujours contenté, et
note 1.) Cf. un mandement du duc de Bourgogne, donné à Dijon le
29 mai 1375 (Archives de la Côte-d'Or, B. 1445, fo 81, r» et v»): « A un
joueur de cordes et d'apertise qui joua devant Monseigneur ... pour
recompensacion de cordes, de pièces de bois et autres chouses necces-
saires pour les habillemens de son jeu », etc.
1. « Et illi qui dicuntur ministelli in spectaculo vanitatis multa ibi
fecerunt, sicut ille qui ex equo super chordam in aère equitavit. »> (Au-
bry de Trois Fontaines, 1237, cité par Schultz, Le, tome I, p. 445, note 1.)
— 2. u Ge sai joer des basteax — Et si sai joer des costeax — Et de
la corde et de la fonde— Et de tous les biax giex du monde. » (Achille
Jubinal, Œuvres complètes de Rutebeuf, nouv. éd., 1875, III, p. 12.)
u Kautre jugava de coutelz. » (Flamenca, éd. P. Meyer, v. 604) « A
Jehan dou Fossé, menestrier, qui a joué des cousteaux devant ma
dame » (Mandement de la Duchesse de Bourgogne donné à Dijon le
26 juillet 1372, Archives de la Côte-d'Or, B. 1438, fo 19, r^), etc., etc.
~3. Cf. la fîg. 105 de Schultz; p. 443, du tome I^r de la l^-^ édition.
Cf. VioUet le Duc, Dictionnaire du mobilier, II, pp. 451-452. —
4. « Si en voit l'en jouer les singes, — Les ours, les chiens et les
marmotes; — Si en ot l'en chançons et notes — De jougleors assez
souvent— Por la maaille seulement.» (A Jubinal. Jongleurs et trouvères,
p. 101-106, cité dans V Histoire littéraire, XXIII, p. 91.) Cf. le Châtelain
de Coucy et Jean de Condé, cités par Tobler [Spielmansleben, p. 327 :
danses d'ours et de singes, etc.) et les Comptes de Mahaut, comtesse
d'Artois, analysés ou cités par J. M. Richard (1. c, p. 110: Ménétrier
qui fait danser un singe devant Mahaut, etc.) « S'il vient au dit Beauvès
aulcuns jongleurs de personnaiges, monstrant oyseaulx ou bestes
sauvages en chambres. » (Arch, Nat. P. 1461, Déclaration du tem-
porel de l'évêché de Beauvais eu 1454, citée par G. Desjardins en son
Histoire de la cathédrale de Beauvais, p. 135.) Les miniatures sont
ici d'un très utile secours.
I PART. LIVR. 11.
CHAP. XIX.
6G LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Ton a pu assister plus d'une fois à d'horribles com-
bats contre des animaux féroces : témoin ce fait qui
s'était jadis passé en Allemagne, à la cour du saint
empereur Henri. Un pauvre dompteur avait enduit du
miel son corps nu et s'apprêtait à lutter seul contre
plusieurs ours, quand tout à coup saint Poppon,
indigné, terrible, s'emporta en reproches contre l'Em-
pereur et mit fin à la barbarie d'un tel spectacle ^ .
Aujourd'hui rien de pareil, et les ours, tenus en
laisse, ne font qu'exécuter, moyennant force coups de
bâton, une danse gauche et lourde. Le plus grand
succès, à vrai dire, est pour les singes, et un clerc,
qui assiste à la séance, en prend occasion de faire
une observation satirique et fine : « Le Diable, dit-il,
ressemble à cet homme, là-bas, qui fait danser ses
singes. Ce ne sont pas des singes que le Diable fait
ainsi danser les jours de fêtes : mais ce sont les fem-
mes dans les bals et les hommes dans les tavernes ^ »
Sur ce, paraissent les joueurs de a bastelz » qui
vont dignement terminer la séance. On ne sait plus
guère aujourd'hui ce que c'étaient que les basteh \
Était-ce, comme le croit Littré, cette sorte de bâton
magique dont les escamoteurs de nos jours se ser-
1. « Contigit etiam ludis histrionun impériales tune fores occupari
atque eo spectaculi génère Regem cum suis delectari. Ursis etiam
nudus quidam vir membra melle perunctus exhibetur, a quo etiam
plurimum pro periculo suimet timetur ne forte ab iisdem ursis ad
ossa sui, melle consumpto, perveniretiir.Porro Rex ejusdem spectaculi
adeo amore in oculis suis captus tenetur atque maie providus pro peri-
culo viri parum veretur. Unde super tam iniqua in christianum illu-
sione Regem beatus Poppo redarguit eumque ab hoc spectaculo suis
cum optimatibus mox compescuit. Tum etiam a periculo ursorum
virum liberavit et, ne id ultra fîeret, arguendo et obsecrando senten-
tiam dictavit. » (Vita sancti Popponis ahhatis f 1048, auctore
Everhelmo abhate. Acta SS. Januarii, éd. V. Palmé, III, p. 257. —
2. « Hystrio facit symiam saltare in diebus festis magis quam in
aliis diebus : sic Dyabolus mulieres in clioreis et liomines in taber-
nis. » (Bibl. nat. lat. 16515, xiiP siècle, n^ cciv.) — 3. Voy. plus haut
la note 1 de la p. n.A
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 67
vent encore gravement au grand effarement des naïfs?
On ne le saurait admettre : car le mot ne se présente '
qu'au pluriel, et il paraîtrait plus naturel de croire
ici à des gobelets. Toujours est-il que les joueurs et
joeresses de <( bateaux ^ » étaient, en ce temps-là, aussi
habiles que les nôtres. Ils faisaient, ce semble, les
mêmes tours qu'aujourd'hui. Quand un bateleur pro-
met à son public de <( faire sordre une fontenelle » , c'est
sans doute notre « tour du bassin », et quand il parle
de « faire paraître plus de mille griffons volants ^ »
ce doit être notre tour du chapeau enchanté ou quel-
que effet d'optique analogue à notre lanterne magique.
Tout comme les nôtres, ces prestidigitateurs des xiif et
xiv' siècles se qualifient volontiers d'enchanteurs, voire
de nécromanciens ^ Ils font de la magie blanche et,
comme nous l'avons dit plus haut, donnent mysté-
rieusement à entendre qu'ils sont plus ou moins sor-
1. « Aus haastiaus où à un g-ieu — Seroient bien demi-jor droit. ^>
(Gautier de Coincy, Miracles, ms. de Soissons, f» 61 **). — « U n'aillent
pas à cel jor as karoles, ne as carreng-es, ne regarder les gens de haie-
teaiis.» (P. de Fontaines, Conseil.Kxyu, 4, éd, Marnier). Ces deux exem-
ples sont empruntés au Dictionnaire de F. Godefroy. = « Chaque
année, les Comptes mentionnent des joueurs de balestiaux, d'arba-
lestiaus, de hatiaux : ils sont évidemment nombreux et recherchés. »
(Mahaut, coyntesse d'Artois, p. 111. Cf. un don fait à une « joeresse
de hatiaux » en 1338 : ihid., note 3, etc.) « Pour don fait par Monsei-
gneur [le 22 octobre 1361] à deux menestriers joueurs de bateaux. »
(Archives de la Côte-d'Or, B, 1430, f» 44, ro.) « A quatre bateleurs qui
jouèrent devant Monseigneur de leur mestier à Bray sur Seine, »
(Ibid., B 1452, f» 69 r».) « A bateleurs qui ont fait bateaux et joué
devant Monseigneur à Guise, etc. » {Ibid., B 1454, f^ 80, v», etc., etc.) —
2. « Juglaours suis mou bons, si vois avoir conquerre. — Je ai Ion-
tans servi un chevalier honeste — Qui me donai Fautr'ier un paile de
Bisterne. — Tant sai d'anchantement n'en ai soz ciel mon maître. — Je
feroie bien ci sordre une fontenale — Et de grifons volanz plus de
mil à un terme, — Et chacuns si tendroit un sarpant por la teste —
Moût lait et moût idous, traînant jusquez à terre. — Si vos todroient
bien les auberz et les elmes — Et mengeroient bien vos destrié de
Castale. » [Floovant, vers 2027-2037.) — 3. « Ainz veïssiez toz avant
traire — Les jogleors et maint jou faire. — Li uns dançoit... — Li
autre ovrent de nigremance.» {Jouf rois, cité psiV Freymont, Jongleurs
et ménestrels, p. 20.)
I PART. LlYR. IT.
CHAP. XIX.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
68 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
ciers. J'estime que cette dernière prétention a dû les
mettre en plus d'un mauvais cas. Ils auraient mieux
fait de se taire.
Le spectacle est achevé, et voici que le bruit loin-
tain d'un orchestre en plein vent nous permet de
passer, sans une transition trop brusque, des jon-
gleurs-saltimbanques aux jongleurs-musiciens.
Jongleurs- LorsQuc l'ou Darlc de la musique du moyen âge,
musiciens. ^ A x ^ ,
il y a tout au moins deux excès à éviter. Parmi ceux
qui se sont occupés d'une question aussi complexe, et
surtout parmi ceux qui en parlent sans l'avoir jamais
étudiée, il y a deux opinions courantes et qui sont
contradictoires. Les uns considèrent le moyen âge
comme une époque de barbarie où la musique n'existe
qu'à l'état embryonnaire. Des bégaiements, et pas de
langage ; des essais, et pas d'œuvre ; des aspirations,
et rien de plus. D'autres, au contraire, seraient plutôt
tentés de faire commencer la décadence musicale à la
fin du moyen âge. Ils saluent dans les siècles chré-
tiens l'œuvre grandiose qui est attribuée à saint Gré-
goire ; ils la rattachent scientifiquement à ce que
l'antiquité gréco-latine a conçu de plus beau, et s'ef-
forcent de montrer que, dès le xiif siècle, Fhar-
monie, sous le nom de déchant, a véritablement con-
quis sa place au soleil. C'est fort bien, et il faut se
prononcer. A notre avis, c'est entre les deux camps
qu'il convient de prendre position. Quand Victor Hugo
a écrit ses admirables vers intitulés : Que la musique
date du seizième siècle, et qu'il s'est écrié : <( — Puis-
ce sant Palestrina, vieux maître, vieux génie, — Je
« vous salue ici , père de l'harmonie * » , il n'avait
1. Les Rayons et les Ombres, xxxv.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
au moyen âge.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 09
raison qu'à moitié. Les mélodies grégoriennes étaient
de la musique, profonde en sa simplicité, sublime en
sa sérénité, et elles ont été universellement popu-
laires bien longtemps avant cet étonnant Palestrina
qui s'en est visiblement inspiré. Dans le déchant du
xiiï° siècle il convient aussi de voir quelque chose
de plus qu'une tendance à l'harmonie. Mais, somme
toute et à considérer la réalité vraie, c'est en
nos temps modernes que la musique a atteint
ce qu'il est permis d'appeler sa perfection; c'est
depuis lors qu'elle a vraiment exprimé tout ce
qu'il y a dans l'âme humaine, passions et tristesses,
vigueurs et abandons, amours et haines. Il n'en faut
pas tant demander au moyen âge.
Y avait-il vraiment un orchestre aux xii' et xiif siè- un orchestre
clés ? Un érudit contemporain a vaillamment répondu
à cette question, et a été jusqu'à nous tracer hardi-
ment un tableau raisonné de la composition de cet
orchestre. Nous ne saurions mieux faire que de le
prendre ici pour guide K
1. M. Henry Lavoix fils, dans sa Musique au siècle de saint Louis
(tome II du Recueil des Motets français des xii« et xiii^ siècles par
Gaston Raynaud, p. 320) a donné un « Tableau des instruments de
musique au xiii^ siècle » que nous croyons utile de reproduire ici, en
l'abrégeant de notre mieux :
/ lo Cordes frottées: Vielle; gigue ;rebec;
[ rote ; monocorde ; = Vielle à roue ;
chifoine (vielle à clavier,)
2» Cordes pincées : Luth ; guiterne ; ci-
thare; harpe.
3» Cordes frappées : Psalterion; deca-
corde.
1» A bec : Flûte ; flageolet.
2» A anche : Chalemiau.
II Instruments I s» A ôoca^; Araines; buisines; graisles;
A VENT ) cors.
4» A réservoir : Cornemuse; muse. Or-
gues portatifs.
Ill Instruments ( ^° A baguettes :Tahor\ timbre '^nacair es.
A PERCUSSION ( 20 Sans baguettes : Clochettes, etc.
I Instruments
A CORDES
I PART. LIVR. II.
CHAp. XIX.
70 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
C'est une grande chose aujourd'hui que de savoir
disposer un orchestre et grouper matériellement tous
les éléments qui le composent. Cette science n'a guère
été, que je sache, pratiquée au moyen âge, et n'a
certainement pas reçu son application dans l'orchestre
que M. Lavoix a si bien reconstitué... sur le papier.
Si donc les chefs d'orchestre du xiif siècle (il y en
avait), si ces musiciens de bonne volonté avaient eu
le sens moderne de la disposition d'un orchestre,
ils auraient certainement placé au premier rang, sur
le devant, leurs instruments à cordes, et, tout d'abord,
ceux a h cordes frottées », les vielles, les gigues, les
rebecs et les monocordes. Fort probablement ils n'y
ont point pensé.
A tout seigneur, tout honneur : commençons par la
vieille.
La vielle doit être considérée comme un violon
de proportions plus grandes que notre violon actuel
et dont on jouait avec un archet, un arçon qui était
notablement plus cambré que le nôtre. Il -n'est
plus permis de la confondre avec cette « vielle à
roue » qui a reçu le nom de chifonie * et qui,
de très bonne heure, fut dédaigneusement aban-
donnée aux aveugles '^. a De tous les instruments
1. « Aux ix^ et x" siècles la vielle à roue, telle à peu près que nous
la connaissons encore aujourd'hui, était fort en vogue. Au xiii^ siècle,
elle portait les noms de chifonie, cifoine,symphonia ou organistrimi.
Ce ne fut que deux siècles plus tard qu'elle prit le nom de vielle. On
connaît la grande vielle à clavier jouée par deux personnages sur le
chapiteau de Boscherville.» (Lavoix, 1. c. p. 325. Cf. Schultz, 1. c. li'eéd.
p.432.)— 2. En sa traduction dui)epropriefa^i&t^5rert*m,JeanCorbichon,
chapelain de Charles V, constate « qu'on appelle en France cymphonie
ung instrument dont les aveugles jouent en chantant les chansons de
geste, et a cest instrument beau doux son et bien plesant à oyr ».
(Bibl. nat, fr. 22533, f» 237.) « Il paraît, par une anecdote de la vie de
Du Guesclin, dit Legrand d'Aussy, que cet instrument n'était pas en
grande considération ou, du moins, qu'au xiv^ siècle, il était tombé
dans le mépris. Le roi de Portugal (dit l'Histoire de Du Guesclin) avoit
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 71
dti moyen âge, la vielle, la véritable et très noble
vielle, est celui sur lequel nous avons le plus de ren-
seignements N), et les monuments figurés, qui sont
bien préférables à toutes les descriptions, abondent
heureusement tant dans les miniatures de nos manus-
crits que dans les sculptures de nos églises ^ Le nombre
des cordes varie, de cinq à deux; mais les vielles à
quatre cordes paraissent avoir été les plus nombreu-
ses, et ce sont celles que l'on peut vraiment considérer
comme classiques ^ La gigiie ou gigle ^ n'a que trois
deux menestriers qu'il estimoit et vantoit beaucoup. Il les fit venir, et
ils jouèrent de la cifoine; mais le chevalier Matthieu de Gournai, qui
étoit là, se moqua d'eux en disant que ces instruments, en France et
en Normandie, n'étaient qu'à l'usage des mendiants et des aveugles,
et qu'on les y appeloit « instruments de truands ». (Cité plus d'une fois,
et, en dernier lieu, dans le Dictionnaire de Frédéric Godefroy, au
mot Cifonie.) Eustache Deschamps dit en termes aussi clairs : « Vielle
est jeux pour les moustiers; — Aveugles chifonie aura. » (Bibl. nat., fr.
840, f« 313.) Cf. la Requête en 1396 des jongleurs et chifoineurs de
Paris. (Arch. nat., Y, 5220, fo 277.)
1. Henri Lavoix fils, 1. c. p. 322. L'historien de la musique au xiii^ siè-
cle ajoute immédiatement : « Jérôme de Moravie a donné dans les
plus grands détails la description de la vielle. M, de Coussemaker a
publié le texte de Jérôme de Moravie dans le premier volume de ses
Scriptores ; Perne et Fétis ont commenté et traduit le vieux théoricien,
l'un dans la Revue musicale de 1827, l'autre dans le t.V de son Histoire
de la musique. ^> — «Cet instrument, ajoute Gaston Paris, ne parait pas
avoir été transmis avant le ix^ siècle aux Occidentaux par les Arabes qui
le tenaient eux-mêmes des Persans. » {La Littérature française au
moyen d^e,pp. 36,37.)— Au Congrès des philologues allemands en 1886,
M. Schwan a affirmé que la vielle est issue de la rote celtique. Il est
peut-être permis de demander où sont les preuves. (i?omam(2,1887,p. 622.)
— 2. Représentations typiques de la vielle : xi« siècle ou commence-
ment du xii« : Bibl. nat. lat. 1118, f« 204 r» (ms. de saint Martial de
Limoges.) = xii® siècle : chapiteau de Saint-Georges de Boscherville
(Didron, Annales Archéologiques, VI, 314); sculptures de Vezelay
[Dictionnaire du mobilier de Viollet le Duc, II, 319); de Saint-Sernin
de Toulouse (Dictionnaire de l'architecture, du même, IV, p. 315) et
de la petite église du Mas d'Agen [ihid., p. 311). = xiii^ siècle : Album
de Villard de Honnecourt, publié en 1858 par Lassus et Darcel (pi. iv).
Cf. le ms. de la Bibl. nat. fr. 24069, f« 204, et le ms. du fonds allemand 32
(fo 146), dont nous avons le premier utilisé la donnée très précise en
notre première édition (I,p. 358). Voir, dans lal'''^ édit. de Schultz,(I, pp.
430 et ss., fig. 98 etss.) une série de reproductions d'après les manus-
crits, qui semblent généralement assez exactes. —3. Lavoix, Le, p. 324.
— 4. V. les nombreux exemples cités par F. Godefroy, au mot Gigue,
auxquels il serait facile d'ajouter bien d'autres textes : « Vieles, harpes,
I PART. LIVR. II.
GHAP. XIX.
1 PART. LIVR. II.
CHA.P. XIX.
72 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
cordes ; le rebec * n'est aussi qu'une variété de la vielle
- et le monocorde seul offre une physionomie originale,
« monté sur une caisse sonore ^ avec un manche ». Il
devait avoir des notes de contrebasse.
C'est au centre du groupe des vielleurs, et un peu
derrière eux, qu'on aurait pu faire une place aux jon~
gleurs qui jouaient alors les instruments « à cordes
pincées ». Elle est longue, la liste de ces instruments,
mais elle peut se réduire à quelques types, le luth,
la guiterne ^ la rote peut-être ^ et la harpe surtout ^
gigues i erent en saison » [Bueves de Commarchis, éd. Scheler,v. 162);
« Sonent sauters et gigles, harpent cil harpeor » {Enfonces Godefroi,
éd. Hippeau, v. 229). Cf. Viollet le Duc, Dictionnaire du Mobilier, II,
pp. 273, 274. = Les bons joueurs de gigue, les gigiieors semblent
surtout venir d'Allemagne : « Et si avoit bons leiiteurs — Et des
flaliteurs de Behaigne — Et des gigueours d'Alemaigne. » {Cleomadès,
édit. Van Hasselt, v. 2886; cité par F. Godefroy.)
1. La forme la plus usitée parait avoir été rebebe. Cf. F. Godefroy,
à ce mot, et Viollet le Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, pp. 306, 307.
— 2. Lavoix, 1. c. p. 324. Cf. Viollet le Duc, I. c. II, p. 291, qui donne
une figure du monocorde. = Avant de terminer ce qui concerne les
instruments à archet, il convient de nommer à tout le moins- le crowth
qui en a été peut-être le type premier et, comme on Fa dit, <de père».=
« Les instruments à archet, venus vraisemblablement de l'Orient après
une longue pérégrination dans le Nord... apparaissent sous la forme
du crowth et de la lyre dès le ix^ siècle. » (Lavoix, 1. c, p. 315.) » Il
semble, d'ailleurs que le crowth « ait été peu usité en France dès la fin
du xie siècle ». (Viollet le Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, pp. 263-265,
avec une figure.) — 3. « La liste est longue [des instruments à cordes
pincées]. Elle se réduit à deux types principaux, le luth et la guitare,
l'un à dos bombé, l'autre à dos plat. Tous deux semblent avoir été rap-
portés d'Orient, ou ont été perfectionnés après les croisades. » (La-
voix, 1. c. p. 326.) — 4. Il y a quelque incertitude sur le genre
auquel appartient la rote. Viollet le Duc (1. c. II, p. 280) affirme que
la rote et la guiterne représentent le même type, et que c'étaient des
instruments « pinces à l'aide d'un plectrum. » Lavoix, au con-
traire, place la rote au nombre des instruments à archet. Dans sa
Vie nomade en Angleterre (p. 127), Jusserand définit la rote : « Une
sorte de petite harpe et qui était l'ancien instrument des peuples celti-
ques.» Nous nous rallierions volontiers au sentiment de Viollet le Duc.
— -5. La harpe était, comme aujourd'hui, pincée des deux mains. Les
harpeurs les plus goûtés étaient irlandais et bretons. Cf. un texte très
curieux de la Lex Angliorum et Werinorum, hoc est Thuringorum
(Wa\ter,Corpus juris g ermaniciantiqui, tome I,l,p.377): « Qui harpato-
rem, qui cum circulo harpare potest, in manum percusserit, componat
illum quarta parte majori compositione quam alteri ejusdem condi-
tionis homini, » =La harpe est restée très à la mode, durant tout le
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 73
qui a jusqu'à trente cordes K Les instruments à cordes
frappées ne seront pas placés bien loin des précé- -
dents, et le psaltérion ', avec le décacorde, suffira lar-
gement à représenter cette nouvelle famille. « Tantôt
les cordes sont pincées avec des doigts, tantôt frappées
avec des marteaux. » La forme du psaltérion est
surtout triangulaire et, le plus souvent, fort gra-
cieuse.
Derrière la phalange imposante des instruments à
cordes, voici l'espace réservé aux instruments à vent,
et tout d'abord à la nombreuse famille des flûtes, aux
flûtes droites à bec et aux flûtes traversières ^ les
unes en bois, les autres en métal ^^ mais je me gar-
derai de faire entrer en cette grave nomenclature la
flûte brehaigne qui semble bien n'avoir été qu'un
simple mirliton (d'où son joli nom de flûte à roignon)
et n'a jamais pu faire partie d'un orchestre digne de
ce nom. Parmi les instruments à anche, il convient,
pour éviter ici des obscurités et des longueurs, de citer
moyen âge. En 1319, on donne seize sous à un ménestrel « qui~avoit
joué à Conflans de la harpe devant Madame ». {Mahaiit, comtesse
d'Artois, p. 109.) A la cour des ducs de Bourgogne, même faveur : « A
Colinet le harpeur... pour avoir joué devant Monseigneur de la harpe,
sis frans. » (Mandement du l^^' décembre 1378, Archives de la Côte-
d'Or, B 1452, fo 74, r», cf. fo 68 v^, etc., etc.)
1. « Que li veïst se viele atemprer; — A trente cordes fait sa harpe
sonner. — Tous li palais commence à retinter. » {Huon de' Bordeaux,
V. 7337. )=Le minimum des cordes de la harpe parait avoir été de vingt-
quatre. (Viollet le Duc, Dictionnaire dit Mobilier, II, pp. 283, 284.) —
2. « Les formes du psaltérion ont souvent changé : tantôt il était
triangulaire, tantôt carré; quelquefois même il affectait la forme
ronde. La forme triangulaire est la plus répandue. » (Lavoix, 1. c,
p. 327.) C'est un psaltérion de cette dernière forme qui est reproduit
dans le Dictionîiaire du Mobilier (II, p. 301) d'après VHortus delicia-
rimi d'Herrade de Landsberg. Lavoix croit devoir ajouter à sa àe^-
cription du psaï^eriow oupsalter que « son origine était probablement
orientale ». — 3. Lavoix, 1. c, p. 329. = La flûte est désignée dans
les textes sous les noms de frestel, flageol, fhahute, fleiïte, etc.
<( On jouait de la flûte droite à bec par le bout le plus étroit. » La
double flûte, enfin, avait depuis longtemps disparu. — 4, « Cil chale-
mêle sonent et cil flaiol d'argent » (Aîitioche^ etc.)
PART. VR.
CHAP. XfX,
PART. LIVR. ]
CHAP. XIX.
14 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
seulement le chalemiau * à deux, à quatre ou à cinq
trous, qui mérite d'être regardé comme le type de
tous les autres et avait probablement un son analogue
à celui de notre clarinette. Enfin, et à l'avant dernier
rang de notre orchestre théorique, nous logerons tous
les instruments à bocal, tous les cuivres, les araines
et les hiàsines ^ qui sont des trompettes aiguës ou gra-
ves, les cors ^ et les olifants ^ « qui répondent assez
bien à notre trompe de chasse », et les graisles enfin \
qu'on doit peut-être assimiler à nos clairons. Dans un
coin, on a gardé une place modeste pour deux mu-
settes et cornemuses, qui figurent ici toute la série des
instruments « à réservoir ». C'est bien, et ces instru-
ments doivent en effet jouer un certain rôle dans une
orchestration bien comprise ; mais il ne saurait être
ici question, comme faisant vraiment partie d'un or-
chestre, des grandes orgues ^ qu'on sait si bien utiliser
1. VioUetle Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, p. 246; Lavoix, 1. c.
p. 330. — 2. Les buisines sont sans doute ces trompettes très longues
et légèrement cambrées que les sculpteurs placent aux lèvres des
Anges dans les représentations du Jugement dernier. — 3. « Sur le
cor, qui était de moindres proportions que la buisine », cf. Viollet le
Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, 256. — 4. Les olifants avaient la
forme d'une corne, et étaient parfois très richement sculptés. Voy.,
sur ces instruments d'ivoire, un Mémoire très intéressant du P. Cahier,
au tome II de ses Nouveaux mélanges d'archéologie, p. 35 et ss. Cf.
Viollet le Duc, (1. c. II, pp. 295, 296) qui signale le bel olifant de Veze-
lay porté par un ange, et formule en deux mots toute sa théorie sur
Tolifant : « C'était la trompe du noble.»— 5. Voy. Viollet le Duc, 1. c,
p. 275. Le graisle menuier, dont il est si souvent question dans nos
textes poétiques, « était un cornet que les chevaliers portaient sus-
pendu à l'arçon pour appeler leurs écuyers et valets ». — 6. « Depuis
que les Francs avaient emprunté aux Byzantins les orgues au ix^ siè-
cle, ils avaient fait de cet instrument leur véritable maitre de musi-
que, tant en théorie qu'en pratique... Sa facture cependant n'était pas
encore bien avancée: soufflerie primitive mue à grand renfort d'hom-
mes, touches de plus d'un mètre de long vigoureusement enfoncées à
coups de poing, tel était le grossier mécanisme de Torgue à cette épo-
que. De pédales et de pédalier il ne fut pas question jusqu'au xiv^ siè-
cle. » (H. Lavoix, 1. c. p. 333.) Il est assez difficile de préciser à quelle
espèce d'orgues nous avons affaire, dans un Compte de Mahaut en
date du 26 juin 1319 : « Un ménestrel qui joua des orgues à Conflans
le jour qu'il y disna. » {Mahaut, comtesse d'Artois, p. 110.) « L'auditoire
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 7.)
aujourd'hui dans les orchestrations solennelles, ni
même de ces orgues portatives à courts tuyaux et à
clavier « que Ton pouvait porter sur le bras et dont
on trouve la figuration sur tant de monuments re-
ligieux ou profanes* ». 11 ne reste plus décidément
à placer que la « batterie », les timbres qui ressem-
blent à nos tambours de basque; les nacaires qui sont
des timbales; les tabors - et les tambourins (seul instru-
ment qui, aidé du galoubet, ait pu lutter victorieuse-
ment contre la vielle) et, enfin, toute la gamme claire
ou grave, bruyante et cependant charmante, des clo-
ches, clochettes et carillons ^ C'est tout *.
de ce ménestrel, ajoute M. J.-M. Richard, était tel que n'en trouvent
plus nos meilleurs chanteurs. Il se composait du Roi, du comte de Va-
lois et de son fils Charles, du comte de Beaumont, du sire de Noiers,
d'Aymar de Poitiers, d'Hugues de Châlon et de la suite de ces grands
personnages réunis à la table de la comtesse d'Artois. »
1. H. Lavoix, 1. c, p. 335. On trouvera dans le Dictionîiaire du Mo-
bilier (II, p. 298), le dessin d'un de ces orgues à la main, du xiii^
siècle. = Le moyen âge a connu, lui aussi, le fléau des orgues méca-
niques qui étaient également d'origine byzantine. — 2. Les tambours
peuvent être ramenés à quatre espèces : les tabors proprement dits,
les tambours de basque et les tambours doubles ou timbales dont il
vient d'être question, et enfin les tambourins dont on va parler {Dic-
tionnaire du Mobilier, II, p. 309). — 3. « Généralement le musicien
frappait avec un ou deux marteaux sur des cloches de différentes gran-
deurs qui étaient suspendues devant lui. » (Lavoix, 1. c, p. 341.) V. le
fameux chapiteau de Saint-Georges de Boscherville, plusieurs fois
reproduit, et notamment par Schultz (1. c. l^e éd. p. 430). Cf. le Dic-
tionnaire du Mobilier (II, pp. 254, 255). — 4. Nous ne pouvons citer
ici toutes les représentations d'instruments qui abondent et surabon-
dent en tous nos documents figurés. Il y en a qui nous en offrent
des « séries » plus ou moins complètes, et ce sont les plus précieux.
Tel est, pour les xic-xii^ siècles, le ms. de la Bibl.nat. lat. 1118, qui
provient de Saint-Martial de Limoges (décacorde,fo 110; psalterion, cor
ou cornet, f« 111 ; vielle, f» 104 ; flûte, fo 112, trompette, f» 105) ; — tel
est, pour le xiii^ siècle, le ms. 212 de l'ancien fonds de Saint-Victor
(cornemuse, f» 6 v^ et 63 v» ; tambour et flageolet, f** 14 r» et v^ ; déca-
corde, f» 21 v»; vielle, f» 34 r» ; cor ou cornet, f» 64 r» ; flûte, f» 50 v»
et 59 r»; — telles sont, pour le xiv« siècle, ces sculptures charmantes
de la Minstrels gallery à la cathédrale d'Exeter qui représentent
tous les instruments de musique joués par des Anges. Encore ici
nous ne mentionnons que des types; mais on dressera quelque jour
le tablau complet et raisonné de toutes ces représentations scientifi-
quement classées et clairement cataloguées.
PART. MVR. II.
CHAI>. XIX.
I PART, LIVU. IT.
CHAP. XIX.
70 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
L'orchestre que nous venons de décrire est certai-
nement fictif: il ne faudrait pas, pourtant, se persuader
qu'à défaut de ce rare et étonnant ensemble \ il n'y
ait pas eu, dans ces temps réputés barbares, des or-
chestres organisés plus modestement, mais, enfin, de
véritables orchestres. Cette race de France aimait
passionnément la musique, et mille textes sont là
pour le prouver. Les repas en musique, elles les a
connus longtemps avant nous ^ ; mais, comme c'était
une race militaire, elle se plaisait surtout aux fan-
fares et, dans une de nos chansons, on en trouve une
qui est composée de dix graisles^ de dix cors, de vingt
trompettes et de vingt tambours ^ La fanfare, d'ail-
leurs, ne suffisait pas à ces siècles qui n'étaient pas
aussi primitifs qu'on le pourrait croire, et nous pou-
vons prêter l'oreille (il est vrai que c'est en Allema-
gne) à une symphonie, à un quintette exécuté par
1. Il faut bien se garder de confondre, avec de véritables orches-
tres, ces longues énumérations d'instruments qu'on rencontre si sou-
vent dans nos chansons de geste et dans nos romans d'aventures;
mais il importe seulement de se rappeler, devant ces textes, l'excel-
lente observation d'Henri Lavoix : « La grande variété des instru-
ments est un des côtés caractéristiques de l'histoire de l'instrumen-
tation au moyen âge » (1. c, p. 322). Il serait vraiment trop aisé de
multiplier ici les citations, et nous ne voulons signaler que deux ou
trois textes qui donneront l'idée de tous les autres : « Mult avoit à
cour jugleeurs — Chanteeurs, estrumenteeurs ; — Mult puissiez oïr
chansons,— Rotruenges e novels sons,— Lais de vieles, lais de rotes,
— Et vieler beaus lais de notes, — Lais de harpes, lais de festre-
les, — Lires, cympes et chalemeles, — Symphonies, psalterions, —
Monocordes, timbres, corons. — Assès i out trageteeurs, — Joeresses
et jugleeurs. » [Brut, vers 10823 et ss.) = « Là veïssiez maint
parleor, — Maint joeor, maint jugleor, — Gigues et harpes et
vieles, — Muses, fleûstes et fresteles, — Timbres, tabors et sypho-
nies » {Bolopathos, éd. Brunet et Montaiglon, p. 36). = « Li ménestrel
dont en alerent — Cascuns à son mestier servir — Pour leur soudées
desservir. — Nus ne querroit la mélodie— Qui fu loeques en droit oie,
— Vielles, estives, fretiaus, — Muses, harpes et moyniaus, — Cytoles
et psalterions, — Trompes, buisines environ ». {La ManeJiine^ de
Beaumanoir ; éd. Bordier, p. 191, v. 2292 et ss.) Etc.. etc. — 2. V. Amis
et Amiles, vers 1999, 2000; Brun de la Montagne, v. 1805-1807; Bur-
viars^ V. 6349 et ss. — 3. Destruction de Rome, v. 424, 425.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 77
deux flûtes, deux violons et une musette : ajoutons '
que ce petit orcliestre est dirigé par une sorte de
chef qui est revêtu d'hermine et tient à la main le
bâton de commandement'. Préférez-vous un trio?
En voici un, à^nsBerte, pour flûte, harpe et violon '.
N'auriez-vous du goût, par hasard, que pour la musi-
que de danse? Vite, les jongleurs, avec leurs vielles,
vont faire devant vous a queroler dames et puceles ^ ».
Mais à ces danses, qui n'étaient alors que des rondes,
si vous préfériez un véritable concert ^, ces musiciens,
là-bas, vont en donner un, et vous pourrez même
vous ménager la surprise d'assister à un concert exécuté
par des aveugles ^ Encore un coup, et pour nous en
tenir aux textes de France, la race est chanteuse, et,
surtout aux xif et xiif siècles, elle semble l'être un
peu plus qu'aujourd'hui. Les seigneurs qui chevau-
chent de compagnie entonnent volontiers une chan-
son où chacun fait sa partie ^ Ils sont gais et char-
mants, nos pères ; ils sont vivants.
Ce qu'il faut constater c'est qu'en dehors de la
musique d'ensemble, nosjongleurs voyageaient le plus
1. Bibl. nat., fonds allemand, ms. 32, fo 399, r». — 2. Ed. Scheler,
p. 11, vers 291 et ss. : « Trois menestrés i ot qui moult font à prisier: —
Li uns fu vieleres, on Tapeloit Gautier; — Et Tautres fu harperes, s'ot
non maistre Garnier. — L'autres fu leiiteres...» On ne saurait cepen-
dant affirmer, d'une façon certaine, que ces trois musiciens aient
joué ensemble. La chose est seulement probable. — 3. Renart, vers
26768 et ss. — 4. « Les musiciens donnaient des concerts à part.» {Ro-
mania, 1879, p. 352. Article de G. Paris, sur le Roman du châtelain
de Coucy : il renvoie ici au v. 1862.) — 5. « A un avueilgle et à des
autres de sa compaingnie qui avoient chanté et joué devant mon
seigneur [à Rouvre], deus franz. » (Mandement du duc de Bourgogne,
du 22 mars 1379; Archives, de la Côte-d'Or, B, 1454, f» 87, v».) —
6. « Or chevalchent li conte à joie et à baldor... — Aaîlars et Gui-
chars commencèrent un son ; — Gasconois fu li dis et limosins li ton —
Et Richars lor bordone bêlement par desos. » (Renaus de Montauban,
p. 175, V. 1 ss.)» Uns bachelersde Normandie — Chevauchoit la grande
chaucie. — Commença cestui à chanter. — Si la flst jongler vieler. »
{Guillaume de Dol, cité par Freymond , Jongleurs et ménestrels,
p. 15).
PART. LIVR.
CHAP. XIX.
i8 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
' ''cnl^^Zl: " souYent un à un, deux par deux, et pour leur propre
compte. lisse faisaient, on le comprend, une incessante
et terrible concurrence; mais, dans les annales curieu-
ses de ces conflits entre gens du même métier, il n'est
peut-être pas d'épisode plus intéressant que la lutte
presque épique entre les jongleurs de vielle et les
(( taboureurs » *. Cette lutte ne fait pas honneur aux
auditoires du moyen âge, qui, tout comme les nôtres,
subissaient parfois les caprices de la mode et étaient
(( ondoyants et divers ». On se lassa un jour des
chants que répétaient, trop souvent peut-être, les
vrais ménestrels, les jongleurs chantants, et Ton se
passionna soudain pour ces joueurs de tambourin, qui
ont encore aujourd'hui tant de succès en Provence
et que Paris a entendus avec moins d'enthousiasme.
De tels revirements ne sont pas rares dans l'histoire de
notre littérature et de nos modes. Ces taboureurs,
c'étaient pourtant (au dire des jongleurs) de fort peti-
tes gens; c'étaient de vulgaires campagnards qui,
lorsque les travaux des champs chômaient, vous pen-
daient un tambourin à leur cou et se mettaient à
parcourir, en tapant dessus, les villes et les villages ^
Ce n'est pas difficile à apprendre , le tambourin , ni
1. Les taboureurs étaient des musiciens ambulants qui jouaient du
tambourin. « Le tambourin, comme le dit Mistral en son excellent
Dictionnaire, est une espèce de tambour moins large et plus long
que le tambour ordinaire, sur lequel on bat de la main droite avec
une baguette, et qui sert d'accompagnement au galoubet dont on
joue de la main gauche. » Les taboureurs du xiii^ siècle sont de tout
point assimilables aux tambourinaires actuels de la Provence, et le
tambourin d'alors devait se fabriquer comme celui d'aujourd'hui :
« La caisso dou tambourin es facho en boues de noguier e mountado
en peu de chin. » (F. Vidal, cité par Mistral.) Quelquefois le tam-
bourin était richement orné, et tel était celui du jongleur d'Ely qui
était « depeynt de or e riche azour». (Histoire littéraire, XXIII, p. 103).
— 2. « Poi trueve l'en en Brie, n'en vile, n'en hamel — Où l'on ne
puist trover un vilain tabourel. — Entr'aus font un tabour à sarpe ou
à coutel. » Puis, quand ils ont récolté assez d'argent, ils retournent
à leur charrue et à leurs bœufs.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 19
même le galoubet K L'apprentissage du vrai jongleur
était autrement long, autrement rude. Bref, les vrais
artistes, les ménestrels se plaignirent hautement, et
leurs plaintes nous sont restées dans une des pièces
les plus intéressantes du xiif siècle, le Bit des tabou-
renrs ^ On trouvera peut-être que les jongleurs don-
nent à leur cas un peu plus d'importance qu'il ne con-
vient. A leurs yeux, le monde est sur le point de finir,
et il semble « qu'Antecrist doie maintenant nestre ».
C'est peut-être un peu excessif, à propos de quelques
pauvres diables qui font danser au son de la musette et
du tambourin: car j'imagine que le succès des labou-
reurs est venu de ce qu'ils faisaient danser les dames
et les fillettes. Quelle est la femme, encore aujourd'hui,
qui ne préférerait pas une valse à une tranche d'épo-
pée, à une ode, voire à un sonnet? Il n'importe :
les « bons ménestrels » s'emportent, et voilà qu'ils
disent de gros mots à leurs trop heureux concur-
rents. Puis, ils s'étendent sur la gloire des vrais
jongleurs, et racontent les miracles dont ils ont
été l'objet : « Est-ce que la mère de Dieu a jamais
aimé le tambour? Est-ce qu'il y avait des tambours
à ses noces? Non, non, ce qu'elle aime, la douce
mère de Dieu, c'est le son de la vielle. C'est à un
jongleur qu'elle a donné un jour le fameux cierge,
la chandelle d'Arras^? C'est à un jongleur encore
1. « A mesure que la profession alla s'abaissant, le bon joueur de
vielle devint plus rare. Le vulgaire tambourin, dont le premier venu
pouvait apprendre en peu de temps à se servir, remplaçait la vielle,
et les vrais artistes se plaignaient de la musique et du gôùt du jour. »
(Jusserand, La vie nomade en Angleterre, p. 125.) — 2. « Des labou-
reurs » (Achille Jubinal, Jongleurs et Trouvères, Paris. 1835, pp. 164-
169.) C'est à ce Bit que sont empruntés les vers de la note 2 de la p. 78.
—3. « Au commencement du xip siècle, la vierge Marie étant apparue
à deux jongleurs d'Arras, leur avait recommandé d'oublier leur
ancienne querelle et leur avait confié un cierge dont la vertu divine
guérissait le mal des ardents. » (Histoire littéraire, XX, p. 612.)
I PART. LIVR. 11.
CHAP. XIX.
80
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LIVR. I
CHAP. XIX.
Les jongleurs-
chantants.
que le saint Voiilt de Liicques a donné son soulier,
alors que les vilains et les courtois ne voulaient rien
donner au pauvre chanteur \ Puis, nouveaux accès de
colère et d'indignation : « Maudit soit de Dieu le pre-
mier qui fit un tambour! » Puis, encore des moque-
ries : « Comment une oreille délicate peut-elle sup-
porter le son de ces tambours qu'on entend d'une
demi-lieue. » Et le tout se termine par ce cri de légi-
time orgueil ^: « C'est à ceux qui savent chanter d'Au-
bri le Bourgoin, de Girart de Viane, de Thierri l'Arde-
nois, de Guillaume au court nez et de son père
Aimeri, c'est à ceux-là que sont dusl'honneur et lasei-
gneurie dans le monde entier. ))0n n'est pas plus fier.
En cette nomenclature générale de toutes les es-
pèces et de toutes les variétés de jongleurs, le Bit
des taboureurs nous servira heureusement de transi-
tion pour passer, en suivant toujours une gradation
ascendante, du groupe un peu bruyant des jongleurs
musiciens au groupe évidemment supérieur des jon-
gleurs chantants ^ 11 est vrai que ces derniers chan-
1. Le texte du Bit des laboureurs porte expressément : « Et li
saint Vou li donna son soler. » 11 s'agit, en réalité (comme nous le
verrons plus loin), d'une image populaire de sainte Wilgeforte, la
sainte barbue et cruciflée. Or, cette statue que Ton voyait à Prague,
n'avait qu'un soulier : l'autre avait été miraculeusement donné par elle
(c'étaient des souliers d'or ou d'argent) à un pauvre jongleur, à un
fidicen de passage. {Acta SS. Julii, v, p. 63, etc.) Cette légende
avait reçu force embellissements, et l'on avait sans doute fini par con-
fondre l'image de Prague avec le saint Vou de Lucques. De là le
vers de notre Bit. — 2. V. la p. 28 où nous avons eu déjà l'oc-
casion de citer ce texte important. ~ 3. Les jongleurs chan-
tants ont fini par prendre le nom générique de ménestrels ou me-
nestriers « de bouche ». Guillaume Guiart, auteur de cette Branche
des royaux lignages qui s'étend jusqu'à 1306, est qualifié de ménes-
trel de « bouche ». Dans une Ordonnance de 1395, il est sévèrement
interdit aux « ménestrels de bouche », de chansonner le roi de
France et le Pape, et nous aurons bientôt à revenir sur ce curieux
incident. Dans les Comptes, le même mot se retrouve presque à toutes
les pages : « A Jehan de Chaume, menestrier de bouche... A deux me-
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE
81
tent le plus souvent les œuvres des autres, et se con-
tentent modestement de les mettre en lumière; mais,
parfois aussi, comme nous l'avons vu plus haut, ils
s'enhardissent , chantent bravement leurs propres
vers et les font valoir. Voilà de quoi les relever.
A peine est-il besoin d'observer que les jongleurs-
chantants se divisent en un certain nombre de grou-
pes qu'il importe de discerner et de décrire.
Il y a d'abord les chanteurs lyriques qui colportent,
au nord comme au midi, les chansons et saluts
d'amours; les chansons plus mâles de la croisade; les
serventoîs qui sont de vraies satires, parfois empor-
tées et trop souvent injustes; les descorz où le poète
consacre parfois le premier de ses couplets anpour et le
second au contre ; les retroenges, ou pièces à refrain ;
les pastourelles, les rondeaux, les chansonnettes, les
rondes à danser et les estampies qui se chantent aussi
en dansant ; les aubades et les sérénades, sans parler
des tensons*, des motets ^et des jeux-partis ^ qui exigent
l'emploi de deux ou plusieurs voix. Certaines chan-
sons, tout comme aujourd'hui, se chantent sur l'air
de certaines autres, et les jongleurs sont parfois mis
PART. LIVR. I
CHAP. XIX.
Cfianteurs
lyriques.
nestriers de bouche qui avaient joué devant Monseigneur », etc.
(Mandements des ducs de Bourgogne en date du 17 octobre 1367 et
du 23 mars 1375; Archives de la Côte-d'Or, B 1430, f» 43 r^ et 1444, fo
77 v^, etc.) — Les ménétriers de bouche s'accompagnent souvent avec
la guitare : de là le nom « de menestriers de bouche et de guiterne ».
(Mandement du duc de Bourgogne du 3 octobre 1367; Archives de
la Côte-d'Or* B 1430, P 43 r», etc., etc.)
1. « Une des inventions les plus originales des troubadours, imitée
par les trouvères, est la tenson où deux poètes composent chacun
une strophe en soutenant des opinions contradictoires ou en s'adres-
sant mutuellement des reproches qui sont souvent fort vifs. » (G. Paris,
La littérature française au moyen âge, § 126, p. 183.) — 2. Les mo-
tets sont de petites pièces françaises chantées le plus souvent à plu-
sieurs voix, sur une musique préexistante et qui avait été d'abord
adaptée à des textes liturgiques. — 3. « Ainsi appelés parce que celui
qui ouvre le débat propose à son confrère une alternative dont celui-
ci choisit et défend un des termes, le premier soutenant Fopinion
contraire. » (G. Paris, 1. c. §§ 126, 183, et pp. 184.)
1 PART. LIVR. 11.
CHAP. XIX.
82 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
en demeure d'en prévenir leur auditoire. Il faut bien
l'avouer : le plus grand nombre de ces chants sont
« gaulois » et, parmi les pastourelles où l'on serait
en droit d'espérer quelque innocence, je ne con-
nais peut-être pas dix pièces qui ne soient, à tout
le moins, plus que badines. Pour être plus alam-
biquées et débitées en style a couvert », les chansons
d'amour n'oflreht guère moins de périls, et ce sont
celles pourtant qui valent le plus de succès à nos
chanteurs *. On les écoute avec une sorte de re-
cueillement, et l'on essaie même de les graver dans
sa mémoire, afin de les pouvoir chanter soi-même
dans les vergers ou à la 'fin des repas. Ces habitudes
1. Il ne sera peut-être pas inutile d'indiquer ici un ou deux types
(dont la plupart seront faciles à étudier) pour chacun des genres
lyriques que les jongleurs ont été appelés à vulgariser : 1° Type de la
Chanson d'amour : « Quant voi partir foille et flor et rosée, » d'Andrieu
Contredit (Histoire littéraire, XXIII, p. 518); =2^ du Salut d'amour :
«Bêle, salus» (Bibl. nat. fr. 837, f^ 269, xiii^ siècle); = 3° de la Chanson de
croisade : « Seignor, sachiez qui or ne s'en ira, » de Thibaut de Cham-
pagne (Paul Meyer, Recueil d'anciens textes, II, p. 370 ; = 4^ du Descort :
« J'ai maintes fois chanté, » de Gautier d'Argies [Histoire littéraire,
XXIII, p. 570); = 5» du Serventois satirique: « Li xours commence
xordement,» de Gontier de Soignies [ibid., p. 604) et « Nus n'est sages se
il ne set plaidier,» de Jacques de Cisoing (ibid., p. 634) ; = 6» de la Ten-
son :« Amors m'envoie à mesaige » (P. Meyer. 1. c, p. 379) ; ^= 7» de la
Retroenge à refrain : « Bels m'est li ans en mai quant voi lou tens
florir» (id., ibid., p. 377) et de \d, Retroenge sans refrain: « Retrowange
novele — Dirai et bone el bêle » de Jacques de Cambrai (Bartsch, Chres-
tomathie de l'ancien français, p. 311) ; = 8» de la Pastourelle : « En mai,
audoustens noMvel» (Le mème^ Romances et pastourelles françaises des
xiie et xiiie siècles, p. 22); = 9» de la « Chansonnette » : << Sire, quant
j'ai vielé » de Colin Muset (Histoire littéraire, XXIII, p. 552) ; ^= lO*' du
Rondeau: «Diex soit en cheste maison» d'Adam de la Halle (éd. Cousse-
maker, p. 235) ; = 11« du Jeu parti : « Mahieu, je vous part, compains, »
de Colart le changeur (Histoire littéraire, XXIII, p. 546); = 12^ de Ves-
tampie : « En mon cuer truis » (P. Meyer, 1. c, p. 372);= 13° de la Ronde
à danser : « J'aim la plus sade riens » de Richard de Semilly (Histoire
littéraire, XXIII, p. 732); = 14° du Motet : « Au départir plorer la vi •>
(Bibl. nat., fr. 844, fo 205, v«) et « La bêle estoile de la mer » (Cousse-
maker. L'art harmonique, p. 215), etc. = Antérieurement à toutes ces
variétés de la poésie lyrique qui ont été propagées et popularisées
par nos jongleurs, une place d'honneur devrait être réservée à ces
belles chansons lyrico-épiques, à ces « chansons de toile » qui ne sont
pas postérieures au xii^ siècle, et dont le type le plus parfait es . Bêle
Doette. (P. Paris, Romancero français, etc.)
l PART. LIVR. II.
CHAP. XJX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 83
populaires n'ont pas notablement changé et, Tautre
jour encore , dans un de nos carrefours parisiens,
j'entendais un véritable descendant des jongleurs
chanter un vrai « salut d'amour » au milieu d'un
auditoire de fillettes qui avaient acheté la chanson et
essayaient gravement d'attraper l'air. C'est en vain
d'ailleurs que les sermonnaires tempêtaient du haut
de la chaire et reprochaient aux chanteurs de préférer
ces sornettes aux Saintes Écritures : les jongleurs ne
chantaient pas une note de moins, et leurs auditeurs
leur restaient fidèles. Puis, ces chansons rappelaient
parfois d'aimables souvenirs à quelques-uns de ceux
qui les écoutaient. C'est ainsi qu'Hervis s'attarda un
jour aux chants d'un jongleur « qui chantait sons
d'amor bêlement et souef ». Et il se prit alors à se
souvenir de sa femme Béatrix qui était si loin :
« Douce suer, douce amie, qui tant as de biauté, —
« Or proi à Damedeu que il te doinst bonté * ! » Par
malheur, les jongleurs n'ont pas toujours éveillé
d'aussi purs et d'aussi charmants souvenirs.
Tous les chants que nous venons d'écouter sont Les conteurs
lyriques; mais nous voici maintenant devant le groupe ^^bieurs.
nombreux et imposant de tous les conteors et fableors,
et nous allons, plus visiblement que jamais, sui-
vre ici une progression qui sera vraiment ascendante.
Les chants narratifs qui semblent le plus avoisiner
les lyriques, ce sont les lais qui ont une origine cer-
tainement bretonne ^ Les jongleurs qui les chantent
1. Hervis, Bibl. nat. fr., 19160, fo 21, v». - 2. « Les musiciens
Dretons sont très souvent mentionnés à cette époque (au xii« siè-
cle) comme parcourant les cours d'Angleterre et de France... Us
exécutaient des morceaux de musique qu'ils faisaient précéder d'une
explication du sujet... Les morceaux de musique et les récits furent
également désignés en français par le nom de lais.,, qui paraît
emprunte a l'anglais lag. Bientôt les sujets les plus célèbres fu-
I PART. LIVR. It.
CHAP. XIX.
84 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
s'accompagnent autant avec la harpe qu'avec la
vielle \ et le ton de leurs récits n'a rien qui s'accorde
avec celui de notre vraie poésie nationale. « Ce sont
des contes d'aventure et d'amour où figurent souvent
des fées, des merveilles et des transformations, et l'on y
parle plus d'une fois du pays de l'immortalité où les
fées conduisent et retiennent les héros. On peut y
reconnaître les débris d'une ancienne mythologie
d'ordinaire incomprise et presque méconnaissable. 11
y règne en général un ton tendre et mélancolique en
même temps qu'une passion inconnue aux chansons
de geste ^ )> 0 puissance immortelle du faux! Les au-
teurs etles chanteurs de ces compositions plus alanguis-
santes qu'aimables, ces poètes et ces jongleurs étaient
chrétiens, vraiment chrétiens, et cependant leur œuvre
est païenne, absolument païenne. 11 n'y est question
que de Fées au lieu d'Anges; de je ne sais quel paradis
étrange et matériel; d'amours romanesques et à demi
morbides qui n'ont rien de commun avec la sévère
notion catholique de l'amour et du mariage. Il faut
avoir le courage de le dire : toute cette poésie est extra-
chrétienne, pour ne pas dire anti-chrétienne, et elle
a néanmoins conquis unei popularité à laquelle nous
ne saurions applaudir, mais qu'il serait injuste de
méconnaître : « L'homme est de glace aux vérités; —
(( Il est de feu pour les mensonges. »
rent racontés en de petits poèmes français appelés également lais.
Nous en possédons une vingtaine en vers de huit syllabes. Dans le
nombre une quinzaine au moins ont pour auteur une femme, Marie, qui
née en France, était venue s'établir en Angleterre,., et mit en vers
aimables et simples, sous le règne de Henri II, un certain nombre de
ces récits. » (G. Paris, La littérature française au moyen âge, § 55,
p. 92.)
1. Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre un vers de Raoul de
Cambrai : « Harpent breton et viellent jougler, » et il est certain
que les lais ont été également accompagnés avec la vielle : « Cil vielleur
vielent lais » [Gilles de Chin., v. 1147 etc.) — 2. G. Paris, 1. c.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 85
Donc, ils ont parcouru toute l'Angleterre et une
grande partie de la France, ces harpeurs bretons qui
furent si longtemps à la mode et, entre autres récits
amoureux et vivants, ils se plaisaient notamment à
chanter ce Tristan et cette Iseut dont les aventures
ont passionné ettroublé tant d'âmes. Les jeunes bache-
liers et les femmes devaient surtout s'éprendre de ces
romans de la nouvelle école, tandis que les vieux s'en-
têtaient aux vieilles gestes. Les fictions celtiques, il
faut l'avouer , avaient un charme <( humain » que
n'avaient pas les rudes décasyllabes du Rolant et de
VAliscans. On se pâmaiten écoutant la scène charmante
où Tristan partage avec Iseut le mystérieux breuvage
qui leur communique un amour sans bornes, un
amour sans fin. On ne pouvait surtout se défendre de
pleurer quand on voyait le pauvre Tristan, mortelle-
ment blessé et expirant, attendre cette Iseut qui doit le
guérir. Si elle consent à traverser la mer et à revenir
auprès de lui, le vaisseau tant désiré, le vaisseau qui
la lui amènera, devra porter une voile blanche; sinon,
une voile noire. 0 ciel! c'est une voile noire qu'on
signale un jour à l'infortuné Tristan : il ne retient plus
sa vie, il meurt. Mais on l'avait trompé : Iseut, voici
Iseut, qui se hâte vers son Tristan, qui le trouve mort,
qui tombe et meurt elle-même sur le corps de son
ami. Certes il y a là des beautés de premier ordre,
et je comprends que les wagnériens s'en inspirent;
mais il est incontestable qu'elles ont amolli et dé-
christianisé les âmes, et c'est pourquoi nous nous
permettons de les trouver moins charmantes.
Les lais sont déjà des contes, et ils deviendront
un jour la matière d'un certain nombre de romans de
la Table ronde ; mais la parole est maintenant aux
fahkors. Si les jongleurs ont vraiment colporté les
1 PART. LIVK. 11.
GHAP. XIX.
I PART. LÎVR. 1
CHÂP. XIX.
86 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
fables connues sous le nom à'Ysopet, je me persuade
qu'ils ont dû simplement les réciter, sans aucun accom-
pagnement musical. Elles sont agréables et spirituelles,
ces fables que le moyen âge attribuait sans critique à
Ésope , mais qu'il ne connaissait guère que d'après
les recueils d'Avianus et du prétendu « Romulus im-
perator », comme aussi d'après certains récits d'ori-
gine indienne qui étaient venus, vers le xf siècle ,
grossir le recueil de ce Romulus*. Il semble qu'on
n'ait pas encore rendu suffisante justice à Marie de
France qui traduisit cette étrange collection, et je ne
saurais ici partager l'avis de Gaston Paris qui déclare
que les vers de Marie sont « élégants, mais un peu secs » .
Je la trouve au contraire vivante et vaillante, cette
femme-auteur du xif siècle, et ses « moralités » sont
autrement hardies et chrétiennes que celles de la Fon-
taine. Elle s'attaque de front aux gros seigneurs de son
temps et à toutes les brutalités de ces féodaux. Dans sa
fable (( dou leu et de la grue ki li osta l'os de la goule » ,
elle compare le loup à ces méchants barons qu'il faut
estimer très débonnaires et remercier fort humble-
ment quand ils daignent laisser la vie aux pauvres
gens de leurs fiefs ^ Dans « le Loup et l'Agneau »?
même courage. Le loup, ce sont tous ces riches
voleurs, tous ces juges iniques, tous ces mauvais
comtes qui exploitent leurs justiciables : « Le char
a leur tolent et le pel — Si com li leus fist de l'aignel ^ o
1. G. Paris, La Littérature française au moyen âge, § 79, pp. 117,
118. Il n'est pas douteux que ces fables n'aient été au moyen âge
débitées par les jongleurs : « Et trois mil chevalier sont sa fors au
perron... — Qui esgardent le gieu des ours et des lions —Et font ces
fables dire et escouter chançons. » {Aye d'Avignon^ v. 2685 et ss.) —
2. « Autres! est du mal seignur. — Se povres hum li fet honur — E
puis demant le guerredun, — Ja n'en aura se maugré nun. — Por tant
qu'il soit en sa baillie, — Mercier le deit de la vie. » — 3. Cf. la belle
moralité du Goq et de la Perle ; « Ainsi, est- jl de mainte gent, —
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 87
Devant des auditeurs plébéiens, de telles '« sorties »
devaient réussir, mais non pas aux châteaux où sans
doute on ne les risquait point. En revanche, Ton
s'amusait, nobles et vilains, à entendre la fable (très
moderne celle-là) du « prestre qui mist un leu à
lettre ». Il s'agit d'un bon prouvaire qui s'évertue à
apprendre l'alphabet à un loup, et lui demande d'as-
sembler des lettres pour en faire un mot. « Respont
li leus : « Aignely aignel. » Et de rire.
Les fables nous conduisent tout naturellement aux
fableaux *, et cependant l'esprit des deux genres n'est
pas toujours le même. Il y a bien, dans les unes comme
dans les autres, un caractère frondeur et bourgeois;
mais c'est tout, et les fables sont rarement obscènes et
impies, comme le sont tant de fableaux. Ces fableaux
nous ont fait bien du mal, et les jongleurs qui les ont
colportés par toute la France ont empoisonné des mil-
liers d'âmes. Le poison, je le veux bien, était délicat
et subtil : il n'en était que plus dangereux. En plein
règne de l'Eglise, en plein triomphe des idées chré-
tiennes, au temps même où saint Thomas d'Aquin
est en chaire et où saint Louis porte couronne, les
auteurs des fableaux se montrent résolument scep-
tiques, et, pour employer ici le seul mot qui rende
bien notre pensée, vraiment voltairiens. C'est le même
rictus, c'est le même mauvais rire, et il n'est pas jus-
qu'à la forme delà plaisanterie qui ne soit à peu près
la même. On en pourra juger par le récit que nous
Se tout ne va à leur talent — Corne du coc et de la gemme... — Bien
voi honur noient ne prisent; — Le pis prendent, le mix mesprisent. »
1. "La plupart des fableaux ont une origine orientale, indienne
Ces contes ont pénétré en Europe par ^deux intermédiaires princi-
paux, Byzance et les Arabes... Ils proviennent de la transmission
orale, et non des livres... Quelques-uns aussi sont sortis de Tinven-
tion même des auteurs.» (G.Paris, 1. c. §73; pp. 111-112.) Telles sont,
on peut le dire, les dernières données de Térudition.
1 PART. LIVR. 11.
CHAP. XIX.
r PART. LIVR. I
CHAP. XIX.
88 ].ES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
prendrons ici pour type, et qui certes n'est pas des
plus scandaleux : Li vilains qui conquiert Paradis par
plaît, . . Un vilain meurt et se présente un j our à la porte
du ciel d'où il est insolemment repoussé par saint
Pierre : « Nos n'avons cure de vilain, — Quar vilains
« n'a riens en cestestre. » Ces deux vers, à eux seuls,
constituent une infamie, et l'auteur de notre fableau
aurait été bien embarrassé si on l'avait mis en de-
meure de citer un texte, un seul texte de l'Évangile,
des Conciles, des Pères, et même des sermonnaires
de son temps, où l'on ait seulement donné à entendre
que les vilains ne sont pas reçus au ciel. On sait assez,
au contraire, quel accueil leur a promis le Christ et
de quelle voix il leur dit : « Entrez, » Mais le poète du
xiii° siècle (est-ce un poète) n'est pas embarrassé
pour si peu, et malmène successivement tous les Saints
qui ferment à son héros les portes célestes : « Vous,
« saint Pierre, dit le vilain, vous oubliez que vous
(( avez renié trois fois Notre-Seigneur : mult fu petite
(( vostre foiz, » Saint Pierre baisse la tête, et appelle
saint Thomas à son aide : « N'est-ce pas vous, dit le
(( vilain, qui avez refusé de croire aux plaies divines
« et les avez voulu toucher de votre main? Fols i
a fustes et mescreanz, » C'est au tour de saint Tho-
mas de « baisser le col », et il cède la place à
saint Paul qui crie au vilain d'une voix dure : « Wide
a Paradis, vilains faus, » Mais notre homme ne se
déconcerte pas : « Je connais votre vie, dit-il, et c'est
« vous qui avez fait lapider saint Etienne. » La cause
du vilain est alors portée devant Dieu lui-même, qui
donne sur le champ la parole à l'accusé, et celui-ci s'en
sert comme un véritable avocat, et des plus retors :
(( Je ne vous ai jamais renié, comme saint Pierre;
(( je n'ai jamais douté de vous, comme saint Tho-
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 89
a mas, et n'ai pas été, comme saint Paul, la cause ^ i^art. uyr. u.
' i- ' ' CHAP. XIX.
« de la mort d'un homme. » L'exorde est, comme —
on le Yoit, aussi subtil que méchant ; mais que dire
de la suite où éclate un orgueil qu'aucun chrétien,
digne de ce nom, n'a jamais étalé et n'étalera jamais
devant le tribunal céleste : « Tant que j'ai vécu,
« j'ai mené une vie toute pure; aux pauvres j'ai
« donné de mon pain, je les ai logés matin et
« soir, je les ai chauffés à mon feu, je les ai
« gardés jusqu'à leur mort et ai porté leur corps en
« sainte église ; je ne les ai jamais laissés manquer de
« braie ou de chemise. Je me suis confessé enfin, et
« ai reçu dignement votre saint corps. » Ainsi parle
le vilain, et que pensez-vous que Dieu lui réponde?
« Qu'il a mérité le ciel par tant de vertus, et qu'il
peut s'asseoir parmi les élus » ?Non pas : la conclusion
du fableau est tout autre : « Tu as bien mérité le
Paradis, dit Dieu, par la façon dont tu viens de plai-
der. Tu as été en bonne école — Et sais bien conter ta
parole *. » Puis, l'auteur condense en un vers toute la
moralité de son fableau : Miex valt engien que ne fait
force. On ne sait vraiment ce qu'il y a de plus perfide
et de plus abominable dans cet horrible petit conte qui
est loin d'être sot et dut avoir un grand succès. Tout
nous y révolte : la calomnie, Finexcusable calomnie,
qui consiste à représenter les pauvres gens d'ici-bas
comme fatalement exclus du ciel ; l'excitation perfide
à la haine de l'Église et des clercs ; l'insulte grossière
jetée aux plus grands saints; saint Paul, ce géant, odieu-
sement caricaturé par une sorte d'avocat sans ver-
gogne ; la complaisance bavarde avec laquelle notre
plaideur expose « la pureté de sa vie » ; mais surtout
1. Li vilains qui conquist Paradis par plaît, Méon, IV, pp. 114-119.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
90 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
la moralité de toute l'œuvre, qui donne le premier
rang dans le monde à l'habileté, à l'avocasserie, à la
rouerie du verbe. Encore un coup, ce fableau n'est
pas des plus mauvais : on peut par là juger des
autres.
Les jongleurs qu'on appelait spécialement les con-
teors * vont peut-être nous faire oublier les fableors,
leurs confrères. Cela dépend de leurs contes, et il est
certain qu'il y en a eu de détestables, comme il y en
a eu de pieux et d'excellents ^ Je n'ose me persuader
que ces derniers aient été les plus nombreux ; mais
j'espère que les conteors chrétiens ont eu quelque ac-
cueil auprès des honnêtes femmes, et même de leurs
maris. J'ose même croire que, parmi ces contes édi-
fiants, ceux de Gautier de Coincy ont emporté le prix.
Je suis tout franchement un admirateur de ce Gau-
tier, qui était un homme de cœur, d'indignation et
1. « Cil jugleor ont assez vielé; — Li conteor ont maint conte conté. »
{Moniage Renoart, p. 368, f» 263.) — « Après mengier vielent et can-
tent cil jogler, — Maint noble conteor peiissiés trover. » (Enfances
Godefroi, v. 1738) etc.) — 2. Deux des plus beaux sont, à coup sur,
la Segretaine et le Chevalier au harizel. La Segretaine est l'histoire
d'une nonne qui déserte un jour son couvent et se jette dans
les vanités du siècle. Dégoûtée de ces fausses joies, elle revient
à son monastère et y trouve la Vierge Marie qui a pris son visage
et a rempli pour elle, durant plusieurs années, les humbles fonctions
de sacristaine. = La donnée du Chevalier au harizel est encore plus
touchante. Un chevalier, qui a mené une vie mauvaise, se confesse
un jour à un ermite et lui fait le récit de tous ses crimes. A cet aveu,
il ne manque qu'un élément, mais le plus important de tous : la con-
trition. L'ermite, qui s'en est aisément convaincu, donne à ce pécheur
peu repentant une pénitence qui est en apparence insuffisante et déri-
soire : « Vous n'aurez, lui dit-il, qu'à remplir d'eau ce petit baril. » Le
chevalier se moque du prêtre, mais c'est en vain qu'il essaie d'accomplir
sa trop facile pénitence : les ruisseaux, les rivières, les fleuves, la mer
elle-même s'enfuient devant lui, et le petit baril n'est rempli que le
jour où le chevalier, enfin clairvoyant et converti, y laisse tomber la
première larme d'un véritable repentir (Méon, I, p. 208). Avec de tels-
contes, avec le Tomheor Nostre Dame, que nous raconterons plus loin
et plusieurs récits de Gautier de Coincy, on ferait un livre charmant,
mais ti'op court, qu'on pourrait intituler : Les fableaux honnêtes.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 91
d'esprit, et qui a gentiment flagellé les vices et les tra-
vers de son temps. Le genre, d'ailleurs, me plaît par -
lui-même, et je conçois tout le plaisir qu'éprouvaient
les auditeurs du xiif siècle (un peu plus antisémites
que de raison), lorsqu'ils entendaient le conte inti-
tulé : « Le petit juif de Bourges »... Donc, il y avait à
Bourges un juif qui eut un fils, un juitel, et cet enfant,
mult plus bel de tous les autres Juitiaus, se plaisait vi-
vement à la compagnie des petits clercs, des derçons
de la cité. Son père avait beau lui battre la char qu'il
avoit tendre et mole : il retournait obstinément à l'école
et au moutier. Une image de la Vierge l'avait surtout
charmé : Aine mes ne vit chose tant bêle, et il l'aimait
dans son cœur. Certain jour de fête, les clerçons
communièrent dans le moutier : le juitel, fort inno-
cemment, fit comme eux et, plus naïvement encore,
le dit à son père. Or celui-ci était verrier et, tout juif
qu^l était, travaillait peut-être aux vitraux de la
cathédrale. Il entra en rage, saisit l'enfant par les che-
veux et le jeta dans la fournaise béante, dans la four-
naise chauffée à blanc. C'est alors qu'il se fit un
grand miracle : dans l'horrible brasier tout ardent,
Celle que le petit juif aimait tant à regarder au mou-
tier, la belle Dame entra soudain, rafraîchissante
et douce. La mère de Dieu endormit l'enfant, le
couvrit d'une touaille et éteignit si bien les ardeurs
du feu qu'on trouva l'innocent étendu sur cette cou-
che de braise com s'il geûst en un biau lit. Je ne
pense pas qu'un tel récit ait été de nature à apaiser
les rages de nos pères contre les juifs; mais, en lui-
même, il est charmant, et tous les auditeurs, en
l'écoutant, devaient être aussi émus que les gens de
Bourges eux-mêmes, quand ils virent sommeiller
tranquillement, au milieu du four, le pauvre petit
I PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
1 PART. LIVR. IJ.
CHAP. XIX.
92 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
juif sauvé par la Vierge : De pitié tuit et toutes
pleurent K
Les chants D'autres jongleurs se consacraient plus spéciale-
is oriques. ^^^^^ ^^^ ^^ actualltés », et leurs chants, par là même,
avaient un caractère plus historique. La mort de saint
Thomas Becket (s'il faut prendre un exemple décisif)
provoqua, non seulement dans l'Angleterre, mais dans
toute la chrétienté indignée, un dégagement de poésie
vraiment extraordinaire. De même qu'on avait dit
jadis, en parlant des présages qui annoncèrent au
monde bouleversé la mort du neveu de Charlemagne :
« C'est la grande douleur pour la mort de Roland »,
de même, et plus justement peut-être, on put s'écrier
au xif siècle, devant les manifestations de l'indigna-
tion et de la tristesse universelles : « C'est la grande
douleur pour la mort de l'Archevêque ^ » Les jon-
gleurs, qui n'étaient pas tous anticléricaux, se firent
sans doute, en cette conjoncture, l'écho de l'opinion
publique, et ce ne fut point un cas isolé. Il faut se les
représenter un peu comme des colporteurs de nouvelles
politiques, et parfois, disons le mot, comme de véri-
tables journalistes. Ils étaient «la presse». On ne peut
vraiment pas supposer qu'ils n'aient pris aucune part
à la diffusion de ce libelle poétique, de ce pamphlet
contre le roi d'Angleterre, qui « parut » en 121 4 ; de la
Complainte de Jérusalem, vers 1223; du chant sur
la mort de Simon de Montfort : « Ore est ocys, la
fleur de pris » , et de ces couplets enthousiastes à
l'honneur des rois de France qui commençaient
par ce vers fougueux : « Honni soit le roi d'Angle-
1. Gautier de Coincy, éd. Poquet, p. 282 et ss. Il existe plusieurs
rédactions de ce joli conte. — 2. V. les Complaintes en l'honneur de
saint Thomas de Cantorbéry, éditées par Fr. Michel, au tome III (p.
461) des Chroniques des ducs de Normandie.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 93
terre ^ » On ne connaîtrait pas complètement nos
jongleurs , si Ton ne se les figurait pas un peu
comme une manière de commis-voyageurs pour la
politique, et ce n'est certes pas Télément le moins
intéressant de leur physionomie si complexe et si
variée.
I PART. 1,1 VR. 11.
CHAP. XIX.
romans
de la
Table ronde
et
romans
d'aventures.
Jusqu'ici, nous n'avons eu affaire qu'à des chants Romans
brefs, dont l'interprétation était rapide et saccadée, deianuquité
A A romans
C'est qu'en effet nous ne sommes pas encore arrivés
au degré culminant de la hiérarchie des jongleurs,
à ceux qui étaient vraiment constitués en dignité, à
ceux qui chantaient les longs poèmes « de France,
c( deBretaigne et de Rome la grant ». Enfin, nous y
voici , et nous ferons, si vous le voulez bien, quelque
halte auprès d'eux. Un d'eux exploite la légende
d'Alexandre et de ses enfances : a Quand l'enfant fut
(c venu au palais, il descendit à pied de son palefroi,
« et tout son baronnage alla au-devant de lui. Il y a
<( là plus de cinq cents barons qui sont tout blancs, et
(( plus de cinq cents autres qui sont des jouvenceaux
(( chevelus : « Voilà, voilà notre roi », s'écrient-ils
« en le saluant; mais Alexandre s'irrite contre ces
(( paroles : « J'en atteste Dieu et les soes vertuz;
c( celui-là ne sera pas mon ami, qui m'appellera roi.
(( Pourquoi m'appeler roi, quand mon doigt suffirait
(c à couvrir tout ce que je possède de terres l »
1. Sur tous ces chants historiques, v. Histoire littéraire^ XXIII,
pp. 384, 412-423, etc. — 2. Alexandre, rédaction en vers décasyllabi-
ques (Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française
du moyen âge, I, p. 125.)=I1 convient de remarquer qu'il y eut une réac-
tion contre les sujets de poèmes empruntés à l'antiquité, et c'est ce
quon peut notamment constater dans ce « Récit en vers français de
la première croisade fondé sur Baudri de Bourg-ueil » auquel P. Meyer
a consacré deux articles de Id^Romania (1876, p. 1 et 1877, p. 489) : « Or
comence chanson sor autres esmerée : — Car celé de Eneas, ne celé de
Lavinée, — De Troie, ne de Thebes qui moult est renomée, — Neis de
1 PART. LIVR.
CHAP. XIX.
94 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
D'autres jongleurs, plus nombreux ceux-là, plus re-
cherchés et tout à fait à la mode, vulgarisent les fictions
d'origine bretonne, les aventures un peu monotones
de ces chevaliers errants qui vivent trop volontiers dans
le commerce des fées, les amours nomades, les afféte-
ries, les langueurs et les fadeurs de ces romans de la
Table ronde qui ont un jour envahi, pour notre mal-
heur, jusqu'à nos vieilles chansons de geste ^ « Ecoutez,
(( écoutez, disent-ils, il n'y a pas un mot de vilenie dans
(( tout notre poème ; ainz est contes de cortoisie^ — et de
« beaux moz et de plaisanz ^ » C'est d'ailleurs, un peu
Aliscandre qui mult bien est rimée — Ne valent vers cestui que [fins] or
vers plumbée. » (Oxford, Bodléienne, fonds Hatton 77, pages 300, 301 ;
Archives de l'Orient latin, II, 1883, Documents, p. 475.) Cf. un texte
encore plus important dans la chanson de Boon de Nanteuil, laquelle
est du commencement du xiii^ siècle : « Or sunt nostre mestier moût
forment décliné — Et chantent d'Apoloine, et deP biel Tenebré, — DeP
viel Antiocus, de Porus et d'Otré, — Et de P roi Alexandre et de P preu
Tholomé. » (P. Meyer, Romania, 1884, p. 18.)
1. 11 n'y a rien de si clair ni de si complet en sa brièveté, ni qui soit
surtout plus au courant de la science, que les pages consacrées aux
Romans bretons par G. Paris en sa Littérature française au moyen âçfe
(chap. IV, § 53 et ss.; p, 86 et ss.). Cf. dans notre première édition lé
chapitre intitulé : Lutte contre les ro^nans de la Table ronde : deux écoles
poétiques en présence, que nous n'avons même pas songé à reproduire
en cette seconde édition, à cause de son absolue insuffisance, mais où
Pon trouvera un certain nombre de textes intéressants qui constatent
Pinfluence exercée par le cycle de la Table ronde sur nos chansons de
geste elles-mêmes (pp. 338 et ss.). 11 est un texte de Pierre de Blois,
beaucoup moins connu et qui, plus éloquemment que tous les autres,
atteste cette regrettable popularité des nouveaux romans : « De Arturo
et Gaugano et Tristanno fabulosa qusedam referunt histriones, quorum
auditu concutiuntur ad compassionem audientium corda et usque ad
lacrymas compunguntur... Qui compateris Deo, compateris et Arturo.
Ideoque utrasque lacrymas pariter perdis, si non diligis Deum. »
{De confessione, Patrologie de Migne, CGVII, col. 1088.) — 2. Me-
raugis de Portlesguez, éd. Michelant, p. 2. = Le succès de tous
ces romans fut certainement considérable ; et c'est ce que nous avions
ailleurs essayé de mettre en lumière : « A peine introduits dans la
société française, les romans de la Table-Ronde y conquirent une
vogue universelle. Ils eurent pour eux, à n'en pas douter, le suffrage
des femmes. Les vieux trouvères s'étaient peu souciés de Pélément
féminin : de temps à autre, apparaissait en ces anciens poèmes une
jeune fille ou une femme qui n'y jouait pas toujours un rôle fort
glorieux. Les jeunes filles y faisaient aux jeunes hommes des avances
brutales, les princesses sarrazines trahissaient pour un amant chrétien
CHAP. XIX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 95
partout, la même histoire. . . Artiis tient sa cour à Caer- ^ ™:^ liv« h.
léon ou ailleurs ; un chevalier inconnu se présentes ou-
dain devant lui, jette aux hôtes du roi un audacieux
défi et, durant plusieurs milliers de vers, poursuit
quelque dame, souvent inconnue, de château en châ-
teau, de duel en duel, de fièvre en fièvre, d'aventure
en aventure. Ces aimables, ces trop aimables jon-
gleurs de la Table ronde, ils nous ont été presque
aussi funestes que les conteurs de fableaux; ils nous
ont imprégnés de je ne sais quelle mauvaise mélan-
colie; ils ont été jadis ce que les lakistes ont été de
nos jours; ils nous ont amollis et efféminés. Et vivent
nos vieux chanteurs de geste!
C'est par eux, c'est par ces chanteurs presque augus- Les jongieresses.
tes, que nous sommes amenés à terminer cette longue
nomenclature de toutes les espèces et variétés de jon-
gleurs; mais, pour leur faire décidément la place nette,
il faut, une dernière fois, déblayer le terrain. A côté
des jongleurs et ménestrels, il y avait les jongleresses
ou ménestrelles, dont nous n'avons pas encore parlé,
leur pays, leur famille et leur foi avec une rapidité scandaleuse; les
iemmes étaient brutalement adultères. Puis, c'étaient d'éternels combats
et d'éternels coups de lance qui n'avaient rien ni de varié ni de galant. La
nouvelle école, celle des Romans bretons, se proposa de plaire à ceux
qu'ennuyait l'antique poésie, surtout aux femmes. Les trouvères nou-
veaux mirent à profit tous les éléments de civilisation délicate, tous les
raffinements récemment introduits dans le monde du xiie siècle. Ils
connurent la nuance et pratiquèrent la galanterie. De là, leur succès.
Puis, leurs fictions étaient toutes neuves : en apparence du moins
elles n'avaient jamais servi : et quelle joie que celle de lire du nou-
veau! Les primeurs littéraires sont avidement recherchées, surtout aux
époques où elles n'abondent point. Dans les nouveaux romans les
descriptions pullulaient,et,durantles siècles qui ne sont plus primitifs
on adore les descriptions. Telles furent en partie les causes de ce succès
du nouveau cycle. On se disputa dans les châteaux la joie de posséder
les jongleurs qui chantaient les nouveaux romans: les vieux jongleurs
turent laissés dans l'ombre, ou même tout à fait abandonnés. Ils repré-
sentaient une sorte d'ancien régime, dont l'ennui avait fait justice. »
(F^ éd. des Epopées, tome I, pp. 336, 337.)
I. PART. LIVR. Il,
CHAP. XIX.
96 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
et qui se divisaient en autant de groupes que les
jongleurs eux-mêmes. Les choses ne se passent pas
alors autrement que de nos jours. Dans toutes les
troupes de saltimbanques, il y a des danseuses ^ qui
marchent sur la tête et se trémoussent au son de la
gigue ou d'autres instruments ; des sauteuses de corde ;
des tomberesses qui font la culbute, des pantomimes
et des Joeresses de bateaux qui exécutent des tours de
gobelets ^ Les musiciennes ne foisonnent guères
moins, et nous rencontrons alors sur toutes les routes
des « menestrelles de yielle » ou des vieller esses ^
Même, il y a de ces malheureuses qui ne craignent
pas de souffler dans une trompette, et qu'on nomme
des busineresses ^. Ce sont les chanteresses ^ qui sont
ici le plus dignes de notre attention, et il y en a pour
tous les genres, depuis la romance et la pastourelle
jusqu'aux chansons de geste inclusivement. Quelle que
fût, d'ailleurs, leur « spécialité », ces menestrières
ne portaient pas le costume de toutle monde. Sanspar-
1er des couleurs plus ou moins voyantes de leur ajus-
1. V. parmi les miniatures du ms. de la Bibl. nat. lat. 14284 (fo 6
l'o, 9 yo, 58 v») des jongleresses qui dansent, et d'autres (fo 63 r») qui
jouent leur rôle dans une pantomime. Cf. le chapiteau de Saint-
Georges de Boscherville au xii^ siècle, où Ton voit une jongleresse
marchant sur la tête, etc. (Schultz, 1. c. l^-^ éd., p. 430.) — 2. Don à
une « joeresse de bateaux » {Mahaut^ comtesse d'Artois, p. 111). —
3. Remission pour Jehanne de Crotot, menestrelle de vielle, accu-
sée d'avoir ensorcelé et envoûté Pierre Coquel , clerc du bailli
d'Amiens. (Arch. nat.. Trésor des Chartes, JJ, 68, n» 287, fo 444 r». —
Acte de septembre 1347.) La dite Jeanne est aussi appelée vileresse. —
Cf., dans le ms. de la Bibl. nat. 14284, précédemment cité, les minia-
tures représentant des jongleresses jouant de la vielle, (f^ 5 v^;
34 ro, etc.) — 4. « Tubicina, busineresse. » Catholicon, cité dans le
Glossaire de F. Godefroy. — 5. « A deus chanteresses de Paris qui
avoient chanté devant Monseigneur... » — « A une menestrière qui
avoit chanté devant Monseigneur... »— «A plusieurs cTian^ere^^e^ de
Paris, » etc.. « A plusieurs chanteurs et chanteresses^ » etc., etc. (Man-
dements des ducs de Bourgogne, des 19 déc. 1375; 6 mai 1377; 13
déc. 1378 : Archives de la Côte-d'Or, B, 1445, f» 93 r»; 1451, f» 88 v^;
1454, fo 80 ro et 82 v.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 97
tement, elles posaient sur leur tête une sorte de
bourrelet et laissaient flotter leurs cheveux sur leurs
épaules K Les vielleresses pendaient leurs vielles à
leur cou, et les chanteuses elles-mêmes ne se refu-
saient pas d'ajouter à leur toilette des clochettes ou
des grelots. Ajoutez à cela des noms charmants comme
Aiglentine ^ et Gracieuse % et représentez-vous au
naturel ces pauvres créatures qui se traînaient sur
tous les chemins et ne mangeaient pas tous les jours.
Tout ce monde étrange dansait, sautait, musiquait,
chantait et dormait pêle-mêle. On peut deviner leurs
mœurs, et l'Église ne leur a pas, à travers les siècles,
ménagé ses condamnations, ni ses anathèmes. Hinc-
mar, en un texte qui a été reproduit vingt fois, interdit
à ses prêtres les rires grossiers, les chants frivoles et,
en particulier, les turpia joca cum urso et tornatrici-
bus ^. Gautier d'Orléans fait à son clergé, sous une
forme à peine différente, une recommandation ana-
logue : « Si des prêtres, dit-il, sont invités à un repas
d'anniversaire, qu'ils restent toujours purs et sobres;
qu'ils se défendent des conversations effrontées et se
mettent en garde contre les nisticœ cantilenœ. Mais,
surtout, qu'ils ne permettent pas aux danseuses de se
1. V. le ms. de laBibl.nat. lat. 14284, aux pages citées plus haut (p. 96,
note 1), et le ms. allemand de la même Bibliothèque 32, P 312, r», etc.
Cf. le passage suivant du joli Roman de Galerent^ (éd. Boucherie,
Montpellier, 1888, pp. 180, 181) : « Ainçoys que voisent au mostier, —
Vouldra servir de son mestier — Fresne, car faire li convient... — Sa
harpe prent à une main — Que Rose lues li a rendue. — Fresne à son
cou l'a pendue. — S'a l'oreillier à son pis mis... — Fresne qui de
chanter se peine — Les doiz en la harpe pourmaine. — Si va herpant
tant doulcement — Que li ménestrel erraument — Mettent leur ins-
trument derrière. » Il s'agit ici d'un travestissement en jongleresse.—
2. « A Aiglantine la menesterelle et à sa compagne qui ont chanté
davant Monseigneur... » (Mandement du duc de Bourgogne, du 31 mai
1376. Archives de la Côte-d'Or, B. 1451, fo 71, r» et v«.) — 3. « A Gra-
cieuse d'Espaigne, menesterelle de la Reyne »... (Compte de 1409, cité
par F. Godefroy.) — 4. Hincmar, in Capitulis ad presbyteros dioce-
sis suse, anno 852: cap. xiv. (Labbe, Concilia, VIII, p. 571.)
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
CHAP. XIX.
98 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LiYR. II. livrer devant eux à leurs exercices honteux, à la
façon de la fille d'Hérodiade K » Les sermonnaires ne
sont pas moins sévères, et ceux du xiii' siècle, notam-
ment, donnent à leur sévérité la forme saisissante
de Fanecdote ou de la comparaison. On en peut
dire autant pour les compilateurs de ces « Recueils
d'exemples » qui servaient aux prédicateurs : « De
même, dit l'un d'eux, que l'oiseleur se sert d'un
oiseau apprivoisé pour attirer les autres oiseaux
par ses battements d'ailes et par ses chants; de
même le Diable se sert des jongleresses, et en parti-
culier de celles qui savent des chansons, pour atti-
rer les autres âmes et pour les perdre ^. » C'est contre
les chanteuses, en effet, encore plus que contre les
écuyères (car vous ne doutez pas qu'il n'y eût alors
des écuyères) ^ c'est, dis-je, contre les chanteuses
que les prédicateurs se montrent fort légitimement
le plus irrités : « Les cantatrices, disent-ils, sont
vraiment les chapelaines du Diable. Elles portent
des clochettes, sicut vacca ejus^ quant cum audit,
scit se non amisisse vaccam suam ^. » Tout cela, sans
1. « Walterii Aurelianensis capitula, cap. xvii : « Si quando autem
in cujuslibet anniversario ad prandium presbyteri invitantur, cum
omni pudicitia et sobrietate a procaci loquacitate et rusticis cantile-
nis caveant. Nec saltatrices in modum filise Herodiadis coram se tur-
pes facere ludos permittant. » (Labbe. Concilia, VIII, col. 640.) Gautier
était évoque d'Orléans dans la seconde moitié du ix^ siècle. —
2. Bibl. nat. lat. 16515, xiii^ siècle : « Item, sicut auceps ponit in
laqueo vel rethe aviculam unam doctam quse volitando alas quasi
libéra extendat et cantet : sic Dyabolus aliquam joculatricem qu;B
sciât cantiones ad choreas adducit, ut alias secumtrahat » (f« 204, v^).
— 3. « Intravit qusedam mulier, ornata liistrionali habitu, equum bonum
insidens histrionaliter phaleratum, quse mensas more histrionum cir-
cuivit, et tandem ad régis mensam per gradus ascendit, et quam-
dam litteram coram rege posuit, et, retracto frseno, salutatis ubique
discumbentibus, prout venerat, inde recessit. » (Thomas "Walsin-
gham, xv« siècle : Historia brevis^ dans les Anglica, de Camden,
1603, p. 109; cité par Percy: An essay on the ancient english minstrels,
en tête des Relies of aneient english poetry, London^ 1777, t. I, p. Lxx.)
— 4. « Cantatrix capellana est Dyaboli. » (Bibl. nat. lat. 16551.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 99
doute, était peu fin, et à l'emporte pièce, mais laissait
son empreinte. Les auditeurs des sermonnaires se
laissèrent plus d'une fois conyaincre par ces rudes
et pittoresques admonestations, et Ton vit les rois
eux-mêmes fulminer contre les jongleresses des or-
donnances que Ton trouverait naïves aujourd'hui,
et qui étaient alors nécessaires et sages*. Au reste,
il est des textes plus importants encore et tout à
fait décisifs : ce sont les Pénitentiels. Dans ces
œuvres de casuistique, on traite, entre autres pro-
blèmes plus ou moins épineux, la question de sa-
voir si la femme est strictement tenue à suivre
son mari, lorsque celui-ci se propose de voyager
en des pays très éloignés : il va sans dire que nos
casuistes, fort bien inspirés, n'hésitent pas à se pro-
noncer pour l'affirmative. Mais tout aussitôt ils se
posent à eux-mêmes une objection : « Et les fem-
mes des jongleurs, qu'en faites-vous? Sont-elles,
oui ou non, forcées de suivre leurs maris sur tous
les chemins, dans les tavernes, dans les maisons de
jeu, partout? » La réponse est des plus catégoriques :
(( Non, elles ne sont pas forcées de suivre leurs
maris dans une vie aussi déshonnête et honteuse :
Si velït uxor illa honeste vivere et vir inhoneste,
non tenetur eum sequi ^. » Pour qui connaît le
1. Tel fut Jacme 1er, le Conquérant, qui, dans son Ordonnance de
1234, défendit aux dames nobles « de partager leur table ou leur lit avec
une jongleresse et de lui donner un baiser ». (Ch. de Tourtoulon,
Jacme Je^*, le Conquérant, 2^ partie, p. 159.) —2. Le texte mérite d'être
cité in extenso : « Item solet quseri in plurimis casibus utrum mulier
teneatur sequi virum suum in remotas regiones... Si igiturjoculator vel
hystrio habuerit uxorem et [prse]ceperit eam esse vagam et cum eo
sequi aléas et tabernas;si ipsa tenetur eum sequi, quia forte habetres
suas et familiares et parentes, et sufficit igitur ad victum de artiflcio
manuum suarum,et timet igiturimminereturpitudinemin vagoitinere;
rursus autem formidat virum suum fornicaturum si ipsa eum non
sequatur; — ad hoc, quod nullatenus tenetur sequi virum suum ad
1 PART. LIYR. II.
CHAP. XIX.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
100 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
prix que l'Église attache à tout ce qui peut compro-
mettre l'unité dans le mariage, une telle décision est
capitale, et ce n'est pas nous qui condamnerons
l'Église.
Voici donc les jongleresses jugées et bien jugées,
et, d'autre part, nous laissons aux jongleurs eux-
mêmes le soin de flétrir comme il convient les « faux
ménestrels » qui gâtaient le métier et leur fai-
saient parfois une concurrence redoutable *. Ces faus
menestrïers ne méritent pas de constituer une es-
pèce, un groupe à part. Nous les abandonnons à leur
sort.
Il ne reste donc plus devant nous que les
chanteurs de geste qui doivent être considérés
comme le degré supérieur, le sommet de notre
longue ascension. En voici un qui précisément,
vitam turpem et inhonestam; unde, si velit honeste vivere et vir inho-
neste et circuire vicos et villas, non tenetur eum sequi. » {De Pœni-
tentia, Bibl. nat. lat. 16419, f» 93.)
1. Les plaintes contre les faus menestriers abondent dans nos textes :
«Si doi amer lesmenestreus — Qui aiment honnour et franchise;— En
cens est courtoisie asise ; — Les faux menestreus doi fuïr. » {Dit de la
lampe, cité par H. Lavoix, 1. c. pp. 372, 373.) Ces « faus menestreus »
étaient probablement les saltimbanques, les joueurs de gobelets, les
tahoureurs dont nous avons parlé, et peut-être aussi les a^nciens g oliardi
et les diseurs de grosses farces. En Angleterre, il y eut une vraie crise
dans la vie de la jonglerie. Des ouvriers et des paysans, voyant com-
bien ce commerce était lucratif, s'improvisèrent ménestrels, voire
ménestrels du Roi et portant sa « livrée ». Les vrais jongleurs se
plaignirent et le Roi accueillit leurs plaintes. C'était sous Edouard IV,
en 1469 : « Ministrallorum nostrorum accepimus qualiter nonnulli,
rudes agricolse et artifices diversarum misterarum regnî nostri An-
glise, flnxerunt se fore ministrallos, quorum aliqui liberatam nos-
tram, eis minime datam,portarent;seipsos etiam fingentes esse minis-
trallos nostros proprios, cujus quidem liberatse ac dictse artis sive
occupationis ministrallorum colore, in diversis partibus regni nostri
prsedicti, grandes pecuniarum exactiones de ligeis nostris deceptive
colligunt, etc., etc. » (Rymer, t. II, p. 642; cité dans l'édition Didot de
du Gange, au mot Ministelli, t. IV, p. 414.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. iOl
en ce moment, commence un chant nouveau. Écou-
tons :
Anqui orrés assaut et mult ruiste meslée
Et canchon mult saintisme, tele ne fu cantée,
Si com la sainte Vile fut prisé et conquestée
Où li char Damledeu fu plaiée et navrée,
Et mise ens eV sépulcre et cochie et posée,
Et d'iluec au tiers jor si fu resuscitée.
Moult puet cil estre liés qui, par bone pensée.
Va baisier le Sépulcre outre la mer salée ^ î
Voilà ce que chantaient les jongleurs de geste, et
s'il y a dans l'épopée des autres peuples des poèmes
dont la forme soit plus achevée, il n'en est pas dont
le souffle soit plus puissant et la donnée plus haute.
Et ceux qui chantaient de tels vers ne sont certes
pas inférieurs aux rapsodes qui, sous le beau ciel bleu
de la Grèce, faisaient retentir les chants immortels
du grand Homère.
1. Jérusalem^ éd. Hippeau, v. 1793-1800.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XIX.
CHAPITRE XX
SUITE DU PRÉCÉDENT. — LA JOURNÉE, l'aNNÉE,
LA VIE d'un jongleur DE GESTE.
Le lever.
1 PART. LivR. II. C'est à l'auberge que le jongleur a passé sa nuit *,
CHAP. XX. t •! r , à 1 < .
et u a paye son ecot en chantant. Il eut volontiers
Gommenc^ement demandé l'hospitalité au curé, comme ses confrères
d'unTpnïieur. oscut cucore Ic faire en plus d'un pays chrétien, à
l'occasion des adoubements ou des mariages ; mais
l'Église a trouvé que ces relations d'un jour entre
jongleurs et prêtres n'étaient pas sans péril, et elle les
a sévèrement interdites ^. L'autre nuit, il avait été
hébergé à l'abbaye voisine ; mais il avait trouvé le lit
1. « Dans le Manuel de conversation appelé La manière de langage,
composé au xiv^ siècle par un anglais et qui a été publié par M. Paul
Meyer [Revue critique, t. X, p. 373), on voit que le voyageur de dis-
tinction pouvait, dans une auberge, se donner la joie d'écouter des
musiciens et de mêler au besoin sa voix à leur musique : «Doncques
viennent en présence du signeur les corneours et clarioners ov leurs
frestelles et clarions, et si comencent à corner et clarioner très
fort; et puis, le seignur ou ses escuiers se croulent, branlent, dancent,
houvent et chantent de beaux karoles sans cesser jusques à mienuit. »
(Jusserand,ia Fie nomac^e en Angleterre auxw^ siècle, p.21S.) Ce qu'on
dit ici des corneors peut parfaitement s'appliquer aux ménestrels de
bouche. — 2. «Cum... consuetudo videatur induci..., ut, cum laïci deco-
rantur cingulo militari seu nuptias contrahunt,joculatores et histriones
transmittunt ad clericos ut eis provideant prout et iidem laïci faciunt
inter se...: statuimus ut nullus clericorum nostrse provinci3e,quocunque
fungatur honore vel statu, a talibus joculatores et histriones trans-
misses habeat,seu provideataliquid propter victum,etiam transeundo.»
(Concilium Ravennate I, anno 1286; Muratori, Antiquitates Italicœ, II,
p. 848.) La défense n'était certainement pas générale.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 103
un peu dur et la chère un peu maigre : il n'y retour- ' '^^^^;^^'^^; "*
nera pas ^ 11 s'éveille. '
Son nom est des plus simples : on l'appelle Jean.
Il n'a pas voulu, étant chanteur de geste, suivre
l'exemple de ces jongleurs de balle qui se donnent
volontiers des noms ridicules, pour faire rire le bon
public. Plusieurs de ses amis n'ont pas été aussi fiers
que lui et se font appeler Maloiseau, Pelé ^ Quatre
œufs. Malappareillé, « A envis te voi » , Torne-en-fuie ^
Brisevoirre, Malebranche, Tranchecôte, Abatparoi,
Porte-hotte, Maïebôuche, Arrachecuer, Rongefoie ^,
sans parler de vingt autres noms qui sont quel-
quefois drôles. En Italie il y en a qui se font nom-
mer La Gazza, Malanotte, Maldecorpo, etc. ^ Tout
cela sent le boniment. « Jean » suffit et vaut
mieux.
Sa toilette n'a pas été de longue durée ; mais encore ^^^^^^^
1. « Exemplum de joculatore qui de portario cmdeli se laudavit
abbati ad monasterium,quoniam fuerat sibi largus et curialis,cumtamen
nihil sibi dedisset. Et fecit eum deponi de officie cum vituperio. »
(Bibl. nat., lat. 16515, xiiF siècle, fo 211 ¥«.) L'histoire est jolie, et sera
racontée ailleurs avec plus de détails. — 2. « Autrefois, nous autres
jongleurs, nous étions recherchés et aimés... Maintenant notre métier
est bien tombé. Il n'y a garçon, pourvu qu'il sache un morceau rimé et
qu'il ait la voix clairette... dont chacun ne dise : « Hé Dieu! comme il
en sait! Il en a plus appris en un an... que le vieux Maloiseau. » Un
peu plus loin il est question de Guillaume Dent-de-fer. » {Boon de
Nanteuil, poème du commencement du xiii^ siècle ; traduction de Paul
Ueyer.Romania, 1884, pp. 10 et 11. Cf. le texte, pp. 18 et 19.)— 3. Comp-
tes'de saint Louis publiés dans le t. XXI des Historiens de France (Cf.
Histoire littéraire, XXIIl, p. 90). —4. Les deus troveors rihauz, inséré
dans les Œuvres complètes de Rutebeuf, 2^ éd. d'Achille Jubinal, III,
pp. 10 et 11. Cf. le Bit des hiraus de Baudouin de Condé, éd. Scheler,
p. 163.— Voy. Freymond, 1. c. p. 25.— 5.«Hujusmodi si quidem ystriones
SIBI NOMiNA JOCOSA iMPONUNT, vcl quod por diversitatom nominum sint
magis famosi aut quod de suo nomine trahant materiam conjocandi,
aut audientes provocentur ad risum. Unde Vidoguerra, palatinus Tus-
cia3 comes, ex talium nominum interpretationibus multos joculatores
derisit. Unus quidem in vulgari taie nomen habebat quod litteraliter
« picam » significabat. Unde illun coegit ascendere in arborem ad vo-
landum. » (BuOnconpagno, L c, p. 164.) L'auteur cite, plus loin, les noms
de Malanotte, Maldecorpo, Abbas.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
104 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
a-t-il fallu y consacrer le temps nécessaire. Il ne se
maquille pas \ notre jongleur; mais il est et veut rester
glabre ^ comme les acteurs de nos jours. Quant à son
costume, il n'est ni aussi compliqué, ni aussi étince-
lant que celui de plusieurs de ses confrères en jon-
glerie. Ceux-ci portent une cotte qui est fendue par
devant et par derrière, avec une sorte de baudrier jy^r
les flans ^ Ils ruissellent de fausses pierres et de faux
or, et aiment les couleurs qui tranchent : ab titroque
latere divisis, item mixtis coloribus vestimenta varia-
bant ^; mais c'est là, comme on le voit, un costume de
saltimbanque et qui serait indigne d'un homme grave
qui s'est consacré à chanter uniquement l'histoire de
Charlemagne et de ses pairs. Lui, Jean, a revêtu une
simple cotte à capuchon, un surcot ou un manteau,
une chemise et des chausses ^ Il s'estime heureux de ce
1. Le texte déjà célèbre d'Etienne de Bourbon {Anecdotes histori-
ques, éd. Lecoy de la Marche, n» 279) se rapporte uniquement à Tusage
des masques : « Ad imitationem illorum joculatorumqui ferunt faciès
depictas quse dicuntur artificia gallice, cum quibus ludiint et homines
deludunt. » — 2. « Olim, circa millesimum incarnati Yerbi annum, cum
rex Robertus sibi reginam Constantiam accepisset, a partibus Occita-
nise cœperunt confluere...in Franciam atqueBurgundiam,ab Arvernia
et Aquitania, homines omni levitate vanissimi... a medio capitis
nudati, histrionum more barbis tonsi. » (Raoul Glaber, Duchesne,
Historias francorum scriptores, IV, 38.) « Cum ergo alterius modi adi-
tum [Baldulphus] non haberet, rasit capillos sucs et barbam cultum-
que JocuLATORis cum cythara fecit. Deinde, intra castra deambulans,
modulis quos in lyra componebat sese cytharistam exhibebat. » (Geof-
froy de Montmouth, Hist. lib. YII, cap. i, cité par Thomas Percy, An
essay on the ancient english minstrels, p. lviii, en tête des Relies of
ancient english poetry, London, 1775, t. I.) — 3. « Et Josiane pourpensa
un semblant. —Vint as estaus, si monte sor un banc... — Toute est fen-
due et derrier et devant — Et si fu chainte d'un baudré par les flans.—
D'un doit à autre i ot pierres samblans, — De l'or d'Arrabe cler et res-
plendissant. » (Bueves d'Hanstonne, Bibl. nat. fr. 12548, P 170.) —
4.L'auteur a soin de nous faire remarquer que c'est là ce qui caractérise
les jongleurs : « Quod proprie jocularium est. » (Johannes Signiensis
episcopus in Vita sancti JBeraldi, episcopi Marsorum. Cité par Du
Gange au mot Jocularis.) — 5. Bertrand II, comte de Forcalquier, se fit
représenter sur son sceau (1168), d'un côté en costume militaire, avec
le heaume, l'écu et le haubert; de l'autre, en costume de jongleur
avec une simple cotte, des chausses, une vielle et un archet. {Icoîio-
LES PROPAGATEURS DES CHANSOiNS DE GESTE. 105
costume qui est un peu austère, mais propre et digne,
et il n'est pas de ceux qui perdent aux dés jusqu'à
leurs vielles, jusqu'à leurs cottes, et restent souvent
« en leur chemise » sous les morsures de la bise ^
Ces différents costumes du jongleur (sauf le dernier)
sont plus d'une fois revêtus, dans nos vieux poèmes,
par des chevaliers et des dames qui ont besoin de ce
travestissement pour pénétrer dans un château ^ pour
faire connaître un événement encore secret, pour
préparer enfin le dénouement d'une chanson. Dans
ce féroce roman de Bueves d'Hanstonne qui se ter-
mine par un enterrement de femme vive et par l'écar-
tèlement d'un traître, l'héroïne, qui s'appelle Josiane,
se déguise un jour en jongleur, monte sur un banc au
milieu de la rue et, de sa voix la plus claire, s'écrie :
« Écoutez, chevaliers et sergents; écoutez, dames,
pucelles, enfants; — Écoutez un chant nouveau de
France : Çou est de Bueve un chevalier vaillant.,, » Et
elle se prend alors à chanter (avec quelle passion,
avec quelle furie!) l'histoire véritable de ce pauvre
Beuve dont le père a été assassiné par un traître et
graphie des sceaux et des huiles conservées dans la partie antérieure
à 1790 des Archives du Bépartemefit des Bouches-du-Rhône, par
L. Blancard. Planche xxiii, n^ 1.) = « Et ele flst faire cote et mantel
etcemisse et braies; si prist sa viele et ala vielant par le païs. » [Au-
cassin et Nicolette, Nouvelles en prose du xiH^ siècle, p. 302.)
1. « N'avoit pas sovent robe entière ; — Sovent estoit sans sa viele —
Et sans chauces et sans cotele, — Si que au vent et à la bise — Estoit
souvent en sa chemise. » {Saint Pierre et le jongleur, Méon, 1. c, III,
p. 282.) Il arrivait d'ailleurs que, sans être dissipateurs et joueurs, les
jongleurs n'étaient souvent que trop pauvrement vêtus. Lorsque, dans
Foulques Fitz Warin^ Jean de Rampaigne se déguise en jongleur,
« il se vesti asque povrement, et print sa maie ou sa jogelerie et un
grand bastoun à la main ». [Nouvelles en prose du xiv« siècle, p. 67.) —
2. « On était si habitué à voir les jongleurs [chez les seigneurs], que,
lorsqu'on songeait à pénétrer par ruse dans un château, le meilleur
stratagème consistait à se déguiser en jongleur. C'est ce que font
Horn et ses compagnons, » etc. (Jusserand, la Vie nomade, etc.,
p. 278.)
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
I PART. LIVR. Il
CHAP. XX.
106 LES PROPAGATEURS DES CIIANSOiNS DE GESTE.
dont la mère est une infâme K La scène est superbe
et ferait au théâtre un effet saisissant. Des épisodes
analogues, mais moins dramatiques, agrémentent
vingt autres récits, mais surtout ce chef-d'œuvre, com-
parable aux plus charmantes conceptions de l'Anti-
quité, Aiicassin et Nicolette ^ C'est un lieu commun.
La prière, Notrc iondeur est maintenant tout prêt à se mettre
les patrons, . .
le départ. ^^ routc. Qu'll ait oublié de « se déjeuner », je ne le
pense pas; mais je ne crois point le calomnier
en ajoutant qu'il n'a pas omis sa prière, et qu'il
a particulièrement invoqué ses deux patrons qui sont
aussi ceux de tous les jongleurs, saint Julien le pau-
vre et le comédien saint Genest. Saint Julien, qu'on
appelait aussi l'Hospitalier, était « le patron d'un
grand nombre d'hospices où l'on n'avait qu'à se pré-
senter, comme voyageur pauvre, pour être hébergé
pendant trois jours », et il convient d'ajouter que
« c'était une dévotion fort répandue, parmi les voya-
geurs embarrassés, de réciter un Pater en l'honneur
de saint Julien pour obtenir un bon gîte ^ ». Quant à
Genest, qui a inspiré à Rotrou une tragédie compara-
ble à Polyeucte, on sait que cet acteur à la mode (il
était contemporain de Dioclétien) s'était chargé de
ridiculiser les chrétiens en recevant sur la scène un
simulacre de baptême. « Or il arriva que, touché de
la grâce, Genest se proclama chrétien avec un accent
trop vrai pour ne pas frapper tout l'auditoire et qu'il
fut décapité pour cette même foi qu'il avait voulu
honnir ^. » Avouez que ce sont là, pour un jongleur.
I. Bibl. nat, fr. 12548, f» 170.— 2. Ed. Suchier, p. 39. — Freymond (1. c,
p. 15) a énuméré un certain nombre d'autres « déguisements en jon-
gleurs » dont on lit le récit dans nos vieux poèmes. Ces épisodes ne sont
pas sans offrir d'utiles éclaircissements sur le costume de nos chan-
teurs et musiciens ambulants. — 3. P. Cahier, Caractéristiques des
Saints, p. 125. — 4. Id,, ihid., p. 770.
I PART. L1VR. II.
CHAP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 107
deux nobles patrons. Y a-t-il rien de meilleur que
d'affirmer sa foi... et d'avoir un bon gîte?
Des patrons dans le ciel ne suffisaient pas au jon- Les lettres
gleur : il ne dédaignait pas ceux de la terre, recommandation
Dans un repli de son hrdier, il garde précieusement
des lettres de recommandation pour les seigneurs de
la région, pour ceux à tout le moins dont les châteaux
sont sur son chemin, et il arrange son itinéraire,
Fhabile homme, de telle sorte qu'il devra nécessaire-
ment passer par ces châteaux. Nous avons conservé
plusieurs de ces lïtterx commendatonœ dans les Summse
didaminis, dans les Formulaires du moyen âge, et rien
n'est plus curieux ni moins connu : « Salut et perpé-
tuel amour. Nous vous adressons le porteur des
présentes, jongleur éminent et qui a naguères assisté à
mes noces *. » Et l'autre de répondre : « Après avoir
pris connaissance de votre lettre et animé du désir
de vous être agréable, nous avons fait donner à votre
jongleur, de beaux et honorables vêtements, vesti-
menta prœdara ethonesta ^)) Ces rédacteurs de formu-
laires devaient être, ce semble, un peu jongleurs eux-
mêmes, et ces lettres, en vérité, font penser à je ne sais
quelleconnivence.il en est de plus pressantes encore et
qui sont ornées de préambules plus solennels : « Nous
avons reçu naguères, grâce à Dieu, Tordre de la che-
valerie, et avons dû, à cette occasion, donner aux jon-
gleurs bon salaire. Nous vous adressons aujourd'hui
1. « Deprecatio pro dono instrioni impendendo. Salutem et amoris
perpetui firmitatem. R. latorem presentium, egregium instrionem qui
nuper meis interfuit nuptiis, ubi suum officium exercuit eleganter, ad
vos cum magna confidentia destinamus , rogantes precibus, quibus
possumus, quatinus aliquid subgidium gracie specialis eidem impen-
dere debeatis. » [Summa dictaminis, Bibl. de T Arsenal, 854, f^ 242 v»,
xiii^ siècle.) — 2. « Salutem et paratum animum serviendi. Amicicie
vestre litteris intellectis, vestimenta prseclara et honesta R., instrioni
vestro, curavimus exhibere, in liiis et majoribus parati vestris desi-
deriis complacere. » {Ibid.
I PART. LIVR. II.
CHAI». XX.
108 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Raimond doctorem cmnalem, laudabilem atqiie notum.
Traitez -le curialiter^, » Ce dernier mot en disait
plus qu'il n'était gros. Curialiter : c'étaient toutes les
amabilités et tous les luxes de la courtoisie féodale.
Pour décider les seigneurs à ouvrir plus largement
leurs bourses, on employait volontiers d'autres argu-
ments, et qui étaient moins impersonnels : « Ce
jongleur vous fera connaître, il magnifiera votre
nom. » 0 vanité ^!
Entre tous ces formulaires, celui de Buoncompagno
n'est certes ni le moins varié, ni le moins « suggestif».
On commence par y invoquer le nom de Bernard de
Ventadour^, que l'on considère à lafois comme un poète
et un musicien incomparable ; mais notre rédacteur
ne s'attarde pas en ce prologue et comprend que le
meilleur moyen de recommander utilement un jon-
gleur, c'est d'attester qu'il a rendu de véritables ser-
vices en ces deux grandes fêtes de la vie féodale, à
l'adoubement et aux noces. C'est ce qu'il a fait en
bons termes; mais là ne s'arrête point le formulaire
très complet de l'auteur italien, et il nous offre autant
de modèles de lettres qu'il y a d'espèces de jongleurs.
Voici, en effet, que l'on recommande avec la même
instance, le vielleur §^m vielam scit tangere in dul-
core; le joueur de lyre ou de « chifonie » qui novit
1. « De milite ad militem. Pro honore militie quam nuper susce-
pimus, divina gratia suffragante, per nostros remunerare nobis con-
venit hystriones. Vobis Remundum, doctorem curialem, laudabilem
atque notum, ad vestram Excellentiam mittimus, sicut petit, muneran-
dum,vestram dilectionem rogantes ut circa ipsum amore nostro veli-
tis curialiter vos habere. » (Lictamina rectorica magistri GuidoniSy
Bibl. de FArsenal, 854, P 198 v°; xiii^ siècle.) — 2. « De honore vestre
persone, sicut de proprio, gratulantes, talem doctorem, quem ad nos
munerandum misistis, sic licenciare curavimus magnis donis quod
cantando ubique magniflcet nomen vestrum. » {Ibid.) = Sur ces lettres
de recommandation en général, voy. Tobler, {Spielmansleben, p. 323)
qui cite un texte curieux d'Erec et d'Enide, — 3. Buoncompagno, éd.
Rockinger, Munich, 1863, p. 163. L'éditeur a écrit: Bernardus eventator,
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 109
cantare cum lira et tangere mïrabiliter symphoniam;
le dtharedus qui « fait merveilles avec son luth », et ~~ "
Fauteur croit pouvoir se permettre ici un petit jeu de
mots assez innocent, ut si cordas jocunde fecerit conso-
nare, jocundum sibi prœmium tribuatis; le harpiste
et le joueur de rote, et jusqu'à ces pauvres diables de
bateleurs qui savent imiter le chant des oiseaux et le
braiement de l'âne. Voilà vraiment un homme qui a
pensé à tout *.
Le jongleur s'assure qu'il n'a pas perdu ses certifi- Le voyage
cats et ses lettres, Puis, il part. Suivant qu'ils ont
plus ou moins de fortune, ses confrères voyagent à
cheval ou à pied ^, et c'est le signe auquel on reconnaît
en effet qu'ils sont plus ou moins misérables. Quant à
lui, il regarderait comme un déshonneur de ne pas
chevaucher « mul et destreiere de Rabie ». Les jon-
gleurs chantants, dit-il, « ont le devoir de ne pas aller
1. « Le violatore. Latorem presentium H., qui violam scit etc., ad vos
duximus destinandum,rogantes ut eum remunerare, nostre dilectionis
intuitu, debeatis. — De liratore vel sympho7iatore. Litteras, nostri si-
gilli munimine roboratas, vestre duximus amicitie destinandas, rogan-
tesut latori presentium, E.,.remuneracionem, vice nostra,sicut expedit,
conferatis, scientes quod novit etc. — De zitharedo. Ad vos transmitti-
mus citharedum ut, si cordas etc. — De arpatore vel rotatore. Virum
curialem pariter et famosum, qui arpam vel rottam super omnes in
omnimoda varietate sonorum tangere comprobatur, vestre nobilitati
commendamus, quatinus munus vestrum ejus operi et scientie coeque-
tur.» (Buoncompagno.) D'autres recommandations portent ces autres ti-
tres : De saltatore, — De illo qui scit volucrum exprimere cantilenas
et voces asininas.—De ceco mirabili. Enûn^ un dernier modèle de lettre
nous est offert, lequel peut servir pour tout jongleur ou toute jongle-
resse.« Latorem (sive latricem) presentium, P...joculatorem (seu jocu-
latricem) qui (vel que) nostre curie vel nupciis voluit interesse, curia-
litati vestre attendus commendamus, rogantes ut eum (vel eam),
nostre dilectionis intuitu, remunerare velitis. » L'auteur du formu-
laire ne manque pas de nous dire en terminant : « Nota quod hic titulus
rarissime vel nunquam indiget responsivis. » Nous verrons plus loin
qu'outre ces lettres de recommandation pour eux-mêmes, les jon-
gleurs portaient parfois des lettres d'amour... pour les autres —
2. « Quant un hom fait noces en feste — Où il a gent de bonne geste,
— Li ménestrel, quant il l'entendent, — Qui autre chose ne demandent,
—Vont là, soit amont, soit aval,— L'uns à pié,rautres à cheval.» (Rute-
heuf, De Chariot le juif, etc., 2^ éd. d'Achille Jubinal, II, p. 98.)
I PART. LIVR.
CHAP. XX.
110 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
à pied ^ ». On a sa dignité. Il n'est pas rare, d'ail-
' leurs, que ces nomades cheminent deux par deux.
Nous avons parlé plus haut de ces associations entre mu-
siciens qui sont nécessaires pour former un orchestre ;
mais les chanteurs, eux aussi, se donnaient souvent
un compagnon de route. Dans les Miracula sancti Re-
madï nous voyons un cantor jocularis qui ne se sépare
pas de son sodalis ^, et la même coutume existait cer-
tainement au midi où nous rencontrons Élie de Bar-
jols toujours accompagné d'un autre chanteur qui
s'appelait Olivier. Et ils allaient ainsi, de ville en
ville, de château en château, de cour en cour ^ ...
Notre jongleur est riche, et il s'est donné le luxe
d'un valet qui porte sa malle et ^'^ jogelerïe ^, sa viele
et le reste. Ce valet d'ailleurs lui sert à plusieurs fins.
S'il y a une rivière à passer, — les jours où par hasard
il fait à pied une petite étape, — le valet le porte sur
son dos et lui tient lieu d'un cheval abrievé ^ D'ail-
leurs, il n'est pas fier à l'excès, et fait lui-même assez
volontiers l'office d'un valet ou, tout au moins, d'un
— 1. « Nen deit aller à pei çubler qui çante ». = Dans un mandement
du duc de Bourgogne en 1378, on trouve un don de quatre francs qui
est fait « à un menestrier de Monseigneur pour les frez et missions de
son cheval et le salaire du maireschaut qui l'avoit gouverné et gari de
certaine maladie à Chastoillon-sur-Saine ». (Archives de la Côte-d'Or,
B. 1452, fo 76 vo.) — 2. « Cantor quidam jocularis ipsa nocte cum sodali
suc apud hospitium dormitum ierat.» (Acta SS. septembris, I, p. 722,
d'après les Gesta episcoporum Leodienshim, xi^ siècle.) — 3. « N'Elias
de Barjols... fetz se joglars, et accompagnet se com un autre que
avia nom Olivier, et aneron lonc tems per cortz. » (Raynouard, 1. c.
V. p. 140.) — 4. Foulques Fitz Warin,^. 67. V.la note 1 de la p. 105.—
5. « Et li jougleres a maintenant parlé: — «Sire amirés, fait-il, or m'en-
tendes. — Jou m'en venoie à Monbranc la cité,... — Quant vi venir
ce jouene baceler, — Tout aussi nu comme au jor qu'il fu né. — Il me
proia du pain par amisté : — Jou l'en donnai volentiers et de gré... —
Tant fis à lui c'aveuc moi est remés; — Si boin sergant ne poroit nus
trover.— Mon fardel porte et me harpe otretel,— Mesestrumens canque
li veul livrer, — Et quant ce vient à 1' malvais pas passer, — Deseur
son col m'a errament geté, — Outre m'emporte com civax abrie-
vés. » (Huon de Bordeaux, v. 7350 et ss.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 1H
messager. Les jongleurs avaient cela de commun avec
les pèlerins qu'ils colportaient, avec une certaine rapi-
dité, les nouvelles politiques et religieuses à travers
tout le monde chrétien ; mais ils n'avaient guère que
ce point de ressemblance avec les bonnes gens qui
allaient à Rocamadour ou à Compostelle. Nous avons
même quelques raisons de craindre que ces voyageurs
trop complaisants (comme nous l'avons déjà donné à
entendre) n'aient parfois servi d'entremetteurs et
favorisé plus d'un mauvais amour, comme celui du
châtelain de Coucy pour la dame de Faïel *. Le nôtre,
par bonheur, n'a jamais été jusque-là.
Le voilà sur la route qui doit le conduire à la ville
prochaine; mais l'étape sera de six lieues. Il a donc le
temps de se préparer à la séance qu'il donnera cette
après-midi. Certes, sa mémoire est admirable : il sait
par cœur ^ plusieurs chansons, qui ont chacune quel-
ques milliers de vers, et c'est aussi par cœur qu'il les
récite, sans jamais s'aider d'aucun livre. Mais enfin,
cette merveilleuse mémoire, il la faut rafraîchir de
temps à autre, et c'est ce qu'il fait en chemin. Dans
ses bagages, il y a un ou plusieurs petits livres ^
légers, portatifs, charmants. Ce sont ses chansons, et
1. « C'est un ménestrel qui apporte à Faïel la première chanson faite
par le châtelain en Thonneur de la dame du lieu (vers 409). C'est un
autre jongleur (v. 6970) qui, revenu de la grande fête donnée par le
roi Richard, apprend à la dame de Faïel que son ami a pris la croix en
Angleterre. » ( Romania, VIII, pp. 352, 353, d'après le Roman du châ-
telain de Coucy, fin du xiii^ siècle ou commencement du xiv®.) —
2. « Cil jugleor par cuer canté en ont piecha — Et prinrent la
matere et puis chà et puis là. — Ensi l'ont corrompue.» [Jehan de Lan-
son, Bibl. de l'Arsenal, 3145.) « Cil jugleor qui la durent aprendre —
Les millors moz lascerent de s'anfance. » [Enfances Guillaume, Bibl.
nat., fr. 1448, P 68 v^.) — « Sai-ge par sens et par mémoire — De
Charlemaine et de Roulant. [Les deus troveors ribauz, publiés par
Achille Jubinal en sa 2^ éd. de Rutebeuf, t. III, p. 12), etc., etc. —
3. « Le dit Jehan, à cause de dit fîef [de la jonglerie de Beauvais],
a de chascun jongleur venant et estant à Beauvez une fois, douze
deniers de ceulx qui chantent en place. Et se ils sont refusant de
I PART. LIVR. II.
CHAP, XX.
112
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
Arrivée
du jongleur
dans une ville.
Il s'apprête
à chanter.
il les relit plus d'une fois, afin de n'avoir point de
défaillance en les chantant et de ne pas rester soudain
bouche béante, à court. Ces précieux manuscrits de
jongleurs, nous en possédons encore quelques-uns, et en
avons donné, plus haut, un spécimen exact à nos lec-
teurs Mis nous offrent, en général, les versions les plus
brèves, les plus anciennes, les meilleures de nos vieux
poèmes. Tel est le Raoul de Cambrai ^, içWAliscans
et le Moniage Guillaume ^, tel surtout ce Roland
d'Oxford ^ dont on ne doit s'approcher qu'avec respect.
Rien ne fait passer les heures plus vite que la lec-
ture, et notre jongleur est tout étonné de se trouver
aux portes de la ville qui était le but de son étape. Il
ferme son livre et le remet en son étui. Personne,
d'ailleurs, ne connaît mieux que lui les bonnes auber-
ges, et il se décide pour celle qui a comme enseigne «les
quatre fils Aimon ». Il installe dans l'écurie son che-
val un peu maigre et qui ne ressemble que de fort
loin au bon cheval Baïart (avant le siège de Montau-
ban). Puis, il prend un repas plus ou moins sommaire,
et enfin , dispos et frais , s'apprête à faire son
métier ^ Sa compagne inséparable, sa vielle, pend
à son cou; il sait où est la grand'place, et il s'y
rend sans trop de hâte. Mais déjà le bruit de son
palier, il puet prendre leur livre ou leur viele. » (Dénombrement du
fief de la jonglerie à Beauvais, le 2 mars 1377. L'original est dans la
Collection Grenier, t. 311, n» 106.)
1. Voy. notre t. I,p. 227. [Raoul de Garnirai, Bibl. nat., fr. 2493.)
Mais ce qui donnera le mieux l'idée d'un de ces manuscrits (pour ceux
qui ne peuvent pas voir les originaux) c'est la reproduction complète
par la photographie du ms. Digby 23 qui contient le plus ancien texte
connu de la Chanson de Roland {Photographische wiedergabe der hs.
JDibly 23 veranstaltet von D^ Edmund Stengel... Heilbronn, Hen-
ninger, 1878.) — 2. Bibl. nat., fr. 2493 (anc. 8201). — 3. Bibl. de l'Arse-
nal, 6562 (anc. B. L. F. 185). — 4. Oxford, Bodléienne, Digby 23. Nous
en avons donné un spécimen dans l'édition de luxe et dans les éditions
classiques de notre Roland. — 5. « Prent sa vielle, de l'ostel s'en
torna. » {Bueves d'Hanstonne. fr. 12548, fo 170.)
l'auditoire
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 113
arrivée a couru dans tout le pays; on se le montre, ^ i^^rt. mu. u.
A «J ' ' CHAP. XX.
on Fentoure, on le suit : a Un jongleur, un jongleur, » ~~ ~
et, avant d'avoir ouvert la bouche, il a déjà plus de
cent auditeurs.
La place ^ est en face de Féglise ; c'est un aître
au milieu duquel il y a un bel orme, vieux de deux
ou trois siècles. Près de cet orme, auquel on donne
encore, malgré son âge, le nom d'onnelet^ îl y a des
estaus, il y a un banc où viennent s'asseoir les vieilles
gens qui espèrent se chauffer au soleil. C'est sur ce
banc que monte le jongleur ^ et il commence par
exécuter sur sa vielle quelques accords bruyants, et
même un peu criards, pour attirer la foule. Autour de
lui le cercle s'épaissit. L'auditoire est des plus variés : Physionomie
il y a là de très petites gens qui se font une fête d'en-
tendre le chanteur; puis, des bourgeois plus graves
avec leurs femmes; voire, plusieurs chevaliers qui sont
venus rendre visite au châtelain; voire même, plusieurs
clercs qui ont dîné tantôt chez le prêtre de la paroisse
et ne s'attendaient pas à pareille aubaine. Avec la
familiarité qui était coutumière aux hommes de ce
temps où il n'y avait vraiment pas d'esprit de caste, ils
sont tous confondus les uns avec les autres et atten-
dent, bouche béante. Le jongleur attend, lui aussi, qu'il
ait un auditoire digne de lui. Il descend de son banc, et
1. Canere in plateis, cha7iter en place, étaient les formules les plus
ordinairement appliquées aux jongleurs, ou, tout au moins, à une
certaine catégorie de jongleurs. Le régent d'Angleterre, Guillaume de
Longchamp, fit un jour venir en Angleterre des jongleurs français :
c'était, comme le dit Roger de Hovedene en un texte cité plus haut,
ut de illo canerent in plateis. Au xV^ siècle, à Beauvais, celui qui
tient le fief de la jonglerie a le droit d'exiger douze deniers « une
fois » sur tous les jongleurs qui chantent en place. (Dénombrement
de 1377, cité ci-dessus.) P]tc., etc. — 2. « Et Josiane pourpensa un sem-
blant; — Vint as estaus, si monte sur un banc. » {Bueves d'Hanstonne,
Bibl. nat. fr. 12548, f^ 170. Cf. la même chanson, Bibl. nat., fr. 25516
fo 70.)
114
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
Appels réitérés
au silence :
début
de la Chanson.
Le jongleur
ne récite pas
les vers
de son poème :
il les chante.
fait avancer OU reculer ce public un peu agité qu'il dis-
pose de son mieux en un cercle à peu près régulier ^ :
« Avancez encore un peu. Là, c'est bien. Silence,
(( silence. » Le moment de commencer est venu : il
commence, et sa voix est retentissante et claire ^ :
« Ecoutez-moi, chevaliers et sergents, bourgeoises
« et bourgeois, barons et sages clercs qui savez lire,
« dames et pucelles, et vous aussi, vous, petits
« enfançons; écoutez-moi, tous, les hommes et les
(( femmes, les petits et les grands ^ » Puis, il ajoute
avec une voix un peu goguenarde : « Loin d'ici tous
(( ceux qui n'ont pas d'argent. Ils ne sont pas de ma
« partie ^. » Là-dessus, un fort coup d'archet, avec
un nouvel appel au silence : a Or faites pais y li grant et
(( li menoiir ^. » Enfin, voici le vrai début de la chan-
son : « Oez, seigneur, par Dieu qui ne menti, —
« Bone chanson dont li vers sont fourni ^. » En vérité, il
était temps d'entrer dans le vif; le public faisait mine
de s'impatienter et se rappelait assez aigrement que ,
1. « Bone chanson qui oïr la voira — Face moi pais et si se traie
en çà. » {Montage JRenoart, Bibl. nat. fr. 1448, f^ 334.) — « Tote la gent
entor lui aùna. » (Bueves d*Hanstonne, Bibl. nat. fr. 25516, fo 70.) « Qui
vuet oïr chanson cortoise et avenant — Si laist ester la noise et se
traie en avant. » (Destruction de Jérusalem, Bibl. nat. fr. 1375, f^ 75.)
« Or vous traiez en chà, sig-nour, je vous en prie. » {Baudouin de
Sebourc, éd. Boca, I, p. 123.) — 2. « Si haut canta que trestot Font
01. » [Bueves d'Hanstonne, Bibl. nat. 25516, fo 70.) « A sa vois clere a
hucié hautement. » (Ibid., fr. 12548, fo 170.) etc. — 3. « Or m'escoutez,
chevalier et serjant — Et les puceles et dames et enfant. » [Bueves
d'Hanstonne, Bibl. nat. fr. 12548, f» 170.) « Or, m'entendez, baron,
chevalier et serjant, — Les homes et les famés, li petit et li grant. »
{Destruction de Jérusalem, Bibl. nat. fr. 1375, f^ 75.) « Seignors, or en-
tendez, chevaliers et serjant, — Bourgeoises et bourgeois et saiges
clers lisant. » (Ogier, en alexandrins, cité par Tabbé Delarue, Essais
historiques etc., I, 241.) « Seignors, roi, prince et conte, chevalier et
baron, — Bourgeois, canoine et prestre, gent de religion, — Dames et
damoiselles et petit enfanchon » {Vœuoc du paon, ciié^ parle môme.)
etc., etc. — 4. « Et qui n'a point d'argent, si ne s'asièche mie : — Car
chil qui n'en ont point ne sont de ma partie. » [Baudotdn de Sebourc,
éd. Boca, I, p. 123.) — 5. Bueves d'Hanstonne (Bibl. nat. fr. 12548,
etc., etc.) — 6. Ibid., fr. 25516, fo 70, etc., etc.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
de nos chansons.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 115
l'autre année, un jongleur était venu sur cette même
place, qui avait essayé de dix chansons avant de
trouver la bonne *. Tout se tait.
Le jongleur ne lit pas, il ne dit pas : il chante ^.
Il sera certes le bienvenu, le savant, Fheureux Hypothèses
' ' sur la notation
savant qui découvrira un jour, dans un manuscrit jus- laccomptgnement
qu'alors inconnu, la notation musicale de cette mélo- laméîopée
pée sur laquelle on chantait nos chansons de geste.
Ce sera une vraie découverte et à laquelle nous avons
bien souvent pensé et aspiré, comme à la découverte
si désirée de la première version A^V Aliscans . On peut
d'ailleurs présumer que la mélodie de nos vers épi-
ques n'était, en effet, qu'une sorte de mélopée mono-
tone et moins variée assurément que celle de la Préface
en notre messe. On a pu dire « qu'ils étaient psalmo-
diés sur une mélodie qu'accompagnait un instru-
ment ^ ». Le plus précieux document qu'on possède
sur un sujet aussi obscur, est le petit manuscrit
à'Aiicassin et Niœlette, de cette exquise composition
qui est, comme on le sait, entremêlée, farcie de prose
et de vers. Pour ne parler d'abord que des vers de ce
joli poème, ils présentent une forme des plus curieu-
ses : ce sont de petites laisses monorimes où tous les
1. « Hi similes sunt cantantibus fabulas et gesta qui, videntes can-
tilenam de Landrico non placere auditoribus, statim incipiunt de
Narcisse cantare. Quod si nec placuerit, cantant de alio. » (Petms
Ganter, Verbtim abbreviatum, Patrologie de Migne, CCV, p. 101.) —
2. Les textes, ici, sont tellement nombreux qu'on ne saurait songer
à les citer tous. On sait qu'en parlant de Guillaume d'Orange, Orderic
Vital dit nettement : « Vulgo canitur a joculatoribus de illo canti-
iena. » (Ed. Leprévost, III, pp. 5, 6.) = «Desoz le pin lor chantoit un
jugler — Vielle chanson de grant antiquité. » (Prise d'Orange, éd.
Jonckbloet, vers 138, 139.)= «Ge sai bien chanter à devise— Du roi
Pépin de Saint-Denise. » {Les detis troveors rïbauz, 1. c. vers 129, 130.)
= « En 1454, à Beauvais, celui qui tientleflef de la jonglerie est encore
tenu de chanter ou de faire chanter de geste ou cloistre de l'église. »
(Arch. nat. P, 1461.) Ces quatre exemples sont pris au hasard entre
plus de mille. — 3. Lavoix, La Musique au siècle de saint LouiSi
1. c, p. 345.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
116 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
vers sont de sept syllabes, sauf toutefois le dernier
qui est de quatre syllabes seulement, et toujours fémi-
nin. Il y a là sans doute quelque imitation des chan-
sons de la geste de Guillaume où les couplets en vers
décasyllabiquesse terminent par un petit vers féminin
de six syllabes; mais, d'ailleurs, il n'importe, et c'est
la notation musicale qui nous intéresse ici le plus
vivement. Cette notation, dans le manuscrit d'An-
cassin^ est disposée de façon à accompagner seule-
ment les deux premiers vers de chaque laisse ^, « La
mélodie de ces deux vers est à peu près la même,
depuis le commencement jusqu'à la fin de la com-
position ; mais, par bonheur, il y a un cas particu-
lier, une exception. Au lieu de deux vers en mu-
sique, le scribe nous en a noté tî^ois dans la laisse
finale, et le troisième reproduit la mélodie du pre-
mier. » D'où M. Gaston Paris s'estime en droit de
conclure que « l'on chantait tous les vers impairs
sur les notes du premier vers de la laisse et tous
les vers pairs sur celles du second^ ». Il faut seule-
ment réserver ici la question du dernier vers de
chaque couplet, pour lequel nous avons toujours cru
que l'on composait expressément une mélodie, une
cadence finale. On peut d'ailleurs supposer, sans trop
de hardiesse, que ce même système, dans son ensem-
ble, a pu s'appliquer A TOUTES NOS CHANSONS DE GESTE, et
il est permis enfin d'ajouter, avec M. Gaston Paris, que
« chacun de ces poèmes avait sa musique, ou pour
mieux dire, sa mélopée spéciale^ », Ce n'est qu'une
hypothèse, mais elle est plausible.
Nous sommes encore moins renseignés sur la nature
1. Aucassin et Nicolette, chantefable du xii^ siècle, traduite par
A. Bida, 1878. Préface de Gaston Paris, p. xt. — 2. Ihid., p. xvi. —
3. Ihid.y p. XVI, XVII. Cf. H. Lavoix, 1. c. pp. 345, 346.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 117
exacte de Faccompagnement de cette mélopée sur la
vielle du jongleur ^ Tout nous porte à croire que
cet accompagnement était des plus simples : des
accords plaqués, un coup d'archet plus marqué à la
fin de chaque vers, une brève ritournelle entre chaque
couplet. Il ne serait pas impossible que les jon-
gleurs de geste aient quelquefois employé le moyen
naïf qui est d'un si puissant effet dans les vieux mélo-
drames, c'est-à-dire un accompagnement doux et
continu, en manière de trémolo, dans les moments
décisifs, à l'arrivée du traître, à la péripétie, au
dénouement; mais la supposition est ici tout arbi-
traire, et nous n'avons à nous autoriser d'aucun texte.
Les documents figurés nous permettent, au contraire,
de nous représenter, d'une façon très précise, comment
le jongleur portait sa vielle. Il tenait, avec sa main
gauche cet instrument à peu près collé contre sa poi-
trine et, de sa main droite, dirigeait l'archet qui était
beaucoup plus cambré que le nôtre. Mais ici les com-
mentaires sont insuffisants et ne sauraient remplacer
l'image ^
Le jongleur chante, et je reconnais bien les vers
qu'il psalmodie. C'est le début de cette noble chanson
1. Ici encore, il y aurait trop de textes à citer : « De Karolo, clari
prceclara proie Pipini, — Cujus apud populos venerabile nomen in omni
— Ore satis claret et decantata per orbem — Gesta soient melicis aures
sopire viellis. » (Carolimcs, de Gilles de. Paris, cité par G. Paris,
Histoire poétique deCharlemagne,p. 106.)= Des malfaiteurs qui veu-
lent pénétrer dans Tabbaye de Saint-Benoit-sur-Loire, se font précé-
der par un jongleur « qui Musico instrumento res fortiter gestas et
priorum bella prsecineret. » {Miracles de saint Benoit, éd. de M. de
Certain, lib. VIII, p. 336.) « In ore scurra3... in orbe terrarum deferri et
CUM INSTRUMENTO uiusicari vel decantari. » (Chronique de Giiines et
d'Ardres^ éd. de M. le marquis de Mesnil-Glaise, p. 311.) « E T joglar
que son er palais — Violon descortz e sons et lais — E dansas e
cansonz de gesta. » {Jaiifre, Lexique roman àQ Raynouard, I, p. 161.)
Etc., etc. — 2. Le type que nous reproduisons ci-contre est emprunté
ail nis. 32 du fonds ^Uemapd, à la Bibliothèque nationale, (fo 146.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
l. PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
118 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
à' Elle de Saint-Gille, qui a un caractère, un parfum
si profondément antique : « Faites paix, seigneurs, et
que Dieu vous bénisse, — Dieu qui est le glorieux du
ciel et le fils de sainte Marie! — Vous plairait-il
entendre trois vers de baronnie — Sur un comte qui
naquit à Saint-Gille. — Il vécut tant, seigneurs,
qu'il eut la barbe blanche. — Jamais ne fit trahison
en sa vie, — Mais aima bien le fils de sainte Marie,
— Honora les églises et les abbayes, — Fit bâtir des
hôtelleries et des ponts. — Or, le Comte était un
jour en sa salle de pierre... » Mais nous ne voulons
pas ici aller plus loin, et laissons l'auditeur en sus-
PATIT. LIVn. II.
CHAP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 119
pens ^ C'est plus loin qu'en nous transportant dans la
salle ^;m^^ d'un château, nous aurons lieu de mettre —
en lumière tout ce qui se rapporte à l'exécution des
chansons de geste. Aujourd'hui, nous sommes en plein
air, et y restons.
C'est d'ailleurs sur les places publiques, c'est dans ^e jong:ieur
A 1 T. 7 continue a chanter
la rue que les jongleurs ont surtout exercé leur in- oùTiSuu
fluence sur les idées et les mœurs de leur temps, volontiers Moge
Tout d'abord, ils se faisaient, par une avidité facile qui irpSiLn.
à comprendre, les colporteurs peu désintéressés de
la gloire de certains princes et seigneurs qui les
payaient grassement. Guillaume de Longchamp, ré-
gent d'Angleterre, ne fait pas venir pour un autre
motif tant de jongleurs de ce royaume de France
qui en produisait tant : s'il les comble de si beaux pré-
sents, c'est pour qu'ils chantent ses exploits mplateis.
Rien n'était plus facile que d'insérer ces sortes de
panégyriques dans les premières laisses ou dans le
corps d'une chanson de geste. Les jongleurs en vin-
rent même à établir là-dessus une sorte de tarif.
Tant pour un éloge un peu développé, tant pour
la seule insertion d'un nom dans une liste de héros.
Il arriva que certain jour un jongleur, — impru-
dent celui-là, — se présenta devant Arnoud, comte
d'Ardres ^ : « Je voudrais, lui dit-il, avoir de belles
« chausses écartâtes. Donnez m'en une paire , et
« j'insère votre nom dans la Chanson d'Antioche, »
Arnoud, qui avait été un des plus vaillants com-
pagnons de Godefroy de Bouillon, s'indigna contre
ce bouffon et lui refusa les chausses convoitées;
mais le jongleur se vengea, et le nom d'Arnoud,
1. Élie de Saint-Gille ; éd. G. Raynaud, pp. 1 et 2. — 2. H s'agit
Ici d'Arnoud II, dit le Vieil (f 1139).
I PART. LIVU. m.
CHAP. XX.
120 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
hélas! ne figure pas dans le vieux poème. L'histoire
est jolie \
Chanter le barnage des seigneurs qui paient bien,
voilà ce qui est à peine excusable et qui décèle une
âme basse; mais chansonner ceux qui paient mal,
c'est le triomphe de la rancœur. Nos jongleurs n'ont
pas toujours résisté à cette tentation. Il va sans dire
qu'ils n'ont pas su, en ce cher pays de France, de-
meurer étrangers à la politique. Quelle joie de chan-
sonner le roi, sa femme, ses enfants et toute la famille
royale! Ils n'ont pas manqué à ce « devoir », et ont
été à l'occasion de bons petits révolutionnaires en
herbe. Il a même fallu, certain jour, que la royauté fît
mine de se fâcher : « Soit crié de par le Roy. Nous
deffendons à tous ditteurs, faiseurs de ditz et de
chansons et à tous autres menestriers de bouche et
recordeurs de ditz que ils ne facent, dyent ne chan-
tent, en place ne ailleurs, aucuns ditz, rymes ne
1. Lambert d'Ardres la raconte avec une indig-nation contre
les jongleurs qui gagnerait à être moins emphatique : « Antio-
chense commendator cantilense, avaritiœ zelo ductus et magis cupidus
temporalis lucri retributionis quam Arnoldus laudis luimanse (o gar-
tionum et ministralium, immo adulatorum injuriosa laudatio! o iner-
tium principum indigna et inanis exultatio!), quia « virtute et probi-
tate per omnia nobilis héros », Arnoldus, eidem scurrœ, qui nullo
nomine dignus habetur, duas caligas denegavit scarlatinas, de eo
digne promeritas laudis prœconium et gloriam subticuit, et de eo, in
cantilena sua, in qua, ficta veris admiscens, multa multorum nichilo-
minus laudandorum gesta sub silentio intacta reliquit, mentionem^
non fecit. Sed, o laudanda et ubique terrarum préedicanda Arnoldi
militia! 0 in omnibus s^eculis memoranda probitatis ejus strenuitas
et gloria! 0 humilitatis ejus non despicabilis, sed inenarrabilis in
virtutum operibus constantia! Qui humanam nullatenus quserens
gloriam, scurrcO maluit quantumcumque munusculum denegare, quam
in ore scurrœ et nomine indigni, licet omni haberetur laude dignissi-
mus, in orbe terrarum deferri, etc. » [Chronique de Giiines et d'Ardres,
par Lambert, curé d'Ardres, éd. de M. le marquis de Mesnil-Glaise,
p. 311.)=Cf. ce passage ^'Relias : «Aine n'i ot canteor, jogleor, menes-
trer — C'on ne donast mantel, ou bliaut, ou cender, — Palefroi ou
ronchin, si bien les fîst loer. — Cil vont as autres cors, n'ont cure
d'arester. — Si content son barnage, ne le voelent celer. — Tuit paro-
lent de lui, dusqu'en la Roge mer.» (Y. 5739 et ss.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 121
chançons qui facent mention du Pape, du Roy nos~
tre sire, de nos seigneurs de France, au regart de ce "
qui touche le fait de l'union de l'Eglise... sur peine...
d'estre mis en prison deux mois au pain et à
l'eaue. Escript soubz nostre signet, le mardi qua-
torze septembre 1395 ^ » Quelques mois plus tard,
nouvelles sévérités « contre les chifoineurs et chanteurs
demourans à Paris » qui avaient osé chansonner le ma-
riage de Richard II avec Isabelle, fille de Charles VI.
Les noces avaient été célébrées le onze mars et, cinq
jours après, les foudres royales atteignaient les jon-
gleurs. C'est alors que ces comédiens se firent très
humbles et adressèrent une requête au Roi : « Su-
plient humblement les chifoineurs et chanteurs de-
mourans à Paris, povres gens chargez de femmes
et de plusieurs petis enfans. » Ces gaillards-là,
comme vous le voyez, savaient leur rhétorique et pra-
tiquaient Fexorde insinuant. Ils déclarent ensuite
qu'ils ont depuis longtemps l'habitude, « à l'honneur
du roi et du royaume », de chanter sans cesse de
nouvelles chansons sur tous les événements nouveaux.
Pourquoi les empêcherait-on, après tout, de célébrer
le mariage de la fille du Roi? Ne vaudrait-il pas
mieux, comme ils en supplient le Roi, « leur donner
enfin congié que icelui mariage puissent et osent
chanter, et d'autres nobles fais qui pourraient sur-
venir? » Qu'on leur permette, à tout le moins, de les
chanter devant le Roi, ces fameuses chansons, et l'on
verra. Encore une fois, « ilz n'ont de quoy vivre, ne
savent aucun autre mestier à gaigner leur pauvre vie
pour eulx, leurs dites femmes et enfans ». Cette re-
1. Bibl. nat. fr. 8064, fo 259; copie du « Livre rouge vieil », Archives
nationales, Y2, fo 123.
I PART. UVR.
CHAP. XX.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
122 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
quête ^ où l'on sent, sous des apparences d'humilité, je
ne sais quel cynisme gouailleur, cette requête hélas !
fut entendue ^Le pouvoir faiblit, et l'on permit aux (?Az-
foïneurs de reprendre leur petit commerce. Il est vrai
qu'on ne toléra que les chansons a sur la fête de la Reine»
et que cette licence ne fut accordée qu'aux chanteurs
de Paris. C'était, malgré tout, pactiser avec l'ennemi.
En Angleterre, les ménestrels se donnaient les
mêmes libertés, et Ton a pu dire (mais il conviendrait
de le mieux prouver) qu'ils y doivent être considérés
(( comme les apôtres des idées libérales^ ». Ce qui
semble d'ailleurs résulter des faits qui ont été exposés
plus haut, c'est que les jongleurs, pour mettre leur
répertoire au courant de tous les faits nouveaux,
devaient faire preuve d'une singulière rapidité de
composition. J'imagine même qu'ils devaient im-
proviser plus d'une fois. C'est peut-être le cas de Jo-
siane, de cette héroïne de Bueves d'Hanstonne, quand,
pour se faire reconnaître de son mari, elle se travestit
en jongleur^ et chante devant Beuves, comme nous
l'avons vu plus haut, la propre histoire de Beuves lui-
même : « Cou est de Bueve, un chevalier vaillant —
Et de s'amie Josiane au cuer franc ^ » C'est encore
1. Arch. nat. Y, 5220, f» 277. Les chifoineurs font encore valoir
d'autres arguments : « Comme... naguères leur ait esté défendu que
d'aucune chose du fait des roj^aulx ilz ne chantent, toutes voies plu-
sieurs seigneurs et autres leur demandent ou demanderont s'ilz ont
aucun dit ou chançon du mariage de vostre fille, et, pour cause d'icelle
deffense,n'en ont osé faire aucune mencion. » Ils terminent en disant :
« Les dits suplians priera (sic) Dieu pour vous et vostre noble lignée. »
La lettre du Roi où est insérée cette « supplication » est du 16 mars 1396.
— 2. Ibid. Le dit congé est accordé dès le 18 mars : « Le samedi etc.;
veiies par monseigneur le Prévost les lettres et requeste... ci dessus
translatées, congié a esté donné aux chanteurs et chifoineurs, de
Paris seulement, de chanter les chançons touchans la feste de la
Reine dont en la dite requeste est faite mençion seulement.» — 3. Jus-
serand, La vie nomade en Angleterre^ p. 130. — 4. Ou en jongle-
resse. Comparer, à ce point de vue, les mss. 25516, fo 71 et 12548, P 168,
— 5. Bibl, nat. fr. 12548, fo 170.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 123
le cas du jongleur Daurel qui s'introduit un jour dans
le château de Monclar et qui, en présence de Gui, du
meurtrier de Beuvesd'Hanstonne, s'écrie soudain, avec
un accent terrible : « Qui vol auzir canso, ieu Ih' en
dirai, som par, — De tracio que no fai à celar —
De r fel trachor Guio cui Jhesus desampar K » Même
il arrive que Dieu intervient et fait de beaux miracles
pour donner au jongleur cette merveilleuse facilité de
l'improvisation. C'est ce qu'on put constater, au dire
de la légende, pendant la veillée funèbre auprès du
corps de saint Remacle : un jongleur, qui se trouvait là,
par hasard, prit place au milieu des veilleurs et se mit
soudain à chanter la vie et les vertus du Saint ^
De tels prodiges n'étaient pas nécessaires, et les bons
jongleurs improvisaient fort naturellement ^ Atout le
moins, ils savaient, dans une vieille chanson, intro-
duire ça et là quelques vers nouveaux à l'honneur des
uns, à la honte des autres. C'est ce don qui les ren-
dait particulièrement redoutables aux plus vaillants
chevaliers, aux héros de nos poèmes qui s'écrient à
tout instant, inquiets et effarés : « Pourvu que les
(( jongleurs ne chantent pas sur nous une mauvaise
(( chanson! »
Notre jongleur, cependant, continue à psalmodier
1. Daurel et Béton, éd. P. Meyer, vers 1944 et ss. — 2. « Cantor qui-
dam jocularis ipsa nocte cum sodali suo apud hospitium dormitum
ierat. Qui statim, somno excitus : « Sodés, inquit, surge : nos illô
prsestat abire; — Non est hoc vanum; non est, lîic crede, morandum.
— Excubias illas celebrare juvat venerandas. » Cumque ille renuens
eum eiTonese visionis argueret : « Non fallor, inquit, somno ludifi-
cante; sed testor Deum, quemdam venerandi habitus, quasi, manu ap-
prehensa, me illuc trahentem vidisse. » Quibus dictis, prsepeti cursu
se contulit inter vigiles ac, ignarus quid caneret, fortuitu cœpit de
SANCTO PERCURRERE PLURA CANENDO. Ac, nostros digestim referendo
casus, tristes sua quodammodo solabatur cantilena,choreis concinen-
tibus. » (Miracula sancti Remacli, Acta SS. septembris, I, 722, d'après
les Gesta episcoporum Leodiensium, œuvre du xi^ siècle.) — 3. Cf.
Histoire littéraire, t. XXIV, pp. 598-601.
I l'AF.T. LIVR. 11.
CHAP. XX.
124
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LIVR. II.
CHAP, XX.
Le jongleur
s'interrompt
pour
réclamer
son
salaire.
la chanson, la belle chanson d'E/ie. Il en est armé à
l'épisode si touchant de la princesse Rosamonde qui,
de ses mains a qu'el ot blances », panse très doucement
les blessures d'Elie ^ : « En son lit le coucha, dont d'or
est l'espondele, ^ etc. » L'auditoire n'a jamais été plus
attentif, et les jeunes filles surtout trouvent que c'est
charmant, et font des Ah !
Tout à coup, le jongleur s'arrête. Pourquoi? Que
veut'il ?
Il veut être payé.
Plusieurs de ses confrères, qui se croient plus fins
que lui, ont accoutumé de se faire payer d'avance :
« Foin de tous ceux qui n'ont pas d'argent! Qu'ils ail-
lent au large ^ » D'autres jongleurs ont établi un
tarif: «Je ne commencerai la chanson que si chacun
de vous me donne un denier^; » mais ce sont là des
procédés un peu cavaliers, et qui sont loin de réussir
toujours. Le mieux était encore de s'arrêter au milieu
de la chanson ^ et de faire sa quête au moment où
1. EUe, vers 1401 et ss. — 2. Ibid., vers 4443. — 3. « Or commence chan-
çons et boene et efforcie, — S'il est qui deniers doinst et qui la chançon
die » (Jehan de Lanson) — « Et qui n'a point d'argent, si ne s'assièche
mie »(Baudouin de Sebourc), etc. — Nous estimons qu'il ne faut pas se
laisser prendre aux protestations de désintéressement, comme on en
trouve au début d'Antioche : « Qui de Jherusalem vuet oïr commencier
~ Si se traie envers moi, por Dieu l'en vuel proier. — Je ne lui ruis de 1'
sien palefroi ne destrier, — Peliçon, vair ne gris, ne vaillant un de-
nier. » — 4. « Huimès commence chançon àenforcier— Que vous orrez,
SE DONEZ UN DENIER. » {Renier, Bibl. nat. fr. 24320, f^ 59 v^.) Ces vers
se trouvent, non pas au commencement du poème, mais d'un de ses
épisodes. Les jongleurs, évidemment, pouvaient débuter par là. =
Cf. Heîioart (Bibl. nat. fr. 2494, f» 82 :) « Com vos pores oïr et escouter,
~ Se en la place vos plaist àdemorer — Et je en aie desserte dou chan-
ter » V. aussi le Chevalier au cygne, cité par Nyrop, (d'après Pigeon-
neau, Le Cycle de la croisade, p. 188) : « Si come vus orrez, se j'ai de
vostre argent. » — 5. Le jongleur, pour réclamer son salaire, ne s'in-
terrompait parfois que quelques couplets avant la fin de sa chanson, et
c'est ainsi que dans Gtii de Bourgogne, qui est un poème de 4304 vers,
il faisait une pause au vers 4135 : « Qui or voldra chançon oïr et
escouter — Si voist isnelement sa boursse desfermer — Qu'il est
huimès bien tans qu'il me doie doner. » C'était peut-être le plus sage
et le meilleur procédé.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 125
l'intérêt est le plus vivement excité. En tout cas, il
y aurait eu quelque péril pour le chanteur à ne récla-
mer son juste salaire qu'après le dernier vers de son
poème. Les auditeurs de tous les pays et de tous les
temps ont, en efTet, l'habitude de se disperser au plus
vite, dès qu'ils flairent qu'on va leur demander de
l'argent. Quoi qu'il en soit, le jongleur a pris soin de
composer lui-même ou de faire composer par son
poète * quelques vers où il annonce qu'il va passer
dans tous les rangs de l'auditoire : « Surtout, dit-il,
pas de poitevines. » Il déteste cette abominable petite
monnaie, et il n'a pas tort : car il faut deux poi-
tevines ou deux mailles pour faire un denier; et un
demi-denier, pour entendre de si beaux vers si bien
chantés, c'est vraiment trop peu : « Maudit soit l'in-
venteur de ces poitevines ! maudit soit qui les garde
pour les donner aux ménestrels '^ ! » C'est ainsi qu'il
y a quelque cinquante ans nos quêteuses détestaient
les liards et qu'aujourd'hui elles ont horreur des
centimes. Nil sub sole noviim.
Si le jongleur wyage en compagnie de sa femme
(ce n'est pas le cas de celui dont nous racontons la
journée), c'est par elle qu'il fait faire la quête; mais il
1. Dans Huon de Bordeaux cet artifice est particulièrement visible
et quelques-uns des vers en faveur du jongleur (éd. Guessard, p. 148,
V. 4958 et ss.) sont en alexandrins, tandis que tout le poème est en dé-
casyllabes. Ce curieux passage ne se trouve, d'ailleurs, que dans un
manuscrit. — 2. « Et si vous proi cascuns n'ait aporté — Ù pan de sa
chemise une maille noué : — Car en ces poitevines a poi de largeté. —
Avers fu et escars qui les fist estorer — Ne qui ains les donna à
cortois ménestrel. » (Huon de Bordeaux, éà. Guessard, p. 148, v. 4958
et ss.) En revanche, il y a des jongleurs, de petits jongleurs de
second ordre, qui se montrent plus accommodants et acceptent tout :
« Oiez, il i a plus de cens — Qui me donnent ains mains que plus. —
Et je sut cil qui ne refus — Denier, monoie, nemaaille; — Ainz le
praing, ainçois que je faille : — Quar la maaille a grant mestier; —
S'en a l'en deus por un denier. » (Bibl. nat. fr. 7218, P 175 v», 176 r»
cité par Achille Jubinal, Jongleurs et trouvères, pp. 101-106, et dans
VHistoire littéraire, XXIII, p. 91.)
I PART. LIVR. 11.
GHAP. XX.
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LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LTVR.
CHAP. XX.
«• surveille Topération de près. Il y a tant de mauvais
— plaisants qui font mine de donner et qui ne donnent
rien ! Alors, d'une voix retentissante : « J'excommunie,
de par mon autorité, j'excommunie tous ceux qui
n'iront à loti?' bourses pour ma femedonner\ » Devant
de telles sommations, il fallait s'exécuter. Le jongleur
alors comptait du regard sa recette, et, de bon ou de
mauvais gré, terminait sa chanson. Quand il arrivait
au dernier vers, rien n'égalait sa joie. « Ah ! que j'ai
soif, » disait-il. Et il allait boire '.
La nuit cependant est encore loin, et notre jon-
gleur, après avoir pris un repos bien mérité, se
demande où il ira coucher ce soir. Il a pu faire, à la
taverne, le compte exact de sa recette, et elle est
mince. Nous disions tout à l'heure qu'il n'était pas de
ceux que leurs femmes accompagnent; mais, au logis
où il rentrera bientôt, sa femme l'attend, et le premier
mot qu'elle lui dira, c'est le cri de toutes les ména-
gères : (( Combien as-tu gagné? Combien me rappor-
tes-tu? » S'il a sa bourse pleine et le sac enflé, l'ac-
cueil sera charmant. Elle lui jettera ses bras autour du
cou et le gratifiera de ses plus aimables sourires.
Vite le « garçon » ira abreuver le cheval du trop heu-
reux jongleur, et la fille tuera deux chapons pour les
accommoder sur l'heure à la sauce aillie, à la sauce
qu'il préfère. Mais combien l'accueil sera différent s'il
1. «Tous chiaus escumenie, de par m'atorité, — Du pooir d'Auberon
et de sa disnité — Qui n'iront à lour bourses pour ma feme donner. »
{Huon de Bordeaux, v. 5484 et ss. Ce sont encore des alexandrins.)
— 2. « Et s' alons boire, car je l'ai désiré. » {Ihid., vers 4952). = A
cette façon réaliste de terminer une séance épique, il faut opposer la
belle conclusion liturgique d'une de nos plus vieilles chansons, où
cependant le juste salaire du jongleur n'est pas oublié : « La chanson
est finie ; j'en suis tout las. Si tu la tiens à haut prix, toi qui la diras,
tu en pourras avoir bonne paie en argent et en vêtements. Disons
maintenant : Tu autem, Domine. » (Girart de Roussillon, trad. Paul
Meyer, § 674, p. 318.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 127
ne rapporte que quelques poitevines : « Quant voit ma ' ™;"^^' "•
bourse desgarnie — Ma femme ne me rit mie K » Notre
jongleur, à cette pensée, n'a pas, lui non plus, envie de
rire : <( Bah ! dit-il, c'est encore aux châteaux qu'on est
le mieux payé. J'irai demander ce soir l'hospitalité
dans ce gros donjon qu'on voit là-bas, tout là-bas. J'ai
des lettres de recommandation pour le châtelain. »
Il relit ces lettres qui sont en latin, mais qu'il s'est fait
traduire : « Le porteur des présentes est un chanteur
du plus haut mérite et nous vous prions, nostrœ
dilectionis intuitu, de le rémunérer comme il con-
vient. » Voilà, d'ailleurs, un latin qui se comprend.
Donc, notre jongleur se remet en route et se con-
sole de la médiocre recette de ce matin, en pensant à
celle de ce soir, qu'il espère superbe. Par malheur, il
se croise en chemin avec un autre jongleur, qui n'est
point de ses amis. Celui-ci l'interpelle grossièrement
et lui reproche tout d'abord d'ignorer les premiers
éléments de son métier : « Tu ne sez vaillant deus
festus ; tu n'es mie menesterex. » Et notre chanteur
de lui répondre sur le même ton : a Et tu, bordons,
que ses tu dire, qui por menesterel te contes ^? » Ils
1. « Un beau don car me donez — Par cortoisie. — Talent ai, n'en
doutez mie, — De râler à ma maisnie. — Quant voit bourse desgar-
nie, — Ma femme ne me rit mie...— Quant je vien à mon ostel.— Et ma
femme a regardé, — Derière moi, le sac enflé: — Ele me rit par fran-
chise ; — Les deux bras au col me lie... — Mon garçon va abrever
— Mon cheval et conréer; — Ma pucelle va tuer — Deus chapons por
déporter — A sause aillie. — Lors sui de mon ostel sire — Plus que
nus ne porroit dire. » (Colin Muset, Histoire littéraire, XXIII, p. 55.)
— 2, Les deux troveors ribauz, publié par Achille Jubinal dans les
Œuvres complètes de Rutebeuf, 2^ éd. III, pp. 2, 3 et 9. =Cf. dans ce
même petit poème ces autres grossièretés et invectives : « Diva ! quar
lai ester ta jangle; — Si te va seoir en cel angle; — Nos n'avons de
ta jangle cure... -^ Tu semblés uns vilains bouviers, — Tu semblés un
meneur d'aveugles... — Ge ne te prise un trou de pome, — Ne toi, ne
quanque que tu as... — Or, t'en va, beax amis, va-t-en. — Fui d'ici,
si feras que saiges — Ou tu auras parmi les naiges — D'une grosse
aiguille d'acier. » Etc., etc.
128
LES PROPAGATEUllS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. Ll
CHAP. XX
Il compte
sa recette.
Présents
qu'on lui fait
en argent
et en nature.
Prodigalités
scandaleuses
dont les jongleurs
sont 1 objet.
^^^; "• sont sur le point d'en venir aux mains ; mais les
passants, qui se sont attroupés, les séparent.
Une heure après, notre homme fait son entrée au
château. Au châtelain qui est venu à sa rencontre,
il dit gracieusement : « Dieu vous sauve, beau doux
sire. » Et le baron lui répond non moins aimable-
ment : a Frajic jugleur, bien soies tu trovez. »
Le seigneur a précisément donné ce jour-là un grand
repas d'apparat, et il a des hôtes nombreux, dames et
barons. On ne savait trop comment occuper la soirée :
le jongleur est le bien venu, et on lui fait fête. Il y
aura ce soir séance épique, et nous aurons lieu de la
raconter ailleurs ; mais il nous faut ici constater sans
retard le succès immense de notre jongleur qui est
en voix et chante à merveille un roman nouveau,
Giàbert d'Andrenas. C'est à qui lui fera les plus beaux
présents. C'est un affolement général, un délire.
(( Un cheval, onze bliauts osterins, un mantel vair et
gris et vingt et un sous, » voilà la recette. Elle est
énorme, et il n'y a, je pense, que le jongleur pour
ne pas la trouver excessive.
Ces prodigalités aux jongleurs ont été un des pires
fléaux du moyen âge. Ce fléau, je le veux bien, n'a
sévi nulle part aussi cruellement que dans notre pau-
vre France où l'on a toujours aimé à l'excès le comé-
dien et tout ce qui ressemble au comédien ; mais enfin
tous les pays chrétiens ont été atteints de cette épi-
démie. Le mal, comme nous l'avons vu, nous venait
de la Rome païenne, et nous avons déjà entendu la
grande voix de saint Augustin crier au monde ces paro-
les dont l'actualité est vraiment immortelle : i<<Donare
r es suas histrionibus vitium estimmane ^)) Par malheur,
1. Voy. la note 5 de la page 8.
LES PROPACxATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 129
saint Augustin a eu, en cette conjoncture, le sort de
saint Jean-Baptiste : il a prêché dans la solitude. Rien
n'y a fait, et les nouveaux peuples, nés sur les ruines du
grand empire, n'ont pas cessé d'aimer cette pourri-
ture de l'histrionerie, illa sanïesK C'est bien à tort
qu'on a fait honneur à l'influence arabe de ce goût
malsain pour d'aussi folles dépenses ^, et nous avons
cité plus haut des textes qui ne laissent aucun doute
sur les origines romaines de cet amour désordonné pour
les baladins et les chanteurs. Cette engeance, comme
une nuée de sauterelles, a dévoré les peuples chré-
tiens en leur fleur. Partout où ils sentaient l'odeur de
l'argent, les jongleurs s'abattaient par bandes : « Mes
là 0 voient la rïcheee douer — Là vont tuït cil qui
sevent déporter ^ » Ce fléau dure encore.
Les dons que l'on fait aux jongleurs leur sont offerts
tantôt en argent et tantôt en nature. Une fois de plus,
ici, les textes historiques sont d'accord avec ceux de
nos chansons. Il y a parfois quelque exagération dans
ces derniers, comme, par exemple, dans ce passage
de Girart de Roussillon où il est dit, qu'après un
bon repas « Fouque fît donner mille sous à chaque
bon jongleur et cent aux plus médiocres "^ » ; mais
nous avons des Comptes fort authentiques des xiif et
xiv"" siècles où le paiement des ménestrels se monte
l.V. la note 6 de la p. 8.— 2.« Fortassis, inter alia qu8e Itali et Franci ab
eagente (idestArabibus)didicerunt, ritus donandi circulatoresetscur-
ras computandus est. » (Muratori, Antiquitates italicœ, t. II, col. 844.)
— 3. Quand Hernaut (qui joue un peu dans la geste de Guillaume le
rôle des grands comiques) arrive à Paris avec ses frères, il n'y trouve
point de logis et se tire d'affaire en chassant d'un hôtel les Allemands
qui l'occupaient. Puis, comme il s'ennuie, lui et ses frères : « Meneste-
reaux font querre et demander. — Qui lors veïst clianteors asambler
— Et jngleors vienent sans demorer — Por le barnage don il
voilent parler. » Ils n'aiment pas les petites gens, ces chanteurs :
« Mes là o voient, » etc. [Département des enfans Ainieri, Harl. 1321,
P^ 80, 81.) — 4. Traduction Paul Meyer, p. 278, §598.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
I PART. LIVR. II,
CHAP. XX.
130 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
à des sommes qui sont encore assez rondes. Saint Louis
ne partageait pas, au sujet de ces comédiens, Fengoue-
ment des barons de son temps, et même il avait éner-
giquement refusé d'avoir un seul ménestrel qui fût,
à poste fixe, attaché à sa personne * : il tenait à don-
ner en tout le bon exemple. Néanmoins, comme il
était d'une générosité vraiment royale, il voulut favo-
riser honnêtement ce que les chants et la musique
des jongleurs pouvaient offrir d'honnête. Ses Comptes,
(nous avons eu déjà l'occasion de le constater), sont
pleins de gratifications qu'il accorde très largement
aux ménestrels, et même aux ménestrelles. En un
seul de ces Comptes, une valeur de plus de deux mille
francs est consacrée à cet emploi ^ Saint Louis, n'alla
pas plus loin, et fit bien. Mahaut, comtesse d'Artois,
qu'il nous sera permis de prendre ici pour type, donne
un jour, en 1319, quarante sous tournois à chacun
des trompeiirs qui ont trompé devant elle et soixante
sous à (( celui qui joue de la trompette ^ ». Une autre
fois, en 1304, six jongleurs avaient reçu d'elle « chas-
cun vingt et un sous » et deux trompeurs « chascun
seize sous ^ » . Les ducs de Bourgogne , on peut le croire ,
ne se montrèrent pas moins libéraux •'. Tout dépendait
du talent des « artistes » et du temps qu'on leur pre-
nait, et si Mahaut, par exemple, attribue seulement
1. Natalis de Wailly, Préface du t. XXII des Historiens de France,
p. XXVI. — 2. En 1239, une chanteuse, deux joueurs de harpe et plusieurs
ménestrels reçoivent ainsi des subventions. {Historiens de France,
XXII, 529^, 599i, 602^, 605^) Cinquante livres sont données aux mé-
nestrels qui assistent aux fêtes de Melun, quand Alfonse de Portugal
est fait chevalier (Ihid., p. 589). Vingt ménestrels sont inscrits pour
des dons de vingt à trente sous {Ibid., p. 599^, 604*). En la seule année
1234, depuis la Chandeleur jusqu'à TAscension, les jongleurs sont
entendus quatorze fois à la cour. {Histoire littéraire, XXIII, p. 90.)
— 3. Mahaut, comtesse d'Artois, par J.-M. Richard, p. 109. —4. Id.,
ibid., p. 108, etc. — 5. V. les Archives de la Côte d'Or, B. 1430, 1444,
1452, etc., etc.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 131
quatre sous « aus menesterez qui ouvroient au pont de
la ville d'Arqués », c'est qu'en réalité ces braves gens"
n'avaient joué devant elle que quelques minutes ^
Bref, ces dons sont d'une valeur essentiellement varia-
ble ^ et il serait difficile d'établir une moyenne.
D'ailleurs, on ne s'en tenait pas à cette juste rému-
nération d'une séance de musique ou de chant : on
faisait aux jongleurs mille gracieusetés pécuniaires.
On leur remboursait leurs frais de voyage ^ Tom-
baient-ils malades? on les aidait <( à paier leurs phi-
siciens et cirurgiens, et à faire leurs autres fraiz en
leur maladie ^ ». S'il s'agissait d'un mariage et qu'on
eût affaire à quelqu'un de ces ménestrels qui étaient
au service d'un prince ou d'un seigneur, on lui faisait
de riches cadeaux de noces, et nous voyons le duc de
Bourgogne, en 1367, donner à son ménestrel Claux,
qui se marie, vingt bons florins de Florence ^ C'est
une somme. On va jusqu'à constituer à ces chanteurs
des pensions et des rentes : Louis X assigne à son
ménestrel, Pierre Touset, une rente de trente six livres
dix sous, (V réversible sur sa femme, ses hoirs et ceux
qui de lui auront cause ^ ». Vers le même temps, Ma-
haut ne se montre guère moins généreuse et attribue
1. Mahaut, etc., p. 109. — 2. V., comme documents à consulter,
les nombreuses mentions de paiements faits à des jongleurs ou
à des villes (xm® et xiv^ siècles) dans Urkundliches ûber die Spielleute
in Tirol,_ psiV Ludwig" Schœnach. {Zeitschrift fur deutsches Alterthum
und deustche Literatur, XXXI, 2^ p., pp. 171-185.) — 3. « A Pince-
paste, menestrier de Monseigneur, pour don à lui fait por faire ses
despens en soy enalant à Chasteauvillain en son hostel, .iiii. francs.»
(Mandement du duc de Bourgogne, donné à Paris le 22 novembre 1367,
Archives de la Côte-d'Or, B. 1430, fo 45 r».) — 4. Mandement du Duc,
en date du 29 octobre 1318. (Ibid., B. 1454, fo 80 v^.) — 5. Mandement
du 22 octobre. {Ibid., B. 1430, f^ 14 r».) — 6. « Loys, par la grâce de Dieu,
roys de France et de Navarre. Nous faisons savoir à touz presenz et
à venir que nous, à Pierre dit Touset, nostre menesterel, pour les ag-
greables services qu'il nous a fait et fait encore chascun jour, nous
donnons gracieusement, pour la soustenance de lui et de sa famé
et de ses anfans, perpetuelment et àtouzjourz, trente et sis livres et
1 PART. LIVR. lU
CHAP. XX.
132 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. uvR. II. une rente via2:ère à la veuve de Pariset le nié-
CHAP. XX. O
— nestrel K Nous ne voulons pas multiplier ces exem-
ples ^
Les dons en argent, si abondants qu'ils fussent,
n'étaient pas cependant la meilleure ressource de nos
jongleurs, et c'est avec les dons en nature qu'ils fai-
saient certainement leurs plus brillantes affaires. Il
est difficile de s'imaginer jusqu'où s'emportait l'en-
thousiasme des barons qui venaient d'entendre une
chanson de leur goût. C'était de l'insanité, du délire ;
et l'on ne peut s'en faire quelque idée qu'en son-
geant aux combats de taureaux et aux ovations dont
les toréadors sont l'objet. A peine le jongleur avait-il
jeté sa dernière note, que cet enthousiasme irréfléchi
se donnait carrière : « Jongleur, je te fais présent d'un
(( destrier. — Et moi, d'une mule d'Espagne. — Et moi,
« d'une autre \ — Moi, de cette coupe d'argent. — Et
dis solz parisis de rente annuel, que nous avons, chascun an, sus la
commune de nostre ville de Senliz... L'an de grâce 1315, ou mois de
juing. » (Arch. nat. Trésor des Chartes, JJ, 52, f» 91.)
1. Mahaut, etc., p. 107. Le comte Otlion avait également constitué
une rente de dix livres à Simon Chevrette, son « histrion » {Ibid.,
p. 108). — 2. On n'oubliait pas les jongleurs au jour des étrennes :
« Aus menestriers du Roy nostre sire, à pluseurs autres menestriers
de leur compagnie et à pluseurs autres menestriers de Paris pour don
à eulx par Monseigneur, de grâce especial, le jour des estraines
NOUVELLEMENT PASSÉES. » (Mandement du duc de Bourgogne en date
du 10 janvier 1375; Archives de la Côte-d'Or, B. 1444, f^ 81 r^.) —
3. « Un jongler chante... — Je li donrai mon destrier arrabi. — Et je
mon mul, dist Ybers li floris, » {Raoul de Cambrai^ éd. P. Meyer et
A. Longnon, p. 208, v. 6087 et ss.) « Il ont sovent de bons deniers
asez, — Les bones robes, les roncins enselez — Que li franc home
lor douent por chanter. » {Montage Guillaume, Bibl. nat., fr. 774.)
<c Asez i orent harpeor et jugler — Et dras de soie et hermins
engouiez — Et muls d'Espaigne et destriers sejornez. » {Prise
d'Orange, éd. Jonckbloet, v. 1883-1885.) « Cil ke la chanchon fist Tad
longuement gardée; — Ains il n'en volut prendre avoir, nulle darrée,
— Ne mul ne pal:pfroi. » [Destruction de Rome, v. 16 et ss., Ro-
mania, 1873, p. 6.) « Et li quens flst doner chascun, lonc son labor,
— Mantiaus, muls, palefrois. » [Enfances Godefroi, éd. Hippeau,
V. 232 et ss.) « Quant li chastelains vit qu'il nou porroit retenir, si li
otroia le congié et li donna roncin et robe nueve.» [Récits d'un ménes-
trel de Reims, éd. N. de Wailly, p. 44.) « En un saint ordre se rendi
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 133
(( moi, de ce hanap d'or '.» Mais ce n'est pas encore là
le plus étrange. On voyait ces riches seigneurs, dans
le premier élan d'une admiration forcenée, se dépouil-
ler soudain de leurs manteaux de fourrures, de leurs
(( pelissons hermins », de leurs bliauts ^, et les jeter
aux pieds du chanteur qui essayait de triompher mo-
destement et évaluait, au-dedans de lui-même, la valeur
de chaque présent. Aux noces de Galéas et de Béatrix
d'Esté, le 24 juin 1300, on ne distribua pas aux jon-
gleurs moins de sept mille bons vêtements. Même on
n'oubliait pas la femme du chanteur, et on lui réser-
vait robes et chapes. Une fois lancés, nos barons ne
s'arrêtaient plus et auraient, je pense, donné jusqu'à
leurs châteaux ^ Ils étaient ivres, ils étaient fous.
On objectera peut-être que les textes de nos chan-
— Por le siècle que li anoie. — Chevals et robes et monoie — Et
quanque il ot trestoti mist. » (Be V tumbeor Nostre-Bame, Romania,
1873, p. 317.) Etc., etc.
1. « Se les noches sont granz, ne Testent demander. — Maint riche
VASEL d'or i fu le jordoné; —Ménestrel s'en loèrent. » {Elie de Saint
Gilles, V. 2751, et ss.) « Là furent départi maint paile alexandrin, —
Coupes et biax henas et d'argent et d'or fin — Dont ménestrel ne
furent pas adonque frerin — De recevoir biax dras, etc. » (Charlema-
gne, de Girart d'Amiens, Bibl. Nat. fr. 775, f» 94 r».) Etc., etc. —
2. « Grans fut la feste... — Onques n'i ot ménestrel ne sergant —
Qui celui jor ne fust riche et manant, — Tant vont li prince et vair et
gris donant, — Robes de soie et or et à argent. » {Anséis fils de
Girhert, Bibl. nat.,fr. 1622, anc. 76282, P 264 v«)— «Doncha verisi mante
ROBE mostrer — De diversi color, de palii e de çender — Qe pois li
ont doné à li çubler, — Por far se anomer por l'estrançe river. »
{Berta de li gran pié, Romania^ 1874, p. 341.) « Witasse li vassax les
a moult bien loés. — Il lor done et mantiax et bliaus engolés, —
Pelichons vairs et gris et hermins gironés. » {Enfances Godefroi,
éd.Hippeau, v. 1651 et ss.) — «Un blial osterin dona a menestrer »
{Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, fo 21 v».) « Ains n'i ot jogleor
n'eiist bone sodée, — U mantel vair et gris ou grant cape fourée. »
{Renaus de Montauhan, éd. Michelant, p. 114.) Etc., etc. — 3. Dans
la chanson de Batirel et Béton, dont il est le véritable héros, le jon-
gleur Daurel reçoit du duc Beuves, « un rie castel c' om appela Mon-
clar .). (éd. P. Meyer, p. 8, v. 208, 209.) « 11 y a là, dit G. Paris, une
exagération visible qui s'explique par le fait que le rôle attribué dans
notre poème à un jongleur, était rempli, dans les récits qu'a suivis
l'auteur de ce poème, par un vassal de condition chevaleresque. »
{Journal des savants, 1886... Tirage à part, p. 33.)
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
1 PART. LÎVR. W.
CHAP. XX.
134 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
sons sont suspects et que, pour exciter leurs auditeurs
à la générosité, les jongleurs leur racontaient des libé-
ralités purement imaginaires. L'argument n'a rien de
solide, et nous possédons, par centaines, des textes his-
toriques qui confirment ici les textes poétiques et
leur donnent encore plus de force. C'est à un chro-
niqueur et non à un poète que nous devons le récit
de ces noces de Galéas où furent donnés aux jon-
gleurs plus de sept mille panni boni *. D'autres chroni-
queurs italiens, cités par Muratori ^ ne sont pas moins
explicites. Les Rôles gascons nous offrent très fréquem-
ment la preuve irrécusable de ces mêmes prodigalités
qui touchaient à la démence ^, et l'on citait récem-
ment cette page d'un vieil auteur anglais, regrettant
1. « Admirabiles nuptise (inter Galeatium vicecomitem et Beatricem
Estensem) pro ea Mediolani factse sunt, ad quas invitati fuemnt
omnes Lombardi, et ibi data fuerunt joculatoribus plus quam septem
MiLLiA PANNORUM BONORUM. » (Guillelmus Ventura, cité par Muratori,
Rerum Italicarum, etc., XI, p. 169.) La scène, comme nous Tavons
dit, se passe le 24 juin 1300. — 2. Antiquitates Italicse, II, pp. 840, 843,
etc. « Accipe Aliprandi verba, cap. xxxvi : « Tutte le robe sopre no-
minate — Furon' in tutto trent' otto e trecento — A buffoni e sonatori
donate. » (p. 840, etc.) Cf. Saba Malespina, cap. iv, cité par Schultz,
1. c. V^^ éd. I, p. 441, note 6: « Nonnulli, sane nobiles, singulis diebus
solemnitatis hujus,exuunt vestes, quas ceperunt, histrionibus dona-
TAS, » etc. — 3. « Mandatum est... habere faciant Gaydoni, istrioni,
UNAM bonam robam de dono Régis » {Rôles gascons^ I, p. 382, n» 2935.)
« Mandatum est Garcie Aquelini quod sine dilacione faciat habere Jo-
hanni de Blavia, istrioni régis, quadraginta solides ad quemdam equum
sibi emendum de dono Régis. » {Ibid., I, 415, n» 3328) « Faciant habere
Biseto, istrioni Guidonis de Lezignano,... unam robam de dono Régis. »
{Ibid,. I, 421, no 3381). « Mandatum est... quod sine dilacione faciant
habere magistro Ricardo le Harpur unam robam et mantellum de
bono panno cum furura ad supertunicam de scurellis et penulam ad
mantellum de bissis, et uxori ejusdem Ricardi unam robam, mantellum
et capam de bono panno cum furura ad capamet supertunicam de scu-
rellis et cum penula ad mantellum de bissis, de dono Régis. ^^ {Ibid, 1, 433,
no 3508, etc. Ces mandements sont de 1254, 1255.) = Cf. les Comptes
de Mahaut, comtesse d'Artois, qui, en femme économe, ne gâte pas au-
tant les jongleurs : « Lorsqfue, en 1305, Perrinet le jongleur retourne
en son pays, la comtesse lui donne deux paires de chausses, trois
paires de souliers, six aunes et demie de toile pour faire des chemi-
ses, et du drap pour faire des vêtements. » {Mahaut,. etc., p. 108.)
Etc., etc.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 135
qu'on ne fasse pas aux pauvres, à ces a ménestrels de
Dieu », les largesses excessives dont on favorise les
chanteurs nomades ^ En Allemagne, même coutume ^
ou plutôt même manie; mais, pour en revenir à la
France, c'est là peut-être que nous trouvons le texte
le plus décisif, et, en même temps, le plus indigné.
C'est la très belle et très noble page de l'historien
Rigord contre les histrions et contre les dons qu'on
leur fait : « Ces gens là, dit-il, extorquent aux
princes l'or, l'argent, les chevaux et les habits.
J'ai vu naguère, j'ai vu de ces princes qui donnaient
aux jongleurs, à ces serviteurs du Diable, des robes
diu excogitatas et varïis florum picturationibiis artiji-
ciosissine elaboratas, lesquelles valaient peut-être vingt
ou trente marcs, et n'avaient été portées que sept
jours à peine. » Et quand on pense, ajoute Rigord avec
une véritable éloquence évangélique, « qu'avec le
prix de ces robes, on aurait pu nourrir vingt ou
trente pauvres pendant toute une année ^ ! » Voilà,
certes, une des pages les plus françaises et les plus
1. « Les chanteurs nomades ne se présentaient guère à un châ-
teau sans qu'on leur donnât des manteaux, des robes fourrées, de bons
repas et de l'argent. Langland revient souvent sur ces largesses, ce
qui prouve qu'elles étaient considérables, et il regrette qu'on ne dis-
tribue pas tout cet or aux pauvres qui vont, comme ces errants, de
porte en porte, et sont les Ménestrels de Dieu. » (Jusserand, La Vie
nomade en Angleterre, p. 126.) — 2. V. notamment le texte cité par
Fïpev {Spielmansdichtung, p. 16) sur l'empereur Henri Y qui, en 1114,
faisait trop libéralement des présents « innumerabili multitudini
joculatorum et istrionum ». Etc.. etc. — 3. « Cum in curiis regum seu
aliorum principum frequens turba histrionum convenire soleat, ut ab
eis AURUM, ARGENTUM, EQUOS SEU VESTES (quas pcrsaspc mutare con-
sueverunt principes) ab eis extorqueant, verba joculatoria variis adu-
lationibus plena proferre nituntur et, ut magis placeant, quicquid de
ipsis principibus probabiliter flngi potest, videlicet omnes delicias et
lepores et risu dignas urbanitates et ceteras ineptias, trucinantibus
buccis, in médium eructare non erubescunt. Vidimus quondam quos-
dam principes. . . vestes diu excogitatas et variis florum picturationi-
bus artificiosissime elaboratas, pro quibus forsan viginti vel triginta
marcas argenti consumpserant, vix revolutis septem diebus, histrio-
I PART. L1VR. II.
CHAP. XX.
136 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LiYR. n. chrétiennes qu'on ait lamais écrites; mais elle ne
CHAP. XX. ^ " '
convertit personne. Les sermonnaires jettent dans le
même temps le même cri d'alarme ^.. et ne sont pas
mieux écoutés.
Que faisaient nos jongleurs de tant de robes et de
tant de manteaux? C'est bien simple : ils les vendaient,
non toutefois sans les avoir portés durant quelques
jours ad pompam et ostentationem. Puis, ils repre-
naient leurs vieilles souquenilles et dépensaient en
peu de temps l'argent si rapidement gagné : « Voilà
pourquoi, s'écrie un sermonnaire, il peut vous arri-
ver de rencontrer aujourd'hui un jongleur qui est
vêtu comme un fils de comte, et vous le verrez
demain couvert de haillons ^ » Il circula là dessus
plus d'un proverbe.
Une réaction cependant ne pouvait manquer de se
produire un jour ou l'autre, et ce n'est pas en vain
que tant d'honnêtes gens s'étaient si généreusement
indignés. Dès le xif siècle, l'auteur de Perceval con-
nibus, ministris scilicet Diaboli, ad primam vocem dédisse. Proh
pudor! Certe de pretio illarum vestium viginti vel triginta pauperes
per totum annum victui necessaria percipere potuissent » (éd. Fr. De-
laborde, p. 71).
1. V. Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, 2^ éd.
pp. 481, 482 : « Les critiques des orateurs sacrés s'adressent surtout
aux jongleurs, ces éditeurs ambulants de nos vieilles poésies. Ils
nous les peignent prenant part aux noces et aux festins, réjouissant
les convives par des chants légers, recevant en cadeau des robes
précieuses de vair et de gris, etc. » (V. les mss. lat. de la Bibl. nat.,
15034, fo 108; 15970, P^ 351,352; 16481, n^ 10, 61; 17509, fo 8; 2616% fo 57,
cités par M. Lecoy de la Marche, 1. c.) — 2. « Aliter utuntur vestibus
sibi datis milites, armigeri, famuli proprii domini; aliter histriones
et communes bedelli. Famuli proprii vestes sibi datas continue in-
duunt et eas consumunt in servitio domini et, consumpta veste nova,
datur eis certis temporibus alia vestis nova; sed histriones et be-
delli communes vestes sibi datas induunt per paucos dies ad osten-
tationem, nec consumunt eas in servitio domini : immo vendunt eas
ALTERi. Videbitis hodie histrionem indutum ita pulchre ac si esset
ftlius unius comitis : cras apparebit in una veste misera. » (E sermone
Guillelmi de Saccovilla; Bibl. nat. lat. 16195, f» 20, V. Communication
de M. B. Hauréau.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 137
state fort tristament qu'on commence à renoncer à
Fantique usage de se dépouiller, en faveur des mènes- -
trels, de « tous ses paremens, cotes, surcos et roubes
vaires ^ ». Philippe- Auguste alla plus loin et déclara
très haut (il savait parler ferme) qu'il ne donnerait
jamais ses vêtements qu'aux pauvres ^ Le roi de
France ne faisait ici, sans le savoir peut-être, qu'imi-
ter l'empereur Henri III qui, deux siècles auparavant,
avait impitoyablement chassé de sa cour tous les his-
trions et tous les jongleurs accourus en foule pour
assister à ses noces avec Agnès de Poitiers : toute
cette bande avide avait dû battre en retraite, sine cïbo
et ïïiunenhus^ vacua et mœrens ^ L'Église, d'ailleurs,
tonnait toujours et, sous de nouvelles formes, ne se
lassait pas de répéter le formidable anathème de saint
Augustin. De là, des rigueurs peut-être excessives :
(( C'est un péché mortel que de donner aux jongleurs.
Omnes peccant mortaliter qui dant scurris aliquid de
suo *. » Un des plus brillants esprits du temps de Phi-
L « Cil conteor dient biax contes — Devant dames et devant contes;
— Et, quant asez orent jué, — Bien sont li ménestrel loé : — Car tout
vallet et chevalier — Se penoient de despoillier — Et de doner lor
.garnemens, — De départir lor paremens, — Cotes, surcos, et roubes
vaires; — Tel i ot qui en ot cinc paires — Ou .vi. ou .vu. ou .ix. ou dis.
— Tels i vintpovres et mendis — Qui fu riches de grant avoir. — Mais
ce poons nous bien savoir— Que cil usages est passez», etc., etc.(Édit.
Potvin,VI, p. 204; cité par Schultz, I, l^e éd. p. 441). — 2. « Christianis-
simus rex Philippus Augustus, videns omnia ista esse vana et saluti
animse contraria, instinctu Spiritus Sancti reducens ad memoriam
quod a sanctis et religiosis viris quandoque didicerat, quod histrioni-
bus dare dsemonibus est immolare, mente promptissima Domino Deo
promisit quod omnes vestes suas, quamdiu viveret, intuitu Dei, pau-
PERiBus EROGARET. » (Rigord, 1. c.) — 3. Chrofiicon Wirzeburgense,
Pertz, VI, p. 30; Ekkehardi Chro?iicon universale, ihid. p. l%\Anna-
lista Saxo, ibid. p. 687, etc. Le même trait est raconté par Otto de Frei-
singen : « Quumque ex more regio nuptias Ingelheim celebraret,omne
balatronum et histrionum collegium quod, ut assolet, eo confluxerat,
vacuum abire permisit. » {Chronicon, lib. VI, cap. xxxii; ^c^a .S"^.
Octobris, IX, p. 700.) — 4. Bibl. nat. lat. 16419. = Dans une formule de
confession, que nous offre un ms. de Cambridge des premières années
du xvi^ siècle (G G 1. 1. n» 42) le pénitent s'accuse, entre autres dé-
fauts, d'avoir souvent « doné dons à menestreus »>.
I PART. LIVR. IT.
CHAP. XX.
1 PART. LIVR. II.
CHAP, XX.
138 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
lippe Auguste, un symboliste subtil et élevé, Adam
de Perseigne, n'est pas moins sévère que le roi sous
lequel il vivait, et il écrit un jour à la comtesse du
Perche : « Non patitiir înediocritas ïlla darehistrïomhus
iindepasciaut tegi debiiit indigentia miserorum \ » Tant
de protestations finirent par triompher, et Rutebeuf,
ce Gavroche du xiif siècle, s'écrie avec quelque effare-
ment et angoisse : « Don sien gardier est chascuns
sages ^. » L'auteur du Montage Renoart se répand en
lamentations sur les malheurs du temps : « On avait
jadis la coutume d'honorer les jongleurs. C'était jus-
tice, et on les devrait moult aimer, parce qu'ils sont
joyeux et conteurs; mais, hélas! tout est changé aujour-
d'hui. Les mauvais, les avares, les achars et tous ceux
qui n'ont cure que d'amasser de l'argent, de pren-
dre gages et de prêter deniers, ceus-là nont soin
d'autre chanter ^ » Devant cette attitude nouvelle
de leurs anciens Mécènes, de ces barons qui étaient
naguère encore si large douneour de leur avoir ^ et
que les ménestrels pleuraient comme de véritables
pères % devant cette prétendue avarice et ingratitude,
les jongleurs firent parfois bon visage et vantèrent
1. Patrologie de Migne, CCXI, col. 609. — 2. Lapovretei Rutebiief,
2^ éd. Ach. Jubinal, I, p. 3. L'éditeur, à Tappui des plaintes de Rute-
beuf, cite une autre pièce, le Dit d'avarice^ où Ton expose les mêmes
griefs : « Li ménestrel sont esperdu; — Car nus ne lor vuet riens
donner. — De don ont esté soustenu : — Maintenant sont souz pié
tenu », etc. (1. c. p. 2, note 5). — 3. Histoire littéraire, XXII, p. 531 ;
XXIll, p. 92. — 4. Voici le portrait d'un de ces Mécènes : « Un des
millours fu de nos ancessours; — De son avoir fu larges douneours, —
Souventes fois, as grans et as menours. — Volentiers ot avoec lui jou-
gleours; — Bons vieleurs amoit et chanteours. — Souvrainement anioit
les trouveours — Et puis, après, les biaus recordeours. » (Enfances
Ogier, pa,r Adenès li rois; éd. Scheler, p. 169, v. 5736 et ss.) Il s'agit
de Ttiierri d'Ardane. — 5. « C'est li cuens Guis de Flandres seur la
mer. — Li jougleour deveront bien plourer — Quant il mourra : car
moult porront aler — Ains que tel père puissent mais recouvrer. —
Or le nous vueille Diex longuement sauver. » (Ibid. p. 2, v. 24.) Le
Mécène dont Adenès fait un si grand éloge est le comte de Flandre,
Gui de Dampierre (f 1305) qui lui avait commandé les Enfances Ogier,
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 139
eux-mêmes leur belle humeur : a Nous avons cette ' ^^^^^j
excellente habitude de chanter tout aussi bien quand -
on ne nous donne qu'un repas, que si nous recevions
quarante marcs ^ » Quelques-uns cependant ne pri-
rent pas si bien les choses et se rebiffèrent contre
Findifférence et la parcimonie des barons. La plus
sanglante de ces satires, et la moins chrétienne à coup
sûr, est due à Fun de ces auteurs de fableaux qui ont
été si profondément voltairiens plusieurs siècles avant
Voltaire. Il nous montre, en un apologue quelque
peu scélérat. Dieu fort sérieusement occupé à parta-
ger le monde entre les trois espèces d'hommes qu'il
vient de créer. Aux nobles il donne les terres, aux
clercs les décimes et les aumônes, et il condamne
tranquillement les vilains « à travailler toute leur vie
pour les uns et pour les autres». Ce début est, comme
on le voit, des plus révolutionnaires et ne nous
promet rien de bon; mais c'est la suite qu'il faut
entendre. Les lots ainsi faits, il se trouva qu'on avait
omis de pourvoir deux sortes de gens, les jongleurs,
d'une part et, de l'autre, les filles de joie. Ces dé-
daignés, ces oubliés ne se tiennent point pour battus
et viennent, non sans insolence, réclamer à Dieu leur
provende. C'est alors que Dieu donna aux nobles les
ménétriers à nourrir, et les filles aux prêtres; mais,
dit l'horrible petit Voltaire du xiif siècle, il n'y a
que ces derniers qui se soient, en réalité, acquittés
convenablement de leur mission. Ils iront au ciel
tout droit, parce qu'ils ont obéi à Dieu ; mais malheur
aux barons qui n'auront pas hébergé et nourri
ces pauvres jongleurs! L'enfer est encore trop doux
pour eux ^ C'est sévère.
1. Montage Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, fo 191. — 2. Legrand
• d'Aussy, Fabliaux, II, 117,
LIVR. II.
CHAP. XX.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
140 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Il ne faudrait pas se persuader, d'ailleurs, que tous
les jongleurs, même aux plus beaux temps de leur
histoire, aient été partout accueillis avec le même
empressement et traités avec la même faveur. Il y
avait parmi eux de singulières inégalités de fortune
et, c'est ainsi que, de nos jours encore, on ne saurait
assimiler les augustes sociétaires de la Comédie Fran-
çaise aux comédiens râpés des petits théâtres de la
banlieue. Le plus grand nombre étaient besogneux,
loqueteux, misérables. Ces pauvres diables auraient
pu faire le serment de Fun d'eux : « Je vous jur à
Dieu, sans faintise — Que n'ai el' mont fors ma che-
mise *. » Il était rare que ces bohèmes eussent une
robe entière, des chausses et une cotte, et ils gre-
lottaient sous la pluie et sous la bise. On ne les
payait souvent qu'en dures paroles, et il faut enten-
dre, dans le fableau du Honteus ménestrel, la plainte
touchante de ces malheureux qui jouent et chantent
en pure perte : « Ançois que li dons soit donés,
— S'en fera-t-on proier cent fois. — Il n'est mais
carités ne fois ^ » Le plus spirituel et le plus gei-
gnard de tous ces Villons d'antan, c'est Rutebeuf qui
rit jaune devant sa misère et ne laisse pas de faire, à
cette occasion, les plus abominables jeux de mots :
(( Le froid me fait tousser, la faim me fait bailler;
je suis en mauvais point, je suis mort; pas de
couette, pas de lit, pas de pain ^ Il est vrai que je
1. Saint Pierre et le jongleur; Méon, éd. de 1808, III, 282. —
2. « Ch'est du Jionteiis ménestrel », publié dans la2e édition qu Achille
Jubinal a donnée des Œuvres complètes de Rutebeuf (III, pp. 15 et 16).
Le « honteus ménestrel » ajoute : « Tel mestier me convient laissier,
— Se je ne me trais ens el' règne — U courtoisie maint et règne — Et
k'amés i soit li honteus. — Car tenus me sui avoec teus — Dont peu de
pourfîs m'est venus...— Por ce ai-ge perdu mon tans », etc. {Ibid., p. 17.)
— 3. « Je touz defroit, de fain baaille, — Dont je suis mors et maubail-
liz. — Je suis sans coûtes et sans liz : — N'a si povre jusqu'à Senliz.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 141
suis à Paris au milieu de tous les biens; mais
je n'ai pas de bien, moi. Pou i voi et si i preig
(( pou : — Il m'i souvient plus de saint Pou —
a Qu'il ne fait de nul autre apostre. » Et il ajoute en
pleurant à travers son rire : « Bien sai Patei\ ne sai
(( qu'est nostre ^ » Les Rutebeuf formaient tout un
peuple famélique et maigre, hailloneux et sale, qui
était trop souvent sans gîte et n'avait pour lit que la
rue. Pour faire durer leurs habits plus longtemps
(quand ils en avaient), ces « sans le sou » les retour-
naient ^; mais il était rare, très rare, que, sur les béné-
fices de leur métier, ils pussent trouver le moyen de
manger de la viande ^ Ils se tiraient parfois d'affaire
en faisant deux métiers, comme celui de couturier
pendant la semaine et celui de ménétrier aux jours de
fêtes ^. Mais il ne faut pas oublier qu'ils étaient chargés
de femmes et d'enfants qui grouillaient, criaient, pleu-
raient autour d'eux et qui, comme eux, avaient tou-
— Sire, si ne sai quel part aille. — Mes costeiz connoit le pailliz — Et
liz de paille n'est pas liz — Et en monlit n'a fors la paille.» (O'e^^ de la
jpovretei Rutebtief: Œuvres de Rutebeuf, Ach. Jubinal,2e éd., I, p. 3.) Cf.
les vers de Colin Muset : « Sire quens, j'ai vielé — Devant vos en
vostre esté : — Si ne m'avés rien doné — Ne mes gages aquité. — C'est
vilenie. — Foi que doi sainte Marie, — Aine ne vos sievrai-ge mie. —
M'aumosnière est mal garnie — Et ma malle mal farcie.» {Histoire littè-
raire, XXII 1,552.) = Au Midi c'était trop souvent la même misère :« Ca-
denetz... fez se joglars... Lonc temps anet à pe,desastrus, perlo mon.»
(Raynouard, 1. c, V, p. 111). «Gaucelm Faidit...fes se joglars;... mot fon
lonc temps desastrus de dos e d'onor à penre, que, plus de vint ans,
anet per lo mon qu'il ni sas cansos ne foro grazitz ni volgutz » (Ibid.,
p. 158), etc.
1. La povretei Rutebuef, ibid., p. 4. — 2. « Or est li mondes si mal
mis — C'on ne done ne vair ne gris... —Une penne fait deus saisons,
— Li neuf dedens, le viez defors. » (Robert de Blois, cité par Sayous,
p. 183.) — 3. « Se ge ne mengoie de lart, —De char de vache ne de buef
~ Devant que aucuns, dis ou nuef, — M'eiist donné por mon chanter,
— Je me porroie bien vanter — James de char ne mangeroie. » {De la
maaille; cité également par Sayous, p. 143.) — 4. « Ung cousturier fu
qui avoit acoustumé du son de son instrument faire danser les josnes
gens es jours de feste. Advint une teste qu'il fu occupé pour parfaire
la robe dune dame, etc. » (Bibl. nat. fr. 1834, Exemples moraux,
fo 68;) texte déjà cité.
I. PART, LIVR. 11.
CHAI». XX,
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
142 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
jours faim K Les jongleurs de geste étaient certes les
moins malheureux; mais ils avaient aussi leurs jours
d'angoisse et chantaient bien souvent, alors qu'ils
n'avaient guère envie de chanter. C'est l'éternelle
histoire, et navrante autant qu'éternelle, de Jocrisse ou
de ïabarin qui vient de perdre son unique enfant et
qui est forcé de grimacer sur les tréteaux : « Tel fois
a chante lijuglerres — Que cest de tous le plus dolens ^.))
C'est ce que Gautier de Coincy observait déjà en son
temps ^ et trop souvent les jongleurs, comme les
comédiens, rient en dehors et pleurent en dedans.
Notre jongleur, à nous, n'est pas des plus misé-
rables, ni des plus riches. Seulement il se fait vieux,
et attend le soir avec quelque impatience : « Près est
de vespre, et je sui moult lassé. »
Derniers vers Qu s'apcrçoit uu Dcu dc ccttc fatl^uc, aux derniers
de la chanson et fin r ^ r o '
de la journée. ^^^^ g^'jj chante dc SOU Guibert d'Andrenas ; mais
enfin, il y pratique habilement de savantes et longues
coupures, et arrive à jeter joyeusement le cri, le
bienheureux cri de la fin : « Alez vos en, li romans
est finis. » Sur ce, il donne quelques dernières notes
de vielle et tout l'auditoire, un peu lourd et cepen-
dant ravi, s'en va dormir et rêver, sans doute, des
amours de Guibert et de la belle Augalete, du vieil
Aimeri, et de la grande guerre contre les Païens...
Le chanteur en fait autant. Sa journée est finie.
1. « Supplient humblement les cliifoineurs et chanteurs demeurant
à Paris, povres gens chargez de femmes et de plusieurs petis enfans »
(Arch. nat. Y 5220, fo 277). C'est la pièce citée plus haut (p. 121),
et il se peut, comme nous l'avons dit, que les chifoineurs exagèrent
un peu leur misère. — 2. Guillaume le Vinier, cité par Sayous, p. 182.
Cf. le proverbe : « Tel fois chante li menestriers — Que c'est de tous le
plus courreciez. » — 3. « Qui que vous chant chançons polies — De
risées et de folies, — Je ne weil pas chanter tex chans : — Car trop
i a pleurs et deschans. — L'ame sovent pleure et déchante — Dou
chanteur qui tiex chanz i chante. » (Ed. Poquet^ col. 12.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 143
I PART. LIVR. :
CHAP. XX.
Bien qu'on ait peut-être estimé trop minutieux ce Lannée^et la vie
tableau de la journée d'un jongleur, il ne suffirait pas jongleur.
à donner une idée exacte de la physionomie et de
l'importance de ces chanteurs de notre épopée natio-
nale. C'est l'année d'un jongleur, c'est sa vie qu'il
faudrait écrire.
Cette vie est intimement mêlée à la vie même de nos
pères, à toutes leurs douleurs comme à toutes leurs
joies. Le moyen âge est imprégné de jonglerie, dans le
meilleur sens de ce mot. Le jongleur, l'inévitable
jongleur, apparaît au berceau du nouveau-né et, pas
à pas, suit l'homme jusqu'au cercueil.
Le voici tout d'abord aux baptêmes * ; puis, aux Lejongieur
1 ' j. ' aux baptêmes
fiançailles ' ; mais c'est aux noces et aux adoubements, ^^ ^"^ "^«e«-
c'està ces deuxfêtesradieuses delà vie féodale, qu'on le
voit surtout jouer un rôle capital, et que l'on peut dire
de nos vieux ménétriers : « Miilt servent bel, iatendent
bon loïer ^ » Ce n'est pas le lieu (pour ne parler ici que
des noces) de se livrer à une vaine érudition et de mon-
trer comment, sous tous les cieux et en tous temps,
la musique et le chant ont tenu une large place dans la
solennité joyeuse et grave de tous les mariages ; mais
il ne faut pas oublier que nos pères étaient une race
particulièrement expansive et « en dehors », fort amou-
reuse du bruit et de la gaieté, et qui aurait, je pense,
trouvé certains de nos mariages modernes quelque peu
1. « A plusours menestriers qui avoient esté au bàptisement de
Louys mon seigneur. » (Mandement du duc de Bourgog-ne en date
du 15 août 1377; Arch. de la Côte-d'Or, B. 1451, fo 90 r».) Louis était
le flls du Duc. — 2. Dans Aimeri de Narbonne (éd. DemaisOn, pp.
157, 158), on voit à tout le moins, les jongleurs se joindre au cor-
tège d'Aimeri qui conduit de Pavie à Narbonne sa fiancée, la belle
Hermangart : « Cil jugleor, por eus esbanoier, — De vieler pansent et
d'envoisier. » — 3. Aimeri de Narbonne^ 1. c*
I PAKT. LIYR. 11.
CHÂP. XX.
144 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
guindés et froids. Donc, les jongleurs s'abattaient sur
les noces, comme des passereaux sur le grain. On en
compte jusqu'à QUATRE cent vingt-six (!) au mariage de
Marguerite, fille d'Edouard P' ^ Un mariage sans jon-
gleurs, c'était un printemps sans oiseaux ^ Vous vous
imaginez peut-être qu'il s'agit ici de vielleurs, de
chifoineurs ou de harpistes; détrompez-vous : ce sont,
dans les noces seigneuriales, les conteurs et les
chanteurs qui sont d'emblée au premier rang. Il est
vrai qu'ils chantent des lais, des fables et des « saints
d'amour » plutôt que des chansons de geste ; mais
enfin, ils ne se contentent pas de flûter ou de harper :
ils chantent, et chanteront jusqu'au lendemain, jus-
qu'au départ de la mariée. C'est aux noces, d'ailleurs,
qu'ils sont le mieux payés, et c'est ce qui explique
tant de zèle ^ Cet usage singulier de donner aux
1. Th. Wright, Bomestic mamiers and sentiments, 1862, p. 181.
(Cité par Jusserand, La Vie nomade en Angleterre, p. 122.) Cf. le texte
de Jehaîi de Bammartin et Bloîide d'Oxford (éd. Bordier, v. 4687) :
« Je ne sai qui ala conter — As menestereus celé teste:— Car plus de
TRENTE, sans areste, — En i vinrent, mien escient.»— 2. « Quant ju-
gleor n'i voi,ce poise mi. » {Hervis de Metz, Bibl. nat., fo 19160, f<^ 11.)
— 3. Textes sur la présence des jongleurs aux noces : lo Textes
LATINS. « Quod non oporteat sacerdotes aut clericos... in nuptiis
interesse ; sed, antequam thymelici ingrediantur, exsurgere eos con-
venit atque inde discedere. » (Concilium Aquisgranense, anno 816,
Labbe, VII, 1362. Cf. la note 3 de notre page 7.)=:« Cum consuetudo... vi-
deatur induci...ut,cum laïci nuptias contrahunt, joculatores ethistrio-
nes transmittunt ad clericos, ut eis provideant...» (Concilium Raven-
natense, anno 1286; Muratori, Antiquitates italicœ, II, 848.) = « Ver-
titur in luctum cithara et vox Isetitise in mœrorem; joculatorius ille
plausus tristes complodit manus. » (Il s'agit d'un mariage auquel
une jeune fille ne veut pas consentir. Vita ve^ieraMlis Odae^'\ 1158;
Acta SS. aprilis, 11, 775.) = « In istis [nuptiis] l'on fait la meson pingi
et juncheare... postea l'en doîiet robes... postea Veîi donet cantilenas
ad ultimum. » (Bibl. nat. lat. 16481, n» 61, cité, ainsi que le suivant,
par M. Lecoy de la Marche, La Chaire française, 2^ éd., p. 432.) « Nec
aliquis eorum [joculatorum], quantumlibet imperitus, irremuneratus
abscedit. » (Lat. 2516^ fo 57.) « Robert de Sorbon, ajoute M. Lecoy (1. c),
reproche aux mariés de s'entourer d'histrions.» = «Consuetudo est in
hoc mundo quod, quando unus magnus dominus desponsavit unam
dominam et, quamdiu sunt in missa in ecclesia, histriones non
faciunt magnum tumultum; sed statim cum posuerunt pedem extra
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 145
iondeurs les riches Yêtements dont on était cou- i iart. uyr. n.
^ C) CHAP. XX.
vert, c'est aux noces qu'il a pris naissance, et rien
ne semblera plus naturel : les invités, ce jour-là, riva-
lisaient de luxe, et c'està qui ferait son entrée dans la
grand'salle avec le bliaut le plus à la mode, avec le plus
riche manteau. Au départ, on était plus modeste, et
ecclesiam, tune incipiunt cantare et sua instrumenta deducere et
tang-ere. » (Extrait d'un sermon anonyme, Bibl. de Troyes, n» 1368 ;
communiqué par M. Hauréau.) = « Scientes vobis plurimum esse
acceptum quod vestrœ militiee atque nuptiis voluit interesse. » (Lettre
de recommandation pour un jongleur: Buoncompagno,éd. Rockinger,
p. 163.) = « Quicumque scurrse, vel joculatori, vel meretrici aut alicui
vago vestes suas ad nuptias dederit, aut si de nuptiis ei quispiam
missus fuerit et dederit, convictus emendabit très libras. » (Warn- ,
kœnig, Histoire de la ville de Gand, Bruxelles, 1866, p. 466. Cité
dans le t. IX des Acta SS. Octobris, p. 699.) Etc., etc. = 2° Textes
ROMANS. Aux noces de Bernier avec laflllede Guéri leSor: «Un jongler
chante, onques meillor ne vi. — Dist Gautelès : « Bon chanteour a ci.
« — Voir, dist Bernier, onques millor ne vi — Dès icele eure que de
« mère nasqui. — Je li donrai mon destrier arrabi. — Et je mon mul,
« dist Ybers li floris. — « Chantés, biax frère. » Et cil c'est esbaudis. »
{Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et A. Longnon, p. 208, v. 6087
et SS.) = « Pour Josiane, la courtoise senée, — Cil jougleour ont
grant joie menée. — Mainte viele veissiés atemprée. » {Bueves d*Han-
stonne, Bibl. nat. fr. 12548, fo 151. Cf. f» 86.) Quand Beuves épouse la
sœur de l'Empereur : « Pren cumjhat, vay s'en ab sa molher, — E
Daurel vieula e mena alegrier — Que 1' rey de Fransa li a datz un
destrier ». {Daurel et Béton, éd. P. Meyer, p. 7, vers 168-170.) =
« Auberis a la dame esposée... — Totes les rues firent encortiner — Et
à la terre les vers erbes geter. — Cil juglaor i vont pour vieler. »
{Atcbri leBourgoin, éd. Tarbé, pp. 37 et 38. Cf. dans l'éd. Fr. Michel,
la laisse v de la Chanson des Saisnes.) — « Mult an i vint de par totes
les terres. — Cil jugleour ne finent ne ne cesse[nt], — Rotent et har-
peut et chantent et violent. » {Enfances Guillaume, Bibl. nat., fr. 1448,
fo 79.) r= « A un mostier qu'eurent fet dédier — Là où Mahons fu
devant reclamez, — L'ala li cuens Guillaumes espouser... — Granz
sont les noces sus el' paies pavé... — viii. jors durèrent à joie et à
barné : — Assez i orent harpeor et jugler — Et dras de soie et her-
mins engrailez — Et muls d'Espaigne et destriers sej ornez. » {Prise
d'Orenge, éd. Jonckbloet, v. 1873 et ss.) = Noces de Doonnet et de Cla-
risse : « Moult par i dist-on lais, canchons, notes et fablez. » {Gaufrey,
V, 4073.)= « Chante la messe nostre archevesque pros; (c'est Turpin qui
bénit les mariés sous le paile de color)...— Chantent cil jogleor; — Lais
de Bretaigne chantent cil vielor — Et d'Ingleterre i out des harpeors.
— Li Auvregnas dient un son d'amors. » {Prise de Cordres, Bibl. nat.
fr. 1448, fo 164 r^.) ^= « Nuls menestreus n'i est venu — A pié qu'à che-
val n'en ralast — Et robe vaire n'emportast — En sac ou en bourse ou
en maie. — Aucuns n'i di parole maie, — Mais joie, solas et déduis ;
— Et sons et notes et conduis — I furent chanté maintes fois. »
{Roman de la Violette, cité par l'abbé de La Rue, 1. c. I, p. 241.)Etc., etc. »
t PART. L1VR. IJ.
CHAP. XX.
146 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
c'est sur le dos des jongleurs que s'étalaient les habits
- neufs : les barons, eux, s'en allaient, un peu honteux,
avec leurs cottes de tous les jours. En résumé, les
mariages étaient, pour nos jongleurs, la meilleure
aubaine, la plus belle affaire. Ils y étaient mis en
gloire et chantaient, au grand repas, devant la table
greïgnor \ devant cette table même où était assise la
mariée; mais on peut supposer, sans leur nuire, qu'ils
préféraient l'argent à l'honneur, et c'est ici surtout
que ce bienheureux argent pleuvait au fond de leurs
escarcelles. Dans une Nouvelle italienne de la pre-
mière moitié du xiv'' siècle, et qui est assez peu révé-
rencieuse, on voit Dieu lui-même qui fait route avec
un jongleur. Or, l'occasion s'offre aux deux voya-
geurs d'assister, soit à des funérailles, soit à des
noces. Le jongleur, comme on peut s'y attendre,
choisit les noces qui sont d'un meilleur rapport.
Il ne reste donc à Dieu que les enterrements ; mais
il est Dieu, mais il est tout puissant. Il ressuscite
un mort, et gagne finalement plus d'argent que
le jongleur. Il ne fallait rien moins qu'un miracle,
comme on le voit, pour atteindre ou dépasser le
chiffre des affaires que les jongleurs faisaient aux
noces ^ Aussi, ne souhaitaient-ils que de voir se mul-
tiplier les mariages. On peut lire, dans un manuscrit
de la Vaticane, une assez jolie pièce qui est intitulée :
Les dix souhaits. Toutes les classes de la société y
figurent à leur rang, et le poète donne successivement
la parole à chacun de leurs représentants : « Moi, dit
le chevalier, je ne souhaite que de détruire toute la
1. « Agàie prenent cil duc et cil contor, — Si Font assise à la table
grignor; — Par devant lui chantent li jugleor. » (Prise de Cordres,
Èibl. iiat. fr. 1448, f» 164.) — 2. Les jongleurs, dit Rutebeuf, « autre
chose ne demandent » que « noces ou feste »; {Le Chariot le Juifj
2^ éd. d'Ach. Jubinal, II, p. 100.)
CHAI».
LES PROPAGATEURS DES CIIAxXSONS DE GESTE. 147
paienie et d'aller ensuite au Paradis. » Le bailli, lui, i part. uvr. u.
souhaite a droiture »; le chanoine, une riche pré-
bende ; l'avocat, « granz caz, plez, noises, cauteles » ;
le médecin, beaucoup de malades ; l'amoureux « dan-
ses, chançons, avril et mai » ; le bourgeois « ter-
res, rentes et beaux enfanchons » ; le malade, la santé ;
le vilain, « beurre, fromaige, char sallée, et que ses
habits lui durent toujours ». Reste le jongleur, et
il est presque inutile de faire ici connaître son vœu :
« Je souhaite, dit-il, de faire rire les saoulx et les
morts de faim; mais surtout, d'avoir des fêtes et
des noces jusqu'à demain ^ » Ils n'étaient que trop
exaucés, nos chanteurs, et, quand ils avaient fait
leur métier le jour et le lendemain du mariage, ils
pouvaient, en se pavanant, jeter ce cri qu'on entend
dans une de nos chansons : « Dieu, comme nous som-
mes riches ! ^ »
L'abus, par malheur, n'est jamais loin de l'usage,
et nos jongleurs compromirent, par des prétentions
excessives, l'excellente situation qui leur était faite*
Ils ne se contentèrent pas des faveurs qu'on leur oc-
troyait : ils les voulurent transformer en droits. A Bour*
ges, ils exigent «toute la robe des deux espous,enquoi
ils sont espousez et beneïz (sans parler d'un mes suffi-
sant de viande et de plusieurs autres droits accoustu-
mes) S); à Beauvais, ils exigent « la robe de l'homme,
ou finanche pour le rachat d'ichelle; un pot de vin;
1. Ms. Ottoboni 2523, fo 55. V. Ernest Langlois, Mélanges d'archéo-
logie et d'histoire publiés par l'École française de Rome, 1885, p. 73.
— 2. « Gant ont mangié cil chevalier nobile, — Chantent jugleur, et
vieient et timbrent; — Dist l'uns à Fautre : « Dex 1 com or somes
riche ! » (Prise de Cordres, 1. c, f» 176 v».) — 3. « Andrés de Chancelé
est en saisine et possession d'avoir, prendre, lever... de un chascun
qui est benïez en la ville et septene de Bourges, et en plusieurs autres
lieux voisins, quatre deniers pàrisis et un mes souffisans de viande,...
quantes fois que il se marient, et plusieurs autres drois appartenant
à la dite juglerie... et de un chaScun franc bourgeois... toute la robe en
I PART, LIVR. II.
CHAP. XX.
148 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
un pain et un mes de chair ^ » ; à Gisors, « une pièce
de viande, deus pains et deus pos de vin ^ ». Certes,
il n'en était pas ainsi dans toute la France; mais c'était
déjà matière à scandale et, à Beauvais notamment,
les bureaux de l'Officialité étaient pleins de gens qui
venaient réclamer contre une prétention aussi exor-
bitante. Même, il y eut dans cette bonne ville « tant
de riots, brigues, mautalens, plais et dissencions »,
que Févêque dut racheter le fief de la jonglerie et faire
remise, aux habitants exaspérés, de ce prétendu adroit
de mariage » que les jongleurs s'étaient induement at-
tribué ^ On n'en vint pas facilement à bout.
Cet abus, d'ailleurs, n'était pas le seul dont les jon-
gleurs se soient alors rendus coupables. Us étaient
parfois gens de petite naissance, assez mal élevés, de
peu de tenue, et méritaient assez rarement l'hommage
que leur rend l'auteur de la Violette : « Aucuns n'i
di parole maie ^. » Tant que durait la messe de ma-
riage, ils étaient édifiants et muets; mais quel tapage
ensuite ^! L'autorité dut intervenir et l'Église, tout
d'abord, ordonna de bonne heure à tous les clercs de
se lever et de sortir de la salle des noces, dès que
laquelle ils sont espousés et beneïz en sainte église, » etc. (1346, Arch*
nat.. Trésor des Chartes, JJ, 176, pièce 2, citée par F. Godefroy, au
mot jonglerie.)
1. Comme nous le verrons plus loin, Tévêque de Beauvais, Jean de
Marrigny, acheta à Jean de Saint-Denis et à Jeanne, sa femme, le fief de
la jonglerie et fit remise aux habitants du droit de mariage que les
jongleurs s'étaient attribué, à savoir : « La robe de Thomme ou finan-
che pour le rachat d'icelle robe : un pot de vin, un pain et un mes de
chair. » L'Évêque prit cette mesure décisive, « pour oster et eschiver
les grans riots, brigues, mautalens, plaiz et dissencions qui pour ce
venoient de jour en jour par devant nostre Ofiîcial ». L'acte épiscopal
est du 5 juillet 1330. — 2. « Quant aucun se marie ou dit fief, il doit
une livre de viande, deux pains et deux pos de vin, » etc. (1400. Dé-
nombrement de la chastellenie de Gisors, Archives nationales, P.,
307, fo 2 ro.) — 3. V. la note 3 de la page précédente. — 4. Cité par
l'abbé De la Rue, 1. c. I, 241. L'éditeur a imprimé oi au lieu de di.
— 5. V. le texte précieux du ms. 1368 de Troyes, cité in eoctenso dans
la note 3 de la p. 144.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 149
paraîtraient les thymelici K Un concile de Ravenne,
en 1286, dont nous avons parlé plus haut, dut inter-
dire aux prêtres de loger chez eux les jongleurs qui
allaient aux mariages ^ ; un autre concile, à Freisingen,
en 1440, leur défend de faire largesse aux ménétriers
« prcJBtextu nuptiarum ». Les sermonnaires, du haut
de la chaire, faisaient écho aux conciles, et Robert de
Sorbon se distingua entre tous dans cette sorte de
croisade contre les histrions. L'autorité civile s'en
mêla, et il se trouva un comte de Flandre pour mettre
fin, sous peine d'amende, à ces dons ridicules dont on
honorait scandaleusement les sm?rœet \esmeretrices ^
Au Midi, même sévérité, et le cartulaire de Mont-
pellier nous offre ce texte décisif contre les jon-
gleurs et les jongleresses : « Que pas un d'eux n'ait
l'audace de paraître aux noces, soit de jour, soit de
nuit*. » Sans doute, il ne faudrait pas généraliser
de tels faits; mais il convient cependant de ne pas
amoindrir leur importance. Ils sont éloquents.
Le beau rite des relevailles est à peine connu au-
jourd'hui, et l'ignorance des choses liturgiques est un
des caractères de notre temps. Il n'en était pas de
même au moyen âge, et les relevailles y étaient célé-
brées avec une véritable solennité. On allait jusqu'à
leur donner le nom de « noces » : c'est assez dire qu'on
y convoquait les jongleurs ^. Partout où il y avait quel-
que sujet de joie et un air de fête, ils s'offraient et
1. Concilium Aquisgranense, 816. Texte déjà cité. — 2.V. la note 3 de
la p. 144. — 3. Ibid. — 4. «Que neguns joglar ni neguna joglaressa non
auze anar à novias de jorn ne de nueg ». — 5. « Die purificationis Ré-
gine, apud Rothelanum (Rhuddlan), lib. di versis menestrallibus
ibidem existentibus, de dono Régine, x libras. » (Copy of a Roll of the
Expenses of King Edwart IV, — ou I, — 1281, 1282; cité par Fr. Mi-
chel, Rôles gascons, I, p. xii. Cf. Archœologia... published by the So-
ciety of Antiquaries of Loridon, XYI, p. 47.) = « Aus menestriers
monseigneur de Berry, lesquelx ont esté aux relevailles de Madame
I PART. LIVll. II,
GHAP. XX.
150 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
"*chI*p"xx. "' étaient bien reçus. C'était le jour des étrennes * ;
c'étaient les jours de bal. Comment danser sans eux?
Et nos pères ajoutaient : <( Sans eux comment dîner?»
Ils étaient l'ornement obligé de tous les repas de
luxe; ils en étaient, pour ainsi parler, le mets le plus
recherché.
Les jongleurs Notrc sièclc cst trop riche en inventions de tout
aux repas : ^
dîners ordrc pour prétendre sérieusement à la découverte
en musique. ^ '-
des dîners en musique. L'idée remonte très haut, et
est d'ailleurs charmante. Un peu amollissante,
peut-être, et par là médiocrement goûtée de l'Église
qui répète volontiers à chacun de ses enfants : Esto
vir. Au concile de Reims, en 813, il est recommandé
aux évêques et aux abbés « de ne pas admettre chez
eux d'indécentes bouffonneries pendant leur repas ;
mais de faire lire les livres saints à leur table où il
doit toujours y avoir place paur les pauvres et les
mendiants 2 ». Tel est l'idéal chrétien, auquel les
barons du moyen âge n'ont guère conformé leur
mœurs, et nous possédons des textes décisifs où l'on
voit que l'on faisait de la musique et que l'on
chantait pendant toute la durée des festins d'appa-
rat ^ La coutume n'était pas seulement française,
[la duchesse de Bourgogne], vint frans. » (Mandement du Duc, sans
autre quittance, donné à Dijon xvii de may 1373, Archives de la Côte
d'Or, B. 1438, fo 20 v«.)
1. « Aus menestriers du Roy nostre sire, à plusieurs autres menestriers
de leur compaignie, etc.. pour don à eulx par Monseigneur [le duc de
Bourgogne], de grâce especial, le jour des estrainnes nouvellement
passées, xx frans. » (Mandement du Duc, donné le 10 janvier 1395. Ar-
chives de la Côte-d'Or, B. 1444, fo 81 r«.) — 2. Can. xvii et xviii. —
3. « Asez i out des poons et des grues... — Cil jougleor vielent et
taburnent» {Ainis et Amiles, y A999, 2000) «Et, tant com li mangierdura,
— Une damoisele harpa — Notes et lais mult plaisamment » (Ditr-
mars, v. 6349 et ss.) « Totes sont pleines les cuisines — De jars, de
cos et de gelines. — D'autres vitailles i avoit — Selonc ce que chascun
voloit, — Et li juglere lor chantoit. » [Re^iart, v, 12660 et ss., cité par
Sayous, p. 187.) « Pendant que le Roi et la Reine mangeaient, des
jongleurs allaient chantant et sonnant leurs instruments par la salle
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. loi
mais commune à toute la chrétienté. C'est sur- ' part. uvr. n.
GHAP. XX.
tout durant le repas que les canterïni de Pérouse
charment et délassent les magistrats de la Com-
mune f. Dans le Conte de Véaiyer de Chaucer, nous
voyons le roi Cambynskan, assis au milieu de ses
nobles, écouter, « après le troisième service, les ménes-
trels qui jouent devant lui, à sa table ^)).Ce «troisième
service » nous sert naturellement de transition, pour
ajouter que l'usage le plus général était d'entendre
les jongleurs à la fin seulement des dîners solen-
nels ^. Saint Louis qui, comme nous l'avons vu, n'ai-
mait guère cette musique, permettait aux ménes-
trels de ses barons de chanter chez lui « après manger » ,
et « il attendoit à oïr ses grâces tant que li menestriers
en long" et en large. » (Raymond Lulle, en la septième partie de son
« Livre des Merveilles », citée et traduite dans V Histoire littéraire,
XIX, p. 357.) « Et quant on ot lavé, si s'asist au dingner, — Et puis,
ont commancié ménestrel à tromper,— Vielles, estrument commancent
à sonner. » {Brun de Montaigne^ éd. P Meyer, p. 62, v. 1805-1807.)
Etc., etc.
1. A. d'Ancona, Musica e Poesia nelV antico commune di Perugia,
article de la Nuova antologia, analysé dans Romania, 1875, p. 296.
— 2. Jusserand, La vie nomade en Angleterre, pp. 123 et 124. —
3. « Quant ont mangié, si fu la gent plus lie : — Mainte viele i fu
le jor sachie — Et mainte note et dite et comenchie. » [Atiberi, éd.
Tobler, p. 89, v. 10 et ss.) = « Après mengier ont li baron lavé; —
Tiéris li preus a le vin demandé... — Quant ont beii li chevalier
membre, — Cil jougleour ont après vielé.» {Bueves d'Hanstonne, Bibl.
nat., fr. 12548, f» 198 v«.) « Après mengier vielent et cantent li ju-
gler. » {Enfances Godefroi, éd. Hippeau, v.llO.) « Après mengier vie-
lent li noble jugleor. » (/&., v. 227.) « Quant li rois ot mangié,
s'apela Hélinant; — Pour li esbanoier commanda que il chant. — Cil
commence à noter ainsi com li j ayant — Monter voldrent au ciel
comme gentmescreant. » {Aleocandre; texte cité bien des fois, et notam-
ment dans V Histoire littéraire, XVIII, p. 88.) = « Et, quant orent
mangié à grant desduit plenier, — Ceus menestriers pristrent main-
tenant à sonier — Tubes et caramiaus, et après à arpier. » {Prise de
Pampehme, éd. Mussafia, vers 1356-1358.) =: « Quant ont mengié... —
Li jouglere a sa viele atempré,— A trente cordes fait se harpe soner. »
{Huoîi de Bordeaux, éd. F. Guessard, et A. de Montaiglon, v. 7810-
7812.) « Quant an manjat... — Après si levon li juglar;... — L'uns
viola lais », etc. (Flamenca, éd. P. Meyer, v. 575 et ss.) « Post cœnam
liricines et tibicines audire jocundabar, » etc. {Phaletolum, Adami
Parvipontanei, Arsenal, ms. 3807, fo 90, xiii^ siècle.) Etc., etc.
152 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LivR. II. eiigt fait sa lesse ^ ». Jacques II, roi de Majorque en
CHAP. XX. J. ' J T.
" 1324, était, au contraire, très friand de ces divertisse-
ments et, sauf les jours de carême et les vendredis
de toute l'année, exigeait que ses tubicmatores et son
tabelenus fissent leur métier au commencement et à
la fin du repas royal ^. Mais il ne faudrait pas, d'après
ce dernier texte, s'imaginer que l'on eut toujours
affaire, dans ces grands mangers féodaux, à des instru-
mentistes ou à des orchestres. Il est certain que l'on
».
y chantait, et même que l'on y chantait « de geste
Voire, il arrivait que certains chanteurs, un peu trop
adulateurs peut-être, profitaient de l'occasion pour
improviser (?) des panégyriques en vers à l'honneur
de leurs amphytrions ^. C'est peut-être parmi les jon-
gleurs qu'il y a le plus de politiques.
Un lieu de délassement pour les châtelains, c'était
leur verger. Ils y allaient volontiers tous les jours ^, et
y faisaient chanter leurs ménestrels, depuis ce mois
de mai qu'ils aimaient tant jusqu'à l'automne qu'ils
n'ont jamais goûtée. Ainsi font Blanchefleur dans
1. Joinville, éd. Natalis de Wailly, 1867, in-8, p. 448. — 2. « Cete-
rum nolumus quod in quadragesima nec in diebus veneris, nisi fes-
tum magnum esset, dicti tubicinatores et tabelerius suum officium
faciant in principio mensse et fine.» (Jacobi II, régis Majoricarum,
Leges palatinse, Acta SS. Junii, éd. V, Palmé, IV, p. xxvii.) — 3. Prise
d'Orange, éd. Jonckbioet, p. 116, vers 138, 139. Cf. la note de la
page 153 et A. Jubinal, Contes, dits, fabliaux^ 1839, I, p. 185
— 4. Au milieu du repas qui est offert aux palatini par Louis VIII
après son élévation au trône, un ménestrel, « mimus, ars musice quem
decoravit» se lève et chante les louanges du nouveau roi. C'est Nicolas
de Braye qui nous a conservé le récit de cette scène; mais, quant au
Panégyrique du ménestrel, le chroniqueur ne s'est pas fait faute de
de l'arranger à son gré : « Inclyte rex regum, probitatis stemmate
vernans, — Quem vigor et virtus extollit în sethera famée, — Indole vir-
tutis qui vincis facta parentis, — Major ut Atrides patrem Neptunius
héros — ^gea, Pelides excedit Pelea, Jason — Esona, etc., etc. » On
n'est pas plus pédant. — 5. « Que una festa de 1' baron san Riçer,
— La çentil dame estoit en son verçer; — Cun mainte dame estoit à
déporter; — Si se fasoit davanti soi violer — Et una cançon e dir e
çanter. » (Ed. Guessard, vers 57-61.)
I PART. LIVR. II.
CHÂP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 153
Macaire et Guillaume dans la Prise cV Orange \ Les
jongleurs, cependant, ne se contentaient pas de
de charmer ainsi les loisirs des barons. Les ducs Les jongleurs
mêmes et les comtes ne leur suffisaient pas : il leur cours Ts rois
fallait des rois. On les voit sans étonnement faire "^ ^' ^^^^^^^^^^
figure dans les cours princières où ils se sentent à l'aise
et comme chez eux ^ Les rois, qui s'ennuient parfois,
cherchent quelques distractions dans leurs chants, et
ce roi de Majorque, dont nous avons eu lieu de parler
tout à l'heure, Jacques II, élève à la hauteur d'une
doctrine cette utilité providentielle des chanteurs et
des musiciens. « NamiUorumoflicium tribuit lœtitiam
« quam principes debent summe appetere, ut per eam
a omnibus se exhibeant gratiores ^ . » Beaucoup de prin-
ces pensaient de même, et il y en avait même qui,
pour se donner une émotion plus vive, allaient jusqu'à
provoquer entre les jongleurs une certaine émulation et
rivalité et, pour dire enfin le vrai mot, jusqu'à susciter
entre eux de véritables concours. Un troubadour célè-
bre, qui était en même temps un jongleur en vogue,
Arnaud Daniel fut, à cette occasion, le héros d'une
jolie histoire. La scène se passe, en Angleterre, à la
cour du roi Richard qui se donne un jour la fantaisie
de faire ainsi concourir notre Arnaud avec un autre
juglar. Par malheur, Arnaud était de nature molle et
de tempérament paresseux. Il laissa passer le délai
qu'on leur avait accordé pour terminer leur « pièce de
concours » et n'avait pas encore rythmé un seul vers
quand le moment solennel arriva. Seulement il était
1. «Trueve Guillaume desoz le pin ramé... — Desoz le pinlor chantoit
un jugler — Vielle chançon de grant antiquité. » (Ed. Jonckbloet, p.
116, V. 136-139.) — 2. « Grant fu la cort, meravilosa e plener — Que
li rois Pépin oit fato asembler... — Asa li son venu bufaor et çu-
bler. » (Berta de li gran pié, éd Mussafia, Romania^ 1874, p. 340.)
— 3. Leges palatinœ, Acta SS. Junii, 1. c.
1 PART. LIVR. n.
CHAP. XX.
154 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
doué crime rare mémoire, et, ayant entendu réciter
les vers de son concurrent, les avait très fidèlement
gravés dans sa mémoire. Le hasard voulut qu'Arnaud
fut invité le premier à faire entendre la composition
« dont il était Fauteur » : il se leva et récita bra-
vement , sans en omettre un mot , les propres vers
de son concurrent. Stupeur de ce dépossédé qui
essaie en vain de protester ; étonnement de l'audi-
toire; gravité imperturbable d'Arnaud. Il fallut
enfin s'expliquer, et le jongleur coupable avoua son
méfait. Le Roi était de belle humeur et fit faire de
beaux présents à la victime... et au voleur K
aux Les jongleurs sont ambulants, et c'est un de leurs
couronnements ^
et caractères essentiels, aussi accourent-ils, même de
aux entrées ^ ' "
'des^rincesT ^^^^ ^^^^' ^"^ couronuemeuts des rois, aux entrées
solennelles des princes. Lorsque Mahaut, comtesse
d'Artois, se mit en route, en 1319, pour faire sa ren-
trée solennelle en Artois, a des ménestrels vinrent sur
les chemins lui donner des aubades au nom des
seigneurs et des villes^ ». Au reste, les princes et
les dames ne voyageaient guère sans être accompa-
gnés d'une suite où figurait plus d'un jongleur.
Henri V, en 1415, n'en avait pas engagé moins de
dix-huit, qui le devaient suivre en Guyenne : il ne les
payait que douze deniers par jour, mais les défrayait
sans doute de toutes leurs dépenses \ Il va sans dire
que les simples seigneurs imitaient volontiers cet
exemple donné par les grands \ On ne pouvait vrai-
1. Raynouard, 1. c, Y, pp. 31, 32 (d'après la Vie en provençal (ÏAy-
naut Daniel.) — 2. Mahaut, comtesse d'Artois, par J.-M. Richard,
p. 109 (d'après les Comptes originaux). — 3. Rymer, Fœdera, etc.
ann. 1415; texte cité par Jusserand,iyame nomade en Angleterre, p. 124.
— 4. V. Raoul de Cambrai, v. 6085 et ss. et le Moniage Guillaume,
V. 448 et ss. ^ « A deux menestrez qui jouèrent de leur mestier devant
Monseigneur en son bateau, à Lyon, en alant à Avignon [vers le
Pape]. » (Comptes du duc de Bourgogne, en date du 13 janvier 1370,
I PART. LIVR. II.
GHAP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 155
ment plus, en aucune conjoncture, se passer de ces
éternels, de ces inévitables jongleurs, et ce luxe était ~
devenu une nécessité. Dans les grandes foires ils pullu- aux
sfrandcs foires
lent, ils triomphent, ils sont les rois ; mais nulle part et aux
' ^ ^ ^ villes-neuves;
aussi brillamment qu'au Lendit, où ils font enten-
dre un répertoire tout spécial et principalement com-
posé à l'honneur des prétendues reliques de la Passion
conservées à Saint-Denis. C'est là qu'il faut les voir
juchés sur leurs tréteaux, et chantant Fïerabras qu'on
leur redemande toujours, la Destruction de Rome,
et aussi ce Pèlerinage de Charlemagne qui est assai-
sonné d'un sel si grossier ^ On se garderait bien d'ou-
blier de tels hôtes, le jour où l'on ouvre une « ville-
neuve». Quand l'auteur de Renaus de Montaiiban
nous fait assister à la construction d'une de ces villes
dont il nous reste encore plus d'un type charmant;
quand le poète énumère, avec une certaine naïveté de
statisticien, les divers éléments dont on prend soin
de composer la population nouvelle, il mentionne
tout d'abord cinq cents bourgeois qu'on exempte
« senz quittance ». Archives de la Côte-d'Or, B. 319; registre non-
folioté.) =: « A deux petits musiciens pour don fait à eulx par
Monseig-neur [le duc de Bourgogne] pour ce que Monseigneur avoit
prins son esbatement d'eulx, quant il fut darrenièrement... à Boissy
Saint-Lier; un franc. » (Archives de la Côte-d'Or, B. 1452, fo 69 v^.)
1. « Notre vieille épopée est primitivement la poésie des hommes
d'armes, des barons et des vassaux. Les jongleurs chantaient leurs
œuvres ou celles des autres, soit dans les châteaux, soit en accom-
pagnant les expéditions guerrières... Mais bientôt ils cherchèrent
naturellement un public plus nombreux et plus varié, et profitèrent
des assemblées qu'attiraient les pèlerinages ou les foires pour y faire
entendre leurs chansons. Celles qu'ils composèrent en vue de ce
nouvel auditoire (naturellement très mêlé) durent avoir un autre
caractère que les anciennes, tout en leur empruntant leurs person-
nages, leur cadre et une partie de leur inspiration. Le spirituel auteur
du Pèlerinage nous offre, dans son petit poème, un des types les
mieux réussis des productions de cette catégorie. 11 ne s'appuie que
très lég-èrement sur la tradition : il mêle le comique au sérieux... Au
lieu de chanter ce qu'il croit vrai, il trouve ce qu'il juge amusant. »
(G. Paris, La Littérature française au moyen âge, p. 48.)
de l'Eglise ;
156 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
ïp^^j-™"- d'impôts pendant sept ans; puis, cent boulangers,
• cent bouchers, cent marchands, cent taverniers (c'est
peut-être beaucoup ; mais c'est encore moins que de
nos jours), et enfin, des chevaliers, des valets, des
sergents... et des jongleurs/. Il faut lui savoir gré de
ne pas avoir commencé par eux.
aux fêtes C'est à dessein que nous n'avons pas encore signalé
la participation de nos chanteurs aux solennités reli-
gieuses, aux fêtes de l'Église. Les jongleurs n'étaient
point précisément à l'aise au milieu de cette société
cléricale qui les regardait un peu comme des excom-
muniés et qui, à tout le moins, se tenait sur la défen-
sive. Leur rôle se borne donc le plus souvent (sauf
durant le carême où l'exercice de leur profession leur
est sévèrement interdit) à chanter ou à « musiquer »
pendant les repas que l'on donne aux grands jours
de la liturgie catholique ^ Mais il est, dans notre
rituel, une fonction superbe et qui fut d'un accès
plus facile aux jongleurs : les processions. Dans ces
1. Renaus de Montauban, éd. Michelant, p. 111, v. 31. —
2. 1° Le jour de rAscension (Comptes de Fabbaye de Corbie en 1.345;
Collection Grenier, xiv, no 128; = 2^ A la Chandeleur : « Aux menes-
triers de la comtesse de Montbeliart qui a esté avec Monseigneur
[le duc de Bourgogne] à ceste Chandeleur darrenièrement passée... »
(Mandement du 18 février 1373 : Archives de la Côte-d'Or, B. 1438,
fo 43 yo) ; = 30 A l'Assomption : « A plusieurs menestriers qui furent
devers Monseigneur [le duc de Bourgogne], le jour de la mi-août dar-
renièrement passée, et jouèrent de leur mestier. » (Mandement du
16 août 1375 ; Archives de la Côte-d'Or, B. 1445, fo 81, ro) ; =-. 40 Le jour
du Saint-Sacrement ou Fête-Dieu (Comptes de l'abbaye de Corbie,
1325-1344. Collection Grenier, xiv, no 128.) = 5o Le jour de la Saint-
Denis : « Joculatoribus in festo beati Dionisii » (Arch. nat., LL, 1240,
fo 122, ann. 1291-92, et fo 282, ann. 1302-1303) ; = 60 Le jour de la Dédi-
cace (LL, 1. c. fo 122 vo) ; :=7o Le jour de la saint Louis : « A la fête de
saint Louis de l'année 1310, célébrée avec un éclat tout particulier, on
distribue quatorze livres huit sous aux ménétriers. » {Mahaut, 1. c,
p. 109) ; = 80 « In pluribus festis.» (LL, 1. c, fo 61 vo, 122 vo, etc.) = A
Pérouse, les canterini chantent notamment les jours de fête..., et l'on
espère que, par leurs chants « cives Perusini otiosi non efïicientur »
(A. d'Ancona, d'après des documents extraits des Archives de Pé-
rouse : Romania, 1875, pp. 296, 297.)
((
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 157
processions, plus belles que les théories antiques, on
voyait, en effet, et Ton voit, encore aujourd'hui,
figurer parfois toutes les Corporations, tous les
Métiers, avec leurs bannières multicolores et leurs
chefs-d'œuvre » qui sont portés sur les épaules
des confrères. Les jongleurs formaient une Corpo-
ration, eux aussi, et leur présence semblait là toute
naturelle. Puis, ces longues processions avaient besoin
de musique et de musiciens pour scander leurs pas
et animer leur marche : les jongleurs étaient en-
core là. Des musiciens et des pantomimes prenaient
part à la procession annuelle qui, probablement le
jour de l'Invention ou celui de l'Exaltation de la
sainte Croix, se déroulait dans les rues de Toulouse
depuis l'église de la Dorade jusqu'à la cathédrale.
C'étaient les pêcheurs qui faisaient les frais de cette
jonglerie sur laquelle un vieux Cérémonial de la
Dorade nous donne les plus précieux détails. Les
ministn ou jocidatores marchaient en tête de cette pro-
cession ^,et ilfaut bien se persuader ici que c'étaient des
instrumentiste s, et non point des chanteurs. Ces habi-
les gens, d'ailleurs, se faisaient désirer et se faufilaient
partout. Qu'on les convoquât à la Fête des fous,
rien n'était mieux justifié, et c'était leur place ;
mais ils semblaient plus déplacés aux premières
4. « Ipsi piscatores tenentur habere isto die joculatores seu mimos
ob honorem Cmcis...et vadunt primi ante processionem cum ministris
seu joculatoribus semper pulsantibus usque ad ecclesiam sancti Ste-
phani.» (V.Du Cange, au mot Ministelli.)=» En dehors des processions
liturgiques, il y en avait de « laïques », voire d'étranges, où les jon-
gleurs j ouaient un rôle : « A Dieppe, au xiv^ siècle, les « manants du fief
Guillaume Crespin» étaient tenus « chascun an, le jour de la Tiphaine,
de venir à la viconté, avecques eulx un ménestrel, portant trois
testes de porc creuz, et trois pommes en leurs gueuliez, et des sau-
cisses en bassins, et cinc sous en un hanap d'argent. » {Coutumier de
Dieppe, cité par Léopold Delisle, Études sur la condition de la classe
agricole en Normandie, p. 89.)
I PART. LTVR. II.
CHAP. XX.
PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
aux
pèlerinages ;
158 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
messes \ et il fallut un jour qu'on leur interdît fort
sévèrement d'y faire leur métier. On ne s'étonnera
point après cela de les rencontrera tous les pèlerinages,
où tant de milliers de chrétiens se trouvaient réunis
dans l'élan d'une même foi et dans l'attente des mêmes
prodiges. Il y avait de ces jongleurs qui étaient sincè-
rement pieux : tel était ce brave homme qui, fort can-
didement, exécuta certain jour une sérénade devant
la très singulière image de cette sainte barbue qu'on
appelle sainte Wilgeforte, et la Sainte, en échange
de sa mélodie, lui fit soudain présent d'un de
ses beaux souliers d'argent ^. Mais tous ces bohè-
mes, tous ces scuîrde n'avaient pas toujours la même
naïveté, ni la même foi, et il en était, au contraire,
qui exerçaient sur les pèlerins une détestable influence.
Ils se mêlaient à leurs veilles, et, au lieu de les exciter
à la piété, les divertissaient d'une façon toute mon-
daine et allaient jusqu'à les faire danser dans le lieu
saint. Il circulait, à ce sujet, des légendes que l'on se
racontait avec effroi dans les pèlerinages, et où l'on as-
sistait au châtiment terrible qui était parfois infligé
d'en haut à ces jongleurs impies. A Saint-Eutrope de
Saintes, il y en eut un, du nom de Benoît, qui fut
frappé, en pleine église, d'un mal horrible qui pré-
sentait tous les caractères de l'épilepsie ou de la pos-
session : les cordes de sa cithare éclatèrent , et la
cithare, après être montée d'elle-même jusqu'à la
voûte, en retomba lourdement et se brisa en mille
pièces. A Rocamadour, à Chartres, autres prodiges.
1. « statuts de chapitre de Beauvais, en date de 1476, par les-
quels il est défendu, aux premières messes de chanoines, de n'y
avoir violons, ne faire festins sous peine de suspense et excom-
munication. "(Collection de D. Grenier, xii, 525.) — 2. Acta SS. julii,
V., p. 63- Cf» le Pé Cahier, Caractéristiques des Saints, pp. 121;
122, 569.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 159
et qui, à parler franc, ne tournent pas davantage
h la gloire des jongleurs qui fréquentaient les pèle-
rinages. . . On vit un jour arriver à Notre-Dame de Char-
tres deux singuliers compagnons et pèlerins. L'un
était borgne et l'autre muet. Le borgne était un mé-
nestrel, qui était doué fort richement de tous les vices
de sa corporation : il était « mauparlier, janglierres,
« escharnissant et bordierres » , c'est-à-dire médisant,
hâbleur, moqueur et paillard. Avec cela, gourmand
comme pas un et fort expert en bons vins. Au demeu-
rant, le meilleur jongleur du monde. L'autre, au
contraire, était pieux, candide et bon. Le ménestrel
lui avait dit une fois, en façon de plaisanterie :
(( Si nous allions nous faire guérir à Chartres, »
et ils étaient partis. Seulement le borgne, avant
même d'entrer à l'église, était allé tout d'abord
s'attabler, dans une taverne, devant ces bons vins du
pays chartrain qui passaient en ce temps-là pour
« clers, sains, nés et délicieux ». Le muet, lui, sans
plus attendre , entra dans l'église , et passa sous la
sainte châsse comme c'était alors l'usage de tous les
pèlerins. Il pria Dieu de tout son cœur, et Dieu, qui
lit dans le fond des âmes, fut touché de la foi de
ce pauvre homme qui soudain se mit àparler, d'une voix
haute et claire, au milieu de la foule émerveillée. Ce
miracle fît grand bruit dans toute la ville : on sonna
les cloches à toute volée, et la nouvelle en alla jus-
qu'à notre jongleur qui était toujours à sa taverne,
mais n'était pas encore tout à fait saoulez. Il eut
même assez de présence d'esprit pour se repentir de
n'être pas tout d'abord allé au moutier, comme l'avait
fait son heureux compagnon. Il se prit à pleurer^
mais (comme le dit l'auteur du petit poème que nous
venons d'analyser), c'étaient là des larmes de vin, et
1 J>ART. LIVR, II.
CHAP. XX.
prci
des
aux
160 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
i.ART. LivR. II. Dieu qui n'aime pas cette sorte de pleurs, ne guérit
CHAP. XX. ^ , . j
pas celui qui les versait .
aux monastères ; L^g pèlcrinagcs n'élaieut pas le seul théâtre de l'ac-
^iSries tivité religieuse des jongleurs. Il paraît démontré
^^^''' ' qu'ils s'arrêtaient volontiers aux monastères et y chan-
taient « de geste ^ ». Ce qui nous semble plus pénible
à avouer, c'est que les évêques eux-mêmes ne repous-
saient pas avec assez d'indignation les services des
ménestrels. On a pu dire à leur décharge que c'était
uniquement durant leurs tournées pastorales, et que
ces ménestrels étaient de pauvres diables de musi-
ciens, plus ou moins improvisés, appartenant à la ré-
gion ou à la ville où s'arrêtait le prélat ^ Ce sont-là,
je le veux bien, des circonstances atténuantes; mais
il ne faudrait pas aller complaisamment trop loin. Je
comprends mieux les jongleurs aux élections des Papes
où ils ne jouent qu'un rôle purement décoratif. Pen-
dant le conclave d'où sortit l'élection de Jean XXII,
on vit deux flottilles garder le Rhône et la Saône sous
le commandement de Guichard de Montigny. Sur ces
flottilles il y avait des jongleurs dont chacun était payé
trois sous et dix deniers par jour ^ Ils n'avaient rien
d'officiel, et c'étaient uniquement des comédiens
1. Le livre des Miracles de Nostre-Bame de Chartres, v^v 3 eha^n Le
Marchant; éd. Duplessis, Chartres, 1855, pp. 112 et ss. — 2. « Oir la
doient chevalier et baron — Et bone gent qui entendent raison —
En abeïe et en religion — Et en quaresme et en toute saison. » (Dé-
but d'Aimeri de Narbonne.) Les jongleurs ont pu, en effet, chanter
« de geste » dans les monastères ; mais « en quaresme » non pas. Ils
ont pris leur désir pour la réalité. — 3. « On amenait volontiers à un
évêque en tournée pastorale des ménestrels pour le réjouir. C'étaient
alors des gens du lieu et de bien pauvres musiciens. L'évêque Swin-
fleld, dans une de ses tournées, donne un penny par tête à deux mé-
nestrels qui viennent jouer devant lui; mais, dans une autre circons-
tance, il distribue douze pence par tête. » [A roll of the household
expenses of Richard Swinfleld, bishop of Hereford, édité by J. Webb,
Camden-Society, Londres, 1854-1855, t. I, pp. 152 et 155. Cité par Jus-
serand, La vie nomade en Angleterre, pp. 122, 123.) — 4. Archives
nationales, p. 1402.
malades ;
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 161
charriés d'amuser les loisirs des soldats. Leur rôle aux ^^^^^^t- "^'^- "•
O CHAP. XX.
veillées des morts offre un caractère à la fois plus in-
time et plus chrétien ; mais j'aime surtout à les voir au aux veiiiées
chevet des malades * où les appelaient plus d'une fois au chevet des
les mères anxieuses qui avaient les yeux fixés sur leurs
enfants en péril et qui croyaient qu'un peu de musi-
que réveillerait leur prostration ou adoucirait leur
délire. C'était une de leurs fonctions les plus com-
munes, et personne ne s'étonna de voir un jour la
comtesse Mahaut mander je ne sais quel harpiste pour
soulager une jeune fille souffrante ^ Ce nous est une
occasion de déclarer, une fois pour toutes, que, dans
cette longue monographie des jongleurs, nous nous
efforçons de donner aux « chanteurs de geste » la
première place, mais qu'il nous est difficile d'exclure
les autres. On voudra bien comprendre notre embar-
ras et se rappeler surtout que le même jongleur,
comme nous l'avons établi plus haut, faisait souvent
vingt métiers différents.
C'est à dessein que nous n'avons pas encore mis aux
TPi ^T ' ^ r ^ ^ • .1 . 1 adoubements;
en reliet le rôle considérable que jouent les jongleurs
dans la vie militaire des barons de leur temps. Tel
est leur champ d'action le plus habituel et le plus
honorable, et ils y sont vraiment à leur place. La
chasse, les tournois et la guerre sont, en effet, avec
Famour et souvent après lui, les trois passions qui
occupent et animent toute la vie d'un châtelain du
1. V. le Pénitentiel de Thomas de Cabham, cité en la note 1 de la
page 21 : « Sunt autem alii [histriones] qui dicuntur joculatores... et
faciunt solatia hominibus in ^gritudinibus suis. » (Bibl. nat. lat. 3218,
fo 32 yo et 3529 fo 30.) C'est ce qui est fort exactement traduit dans le
Jardin des nobles, au xv^ siècle : « Les hystrions ou jongleurs peut l'on
permettre... qui font esbatement devant les malades et les tristes pour
les consoler. » (Bibl. nat. fr. 6853, fo 342. Cf. P. Paris: Mamiscrits
français de la Bibliothèque du Roi, II, p. 144.) — 2. Mahaut, comtesse
d'Artois, 1. c, pp. 108, 109.
I PART. LIVn. II.
CHAP. XX.
162 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
moyen âge : et encore la chasse et les tournois doi-
vent-ils être surtout considérés comme des écoles de
guerre. Le jour radieux entre tous, le jour dont un
seigneur garde alors le souvenir le plus vivant et dont
la seule pensée lui fait sourdre un flot de joie au
cœur, ce n'est pas celui de ses noces, c'est celui de
son adoubement, de son entrée dans la chevalerie, et
les Romains ne pouvaient certes pas se rappeler, avec
une émotion plus vive, le jour, si désiré pourtant, où
ils avaient quitté la prétexte et la bulle d'or pour revê-
tir enfin la toge virile. La « remembrance » des jon-
gleurs était, dans la mémoire d'un chevalier, insépa-
rable de tous les autres souvenirs que cette jour-
née sans seconde lui avait laissés pour toujours.
N'est-ce pas un jongleur qui, durant la nuit de sa
veillée d'armes, lui avait, pour le tenir en éveil,
chanté la Vie de saint Maurice ^? N'était-il pas entouré
et, pour ainsi dire, enveloppé de jongleurs quand, après
In. paumée, il s'était jeté à cheval, sans le secours des
étriers, pour faire un bel eslais devant tout un peuple de
barons et de dames ^? Les jongleurs enfin, n'avaient-ils
pas, à plein gosier, chanté pour lui tout le reste du jour,
durant le long repas, jusqu'à la nuit ^? 11 se rappelle
1. « Et quant la nuis se pfist un poi à esconser, —Cascuns fait devant
lui un grant cierge alumer. ~ La Vie saint Morise lor canta uns jogler.
— Geste cançons dura desci qu^à Faj orner, ~ Et il furent molt prest
d'oïr et d'escouter. » [Elioxe^ cité par G. Paris, Romania, 1890, p. 334).
« A la nuit alerent vellier, — Si com drois fu, à sainte eglize...— Devant
tous les nouveaus viele— Uns menestereus toute nuit — Pour çou que
il ne leur anuit. » {Jehan de Bàmmartin et Blonde d'Oxford^ par Beau-
manoir; éd. Bordier, p. 261.) — 2. « Arnoldus itaque, militaribus vix
indutus vestimentis, prosiliit in médium et ministralibus, mimis, ne-
bulonibus, gartionibus oinnibusque nomen ejus invocantibus et pra3-
dicantibus satisfecit, adeo ut, iii remunerationis prsemium, laudem
eorum consecutus est et gratiam. » (Lambert d'Ardres, éd. du marquis
de Mesnilglaise, p. 201.) C'était en 1181.— 3. V. les « Comptes de saint
Louis, t. XXII des Historiens de France, p. 589 et la page 24 de la Pré-
face qui est Tceuvre de M. Natalis de Wailly = Sur le nombre des jon-
gleurs présents aux adoubements^ cf. Muratori (Rerum italicarum
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 163
même quelques-unes de leurs chansons, et ne saurait
oublier les chanteurs.
Aux tournois, leur place était toute marquée ^ Il y auxtoumois
avait là je ne sais quoi de théâtral, qui était fait pour
plaire à cette race de comédiens. Puis, on y était géné-
reux à plaisir et l'on n'y comptait pas avec l'argent.
Les jongleurs étaient même chargés, concurremment
avec les héraults, d'annoncer publiquement les tour-
nois prochains ^ et ces publications convenaient bien
à leur vie voyageuse, à leurs habitudes vagabondes.
Leur principal office consistait, durant les joutes,
à encourager les champions par leurs cris et par leurs
chants, et c'est ce que les sermonnaires leur repro-
chaient le plus vivement ^ Il ne leur déplaisait pas, à
l'occasion, de voir couler le sang.
Mais enfin les tournois, si sanglants qu'ils puissent à la guerre
être, ne sont pas encore la vraie guerre. Or les jon- croisade-,
gieurs (et c'est là leur meilleur titre de gloire,) ont
été aussi à la vraie guerre. A leur départ pour la
croisade, et le cœur tout déchiré par les adieux qu'ils
venaient de faire à leurs femmes et à leurs châteaux tant
aimés, les Comtes et les Rois prenaient soin d'emmener
scriptores, XIV, col. 1141), qui cite les Annales Csesenates pour Tannée
1324. Or, en cette année, die Paschde rosatœ, c'est-à-dire le jour de la
Pentecôte, « multi viri nobiles sumserunt in Arimino cingulum mili-
tare... Fuit... multitudo histrionum circa mille quingentos, et ul-
tra ». Plus de ffuinze cents î
1. « J'ai esté eV service du preu conte Gaifier; — En plusors leus
avons esté por tornoier. » [Garin de Monglane, Bibl. nat. fr. 24403^
anc. Lavallière 78, f» 8. Cf. Enfances Garin, Bibl. nat, fr. 1460, f» 41 v».)
--- 2. Dans les Exempta de Jacques de Vitry, le fait est nettement cons-
taté : « [Missi sunt] prœcones et histriones qui torneamenta proclama-
Rent. » Il est inutile d'ajouter qu'ici, comme partout, le premier rôle
appartenait réellement aux hérauts. — 3. Lecoy de la Marche, La
Chaire française au moyen âge, 2^ éd. p. 482. L'auteur renvoie aux
mss. de la Bibl. nat. lat. 15034, fo 108; 15970, f» 351, 352; 16481, no^lO, 61 ;
17509, fo 8; 2516^ fo 57; mais sans préciser ce qui se rapporte, d'une
façon particulière, aux tournois. = Sur les véritables orchestres qui
animaient, durant les joutes, les courages des combattants, es. i^oi^-
ques Fitz Warin, 1. c, pp. 26, 27.
I. TART. LIVR. II.
CHAP. XX.
164 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
avec eux des jongleurs dont les chants étaient faits
- pour leur rappeler là-bas tous les souvenirs du pays
nataP. 11 en était de même dans les grandes luttes
nationales ou féodales, et c'était une armée incom-
plète que celle où l'on n'entendait pas chanter les
jongleurs ^. Il est vrai que, depuis le xm'' siècle, ces
chants n'ont plus rien de primitif ni d'héroïque ; mais
il ne faut pas oublier, à la gloire de notre France,
que nous avons traversé dans notre histoire une pé-
riode sincèrement épique, et que certains de nos jon-
gleurs ont été de véritables Tyrtées, comme nos pre-
miers poèmes ont été vraiment des Iliades. Il est
certain que les Normands ont gagné la victoire d'Has-
tings aux sons d'une Chanson de Roland qui n'est
point parvenue jusqu'à nous, mais qui devait singuliè-
rement ressembler à la nôtre : « Taillefer qui moult
bien cantoit — Sur un ceval qui tost aloit — Devant
ans s'en aloit cantant — De Callemaine et de Rollant
— Et d'Olivier et des vassaux — Qui morurent à
Rainchevaus ^ » Ce Taillefer nous apparaît aussi
beau que les aèdes de la Grèce; mais il est nôtre, et
l'on ne trouvera pas étrange que nous le préférions à
tous autres. Tous nos jongleurs auraient dû se régler
1. Quand Thibaut de Champagne, en 1238, part pour la Palestine,
deux ménestrels partent avec lui {Historiens de France, XXII, pp. 595
et 600j, etc. — 2. G. Paris, La Littérature française au moyen âge^
p, 36, § 20. =■ Les textes abondent : « Li jugleor ont lor vieles pris; —
Grant joie demainent devant le fil Pépin. » {Chevalerie Ogier, v. 286,
287. Il s'agit de la grande expédition de Charlemagne à Rome et des
jongleurs qui suivent Tarmée chrétienne.) Cette tradition s'est conti-
nuée sans interruption aux xiv« et xv^ siècles : « Courtoisies à deux
menestreux qui furent à Fost avec Monseigneur. » (Compte de 1347-
1348; Collection Grenier, xiv, n^ 128) « Et se loga le dit conte d'Aron-
del et son ost sur icelle rivière, si près d'icellui village que, toute
nuyt, les dits François et Angloiz ouyrent parler Tun l'autre, et les
menestrez les ungz des autres.» (Jean Chartier, Chronique de Char-
les VII, éd. de la Bibliothèque elzévirienne, chap. 92.) Etc. etc. —
3. Le Roman de Rou, éd. Pluquet, 1, p. 214. Texte cent fois cité.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 16o
sur ce modèle et garder uniquement ce rôle austère, ''''^'IVxx* "'
cette mission sainte. Ils ont trop souvent manqué à ce
devoir.
•
Au lieu de rester sur ces hauteurs, les iondeurs Les jongleurs
' *f o se constituent en
s'abaissèrent trop souvent à ne songer qu'à leurs inté- '''^'"^Histoiïf'^'^'
rets matériels. Ces intérêts étaient compliqués ; les corporiuon
des jongleurs
jongleurs étaient nombreux. Il leur fallut donc pen-
ser à se défendre et, comme il y avait après tout
beaucoup de négoce en leur affaire, ils furent tout natu-
rellement amenés, dès le commencement du xiv° siè-
cle, à se constituer en une Corporation, en un Corps
de métier, tout comme les selliers ou les orfèvres. Aux
Statuts d'Etienne Boileau il ne faut ici rien demander,
si ce n'est le joli épisode du jongleur qui s'acquitte
(( par un ver de chanson » du droit de péage sur le
Petit Pont ^ Les vrais premiers Statuts sont ceux du
14 septembre 1321^ et l'on ne saurait leur attribuer
trop d'importance. Ils ont créé tout un ordre de choses
nouveau. « Leur objet se résume en trois points : mo-
nopoliser entre les mains des associés les profits du
métier; garantir l'honneur du corps et les intérêts
respectifs de tous les membres de l'association ; régler
enfin tout le gouvernement de la corporation ^ » Les
commencements de l'œuvre furent assez modestes. Il
ne s'était trouvé à Paris que trente-sept jongleurs et
ménétriers.
1. « Li singes au marchant doit quatre deniers, se il pour vendre le
porte. Et se li singes est à home qui Tait acheté por son déduit, si est
quites. Et se li singes est au joueur, jouer en doit devant le paagier et
por son jeu doit estre quites de toute la chose qu'il acheté à son
usage. Et aussi tôt li jougleur sont quite por un ver de chançon. »
(Statuts d'Etienne Boileau ; éd. Bonnardot, p. 236. Avec un fac-similé
et une figure à la p. 232, d'après le ms. de la Bibl. nat. fr. 24069, fo 204.)
—2. Bernhart, Mémoire sur la Corporation des Ménétriers. (Bibliothè-
que de l'Ecole des Chartes, III, p. 385.)
166 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
iPART.LivR.il. ionderesses pour soumettre officiellement les nou-
CHAP. XX. J O i , , .
veaux Statuts à la sanction du Prévôt de Pans : mais
ils avaient à leur tête un ménestrel du Roi, Pariset,
et c'était presque un personnage. Le Prévôt, Gilles
Haquin, accorda le privilège demandé, et l'avenir
appartint à ces Statuts, très modérés et très sages, dont
(( tous menestreux et menestrelles, tous jongleurs et
jongleresses », devaient solennellement, à leur entrée
dans le métier, jurer d'observer toutes les clauses K 11
y avait bien encore quelque obscurité dans les onze
articles de ce contrat ; mais, peu à peu, la nuit se dis-
sipa, et l'on vit s'accentuer tous les linéaments un
peu confus de la constitution primitive. A la tête de
la Corporation, voici, comme dans les autres métiers,
voici les Prudhommes ou Jurés qui sont élus chaque
année par le commun des ménétriers et confirmés
par le Prévôt ^ ; mais ces magistrats corporatifs
n'ont ici qu'une influence restreinte et un pouvoir
effacé. La véritable autorité appartient de plus en plus
au « Roi des ménestrels » qui n'est pas un fonction-
naire électif, mais qui, à Paris du moins, est nommé
par le Roi... de France. Rien ne sera désormais plus
intéressant que de suivre les progrès de cette étrange
royauté. Avant 1321,1e Roi des ménestrels semble
bien n'être qu'un officier de la maison royale, un chef
d'orchestre et qui a tout au plus la police de son
orchestre. Mais, après 1321, le voilà qui grandit, gran-
dit, et c'est dans l'examen des candidats à la maîtrise
que son pouvoir est surtout mis en relief et puissam-
ment confirmé. 11 n'en garde pas moins la direction de
1. V. une analyse détaiUée des Statuts de 1321 dans le Mémoire de
Bernliart, 1. c, III, pp. 383-385. — 2. Id., ihid., p. 386. Aux yeux de Ber-
ntiart, le « roi des ménestrels » et le « prévôt de Saint-Julien » sont un
seul et même office (1. c. p. 395),
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 167
son orchestre, et sa royauté ne manque pas de pres-
tige extérieur : il se revêt, aux grandes fêtes, d'un -
splendide accoutrement et porte couronne au fronts
Tous les jours, ce sont nouveaux progrès. On finira
par confier à ce Roi presque tout le gouvernement et
toute la police du métier. C'est lui qui jugera en der-
nier ressort tout ce qui se rapporte à l'exercice de la
profession et qui ira jusqu'à permettre cet exercice à
ceux-là mêmes qui n'ont pas «juré » le règlement; c'est
lui qui, après avoir visité et examiné les candidats,
décernera les brevets de maîtrise ; c'est lui qui modi-
fiera la durée de l'apprentissage; c'est lui enfin
qui, comme émoluments de sa charge, percevra
le produit de la taxe levée sur tout aspirant à la maî-
trise et la moitié du produit de toutes les amendes \
L'autre moitié est pour le Roi de France : les deux
rois partagent. Au reste tant de droits ne se sont pas
constitués en un jour, et c'est après une longue période
de formation qu'ils prennent enfin leur forme définitive
dans l'Ordonnance de 1407. Approuvés par l'autorité
royale, ces derniers Statuts sont, avec ceux de 1321,
les deux éléments constitutifs, les deux chartes de la
Corporation \ L'acte de 1407 (il faut décidément
1 « Pour une couronne d'argent que le Roi donna le jour de la Ti-
phaine au Roi des ménestrels. » (Comptes pour la rançon du roi Jean,
cités par Bernhart, 1. c. III, p, 396.) = Les noms de plusieurs de ces
Rois sont parvenus jusqu'à nous. Sans discuter ici les problèmes que
peuvent soulever ceux d'Adenet, auteur de Berte, et de ce roi Louis
auquel on peut attribuer la Destruction de J?ome,sans parler de Fla-
iolet, en 1288, et de Robert Petit, un peu plus tard, on peut, après Ber-
nhart citer sans crainte Robert de Caveron (1338), Goppin de Brequm
(1357) Jehan Portevin (1392), Jehan Boisard, dit Verdelet (1420), Jehan
Facien et, à un siècle et demi d'intervalle, un certain Roussel, en 1575, etc.
_2 V. Bernhart, iMd.,lY,V' 531.-3. On ne peut que mentionner en
passant l'Ordonnance du 27 octobre 1372 par laquelle il est défendu aux
ménétriers de donner des bals de nuit et des sérénades, si ce n est pour
les mariag-es et dans Tintérieur des maisons, et où il leur est également
interdit de jouer dans les tavernes après Theure du couvre-feu. (Ber-
îihart, Le. III, p.397.)
I PART. M\R. II.
GHAP. XX,
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
168 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
retenir cette date) confirme et complète celui de 1321 :
il y ajoute des dispositions nouvelles sur les pouvoirs
des chefs de l'association, sur l'apprentissage \ sur les
redevances à l'Hôpital et au Roi des ménestrels ^ C'est
une législation à peu près définitive et qui restera le
code dès ménétriers durant les xv% xvf et xvif siè-
cles ^ Toutes ces évolutions, tous ces progrès ont eu
Paris pour principal théâtre, et nous n'avons guère
écrit jusqu'ici que l'histoire de la Corporation de
Paris ^; mais, après la sanction donnée aux Statuts de
1407, l'heure est venue pour les jongleurs de faire un
pas de plus et d'étendre à toute la France l'autorité de
leur Roi. L'entreprise était hardie, mais préparée de
longue date. Elle réussit et, au xvf siècle, la juridic-
tion du Roi des ménestrels avait, ni plus ni moins, les
1. Bernhartpublie un Contrat d'apprentissage en date du 6 novembre
1390 entre un Huguenin de la Chapelle et deux ménétriers de Dijon.
L'apprenti déclare s'affermer pour trois années consécutives aux deux
maîtres qu'il a choisis pour les servir et apprendre la science de
quelque instrument. « Ils lui administreront toutes ses nécessitez et
ses missions et, à la fin du terme, lui donneront quatre frans d'or et
lui achèteront un instrument. » (1. c. IV, p. 529.) — 2. Cette Ordon-
nance peut se réduire en quinze articles. Les articles 1-4, 8 et 9, 12-15
reproduisent les dispositions des anciennes Ordonnances. En revanche,
les articles 5-7, 10-13 contiennent ces dispositions nouvelles dont nous
parlons ci-dessus, et qui sont relatives aux conditions d'admission
dans le métier, au mécanisme de l'association, aux privilèges du corps,
aux devoirs de chacun de ses membres et enfln à l'affectation du pro-
duit des amendes et droits d'entrée. Dans l'article 10, il est fait défense
à tout ménétrier d'ouvrir école « pour apprendre menestrandise » sans
la permission spéciale du Roi des ménestrels ou de ses députés. (Ber-
nhart, 1. c, IV, 525.) Enfln le pouvoir, presque sans limites, du Roi des
ménestrels, est définitivement consacré : « Tous menestrelz, — tant
joueurs de haus instruments comme de bas — soient estranges ou de
nostre royaume, — sont et seront tenuz de aler par devers le dit Roy
des menestriers ou ses députez pour faire serement d'accomplir et
parfaire toutes les choses cy-après declairées. » — 3. Bernhart, 1. c. IV,
pp. 532, 533. La Corporation n'a été supprimée qu'au mois de mars 1773.
— 4. « La Corporation des ménétriers de Paris e^t la plus ancienne et
la plus importante de toutes. C'est celle qui ne cesse d'exercer une véri-
table suprématie sur les Associations des provinces. » (Bernhart, 1. c.
lll,pp.377,378et IV,pp.532, 533.)=En Angleterre,le chef des ménes-
trels s'appelle « Roi ou Maréchal des ménestrels. » (V. Jusserand, La
Vie nomade en Angleterre, pp. 124, 125.)
I PAUT. LIVR. II.
CHAP. XX.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 169
mêmes limites que celles du roi de France. Les deux
royaumes n'étaient pas toujours faciles à gouverner.
En Angleterre les ménestrels s'étaient organisés en
une ghilde qui, paraît-il, ne se soutint pas et dispa-
rut ; mais certaines circonstances firent regretter aux
jongleurs anglais de ne pas avoir su maintenir leur
vieille association. L'Angleterre fut couverte un jour
de « faux-ménestrels » qui étaient recrutés dans les
campagnes et se montraient en général assez igno-
rants de leur métier; mais qui, malgré tout, faisaient
une concurrence redoutable aux anciens, aux vrais
jongleurs. Ce fut un véritable péril pour ces der-
niers, presque une question de vie ou de mort. Ils
protestèrent énergiquement et, le 24 avril 1469,
le Roi voulut bien exaucer leur prière et autoriser
ses serviteurs à reconstituer l'ancienne guild des
ménestrels : « Personne, dit-il, ne pourra plus dé-
sormais exercer cette profession, quel que soit son
talent, s'il n'a été admis dans cette guild, » Enfin
un pouvoir inquisitorial fut accordé «aux membres
de l'association, et ils eurent le droit de faire mettre
tous les faux ménestrels à l'amende *. On peut sup-
poser, sans les calomnier, que ces nouveaux inquisi-
teurs n'ont pas été toujours d'une indulgence excessive
pour leurs indignes et infortunés concurrents.
On a longtemps discuté, on discutera longtemps en- Des confréries
core sur cette question abstruse : « Les Confréries reli- et, eVpafucXr
gieuses ont-elles précédé les Corporations civiles? »
Nous n'avons pas à la discuter ici, et ne pouvons que
constater l'antériorité de certaines Confréries de jon-
gleurs. La plus célèbre est, à coup sûr, celle d'Arras.
1. Jusserand, La vie nomade en Angleterre, pp. 128, 129, d'après le
texte publié dans les Fœdera de Rymer.
PART. UVR. II.
CHAP. XX.
170 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Elle a pour origine un prodige touchant et qui fut très
populaire dans toute la France du Nord au commen-
cement du xif siècle. Un mal épouvantable, et sur
lequel les érudits ne semblent pas d'accord, le « mal
des ardents », ravageait alors toute cette région. Etait-
ce, comme on l'a prétendu, une sorte d'érisypèle
gangreneux? il importe peu aujourd'hui de le savoir;
mais enfin l'épidémie sévissait, et elle était horrible.
C'est alors, suivant la légende, c'est le samedi 23 mai
de l'année 1105, que la Vierge Marie apparut à deux
jongleurs qui s'étaient voué une haine mortelle et
dont l'un, appelé Itier, demeurait en Brabant, et
l'autre, du nom de Normand, àSaint-PolsurTernoise:
(( Allez trouver l'évêque d'Arras, leur dit la mère de
Dieu, et dites-lui que je lui veux donner un cierge
dont la vertu guérira le mal des ardents. » Les
deux jongleurs obéirent à la voix céleste , rempli-
rent la mission dont ils étaient chargés et tombèrent
aux bras l'un de l'autre en se réconciliant pour tou-
jours. Puis, le cierge miraculeux, que l'évêque reçut
en effet des mains de la Vierge, fit tous les miracles
qu'on en pouvait attendre Set la reconnaissance popu-
1. Nous n'avons donné ci-dessus que les grandes lignes de la
légende, mais il ne sera pas inutile d'entrer ici en plus de détails.
« Annonce à l'évêque qu'une femme lui apparaîtra, au chant du coq,
« tenant à la main un cierge de cire blanche. Elle en fera tomber
« quelques gouttes dans l'eau qui est destinée aux malades, et ils
« seront guéris ; » telles sont, d'après les textes légendaires , les
paroles que la Vierge adresse à chacun des deux ménestrels, et ces
mêmes textes nous font également connaître la véritable cause de
la haine dont chacun de ces deux hommes était animé contre l'autre :
l'un d'eux avait tué le frère de l'autre. A la première sommation
de la mère de Dieu, ils n'hésitent pas un moment et s'en vont tous
deux à Arras,mais n'y arrivent point en même temps, et l'Evêque, légi-
timement sceptique, se refuse d'abord à croire au récit de Normand,
le premier arrivé. Il faut qu'Itier lui confirme ce témoignage, il faut
surtout que ces deux ennemis mortels s'embrassent tendrement et se
réconcilient sous ses yeux pour que le prélat ajoute foi à leur parole
et se rende, dès l'aurore, en son église cathédrale où il est en effet
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. m
laire le transforma bientôt en une sorte de relique
auguste et de palladium de la cité ', On le conserva -
d'abord dans une chapelle consacrée à saint Nicolas ;
puis, quelques années après, en 1214 ou 1215, on fit
mieux et Ton construisit en son honneur, sur la place
du Petit-Marché, un édifice exquis auquel on voulut
donner la forme vague d'un cierge ^ et qui fut démoh
(naturellement) en 1791. Tel fut le centre de l'anti-
que Confrérie, ou, pour mieux parler, de la Charité
d'Arras. Une Charité! Que faut-il entendre par ce
mot admirable qui a été surtout populaire dans notre
Normandie et dans le nord de la France \ Les Cha-
rités ne sont autre chose que des Confréries dont tous
les membres s'obligent à rendre les derniers devoirs
aux chrétiens de leur paroisse, aux associés de
leur corporation. L'histoire des Charités reste encore
à écrire, et rien ne serait plus beau que de telles
consolé par Tapparition de la Vierge. (V. Guinaume Cazet, Histoire
de la sainte chandelle miraculeusement donnée de Dieu, Arras, 1599,
in-8, p. 22 et ss.; et surtout un article de M. de Linas, dans les A71-
nales archéologiques, X, p. 321 et ss.) Tous les faits, rapportés plus
haut, sont énoncés dans une inscription commémorative de 1581 que
les mêmes Amiales ont publiée in extenso. (XI, p. 175.)
I. V. dans les mêmes Annales (X, p. 321), la reproduction du
magnifique étui en argent niellé, œuvre du commencement du
xiii^ siècle, qui servait à préserver le cierge miraculeux. = On connaît
les adieux que Jean Bodel, en son Congé, adresse au Cierge saint :
« A vo candoille pren congié — Que donastes aus jugleours. >> —
2. Ce petit monument ne fut, en réalité, terminé qu'au xv« siècle,
comme Didron n'a pas eu de peine à rétablir d'après le dessin qui
nous en est resté. [Annales archéologiques, X, p. 326.) On trouvera
une reproduction de ce dessin dans ce même article des Annales,
et dans le Saint Louis de M.Wallon. (Tours, Marne, 1^^ éd.,fig. 14, p. 47.)
-=11 est utile d'ajouter que c'étaient les deux Mayeurs de la Confrérie
qui avaient « les clés du saint luminaire ». (Bibl. nat. fr. 8541.) —
3. « Les Charités sont des espèces de confréries dont les membres
se soumettent à des règlements particuliers, et s'obligent à rendre
les derniers devoirs aux habitants de leur paroisse. Dans l'exercice
de leurs fonctions, les associés sont revêtus d'un costume qui n'a
guère dû varier pendant plusieurs siècles. » (Léopold Delisle, Etude
sur les classes agricoles de la Normandie au xiii« siècle, p. 732.) On
pourra rapprocher de la Charité d'Arras la « Charité des sueurs » de
Béthune, [Mahaut, comtesse d'Artois, p. 91.)
1 PART. LIVR. TI,
CHAP. XX.
GHAP. XX.
172 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. UYR. II. annales: car, sous d'autres noms, la même insti-
-tution, profondément chrétienne, a fleuri un peu
partout sur la fécondité du sol catholique, et l'Italie
a connu, comme TArtois, ces très nobles confréries
de la mort. A Arras * ; l'établissement de la Chanté
est lié fort étroitement au miracle de la sainte
chandelle. Ce sont des jongleurs qui ont été
l'occasion de ce miracle, et la Charité n'est, en
définitive, qu'une confrérie de jongleurs où, par une
sorte de condescendance, on a laissé un jour pénétrer,
les bourgeois. On a donc pu la désigner correctement
sous ce titre officiel : « Le cari té Nostre Dame des
jogleors et des borgois » ; mais il est évident que
les jongleurs y tiennent la première place : « Ceste
carités est estorée de jogleors, et li jogleor en sont
signor. Sor jogleors n'i a nus signori. » Nous ne
saurions entrer dans l'analyse de ces très minutieux
Statuts, où l'on se préoccupe avant tout de la régle-
mentation des obsèques de chaque confrère et, en
particulier, des amendes qu'auront à payer tous ceux
1. Le document le plus précieux à consulter sur la Charité d' Arras
est certainement le Règlement de la dite confrérie, tel qu'il est con-
servé dans un précieux manuscrit de la Bibliothèque nationale
(fr. 8541). Nous estimons que le début, à tout le moins, mérite d'être
ici placé sous les yeux du lecteur : « Ceste carité tient on de Deu
et de me dame sainte Marie. Et savès por coi ele fu estorée? por
les ardens qui ardoient de V fu d'infer. Ele ne fu mie establie por
lescherie ne por folie; ains i fîst Dex tels miracles que le jor qu'ele
fu estorée ardoient set vint et quatre ardant en le cité d'Arras. Et
puis que en le Carité est entrés li confrère, ja puis ne il, ne ses
enfes qu'il ait, n'ardera del' fu d'infer, ne ne morra de mort subite,
s'il foi et créance i a. » = Les ressources de la Confrérie consistaient :
1» Dans les entrées et amendes de ses membres; 2° dans les aumô-
nes des fidèles. = On a conservé après la démolition de 1791, le
quatrain suivant du xiii^ siècle (?) qui était encastré sans doute en
un des murs du « saint luminaire » : « Qui à la carité la mère Dieu
veut faire — Offrande ou aucun don, chi en droit se doit traire, —
Et dedens ceste toelle le doit mettre et porter — Au mayeur des
bourgois, s'il s'en vuet aquiter. » (P. Paris, Histoire littéraire, XX,
p. 612.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 173
qui n'assisteraient pas à tel ou tel rite funèbre. Ce '™p"xx.*"*
qui caractérise et ennoblit la Charité d'Arras, c'est ^
qu'on n'y pense pas uniquement aux morts, mais aux
malades \ et il y a ici des détails charmants. Quel-
qu'un dans Arras est-il atteint du mal des ardents ? le
maire des jongleurs va sur le champ prendre la sainte
Chandelle et la porter au malade. Ces transports de
la précieuse « relique » ne se faisaient pas sans solen-
nité et, au xy"" siècle encore, les ménestrels y jouaient
un rôle important ^ La Charité d'Arras mérite de
passer pour un type qui, par malheur, n'a pas été
assez imité ^ De telles œuvres seraient faites pour
réhabiliter tous les jongleurs.
Des Corporations et des Confréries : c'était bien, , Les Ecoles
A ^ ^ ^ ' de ménestrandie
sans doute; mais, pour une race aussi vivante et y^J^ruluon
aussi occupée que celle des jongleurs, ce n'était pas ^^' jongleurs.
encore assez; et il leur fallut un jour compléter leur
1, « Et se nus est entechiés de tel mal apelé fti, lues que li maire
orra le message, liquels que ce soit, il doit avoir .11. eschevins
et plus, q'il viegnent avuec lui et par andeus les clés ravoier dont
li candoile est enfremée; et li ynaire des jogleors, s'il i est, doit
prendre la sainte candoile et porter [à malade]... dedens la cité, et
alumer (et s'on ne trueve le maieur des jogleors, on [quiert] un de
ses .V. eschevins), et en un vaissel plain d'iaue dégoûter, et de tel eve
sor son mesage espardre, et de V remanant boire, et fermement croire
en Deu que par çou iert garis, etc. » (Bibl. nat. fr. 8541.) —
2. Chaque année, le dimanche après la Fête Dieu, une procession
solennelle allait chercher la sainte Chandelle dans la chapelle où elle
était conservée et la transportait à la cathédrale où deux cierges de
cinquante livres étaient offerts en grande pompe. La Confrérie était
là, tout naturellement, et tous les Confrères se donnaient le baiser
de paix.» {Annales archéologiques, X, p. 321 e t ss.) = « A pluseurs me-
nestrez qui portèrent la chandoille d'Arras d'une maison darrière
Saint-Vaulx en la maison d'icelle chandoille ou petit marchief à
Arras: vi frans. A pluseurs jones homes qui grant pièce se- comba-
tirent de monter sur une pierre assise ou dit petit marchié pour
mieux veoir apporter icelle chandoille, .1111. franz. » (Archives de la
Côte-d'Or, B. 1454, f» 91 v».) — 3. Elle fut supprimée, en 1770, par
Mgr de Conzié, évêque d'Arras.
1 PART. UVR. II.
CHAP. XX.
174 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
organisation sociale en pensant pratiquement aux
nécessités de leur éducation et instruction profession-
nelles. De là, leurs Ecoles.
« 11 nous faut du nouveau, n'en fut-il plus sur
terre » : cette vérité, un peu prud'homesque aujour-
d'hui et dont on sourit volontiers , fut cruelle-
ment comprise par tous les jongleurs. Il leur fallait
sans cesse renouveler leur répertoire, et ils avaient
parfois affaire à un public difficile qui, dès qu'ils
entonnaient le premier vers d'une de leurs chansons,
s'écriaient tout d'une voix : « Nous connaissons cela. »
Comment faire, cependant, pour satisfaire tant d'au-
diteurs blasés? Comment se procurer ce « nouveau )>
dont leur clientèle était si friande? Ils avaient, en
général, bien peu de loisirs, ces pauvres jongleurs qui
arpentaient tous les chemins et couchaient souvent à
la belle étoile ! Se mettre à l'étude durant dix ou vingt
jours, c'était fort bien sans doute ; mais il fallait, dix
ou vingt fois peut-être, se passer de dîner. Il se trouva
par bonheur qu'il leur fut expressément interdit
d'exercer leur métier durant le carême. Voilà des
loisirs tout trouvés, et ils en profitèrent pour courir
aux écoles ^
Il y avait en France plus d'une de ces Ecoles de
ménestrandie, où les jongleurs se donnaient rendez-
1. « Les ménestrels tenaient école en carême, c'est-à-dire pendant
le temps où il leur était interdit de se faire entendre en public.
C'est alors qu'ils colportaient la chanson nouvelle, la mélodie à la
mode; renouvelaient leurs répertoires épuisés; perfectionnaient ceux
de leurs confrères qui venaient suivre leurs leçons. Les seigneurs,
fatigués d'entendre toujours la même chanson, envoyaient à ces
écoles ambulantes (scolœ mimortmi, scolse ministrorum) les ménes-
trels de leurs maisons. » (Lavoix, La Musique au xiii^ siècle, p. 199.)
M. Lavoix conclut qu'il y avait au moyen âge deux enseignements
de la musique: 1» l'enseignement sacré, qui se donnait dans les Cathé-
drales et surtout dans les Abbayes, et 2» l'enseignement profa^ie, qui
était distribué dans les Écoles de ménestrandie ou de ménestrerie.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 173
VOUS tous les ans, pour apprendre de nouvelles chan-
sons et de nouveaux airs, pour se tenir au courant de
tout le mouvement de la jonglerie, pour suivre de véri-
tables cours que professaient les anciens, pour se per-
fectionner dans leur art et y être enfin passés maî-
tres. J'imagine qu'on y devait jaser et rire, un peu
plus sans doute qu'on n'y travaillait réellement; mais,
enfin, il s'agissait de renouveler son répertoire; il
s'agissait, partant, d'assurer les bénéfices de l'année
qui allait commencer à Pâques, et il y avait là de quoi
donner des idées sérieuses aux plus étourdis et aux
plus fous. Quel charmant tableau de genre on ferait
avec une de ces assemblées de jongleurs à la mi-ca-
rême, avec tous ces costumes bizarres, avec toutes ces
têtes de cabotins, et les allures tapageuses des jongle-
resses qui ne devaient certespas manquer àpareille fête!
Les Ecoles de ménestrandie, scolœ mïnistrormn^ s'ap-
pelaient aussi scolse mïmorum^ et ce dernier nom nous
atteste qu'on y recevait toutes les catégories de jon-
gleurs, depuis les saltimbanques jusqu'aux chanteurs
de geste. Il est à croire que l'élément musical y domi-
nait, et <( il n'est pas impossible que ces écoles aient
été les Conservatoires grâce auxquels la musique pro-
fane et populaire nous est parvenue ^ ». Mais il ne
faudrait rien exagérer, et le mot « Conservatoire »
semblera peut-être un peu forcé.
Nous ne sommes pas en mesure d'énumérer ici
toutes les écoles de ménestrandie qui ont été ouvertes
en France et y ont prospéré; mais nous possédons de
nombreux et lumineux documents sur quelques-unes
d'entre elles. L'école de Beauvais, entre toutes, a été
un foyer dont il faut tout d'abord constater l'intensité
1. Lavoix, ihid., p. 201.
T PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
176 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
et la puissance. Il y venait en foule des ménestrels
(( de tout le royaume de France et des autres pays »,
et c'était surtout 7;ro cantilenis novis addiscendis qu'ils
s'y abattaient de tous les points de l'horizon. Les ba-
rons y envoyaient leurs ménestrels pour y rajeunir
leurs idées et y refaire leurs programmes. Cette ville
de Beauvais, avec son incomparable cathédrale ina-
chevée, se donnait tous les ans le spectacle curieux
de ces centaines de comédiens et de chanteurs qui se
coudoyaient dans ses rues, et le carême là-bas devait
en perdre quelque peu de sa légitime et nécessaire
austérité. Aucune école ne saurait être comparée à
celle de Beauvais *.
Cependant il y en avait d'autres qui n'étaient pas
sans gloire : telles étaient celles de Lyon, de Genève
et de Bourg-en-Bresse. Le comté de Savoie était un
centre de ménestrandie, et rayonnait sur toutes les
provinces voisines ^ Au nord. Cambrai avait aussi son
1. « Aus menestreux de nos grans seigneurs du royaulme de France
et d'aultres pays qui tinrent leurs escoles au dit Beauvais, au mi-
quaresme l'an mil CGC. ÏIII« et V; leur fut donné par deliberacion
X frans qui valent viii livres. » (L'original de ce Compte est au carton
no IX de la Collection de M. Aux Cousteaux.) = « A plusieurs menes-
trelx [d'Abbe ville]... pour aler as escolles a Beauvais cest qua-
resme. » {Documents relatifs à l'Histoire du tiers état, IV, 229, n» 7,
d'après une pièce de 1398 appartenant aux Archives d'Abbeville.) =
« Item aux menestrieux et corneurs qui firent à Beauvais leur teste
ET ASSEMBLÉE en carcsmo... » (Collection de M. Aux Cousteaux, ibid.,
Compte de 1399-1400. Cf. plusieurs autres textes de même date, attes-
tant l'existence à Beauvais d'une Ecole de jongleurs: [Chary et ^ Recher-
ches sur les anciens théâtres de Beauvais, p. 21) : « Dati sunt de
gratia panes ducenti capitulares mimis in hac civitate de diversis
partibus pro cantilenis novis addiscendis confluentibus. » (Extrait
des Registres capitulaires, 11 mars 1402, Collection Aux Cousteaux,
cart. no 27). = « Aux menestrés de M. de Croy, xvi sous... pour aler
aprendre a l'escole a Beauvais, comme ilz ont accoustumé d'aler
chascun an. » (1^^ mars 1429? ~ Collection Grenier, xiv, n» 132.) —
2. « Les réunions des scolœ mimorum se tenaient chaque année tantôt
à Lyon, tantôt à Genève, tantôt à Bourg-en-Bresse... Les Archives de
la Chambre des Comptes de la Trésorerie de Turin nous donnent à cet
égard des renseignements curieux. Ces pièces, nouvellement publiées
par la « Société académique de Savoie » (1878, XVII, p. 11), sont en
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. ill
petit rayonnement ^ ; mais il n'est pas besoin de dire
que Paris était, comme il Test encore, un aimant fait ~
pour attirer les comédiens, les musiciens et les chan-
teurs du monde entier ^ C'est une de ses vocations.
Tant de jongleurs accumulés et grouillant dans la
même ville y devaient faire quelque dépense. Ils étaient
gens à bien manger et à bien boire. A qui incombaient
tous ces frais? Aux municipalités qui ont souvent
encouragé ces synodes de ménestrels ^ Beauvais se
signale par sa générosité qui ne devait pas être abso-
lument désintéressée ^. Les grands seigneurs paient
pour leurs ménestrels ^ et tout ce petit monde vit et
général du commencement du xiv^ siècle; mais il ne semble pas que
les écoles de ménestrandie dont elles parlent y soient citées comme
une institution récente » (Lavoix, 1. c, p. 199.)
1. Lefebvre, dit Faber : Matériaux pour Vhistoire des arts dans le
Cambresis, 1870; cité par Lavoix (1. c. pp. 200, 201). — 2. La fameuse
Ordonnance du 24 avril 1407 interdit seulement, comme on Ta vu plus
haut, d'ouvrir de ces écoles sans un congé spécial du Roi des ménes-
trels: «Et aussy ne pevent ou doivent yceulx menestrelz commander
escolle pour monstre[r] ne aprendre menestrandise, se ce n'est par le
congié et licence des diz Roy ou députez. »> {Ordonnances des Rois de-
France, IX, p. 199.) — 3. « A plusieurs menestrelx chi après nommés
et desclairés, qui paies leur ont esté de don aux frais des grâces de le
VILLE pour aler as escolles a Beauvais... » (Archives d'Abbeville,
Compte des xirgentiers, eri 1398.) Etc.— 4. Comptes des dépenses faites
par la municipalité de Beauvais pour dons et courtoisies : « Aux me-
nestreux de nos grans seigneurs de France et d'aultres royaumes
qui se assemblèrent à Beauvais au miquaresme l'an mil m'' iiir* et iiii,
et aussi au mi-quaresme mil iii'= iiii'"' et v ensuivant. Et leur fut donné,
au jour qu'ilz firent leur feste, comme il est acoustumé de faire chas-
cun an quant il font leur escolle, c'est assavoir deux queues de
vin... demi cent de carpes... et, le dit an nip^ et v, viii frans qui valent
VI livres viii sous... » (Original, Collection de M. Aux Gousteaux, car-
ton no IX.) = Le chapitre de Beauvais contribuait aussi à ces dépenses
et accordait des gratifications mimis scolas artis sue apud Belvacum
tenentibus. » ^Extrait des Registres capitulaires, Collection de M. Aux
Gousteaux, carton xxvii.) — 5. « Aux menestriers de Monseigneur [le
duc de Bourgogne] pour don fait à eulx par Monseigneur, ceste fois,
de grâce especial pour aler aux escoles, par mandement de Mon-
seigneur sans autre quittance, donné xxv de mars GGCLXXVII... c
franz. » (Archives de la Gôte-d'Or, B. 1452, fo 65 r».) = Autre Mande-
ment du 6 mars de la même année 1377 (lisez 1378) en faveur des dits
ménétriers « pour aler de Gand en Alemaine aux escoles et retourner
devers Monseigneur et pour supporter les frez et missions qu'il feront
ou dit voiaige » {Ibid.). = « En 1377 et 1373, le châtelain de Bourg-en-
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
178 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
prospère. Puis, après le carême, on se disperse aux
quatre coins du monde. Voici l'aurore de Pâques : les
vacances du jongleur sont finies K
L'Hôpital
Saint-Julien
des
jongleurs.
Parmi ces musiciens et ces chanteurs, comme aussi
parmi nos comédiens du xix' siècle, il y a de braves
gens et qui ont un excellent cœur. Les jongleurs
d'antan avaient, en outre, une foi naïve, une foi d'en-
fant, et une charité tout aussi simple et tout aussi ar-
dente que durant les premiers siècles de l'Eglise. Or,
il y avait, en 1328, deux ménétriers qui s'aimaient de
tendre amitié et ne se pouvaient séparer l'un de l'autre.
Comme ils cheminaient un jour à Paris, ils firent une
singulière rencontre et qui donna à leur vie une phy-
sionomie nouvelle, un but nouveau. Cette rencontre
fut celle d'une pauvre vieille femme qui était toute
percluse et qu'on traînait dans une petite voiture. Elle
faisait peine à voir et, par une ironie du sort, s'appe-
lait Fleurie. Les deux jongleurs furent émus de tant
de misère. Comme beaucoup de leurs confrères en
tous les temps, ils avaient ce bon cœur dont nous
parlions, et le firent bien voir. L'idée de fonder un
hôpital leur vint sur le champ à l'esprit et, sans
délibérer, ils mirent la main à l'œuvre. A l'abbesse
de Montmartre ils achetèrent un terrain qui a pu être
Bresse porte en compte la dépense d'avoine pour les chevaux des
ménétriers savoisiens qui étaient venus dans cette ville tenir leur
ECOLE pendant le carême. En 1387 et 1388, le même châtelain prête de
l'argent au ménestrel Petreman pour tenir école à Bourg, avec les
autres ménétriers du comte de Savoie » etc. (Lavoix, 1. c. p. 200.)
1. « Outre ces vacances, les jongleurs avaient des fêtes qui consti-
tuaient pour eux d'autres temps de repos. Il y avait des festct jocula-
torum, et il faut surtout citer les fêtes de saint Mathurin de Larchant,
constatées depuis 1483 jusqu'en 1510 et auxquelles Anne de Bretagne
assista en 1505. » [Annales de la Société historique de Gatinais, t. lY,
1886, p. 2G7.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 179
nettement déterminé et répond à la maison n"" 96 de
notre rue Saint-Martin. Puis, quand leur hôpital fut ~
bâti (au prix de quelles peines et de quels sacrifices!),
les braves gens y amenèrent triomphalement leur
vieille protégée, la pauvre Fleurie. Ce fut leur pre-
mière pensionnaire, et Dieu bénit cette maison K
Certes, les comédiens et les chanteurs ont toujours
plus de chances que les autres hommes de mourir un
jour à l'hôpital ; mais il faut cependant se persuader
ici que cet hôpital n'était pas destiné aux jongleurs,
mais à tous les chrétiens malheureux. On y recevait
« les povres passans ))etlesmaladesde toute condition.
C'étaient, d'ailleurs, les jongleurs qui pourvoyaient
à toute la dépense et qui, à cet effet, faisaient partout,
mais principalement aux noces et aux pardons ^
des quêtes plus ou moins fructueuses « pour l'aumône
saint Julien ». Ils ne s'étaient réservé pour eux-mê-
mes qu'une salle destinée aux assemblées delà Corpo-
ration ^ et tout le reste avait été généreusement aban-
donné aux pauvres. Les hôtes du nouvel hôpital y trou-
vaient d'ailleurs, non seulement l'assistance matérielle,
mais encore des consolations plus hautes et plus
douces : car les fondateurs de la maison ou leurs
successeurs n'avaient eu garde d'oublier Dieu et avaient
construit, près de l'hôpital, une petite chapelle pour
1. Voir Bernliart, 1. c, III, pp. 389, 390. — 2. Une moitié des amen-
des encourues pour contraventions à l'Ordonnance du 24 avril 1407
devait appartenir au roi de France « et Tautre moitié à Tospital Saint-
Julien assiz à Paris en la rue Saint-Martin et au... Roy des menes-
trelz ». En second lieu, tous ceux qui passaient heureusement les exa-
mens de jong-leur par devant le dit Roi des ménétriers « furent tenuz
de païer vint solz parisis d'entrée au dit Hôpital et au dit Roy des
menestrelz ». Et, enfin, « pour ce que le dit hospital Saint- Julien qui
est fondé des diz ménestrels, n'a autres rentes sinon des aumosnes
des bonnes gens, yceulz menestrelz sont et seront tenus de demander
et cueillir l'acmosne saint julien au[s] nosces où ilz seront louez et
pardons acoustumez. » (Ordonnance du 24 avril 1407, 1. c, d'après le re-
gistre duTrésordes Chartres JJ,161, no 270.)— 3. Bernliart,!. c.,III, p. 393.
1 PART. [,IV11.
CHAP. XX.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX.
180 LES PROPAGATELilS DES CHANSONS DE GESTE.
leur chers malades. Les patrons de cet oratoire étaient
tout indiqués. Aux deux côtés du portail, furent pla-
cées les statues de saint Julien l'hospitalier, et du
comédien saint Genès K Et les Saints de pierre sem-
blaient dire aux pauvres d'entrer.
Les fiefs 11 ne nous reste plus, pour achever tout ce qui se
Histoire dîffieTde rapportc à la vie sociale des jongleurs, qu'à constater
Beauvais. i • t i i i i i x>
le singulier phénomène de leur entrée dans le système
féodal. Il ne faudrait pas cependant s'en étonner à
l'excès : tout ce qui produisait un revenu était sus-
ceptible de devenir un fief, et telle était fatalement
la jonglerie dans une ville de quelque importance.
Comme elle était d'un bon rapport, elle fut un jour
placée sous la main d'un seigneur ecclésiastique ou
laïque. De là, ce a fief de la jonglerie », qui paraît
au premier abord une institution .si étrange et dont
il est si facile de se rendre compte. C'est particulière-
ment à Beauvais (la ville des jongleurs, par excel-
lence) que Ton peut en suivre, presque année par
année, l'histoire toujours curieuse et parfois acciden-
tée. Les documents ne font pas défaut.
C'est seulement en 1330 que nous pouvons, avec
quelque sûreté, commencer cette histoire. Le fief de
la jonglerie (qu'on appelle aussi le fief Celet) se trouve
alors entre les mains d'un certain Jean de Saint-Denis,
clerc marié, et de sa femme Jeanne, qui l'avaient
acquis durant leur mariage et qui, le 24 juin de la
susdite année, jour de la saint Jean-Baptiste, le cèdent
et transportent, devant le bailli du roi, à révérend père
en Dieu monseigneur Jean de Marrigny, évêque de
1. Bernhart, L c, III, p. 391.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 181
Beauvais, moyennant la somme de deux cent quarante
livres parisis K Voilà donc Tévêque duement investi
de ce fief, qui, en vérité, n'aurait jamais dû être
acheté ni possédé par un prêtre de Jésus-Christ. Parmi
les droits exorbitants que comportait cette possession,
il en est un qui exaspérait littéralement tous les habi-
tants de Beauvais : « Li possessans d'icelli fief avoit,
de chascun de ceulx qui se marioient à Beauvais et y
demeuroient, la robe de l'homme en laquelle li
espousez espousoit sa femme, ou finanche pour le
rachat d'icelle robe », sans parler « d'un pot de vin,
d'ung pain et d'ung mes de char. » Dès qu'on sut le
fief tombé aux mains de l'Evêque, ce fut une protes-
tation unanime ; l'officialité de Reims s'émut ; la muni-
cipalité de Beauvais intervint et, par un coup d'État
qui ne déplut pas à l'évêque, lui racheta, pour huit
cents livres, les droits du dit fief sur les mariages ^ Ce
1. « A tous ceulx que ces présentes lettres verront ou orront, Jehans
de Marceilles à ce temps bailli de Beauvais , salut en Nostre Sei-
gneur. Sachent tout que, par devant nous comme par devant justice,
vinrent en jugement en propres personnes, Jehan de Saint-Denis,
clerc, et Jehanne sa femme ; recongneurent et confessèrent, de leur
propre volenté, avoir vendu, quitté, ottroyé, deguerpy et delais-
sié à révérend père en Dieu Monseigneur de Marrigny, parla grâce
de Dieu, evesque de Beauvais, achetant, prenant et rechevant pour li
et pour les ayans cause de li, ung fief de serviche estant à Beauvais,
QUI EST DICT LE FIEF DE LE JONGLERIE, aVCUC tOUtcS IcS appartcuau-
ches de cheli fief tenu en foy et en hommage du dit Monseigneur de
Beauvais, et che pour le pris de douze vingts livres parisis, bonne et
fort monnoye... Ce fut faict en Tan de grâce Nostre Seigneur mil trois
chens et trente, le vingt quatriesme jour du mois de juing.» (Archives
communales de Beauvais, Gart. AA 1, f« 65 ro.) — 2. « Sachent tout
que nous, considéré et pensé en che le grant pourfit de nostre dicte
église de Beauvais, pour oster les plaictz, ryos, maultalens et dissen-
tions qui pour ce venoient de jour en jour et estoient ja meûz,... et
pour mettre tranquilité et paix es dicts mariages, de l'accord et as-
sentement du chappitre de nostre église de Beauvais, avons transigé,
composé et accordé aveuc les dictz maire, pers et singulières person-
nes dessusdictes, tant fiefvez comme clercs... Est assavoir que nous
quittons, remettons et délaissons à tous jours perpétuellement et sans
rappel as dictz maire, pers, habitans et demeurans en la dicte ville de
Beauvais et suburbe... toutes les redevances quelconques qui, pour
I PART. MVR.
CHAP. XX.
I PART. LIVU.
CHAP. XX.
182 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
rachat, qui est daté du 5 juillet 1330, fut consenti par
le chapitre le 12 juillet suivant ' et confirmé le 3 août
par l'autorité royale ^ Par malheur, ces redevances ma-
trimoniales n'étaient pas la seule disposition scanda-
leuse qu'on eut à relever dans la tenure de ce fîef de la
jonglerie de Beauvais, et je ne m'étonne pas que, de
fort bonne heure, l'évêque l'ait rétrocédé à un laïque
« qui le tint de lui par foi et hommage». Nous possé-
dons, depuis le 2 mars 1377, jusqu'au 31 mars 1584,
une série très précieuse des Dénombrements du dit
fief ^, et nous y constatons certains droits qui, même
sous UNE FORME INDIRECTE, auraient dû être énergi-
quement rejetés par un évêque. J'admets parfaite-
ment que le tenancier du dit fief soit exempté de la
cause de mariages faictz et à faire, pourroient estre deûes pour cause
dudict flef... moiennant huit cens livres parisis, etc. » (Archives com-
munales de Beauvais, cart. AA 1, fo 67 v^.)
1. Ibid., fo 69. — 2. Arch. nat., JJ, Ç)Ç>, n» 383 et Arch. communales
de Beauvais, cart. AA 1, f» 69. — 3. « Vechi la devise et dénombre-
ment des choses appartenans au fief que on dit le Fief de le jonglerie,
lequel fief tient à présent Jehan de Puys, tainturier, de révérend père
en Dieu, son très cher et redoubté seigneur. Monsieur Tévesque de
Beauvès... Primes, le dit Jehan de Puis a, à le cause de son dit fief,
franchise de vendre en la ville de Beauvès tous ses vins creux en
ses vignes et de acater [c]ent (?) trente muis dedens la saint Martin
d'yver, et tous ycheux vins vendre, quant il lui plait, sans ce qu'il en
paie forage. — Item, le dit Jehan est exemps, à le cause du dit fief, de
paier taille à la commune de Beauvès —Item, le dit Jehan, à cause
du dit flef, a quatre deniers sur chascune foie femme venant et estant
à Beauvès et, se elle est refusant de païer, le dit Jehan s'en puet
faire païer en prenant son chaperon et loy détenir une seule fois. —
Item, le dit Jehan, à cause du dit fief, a de chascun jongleur venant et
estant à Beauvez, une fois douze deniers de ceulx qui chantent en
place, et, se ils sont refusant de païer, il puet prendre leur livre ou
leur viele, se ils l'ont, et, se ils ne l'ont, faire les contraindre de païer,
etc., etc. « (Dénombrement du Fief de la jonglerie en date du 2 mars
1377. Collection Grenier, t. 311, n» 106, original ; t. 158, f« 38, copie.)
Cf. les Dénombrements du l^i" avril 1426 ; 18 novembre 1464 ; 31 mars
1584 V. s. (Collection du baron Borel de Bretizel, Carton 10, etc.)
= Dans une Déclaration du temporel de l'évêché de Beauvais,
faite par l'évêque Guillaume de Hellande (1444-1461), on trouve
exactement l'énumération des mêmes droits. (Arch. nat. P. 1461, cité
dans V Histoire de la cathédrale de Beauvais par Gustave Desjardins,
p. 131.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 183
taille et du droit de forage, et qu'il soit, par contre,
astreint à l'obligation de prendre pa/^t aux assises de
Tévêque et de le servir, en armes, à Fost du Roi; je con-
çois également qu'il prélève douze deniers sur tous les
jongleurs qui ((Chantent en place » à Beauvaiset qu'il
puisse (bien que ce soit un peu dur) confisquer la
vielle de ceux qui ne le paient pas; je comprends enfin
le monopole qu'il s'adjuge de faire (( chanter de geste »
dans la dite ville. Mais ce qu'il est plus difficile d'ac-
cepter, mais ce qui étonne et ce qui révolte, c'est qu'il
soit en droit de prélever quatre deniers (( sur chas-
cune foie femme venant et estant à Beauvais » et,
(( si elle est refusant de païer », de lui confisquer son
chaperon. Malgré tout, ce seigneur de la jonglerie
était un vassal de l'évêque, et voilà un argent qui
a dû salir les mains épiscopales.
Ce fief de la jonglerie est, d'ailleurs, tombé, dès le
xv'' siècle, en une inévitable décadence. Il devint alors,
de plus en plus difficile de trouver des chanteurs de
geste. En 1504, après vingt expédients ou atermoie-
ments, il fallut décidément y renoncer K Ce fut la fin
ou, tout au moins, les approches de la fin.
En d'autres grandes cités comme à Bourges ^, et
1. <( Et pour ce que Ton ne chante plus les dits gestes ou cloistre
de la dicte église, — du consentement du chapitre de mon dit Sei-
gneur, — le dit Pierre Gayant [possédant le fief de la jonglerie] a passé
sentence et condamnation au proffict du chapitre du dit Beauvez, de la
somme de vingt sols parisis de rente par an, payables et percevables
pour le dit fief chascun an, au jour saint Jehan Baptiste, et par tant
EST DESCHARGÉ LE DIT GaYANT, POSSESSEUR DU DIT FIEF, DE FAIRE CHAN-
TER LES DITS GESTES OU CLOISTRE DE LA DICTE EGLISE. » (Dénombrement
du 31 mars 1564, v.s. Coll°" Grenier, t. 12, f» 119 bis et 120; 1. 163, f« 33 v».)
—2. Arch. nat. JJ, 176, pièce n^ 2, datée de 1346.C'est là «qu'entre autres
drois appartenans à la juglerie, » on exigeait « toute la robe » des
nouveaux mariés. Cf. le texte cité par F. Godefroy d'après un
« Dénombrement de Jean d'Aumont en 1584, conservé aux Archives
du Doubs : « Au sieur déclarant appartient le droit de menetrerie
en tout et par toute la terre et seigneurie du dit Estrabonne, qui
ast à entendre que tous ceux et celles qui se veuillent marier sont
1 PART. 1,1 VU. II.
CHAP. XX.
I PART. MVR. 11.
CHAP. XX.
184 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
même en de petites villes comme Mimizan \ il y avait
des fiefs de la jonglerie, et les seigneurs faisaient trop
souvent valoir ces droits « sur la robe des mariés »,
ces mêmes droits qui ont un jour soulevé l'indigna-
tion des gens de Beauvais. Pour être aussi universel,
cet usage doit remonter partout à la même source ;
mais les ménestrels, au reste, ne se sont pas montrés
moins rapaces que les seigneurs, et ont trop souvent
mérité d'être également l'objet de l'indignation et du
mépris publics.
C'est cette vie morale des jongleurs qu'il nous
reste à étudier, après avoir consacré de longs déve-
loppements à leur vie professionnelle et à leur vie
sociale.
Il y aurait à écrire ici tout un Traité intitulé : « Le
bien et le mal qu'on a dit des jongleurs. » Nous le
condenserons en quelques pages.
tenus PRIER et semoldre le dit sieur ou admodiateur de la dite
menestrerie au festin des nopces et, y assistant, luy doit estre
donné réfection corporelle comme Tun des autres, à sçavoir la veille
des nopces, au soupe, etc. »
1. « Guillelmus Ramundi de Manos... tenet ab eo [duce Aquita-
niœ] JUGLARiAM DE MiMiSANO, et quartam partem deveriorum quse
dantur ibidem joculatoribus. » (Reg-istre de la Chambre des Comptes
de Paris, JJ, fo H y», cité par Du Cange, au moi joglaria.)
CHAPITRE XXI
SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. LE BIEN ET LE MAL
qu'on a dit des JONGLEURS.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
Le
On a généreusement prêté aux jongleurs tous les
travers et tous les vices, et il est certain qu'ils avaient
d'ordinaire ceux de leur profession.il nous est resté plu- mauvaisTongiei
11.-, -, .1 son portrait
sieurs portraits en pied du j ongleur dépravé : us ne sont ^^^^J^^^^
aucunement flattés, et nous estimons qu'ils sont vrais, contemporains,
Médisant, hâbleur, moqueur, mauvais plaisant, paillard
et ivrogne, il ne hante guère que les tavernes et les mau-
vais lieux : « Tote sa vie est en ordesce, — Enputene et
(( en viltesce. » Le pis, c'est qu'à force de bassesses et
d'importunités, il arrive parfois à être plus riche que
les vrais chrétiens : « Li fîlz à malfé va vestuz — Et lï
a fih Dieu remaint totniiz *. » Le plus fondé de tous ces
1. « Uns autres sunt ke à lechours — Donnent lour dras et lour atours,
— Or et argent, muls et chevals, ~ Et par tant [se] maintent lour mais :
— Kar, si Fomme nés donast mie, — Tost lesseroient lour lecherie. —
Tote lour vie est en ordesce, — En puterie et en viltesce. — Les estru-
mentz David trovâ — Et à Dieu loer les tourna — El' tabernacle od sal-
modie : — Touz ont tourné à lecherie... — Veez ke Deu que tôt devise —
Nule lecherie ne prise, — Ainz se plaint de tiels durement — Ki des-
tourbent labone gent... — Tant blandissent, tant sount engrés, — K'il
enportent par lour pecché — Geo ke deust estre à Dampnedé. — Li fllz à
malfé va vestuz — Et li fiz Dieu remaint tôt nuz... — Mult est grant
honte à chevaler — Quant à lecheur se fet per. » {Le Chevalier de Dieu,
Oxford, Bodl., ms. Douce, 210, seconde moitié du xiii^ siècle. Notice par
P. Meyer, Bulletin de la Société des anciens textes, 1880, p. 58.) « Me-
nesterel estoit espert, — Ausinc come fut lecheor — Et mauparlier et
jangleor... (Xe livre des miracles de Notre-Dame de Chartres, par
Jehan le Marchant, éd. Duplessis, p. 112 et ss.) Etc., etc.
: TART. I,1VR. II.
OHAP. XXI.
186 LES PUOPAGATEURS DES CIIANSOxNS DE GESTE.
reproches est, à coup sûr, celui qui a le cabaret pour
' objet ^ Il leur était vraiment bien malaisé, à ces pau-
vres diables, d'échapper aux séductions de la taverne,
étant de vrais bohèmes et qui n'avaient ni feu ni lieu ;
mais ils y restaient peut-être un trop longtemps. C'était
leur « chez eux », leur lieu de rendez-vous avec tous
ceux du métier, et le propre foyer de leur inspiration.
Ils connaissaient toutes les tavernes de France, et
établissaient entre elles des comparaisons savantes. Ils
comparaient aussi tous les vins qu'ils y dégustaient, et
ils en dégustaient de tous pays et de toutes sortes.
Dès qu'ils avaient quatre ou cinq sous, vite à la ta-
verne : tout leur argent y passait ^ Puis, quand ils y
avaient savouré le bon vin, l'hôte s'apercevait qu'ils
n'avaient plus un denier vaillant et les jetait à la
porte. Encore fallait-il qu'ils lui laissassent en gage
leurs souliers et leurs chausses. Et de s'en aller,
clopin dopant, pieds nus ^ Au reste, ils étaient les
1. Cf. les Pénitenciels cités plus haut (note 1 de la p. 21, etc.) où Ton
oppose aux jongleurs de geste ceux qui fréquentant potaciones pu-
blicas et lascivas congregationes ut cantent ibi lascivas cantilenas. —
2. Dans un des « Miracles de Notre-Dame de Chartres, » cités plus haut,
le poète met en scène un jongleur sceptique et ivrogne qui, au lieu
d'aller à la cathédrale devant Timage sainte, reste au cabaret à expé-
rimenter les vins : » Car la parole et le renon —- Des bons vins avoit
entendu — Qui à Chartres erent vendu... — De boivre estoit plus cu-
rieus — Que de vertu voair n'aprendre : — Car trop avoit la bouche
tendre — De Ipons vins et de bons morseaus. — Tôt droit à la taverne
ala, — Si com touz jours fere soloit. » {Le livre des Miracles de Notre-
Dame de Chartres, éd. Duplessis, p. 112 et ss.) — « Taverne amoit et
puterie ; — Les dez et la taverne amoit. » {Saint Pierre et Je jon-
gleur, Méon, III, p. 282.) Etc., etc. — 3. Des voleurs sont sur le point
de dépouiller Guillaume au court nez et son valet qui, en ce moment
même, lui chantait des laisses épiques. Les voleurs les prennent Tun
et Tautre pour de véritables jongleurs, et l'un des brigands dit aux
autres : « Pour Dieu, laissez les aller. A mon avis, c'est un jongleur
« qui vient de ville, de bourg ou de cité où il a chanté sur la place. »
Et il ajoute : « Il n'y a pas gras à gagner avec les jongleurs. Je
« connais assez leur usage. Quand un jongleur a amassé trois, qua-
« tre ou cinq sous, il va soudain les dépenser à la taverne. Puis,
« quand il a savouré le bon vin, quand l'hôte voit que le jongleur a
ce tout dépensé : « Frère, dit-il, cherchez ailleurs un gite, parce qu'il
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 187
premiers à confesser leurs méfaits : «Donnez-moi ' ''^;^; ''^';;;-
de l'argent, disent-ils à leurs auditeurs. Dès que je
l'aurai, le tavernier l'aura ^ » On peut s'ima-
giner que, du cabaret aux « lieux diffamés ' », il n'y
avait pas loin, et nos hommes faisaient volontiers le
voyage. On les mettait en demeure de chanter leurs
plus méchantes chansons, et les femmes leur disaient :
« Faites-nous danser. » Il y en avait qui n'étaient que
gourmands et se contentaient d'aspirations culinaires :
« Que je sois au milieu d'un pré fleuri; qu'on m'y ap-
porte des oies, des tartes et du bœuf à la sauce verte,
avec un tonneau de bon vin, et je serai plus heureux
qu'en pleine mer, sur un frêle bateau. » Mais, en
général, la gourmandise ne va pas sans l'ivrognerie,
dont elle double le péril. Bref, au midi comme au nord,
juglar ^ijoiigleor font élection de domicile à la taverne.
Tel est à Toulouse ce Guillaume Figueira qui ne se
plaisait qu'à l's putanset à F s tavernier s ^;tel est ce Guil-
laume Magret, qui fut à la fois tavernier et jongleur ;
et qui despendïa malamen en taverna tôt quant ga-
« va venir ici des marchands. Vous me devez de l'argent : donnez
« moi des gages. » Et le jongleur lui laisse ses chausses ou son sou-
« lier, ou il lui offre de lui donner sa foi qu'il reviendra, si l'hôte con-
« sent à lui laisser quelque répit. Voilà ce qu'il fait, jusqu'à ce qu'en-
« fin on le laisse aller. Alors il part, et va chercher ailleurs à recouvrer
(( son argent près des chevaliers, des prêtres et des abbés. » [Moniage
Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, f» 191.)
1. (( Et se j'ai vostre argent, vous ne le plaindrez ja : — Car, si tost
que je l'ai, le tavernier l'ara. » [Beaudouin de Sebourc.) — 2. V. plus
haut les lascivœ congregationes des Pénitenciels (note 1 de la p. 186)
et la puterie du fableau8am^ Pierre et le jongleur (note 2 de la même
page, etc.) =« Le sieur Yicenot [est] mis à l'amende pour avoir soupe
la nuit à heure indue en la taverne avec plusieurs jongleurs et ba-
teleurs, et avoir été ensuite en des lieux diffamés. » (Reg. capit. de
Beauvais, Extr. du 19 septembre 1371. Collection de M. Aux Cousteaux,
carton 27.) — 3. « Guillems Figuera si fu de Tolosa, fils d'un sartor, et
el fu sartres... E sap ben trobar e cantar, e fez se joglar entre les
ciutadins. Non fo hom que saubes caber entre les baros ne entre la
bona gen ; mai moût se fez grazir à l's arlots, et à l's putans, et à l's
hostes et à l's taverniers. » (Raynouard, 1. c, Y, p. 198.)
f
188 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
' ''chIp'xxi" "■ ^^^^5"^^^^'^ Mel est encore, selon nous,ce jongleur qui est
le principal personnage d'un de nos fableaux les plus
connus et dont il nous est dit : « Taverne amoit et
puterie; — Tout son gaaing i despendoit... — Tous
jors vousist que il fust feste, — Moult desiroit le die-
menche ^ » L'auteur ajoute : a Les dez et la taverne
amoit. » C'est qu'en effet, la passion du jeu, plus ter-
rible encore que celle du vin, trouvait trop aisément
sa satisfaction au cabaret. Que faire sur ces tables
d'auberges, que faire durant de si longues heures? On
jouait aux dés, et l'on y perdait rapidement tout
son avoir : a Allons, allons, agitez les dés, cher-
(( chez vos deniers en poche; voici ma mise, où est la
« votre? » Tel s'asseoit vêtu sur ces ignobles bancs
de la taverne qui au partir s'en liève nuz ^ » Pas
n'est besoin de se demander si l'on triche ; ni surtout
s'il est possible de conserver, en ces bouges abjects,
quelque pensée élevée et généreuse, la foi et l'hon-
neur. On sort de là abêti et sceptique : « Le rire et le
jeu, dit Brunetto Latini, voilà la vie du jongleur
qui se moque de lui-même, de sa femme et du monde
entier^. »
Quand on ne buvait pas aux tavernes et que d'aven-
1. « GuiRelms Magret si f o uns j ogiars de Vianes, j ogaire et taverniers,
et fes bonas cansos...E fo ben volgutz etcuratz; mais anc mais non anet
en arnes, que tôt quant gazaingnava, el j ogava e despendia malamen en
taverna. » (Raynouard, 1. c, p. 201.) Etc. — 2. Saint Pierre et le jon-
gleur, Méon, III, 282. V. la note 2 de la p. 186.— 3. « Mult ot à la cour
jugleors... — Li uns dient contes et fables. — Aucuns demandent dez
et tables... — Sovent jurent, sovent s'affichent; — Sovent boisent,
sovent trichent; — Mult estrivent, mult se corrocent... — Li uns as
autres sovent dient : — « Vos me boisez, defors getez, — Crolez la
main, hociez les dez... — Querez deniers; mettez, je met. » — Tel s'y
puet aseoir vestuz — Qui au partir s'en liève nuz. » {Brut cité par
l'abbé De la Rue, I, pp. 245, 246). —4. VI, 35. Cité dans VHistoire lit-
téraire, XXIII, p. 92. V. dans Lambert d'Ardres (éd. du marquis de
Mesnilglaise, p. 289) l'épouvantable histoire d'un jongleur qui boit
tout un tonneau de bière et qui est pendu par les serviteurs d'Arnoul
le vieil, sire d'Ardres.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 189
tiire on n'y jouait point, on s'y querellait, on s'y battait,
on s'y tuait : a Riote de jongleur » dit le proverbe ^
11 va sans dire que le bavardage et la médisance allaient
leur train, et les jongleurs étaient, après les pèlerins,
les colporteurs ordinaires de toutes les nouvelles. N'en
ont-ils jamais répandu que d'authentiques? N'ont-ils
pas quelquefois embelli la vérité? Je n'oserais l'affir-
mer : ils étaient si menteurs! « Jogelers sunt men-
sungers ^ », c'est encore un proverbe qui avait cours
un peu partout ; et notez bien que très souvent ils ne
mentaient pas pour tromper, mais seulement pour
l'amour de l'art. Têtes légères et cervelles creuses,
ils étaient ondoyants et divers, et l'on ne pouvait
que rarement compter sur la solidité de leurs résolu-
tions et la valeur de leurs promesses : « J'ai entendu
dire à une sage et pieuse personne, observe finement
un docteur du xif siècle, <( qu'il y a certaines classes
d'hommes qui, à peine reçues dans un Ordre religieux,
n'y peuvent rester. Ce sont les peintres, les médecins,
les jongleurs et quelques autres qui sont habitués à
courir de pays en pays ». Les jongleurs, ajoute-t-il,
« sont légers avant leur conversion, légers pendant, et
se retirent tout aussi légèrement qu'ils sont venus ^ ».
1. Proverbes et dictons populaires au xiii^ siècle, éd. Crapelet, 1881.
—2. « J'escomeni les useriers, — Et les prevos et les voiers,— Vilain qui
devient chevaliers, — jougleor qui n'est mensongiers...» etc. {L'Esco-
nieniemenz au lecheor, Bibl. nat. fr. 7218, f^ 194, 195; xiii^ siècle.) «Or
sai-je bien, fet Morys, que jogelers sunt mensungers. » {Histoire de
Foulques Fitz Warin, Nouvelles françaises du xiv^ siècle^ p. 68.)
« Joculatores... s^epe mentiuntur, magis studio delectandi quam vo-
luntate decipiendi. » (Ugutio Pisanus episcopus, ex ms. Bibl. Collegii
Navar. Paris, cité par Du Gange au mot joculari.) Ce dernier texte con-
stitue, en faveur des jongleurs, une circonstance atténuante. —
3. « A quodam viro prudente et religioso didici quod sunt qusedam
diversitateshominurnqu8e,vixordinat8ein religione,possunt detineri..
Hi sunt pictores, medici, joculatores et quidam alii qui per diversas
regiones discurrere sunt assueti... Joculatores ante conversionem levés.
cum ad conversionem veniunt ssepius usi levitate, leviter recedentes. »
{De hestiisetaliis rébus, lib.I, cap.xLv; Patrologie de Migne,t. 177, col. 46.)
I PART. LIVR. 11.
GHAP. XXI.
190 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
i PART. LivR. II. Le portrait est d'un bon peintre ; mais tardez-vous de
CHAP. XXI. A 1 7 O
^ croire qu'une telle frivolité préservât nos jongleurs de
cet orgueil, de cette fatuité, de ce parfait contente-
ment d'eux-mêmes qui caractérise les artistes de tous
les temps, mais particulièrement les chanteurs. C'est à
peine s'ils se croient de la même race que les autres
mortels. L'un d'eux, reçu chez un pauvre homme, lit
acheter à son hôte les éléments de son repas et, comme
il estimait que la viande ainsi achetée n'était pas d'assez
belle qualité : « On voit bien, lui dit-il, que tu ne sais
pas qui tu reçois. Il nous faut, à nous, des mets au-
trement délicats ^qu'à vous autres. » Le manant prit
fort mal l'observation, couvrit le jongleur d'injures,
lui jeta la viande à la tête et le poussa à la porte. La
leçon était méritée et, chose bien rare, celui qui
l'avait reçue en profita ^
Quant on est si content de soi, on n'est jamais con-
tent des autres : tels sont nos jongleurs qui, dès le
début de leurs chants, prennent un âpre et malin plaisir
à vilipender tous leurs confrères. Il ne leur suffit pas
de vanter leur propre marchandise et de la vanter à
l'excès : il leur faut encore déprécier celle des autres.
Delà, tout ce luxe de récriminations et d'injures que,
pour faire plaisir à leurs interprètes, les trouvères ont
consenti à étaler au commencement de leurs poèmes :
1. « Item alius [histrio], receptus in domo pauperis, rogavit eiiin ut
necessaria cœnse ei emeret et prsepararet. Qui necessariarn, non su-
perfluam comparavit. Yidens hoc, victitans de constante nihil satur
histrio, scilicet de alieno, ait : « Nescis quos in hospitium receperis.
Lautiores et superfluos cibos quœrimus; supra id quod sat est vobis et
familiœ tuse compara nobis. » Qui respondit : « In hoc cognovi quod
ganeo et leciator es. » Et expulit eum, super humeros ejus carnes
emptas jactans. Qui recédons benedixit ei, dicens se nonnisi unum
hospitem virurn invenisse, exemplum cujus si alii imitati essent, jam-
pridern ab arte ludibriosa recessisset et pœnituisset. » (Petrus Cantor,
Verhiim ahhreviatiim^ cap. xlix; Patrologie de Migne, t. CCV
col. 15G?)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 191
(( Ces YÏlains iondeurs ne savent pas vaillant une i part. livr. n.
•' O 1 GHAP. XXI.
cenele \ ou la montante d'un gant\ de la belle
chanson que vous allez entendre. Ils en ont laissé
toute la fleur ^ et leur outrecuidance estsansnom '^. Ils
ont faussé l'histoire ^ et ce ne sont vraiment que
des apprentis ignorants et menteurs ; disons le mot,
des ânes ^ » 11 n'y a là, après tout, qu'un charlata-
nisme plus ou moins grossier et auquel personne n'at-
tachait d'importance (sans en excepter les charlatans
eux-mêmes) ; mais il n'en était pas ainsi dans ce qu'on
appellerait aujourd'hui a le domaine de l'actualité». Le
moment vint où les jongleurs prirent une part active à
la politique de leur temps ; où ils eurent leurs idées,
leur parti, leurs passions; où ils se jetèrent dans la
lutte et ne craignirent pas, vrais journalistes du temps,
de s'attaquer à tous les pouvoirs établis, même au Roi,
même au Pape. Gazette vivante, et lue tous les jours,
ils colportaient les nouvelles, les commentaient fié-
vreusement et agitaient les peuples. Il fallut sévir ^
et mettre enfin des bornes à cette liberté de la jon-
glerie qui avait fini par ressembler un peu trop à notre
liberté actuelle de la presse.
A bien voir les choses, ces chanteurs étaient surtout
1. « Cil jugleor en chantent en viele; — Mais tiex en chante et au
main et au vespre — Qui n'en sait pas vaillant une cenele. » (Montage
Quillaimie, Bibl. nat. fr. 774, f» 197.) — 2. Gaydon, éd. Siméon Luce,
p. 342. Il y aurait ici des milliers de textes à citer. — 3. « Chantet vos
ont cil autre jugleor — Chançon nouvelle, mais il laissent la flor. »
[Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et A. Longnon, p. 1:) « Car de Fhis-
toire ont oublié la flour. » [Bueves d'Hanstonne, Bibl. nat. fr. 12548,
f« 79.) Etc. — 4. Boon de Maience, éd. A. Pey, v. 9, 10. — 5. Berte,
éd. Scheler, p. 1. — 6. Mais tés ne set finer qui bien set commen-
cier... — Ains resanle Tasnon en son verseflier. » {Alexandre, d'après
le début des mss. 375 et 792: P. Meyer, Alexandre le Grand, p. 138.)
— 7. Nous avons vu plus haut (note 1 de la p. 121) que, par une Or-
donnance de 1395, on dût leur faire expresse défense de chansonner
le roi de France et le Pape. (V. Bernhart, Blhliothèque de l'École
des Chartes, III, p. 404.)
PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
192 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
besogneux, et cherchaient principalement à enfler leur
bourse. Le vers de Floovant : a Jugiaours suis mou
bons, si vois avoir conquerre ^ » leur pourrait ser-
vir de devise à tous. Leur Dieu ce n'est pas Dieu : c'est
don Denier ^ Le paysan tond ses brebis : ils sont faits,
eux, pour tondre les riches ^ et s'acquittent merveil-
leusement de leur fonction. Cette avidité estlamarque à
laquelle on reconnaît sur le champ un jongleur, même
en bas âge. Les tout petits, dès l'âge de cinq ans,
aiment l'argent et se jettent dessus, cupides. Lorsque,
dans le joli roman de Daurel et Béton , on veut savoir
si l'un des héros du poème, si l'enfant Betonnet est
vraiment le fils d'un jongleur, la reine de Babylone
n'est aucunement embarrassée et tente une épreuve
décisive : « Je vais le faire chanter devant ma fille
et lui donnnerai cent marcs d'argent. Si pren Faver^
donc es filh de joglar ^. » Aussi ce sont des gens qu'il
ne faut jamais payer d'avance, si l'on veut qu'ils
chantent bien. Il circule, à ce sujet, un dicton en
Roussillon qui trahit une certaine finesse d'observa-
1. Ainsi parle Maugalie qui veut se faire passer pour jongleur. {Floo-
vant, éd. Guessard et Michelant,v. 2027.) Cf. un texte déjà cité du Dé-
partement des enfans Ainieri, Harl. 1321, f^SO v^ et 81 r». Les jongleurs,
y est-il dit, n'aiment pas les pauvres gens : « Mais là o voient la
ricliece doner, — Là vont tuit cil qui sevent déporter. » —
2. « Quidam citharista, Benedictus nomine, non opère, victum suum
cum cithara modulatis vocibus a transeuntibus quaeritabat : sed
prœdictus citharista non Deo , sed Denario decantabat. » {Mira-
cula Sa7icti Eutropii, écrits vers le xiv^ siècle d'après une relation
plus ancienne, aujourd'hui perdue : ^c^a 5ancifortfm^pri/!i5, III, p. 750.)
— 3. « Item, hystriones tondunt divites, sicut rusticus oves suas, et
quandoque bis in anno. » (Bibl. nat. lat. 16515, f» 204 v<* ; xiii® siècle.)
— 4. Daurel et Béton, éd. P. Meyer, v. 1462 et ss. : « Ditz la Regina :
« leusz 0 farai proar. — Ins en las crambas vos l'en mandat
intrar, — Que à ma filha an del's verses comtar. — .0. martz d'argen
Ihi farai prezentar. — Si pren l'aver, donc es filh de joglar. » La
réponse de Béton, est très fière: «Dona, ditz el, .m. merces e.c. gratz,—
Que ieu ai, dona, aur et argen asatz, — Ab solamen que vos be mi
volhatz. — Joglar venran, d'estrains et de privatz : — Ad els, ma dona,
aquest aver donatz. — Lauzar vos an per estranhes regnatz — Et
vostre prêt seran plus issausatz... » {Ibid., v. 1462 et ss., 1513 et ss.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 193
tion : (( Ménétrier payé d'avance fait une triste mu-
sique K )) C'est toujours vrai, c'est vrai partout.
Si encore les jongleurs n'avaient été avides que de
lucre et amoureux que d'argent! Mais leur cupidité ne
1. « Jougla pagat d'avanço fa doulent sou. » (Cité par Mistral en
son Dictionnaire provençal.) =z Certains jongleurs, surtout les saltim-
banques, mettaient trop souvent une singulière âpreté à se faire ainsi
payer d'avance, et c'est ce dont témoigne la pièce suivante, des
plus intéressantes, que nous trouvons dans un registre du Trésor des
Chartes (JJ, 195, fo 104, n^ 373). C'est une « lettre de remission » en
date de 1470 : « Loys, par la grâce de Dieu roy de France. Savoir
faisons etc., nous avoir receu Tumble supplication de Pierre des
Champs, escuier, jeune filz à marier, aagé de xviii ans ou environ,
contenant que, depuis certain temps en ça, icelluy suppliant, estant
au service de nostre amé et féal conseillier le cardinal d'Alby, lequel
estoit aie en Espaigne par nostre ordonnance, icelluy nostre conseil-
lier, en retournant du dit voyage envoya le dit suppliant en nostre '
ville d'Alby pour aucunes ses affaires, lequel suppliant y estant oyt
un basteleur qui aloit parmy la ville pour jouer d'appertise, et aussi
pour monstrer certaines bestes de diverses espèces. Lequel suppliant,
qui est ung jeune filz, désirant à aler veoir les dites bestes, ala à pies
disner en Tostel où estoit loigié le dit basteleur qui se nommoit,
comme l'en dit, Balthesar ou « Dieu d'amour, » acompaigné d'un sien
compaignon; auquel hostel avoit plusieurs autres personnes qui y
aloient afin de veoir les dites bestes, pour lesquelles veoir avoit esté
cryé que on en payeroit une tholosanne valent deux tournois. Lequel
supphant et son compaignon entrèrent dedans le dit hostel et, incon-
tinent qu'ilz eurent passé l'uys d'icelluy, la femme du dit basteleur
commença à dire au dit suppliant qu'il payast la dite pièce d'argent,
ou autrement ne verroit les dites bestes. Lequel suppliant luy res-
pondit doulcement que très voulentiers il payeroit avant qu'il partist
du dit hostel, et, avec ce, le compaignon du dit suppliant, qui es toi
aussi ung enfant de bien, lui dist : « M'amye, je vous en respons, et le
payeray pour luy très voulentiers. » Mais la dite femme n'en fut pas
contente et print le chapeau du dit suppliant, en luy prenant avec ce
les cheveux, dont le dit suppliant fut desplaisant; mais, nonobstant
ce, pour ce que c'estoit une femme, le print en pascience, en disant
à la dite femme que, se elle fust homme aussi bien que elle estoit
femme, qu'il luy donnast une buffe. Laquelle femme, de ce non con-
tente, combien que elle eustle chappeau du dit suppliant pour gaige,
commença à cryer à haulte voix que le dit suppliant vouloit monter
pour veoir les dites bestes sans payer. Et ainsi que le dit suppliant et
son dit compaignon vouloit monter certains degrez pour veoir les
dites bestes, survint le dit basteleur avec aucuns ses serviteurs, les-
quelz estoient embastonnez de certains bastons et, combien que le dit
chappeau du dit suppliant fust demeuré à la dite femme, et que elle
fust bien nantye de beaucop plus, néanmoins le dit basteleur ou ses
dits compaignons dirent au dit suppliant telles paroUes : « Galant,
galant, vous n'y entrerez point sans payer. » Lequel suppliant respondy
qu'il n'estoit pas fugitif et qu'il demouroit au dit Alby avec nostre
dit conseillier et que voulentiers il payeroit avant qu'il partist du dit
I PART. LIVU. H.
CHAP. XXI.
I PART. LIVR. II,
CHAP. XXI.
194 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
tournait que trop souvent à la vénalité. Ce sont lesjon-
gleurs de geste qui semblent ici avoir été les plus cou-
pables, et leur honteuse passion s'exerça surtout dans
le cycle de la croisade, avec la connivence probable
des poètes dont ils chantaient les vers : « Voulez-vous
que le nom de votre grand-père, ou celui de votre
père, figure dans notre chanson? C'est tant. Payez. »
Il y eut sans doute une sorte de tarif, et vous vous
rappelez l'histoire de ces belles chausses rouges
qu'exigeait un jongleur pour enchâsser, dans les vers
d'Antioche, le nom d'un comte d'Ardres K Pas de
chansons, pas de gloire. C'est comme si l'auteur d'un
poème sur Sébastopol (vous voyez d'ici le scandale)
exigeait aujourd'hui, de la famille d'un de nos plus
vieux généraux, je ne sais quelle avance, en nature ou
en argent, pour exalter en ses vers le nom de ce victo-
rieux. Les grands et les rois favorisaient volontiers ce
petit commerce; ils achetaient ces jongleurs qui
étaient à vendre, et leur faisaient chanter leurs éloges
pour un prix qui variait suivant l'intensité de la
louange. Pour que l'on dît de vous : « Il n'y a pas,
« dans le monde entier, un si noble roi, un si vail-
(( lant chevalier, » il en coûtait cher.
Ces compliments n'imposaient pas de grands sacri-
fices à la fierté de nos jongleurs, qui n'étaient pas
hostel. Lesquelz basteleur et sa dite femme, ou Tun d'eulx, non
content de ce, prindrent de recliief le dit suppliant par les cheveux
en le mettant contre terre et, en ce faisant, luy donnèrent plusieurs
cops. Lequel suppliant, soy voyant ainsi pressé et Toultraige que on
luy faisoit, fut contraint de tirer une dague qu'il avoit, de laquelle,
luy estant ainsi tenu que dit est, frapa certains cops par les jambes
du dit basteleur et, pour ce qu'ilz perseveroient tousjours sur luy en
le tenant par les cheveux, en soy relevant ou escouant d'eulx, frapa
un cop, d'aventure, d'un revers de sa dite dague, le dit basteleur par
la gorge, à l'occasion desquelz cops le dit basteleur, certain temps
après, est aie de vie à trespas »
1. Lambert d'Ardres, déjà cité (éd. de M. le marquis de Mesnil-
glaise, p. 31L)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 195
fiers. Personne, à ce point de vue, ne les a mieux i part. livr. n.
^ J ' CHAP. XXI.
connus ni mieux démasqués que l'historien Rigord.
Il s'élève ici jusqu'à une éloquence très sincère et
qui sort du cœur : a Les voyez-vous, dans toutes les
cours des princes et des rois, les voyez-vous, ces
bandes, ces tourbes d'histrions ! Ils n'y sont venus que
pour extorquer de l'or ou de l'argent, des vêtements
ou des chevaux, et c'est à qui mêlera le plus de flagor-
neries à ses chants. * » « Flagorneries, » non, c'est
(( bassesses » qu'il eut fallu dire, et tout autre mot
serait trop faible. Quand le roi Louis VIII offrit aux
palatins son premier repas d'apparat après son heu-
reux avènement, il se trouva un jongleur pour lui jeter
à la tête, comme nous l'avons vu, des éloges ou, pour
mieux dire, des pavés de ce poids : « Inclyte rex re-
gum, corde gigas, agnusfacie, Laertius astu, consilio
Nestor ^ » S'il est vrai que toute cette mythologie ait
été ainsi exhumée devant le fils de Philippe-Auguste,
j'ai bien peur que le bon roi n'en ait pas compris tout
le sel. Il a payé quand même.
On ne doit pas s'étonner si, avec cette bassesse dont
ils étaient coutumiers, nos jongleurs ont été parfois
utilisés comme entremetteurs et espions. Dans les
Deux troveors îibaus un des deux compères se vante de
savoir « porter consels d'amors... à cens qui d'amor
« sont espris ^ ». C'est sous le costume des jongleurs
(ces gens-là se faufilent partout) que les espions
pénètrent le plus facilement où ils veulent pénétrer,
1. « Cum in curiis regum seu aliorum principum frequens turba
histrionum convenire solet ut ab eis aurum, argentum, equos seu
vestes... ab eis extorqueant, verba joculatoria, variis adulationibus
plena, proferre nitantur. Etc., etc. » {Be gestis Philippi Augusti,
anno 1185.) — 2. Nicolas de Braye, cité par Du Gange au mot Minis-
telli. — 3. Œuvres complètes de Rutebeuf, publiées par Achille Ju-
binal, 2^ éd., III, p. 13. Ce petit poème n'est pas de Rutebeuf*
196 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LivR. H. et la comtesse Mahaut donne un ioiir seize sous à un
CHAP. XXI. "
ménestrel, nommé Coulogne, qui avait été chargé
par elle de la renseigner secrètement sur les manœu-
vres des confédérés d'Artois K Ce n'était certes pas un
cas isolé; mais, quand on fait ce métier-là, on est capa-
ble de faire tous les métiers, et ce n'est pas merveille
si nous voyons un jongleur marcher un jour à la tête
d'une bande de brigands qui envahissent l'abbaye de
Saint-Benoît-sur-Loire. Notez, hélas! que c'était un
jongleur de geste, et que ce Tyrtée de rencontre con-
duisait ces gredins au sac d'un monastère en leur chan-
tant res fortiter gestas et priorum bella ^ Je gage qu'il
leur chantait la mort de Roland, dans le moment
même où ils mettaient la main sur les reliquaires et
sur le trésor du couvent. Il est malaisé d'aller plus loin.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, de toute façon, il
les fallait payer , flatteurs ou espions , entremetteurs
ou poètes. Ils ruinaient les plus riches familles ^ et
ce n'est pas sans raison que les moralistes compa-
rent le jongleur à la sangsue. Suceur d'argent, suceuse
de sang. On cite des comtes et des ducs auxquels ils
n'ont rien laissé. Arnoul II, comte de Guines, eut la
triste faiblesse de leur tout donner, et il ne lui resta
que son corps : vix seipsnm sibi reliquit ^. Mais que
dire du duc de Normandie, Robert Courte-lieuse,
auquel ces jongleurs, avec la collaboration toute
indiquée des filles de joie, enlevèrent jusqu'à ses
1. « A Coulogne le ménestrel qui avoit été à Conflans par .11. fois,
pour dire la ruse des aliés, .xvi. sous. » (Mahaut, comtesse d'Artois^
par J.-M. Richard, p. 111, note.) Les espions se déguisent volontiers
en jongleurs. [Foulques F itz Warin, 1. c, p. 66.) — 2. Miracles de
saint Benoit, liv. VIII (dont Fauteur est Raoul Tortaire,) éd. de la So-
ciété de THistoire de France, p. 336. — 3. « Gualterius.... societatem
nebulonum familiariter sibi ascivit, quorum nefaria persuasione
paternum lionorem insipienter dilapidavit. » (Orderic Vital, 1. c. II,
p. 445.) — 4. Lambert d'Ardres, éd. de M. le marquis de Mesnilglaise,
p. 201.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 197
braies et à ses chausses : Ad ecdesiam, quia nudus
eraty non pervenït K Les voleurs devaient bien rire.
Au-dessous de ces grands seigneurs qui se lais-
saient ainsi gruger par les histrions , il n'y avait
vraiment que ceux qui les copiaient et se faisaient
histrions eux-mêmes. Tel fut ce comte de Poitiers qui
s'étudia à être plus bouffon que les bouffons de profes-
sion et qui, chose plus triste encore, eut l'heur d'y réus-
sir : Facetos histnones facetiis superans innumerabili'-
bus ^ C'est ce qui se voit encore de nos jours, et nous
ne savons que trop jusqu'à quel point s'encabotinent
parfois les héritiers et les héritières des plus grands
noms de France.
Il est bien peu de textes, surtout ecclésiastiques,
où le mot meretrkes ne soit associé à cet autre mot :
joculatores. Ces deux commerces allaient fort bien
ensemble : l'un faisait aller l'autre. A vrai dire, ils
se complétaient, et les sermonnaires n'ont guère moins
tonné contre l'un que contre l'autre. Il est alors
certains prédicateurs quelque peu réalistes, et dont
on ne saurait reproduire les sévérités qu'en latin :
Verba lascwiœ sunt in joculatoribus, qui similes sunt
porcis. Ils ajoutent que ces amuseurs publics libentius
ponunt linguam ad stercora mundi quant ad lapides
pretiosos cœli \ et l'auteur bien inspiré du Miserere
du rendus de Moiliens donne à la même pensée une
forme à peu près semblable et aussi énergique, lors-
qu'il s'écrie : « Du pain pour un jongleur, fi donc!
Il n'a pas droit au pain. Pors est : manjut faine et
1. Orderic Vital, éd. de la Société de l'histoire de France, IV,
p. 105. Cf. le texte de Gaydon (éd. F. Guessard et S. Luce, v. 4814,
4815): « Tant jougleor, tante putain sartie — Qui tost auroient grant
BORSE DESEMPLIE. » — 2. Orderic Vital, 1. c. IV, p. 118. — 3. Extrait
d'un Sermon de Guillaume de Bar. (Bibl. nat. lat. 16476, fo 131, col. 1.)
Communication de M. Hauréau.
I PART. LJVR. Il,
CHAP. xxr.
198 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
. PART. LivR. II. niant ^, » Si rudes qu'elles soient, de telles paroles
CHAP. XXI. *J ^ ^ 1
soulagent, et Ton voit que, devant la tyrannie des
jongleurs, il y avait encore, grâce à Dieu, des rebelles
et des indignés.
Pour se dédommager de tant de désillusions au
sujet de nos chanteurs populaires, on pourrait à tout
le moins s'attendre à trouver chez ces chrétiens une
foi pleine, naïve, pure, et il convient d'avouer que
la plupart étaient, en effet, des croyants. La plupart;
mais non pas tous ^ Un abominable courant s'est
formé, dès le xif siècle, dans les idées et dans la
poésie françaises. Une école détestable et hypocrite-
ment antichrétienne a, dès lors, ébauché parmi nous
l'œuvre future de Voltaire. Rien n'est plus voltairien,
dans le sens le plus exact de ce mot, que les fableaux,
si ce n'est cependant les différentes branches de Renart,
Je ne parle pas de ce Roman de la Rose qu'on n'a
1. « Mais au fol cui je voi joglant — Et qui va de bourdes jon-
glant, — A chelui est li pains destrois. — Ordement vi en fabloiant :
— Pors est, manjut faine et glant. — De pain gouster n'est pas ses
drois. » (St. CLVii, éd. Van Hamel, II, p. 218.) = L'auteur du Polycra-
ticus, Jean de Salisbury, va plus loin encore (I, chap. viii) et parle
de ces misérables qu'on introduisait de son temps dans les meilleures
maisons, « etiam illi qui obscenis partibus corporis, oculis omnium,
eam ingerunt turpitudinem quam erubescat videre vel Cynicus ». Cf.
le Pénitentiel de Thomas de Cabtiam : « Quidam transformant et trans-
figurant corpora sua per turpes saltus et per turpes gestus, vel denu-
dando se turpiter.» (B.Hauréau, Notices et extraits, etc., XXlY.p. 285.)
— 2. Il y avait au service d'Hugues le Grand un jongleur qui affichait
l'impiété et plaisantait sur les reliques. La colère de Dieu s'alluma, et
le malheureux fut soudainement foudroyé. (Orderic Vital, 1. c, III,
p. 99.) Le cas est exceptionnel ou, tout au moins, assez rare. Il con-
vient cependant d'ajouter que les jongleurs ont été plus d'une fois
accusés de sorcellerie. Les sortiarii, les magi, les incantatores sont
placés par l'auteur du De septem Sacramentis dans la même nomen-
clature que les funambuli, les saltatores et les joculatores (Bibl.
nat., lat. 14859, fo 322; xiii^ siècle.) Cf. la lettre de rémission (sep-
tembre 1347) pour Jeanne de Cretot, menestrelle de vielle, accusée
d'avoir ensorcelé et envoûté Pierre Coquel, clerc d'Amiens. (JJ, 68,
no 287, P 444, v".) Quant aux charlatans qui s'écrient : « Bien sai un
enchantement faire » {Les deux troveors rihaus, dans les Œuvres com-
plètes de Eutebeuf, III, p. 9), il ne faudrait pas s'y tromper, et il ne
s'agit ici que de prestidigitation et de magie blanche.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 499
pas chanté et qui n'a guères eu qu'une diffusion
écrite : la Rose, œuvre plus que païenne, révolte de
la chair contre le Christ, livre absolument scanda-
leux, et dont les deux principaux éléments sont cer-
tainement la volupté et le fiel. Si nos jongleurs
n'ont pu donner à cette œuvre malsaine la popula-
rité dont ils étaient les distributeurs parfois dange-
reux, ils ont, en revanche, singulièrement contribué
à vulgariser la littérature dite <( gauloise » . Avec le Re-
nart, ils ont mis les entendements en défiance contre
l'Église et ont fait rire des choses saintes ; avec les
fableaux, ils ont corrompu les hommes et fait rougir
les femmes. C'est trop, c'est cent fois trop.
Tant de griefs légitimes, tant de cynisme après tant
de méfaits, ont fini par exciter contre les jongleurs
l'indignation de tout ce qu'il y avait au moyen âge de
religieux et d'honnête. L'humanité chrétienne s'est en
quelque sorte levée contre eux, et leur a jeté l'ana-
thème. Les Papes ont gravé dans le bronze du droit
canon leur protestation immortelle : « Tous ceux qui
ont la note d'infamie ne sauraient être admis à porter
une accusation » et, parmi ces éliminés, les jon-
gleurs sont placés exactement au même rang que
les hérétiques, les païens et les juifs K Les Con-
ciles, avec la même sévérité qu'aux premiers siècles,
interdisent aux clercs le commerce des histrions ^ Les
théologiens sont nécessairement plus explicites, et
1. « Omnes etiam infamise maculis aspersi, id est histriones ac tur-
pitudinibus subjectse personse, hseretici etiam, sive pagani, sive judsei,
ab accusationeprohibentur. » {Becretum, part, ii, causa iv, qusestio i.)
Cf. Hauréau (Notices et extraits de manuscrits, XXIV, p. 286), qui
renvoie encore au Décret (part. I, dist. Lxxxvi, cap. vu ; part. III,
dist. Il, cap. XLV. Etc., etc.) — 2. « Mimis, histrionibus et joculatori-
bus [clerici] non intendant. » (Ecclesiœ Cenomanensis statuta, du
milieu du xiii« siècle, publiés par D. Martène, Am'plissima collection
VII, 1394.) Ce Statut résume tous les autres ^
1 PART. LIVR. 1).
CHA-P. XXI.
l PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
200 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
leurs Sommes nous offrent des condamnations plus
motivées contra histriones et cantilenas chorearum ^
Guillaume Perraut s'irrite surtout contre les chan-
sons d'amour et contre tous ces instruments de musi-
que (( qui brisent l'âme humaine et qu'il faudrait bri-
ser ^ ». D'autres, encore plus vifs, ne veulent pas
qu'on donne l'absolution aux jongleurs, à moins qu'ils
ne renoncent expressément à l'infamie de leur métier ^
« Leur faire quelque présent, c'est offrir un sacrifice
aux Démons ^; » à tout le moins, c'est un péché mor-
tel ^ Ainsi parlent les Pénitentiels, les recueils de
formules et les encyclopédies épistolaires. Les Summœ
de arte dictandi ne sont pas moins rigoureuses. Les
1. Cf. notamment une Somme du xiii^ siècle, Bibl. nat., lat. 3236,
fo 122 v», etc.— 2. « Sequitur de auditu cantationum amatoriarum ettur-
piloquiommetinstmmentorummusicorum. Auditus cantationum valde
est timendus... Musica etiam instrumenta multum sunt timenda : fran-
gunt enim corda hominum et emolliunt et, secundum verbum sapien-
tis, essent frangenda. » {Summa de vitiis,Bih\. nat. lat. 3726, f» 28 r».)
— 3. « Queedam officia sunt quse ex toto peccata sunt, ut mererticum
ET HiSTRiONUM... Cum igitur meretrices et histriones veniunt ad con-
fessionem, non est danda eis psenitentia, nisi ex toto talia officia
RELiNQUANT, quia aliter salvari non possunt. » (Bibl. nat., lat. 16419,
fo 71 ; texte souvent cité.) Cette exclusion, par bonheur, n'a pas été
absolue, et nous voyons, en 1480, Caspar, évoque de Bàle, se montrer
plus indulgent pour les jongleurs qui voulaient s'approcher des sacre-
ments : « Concessum est vobis et singulis vestrum ut, anno quoque,
semel tantum, videlicet in Paschali festo, vobis confessis et contritis
et in communione fldelium existentibus, divinissimum Eucharistise
Sacramentum ministrari possit,... dummodo per quindecim dies ante
hujus sacramenti perceptionem, et post illam per totidem alios dies,
ab officiorum vestrorum et scurrilium operum exercitiis abstineatis. »
(Cité par Vogt, p. 23, n. 33, etc.) = A un autre point de vue, certains
casuistes ont affirmé que les jongleurs, en droit, ne pouvaient pas
louer leurs services : « Item quaîritur de mimis, joculatoribus et hys-
trionibus et adulatoribus, utrum possint de jure locare opéras suas.
Videtur quod non : quia emolliunt et effeminant et ssepe ini'atuant
animos audientium, et ideo emungunt subdole bona eorum. Ergo non
licet eis aliquid accipere tali intuitu » (Bibl. nat. lat. 3258, f» 68 v»).--
4. « Item credimus quod, quandocumque aliqui dant histrionibus
quia histriones, non quia homines sunt, Daemonibus immolant. » {De
septem Sacramentis, Bibl. nat. lat. 14859, fo 322, xiii^ siècle.) —5. «No-
tandum est etiam quod omnes peccant mortaliter qui dant scurris
vel leciatoribus, vel predictis histrionibus, aliquid de suo. » (Bibl. nat.
lat. 16419, fo 71 vo.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 201
jongleurs, à les en croire, appartiennent aux espèces
viles de la race humaine ; ils s'abattent sur les cours
des princes comme les vautours sur les cadavres ^ ; on
n'écrit pas de lettres à ces gens-là ^ . Parmi tous ces juges
sévères, c'est encore saint Thomas d'Aquin, avec son
vaste entendement et la belle hauteur de son regard,
qui est le plus indulgent et se montre le mieux dis-
posé à tolérer les jongleurs, pourvu qu'ils fassent hon-
nêtement leur office \ Du haut de toutes les chaires,
tous les sermonnaires, comme nous l'avons dit, tonnent
sans pitié contre les jongleurs. Grâce à d'excellents
travaux, nous savons aujourd'hui ce qu'étaient les ser-
mons de ce temps-là, plus courts et plus familiers que
les nôtres, pleins de traits et d'anecdotes, alertes et
hardis, piquants et vivants. Or, « les critiques des ser-
monnaires du xiii' siècle, dit à ce sujet l'érudit le plus
1. « Prseterea ex omni natione, professione, conditione quse sub
cselo est, ad curias principum confluunt et concurrunt, velud vultu-
res ad cadaver et velud muscse sequentes unguenti suavitatem : sci-
licet pauperes, débiles, cseci, claudi vel alias corpore deformati
joculatores, saltatores, fldicines, tibicines, lyricines, tiibicines, cor7iici-
nes, histriones, gesticîilatores,nebulones...,publicœ mulieres. Prsedicti
et alia vilium hominum gênera, quse longum est explicare, sunt quasi
pergula vulgaris « vix missura cutem nisi plena cruoris hirudo. » {Sum-
ma de Arte prosandi, compilata a Cuonrado, cantore ecclesiœ Thu-
ricensis, Constantiensis diocesis, conscripta anno Domini MCCLXXV. »
Citée, dans Briefsteller und Formelbiicher des Eilften bis vierzehnten
Jahrhmiderts, par Ludwig Rockinger : Quelleti zur Bayerischen und
detitschen Geschichte, Munchen, 1863, p. 426.) — 2. « Quibusdam per-
sonis non competit mittere vel mitti litteras spéciales... ut sunt persone
viles, ignobiles et abjectse, quse titulo carent nominis et honoris; quos
natura taliter abj ecit seu debilitavit , f ortuna taliter viliflcavit seu humi-
liavit..., evidentia turpis et infamis vitse taliter maculavit diffamavit-
que quod ydonei non sunt ut, inter probos et bonos, eorum mentio ha-
beatur: ut sunt débiles, claudi, cteci, hystriones. » {Id.,ibid., p. 429.)
— 3. « Secunda secundse, quest. 168, art. 3: «Eorum [histrionum] offi-
cium non esse secundum se illicitum, dummodo moderate ludo utan-
tur; id est non utendo aliquibus illicitis verbis vel factis ad ludum. »
= Une bienveillance de même ordre peut être constatée dans la Siimma
confessorum Johannis Lectoris (Bibl. Maz., 348, f» 80 v» :) « Quod si
aliquis etiam aliis hystrionibus (à ceux qui ne se trouvent pas dans une
pauvreté absolue) partem dat ad confîrmandam famam suam,ne a tali-
bus vituperetur, non credo talem peccare mortaliter. »
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
I PART. LIVR. IT.
CHÂP. XXI.
202 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
compétent, s'adressent surtout aux jongleurs, à ces édi-
teurs ambulants de nos vieilles poésies », dont ces ora-
teurs populaires condamnent énergiquement « la
couardise, l'ayidité et le bavardage * ». Tous les écri-
vains ecclésiastiques des xif et xiif siècles font écho
aux orateurs de la chaire, et ces deux ordres de témoi-
gnages s'entrecroisent, pour ainsi parler, et se corro-
borent l'un par l'autre. C'est aux jongleurs, d'après
Honoré d'Autun ^, que s'appliquent ces terribles
paroles : « Beum non cognoverunt : ideo Deus sprevit
eos et Dominus siibsannahit eos. » Bernard Silvestre,
l'auteur du De guhernatione rei familians, déclare,
en style imagé, que « l'homme livré aux jongleurs
aura une femme qui s'appellera Paupertas et un fils de
cette femme qui aura nom Derisus 'K » Lambert d'Ar-
dres, un historien, ne se peut contenir et devient véri-
tablement enragé quand il prononce ce nom de jon-
gleur : 0 gardonum et mmïstralium, immo adulatonim
injuîiosa laudatïo ^. Même colère chez Jean de Salis-
bury qui n'a point précisément pour habitude de tem-
pérer ses invectives : « Il est hors de doute, s'écrie-t-il,
qu'il est honteux d'être histrion ^ » et, à ses yeux,
comme aux yeux de tous ses contemporains, le jongleur
1. Lecoy de la Marche, La Chaire française, 2^ éd., p. 482. —
2. « Habent spem joculatores ? NuUam. Tota namque intentione sunt
ministri Satanse. De his dicitur : Deum non cognoverunt, etc. Deri-
sores deridentur. » (Ehicidarium^ lib. II, cap.xviii. Patrologie de Mi-
gne,CLXXII, col. 1148. Cf. la traduction française (le Lucidaire), Bibl.
nat., fr. 7989, f» 228 v»). L'esprit de ce Traité est très sévère : « Quid
sentis de militibus? — Pauci boni. De praeda enim vivunt, » etc., etc.
= On pourra rapprocher des mots ci-dessus « ministri Satanse », les
autres mots « membra Diaboli » par lesquels Otto de Freisingen dési-
gne les jongleurs. (Chronicon, cap. xxxii-, cité dans le t. IX des Acta
SS. Octobris, p. 700.) — 3. Cité par Du Gange au mot Ministelli. —
4. Éd. Godefroy de Mesnilglaise, p. 311. Cf. p. 201, etc. — 5. Polycra-
ticusy lib. I, cap. viii : Patrologie de Migne, CXLIX, col. 405. Il
ajoute encore plus sévèrement : « Sacrae quidem communionis gra-
tiam histrionibus et mimis, dum in malitia persévérant, ex auctoritate
Patrum non ambigis esse prseclusam.» Cf. Acta SS. octobris, IX, p. 700.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 203
n'est qu'un histrion. Pierre le Chantre se laisse aller à
une indignation encore plus vive : « Il n'y a pas ici-bas -
une seule classe d'hommes qui ne soit de quelque utilité
sociale, excepté cependant les jongleurs, qui ne sont
bons à rien et peuvent passer ici-bas pour une véritable
monstruosité ^)) Ce doux symboliste des premières an-
nées du xiif siècle, Adam de Perseigne, s'emporte con-
tre les chrétiens de son temps qui auraient pu couvrir
la nudité de tant de pauvres avec les présents dont ils
gratifient les jongleurs ^ Tous, d'ailleurs, écrivains et
sermonnaires, regardent nos chanteurs comme les fils,
les ministres et les membres même du Diable, et flétris-
sent surtout le rôle de ces amuseurs dans les bals de
ce temps-là: « La vieille, qui n'est plus d'âge à faire
la folle, y envoie sa fille ou sa nièce, en belle parure,
et lui dit au retour : Chante-moi donc les chansons
que tu as entendues là-bas ^ » Mais rien ne vaut
peut être l'histoire de ce pauvre homme dont nous
avons déjà parlé et qui était obligé, pour vivre, de
faire deux métiers, celui de a couturier » pendant la
semaine et celui de ménétrier les jours de fête. Le
1. « Nullum genus hominum est in quo non inveniatur aliquis utilis
usus contra nécessitâtes Immanas, prseter hoc genus hominum, quod
est monstrum, nulla virtute redemptum a vitiis, necessitatis humanse
nuUi usui aptum. Si dicas quod aptum est ad laudem alicui comparan-
dam, absit hoc : quia non minus turpe est laudari aturpibus quam ob
turpia laudari. »> {Verbum abbreviatum, cap. xlix, Patrologie de Mi-
g-ne, GCV, col. 155.) — 2. « Epistola ad comitissam Perticensem. »
{Patrologie, CCXI, col. 609.) — 3. « Item, quando aliquis princeps videt
quod débet inquietari ab aliquo, facit omnes subjectos sibi parare arma
sua. Sic Diabolus, princeps mundanorum, timens predicatores et Ec-
clesiam assidue portantem baculum et crucem, urget mulieres fatuas
et juvenes parare se armis vanitatis ut monstrent se in diebus festivis.
Et contingit quod fllii Dyaboli talibus diebus currunt per plateas ad
choreas, ubi est acies Dyaboli, ubi sunt enses forbiti et sagittse et lan-
cecG limatse, et sicut dominus, non potens vel nolens arma portare,
monstrat illa per gartionem suum; sic vetula, quse non potest lascivire
in vanitatibus, mittit filiam vel neptem faleratam et, in reditu, vult
cantilenas audire quas audivit in plateis vel in choreis, » etc. (Bibl.
nat., lat. 16515 f» 204. Exempla, xiii^ siècle.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
204 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Diable prend un jour sa figure et sa place dans un
^ bal où il dirige les danses avec une animation plus
qu'étrange : « Les bals, dit le Démon, c'est un de nos
meilleurs profits et bénéfices. Les bals, c'est notre
messe, et les ménestrels sont nos prêtres '. » Le mot
est rude.
Le dernier document que nous venons de citer est
écrit en fort bon français, et peut nous servir très
logiquement de transition pour constater la haine et
le mépris dont les jongleurs sont également l'objet
dans toute cette littérature en langue vulgaire qui ne
ressemble guère à la cléricale, et qui a ses caractères
spéciaux et sa vie originale. Aux auteurs des chansons
de geste et de tous les poèmes susceptibles d'être chan-
tés par des jongleurs, il ne faut pas demander de criti-
quer les chanteurs qui les faisaient connaître.
Médire des livres qu'il publie, c'est ce qu'on ne peut
raisonnablement attendre d'un éditeur, et les menés-
treus^ d'ailleurs, auraient fait lestement disparaître
toutes ces satires. Cependant, il y a, ça et là, de ces
traits involontaires qui montrent le peu d'estime où
toute la race jongleresse était tenue. Parmi ces con-
tempteurs. Chrétien de Troyes est à coup sûr l'un des
plus indulgents : il ne reproche guère aux jongleurs
(mais malgré tout le cas est grave) que de depeder et
de corrompre ses poèmes ^ D'autres sont plus mé-
chants, sans le vouloir. Au début de \à.Pnse d'Orenge ^
le héros du poème se prend, un beau matin de mai, à
penser au doux pays de France : « De France issimes
par moult grantpovreté. — N'en amenâmes harpeor ne
1. Bibl. nat. fr. 1834, P 68, xv^ siècle. — 2. « D'Erec, le fil Lac, est li
contes — Que devant rois et devant contes — Depecier et corrompre
suelent — Cil que de canter vivre vuelent. » [Histoire littéraire, XV,
p. 198 et XXIII, p. 101.) — 3. Prise d'Orange, éd. Jonckbloet, v. 55
et ss.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 205
jugler, — Ne damoisele por noz cors déporter. » C'est
toujours la même assimilation des histrions aux folles -
filles. Ils se gênent encore moins, les auteurs de ces
poèmes qui n'étaient pas nécessairement exécutés par
les jongleurs. Dans la Vie de saint Gire \ on ne craint
pas de rappeler que le Saint ne donnait jamais rien
«: ne as puteins, ne as jugleurs )>. Un poète qui n'a pas
encore été mis à sa vraie place et qui est tout spiri-
tuel et tout charmant, Gautier de Coincy, désire
faire savoir à ses lecteurs qu'il ne ressemble en
rien aux jongleurs : « Je ne truis pas por avoir robe
— Mais pour l'amour la Bêle avoir ^ » Il revient sou-
vent sur cette opposition entre les chansons profanes
et les hautes kyrielles, les séquences , les ymnes bêles :
(( Laissons les chants qui rien ne valent ; laissons les
mensonges qui avalent l'âme en ténèbres \ » On est
presque étonné de trouver plus de rudesse encore (mais
est-ce bien sincère?) dans cet Aucassin et Nicolette
dont la première partie peut passer pour un véritable
chef-d'œuvre : « Harpeurs et jongleurs vont tous en
enfer ^ » L'auteur du Songe d'enfer, Raoul de Hou-
dan, donne à cette dernière condamnation une forme
pittoresque : le Roi des enfers montre au poète un
livre énorme où sont écrits tous les péchés des hom-
mes, passés et à venir : plus d'un feuillet, hélas! y
est réservé à ces méprisables jongleurs \ Même sévé-
rité dans certains proverbes fort populaires ^ dans
1. V. 271-373. — 2. Éd. Poquet, col. 106. Il est inutile d'ajouter que
la Belle ici, c'est la vierge Marie. — 3. Ihid., col. 383. ~ 4. Cité dans
YHistoire littéraire, XXIll, p. 110. — 5. Le Grand d'Aussy, II, p. 19,
etc. Cf. Histoire littéraire, XXIII, p. 101. — 6. « Amours d'enfant,
acolée de chevalier, — Serment de marcheant, testament d'usurier, —
Pèlerinage de moine..., lus de ménestrel, — Larghece de François,
loiauté d'Englois, —Vins de barel, fus d'estrains et amour de nonnain
— Paient du jour à l'endemain. » (Vers ajoutés à la suite du Liher
Britonis, Bibl. de Montpellier, 236 ; xiv^ siècle. Cités dans VHistoire
littéraire, XXIX, p. 596.)
I PART. LIVU. II.
CHAP. XXI.
l PART. F.1VR. 11.
CHAP. XXI.
206 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
certains romans d'aventures ^ et surtout dans un admi-
rable (( Poème moral » en quatrains d'alexandrins mo-
norimes, qui fut sans doute composé à Liège dès le dé-
but duxiii' siècle -. Je ne crois pas qu'on ait jamais rien
écrit d'aussi furibond, ni d'aussi éloquent, ni d'aussi
vrai contre les jongleurs, et ils n'ont jamais été fouettés
par pareil fouet. C'est de la grande satire, et presque
du Juvénal. Le poète (il mérite vingt fois ce nom)
s'emporte superbement contre ceux qui donnent leur
argent à ces musiciens de rencontre, à ces ivro-
gnes, à ces infâmes : « Il faut être bon aux besogneux,
c'est fort bien, et saint Paul nous en fait un devoir. Mais
à qui devons-nous prêter aide et secours? Serait-ce par
hasard à ces gens qui jouent sans cesse aux tables et aux
échecs, afin qu'ils puissent, grâce à notre argent, re-
tourner à leur taverne où ils se moqueront de nous et des
autres? Serait-ce, d'aventure, à ces gens qui savent jeter
leurs jambes en l'air, qui passent la nuit à chanter des
rotruenges^ qui font sauter et danser toute la îiiaisnie?
Tout ce qu'ils font, c'est du vice ; tout ce qu'ils disent,
c'est du vice; pardonnez-moi le mot, c'est de la lecherie.
Si je parle de la sorte, je n'en puis mais, et ils sont
pires que je ne le dis. En vérité. Dieu condamne, Dieu
maudit cette engeance. Ces misérables ne marchent
pas et ne rient pas comme tout le monde : ils sautent,
ils viellent^ ils braient, ils crient. Encore une fois, tout
ce qu'ils font, tout ce qu'ils disent tourne au péché : ce
sont eux qui détruisent, qui tuent les âmes. N'allez pas
vous courroucer d'un mot que je vais dire : ils ressem-
blent à la truie toute couverte de boue et qui, de gré
1. « Ne melloit nulle jouglerie — A sa haute chevalerie. » {Ille et
Galeron, Bibl. nat. fr. 375, f» 296.) Texte cité par Frédéric Godefroy.
— 2. Poème moral, altfranzôsisches Gedicht aus den ersten Jahren
des XIII Jahrunderts... herausgegeben von Wilhem Cloetta, Erlan-
gen, 1866; pp. 230-232.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS pE GESTE. 207
OU de force, se jette quelque jour et se démène au mi-
lieu des gens : tous ceux auxquels elle se frotte ont leur
part de boue. » Et le satirique termine son objurgation
enragée en interpellant tous ceux qui font des dons
aux jongleurs : « Ils sont leurs complices, et je vous
jure qu'ils en répondront devant Dieu. » Voilà qui est
parler.
11 serait vraiment trop aisé de multiplier ces cita-
tions et de parcourir ici toutes les littératures du
moyen âge, depuis leur origine jusqu'au xvf siècle,
jusqu'à cette magnifique apostrophe qu'un Anglais,
Stephen Gosson, lance un jour à tous les jongleurs
de son temps. Quelques-uns d'entre eux lui faisaient
observer qu'ils avaient des « licences de juges de paix »
pour jouer et exercer leur talent de ménestrels au
mieux de leurs intérêts, et Gosson leur répond :
(( Maudites soient ces licences qui permettent à un
homme de gagner sa vie par la destruction de milliers
de ses semblables! » Et, se tournant, terrible, vers ces
chanteurs et ces musiciens qui sont à ses yeux la per-
sonnification de tous les vices : « Avez-vous une licence
de l'Archi-juge-de-paix, du Christ Jésus? Si vous
l'avez, soyez heureux; mais si vous ne l'avez pas,
vous serez arrêtés par Jésus, le grand Juge, comme
rôdeurs misérables et vagabonds du pays céleste et,
malgré vos prétendues licences .de ce monde, vous
serez, dans l'autre,- punis d'une mort éternelle ^ »
Jamais satire plus vigoureuse n'a été mieux méritée,
et si les jongleurs ont jamais entendu cette philip-
pique, j'imagine qu'ils ont dû baisser la tête comme
sous un coup de foudre.
1. Jusserand, La Vie nomade et les routes d'Angleterre au moyen
âge ; Revile historique,, XX, p. 16; (d'après Phiïlip Stubbes's Ana^
tomy of abuses, éd. Furnivall).
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
I PART. L1YI\. II.
CHAP. XXI.
208 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
A cette apostrophe à la Bossuet, on ne pourrait
comparer que l'attitude très fière et très indignée que
de grands rois ont gardée vis à vis des jongleurs :
Henri III, en Allemagne \ Philippe Auguste ^ et saint
Louis chez nous '\ La plupart firent mieux que de les
mépriser et de leur tourner le dos : ils leur coupè-
rent les vivres, et Philippe Auguste jura un jour, très
solennellement, qu'il ne ferait jamais présent de ses
habits qu'aux pauvres. Quelque dur que fût le roi de
France à tout ce petit monde d'artistes ambulants et
faméliques, il l'était encore moins que ce comte de
Flandre qui disait un jour fort tranquillement : « Si
vous donnez un soir l'hospitalité à un jongleur et
qu'il ne veuille pas le lendemain matin quitter votre
maison, il vous est parfaitement permis de le jeter
à l'eau ^, » Après cela, j'estime qu'on peut se taire.
Peut-être même serait-il temps de relever un peu
dans notre estime ces infortunés jongleurs, en mon-
1. « Infinitam histrionum et joculatorum multitudinem non solum
muneribus,sed etiam cibo potuque vacuam et moerentem abire permi-
sit. » Texte déjà cité et qui se rapporte aux noces d'Henri III avec
Agnès de Poitiers. (Ekkehardi Chronicon Wirzehurgense, Pertz, VI,
ip.SO^Ekkehardi Ghronicoii universale, ibid.,Yl^ p. 196; Annalista Saxo,
ibid, VI, p. 187. Cf. Otto de Freisingen, Chronico7i, cap. xxxii ;
Hermannus Contractus, Historiens de France, XI, p. 19, etc.) —
2. « Christianissimus rex Pliilippus Augustus, videns omnia ista
esse vana et saluti animée contraria, instinctu Spiritus Sancti redu-
cens ad memoriam quod a sanctis et religiosis viris quandocunque
didicerat quod « histrionibus dare Dsemonibus est immolare, » mente
promptissima Domino Deo promisit quod omnes vestes suas, quandiu
viveret, intuitu Dei, pauperibus erogaret. Melius est enim nudum
Christum vestire quam, adulatoribus vestes dando, peccatum incur-
rere. Si ista quotidie principes considerarent, non tôt lecatores per
mundum discurrerent » (Rigord,déjà cité plus haut; éd. F. Delaborde,
p. 71). Cf. le même texte, traduit en Français, dans les Chroniques
de Saint-Denis (Historie7is de France, t. XVII, p. 363). — 3. V. la
Vie de saint Louis par Le Nain de Tillemont, V, p. 340. Cf. Na-
talis de Wailly, Historiens de France, préface du t. XXII, p. 25. -—
4. Warnkœnig, Histoire de la ville de Gand, p. 466, cité dans les
Acta SS. Octobris, t. IX, p. 699 : « Quicunque scurram hospitalaverit
plus quam una nocte, si in crastino abscedere noluerit, poterit euiii
dominus in aquam projicere sine forefacto. » Il est permis de ne
considérer ce texte que comme une manière de plaisanterie.
I PART. LlVIl.
GHAP. XXI.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 209
trant qu'un certain nombre ont été bons, honnê-
tes, voire modestes et pieux, et qu'à tout prendre
enfm^ ils n'ont pas toujours été la lie du genre hu-
main.
Tout d'abord, rien n'est plus auguste que la mission Le
du chanteur populaire, si on la considère de haut. "\Z^poftrS""
Théorie, si l'on veut; mais n'est-ce donc rien qu'une ^^^'extes""^""^'
belle théorie , et toutes les grandes choses de ce
monde n'ont-elles pas leur origine en de saines et
nobles spéculations de notre esprit? Donc, aux yeux
des théoriciens du moyen âge, le jongleur est destiné
ici-bas à quatre nobles besognes et qui sont vrai-
ment chrétiennes : il doit raconter, chanter, immor-
taliser les faits héroïques; il doit exciter toutes les
âmes à imiter vaillamment un tel héroïsme ; il doit
flétrir toutes les trahisons et toutes les lâchetés ; il
doit enfin procurer, par ses chants, quelque repos,
quelque joie, quelque soûlas, à tous ceux qui sont
fatigués et attristés des combats de la vie. Je ne
sache pas qu'on ait jamais eu ici-bas une conception
plus élevée de la poésie populaire.
Les sermonnaires et les théologiens se sont chargés
de mettre en relief ce qu'il y a de plus élevé dans ce
rôle des jongleurs : « De même, disent-ils, qua les évan-
gélistes ont eu pour mission de raconter la vie de
l'Homme-Dieu ; de même, les jongleurs sont faits
pour vulgariser les exploits des grands hommes d'épée.
Entre les prédicateurs et les jongleurs, il y a, ajoutent-
ils, plus d'une ressemblance : les jongleurs chan-
tent les gestes des vaillants chevaliers, et les prédi-
cateurs, qui sont les vielleurs de Dieu, viellatores
Dei, disent et redisent les gestes et les exploits des
1 PART- LIVR. II.
CHAP. XXI.
210 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Saints K Tout le moyen âge Fa compris de la sorte, et
si on l'a vu se suspendre aux lèvres des jongleurs çiii
chantoient les faiz de V ancienne gent, ce n'est pas seule-
ment parce qu'il trouvait du plaisir à ces récits aven-
tureux, mais parce qu'il y apprenait sens et esperï-
ment^". Du reste, et fort avant dans les temps mo-
dernes, tous les hommes de guerre ont redouté
le pouvoir des jongleurs, comme on redoute aujour-
d'hui celui de la presse, et se sont efforcés d'ajuster
leur vie de telle sorte a qu'on ne chantât pas sur eux
de mauvaise chanson ^ ». Enfin, les hommes d'Église
eux-mêmes ont reconnu et proclamé qu'il est souve-
rainement légitime d'entendre de beaux vers et de
bonne musique afin de nous donner un peu de ce
repos, de cette « récréation » — le sens étymologique
de ce mot est vraiment superbe — dont nous avons si
profondément besoin dans les lassitudes et les affres
de la vie : ad i^ecreatïonem, non ad voluptatem ^.
1. « Laudate Dominum in Sanctis ejus. » Viellatores gesta pro-
ÈORUM MILITUM, UTPOTE KaROLI, RoLANDI, SOLENT LIBENTER NARRARE I
quanto magis, prsedicatores, qui sunt viellatores Dei, gesta Sanctorum
quse sunt laudabiliora in infinitum debent narrare. » (Sermones per
totius anni circulum : Description des mss. réunis par Techener, pre-
mière partie, Paris, 1862, p. 273.) Les bons jongleurs « sont compa-
rés ailleurs à TEvangéliste qui raconte les faits de THomme-Dieu ».
(Bibl. nat. 16,481, n» 113. Cité par Lecoy de la Marche, La Chaire
française, 2^ éd., p. 482.) — 2. Siège de Jérusalem, Hatton, 77, f« 1.
Cf. les textes suivants : « Qui viers de rice estore vint entendre et oïr
— POR PRENDRE BON EXEMPLE DE PROECCE AQUELLIR...» [Alexandre, éd.
Michelant, p. 1, v. 1, 2.) — « A ceste estoire dire me plest entendre —
Où l'en puet molt sens et essenple aprendre » [Aimeri de Narbonne,
éd. Demaison, II, p. 1.) « Qui la chanson volentiers entendra ~ Mains
BONS ESSANPLES escoutor i pora. » (Bataille Loquif er.Bihl. nat. fr. 1448,
fo 290, vo.) Etc., etc. — 3. Chanson de Roland, v. 1014, etc., etc.
— 4. « Possumus tamen licite audire versus jocundos de honesta ma-
teria et instrumenta musica ad recreationem, sed nullo modo ad
voluptatem ». (Le septem Sacramentis, Bibl. nat. lat. 14859; f^ 322;
xme siècle.) Cf. le texte déjà cité des Leges palatinm de Jacme II, roi de
Majorque : « [Joculatorum] ofïîcium tribuit leetitiam quam principes
debent summe appetere et cum honestate servare, ut per eam tristitiam
et iram abjiciant et omnibus se exhibeant gratiores. » (Acta SS. Junii,
IV, p. xxiv). — On connaît les textes publiés par d'Ancona sur les can-
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE; 211
Les jongleurs, je le veux bien, ne se sont pas tou-
jours conformés au type splendide que FÉglise avait
créé pour eux ; mais enfin, quelques-uns ne Font
jamais perdu des yeux, et il en est qui Font vraiment
réalisé. Il ne faudrait tomber ici en aucun excès. Les
jongleurs de geste, à l'état pur, n'ont peut-être pas
été si nombreux qu'on avait pu se l'imaginer, et il
est trop certain que beaucoup de nos chanteurs épi-
ques ont admis, dans le choix de leur répertoire,
toutes sortes de tempéraments et d'accommodements.
Mais enfin, il y a eu, grâce à Dieu, de belles persé-
vérances et de nobles entêtements et, jusqu'au xvi' siè-
cle, nous rencontrons un certain nombre de ces chan-
teurs d'ancien régime qui, très résolument et très
fièrement, ne chantent que « de geste. » Nous avons
constaté que l'Église leur a toujours fait une place à
part, non pas seulement dans son indulgence, mais,
plus d'une fois, dans son estime. Le Pénitentiel de Tho-
mas de Cabham, où cette doctrine est exprimée avec
toute sorte de réserves, a fait un beau chemin dans le
monde. Reproduit ou imité en je ne sais combien de
Sommes et de Traités, il conserve encore, au xv"" siècle,
une certaine actualité dans le Jardin des Nobles, Les
jongleurs uniquement épiques ont peut-être eu en Italie
un succès plus durable qu'en France, et l'on connaît
la charmante anecdote que raconte lePogge. «Un bon
terini de Pérouse qui sont entretenus par la Commune dans un but de
moralité publique. Comme nous l'avons vu plus haut, la Commune
espère que, par l'effet de leur parole « multissimi cives Perusini mori-
gerati elRci poterunt... et, diebus festis, propter cantum [illorum]
otiosi non efficientur ». (D'Ancona, Nuova Antologia, cité par Roma-
nia, 1875, pp. 296, 297.) = « Car Diex sens leur donne et savoir — Des
gentilz homes soulacier — Pour les vices d'entr'eus chacier — Et
pour les bons noncier leurs fais. — Pour ce sont li ménestrel fais —
Que partout font joie et déduit, etc. » (Watriquet Brasseniex^ cité par
Freymond, 1. c. p. 29.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
PART. LIYR. H.
CHAP. XXI.
212 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
bourgeois de Milan s'arrête par hasard, un jour de
fête, devant l'un de ces chanteurs qui gesta heroûm
populo décantant. Le jongleur chantait la mort de
Roland, et Yoilà notre bourgeois qui fond en larmes
(nous en aurions fait autant à sa place) et qui ren-
tre chez lui plongé dans une telle douleur que sa
femme et ses enfants ont grand peine à le consoler *. »
La même émotion pouvait encore, au même temps,
être aisément constatée dans le pays de Roland, et,
bien qu'à la fin du xv'' siècle, on eut quelque peine à
trouver à Beauvais des chanteurs de geste, il est certain
qu'en pleine Renaissance cette étonnante puissance des
antiques jongleurs était encore vivante. Un fantai-
siste de beaucoup d'esprit, Noël du Fail, rappelle en
ses Contes d' Eutrapel '^ le souvenir de certain mé-
nestrel qui, (( en chantant la vie de ce preux cheva-
lier Ogier le Danois, forçoit les cœurs des jeunes
hommes et renflammoit celui des vieux à imiter le
bon Ogier ». Comme il avait raison, Noël du Fail! Et
que penser de ceux qui disaient alors et répètent en-
core aujourd'hui : <( Il est ridicule de pleurer un Oli-
vier et un Roland qui sont morts depuis onze cents
ans? » Ce sont de petits entendements et qui ne con-
naissent pas la vraie largeur de l'âme humaine.
Il est donc certain que le « bon jongleur » a existé,
et il n'est pas impossible de le reconstituer, puisqu'il
a bien voulu nous laisser lui-même son portrait, quel-
que peu flatté. Les jongleurs, en effet, qui ont chanté
tant de poèmes, — parvenus jusqu'à nous ou perdus, —
ont un jour souhaité d'avoir un poème qui leur
servît à la fois de justification et d'idéal ^ De là,
cet aimable roman de Laurel et Beton^ que nous
1 . Facétie LXXX. — - 2. Les Contes et Discours d'Eutrapel ont par u
à Rennes en 1585. — 3. Voy. plus haut, p. 33.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 213
sommes amené à analyser ici pour la seconde fois,
sous une autre forme, et dont le héros n'est pas un ^
comte ni un baron, mais un simple joglier, que fo
pauhres d'aver, ma beis saup deportier. Le drame est
des plus émouvants et s'ouvre, en guise de prologue,
par un abominable crime. Le duc Beuves d'Antone
est assassiné à la chasse par un traître, par Gui
d'Apremont, avec lequel il était uni par les liens
étroits du « compagnonnage » féodal. Le misérable
convoitait depuis longtemps les biens et la femme de
sa victime : il se les fait donner par l'Empereur. Le
voilà triomphant, le voilà riche ; mais il lui reste une
angoisse au cœur. Le duc Beuves laissait un fils, un
tout petit enfant qui venait de naître et s'appelait
Béton. Où est cet enfant? Où est cet héritier légitime
qui pourra un jour surgir comme un vengeur et châtier
enfin le traître? Gui veut le savoir, cherche l'enfant,
finit par le trouver, et Béton va mourir. Alors appa-
raît le libérateur providentiel, et c'est précisément le
bon jongleur, c'est ce Daurel qui a été jadis couvert
des libéralités de Beuves d'Antone et ne veut pas être
ingrat. Daurel voit le danger que court Béton, et
comprend qu'il n'y a qu'un moyen de le sauver.
Il n'hésite pas un seul instant et, avec le consente-
ment (plus invraisemblable) de sa femme, fait passer
son propre enfant, son cher petit Daurelet, pour le
fils de son ancien seigneur. Le traître y est trompé : il
saisit le pauvre petit par les pieds et lui brise la tête
contre un pilier. Daurelet est mort, mais Béton vit.
Il vit, mais il faut le soustraire aux soupçons du traî-
tre ; mais il faut le nourrir d'une façon qui soit digne
de son père et de lui, et le jongleur, abandonnant
soudain sa femme et ses enfants, son pays et tout ce
qu'il aime, prend bravement l'enfant entre ses bras
1 PART. L1\'R. II.
CHAP. XXI.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
214 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
et remmène, comme nous l'avons dit, jusqu'à cette
- lointaine Babylone^, où il ne craint pas de le confier
à l'Émir, au roi des « païens ». Il n'y a pas d'ailleurs
de petits soins, de tendresses, d'attentions délicates que
Daurel n'ait sans cesse pour cet enfant bien aimé qui lui
doit la vie : il le suit des yeux et du cœur, il l'enveloppe
de son amour et c'est presque une mère... jusqu'au
jour où, devenu soudain terrible et implacable, le jon-
gleur retourne en France avec son fils adoptif et se venge
enfin du traître Gui qui avoue son crime et dont le
corps est honteusement traîné, à la queue d'un cheval,
dans toutes les rues de Poitiers. L'innocence triom-
phe, mais elle ne triomphe que grâce à un jongleur ^ .
Certes le poème que nous venons de résumer peut
à bon droit passer pour un recueil de lieux communs,
et il est aisé de constater ici, une nouvelle fois,
qu'il a été composé, à la façon d'une marqueterie ou
d'une mosaïque, avec des pièces empruntées assez ser-
vilement à Bueves crHanstone, à Jourdain de Blawïes,
à dix autres chansons. Mais, malgré tout, il a son
originalité qui est précisément la glorification des
jongleurs. Avec quelle joie ils le devaient chanter !
Les jongleurs s'élevèrent rarement, pour tout dire,
jusqu'à l'héroïsme de Daurel ; mais c'est sans doute
parce qu'ils n'en eurent pas l'occasion. Il en est qui
eurent vraiment d'aimables vertus, et tout d'abord le
bon caractère et la belle humeur : « C'est chez eux
une bonne coutume de chanter aussi bien quand on
leur donne seulement de quoi manger que si on leur
fait présent de quarante marcs ^ » Avec cela, de
1. Daurel et Béton, éd. P. Meyer, pour la Société des anciens textes.
Cf. le résumé très exact donné par l'éditeur au commencement de son
Introduction (pp. cxi-xix.) — 2. « Bone costume ont certes li jugler : —
Ausi bien chante quant il n'a que digner — Com s'il eùst .lx. mars
trovez.» {Moniage Guillaume^Bihl. nat. fr.774, fo 191.) Texte déjà cité.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 215
l'esprit, et du meilleur, comme dans ce fableau un peu
irrévérencieux, mais charmant, de saint Pierre et du
jongleur « où Ton voit un pauvre jongleur gagner au
jeu les âmes des damnés et dépeupler Fenfer ». La
conclusion de ce petit conte était encore à Fhon-
neur de la corporation, et l'auteur déclarait, d'un air
convaincu, que le Diable avait trop peur des jongleurs
pour en laisser un seul pénétrer dans l'enfer K
N'être pas reçu en enfer, c'était fort bien; mais les
jongleurs ne recevaient pas toujours un bon accueil
sur terre, et ne s'en vengeaient d'ordinaire que par
d'innocentes plaisanteries. Elle est bien jolie, l'histoire
de ce ménestrel qui demande un jour l'hospitalité chez
des moines trop riches et trop épris des biens de ce
monde. L'abbé, qui était fort avare, avait pris soin de
choisir un frère hôtelier qui était aussi avare que lui :
c'est assez dire comment les hôtes étaient traités, et
notre jongleur en fît l'épreuve ce jour-là, en l'absence
de l'Abbé. De mauvais visages, du pain noir, des légu-
mes à l'eau, un lit sale et dur : c'est tout ce qu'il
obtint. Le lendemain, il s'enfuit au plus vite de ce
mauvais gîte et, rencontrant dans la campagne l'Abbé
qui s'en revenait à son couvent, il lui dit d'une voix
câline : « Que de compliments, j'ai à vous faire de
votre bon frère hôtelier. Il m'a servi un repas splen-
dide, d'excellent poisson avec du vin fm, et tant de
plats, tant de plats qu'en vérité je n'en sais plus le
nombre. Ajoutez à cela qu'il n'a pas voulu me laisser
partir sans me donner cette paire de souliers, cette
courroie, ce couteau. On n'est pas plus généreux. »
1. Le Grand d'Aussy^ Fabliaux et contes des xii« et xiiF siècles. Paris,
1779-1781, t. II, p. 36; Barbazan, Fabliaux et contes^ éd. Méon. Paris,
1808, III, p. 282. Cf. un excellent résumé dans VHistoire littéraire,
XXIII, p. 110 et ss.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
216 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
L'Abbé pâlit et, indigné contre ces prodigalités de son
hôtelier, le destitua sur l'heure. Et le jongleur de
rire * .
Les jongleurs ne faisaient pas montre tous les jours
d'un esprit aussi délicat et, parmi leurs plaisanteries,
il en est plus d'une qui paraîtra simplement grossière.
Telle est l'histoire de cet écuyer forain (on lui donne
le titre de jongleur) qui avait habitué certain cheval
à se jeter à terre dès qu'il lui disait : Flectamus genua
et à se relever dès qu'il lui criait : Levate, Notre
homme voyait-il un laïque ou un clerc se présenter
chez lui pour acheter un cheval, il lui offrait aimable-
ment celui-ci, et priait le moine ou le bourgeois de le
monter sur l'heure, afin d'en faire l'essai loyal. Puis,
il lançait la bête et le cavalier dans une véritable
plaine de boue et, quand il les voyait bien au milieu :
Flectamus genua, criait-il. Sur ce l'homme et le che-
val roulaient dans la boue noire, et le jongleur était
ravi -. Il va sans dire que ces amuseurs « faisaient des
mots », et l'on peut dire que c'était un de leurs
métiers. «Pourquoi avalez-vous tant de salaisons, »
demandait-on à un jongleur qui était sur mer et dont
le vaisseau était rudement secoué par la tempête.
Il répondit tranquillement : « J'aurai tant à boire
tout à l'heure que j'en profite maintenant pour dé-
vorer ce que je trouve de plus salé ^ » J'aime moins
cette réponse frivole d'un jongleur qui cherche un
gîte, et frappe un jour à la porte d'un château :
« Avec quel seigneur êtes-vous, lui demande le por-
1. Exempla de Jacques de Vitry, Bibl. nat. 17509, f» 59 v». Récem-
ment publié dans The Exempla or illustrative stories from the Ser-
monesvulgares of Jacques de Vitry; edited with Introduction, analy-
ses and notes by Thomas Frederik Crâne. London, Nutt. (Publication
de la Folk-lore Society.) — 2. Ibid., fo 43 v«. —3. Ibid., p. 129 : « Mul-
tum habeo bodie hibere : ideo carnes salsas oportet me comedere. »
LES PROPAGATEURS DES CHAxNSONS DE GESTE. 217
tier. — Avec le bon Dieu. — On n'entre pas. — Eh ipart. uvr. h.
A GHAP. XXI,
bien donc, repartit le jongleur, avec le Diable. —
Donnez-vous la peine d'entrer ^ »
L'esprit, quoiqu'on en ai dit, ne fait pas toujours
tort à la vertu, et nos jongleurs étaient parfois de bra-
ves gens. Il y en avait qui abandonnaient le métier, en
se mariant ^, et n'avaient pas tort ; il y en avait d'autres
qui cheminaient correctement avec leurs femmes. Un
plus petit nombre étaient de ces vrais chrétiens, qui
auraient pu prendre pour devise les deux beaux vers de
Gautier de Coincy : « Faisons le bien ; il n'i a tel, — Et
puis après si l'enseignons ^ » Mais enfin la grande mi-
séricorde de Dieu était là, qui avait pitié de ces pauvres
bohèmes, de ces errants, de ces traînards, et qui leur
ménageait tendrement une conversion sincère avant la
fin de leur vie. Ils n'étaient pas méchants, après tout,
et ils étaient si malheureux ! Ils étaient nés parfois
sur une grand'route et avaient été élevés dans une voi-
ture de saltimbanques. Dieu avait pitié, et les jetait
doucement sur le chemin du ciel. Dans le midi, ces
conversions ont une physionomie plus vivante et plus
brusque, et c'est presque à toutes les pages de l'his-
toire des troubadours et des joglars que l'on trouve
ces mots, par où se termine leur biographie : <( Un tel
(Guillaume ou Hugues), se rendit à tel couvent
e lai definet ^. » Il y a de ces conversions qui sont
1. Thomas Wright, Latin stories of thirteenth and fourteenth cen-
turies, p. 126. — 2. Ainsi fit Hugues de Saint-Cyr, qui était non seu-
lement troubadour, mais jongleur : « Tolc moiller e fez enfans... Pois
qu'el ac moillier, non fetz cansos. » (Raynouard, 1. c, t. III, p. 223.) —
3. Éd. Poquet, col. 321. — 4. « N'Elias de Barjols fetz se joglars... e...
s'enamoret de la comtessa ma dompna Carsenda, moiller de V comte
[Anfos de Proensa].... Et el s'en anet rendre à Thospital de Saint-
Beneïc d'Avignon, e lai definet. » (Raynouard, 1. c, III, 140). « Guil-
lems Magret tôt quant gazaingnava, jogava e despendia malamen
en taverna... Pois se rendet en un hospital en Espagna. » {Id., ibid.,
p. 201.) « Guillem Azemar... fes se joglars... et, quant ac lonc temps
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXI.
218 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
véritablement dramatiques. Telle est celle de Gaiibert
^ de Pueycibot qui a la joie d'épouser la femme qu'il
aime et part un jour en Espagne, la laissant à la mai-
son. A son retour, plusieurs années après, une entre-
metteuse lui signale un jour, dans une ville qu'il tra-
verse, une belle fille qui est à tous. Il l'aperçoit :
c'est sa femme. Le malheureux la conduit sur le
champ dans un monastère et dit adieu pour toujours
à r trobar e à V cantar ^ Il y aurait là matière à un
beau drame, mais terriblement réaliste.
Ce n'était pas seulement pour les convertir que Dieu
intervenait ainsi dans la vie des jongleurs ; mais c'était
parfois, s'il faut les en croire, d'une façon plus glorieuse
encore et pour leur rendre un témoignage public de
la satisfaction céleste. Les jongleurs, disions-nous
tout à l'heure, possédaient une Chanson de geste, une à
tout le moins, qui était bien à eux et pour eux : ils
ont possédé aussi toute une « légende dorée », oui,
tout un recueil de miracles où ils jouent, après le
ciel, les premiers rôles. On en ferait un volume.
Nous connaissons déjà le miracle de Notre-Dame de
Chartres, ce récit naïf et charmant où l'on voit la
vescut, el se rendet à Torde de Granmont, e lai mori. » [Jd., ibid.,
p. 178.) « Hugues Brunecs entendet en una borzeza d'Orlhac que
avia nom ma dona Galiana; mas ela non lo vole amar ne retener, ni
far degun plazer en dreg d'amor, e tan qu'ela avia fag son drut de V
comte de Rodes, e donet cumjat à 'n Uc Brunec. Et adonc 'n Uc, per
la dolor que el n'ac, mes se en Torde de Cartosa, et aqui el mori. »
(Id., ibid., p. 218). Cf. (Raynouard, 1. c, p. 21), le récit fort dramatique
de la mort de Guillaume de la Tour. Ce jongleur perd sa femme, et ne
peut se consoler: « Don el la laiset dez dias e dez nueigs sobre T moni-
men. E, chacun ser, el lavava lo monimen, e trasia la fora, et gardava
per lo vis baisan et abrasan, et pregan qu'ella li parles. » On Téloi-
gne de cette tombe, et un mauvais plaisant lui fait croire que sa
femme ressuscitera, s'il dit le Psautier tous les jours avec cent cin-
quante Pater, et s'il fait Taumône à sept mendiants avant ses repas. Le
pauvre veuf fait très strictement, durant un an, tout ce qu'on lui de-
mande ; puis, voyant que sa femme ne revient pas à la vie, el se de-
sesperet et lais s et se mori.
1. Raynouard, 1. c, 51, 52.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 219
Mère de Dieu guérir un pauvre muet plein de foi et
punir, du même coup, un jongleur ivrogne et scepti-
que ^ ; mais il est à croire que les jongleurs ne se
vantaient pas à l'excès d'un prodige qui tournait si
peu à leur gloire. Nous avons vu aussi sainte Wil-
geforde, la sainte barbue ^ faire largesse d'une de
ses pantoufles d'or à un jongleur qui était venu fort
candidement à Prague jouer une sérénade devant
son image ^ Il faudrait se rappeler aussi ce chan-
teur qui, durant la veillée funèbre consacrée à saint
Remacle, se met soudain à improviser, plus ou
moins miraculeusement, tout un poème à l'hon-
neur du Saint ^. Mais, dans la France proprement
dite, ces miracles n'étaient pas vraiment populaires
et n'avaient pas cours dans le peuple. Tout autres
étaient les deux prodiges d'Arras et de Rocamadour.
On sait comment la mère de Dieu fit un jour présent à
deux jongleurs d'Arras de cette fameuse chandelle qui
devait guérir le mal, le terrible mal des ardents .^ A
1. Pages 159, 160. — 2. « Elle était fille d'un roi païen de Lusitanie
qui, ayant eu ses états envahis par un roi de Sicile, lui promit Wil-
geforde pour épouse afin d'avoir la paix... La princesse, ne sachant
comment se soustraire à ce mariage, aurait prié Dieu de lui venir en
aide, et une longue barbe garnit subitement son menton. Furieux
de cette ressource inattendue qu'avait trouvée la Sainte, le père
la fit crucifier. » (P. Cahier, Caractéristiques des saints, p. 121.) —
3. « On dit qu'un pauvre ménétrier, étant venu jouer un air devant
la statue de la Sainte, en fut récompensé par une de ses riches
pantoufles. » {Ihid., pp. 121, 122 et surtout Acta SS. Julii, p. 63.) Cette
scène se serait en effet passée à Prague et, depuis ce jour, l'image mi-
raculeuse n'a plus qu'un soulier d'or. La légende — qui est plus
qu'étrange — a d'ailleurs subi de nombreuses variantes. D'après une
image populaire reproduite par le P. Cahier {Caractéristiques des
Saints, p. 569), ce jongleur aurait été un condamné à mort, que la
Sainte aurait ainsi sauvé du dernier supplice : « Simulachrum ipsius
« cytharedi cujusdam (ad mortem damnati atque ad patrocinium ejus
« confugientis) innocentiam, unius ocrese argentese excussione, decla-
« ravit. » Un prodige semblable a été également attribué à la Vierge
Marie, en un de ses pèlerinages. — 4. « Miracula S. Remacli, auctore
Godefredo, Stabulensi monacho, lib. II, cap. xxx. » (Patrologie de
Migne, t. CXLIX, col. 324.) — 5. Voy., plus haut, pp. 170 et ss.
l PART. LIVH. II.
CHAP. XXI.
I PART. LIVR. H.
GHAP. XXI.
220 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Rocamadoiir, autre cierge miraculeux : a Mère du Roi
« qui tout créa et Dame de toute courtoisie, » dit un jour
à la Vierge le jongleur Pierre de Sygelar après avoir
chanté ses plus beaux airs devant la statue miracu-
leuse, « je vais aujourd'hui te demander grande fa-
ce veur. Si mon chant a pu te plaire, donne-moi un
(( des cierges qui brûlent là-haut devant ton image. »
Tout aussitôt, ô prodige ! un cierge descend lentement
et reste suspendu au-dessus de la vielle du chanteur.
C'est en vain que le gardien du moutier, une sorte de
pharisien, remet le cierge en place et crie au ma-
gicien et au voleur : le cierge revient de lui-même,
à deux reprises, se poser sur la vielle. 11 faut bien
cette fois croire au miracle, et le pauvre jongleur,
éperdu de joie, offre à Notre Dame la précieuse
chandelle qui fut bientôt célèbre dans tout le midi
de la France et au delà. Pierre de Sygelar ne fut
pas, comme tant d'autres, oublieux de la miséricorde
céleste et revint tous les ans, à Rocamadour, rendre
ses actions de grâce à la douce mère de Dieu, jus-
qu'au jour où il alla jouir au ciel d'une lumière
plus éclatante que celle de tous les cierges de la
terre \
On aura sans doute observé que ces deux derniers
miracles sont à la gloire, l'un des jongleurs du nord,
et l'autre de ceux du midi. La Vierge, dans le prodige
d'Arras, donne à tous les chanteurs populaires une
leçon de concorde et de paix (dont ils avaient souvent
besoin), puisque c'est en partie pour réconcilier deux
d'entre eux que le cierge miraculeux descend du ciel
en terre. Dans le miracle de Rocamadour, Notre Dame
récompense la foi et la piété d'un juglar^ et encou-
1. » Du cierge qui descendi au jongleur ». (Histoire littéraire, XXIII,
p. 108.)
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 221
rage par là tous les autres à faire preuve de la même
confiance et de la même simplicité de cœur. Une der-
nière leçon restait à donner, non pas aux jongleurs,
mais à tous ceux qui les méprisaient d'une façon pha-
risaïque et disaient orgueilleusement à Dieu : «- Je
vous remercie, Seigneur, de n'être pas semblable à
ces misérables histrions. »
Dès les premiers siècles de l'Église, un des pères
du désert, saint Paphnuce, avait reçu à ce sujet un
salutaire avertissement. Le saint ermite avait un jour
demandé au ciel (ce qui n'était peut-être pas suffisam-
ment modeste) quelle pouvait bienêtre, devant Dieu, la
valeur morale du solitaire Paphnuce. Il lui fut répondu
que c'était celle d'un pauvre musicien des rues, qu'on
lui nomma. Le saint « médiocrement glorieux de cette
comparaison » alla trouver le bonhomme avec lequel
il était peut-être surpris de se voir ainsi comparé, et
l'interrogea longuement sur toute sa vie. Il apprit
alors que ce chanteur ambulant, — un vrai jongleur,
— avait jadis été voleur; mais que, depuis longtemps,
« il pratiquait de beaux actes de charité envers le pro-
chain, comme d'arracher des femmes aux insultes des
libertins, de répondre pour des débiteurs insolvables
et de ne jamais refuser l'aumône à un seul pauvre.
Paphnuce édifié de cette droiture et de cette charité
chez un homme qui ne jouissait d'aucune consi-
dération, lui fît connaître ce qu'il avait appris de Dieu
à son sujet, et le pauvre musicien, touché de cette révé-
lation, servit désormais le Saint dans son monastère.
Il y mourut saintement, et Paphnuce vit son âme
portée au ciel par les Anges ^ » Il semble, en vérité,
que toute la beauté de la morale chrétienne soit con-
1. p. Cahier, Caractéristiques des saints, p. 38.
l PART. LÎVR. II.
CHAP. XXI.
222 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
' 'X ™ "* densée en cette exquise légende : l'amour des petits
et des humbles, des méconnus et des méprisés; la
puissance du repentir; Timportance et le prix de
rhumilité, et enfin cette haine du pharisaïsme qui
est, pour ainsi parler, la marque principale de toute
la loi évangélique.
Eh bien! si belle que soit la légende de Paphnuce,
il en est une autre, qui est encore plus profonde et
plus touchante. Elle est l'œuvre d'un contemporain
de Gautier de Coincy, d'un poète qui vivait dans l'Ile
de France à la fin du xif siècle et qui ne nous a même
pas laissé son nom.
C'est la légende, c'est le fableau du Tumbeor Nos-
tre Dame * .
<( Donc, il y avait, de par le monde, un pauvre mé-
nestrel qui avait longtemps battu tous les chemins et
qui, lassé de tant de voyages, estima certain jour qu'un
monastère serait pour lui le meilleur lieu de repos.
Il ne restait plus qu'à choisir le moutier où il irait
abriter ses vieux jours. Il choisit Clairvaux, et ne pou-
vait mieux faire.
« Or, ce ménestrel n'appartenait pas précisément à la
classe la plus élevée de la vaste corporation des jon-
gleurs. Ce n'était ni un musicien, ni un chanteur,
mais tout simplement un tombeor, c'est-à-dire un fai-
seur de culbutes, un saltimbanque, un acrobate de
1. Le V tumbeor Nostre Dame, publié par Fœrster. Romania, 1874,
pp. 315-325. L'œuvre est de la fin du xii^ siècle. « Si le sujet fait sou-
rire en lui-même (dit M. Fœrster), l'innocence enfantine, la foi ardente,
le renoncement absolu à Ta vie mondaine... surpassent tout ce que
peut imaginer Tàme la plus pieuse et prend la forme de la plus char-
mante poésie. Si c'est un témoignage éclatant de foi, 'c'est plus
encore un vrai joyau poétique. » (Romania, 1. c, p. 316.) Cf. G. Paris,
La Littérature française du moyen âge p. 208. Cette toute charmante
légende a, deux fois au moins, inspiré nos poè ,es contemporains, et
c'est avec une imitation de notre vieux fableau que le vicomte de
Borrelli a obtenu, en 1891, le prix de poésie à l'Académie française;
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 223
dernier ordre. Il était, à coup sûr, le plus ignorant de
tous les hommes, et ne savait ni le Pater, ni le Credo,
ni même le Je vous salue Marie. Rien.
(( Le Yoilà cependant installé à Clairvaux où il prend
le très sage parti, ne sachant rien, de ne rien dire. Mais
enfin le silence n'est pas une occupation suffisante, et
notre homme, non sans angoisse, se demande un jour
ce qu'il pourrait bien faire pour se rendre utile aux
Frères, pour gagner le pain qu'il mange. Il regarde
autour de lui, il observe, et voit tout le monde fort
occupé, les prêtres aux autels, les diacres aux évan-
giles, les petits clercs au chant des psaumes : « Moi
(( seul,s'écrie-t-il,je ne suis bon à rien, » et le pauvre
hère se désole à la pensée que demain peut-être, oui,
demain, on le pourra jeter dehors.
« C'est alors qu'il lui vient une idée toute naturelle
et lumineuse : « Puisque je ne sais faire que des
culbutes, se dit-il, je vais offrir mes culbutes à la sainte
Vierge. » Aussitôt dit, aussitôt fait : il ôte sa cape, il se
dépouille, et là, dans une crypte, loin de tout regard,
devant la statue de la douce mère de Dieu, il se met
candidement à exécuter tous les tours de son réper-
toire, la culbute à la française, à la champenoise, à l'es-
pagnole, et toutes les culbutes alors connues. Et, de
temps en temps, essoufflé mais heureux, épuisé mais
ravi, il jette un tendre et long regard sur la Vierge
aimée, à laquelle il offre l'hommage naïf de ses pieds et
de ses mains, de son corps et de son cœur. Et plore
moût très tenrement — Qui ne sait orer autrement.
« Puis, il reprend ses vêtements et, saluant l'image,
lui dit : (( Je reviendrai. » Tous les jours, en effet,
il revient et, tous les jours, refait très consciencieuse-
ment ses cabrioles, en se disant à part soi avec une
simplicité d'enfant : Dex ne demande or ne argent —
l PART. LIVR. II.
CHAP. XXt.
I PART. LIVR. II.
GHÂP. XXI.
224 LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE.
Fors vrcde amor en mer de gent. Oh! les beaux vers,
et comme ils sont vrais!
(( Tout a une fin, hélas! et le mystère de la crypte,
le secret du pauvre tombeor ne devaient pas toujours
demeurer un mystère et un secret. Il arriva que, cer-
tain jour, un moine surprit notre pauvre saltim-
banque demi-nu, au moment où il achevait devant
la Vierge le saut à la française et la cabriole de Metz.
Effaré, scandalisé, stupéfié, le moine courut d'un
trait vers FAbbé et lui dit, hors d'haleine : « Il y a
a là-bas un frère, qui fait des culbutes, tout seul, dans
« la crypte. »
« L'Abbé, prudent et lent comme il sied à un abbé,
imposa silence à ce zèle indigné et dit placidement au
moine : « J'irai à cette crypte. » Il y alla, et vit en
effet tout ce qu'il voulait voir : toutes les variétés de
culbutes, toutes les danses sur la tête, tous les sauts
périlleux, et le pauvre acrobate couvert de sueur, ha-
letant, pantelant, demi-mort.
(( Mais, — comme l'abbé lui-même était sur le point
de se scandaliser, — la cryptesombres'illuminasoudain
d'une clarté qui n'avait rien de terrestre, d'une lueur
éblouissante et divine. Et, parmi des milliers d'anges
et d'archanges, la Mère de Dieu apparut radieuse, et
vint très doucement éventer, avec une touaille blan-
che, le front en sueur du pauvre saltimbanque, du
tombeor de Notre-Dame, du ménestrel de la Vierge. . . »
N'est-ce pas, lecteur, n'est-ce pas qu'il vaut mieux
en rester là, et ne pas même ajouter un mot de
plus à cette trop longue monographie des jongleurs,
si ce n'est toutefois pour souhaiter que tous les tra-
vailleurs de ce monde reçoivent un jour la même
LES PROPAGATEURS DES CHANSOiNS DE GESTE. 225
assistance d'en haut que cet humble acrobate de ' p^^^- ^'^^- "•
J- CHAP. XXI.
Clairvaux, admirable modèle de tous les jongleurs du
moyen âge, qui tremblait devant Dieu et lui disait
avec la foi d'un tout petit enfant : « A mon aide,
Seigneur, à mon aide ; mais surtout n'oubliez pas
d'emmener votre mère avec vous. Très dous DeXy car
me secorés — Et s' amenés vo mère avoec; — Por Dieu,
ne venés pas senoec. . .
En commençant cette étude sur les jongleurs, nous
disions « qu'ils existaient encore » : rien n'est plus
vrai. Et croyez bien que, dans ces baraques ignobles
de nos fêtes foraines, sous ces oripeaux et ces pail-
lettes, derrière les violentes peintures de ces tré-
teaux en plein vent, croyez qu'il y a encore plus d'un
Hercule de foire ou d'un dompteur, plus d'une
écuyère ou d'une danseuse sur la corde raide, plus
d'un jocrisse ou d'un chanteur des rues qui espère en
Dieu, qui aime la Vierge, et qui ressemble enfin au
tumbeor de notre vieux fableau.
CHAPITRE XXII
DE l'exécution des CHANSONS DE GESTE.
UNE SÉANCE ÉPIQUE DANS UN CHATEAU.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
Nous sommes, si vous le voulez bien, sous le règne
de Philippe-Auguste, à la porte d'un château qui vient
sommâre'^du d'être achevé jet qui est encore dans sa première
et de'^ïa^^Taiie » nouvcauté et fraîcheur. La pierre (nous sommes en
la "S^nL'^Tp'ique. Anjou ct c'cst du tuffcau) fait éclater aux yeux
sa blancheur native, qu'elle gardera d'ailleurs très
longtemps. D'une colline voisine, on saisit aisément
tout l'ensemble de cette belle construction militaire.
Ce qui frappe d'abord les yeux, c'est cette admi-
rable précinction de courtines et de tours qui enve-
loppe le château tout entier, sauf du côté où il
s'appuie sur le rocher; ce sont ces murs crénelés et
ces douze tourelles qui sont plates en dedans, rondes
au dehors; mais c'est surtout cet immense donjon
carré qui domine superbement toute cette savante et
admirable fortification. L'œil, cependant, distingue
sans effort les deux cours, les deux bailles qui com-
posent le château, la « haute cour » où est planté
le donjon énorme, et cette autre cour qui ressemble
à un village et où l'on voit une église. Devant les
murs, règne un beau chemin de ronde qu'on nomme
les lices et, devant les lices, une seconde et dernière
DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 227
fortification, en bois celle-là, et qui s'appelle les har- ' ^^^-^^ ^^^^^ "•
' ^ 7-1 ri GHAP. XXII.
res. Après avoir contemplé ce magnifique ensemble,
il nous faut, bon gré mal gré, revenir devant la
porte, et c'est là, c'est devant ces deux tourelles que
nous faisons la rencontre d'un jongleur, lequel est
rasé de frais et porte sur son dos sa vielle, sa pré-
cieuse vielle, enfermée dans un étui. Pas n'est
besoin de dire ce qu'il vient faire en ce donjon, et
nous l'entendons qui fredonne : « Plore Guillaume,
« Guiborc le conforta. » C'est la dernière laisse à^Alïs-
cans. Quelle joie s'il allait nous chanter les autres!
C'est surtout dans les châteaux et dans les palais
que les jongleurs aimaient à se faire entendre \ et
c'est là que leur métier, en somme, leur était le plus
avantageux et lucratif. Disons tout : on s'ennuyait
un peu, on baillait plus d'une fois en ces gros donjons
des xif et xiif siècles. L'annonce d'un jongleur était
une aubaine. Salut au chanteur !
Notre ménestrel, au reste, a su choisir son jour.
A vrai dire, il était assez bien informé, avait des
intelligences dans la place et n'ignorait pas qu'il
y avait aujourd'hui fête au château. Le châtelain
avait, en effet, de nombreux hôtes à sa table et ne
savait trop comment les divertir. Il y avait vraiment
là un prétexte, que dis-je?une excellente occasion
pour organiser une séance de chant. Le jongleur s'of-
frit : on l'accepta ^
1. « Bertolais dist que chançon en fera... — Chançon en fist^
h'oreis milor jamais. — Puis a esté oïe en maint palais. » (Raoul de
Cambrai, éd. Le Glay, p. 87.) — 2. « Aussi longtemps qu'il y eut dans
les châteaux le Hall ancien, la grande salle où se prenaient en com-
mun tous les repas, les ménestrels y furent admis. En construisant
ces salles, l'architecte tenait compte de la nécessité de leur pré-
sence, et il ménageait au-dessus de la porte dVntrée, en face du dais
(c'est-à-dire de l'endroit où était placée la table des maîtres) une
galerie dans laquelle les musiciens s'établissaient pour jouer de leurs
instruments. » (Jusserand, La Vie nomade en Angleterre, p. 126. Textes
CHAP. xxn.
228 tiE lïEXÉCUTTON DES CHANSONS DE GESTE.
î. PART. LivR. II. c'egt \q moment de décrire par le menu la salle où
il va chanter, et cette question du milieu est réelle-
ment d'une véritable importance. C'est une chambre
carrée, comme le donjon qui l'enserre. Elle n'est pas
voûtée; mais, comme certaines basiliques de l'ancien
temps, plafonnée en poutres visibles et peintes. On a
pris la peine d'orner la nudité des murs, et tout le
moyen âge, en effet, s'est plu à laisser partout l'em-
preinte de son goût délicat et gracieux. Dans la plu-
part des donjons, on s'est résigné, par économie, à
indiquer seulement, en brun rouge, les appareils et les
jointures des pierres; mais, dès qu'on avait un peu
d'argent, on faisait mieux. Avec de l'ocre jaune et de
l'ocre rouge, rehaussées d'un peu de bleu foncé et de
noir, on figurait déjà certaines scènes de la vie reli-
gieuse, civile ou militaire. On ne se contentait plus
de la chambre « peinte à flors », de la peinture
d'ornement, des feuillages et des enroulements plus ou
moins imités de l'antique : non, on voulait quelque
chose de plus vivant, et le baron, chez lequel nous
venons de suivre notre jongleur, a eu la hardiesse de
faire peindre un tournoi sur les murs de sa chambre.
Un tournoi, ou, pour mieux dire, une joute, et voici
Jean de Dammartin (je le reconnais) qui fait entrer
sa lance dans la poitrine ouverte d'Etienne de Monti-
gny. C'est à peine si, après ce spectacle émouvant, on
peut accorder quelque regard à la belle cheminée en
forme de hotte, sur laquelle on a peint le tableau
du loup et de l'agneau ; à la sainte image du patron
qui pend à un bras de fer et devant laquelle on brûle
sans cesse une chandelle de cire; à ce joli carrelage
cité plus loin, p. 229.) Cf. un dessin de cette galerie dans une minia-
ture reproduite par Eccleston. {Introduction to English antiquities,
London, 1847, p. 221.)
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 2^9
émaillé avec ses fleurons blancs sur fond brun. Mais
Yoici peut être une nouveauté, et que Ton est bien loin
de rencontrer dans toutes les salles des palais ou des
châteaux. « En construisant notre salle, l'architecte a
tenu compte de la présence des jongleurs, et il a
ménagé, au-dessus de la porte d'entrée, une galerie
dans laquelle les musiciens peuvent s'établir pour
jouer de leurs instruments. » Cet usage vient-il d'An-
gleterre? On le croit; mais d'ailleurs, notre jongleur
se montre assez indifférent à cette innovation des
architectes. Il n'est pas musicien, lui : il est chan-
teur, et peut se passer de toutes les galeries du monde.
Quelques pieds carrés lui suffisent et son talent.
Quand le jongleur est arrivé, le long repas de midi
n'était pas encore terminé, et il a pu en prendre lar-
gement sa part; mais voici qu'au milieu des rires et
des cris, après un bon nombre de henepées de piment
et de claré, le lourd repas s'est enfin achevé. Les con-
vives se sont, par groupes, éparpillés dans la cour ;
d'aucuns parlent d'aller jusqu'au verger. Sur l'ordre
du seigneur, vite, on enlève les nappes et, après les
nappes, les tables elles-mêmes. La besogne, d'ailleurs
n'est pas aussi compliquée ni aussi longue qu'on pour-
rait le croire. Les nappes, qui retombaient en si beaux
plis, disparaissent prestement sous la main des échan-
sons et des sergents \ et l'on aperçoit la charpente des
1. « Li serjant vont por les napes oster. » {Auberi, éd. Tobler, p. 68,
V. 9.) « Les napes ont ostées boteillier et serjent. » (Chetifs, éd. Hip-
peau, p. 203.) « Cil eschançon vont les napes tolir. » (Prise d'Orange,
éd. Jonckbloet, v. 557.) « Li escuier vont les napes tolir. » {Charroi
de Nimes, ihid., v. 816.) « Les napes ont ostées serjant et bacheler. »
[Parise la duchesse, éd. F. Guessard et L. Larchey, v. 976.) « Quant
mang-ié ont, si font oster les napes. » (Ogier, éd. Barrois, v. 3506.)
(( Lorsqu'ils eurent mangé, le soleil était bas sur Thorizon. Ils firent
enlever les nappes et se levèrent de table. » {Girart de Roussillon,
trad. Paul Meyer, p. 61, § 116.) etc., etc. = Quand les nappes étaient
ôtées, on n'enlevait pas toujours les tables; mais on les laissait dres-
sées pour jouer aux échecs. {Prise d'Orange, ihid., v. 558.)
I PART. LIVR. U.
CHAP. xxn.
CHAP. XXII.
230 DE L^EXÉCUTTON DES CHANSONS DE GESTE.
i PART. LivR. II. tables qui consiste uniquement en tréteaux mobiles
recouverts de planches ^ Planches et tréteaux dispa-
raissent à leur tour ^ et la belle salle reste, telle sans
doute que Fa rêvée l'architecte, dans sa sévère nudité,
avec ses peintures rougeâtres, son carrelage qui miroite
et ses fenêtres à plein cintre qui y laissent un peu trop
avarement pénétrer les soleillées de juin. Les convives
peuvent revenir maintenant : la chambre est prête et
le jongleur aussi. Il a retiré sa vielle de Y étui por faire
son mestier ^ ; il a couché l'instrument sur sa poitrine ;
il essaie son archet et fait un premier appel à l'atten-
tion d'un auditoire qui menace de devenir bruyant.
Tandis que les barons répondent plus ou moins
rapidement à ces appels réitérés d'un chanteur qui
ne veut pas perdre son temps et qui déjà a commencé
son Or faites pais; tandis que chacun prend sa place
autour de lui, nous aurons le loisir d'étudier quelques
questions qui se rapportent précisément à cette Séance
épique dont il vient de donner le signal.
A quelle heure A quelle hcurc les jongleurs chantaient-ils? Et n'y
la séance épique «x m l. a « ax J'a* > i
a-t-eiie lieu, avait-il, aux chatcaux, que cette audition après le
et de la durée . , , i i • r c\
de cette séance, priucipal rcpas dc la lournee !
Y a-t-il eu ^ ^ ^ J
des chansons Saus aucuu doutc, ccttc heure était la plus habituelle,
«deux journées»? q^ c'était ccllc aussi qui plaisait le mieux aux barons.
Lorsque le jongleur, qui chante Huon de Bordeaux,
1. C'est dans un texte de Perceval que nous trouvons peut-être
la plus claire description de ces tables mobiles : « Doi valet vinrent
— Qui aporterent deus estaches... — Sor ces estaches fu asise — La
taMe, et la nape sus mise » (v. 4444, 4445 ; 4453, 4454). — 2. « Les tables
ostent serjantet bacheler. » {Amis et Amiles, v. 3318.) « Quant il orent
lavé, varlet de sale osterent — Les tables vistement et à terre versè-
rent. » {Brun de la Montaigne, v. 1826, 1827.) Etc., etc. — 3. « Quant
on ot fait la table et lever et sacier, — Ai je pris ma viele por faire
mon mestier. » {Brun de la Montaigne, v. 1826, 1827). Etc., etc.
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 231
donne àsesauditeurs un rendez-vouspoiirlelendemain,
il ne manque pas de leur dire en termes très exprès :
a Si revenés demain après disner K » Tel est, en effet,
le commencement ordinaire de ces séances; mais leur
fin n'est pas si nettement précisée : « Notre chanson
« sera finie avant Vamiitier ^, avant que le soleil se
prenge à abaissier^ avant Fheure de compile ^. » Le
chanteur ajoute en certains cas : « Ne cuit qu'elle
vous faille desi à la vesprée ^, » En réalité, la séance
ne se prolongeait pas toujours jusqu'à la nuit tombée,
et le jongleur parfois demandait grâce : « Près est de
VESPRE, et je sui moult lassé ^. » Puis, il y avait le
souper, qu'on n'oubliait pas volontiers et qui pouvait,
lui aussi, mettre un terme à ces trop longues après-
midi ^.
Pour être la plus importante et la plus usuelle, cette
séance du soir n'était pas la seule. Il est certain qu'il
y avait aussi, dans les donjons et dans les cloîtres,
une séance du matin et qui se terminait à l'heure du
dîner. «Hier matin, atierge, nous avions un jongleur,
et voici qu'aujourd'hui nous avons deuil et tristesse ^: »
1. Huon de Bordeaux, éd. F. Guessard et C. Grandmaison, p. 148, vers
4951 et 4957. — 2. Anse:is fils de Cfirbert, fr. 4988, f» 284. — 3. Bueves
d'Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, fo 79 v«. — 4. Siège de Barhastre,
Bibl. nat. fr. 1488, fo 110. Cf. encore les textes suivants : « Gom vos
orreiz ainz le soleil cochié. » (Coronement Looys, éd. Jonckbloet, v.
1367.) « Gom vos orroiz ainz qu'il soit avesprez. » {Ibid., v. 1373. Il ne
reste plus ici à chanter que 1306 vers.) « Gom vous orés ains que jours
soit finis. .) {Anseïs fils de Girbert, Bibl. nat. fr. 4988, f» 264,) etc., etc.
— 5. Huon de Bordeaux, 1. c, p. 148, vers 4948. — 6. « Peracto autem
PRANDio, ascendebat dominus rex in cameram suam cum pr?elatis,
mag-natibus et proceribus prsedictis, et deinceps magnâtes, milites et
domini aliique generosi diem illum, usque ad tempus cœn^e, in tripu-
diis, coreis et solempnibus menestralciis prse gaudio solempnitatis
illius continuarunt. » (Charte de 1377, dans Rymer, t. VII, p. 160.) C'est
par exception, je pense, que les jongleurs faisaient leur office après
souper. {Hcrvis de Metz, Bibl. nat. fr. 19160, f^ 21 v^.) — 7. Jourdams
deBlaivies, éd. Conrad Hoffmann, vers 140, 141. La fin (ï Anseïs de Car-
thage est encore plus décisive : « Mais alons boire, qu'il est bien mie
DIS. »
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXIE.
1 f»AKT. LIVR. II.
CHAP. XXIU
232 DE L^EXÉCUTIOiN DES CHANSONS DE GESTE.
ainsi parle un personnage d'une de nos vieilles chan-
sons. Tierce, c'était neuf heures, ou environ. Dans
certaines églises on était encore plus matinal et Ton
faisait « chanter de geste » depuis la fin de prime
jusqu'au commencement de la grand'messe K
En résumé, on chantait nos chansons de geste tan-
tôt au matin, et tantôt « au vespre ^ » ; mais je n'en-
tends point dire par là que le même jongleur donnât
deux séances dans la même journée. Une seule, je
pense, suffisait à l'enrouer.
« Cette séance unique, combien durait-elle? »
Autre problème et qu'il est plus difficile de résoudre.
La seule réponse formelle qui ait été faite à cette
question, c'est celle de notre maître, Francis Gues-
sard, et elle est, à tout le moins, fort spécieuse.
Guessard avait eu son attention très vivement
attirée par certaine laisse d'Huon de Bordeaux ^ qui se
trouve à peu près au milieu de ce très aimable poème.
Cette laisse, nous avons eu déjà l'occasion de la citer :
c'est celle où le jongleur confesse à ses auditeurs qu'il
est décidément bien las et où il les prie de revenir le
lendemain, s'ils le veulent bien, entendre la suite de
son roman, a Voilà qui est clair^ s'écrie Guessard,
Cette laisse finit au vers 4962 de notre chanson,
laquelle compte au total 10495 vers. Donc, le jon-
gleur chantait au premier jour 4962 Vers, et le lea-
demain 5533. Huon de Bordeaux est un poème en
DEUX JOURNÉES. »
Même observation au sujet de la chanson de Gar-
don qui, elle aussi, comme ffuon (et comme certains
1. Déclaration du temporel de l'évêché de Beauvais, du 22 avril 1454.
Archives nationales P. 1461 (citée par G. Desjardins en son Histoire
de la cathédrale de Beauvais, p. 135.) — 2. Moniage Guillaume, Bibl.
nat. fr. 774, P 197. —3. Éd. Guessard et Grandmaison, p. 148; v. 4947
et ss. Cf. Gaydorif p. 342.
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 233
drames d'Alexandre Dumas) serait un poème en deux ' p^^^. livr.h.
' i CHAP. XXII.
journées. Après le vers 5254 de ce poème en 10887
vers \ le jongleur fait un appel analogue à celui que
nous venons d'entendre. Il s'arrête très solennelle-
ment et, raccordant sa vielle, se prend à crier : « Sei-
gneur, oez pour Dieu le royamant, — Chanson moult
bonne dont ly ver sont séant. » Là-desssus, il nous
RÉSUME TOUTE LA PREMIÈRE PARTIE DE SON POÈME. DoUC,
il chantait 5254 vers le premier jour, et 5633 le se-
cond.
Pas n'est besoin d'observer ici que ces interpola-
tions ne se trouvent que dans un seul manuscrit
diHuon et dans un seul texte de Gaydon, Ce fait n'en-
lève rien à la force du raisonnement de Guessard et
de ses partisans. C'est par d'autres arguments qu'il
faut le combattre.
Il ne serait pas plus légitime d'opposer au texte de
Gaydon tant de « recommencements » qui abondent
dans un grand nombre de nos chansons. A tout ins-
tant nos trouvères s'interrompent pour nous dire :
« Ici commenche canchons de nobleté ; Ci commence
« chançon de bien enluminée, etc. » Mais il n'y a là,
en vérité, qu'un cri fait pour réveiller l'auditoire
plus ou moins assoupi et lui annoncer les événements,
les grands événements qui vont lui être racontés;
tandis qu'il y a dans Gaydon un long résumé de tous
les événements antérieurs, un résumé pouvant suf-
fire aux auditeurs d'une seconde séance qui n'auraient
point assisté à la première.
La difficulté reste donc entière, et je ne vois rien
2. Gaydon, éd. Guessard et S. Luce, p. 342, d'après le seul manuscrit
0(Bibl. nat. fr. 1475, olim 7551.) Les éditeurs ajoutent : « C'est préci-
sément au milieu du poème que se trouvent cet appel et ce sommaire
DE LA PREMIÈRE PARTIE. Ce qui uous fait penser que Gaydon, comme
Huon de Bordeaux, se récitait en deux journées. »
1 PART. LIVR. H.
CHAP. XXII.
234 DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
qu'on puisse sérieusement objecter au système de
Guessard, si ce n'est l'effroyable fatigue que le jon-
gleur devait éprouver à chanter de suite cinq ou six
mille vers.
Nous avons voulu nous rendre compte par nous-
même du temps que l'on pouvait mettre à chanter un
de nos vieux poèmes, et nous nous sommes con-
vaincu qu'on ne pouvait guère chanter plus de mille
vers par heure. La séance du jongleur qui débitait
Huon ou Gaydon aurait donc été de cinq ou six heu-
res, au moins. Car enfin, il fallait bien un peu souf-
fler et boire. Six heures! ! Trois tragédies! ! !
Il faut bien avouer que nous n'avons que des hypo-
thèses à opposer à un système qui se fonde sur deux
maîtres-textes. Je me persuade, quant à moi, qu'on
ne chantait pas toujours une chanson entière ; qu'on
en résumait une partie ; qu'on en racontait un ou
plusieurs épisodes, en profitant de ces « recommence-
ments » dont nous parlions et qui avaient l'air de com-
mencements (( pour de bon ». Certains jongleurs,
rompus au métier, chantaient les deux ou trois pre-
miers couplets de leur chanson, ceux-là même où se
trouvait parfois un résumé de tout le poème et, faisant
un bond hardi au-dessus de quelques centaines de
vers, abordaient l'épisode qui leur semblait le mieux
fait pour « empoigner » leur auditoire. Ces chan-
teurs ont dû certainement faire des anthologies, des
sélections. Et j'imagine enfin (sans preuves, hélas!)
qu'il devait y avoir des séances épiques de fort diverse
durée et que nos jongleurs ne devaient pas, le plus
souvent, chanter d'affilée beaucoup plus de deux
mille vers. C'est déjà fort raisonnable ^
1. Nous n'avons que des points de repère insuffisants. Cf. Anseis
fils de Girbert (Bibl. nat. fr. 4988, f» 264). « Il meïsmes emporta les
DE LT.XECUTION DES CHxiNSONS DE GESTE.
235
Le jongleur, cependant, s'est fièrement campé de-
vant Fauditoire un peu houleux qui remplit la salle
sonore : il est presque adossé au mur du fond et
presse contre sa poitrine la vielle dont il essaie le
timbre et la justesse. Il y a toujours quelque chose
d'un peu solennel dans ces préludes, et notre musi-
cien espère obtenir par là un commencement de
silence. Il essaie sa voix, et fredonne quelques
vers de son poème sur cette espèce de mélopée dont
un manuscrit d'Aucassin et Nkolette, invoqué plus
haut, nous donne peut-être une idée assez exacte et
qui — sauf le dernier vers de chaque laisse auquel on
réservait une notation particulière — semble avoir été
la même pour tous les vers impairs et pour tous les
vers pairs d'un même couplet ^ S'il en était ainsi, un
tel chant devait nécessairement être un peu mono-
tone ; mais nos pères ne s'y déplaisaient point et y
retrouvaient quelque allure du chant d'église. Entre
chaque couplet, le jongleur devait sans doute exé-
cuter sur sa vielle une sorte de ritournelle qui lui
permettait de reprendre haleine avant d'aborder une
autre laisse. Quant au refrain de la Chanson deRolandy
I PART. LlYR. II.
CHAP. XXII.
Le jongleur
s'apprête
à chanter.
Les préludes.
escris — Dont puis pendi à Boulongne Aloris... — Com vous orés
ains ke jours soit finis. » Le récit dont il est question se trouve
650 vers plus loin (au f» 267 v«) = Dans le même poème (ibid., f» 284)
on lit encore : « A icele heure délaissa son rochier— Que puissedi ne
pot en repairier, — Com vous orés ancui ains Vanuitier. » Or, la mort
d'Anseïs est racontée 940 vers plus loin (fo 289), et la prise de son
château 560 vers après (f» 286), etc. Nous avons bien là le terminus ad
quem, mais il nous manque le terminus a quo. = Nous n'avons, d'ail-
leurs, parlé jusqu'ici que des séances solennelles dans un château : il
est certain qu'en plus d'une occasion (en voyage par exemple ou dans
les vergers) les jongleurs ne chantaient parfois qu'un ou deux couplets.
Telle est cette laisse isolée des Loherains que chante dans Guillaume de
Bole « la suer à un jougleor moût apert » : « Dès que Fromonz au
veneor tença. » {Guillaume de Bole, éd. G. Servois, pour la Société
des anciens textes, p. 41, v. 1333.)
1. Aucassin et Nicolette, trad. de Bida, Introduction de Gaston
Paris.
236 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
' raTp. ïïn' "■ q^^^ï^t ^ ^^ terrible aoi qui a tant exercé l'intelligence
~ et la bonne volonté des critiques, on ne le retrouve
dans aucune autre chanson, et je me persuade que
c'était une sorte d'interjection analogue à notre ohé,
et « ahoy » est encore en usage dans la marine an-
glaise K ■ "
Le moment est venu de commencer ; mais on peut
aisément s'imaginer le brouhaha au milieu duquel
le pauvre chanteur était le plus souvent obligé d'éle-
ver la voix. Tous ces gens-là avaient bien dîné : les
hommes se disputaient, les femmes jasaient, les enfants
riaient. Quel tapage !
C'est alors que le jongleur, s'aidant au mieux de
sa vielle, s'écriait : a Oiez chançon, et si nos faites
pais; » ^ puis : a Si faites pais et laissés le noisier » ^;
ou bien encore : « Seignors, or escoutés, n'i ait noise
ne son; ^» ou bien enfin : « Seignours, or faites pais,
franke gent honerée, — Gardés k'il n'i ait noise ne
corous ne mellée. » ^ Puis, voyant que des groupes
isolés s'étaient formés dans la chambre et que c'étaient
autant de foyers de querelles ou de railleries^ il les
interpellait en bons termes : « Or faites pais et vos
traiez vers mi ^, » et encore : « Bonne chançon qui
entendre vodra — Si laist la noise, si se traie de çà \ »
On finissait par obéir tant bien que mal, par se tour-
1. V. plus loin, t. III, p. 808. — 2. Raoul de Cambrai, éd. Leglay,
p. 3. — 3. Huon de Bordeaux, éd. [Guessard et Grandmaison, p. 2,
V. 21. — 4. Maugis d'Aigremont, ms. de Montpellier, H 247, f^ 154 r^.
—5. Destruction de Rome, Romania, 1873, p. 6. Cf. le long début de
Loon de Nanteuil : « Seigneur, soiez en pais... — Que la vertu de T
ciel soit en vos demorée. ~ Gardez qu'il n'i ait noise, ne tabort, ne
criée. — Il est einsint coustume en la vostre contrée, — Quant uns
chanterres vient entre gent henorée — Et il a endroit soi sa vielle
atrempée, — Ja tant n'avra mantel ne cote desramée — Que sa pre-
mière laisse ne soit bien escoutée. » (Rom^ania, 1884, p. 12; article de
P. Meyer.) — 6. Moniage Guillaume, Bibl. nat., fr. 774, fo 124 r^. —
7. Renier, Bibl. nat. fr., 24369, anc. Lavall. 23, t. II, f'>52.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 237
ner vers le jongleur et, ô miracle, par se taire un
peu. ~
Ce demi-silence était une conquête dont le ion- Le jongleur
, entonne
gleur se hâtait de profiter, pour faire connaître en ses premiers
quelques mots le sujet du poème qu'il allait chanter.
Il aimait assez à procéder ex abrupto ; mais encore
fallait-il que ses auteurs, ses poètes lui eussent rendu
la chose possible. Oh! le bon temps que celui où
Ton pouvait débuter brusquement et entrer de suite
in médias res : « Un jurn fut Carlemaine à F Saint
Denis mustier * » ; ou bien encore : « Ce fut à la Pen-
tecôte, au gai printemps. Charles tenait sa cour à
Reims. Il y avait maintes personnes au cœur franc.
Le Pape y fut et y prêcha. La messe dite, Charles
monta au palais jonché de fleurs ^ » Voilà ce qui s'ap-
pelle des débuts rapides et vifs. Mais aujourd'hui, s'il
en faut croire notre jongleur, il n'y a plus guère de
ces heureux commencements que dans cette geste de
Guillaume où tous les poèmes sont attachés les uns ^^^^^^
^ ^ ^ ex abrupto.
aux autres par des liens qui n'ont rien de factice, où
toutes les chansons n'en font qu'une : « Or est dolanz
Renoars et marriz — De sa moillier la gentiz Aaliz. »
Ainsi débute le Montage Renoart ^, et l'on ne saurait
plus prestement débuter. C'est court et saisissant; mais,
hélas ! rien n'est parfait en ce monde, et le malheur ici,
c'est qu'il faudrait connaître le commencement de l'his-
toire. Décidément, il vaut encore mieux se concilier
la faveur de son public en procédant par interroga-
tion et en lui adressant une sorte de supplique hum-
ble, brève et polie : « Bone chançon plest vos à es-
1. Début du Pèlerinage à Jérusalem, — 2. Commencement de Gi-
rartde Roussillon; traduction de P. Meyer. Cf. le début du Siège de
Barhastre : « Ce fu à Pentecouste, une feste honorée. — Li quens fu
à Narbonne, sa grant cité fondée. » Etc. — 3. Bibl. nat., fr. 6985 :
f« 231 bis ro.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
Débuts précis.
Débuts
prophétiques
238 DE L EXECUTION DES CHANSONS DE GESTE.
coûter — De 1' meillor home qui ainz creut en Dé? * »
Qui oserait répondre non ?
Malgré tout, les auditoires des châteaux ont senti
d'assez bonne heure le besoin d'être mis plus explici-
tement au courant des péripéties de cette chanson dont
ils allaient écouter ou subir la lecture plus ou moins
musicale .C'est quelque chose que de savoir, par avance ,
qu'on peut se préparer à entendre une « bone chanchon
estraite de grant pris — Des Loherains qui tant furent
gentis ^)). Il serait encore meilleur de connaître sur le
champ le nom du héros avec lequel on va vivre durant
quelques heures : « Che est de Vivien de Monbranc la
garnie^ », ou « Chançon voit dire per ryme e per
leoin — De V fil Filipe lo roy de Macedoin ^ », ou
encore : « C'est d'Aimeri le hardi corageus — Et de
Butor, un paien malastous, — Qui prist bataille à dant
Guibert lou prot ^ » Mais c'est encore bien sec, et,
dès la fin de l'époque héroïque, on veut être mieux
renseigné. On adore les débuts en forme de prophétie
et qui font connaître par le détail tous les événements
ultérieurs. C'est une sorte de programme, comme ceux
qu'on distribue de nos jours aux concerts classiques;
c'est comme un fil qui nous guide dans le labyrinthe.
De là, ces commencements verbeux de tant de chan-
sons qui n'appartiennent pas encore à l'ère de la déca-
dence. Écoutez plutôt : « S'entendre me volés, ja vous
sera contée — La vérité com Rome fut destruite et
gastée — Et la cité fondue, destruite et cravantée, —
Le païs exillés et la terre gastée — ■ Et comme la corone
d'iloc fu enportée. ^ » Et dans un autre poème :
1. Charroi de Nîmes, éd. Jonckbloet, p, 73. — 2. Turin, G. III B, ms.
duxiiie siècle. — 3. Bibl. de Montpellier, H, 247, f« 173 v^ a. — 4. Ms.
perdu de V Alexandre, cité par Cl. Fauchet {Œuvres, Paris, MDCX,p. 552)
et par P. Meyer (Alexandre le Grand,p. 205).— 5. Prise de Cordres, Bibl.
iiat. fr. 1448, fo 164.— 6. Destruction de Rome, v. 20. Bomania, 1873, p. 6*
DE L^EXECUTION DES CHANSONS DE GESTE.
239
« Et je vous chanteray des quatre fils Aymon... —
Cornent ils guerroièrent l'emperere Charlon — Dont
il avint en France tele perdicion, — Arce en fu mainte
YÎUe en feu et en charbon K » Il y a de ces débuts qui
sont bien plus développés : il y en a de cinquante
vers !
Nos vieux poètes estimèrent qu'il était parfois néces-
saire de ne pas se borner au simple énoncé du sujet
de tel ou tel poème, et force leur fut d'indiquer nette-
ment le trait d'union qui reliait tel ou tel de leurs
poèmes à quelque autre chanson. Le chanteur qui
psalmodiait la Vengeance d'Alexandre avait soin d'aver-
tir le public que son œuvre était la suite naturelle du
véritable Roman d'Alexandre^. Il en était de même
pour Gui de Nanteuil et, en un seul vers, le jongleur
apprenait à son auditoire qu'il y fallait voir le com-
plément à'Aye d'Avignon : « Oï avez d'Ayen la bêle
d'Avignon ^ » Au lieu d'être regardés comme des
suites, certaines chansons étaient au contraire repré-
sentées comme les commencements, comme les pro-
logues de certains autres romans, et c'était le cas de
Garin de Montglane ^. Il va sans dire que toutes ces
indications étaient l'œuvre des trouvères, mais récla-
mées sans doute et commandées par les jongleurs.
Tous ces préliminaires n'étaient pas d'ailleurs sans
quelque sécheresse, et les chanteurs sentaient, après
les avoir imposés à leurs auditeurs, qu'il était temps
de se concilier leur attention par quelque trait plus ai-
I PART. LlYR. IT.
CHAP. XXII.
Débuts
traits d'union >
Débuts
printaniers )
1. Quatre fils Aimon, British Muséum, Roi. 16 G, l,fo 290. — 2. « De la
mort Alixandre avez oï assés — Cornent fu par les sers 11 Rois empoi-
sonnés — Et couciiiés eF sarcu quant il fu reg'retés; — ^ Mais anchois
qu'il i fust ne que il fust fines, etc. » ^Bibl. nat. fr. 25517, f^ 284: cité par
P. Meyer, Alexandre le Gra7id, p. 257.) — 3. Ed. P. Meyer^ v. 1. —
4. « Aucuns en ont chanté et s'en sont aaty, — Mais au commenche-
ment il y ont moult failly. » (Bibl. nat. fr. 1460, f^ 1 ro.)
240 DE tyEXÉCUTlON DES CHANSONS DE GESTE.
'"^cHl/xxn"* ^^ble, par quelque couleur plus vive, par quelque
sentiment plus relevé. 11 y avait là des femmes et
des jeunes filles : une petite description de printemps
n'était pas pour leur déplaire, et le jongleur alors
de s'écrier : a Ce fu el' mois de may que la rose est
fleurie, — Que le rossignol chante et li oriol crie ^ »
Ou bien : « A l'entrée de mai, chelle douche saison,
— Que florissent chil pré, chantent cil oiseillon —
Qu'amant se resjoïssent ^. » Les hommes n'étaient
certes pas insensibles à toutes ces effluves printaniè-
res; mais le jongleur avait mieux pour eux. Il disait
à ces barons que sa chanson était « estraite de li-
gnaige ^ » et que c'était un poème a de bone geste ^ » .
Parfois, mais trop rarement à notre sens, il leur brû-
lait le cœur avec des professions de foi patriotiques :
« Quand Dieu créa cent royaumes, le meilleur fut
France « la douce ^ ». A entendre de telles paroles,
tous les cœurs battaient, et l'auditoire tout entier
« laissait le noisier » .
Débuts de On a dit avec raison que l'épopée tient lieu d'his-
« protestation » * « i o t t • i
et où toire aux peuples enfants, et, pour mieux parler, que
le jongleur iii«i«-n • i
affirme la parfaite Tépopee cst Icur histoirc. Lu cc qui concerne nos plus
historicité il ■*■ *-
de sa chanson, ancicnues chansons, cette affirmation est des plus
exactes, et personne, certes, n'eut jamais songé à de-
mander à l'auteur du Roland si son poème était vrai-
1. Foulques de Candie, début de la « sixième chanson, » dans Téd.
P. Tarbé. p. 150. — 2. Le Bastars de Buillon, éd. Scheler, v. 1 et ss. Le
poète ajoute : « Car le tamps renouvelle, dont dame et danseillon —
Reprendent en leur coers grant consolacion : — Car li dous louseignos
va chantant sa chanson. « — S. Huon de Bordeaux, 1. c, v, 1 et 2. Siège
de Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, P 110. — 4. Début de la Prise d'Orange,
éd. Jonckbloet, p. 113. — 5. Début du Couronnement Looys, éd. Jonck-
bloet, p. 1. On connaît la suite qui n'est pas moins belle : « Li maine
roi ot à non Charlemaine. — Cil aleva volentiers douce France. — Dex
ne flst terre qui envers li n'apende. — Rois qui de France porte corone
d'or — Preudons doit estre et vaillans de son cors, » etc. Il semble ici
qu'on puisse dire, sans rien exagérer, que « c'est beau comme Homère.»
DE L'EXÉCUTION BES CHANSONS DE GESTE. 241
ment historique. On croyait au Rolandy comme nous
croyons à Tacite. Mais, en vieillissant, les peuples de- ■
viennent sceptiques et, dès le xif siècle, quelques dou-
tes purent s'élever sur l'historicité de certains poèmes.
A mesure que la société féodale devint plus savante et
plus raffinée, ce scepticisme grandit et ces doutes pri-
rent un corps. Nos jongleurs le comprirent mieux que
personne et demandèrent kleurs auteurs de protester,
avec une insistance énergique, contre une défiance
aussi périlleuse que blessante : a II faut que l'on nous
croie, ou nous sommes perdus. » Rien ne prouve, du
reste, que ces chanteurs n'aient pas été eux-mêmes
des croyants ; mais, quoi qu'il en puisse être, ils pro-
testèrent, et il n'y a rien de plus fréquent au début de
nos chansons que ces affirmations de leur absolue véra-
cité, de la vérité absolue de leurs récits : « Écoutez,
« écoutez la plus historique de toutes les chansons.
« Pas un mot, qui n'y soit vrai, complètement vrai. Pas
« un seul mensonge, pas un seul. Écoutez. » Je ne con-
nais qu'un seul jongleur, ou un seul auteur (si vous
l'aimez mieux), qui ait eu le courage d'être un tanti-
net sincère et de dire que sa chanson « faite estoit de
vraie estoire » et que « poi i avoit se voir non * ». Un
peu de fable, mais si peu que rien. Tous les autres
s'égosillaient à affirmer que leur poème était, comme
nous le dirions aujourd'hui, un document historique ^
1. Maugis, manuscrit de Montpellier, H, 247, f» 154 r». — 2. « Signor,
oez merveilleuse chançon; — Jà de plus voire ne vos dira nus
lion : — Renoars fu sor mer, » etc. [Bataille Loquifer, Bibl. nat. fr.
368, fo 218, etc.) = « L'estoire de riens ne fausserai ; — Mençonge ne
oiseuse jàn'i ajousterai... — Ains dirai vraie estoire dont jà ne men-
tirai. » (Bueves de Commarcis, éd. Scheler, v. 22 et ss.) « Seignor, oies
canchon dont li mot sont verai, — Si com dit li estoires, ne vos en
mentirai... — La vérité en sai. » {Chanson du Chevalier au cygne,
éd. Hippeau, p. 1.) « N'i sera fable dite ne mensonge provée... — Jeo
ne vous dirrai mie fable ne losengier... Chançon de vraie estoire
plest vos à escouter. » (Destruction de Rome, Romania, 1873, v. 4,
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
1 PART. LIVR. Il
CHAP. XXII.
212 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
Là dessus la conliance du bon public se ranimait, et il
croyait, ou faisait semblant de croire.
Ils avaient encore fort bien compris, nos jongleurs
et nos poètes, que tout cet auditoire des châteaux,
que tous ces chevaliers et toutes ces dames avaient
une foi aveugle dans la science des clercs. Aux
yeux de ces hommes de guerre, c'étaient les clercs qui
étaient les véritables juges en matière d'histoire et,
en quelque manière, les dépositaires de la vérité his-
torique; mais, dans la société cléricale, c'était aux
moines qu'on accordait le plus de confiance. Deux
idées dominaient ici le jugement de nos barons.
Ils se persuadaient tout d'abord, qu'il y avait, dans
la bibliothèque de tous les monastères, des armoires
pleines de livres antiques et vénérables où l'on
trouvait, jour par jour, toutes les annales de l'Eglise
et de la France. Leur autre idée (elle était plus con-
forme à la réalité), c'est qu'il y avait un monastère,
auguste et célèbre entre tous, qui avait officiellement
la garde de l'histoire nationale, qui était investi de
la fonction d'écrire cette histoire et où, en effet,
comme le dit un de nos vieux poètes, « étaient
48 et 69, pp. 6 et 7.) « Pour ce me plaist estoire à deviser — Certaine et
vraie. » [Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 6 et ss., p. 1.) « Ce n'est mie
menchoigne, mais fine vérités. » [Fierahras, éd. A. Krœber et Servois,
V. 3, p. 1.) « Ceste clianson ne vient pas de mençonge. » [Foulque de
Candie, « quatrième chanson », éd. Tarbé, p. 52.) « Bone chançon
plaist vos que je vos die; — Celle n'est pas d'orguel ne de folie, —
Ne de mençonge atraite ne fornie. » [Gaydoîi, ms. B, éd. Guessard et
S. Luce, p. XXI.) « Ains vous dirai chançon qui n'est mie coursable...
— Quar elle est en Tistoire, c'est chose véritable... » [Godefroi de
Bouillon, Turin, XXXVIII, G II, 16.) « Huimais orrés canchon de
bien enluminée. — Onques par jugleor ne fu meudre contée — Et si est
vérité, en la Bible est trovée. » [Jérusalem, éd. Hippeau, p. 241. C'est
un recommencement, et non pas un début.) « Tuit ont chanté de la
cité de Nyme ; — Pou est des homes qui vérité en die. —Mes g'en dirai
que de loing l'ai aprise. » [Prise d'Orange, éd. Jonckbloet, p. 113.)
« Toute est de vielle hystoire de lonc tens pourpensée,. [Siège de Bar-
hastre, Bibl. nat. fr. 24369, 1, P 115.) Etc., etc.
DE L EXECUTION DES CHANSONS DE GESTE. 243
écrites les gestes de la France * ». J'ai nommé Saint-
Denis.
Ces deux idées, ces deux convictions de nos pères
ont été très habilement exploitées par les jon-
gleurs. De là ces prétendues constatations qu'on peut
lire en tête d'un si grand nombre de nos vieux poè-
mes : « A Saint-Denis en France fu li raules trouvés ^, »
etc. On les crut aisément et longtemps. Puis, le jour
où ils aperçurent quelque ombre de doute dans les
yeux de leurs auditeurs, nos chanteurs en vinrent
à donner à leurs affirmations un caractère plus anec-
dotique et plus précis : <( C'était un matin de prin-
temps, dit l'un d'eux, et il me prit fantaisie d'aller à
Saint-Denis. Arrivé à l'abbaye, je macoïntaï avec un
l.«Uns hom la fist de Tanciene vie. — Hues ot non, si lamist en un
livre — Et seela el' mostier Saint-Denise, — La ou les jestes de
France sont escrites. » (Mort Aimeri de Narbonne^ éd. Gouraye du
Parc, p. 132.) — 2. Fierabras, 1. c, v. 4. Le ms. du British Muséum
(Bibl. du Roi, n» 15, E VI, ajoute ce vers : « Plus de cent cinquante
ans a yl esté celez. » = Aux textes nombreux que nous avons déjà
cités (t. 1, p. 118), on peut joindre les suivants : « A Saint-Dynis de
France premièrement trovée,— De V rolle deTeglise escrite et trans-
latée, — Cent anz i a esté, ch' est vérité provée. » [Destruction de
Rome, Romania, ISIS ^ p. 6, vers 13-15.) « A Sain-Denis le fist ung clers
qui moult fu sage. » (Doon de Nantueil, Romania, 1884, p, 15; art. de
P.Meyer.) « A Saint-Denys, qV moustier seignori,— Fu puis trouvez en
un serqeupoli, — Et li escris et li oevre de li — Cent ans après qu'il
i fu enfoy. » {Aubery le Botirgoing, éd. Tarbé,p. 155), etc., etc. On re-
marquera, dans le dernier texte cité, l'hypothèse d'un manuscrit décou-
vert dans un tombeau. = Saint-Denis n'est pas le seul moutier où les
trouvères et les jongleurs prétendent avoir trouvé l'original de leurs
chansons. L'auteur de Foulque de Candie (éd. P. Tarbé, « sixième
chanson », p. 150), parle de Gluny : « Chançon ferai nouvele et de grant
seignorie : — Quar je fus une fois à Clugni l'abaïe. — Si trouvai là un
livre de grant ançoiseurie — Et g'i verseillai tant que g'i trouvai la
vie — Si com le roy de France ala à ost banie, » etc. Ailleurs, c'est
Saint- Fagon : « L'estorie fu trovée el' mostier saint Fagon — Tôt droit
en Rainscevals, si com oï avon, — Par dedans une aumaire où les livres
met on. » {Elioxe, Romania, 1890, p. 333, v. 6-10. Cf. le texte cité dans
notre tome I, p. 118.) — En d'autres poèmes il est simplement question
d'une abbaye dont on ne spécifie pas le nom: « S'oiez bone chançon de
molt grant soignourie. — Molt a estez perdue, peça ne fu oïe. — Uns
clers l'a retrovée, cui Jhesu beneïe. — Les vers en a escriz, tote l'a
restablie : — L'estoire an trova dedanz une abaïe. » [Simon de Pouille,
Bibl. nat. fr. 368, fo 140 r^.) Etc., etc.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
t PART. LIVH. 11.
CHAP. XXII.
Débuts
où Ton affirme
tantôt
l'antiquité,
tantôt
la nouveauté
d'une
chanson.
244 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
moine et lui demandai commentée devais m'y pren-
- dre pour écrire une œuvre absolument vraie et sans
aucun mensonge. Je le fis parler (c'est ainsi que pro-
cèdent nos reporters) et ce bon moine finit par me
montrer la vraie histoire. C'est celle que vous allez
entendre. » Plusieurs chansons ont reçu cette même
préface S et le nom du moine y est seulement
changé. Il s'appelle tantôt Nicolas, tantôt Savant;
mais il est, sous tous les noms, également imaginaire.
Une fiction, une fable nouvelle. On ne les compte plus.
L'idée d'ancienneté se reliait fort naturellement,
dans l'esprit de nos pères, avec cette confiance absolue
qu'ils accordaient aux antiques annales de tous les
monastères, à celles surtout de Saint-Denis en France.
Les pauvres jongleurs étaient souvent en d'étranges
embarras devant certains auditoires qui, sous l'empire
de ces idées, se montraient sans doute plus difficiles de
jour en jour. A nos chanteurs on demandait à la
fois du vieux et du neuf. Du vieux qui n'eut pas
encore servi, du neuf qui fut profondément histori-
que. 11 leur fallut, bon gré mal gré, donner quel-
que satisfaction à de telles exigences, et c'est ce qui
les amena à supposer l'existence de quelque chro-
nique très importante et très antique qu'ils décou-
vraient soudain dans la poudre d'une bibliothèque
monastique et dont ils livraient pour la première fois
1. Nous la trouvons, avec de légères variantes, dans les trois poè-
mes d'Adenet : Berte aux grans pies, éd. Scheler, p. 1, v. 1-16; En-
fances Ogier, éd. Scheler, p. 2, v. 36-48; Bueves de Commarchis, éd,
Scheler, p. 1, v. 1-20. Un texte plus précieux est celui des Enfances
Guillaume : « Fist lai uns moines de Saint-Denise en France... — Uns
gentis moines qui à Saint Denis iert, — Quant il oit de Guillaume par-
leir, — Avis li fut k'i fut antroblieis. — Si nos en ait les vers renove-
leis, —Qui o[n]t el' rôle plus des cent ans esteis. — Je li ai tant et pro-
mis et donnei — Qu i m'ait les vers ensaigniés et monstreis. » (Bibl.
nat. fr. 1448, fo 68 v».) — 2. Dans Berte, c'est Savari ; dans Bueves, c'est
Nicolas, et dans les Enfances Ogier, « dant Nicholas de Rains ».
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 245
la traduction toute récente à la légitime curiosité de
leur public. En tout cas, il ne leur sembla pas inutile de -
répéter en entonnant la première laisse de leur chan-
son : « S'orrès canchon de V tans anchiennour \ — S'orès
bonne cançon de Tanciien ouvrage ^ — Oiez chanson
qui est vielle et antie ^ » C'est ce qui leur fournissait,
tout naturellement, l'occasion de s'indigner (les bonnes
âmes!) contre les romans de la Table ronde, contre
ces nouveautés mensongères qui leur faisaient une si
rude concurrence. Eux, ces chanteurs de geste; eux,
ces rapsodes qui regardaient la poésie comme un en-
seignement et une magistrature; eux, ces historiens,
ils s'abaisseraient à chanter « ce Lancelot, ce Tristan
et cet Artus dont on parle tant ^ » ! Puis donc qu'on
était en si beau chemin, pourquoi ne leur demanderait-
on pas de parler « dou songe Erminolai » et de raconter
comment Crucados « trouva les fées en la forest dou
glai ^ » ? 11 ne leur manquait plus vraiment que d'avoir
à réciter des fableaux \ Décidément, pour qui les
prenait-on?
1. Bueves d'Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, fo 79. — 2. Ogier, rema-
niement en vers de douze syllabes, Bibl. de Turin. G, I, 38, f» 7. —
3. Début de Jourdains de Blaivies. C'est le même sentiment qui ins-
pire Fauteur des Enfances Vivien, lorsqu'il dit : « Plet vos oïr chan-
çon de grant mesure. — Des vieles gestes ancienes qui furent. » (Bibl.
nat., p. 368, f» 173 r^.) Etc., etc. — 4. « Teus i a qui vous cantent de
la reonde table;... — Mais jou ne vous voel dire ne mensonge, ne
fable. )) {Relias, Bibl. nat. fr. 786, f» 92.) « Seigneurs, oyés chançon
dont li ver sont plaisant, — Véritable et bien faite, d'un gracieux ro-
mant. — N'est mie de la fable Lancelot et Tristant, — D'Artus ne de
Gauvain dont on parole tant. » {Ogier, remaniement en vers de douze
syllabes, Bibl. de l'Arsenal, anc. B. L. F. 191, 192, xv^ s.) « Maintes
foies avés mainte novele oie — De la cort roi Artu et de sa baronie,
— De Gavain son neveu et de sa conpaignie — Et des autres barons
dont la fable est bastie. — Ce fu fable d'Artu u ço fu faerie. » {Elioxe,
V. 3292 et s.; Romania, 1890, p. 335.) — 5. Bueves de Commarchis,éd.
Scheler, v. 25 et ss. L'auteur ajoute : « Ain s dirai vraie estoire. —
6. « Signor, oiez cançon qui moult fait à loer; — Je ne vous vaurai
mie mençoignes raconter, — Ne fableaus, ne paroles pour vos deniers
enbler; — Ains vous dirai cançon où il n'a qu'amender. » (Début des
Enfances Godefroi, dans le ms, de la Bibl. nat, fr. 12558.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
Débuts
moraux.
246 DE LEXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LivR. n. Puis, ils aioiitaient A\m ton convaincu : « Nos
CHAP. XXH. ' w
— chansons, pour être vieilles, n'en sont pas moins des
nouveautés. Il en est ainsi de celle que je vais vous
chanter : « Moult fet bien à oïr ; pieça ne fut contée ^ »
Ou bien : « Molt a esté perdue ; pieça ne fu oie. » -
(( C'est inédit, original, nouveau. » Le public, ravi,
croyait à ce prospectus et s'apprêtait candidement à
savourer tant de fraîcheur.
Un dernier doute, une dernière appréhension pou-
vait encore rester dans l'esprit de la meilleure partie
de l'auditoire. Certains jongleurs étaient venus au
château, en ces derniers temps, qui avaient quelque
peu scandalisé les vieux barons et les jeunes femmes.
Il y avait tel épisode qui était véritablement trop vif,
pour ne rien dire de plus, et le châtelain ne désirait
pas imposer pareille épreuve à ses hôtes qui n'étaient
pas d'ailleurs unanimes à la redouter. Ce qu'on désire
entendre dans notre château, c'est un chant mâle et
fier, profondément moral et vraiment chevaleresque.
Le jongleur, bien entendu, fait ici toutes les promesses
qu'on lui demande : « Qui sa chanson volentiers en-
tendra — Mains bons essanples escouter i pora ^ » 11
pourrait s'en tenir là; mais il va parfois plus loin et
ajoute avec un élan poétique qui ne manque pas
de beauté : « Seignor, j'ai commencié chançon de
vaselage, — De grant chevalerie et de fort ahan-
nage; ^)) ou encore : « De saintes et de sains est ma
chanson furnie, — Et d'armes, et d'amours, et de
chevalerie \ » Il tourne même, il tourne trop au
moraliste : « Bien doit chascuns son affaire arréer — A
1. Siège de Barhastre, Bibl. nat. fr. 24369, t. I, fo 115. — 2. Simon
dePouille, Bibl. nat. fr. 368. fo 140 r^. Cf., dans Anseis de Carthage :
« Onques n'en fu la droite rime oïe, « etc. — 3. Bataille Loquifer,
Bibl. nat. fr. 1448, f» 290 v". — 4. Renaiis de Montauhan, éd. Miche-
lant, p. 21, V. 9. — 5. Baudoin de Sebourc ; éd. Boca, tome I, p. 123.
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 247
ce qu'il puist sa vie en bien user K » Les bâillements ' 'chaVxxh"*
et le tapage de son auditoire Tavertissent qu'il fait
fausse route, et le voici de nouveau mis en demeure
de réclamer le silence : « Soiez en pais, qui chançon
demandez. » Et il redit à plusieurs reprises, enflant
sa voix : a Soyez en paix, soyez en paix. » Le bruit
redouble.
Le chanteur, un peu embarrassé et ému, espère ^^^^ut^
' ^ ' i satiriques
se tirer d'affaire en se faisant alors gouailleur et où le jongleur
satirique. Il fait l'éloge du temps passé, et affirme tous stfcfnfrères.
que tout dégénère : « Vencu ad conveitise qui tut le
mund suzprent ; — Nus ne vuelt mes doner à cui rien
ne li rent. — Mes por naient le funt, car ne lor
vaut naient. — Tut lor estuet guerpir à lor define-
ment. — Pourquoi perdez vos aimes ^? » Tout cela
est fort bien, et c'est presque un sermon ; mais le jon-
gleur s'aperçoit, à ses dépens, qu'il n'est décidément
plus dans le ton. Les conversations et la mellée re-
prennent de plus belle, et le pauvret s'époumonne en
1. Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 1 et 2. V. encore le début de
VAlexand7^e : « Qui viers de rice estore viut entendre et oïr — Pour
prendre bon exemple [et] proecce aquellir, — De connoistre raison
d'amer et de haïr, — De ses amis garder et cièrement tenir, — Les
laidures vengier et les bienfais merir, » etc., etc. (éd. Michelant, vers
1 et ss.) Cf. le début d'Oberon, éd. A. Graf, vers 1-4, etc.= Quelquefois,
la morale du poème est résumée en un précepte spécial et qui a les
allures d'un proverbe : « Seignor, la geste le dit et le tesmoigne. —
En foie femme orguelleuse et félonne — Ne vos fiés : car tous maus
achoisonne. » {Bueves d'Hanstone, ms. de Turin G III, 13, du xiii^ s.,
fo 471.) = Un autre mode, plus pratique et plus vivant, c'est de pré-
senter le héros du poème comme le parfait modèle de toutes les ver-
tus. C'est ainsi qu'au début d'Aspremont, on fait le panégyrique de
Naimes : « Tel conseillier n'orent onques li Franc. — Il n'aloit mie les
barons empirant, » etc. Même procédé au début iVÉlie de Scmit Gilles
(éd. G. Raynaud, p. l,v. 4 et ss.) ; de ce JDoon de la Roche, qui sera ré-
sumé plus loin : (Harl. 4404, fo 1.) et d'une version des Quatre fils
Aimon (British Muséum, Roi, 16 G. I, xv*^ siècle) où Renaud nous est
montré comme « le plus loial baron, le meilleur chevalier — Qui onc-
ques portast armes sur auferant destrier ». Etc. etc. — 2. Un récit en
vers français de la première croisade (d'après le ms. d'Oxford, Bod-
leienne, Hatton fo 1, 77), publié par P. Meyer, Rpmania, 1876; pp. 8
et 9 du tirage à part.
248 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
iPART. LivR. II. Y^in à répéter : « Or faites pais, barons, si m'escou-
GHAP. XXII. A r 7 7
« tés. » On ne l'écoute pas.
Il ne lui reste plus qu'une faute à commettre, et il
la commet. Étant en veine de satire, il croit le mo-
ment favorable pour dauber tous les autres jongleurs,
ses confrères, en vantant à l'excès sa propre marchan-
dise. C'est faire montre à la fois de fanfaronnade et
de mauvais goût; mais, que voulez-vous, la jalousie
l'emporte, et la petite vanité méchante, et le désir
aussi de montrer l'esprit qu'on croit avoir: « Tous ces
jongleurs, s'écrie-t-il, ne sont que des ignorants, et,
s'ils se vantent, on peut vraiment se demander pour-
quoi. Des ignorants, vous dis-je, et qui ne valent
pas la monte d'un bouton, d'un denier, d'une gousse
d'ail ou d'un gant. Ce ne sont pas des chanteurs,
mais des apprentis. Outrecuidants, par dessus le
marché. Ils ont corrompu toutes les gestes et négligé
la fleur, la vraie fleur de toutes les chansons. Je ne
craindrais pas de le leur dire, s'ils étaient là. Oui,
s'ils étaient un millier devant moi, je leur dirais :
« Ignares, ignares! » Et que Dieu les maudisse ^ »
1. « Cil troveor bastart font contes avillier. — Si se voelent en cort
sor les millors presier — Et, quant il ont tôt dit, si ne vaut un
denier. » {Alexandre, version citée par P. Meyer, Alexandre le
Grand, p. 138.) « Cil novel jougleor qui en suelent chanter — Le
vrai commencement en ontlaissié ester. » (Antioche.) « Apprentie jou-
gleour et escrivain mari — Ont Testoire fausée. » (Berte ans grans
pies, éd. Scheler, p. 1, vers 13, 14.) « N'en sevent mie cist pluiseur
jougleor;... — Carde Testoire ont oublié la flour. » (Bueves d'Hanstone,
Bibl. nat., fr. 12,548, f» 79.) « Cil jugleor, saciés, n'en sevent guère :
— De la canchon ont corrompu la geste. » (Chevalerie Ogier de Bane-
marche, éd. Barrois, v. 11859 et ss.; début de la « onzième branche ».)
« Niuls des altres jongleurs k'els le vous ont contée. — Ne sevent
de l'estoire vailant une darrée. » (Destruction de Rome, Romania,
1873, p. 6, V. 5 et 6.) « Les altres jougelours s'en soilent bien preisier;
— Mais s'ore en fuissent ci ensemble .x. milier, — Devant eus oseroie
bien dire et afïichier — K'euls tous ne sevent mie la monte d'un
denier. » (Ibid, v. 43 et ss.) « Chil novel jugleor par leur o utrecuidan-
che — Et par leur nouviaus dis l'ont mis en oblianche. » (Boon de
Maïence, éd. Pey, p. 1, v. 9 et 10.) « Cil jougleour qui ne sorent rimer...
DE LTXECUTION DES CHANSONS DE GESTE. 249
Quelques murmures éclatent dans la salle ; mais le
jongleur, qui est en verve, fait à ses auditeurs un
nouvel appel au silence : « Or, faites pais, li grant et li
menourS), et aborde vaillamment son propre pané-
gyrique et Féloge de son roman : « Les vers que vous
allez entendre, sont bien faits et vraiment nobles. La
chanson tout entière est gracieuse à dire et à chan-
ter. Dès qu'on l'entend, on l'aime, et il n'y a que les
traîtres à ne la point goûter. Jamais, en trestoiit
vostre aé, vous n'en entendrez de pareille. Huimès
commence chançon de grant valoiir, — D'amor, de
dames, de pitié, de douchour, — Meillor noïstes dire par
jougleour'K » C'est tout, mais que de compliments
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
Débuts
en forme
de
panégyriques.
— L'estoire firent en pluseurs lieus fausser. » (Enfafices Ogier, éd.
Scheler, p. 1, v. 13 et 15.) « Vilain jongleur, qui Daoïedieu mal donge,
— Ne sevent tiex, qui qui morde ne ronge. » {Foulque de Candie, début
de « la quatrième chançon », éd. Tarbé, p. 52.) « Poy est jouglerre qui
de ceste vous chant; — Car ilz n'en sçevent la montance d'un gant. »
{Gaydon, 1. c, p. 342.) « Aucun vous chantent dou Loherent Garin —
Et de Begon le vassal de Belin — Qui point ne sevent à dire dont il
vint. » [Les Loherains, ms. de Turin, G III, 13.) « Cil jugleor vous
chantent de Maugis le larron... — Dont il ne sevent mie la monte d'un
bouton. » {Maugis d'Aigremont. Bibl. nat. fr. 766, f» 1.) « Cil jugleor
en chantent en viele ; — Mais tiex en chant au matin et au vespre —
Qui n'en sait pas vaillant une cenele. » {Moniage Guillaume, Bibl. nat.
fr. 774, fo 197.) « Cil jugleor n'en dient tant ne quant; — Tuit l'ont
leissé, ki'l ne sevent nient. » {Otinel, éd. Guessard et Michelant, p. 75.)
« Chantet vous ont cil autre jogleor — Chançon nbvelle,mais il lais-
sent la flor. » {Raoul de Cambrai, éd. A. Longnon et P. Meyer, p. 1.)
« Chil autre jougleor ne vous en chantent mie, — Quar il n'en sevent
pas la monte d'une alie. » {Vivien VaumacJiour de Monhranc, ms. de
Montpellier, H, 247, f» 273 v".) Cf. les textes sur ce sujet que nous
avons publiés en notre tome I, p. 380, et qu'il nous a paru inutile de
réimprimer ici.
1. Bueves d'Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, fo 79. — 2. Aubery
le Bourgoing, éd. Tarbé, p. 1. Cf. les textes suivants desti-
nés à compléter ceux que nous avons publiés plus haut (I, p. 380)
et à justifier toutes les lignes, tous les mots qui précèdent : « L'es-
-oire iert si rimée, par foi le vous plevi — Que li mesentendant en
seront abaubi — Et li bien entendant en seront esjoï. » [Berte aus
grans pies, éd. Scheler, p. 1.) « Seignor et dames, por Dieu ore escou-
tez — Bone chanson, jamais tele n'orrez. » [Covenans Vivien, éd.
Jonckbloet, v. 1 et 2.) « Iceste estoire dont ci m'oés parler — Est
gracieuse à dire et à chanter. » {Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 51,
52.) « Je vous diray tel chose... — Dont li vier seront noble et li fait
PART. LTVR. TI
CHAP. XXII.
250 DE I;EXÉCI]T10N DES CHANSONS DE GESTE.
exquis en peu de mots ! A peine reste-t-il au chan-
teur le temps de nommer l'auteur de son poème \
ou le Mécène qui Fa commandé. Si ce dernier toute-
fois a été, en son temps, libéral et large pour les jon-
gleurs, il lui consacre ici une sorte d'oraison funèbre :
« Quant il morra, dit-il, lï joitgleour deveront bien
plourer ^ » Il semble prêt à pleurer lui-même.
Débuts pieux. Le silence, cependant, ne s'est pas encore rétabli,
et il en faut venir aux grands moyens. Tout cet audi-
toire est chrétien, et c'est par là qu'il le faut prendre.
Notre jongleur enfin s'en rend compte, et lui parle de
Dieu. Pour tous ceux « qui entendront volontiers le son
de ses vers », il va jusqu'à demander à ce grand Dieu
« que ne voient enfer, celé maie maison ^ » et il prie
pour la guérison de leurs âmes. Bref, il en revient, tout
simplement, à faire ici ce que tout le monde faisait
avant lui, à imiter ces confrères en jonglerie dont il
avenant. » {Florence de Rome, cité dans VRistoire littéraire, XXVI,
p. 336.) « Qui or voldroit entendre et escouter — Bonne chanson qui
moult fait àloer, — Conques traîtres ne pot nul jor amer. » [Gaydon,
1. c. p. 1.) « Bonne chanson plaist vos que ge voz die — De haute
ystoire et de grant baronie. — Millours ne puet estre ditte n'oie. »
(Girars de Vimie, éd.Tarbé, p. 1.) « Seigneur, oez chançon dont li ver
sont bien fait» (Orson de Beativais.) «Seignor, oies chanson de grant
nobilité... — Jamais n'orrès si bonne en trestout vostre aé. » [JRenatis
de Montauban, éd. Michelant, p. 1, v. 1 et 3.) Etc., etc. = Certains de
ces éloges, que les jongleurs se décernent à eux-mêmes, se rappor-
tent à la transformation importante que les trouvères ont fait subira
de vieux poèmes dont ils ont changé les assonances en rimes : « Oï
Tavès conter en une autre chançon; — Mais n'estoit pas rimée ensi
com nous Tavons. —Rimée est de novel. » (Antioche, v. 69-71.) « Or
vos comencerai Testoire qui mult est bien rimée, — Tute faite par
mètre, sans sillabe fausée,— D'Antioche la grant. » {Un récit envers
français de la première croisade, d'après le ms. d'Oxford, Bodleienne,
Hatton 77; Romania, 1876, article de P. Meyer; p. 9.) Cf. la fin de ce
même récit: «La chanson est finie qui mult est bien rimée. » Etc., etc.
— 1. V. les débuts des Enfances Ogier, (éd. Scheler,p.2,vers 24 et ss.);
de la Destruction de Rome {Romania, 1873, p. 6, vers 7-12) et de Foul-
que de Candie (éd. P. Tarbé, pp. 3 et 52), etc. —2. « C'est li cuens Guis
de Flandres sor la mer. » Les jongleurs, ajoute-t-on, « moult porront
aler — Ains que tel père puissent mais recovrer. — Or le nous vueille
Diex longuement sauver! » {Enfances Ogier éd. Scheler, p. 2, v. 24 et
ss. Texte déjà cité.) — 3. Antioche, éd. P. Paris, I, 7.
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 251
parlait tout à l'heure avec tant de mépris, et à repro-
duire enfin leur façon la plus habituelle de commencer
leurs chansons. Une bénédiction, un souhait, telle est
leur formule ordinaire, et il s'en empare : a Que Dieu
vous bénisse, dit-il à son public décidément apaisé. Qu'il
vous bénisse, le roi du Paradis, le « glorieux du ciel »,
le roi espeîi table; qu'il vous bénisse, celui « qui le ciel
et la terre et le mont establi — Et Adan et Evain
forma et beneï ; » qu'il vous bénisse ce « Jhesu de
sainte gloire qui en la crois fu mis » et qui fut pour nous
(( féru de la lance; » qu'il vous garde par sa douceur et
« vous vueille octroier à la fin vray pardon M » A
la bonne heure, voilà qui est grand et vrai, et il n'y a
rien de si beau que de placer ainsi, au début de son
œuvre, l'idée de ce grand Dieu dont nos trouvères ont
si bien parlé; de ce Dieu, de ce pur esprit ^ qui fu et est et
iei't ^, qui haut siet et loin voit ^, et qui est li voirs
de î ciel ^ ; de ce divin Créateur qui nous a fait
1. « Signor, or escoutés, que Dieus vos soit amis, — Li rois de sainte
gloire qui en la crois fut mis, — Qui le ciel et le terre et le mont esta-
bli, — Et Adan et Evain forma et beneï. » {Aiol, éd. J. Normand et
(>. Raynaud, v. 1-4.) « Or escoutez pour Deu le creator, — Que il nous
garde par la soe douchor, — Bone chançon du tems ancienor. » {Aitbery
le Bourgoing, éd. Tarbé, p. 1.) « Oies, Seignor, que Jesu bien vous
face, — Li glorieus, li rois esperitables. » (Chevalerie Ogier.) « Or fai-
tes pais, signor, gue Dieus vos beneïe, — Li glorieus del' cîiiel, li fleus
sainte Marie. » [Èlie de Saint Gilles, éd. G. Raynaud, v. 1, 2.) « Oiez,
seignour baron, Dieus vous croisse bonté. » [Gui de Bourgogne, éd.
Guessard et Miclielant, v. 1.) « Segnour, oiiés, ke Jhesus bien vous
fâche, — Li glorieus ki nous flst à s'ymage. » {Huon de Bordeaux, éd.
Guessard et Grandmaison, v. 1 et 2.) « Oez, Seignor, que Dex vos
beneïe, — Li glorieus, li fllz sainte Marie ! » {Prise d'Orange, éd. Jonck-
bloet, p. 113, V. jl et 2.) Etc., etc. On voit par ces citations que, con-
trairement à notre jongleur, nos chanteurs épiques débutaient sou-
vent par cet exorde chrétien. = Les débuts des poèmes allemands tout
en étant aussi religieux, offrent une autre physionomie. Tel est celui
du Ruolandes Liet du curé Conrad : « Créateur de toutes choses, empe-
reur de tous les rois, maître souverain, apprends-moi toi-même, » etc.
. —2. « Esperitables estes, biax sires rois.» [Amis etAmiles, éd. E. Hoff-
mann, V. 1217.) — 3. Ogier le Danois, éd. Barrois, v. 4102, Cf. Aiol,
1. c, V. 6888 et Amis et Amiles, 1. c, v, 1216. — 4. Renaus de Montau-
ban, 1. c, p. 257, v, 11. Cf. p. 376, v, 4 (qui tôt ot et tôt voit). —5. Aiol,
1. c, V. 2930.
I PART. MYU. II.
CHAP. XXII.
I PART. LI\R. II,
CHAP. XXII.
252 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
présent de la lumière \ et par qui croissent les her-
bes et les fleurs, les vins et les blés^; de ce Miséri-
cordieux qui est le verais justisierre ^ mais qui est
surtout le bel père raemant ^, le dous pères de lassas ^
que tout l'univers prie ^ et dont la fonction céleste
consiste en quelque sorte à nous pardonner sans cesse
nos péchés \ Tel est le Dieu en qui notre jongleur croit
de tout son cœur et sous le patronage duquel il met
enfin ses auditeurs et sa chanson : « Que Damedïex de
gloire nous doinst beneïchon. » Il aurait pu, comme
tant d'autres, se borner à ce vers, qui dit tant de cho-
ses, qui dit tout ^
du^'ngieur Lcs préludcs, pour le coup, sont décidément ter-
minés et notre jongleur enfin va commencer sa vraie
chanson. « Quel en est le titre, lui crie-t-on de toutes
parts. — Doon de la Roche, répond-il. » Là-dessus un
maître coup d'archet, et il débute
1. Prise d'Orange, éd. Jonckbloet, p. 150. —2. Benaus de Montau-
ban, 1. c, p. 410, V. 37; Gaufrey, éd. Guessard et Chabaille, v. 132 et
ss. ; les Chétifs, éd. Hippeau, pp. 225, 226. — 3. Enfances Godefroi,
éd. Hippeau, v. 1067 — 4. Antioche, 1. c, I, p. 128. — 5. Renaus de
Montauban, 1. c, p. 426, v. 15. — 6. Raoul de Cambrai, éd. Le Glay,
pp. 75, 214. — 7. Les Chétifs, 1. c, p. 254. Cf. Gaydon, 1. c, v. 9110. —
8. En achevant ce qui concerne les débuts de nos chansons, il con-
vient d'en signaler quelques-uns, plus rares et qui n'ont pu trouver
place dans la nomenclature précédente. Tel est le début « critique » où
le poète invoque le témoignage de certaines personnes encore vi-
vantes, et qui attesteraient au besoin la vérité de ses dires : « A tes-
moig en trairoie maint franc home gentil — Et maint duc et maint
conte et maint riche marquis. » (Aiol, 1. c, v. 10, 11. Cf. Amis et Ami-
les, 1. c, V. 7, 8, etc.) Tel est encore le début-songe : « Une noit, en
dormand, me vint en avisée — L'arcevesque meime, » etc. (Entrée de
Spagne, Bibl. S. Marc à Venise, mss. fr. XXI, P 1 v".) Tel est enfin le
début particulier aux rifacimenti : « Pour ce qu'est mal rimée, la rime
amenderai. » [Bueves de Commarcis, éd. Scheler, v. 20.) « D'Alixandre
vus voel l'estore rsifr esciw^^ {Alexandre, éd. Michelant,p. l,v.ll.)=Les
débuts de l'époque de la décadence sont trop souvent d'une longueur
désespérante et faciles à reconnaître : « Qui veult aprendre honneur et
suivre courtoissie — Les dames doit loer et Tamoureusse vie: — Car
pour les dames est mainte honneur essaucie... — Or dirai à quel fin ma
matièreest traitie, etc. » {Brun de la Montaigne, éd. P. Meyer, p. 1.)
DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 253
« C'est une chanson courtoise et avenante, c'est une it^art. uvr. u.
« vieille chançon sur Doon rAUemand que je vous prie
« d'entendre. Ce Doon servit en cour, mais seulement Analyse complète
^ de
« les armes à la main. Pas un denier ne lui vint ^^ H^Roche
« jamais de pillerie ni de vol. Il ne songeait qu'à essau-
« cier les chevaliers pauvres, les sergents, les orphelins.
(( Dans tout son lignage, il n'y eut jamais un seul baron qui
<( possédât un seul arpent de terre, si ce n'est la Roche et
« la terre autour. Mais vous allez voir, s'il est qui vous en
« chant, quels dons lui fit le doux Roi de gloire. Ecou-
« tez ^ »
Doon vivait sous Pépin, et c'est Pépin qu'il servait.
Bien que ce père de Charlemagne fut un grand roi,
Doon lui parlait en toute liberté et rudesse et, si Pépin
commettait quelque injustice, Doon le redressait. Même
il avait certaine vertu qui commence à se faire rare : il
était généreux pour les jongleurs, et ne comptait pas les
manteaux qu'il leur donnait ^. Il était pauvre cependant ;
mais, si pauvre qu'il fût, il était aimé de la sœur
du roi Pépin qui s'appelait Olive. Tant de pauvreté, tant
de vertus ne touchèrent pas le Roi qui, dans sa grande
distribution de fiefs, oublia un jour l'humble seigneur de
la Roche. Il y avait là de quoi réjouir les courtisans, race
gouailleuse, qui n'aime pas les gentilhommes pauvres et
se plaît à les railler : « Il gardera la court et Fiver et Testé
(( — Et tanra les chemises quant le bain est chauffé ! »
De telles plaisanteries n'eurent pas le résultat que ces
mauvais plaisants en espéraient. Pépin, honteux et repen-
tant, offrit à Doon sa sœur Olive et, avec elle, la « Laor-
roigne » . Le bon chevalier estima que le don (en ce qui
concerne la terre) était vraiment excessif : « Li oisel qui
(( ce haite ains que puisse voler — Chiet à terre. » Malgré
tant de modestie, les noces de Doon et d'Olive sont
1. Doon de la Roche; British Muséum, Harl. 4404, f» 1 r^. — 2. « Ja
ne s'enpLai[n]deront li petit ne li grant ; — Et jugleors plusours ot
à sa cort tous tems. — Si leur donnoit manteaulx et bliaux bés et
gens. » {Ihid,, f» 1.)
254 DE L'EXECUTION DES CHANSONS DE GESTE.
1 FART. LivTi. îi. joyeusement célébrées \ et voilà un honnête homme qui
CHAP. xxir. O ^ 1 L
■ est enfin heureux.
Ce bonheur, hélas ! ne devait être que de courte durée,
et le traître fait ici son apparition dans notre drame.
Pas n'est besoin de dire qu'il est de la race de Ganelon
dont il est, en effet, le neveu, et de Hardré dont il est le
cousin. Il se nomme Tomile, et est appelé à jouer un
grand rôle, un rôle odieux, dans toute la suite de cette
chanson : « Votre femme (dit-il un jour à Doon qui est
(( encore dans toute la fraîcheur de ses premières joies
« et a déjà un bel enfant, le petit Landri), votre femme
<c est une infâme, et je l'ai trouvée hier couchée avec un
« garçon, » La vérité est que Tomile avait traîtreuse-
ment fait coucher je ne sais quel misérable dans le lit de
la très innocente Olive ^ Doon y est trompé, juge sa
femme coupable et la veut tuer. Injustement accusée,
Olive demande à être brûlée vive. Le traître, que rien
ne désarme, soufïle la haine au pauvre baron déses-
péré : (( Si seras cous clamés, se dient li enfant. » Doon
furieux et qui s'apprête à en appeler au roi Pépin, pénè-
tre comme un fou dans la chambre où est son petit Lan-
dri, le jette brutalement par terre, et l'enfant « qui
brait » gardera toute sa vie la cicatrice de la plaie qui
lui est faite ^ C'est sur ce spectacle qu'il convient de
finir la première partie du Drame que chante notre jon-
gleur, et qui jusqu'ici a été vraiment bien mené. Le ta-
bleau final, la scène de la fureur de Doon et de l'enfant
blessé serait goûtée des meilleurs juges.
Le tableau qui suit n'est guère moins émouvant*
Accablée sous le poids de la colère de son mari et aussi
de l'indignation de son frère Pépin, Olive, qui se défend
en vain, reste à la Roche et fait à Doon qui part les plus
1. Doon, fo 1 yo — 2°. — 2. F^ 3 — 4 v». — 8. F^ 5 ro— 6 ro.
CHAP. XXIJ.
DE L EXECUTION DES CHANSONS DE GESTE. 255
touchants adieux \ Au milieu de tant d'émois, le petit » iabt. uvr.
Landri est fait pour attirer sur lui la sympathie de tous
les auditeurs de la chanson, surtout des femmes. Cette
sympathie si naturelle, il la mérite d'autant mieux que
son père se remarie et qu'à tous ses malheurs va se join-
dre celui d'avoir une marâtre. Et quelle marâtre! C'est
la propre fille du traître Tomile, c'est Audegour. Le petit
garçon, d'ailleurs, a déjà le cœur très fier et s'indigne
de cette seconde union qui jette sur le nom de sa mère
un déshonneur immérité. Il interpelle l'archevêque qui
a béni ce nouveau mariage, et lui dit : « Quand je serai
grand, je vous tuerai ^ » Il avait raison de s'indigner,
l'enfant. La pauvre Olive est forcée de s'éloigner, après
de nouveaux et derniers adieux à Doon. Le pauvret, lui,
est cruellement persécuté par la fille du traître, par
l'intruse qui le bat à coups de pied et de poing,
et lui crie sans cesse : « Bâtard , bâtard "^ ! » La
naissance d'un fils qu'Audegour a de Doon, et qui est
aussi laid que Landri est beau, exaspère encore la haine
de la marâtre. Un terrible incident va, d'ailleurs, changer
plus profondément tout le cours des choses. Sauvage,
indompté, vengeur, l'héritier légitime, Landri, se jette un
jour sur Tomile et le frappe d'un grand coup d'échiquier
d'or; même il tue un des neveux de son ennemi juré,
et est forcé de quitter ce palais maudit où son père ne
peut plus le défendre. Les traîtres ont juré sa mort,
mais un moine, par bonheur^ prévient Doon de l'abo-
minable complot. Vite, il envoie son fils à la cour de
Pépin qui se montre assez lâche pour ne pas oser le
1, BoonJ^Q po — 10 r». «Doon envoie son chapelain à Paris pour appren-
dre au roi Pépin le crime d'Olive, et Pépin,avec quinze mille hommes, se
rend à Cologne qui est déjà et sera le principal théâtre des événements
de notre poème. Douleur publique de Doon, dont le deshonneur est
connu de tous ; indignation de Pépin contre sa sœur. » C'est à dessein
que nous n'avons pas fait entrer le récit de ces faits dans une analyse
qui doit nécessairement être très rapide. — 2. F^ 10 r^. — 15 r». Olive
fait à son iîls cette recommandation expresse : « Dès que ton père
sera remarié, tu iras dans un moutier » (fo 13 v»). La fille de Tomile est
appelée dans le poème « Audegour-la-coverte ». — 3. F^ 15 r^. — 18 v^.
PART. LTVR. 11.
CHAP. XXU.
256 DE L EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
garder près de Jui. Rien n'est plus émouvant ni plus
naturel que les derniers adieux de la pauvre Olive à son
fils : « ïu t'en iras, biaulx filz, à Paris à ton oncle. —
« Je remainrai, biaulx filz, chaitive et besongneuse. —
(( L'arbre que tu plantas baiserai à ma bouche. » Landri,
que le Roi craint de protéger, n'hésite pas à se séparer
d'un défenseur aussi pusillanime et part, sans plus tar-
der, pour Rome et pour Constantinople. Olive reste seule.
Quand reverra-t-elle son fils, son bien-aimé fils ? « La
dame se pasma qui trop fu dolereuse \ » C'est sur
cette pâmoison que prend fin notre second tableau. Il est
plus dramatique encore que le premier
Nous voici à Constantinople, chez le roi Alexandre qui
fait à Landri le meilleur accueil : « Amis, ce dit le roi,
(( frère, belle jouvente — Et je vous retenrai et vos
« gens tous ensamble. » Le fils d'Olive veut prouver
qu'il est digne d'un tel accueil, et remporte sur les
paiens une glorieuse victoire. Il n'en faut pas davan-
tage pour lui valoir l'amour de la fille du Roi qui s'ap-
pelle Salmadrine et qui l'aura pour mari, ou se laissera,
dit-elle, mourir de faim. Le Roi cependant ignore quel
est ce vainqueur, quel est ce Landri, et il envoie, pour le
savoir, des messagers en France ^ A peine arrivés à Co-
logne, ces messagers tombent au milieu des traîtres qui
font bonne garde autour de Doon et d'Audegour,
et commencent par enlever leurs chevaux aux envoyés
d'Alexandre. Par bonheur, il y a à Cologne un défen-
seur vaillant du bon droit : l'Archevêque prend en
main la cause de ces étrangers, et jure qu'il déposera la
1. Doon, î° 18 yo— 26 v^. — 2. F» 26 vo-— 29 v». Le roi de Constantinople
donne à Landri le titre de chambellan et le fait servir par des cheva-
liers. Quant à Salmadrine, elle arrête au passage les messagers de
son père : « Si vous ne rapportez, leur dit-elle, que de bonnes infor-
« mations sur Landri, je vous ferai riches pour toute votre vie »
(f« 30 ro).
DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 251
crosse si justice ne leur est pas rendue. Indignés contre
les traîtres et contre leur engeance, les bourgeois de la
ville prennent parti pour leur évêque, et la guerre
ensanglante les rues de la vieille cité. Un cousin de
Doon, Gontiaume, se fait le champion du bon droit et lutte
corps à corps avec le propre fils de la marâtre, avec
Malingre * . Une femme cependant sort du moûtier Saint-
Honoré: c'est Olive, c'est l'épouse innocente et persécu-
tée. Elle entend qu'il est question de Landri; elle a{)prend
qu'on est venu à Cologne chercher des nouvelles de son fils.
Une faut pas songer à peindre sa joie, et il convient, à la
fin de ce troisième tableau, de la laisser, pleine d'espé-
rance, suivre du regard ces messagers du roi de Constan-
tinople qui vont voir son fils ^ Que ne peut-elle partir
avec eux !
Quelque faible qu'il ait pu paraître jusqu'ici, Doon
ouvre à la fin les yeux et commence à découvrir, à travers
14 méchanceté de sa seconde femme, l'innocence de la
première. Il prend, il ose prendre la défense d'Olive et
va jusqu'à frapper cette Audegour qui est secourue par
son fils. Ce triste château devient alors le théâtre de luttes
contre nature, et il faut séparer le père et le fils qui
se veulent tuer ^ Le mal qu'on ne peut faire à Doon,
c'est encore Olive qui va le subir. Les traîtres veulent
décidément en finir avec elle et la jettent sur un roncin
qu'ils poussent loin de Cologne ; mais l'évêque est tou-
jours là, qui la protège et qui la sauve. La race de Ganelon,
1. Boon, fo 30 ro — 35 ro. Les messagers sont reçus à Cologne dans la
maison de Gontiaume, cousin germain de Doon. C'est Hardré qui ap-
prend à Tomile le but de leur mission, et ce sont ces deux traîtres qui
avec Malingre, s'emparent des chevaux et des dromadaires des messa-
gers. D'après cette intervention de Malingre, et d'après l'âge qu'on peut
lui supposer, on voit qu'un long espace de temps (quinze ou vingt
ans) s'est écoulé depuis le second mariage de Doon. — 2. F^ 35 v» —
37 po. Les messagers retournent à Constantinople, et communiquent
au Roi le résultat très favorable de leur enquête sur Landri (fo 37 ro —
40 ro). — 3. Fo 41 ro.
I PART.^ LIVR. It.
CHAP. XXII.
258 DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
1 PART. LivR. II. se sentant impuissante contre l'épouse fidèle, espère être
CHAP. XXII. ' * ^ ^
plus heureuse avec le mari lui-même dont il est temps
de se débarrasser. Doon était sorti de la ville pour je ne
sais quelle expédition militaire : lorsqu'il y veut rentrer,
il en trouve les portes fermées, et les gens de Tomile lui
crient grossièrement : « Après vostre putain vous coven-
« dra aler. » C'en est trop : une guerre éclate entre To-
mile, qui est toujours à la tête des félons, et Doon, qui va
demander secours au roi de France, au frère de sa vraie
femme. Pépin finit par s'émouvoir, et vient mettre le
siège devant le château delà Roche oîi s'abritent les traî-
tres \ Au milieu de tant de bagarres, Doon lui-même a
pris la fuite, et l'on ne sait où il se cache. Nous le retrou-
vons à Constantinople oîi une guerre terrible met aux pri-
ses le roi Alexandre et les Hongres. Doon a mis son épée
au service de ces ennemis du roi de Constantinople, et
(singulière et émouvante complication) c'est son fils, son
propre fils, son Landri, qui remporte une victoire décisive
contre les Hongres et contre lui. Le jeune vainqueur,
d'ailleurs, ne connaît pas son père, et voici que le malheu-
reux Doon est jeté dans un cachot où il ne restera pas
moins de sept années. Olive ^ elle, est toujours réfugiée
chez l'évêque qui la défend. Ils sont aussi éprouvés, aussi
misérables l'un que Tautre ; mais le jongleur prend enfin
pitié de notre émotion, et nous annonce que l'heure de la
(c fière vengeance » va bientôt sonner ^ Il en est temps,
et qu'un cinquième et dernier tableau nous console de
la tristesse des quatre premiers
Landri est en pleine gloire, et Salmadrine — qui Taimé
plus que jamais et ne sait plus résister à la brutalité de
cet amour — emploie, pour en finir, le vieux moyen des
1. Doon, fo 41 ro — 46 r^. —2. F^ 46 r» — 48 yo. — 3. F^ 48 v» — 49 v».
r= C'est ici que se trouve Tappel du jongleur: « Dorénavant comance la
mêlée, » etc., qui peut faire croire que Doon de la Roche se chantait en
deux séances.
CHAP. XXII.
DE INEXECUTION DES CHANSONS DE GESTE. 259
héroïnes de nos chansons : elle vient impudemment se i part. uvr. n.
glisser dans son lit \ Landri, lui, consentirait volontiers -
à se fiancer avec elle ; mais il pense surtout à venger sa
mère, et il y pense toujours. S'il savait que son père est
tout près de lui, en prison ! Ici se place un épisode plein
de grandeur et vraiment dramatique. Doon, le pauvre pri-
sonnier Doon obtient enfin la permission de se pré-
senter un jour devant le roi de Constantinople et devant
Landri. 0 joie ! Le père et le fils se reconnaissent et
tombent dans les bras Fun de Fautre, au milieu des
larmes de toute Fassistance. Ce n'est point Fheure cepen-
dant de s'attarder en ces tendresses, et il s'agit d'in-
fliger aux méchants le châtiment qu'ils méritent ^. Lan-
dri^ avec une armée que lui confie le roi Alexandre,
prend le chemin de Cologne oii les plus graves événe-
ments vont se passer. L'évêque, tout évêque qu'il est, a
compris qu'il ne viendrait à bout des traîtres que les
armes à la main, et il a résolument engagé la lutte con-
tre Tomile et toute la famille de Ganelon et d'Hardré. 11
en triomphe enfin, et l'infâme Audegour est faite prison-
sonnière. Doon, sous un déguisement, pénètre alors dans
Cologne et se fait aisément reconnaître d'Olive qui, avec
une belle fierté et n'ayant pas de pardon à lui demander,
lui tient ce très noble langage : « Bien sai Fenor est vos-
« tre — Et je vous reprendrai à honour et à noces; ■ —
« Mais de gésir ensenble n'i aura ja parole ^ » Le dénoue-
ment est proche, et Landri livre aux traîtres une suprême
bataille : «C'estmoi, leur crie-t-il, c'estmoi, qui suis Lan-
ce dri; c'est moi, qui suis le fils de Doon. » La plus belle
scène de toute la chanson est peut-être celle où nous
assistons à un premier entretien entre Landri et sa mère
qui ne le reconnaît pas \ Vaincu et sans espoir, To-
mile fait alors l'aveu de son crime et proclame à haute
voix Finnocence de la mère de Landri ^ On voudrait
1. Doon, P 51, 52. — 2. F^ 52 — 57 v". — 3. Fo 57 v^ — 69 r. — 4. F^
69 1-. — 75 ro. — 5. F^ 76 r^ v«.
CHAP. XXII.
260 DE L^EXECUTION DES CHANSONS DE GESTE.
iPART. LivR. II. rester sur cet aveu et faire appel à la miséricorde d'Olive ;
- mais ils sont durs, les temps où cette chanson a été
écrite. La douceur, ici, ne serait pas comprise, ne serait
pas goûtée. Olive deviennt soudain féroce, et c'est elle,
c'est elle-même qui veut avoir la joie de tuer, de pendre
Tomile. « La duchesse meïsme monta sus Feschaillon —
Et par desous la goule li feri le cranpon. » Audegour
n'a pas un meilleur sort : on l'écorche et on la brûle \
De tels spectacles, de telles pénalités sont horribles, et
n'ont rien de chrétien. Landri, par bonheur, nous en
console un peu en faisant contre les païens une nouvelle
campagne qui n'est pas moins glorieuse que les autres et
en délivrant le roi de France dont ces mécréants s'étaient
emparés durant une partie de chasse. Rien ne s'oppose
plus au mariage du fils de Doon avec la fille du roi de Cons-
tantinople. Landri épouse Salmadrine ^ et la vertu, dont
nous aurions souhaité le triomphe moins cruel, la vertu
est enfin récompensée.
Un dernier coup d'archet, et le jongleur annonce que
Doo7i de la Roche est achevé.
de'^Steurs Telle Gst k chanson de notre jongleur, et nous n'a-
ie chanuu^poème; vons pas voulu en interrompre l'audition pourconsta-
dujongicur ter, à tout instant, les diverses impressions du public.
pour les tenir en , • vi i i r\ i
haleine. H est Certain qu il y a des longueurs en ce Boon, et le
chanteur a dû réveiller, à plus d'une reprise, l'atten-
tion un peu engourdie de ses auditeurs fatigués.
Même il lui a fallu les rappeler plus d'une fois
au silence, et se servir de ces formules qui sont con-
stantes dans toutes nos chansons : « Or, faites pais,
si me laissez oïr, » ou : (c Seignor baron, entandés,
s'il vos plaist. » Vers le milieu de sa chanson, il a
fait un temps d'arrêt plus long pour annoncer les
1. Doon, to 76 v. — 2. ?<> 76 v^ — 85 v.
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
261
événements ultérieurs de son poème, et c'est ce temps
d'arrêt qui lui permet, quand il le veut, de le chanter
en deux séances. Il n'est pas besoin, d'ailleurs, d'être
grand clerc pour supposer — par une hypothèse qui
n'a rien de hardi — que, durant le chant du jon-
gleur, les femmes se sont surtout passionnées pour
l'innocente Olive et le petit Landri; que les barons,
eux, auraient souhaité à Doon plus de clairvoyance
et moins d'indécision ; que certains clercs, invités au
château, ont été ravis de la belle physionomie que
le poète a prêtée à l'archevêque de Cologne; que les
jeunes filles ne se sont peut-être pas assez scanda-
lisées de l'effronterie de Salmadrine et, qu'en revan-
che, clercs et barons, jeunes femmes et jeunes filles,
ont été unanimes à conspuer le traître, et ont acclamé à
l'envi le dénouement horrible de ce drame vraiment
barbare. Quand le chanteur nous a montré l'héroïne
de sa chanson, l'épouse calomniée et dont la vertu
vient d'être remise en lumière, la pauvre Olive enfin;
quand il nous l'a montrée, menant son persécuteur
au gibet, et, de ses mains implacables et féroces,
lui mettant elle-même le carcan au cou, un frémis-
sement a couru dans tout l'auditoire. Mais c'était
un frémissement de joie.
Nous parlions tout à l'heure d'une pause du jon-
gleur, qui a été plus importante que les autres et
durant laquelle on lui a, sans doute, fait « baillier
le vin » ; mais il y avait évidemment d'autres temps
de repos. Le jongleur était le meilleur juge de leur
opportunité et les disposait, je pense, où il voulait.
Vingt fois, trente fois durant le chant d'un seul et même
poème, il avait tout l'air de recommencer un nouveau
roman, et se servait à peu près des mêmes formules
solennelles qu'au début même de sa chanson : « Ici
I PART. UVR. II.
CHAP. XXII.
Théorie
des
recommence-
ments ».
GHAP- XXll.
262 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
' ''^!!^: 'iT!'"- COMMENCE canchons de nobleto ' » ; ou encore : a Or
RECOMMENCE boiie chansoii nobile -. » Ces recommen-
cements, comme nous avons eu Foccasion de le
dire, sont un des <( procédés qui caractérisent le
plus sûrement notre épopée nationale ; » mais il y
en avait de plusieurs sortes. Ceux que nous venons
de citer étaient les plus simples ^ : il en est d'autres
qui étaient plus compliqués, et auxquels nous donne-
rions volontiers le nom de « prophétiques » parce qu'ils
servaient d'annonce et de programme aux futurs épiso-
des de la chanson: « Seignor, or escoutés, nobile cheva-
lier — Glorieuse chançon qui moult fait à prisier —
Com Jursalem fu prise à cet assaut premier ^. » Et ail-
leurs: (( Or commence chançon, s'il est que la vos die,
— Com Guibers passa l'aiguë à la lune série, — Girars
1. Bueves d'Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, P 154 v». L'auteur ajoute ;
« N'oïstes mais millor en vostre aé. — 2. MortAimeri, BibL nat. fr. 24369,
t. II, fo 23 r». — 3. La plupart des « recommencements » peuvent être
ramenés aux types suivants qui sont aussi, sauf le dernier, des types
de « commencements » : 1^ Le type Or commence ou ci commence, ou
huimais commence. « Or commence chançon merveillose, anforcie, »
etc. {Siège de Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, P 113. Deux autres Or
commence se trouvent aux fos 149 et 152 du même manuscrit, ce qui
montre que les « recommencements » étaient parfois très rapprochés
l'un de l'autre » ; 2» le type Or faites pais : « Or faites pais, et si orrés
conter — Com il alerent le message conter, » etc. [Moniage Renoarty
Bibl. de l'Arsenal, 6562, fo 176 v^) ; 3° le type Plaist vos o'tr plus ou
moins modifié : « Seignor baron, antandeis, c'i vos plaist. » [Enfan-
ces Guillaume, Bibl. nat. fr. 1448, fo 70 v»); 4» le type Oez, seignor
ou Après orrez : « Oiez, seigneur, por Dieu de majesté. » (Bueves
d'Hanstone, Bibl. du Vatican, Regina, 1632, f» 107.) « Après orrez
comment Charles, le chief enclin, — S'en ala mendiant à guise d'or-
fenin.» [Charlemagne, de Girart d'Amiens, Bibl. nat. fr. 778, f» 22 v") ;
5» le type : Or vous lairai qui est fréquent : « Or lairay de Tristan, si
diray de Guyon. » [Tristaîi de Nanteiiil, cité par P. Meyer, Jahrbiich
fur romanische und englische Literatur, IX, 4, p. 353.) « Ci endroit
vous lairons de 1' roi de Saint-Denis...— Ci après vous dirons de l'ami-
ral Persis, » etc. (Siège de Barbastre, Bibl. nat. fr. 1448, f» 160 r».) Etc.
= Nous ne devons noter que comme exceptions le « Huimais orés
chançon, s'il est qui le demant» qui se trouve dans Antioche (II, p. 241)
A LA FIN d'une laisse et le « Huimès commence chançon à enforcier
•— Que vous orrez, se donez un denier. » (Renier, Bibl. nat. fr. 24370,
fo 59 vo.) Cette sommation pressante du jongleur est des plus 'rares,—
4. Jérusale^n, éd. Hîppeau, p. 165.
DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 263
et Guielins o proesce s'afie ; — Mais cil donois lor dut
torner à grant folie — Dont la terre de France dut -
estre asoploïe K » 11 y en a de plus longs encore ; mais
surtout il y en a de plus beaux, et je ne saurais citer
ici un meilleur exemple que ces vers de Jéru-
salem où Ton annonce un des plus magnifiques faits
d'armes de la guerre sainte : (c Or commence can-
chons de bien enluminée ; — Aine tele ne fu faite ne
si bone cantée, — Si com la sainte vile fu prise et
conquestée — Et com Tomas de Marne à la chère
membrée, — Le blanc hauberc eFdos, la ventaille
fermée, — Le fort escu al' col, el' poing destre l'espée,
— Se laissa ens caïr entre la gent desvée ^ » Il y a
de ces recommencements qui sont fiers et chevale-
resques : « Vechi bêle matière rimée de biaus dis ;
— C'est d'armes et d'amours et de grans paletis, —
De prises de cités, d'acquerre los et pris \ » Il y a
d'autres recommencements qui sont pieux, et presque
dévots : (( Seigneurs, or entendes pour Dieu le
droiturier; — C'est de Sains et de Saintes que
Jhesus ot tant chier, — Si que ceste chanson en
fait plus à prisier. — On la pourroit moult bien
ou moustier preeschier ^ » Quels que soient, d'ail-
leurs, la forme et le genre de ces recommence-
ments, il n'y faut pas voir seulement un procédé litté-
raire et théorique. Nos jongleurs, gens pratiques,
s'en servaient très utilement pour réveiller leurs au-
diteurs comme par un coup de tabor ou de timbre,
1. Siège de Barbastre, Bihl. nat. fr.l448, fo 149 yo.Cf., dans le même
manuscrit de la même chanson : « Or commence chançon merveil-
lose, anforcie, — Ansin com Aymeris recovra sa maisnie — Et Looeis
li rois ot la terre voidie. — Dec' au perron Saint Jaque fu la terre
essillie — Ains qu'il rentrast en France. » (f^ 113 r».) — 2. Jérusalem,
éd. Hippeau, p. 165. —3. Baudouin de Sebourc, cité dans V Histoire
littéraire, XXV, p. 549. — 4. Tristan de Nanteuih v. 16017, cité dans
le tome XXVI de V Histoire littéraire, p. 257.
I PART. LIVR. 11.
CHAP. XXII.
I PART. LIVR. II.
GHAP. XXII.
264 DE L EXÉCUTIOiN DES CHANSONS DE GESTE.
mais surtout pour se donner ça et là un repos néces-
saire ; pour avoir le droit de finir, où ils voulaient, leur
séance de chant ; pour la recommencer où cela leur
faisait plaisir; pour pouvoir enfin débiter en plu-
sieurs journées une chanson qui semblait parfois un
peu longue. Je prends la liberté de rappeler ici, (mais
toujours sans textes à l'appui) que nos chanteurs de-
vaient plus d'une fois pratiquer de larges coupures
dans quelques-uns de leurs romans ; qu'ils devaient
en ce cas remplacer, par un petit résumé de leur
façon, les épisodes trop monotones et trop développés
de certains de leurs poèmes, et, qu'en ce cas, les
recommencements avaient cet avantage de leur four-
nir une excellente et toute naturelle rentrée en ma-
tière. Une « rentrée en matière », voilà, en effet,
quels ont été le vrai caractère et le but réel de nos
recommencements épiques.
Quand le jongleur chantait aux carrefours et sur
les places publiques, il n'oubliait jamais, comme
on l'a vu plus haut, d'adresser un appel, qui était
toujours pressant, à la générosité de ses auditeurs
plus ou moins populaires. Même il allait plus loin,
et faisait sans vergogne la quête dans toute l'assis-
tance. 11 se permettait, à l'occasion, des plaisanteries
d'un goût douteux, et lançait en riant des excommuni-
cations funambulesques sur tous ceux qui n'ouvraient
pas assez leurs bourses. Il allait même jusqu'à inter-
rompre soudain sa chanson et à déclarer très solen-
nellement qu'il ne la continuerait pas s'il n'était
pas enfin récompensé de sa peine, et j'imagine qu'il
allait, en plus d'un cas, jusqu'à fixer la somme. Enfin, il
s'emportait contre ces pleutres, qui osaient le payer,
lui, jongleur, avec cette abominable monnaie du dia-
ble, avec des mailles, avec des poitevines !
LIVR. II.
CHAP. XXII.
DE ^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 265
Aux châteaux, les choses ne pouvaient point se passer '^^"^^^
de la sorte, et Ton n'y payait que trop bien les jon
gleurs. Robes, manteaux, bliauts, pleuvaient sur lui
De l'argent et du vin, des chevaux et des mules, on
lui offrait tout, et il ne refusait rien. Tout au plus,
quand ses hôtes étaient avares et que le noble au-
ditoire se faisait trop prier, le chanteur allait-il jus-
qu'à protester contre les mauves et les achars, contre
ceux « qui n'ont cure fors d'avoir amaser, de gages
prenre et de deniers prester, et qui n'ont soing d'autre
chanter K )> Encore ces dernières paroles s'adressaient-
elles plutôt à un public bourgeois, et ce n'est certes pas
l'avarice qui était alors le vice ordinaire des chevaliers
et des nobles.
Jusqu'à présent, cependant, nous n'avons pas vu
paraître le jongleur désintéressé et qui chante seu-
lement pour l'amour de l'art. Je ne l'ai rencontré
que dans la chanson à'Antioche, dans ce superbe
poème historique et chrétien : « Jou ne 1' di pas pour
ce, bone gent honorée, — Que jou mise de V vostre
vaillant une denrée ^. » Et ailleurs : « Qui de Jheru-
salem vuet oïr comencier, — Si se traie envers moi,
por Dieu l'en veul proier. — Je ne lui ruis de F sien
palefroi ne destrier, — Peliçon, vair ne gris, ne
vaillant un denier ^ » Les jongleurs qui chantaient
Antiochey ont-ils toujours été aussi détachés des biens
de la terre? Ont-ils toujours chanté les nobles vers
qui précèdent? Il est permis d'en douter; mais il vaut
encore mieux le supposer, et croire au bien.
Il ne reste plus à notre jongleur qu'à finir sa chan- différentes façons
son, et à la finir comme il l'a commencée, en chan- \*Xnr
teur qui sait son métier. Le mode le plus primitif, ""p^^"*^-
1. Bibl. nat. fr. 2494, f" 82. — 2. Antioche, 1. c, II, p. 193. — 3. Ibid.,
I, pp. 3 et 4.
26G DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LivR. II. c'est le mode e:?? abrupto, qui correspond aux débuts
CHÂP. XXII. 1 ' X^ 1
de même ordre que Ton admire si légitimement dans
le Roland et dans VAlïscans, La fin du Boland sl été trop
souvent citée pour que nous en rappelions ici la naïve
beauté ; nous préférons en faire connaître d'autres
qui sont plus ignorées. Je ne sais rien de plus abso-
lument féodal que les derniers vers d'Aliscans : « Li
euens Guillaumes mie ne se targa, — Isnelement por
les maçons manda — Et charpentiers quanques il en
trova : — Au miex qu'il pot Orenge restora — De
granz fossez et de murs la ferma ^ » Au reste, toutes
les fins de poèmes se ressemblent dans cette geste de
Guillaume où toutes les chansons ne font vraiment
qu'un seul et même poème en plusieurs chants ^. Dans
les autres cycles, Vex abrupto triomphe moins aisé-
ment, et il est rare de trouver un dénouement aussi
bref que celui à'Otinel : « Sa fin fu bêle, plaine de
grant bonté. — Diex en ait l'ame par la soe pi-
tié ^ ))
Une « fin de poème » que les jongleurs comman-
daient plus souvent à leurs approvisionneurs de
chansons, c'est cette fin banale qui correspond à
VexpUcit des textes latins, et qui se résume en quel-
ques mots : (( Fin de la chanson » ou, si vous l'ai-
mez mieux : « Aies vos en : li romans est fenis. »
C'est le procédé employé par l'auteur des Saisnes :
« Nostre chançons des Saisnes fenist à icest tor. —
1. Aliscans, éd. Jonckbloet, p. 427. ~2. Telle est la fin du Couron-
nement Looys : « En grant barnage fu Looys entrez ; Quant il fu ri-
ches, Guillaume n'en sot grez » (éd. Jonckbloet, p. 71) ; telle est celle
du Charroi de Nimes : « Li Rois l'entent, grant joie en a menée, —
Deu en aore et Marie sa mère. » (Ihid., p. lll.)Telle est enfin celle du
Covenant Vivien : « A grant dolor fait Sarrazin flner. — Braient et
crient, grant duel ont démené;— James nul jor si grant dolor n'orrez. »
{Ibid., p. 213.) Ces derniers vers ont pour suite évidente et immédiate
le premier vers d'Aliscans: << A icel jor que la dolor fu grans, » etc.—
3. Otinelj éd. Guessard et Michelant, p. 74.
DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 267
N'en troverez q'an die avant nul iudeor^ » Cette i part. livr. n.
. . . . . CHAP. XXII,
même protestation anticipée contre les jongleurs qui
annonceraient des Suites, on la retrouve en plus d'une
chanson : « Des Lolierains ne pores plus oïr, — S'on
ne le vuet controuver et mentir ^ » Et ailleurs : « De
Gaydon est ci la chansons fenie. — Jà n'iert nus hom
qui avant voz en die, — Se il n'i weult trouver nou-
velerie ^ » A cette prudence, je préfère la bonne
franchise de ce poète sans habileté qui s'écrie candi-
dement : a Je n'en sai plus, foi que doi saint Denis
— Ne plus avant n'en truis en mes escris ^. »
Notre chanteur ajoute, plus simplement encore, qu'il
a très soif % et voilà qui se comprend.
Des compliments ne sont déplacés ni à la fin d'une
préface, ni à la fin d'un de nos vieux poèmes. Le
jongleur les adresse tout d'abord à ceux qui l'ont gras-
sement payé. Que Jésus-Christ le leur rende et les
mette en son Paradis ^ Mais, après tout, le chanteur
ne prétend pas s'oublier lui-même, et il est, en effet,
des limites au désintéressement : « Vous qui avez
écouté ma chanson , sachez qu'aucun homme n'en
1. Les Saisnes, éd. F. Michel, II, p. 190.— 2. Fin de Girbert de Metz
dans le mss. de la Bibl. nat. fr. 19160. —3. Gaydon, éd., Guessard et
Siméon Luce, p. 328.-4. Anséis de Carthage, Bibl. nat. fr. 12548, £«78 v^.
— 5. «Il est tems d'aller boire; J'en ai grant desirier. » (Fin de
Tristan de Nanteuil, cité par P. Meyer, Jahrbuch fur romanische
und eîiglische Literatur, IX, 4, p. 398.) Parfois, le jongleur invite
ses auditeurs à aller boire eux aussi : «Seignors, or alez boire, li romanz
est fine. » [Maugis d'Aigremont, Bibl. nat. fr. 766, fo 55.)= Dans Auhri
le Bourg oing (Bibl. nat. fr. 860, f« 206), on parle d'un chanteur auquel
cm fait « le vin baillier » à « chascun vers », c'est-à-dire à chaque
couplet de son poème. Il y a là une exagération manifeste. —
6. « Si proiiés Dieu, le roi de maïsté, — Vous ki m'avés de vos
deniers donné, — Que Diex vous laist tés oeuvres démener — Qu'en
Paradis vous mèche reposer, — Et moi aveuc ki le vous ai conté. »
(Huon de Bordeaux, 1. c. V. 10491-10495.) « Segnors et bêlez dames,
Dex vous fâche pardon, — Vous qui de vostre argent m'avez donné
foison. — Jhesu Crist le vous rende qui soufri passion. » {Vivien
VAmachour de Monbranc, Bibliothèque de Montpellier, H, 247,
fo 178 po.)
I. PART. LIVR. II.
CHAP. XXll.
268 DE L'EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE.
chantera jamais une pareille, et dites tous : Amen \ »
Quant au véritable auteur du roman, quant au poète,
il est rare que son nom soit ici prononcé. On l'a par-
fois nommé au début : une fois suffit.
En revanche, le poète et son jongleur estiment que
l'heure est venue de faire de la morale : « Oyez tous la
chanson, joyeux et affligés ; les joyeux pour être plus
aptes à toute prouesse ; les affligés pour ne plus faire
la guerre et pour ne plus causer de tels désastres ^. »
C'est un peu tard, je l'avoue; mais, devant les audi-
toires féodaux, c'est topique et presque audacieux.
Plus mélancolique est l'auteur de Foulques de Can-
die ^ lequel termine son trop vaste poème et qui a eu trop
de succès par ces vers un peu macabres : « Puis, vint
la Mort qui les sépara bientôt, comme elle fait de
tous les hommes ^ »
Cette morale un peu philosophique n'était pas pour
frapper l'esprit de nos pères qui étaient surtout des
chrétiens et aimaient à entendre parler chrétien. C'est
par une prière que se terminaient les plus anciens
monuments de la poésie française et, en particulier,
ces petites chansons de geste religieuses dont la Vie
de saint Alexis reste le type incomparable. C'est par une
j. « Or dites tuit amen qui Tavez escoutée — Que jamais par nul
home ne sera tels chantée. » (Récit en vers français de la première
croisade, d'après le ms. Hatton. 77, p. 370; art. de P. Meyer, Roma-
nia, 1876. Tirage à part, p. 41.) « A Dieu vous comman-je, ma can-
chons est flnée. —De cest roumant est boine et la fin et l'entrée— Et
en mi et partout, qui bien Ta escoutée, etc.» [Fierabras, 1. c.v. 6216-
6218.) — 2. Girart de Roussillon. Cf. la traduction (plus littérale et
plus complète) de Paul Meyer, p. 319, 377. V., pour une époque plus
récente, la fin des Enfances Ogier : « Ci vous lairons des enfances
Ogier, — Qui teles furent, qui droit veut tesmoignier — C'on les doit
bien à tousjours mais prisier — Et recorder pour les bons ensaignier
— Le droit chemin c'on ne puet esprisier. — Car on i puet, ce sachiez
sans cuidier, —L'amour de Dieu et hounour gaaignier, etc., etc. » (Éd.
Scheler, p . 242, v. 8215 et ss . ) V. aussi, pour la période de la décadence,
les derniers vers d'Hugues Capet{éd. du marquis de Lagrange, p. 242).
— 3. Fin de Foulques de Candie, dans le manuscrit de Boulogne.
DE L^EXÉCUTION DES CHANSONS DE GESTE. 269
prière aussi que se terminent vingt, trente de nos
chansons. « Jhesus, le roi de gloire, par son saintisme
non — Nos otroit par sa grâce de Paradis le don ^ ! »
Cette prière, le jongleur la fait dévotement pour ses
auditeurs, et aussi pour lui-même : « Seignor, franc
chevalier, lachançons estfmée. — Diex garisse celui
1. Vivien VAmachour de Monhranc, Bibl. de Montpellier, H, 247,
fo 178 ro. Cf. les textes nombreux que nous avons déjà cités (I, p. 399)
et auxquels on peut joindre les suivants : « Ceus qui m'ont escuté
lor pri jou qu'il n'oblient — E de l'romans Aiol est la rime finie. —
Dieus nous consaut trestous, qui tout a en baillie. — Amen, amen,
après cascuns de vous en die. » (Aiol, éd. G. Normand et G. Raynaud,
V. 10980 et ss.) « Cil Damedeu qui onques ne menti — Nous doinst
tretous venir à sa merci.— Amen, amen, que Deu Totroit issy.» [Aubery
le Bourgoing, éd. P. Tarbé, p. 155.) « Ichi faut le rommans de Tes-
toire polie. — Dex gart tous cheus de mal qui par cuer Tout oïe, —
Moi meïsme si fâche et me giet de hasquie, — Qui dite la vous ai et
à point radrechie. — Dex nous doinst à trestous la pardurable vie. »
{Doon de Màience, éd. A. Pey, p. 346, v. 11501-11505.) » Dex vos ga-
rise toz qui m'avez escouté — Et moi avec n'oblit qui la vos ai chanté. »
[Floovant, éd. Guessard et Michelant, p. 77, v. 2532, 2533.) « Dieu
veuUe par sa grâce leurs pechiés pardonner — Et ceulx qui l'ont ouy
veulle Dieu honourer. » (Florent et Octavian, cité dans VHistoire
littéraire, XXVI, p, 333.) « Or prion le Segnour qui maint en Orient
— Que Paradis aion par no deservement. — Seignor, dites Amen,
que Dieu par son talent — Nous vueille tous oster de paine et de tour-
ment. » (Gaufrey, éd. Guessard et Chabaille, p. 322, v. 10728-10731.)
« Seignor, franc chevalier, la chansons est flnée. — Diex garisse celui
qui le vous a chantée — Et vous soies tuit sauf qui l'avés escoutée. »
{Gui de Bourgogne, éd. Guessard et Michelant, pp. 130, 131, vers 4302-
4304.) « Or proion Dieu qu'il nous face pardon, — Si come il fist Guil-
lame le baron. — Amen en die cascuns et à cler ton.» (Fin du Moniage
Guillaume, d'après le texte publié par C. Hoffmann.) « Ore proiom por
celui qui si bien l'a ditée, — S'il ia rien dit u parole ajostée ~ Que
estre n'i deiist, que lui soit pardonée. — Ore dites tuit Amen qui l'avez
escutée. » (Récit en vers français de la première croisade, d'après le
ms. Hatton, 77, p. 370; art. de P. Meyer, Romania, 1876, p. 40; « D'or
en avant faut la chançon ici. — Beneois soit cis qui la vos a dit, — Et
vous ausi qui l'avés ci oit. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay,
p. 338.) « Or proions cel Seigneur qui fist le firmament — Que nous
prenge à tel fin par son commandement. — Que ne perdons les
âmes par engien de serpent, etc. » (Renaus de Montauban, éd. Miche-
lant, p. 457, V. 23-25.) « Seignors, ci faut Testoire dont je vous
ai conté. —Or proion Dameldeu qui maint en Trinité — Qu'il receive
nos armes par la soe bonté » (Renaus de Montauban, ms. Douce, 121.)
= Une de ces fins de roman mérite une attention particulière : c'est
celle de Girart de Roussillon. Ce beau poème se termine ainsi qu'il
suit : « La chanson est finie, j'en suis tout las. Si tu la tiens à haut
prix, toi qui la diras, tu en pourras avoir bonne paie en argent et en
vêtements. Disons maintenant : Tw autem, Domine. » (Trad. P. Meyer,
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXIT.
270 DE t;exécution des chansons de geste.
1 PART. LiYR. II. qui le vous a chantée — Et vous soies tuit sauf qui
CHAP. XXII. ■- ^ f
Favés escoutée. » La sainte Vierge n'est pas oubliée
(( qui n'out, à conceyverDieu, nemeisun mot : Ave.^y
Le tout se termine souvent par un Af^ien plusieurs
fois répété, qui achève de donner un caractère reli-
gieux à tout le poème : « Or dites tuit Amen qui l'avez
(( escoutée. » a Amen ^ amen après cascuns de vous en
« die. » (( Amen, amen, amen, par sainte charité. »
^"ainoncT ^h bicu ! parmi tant de « finales » diverses, nous
aurVuneSiïife'! u'avous pas cucorc fait conuaître celle que préféraient
les auditeurs enthousiastes de nos vieilles chansons.
Cette finale, qui est la plus goûtée, au xif siècle sur-
tout et même au xiif , c'est celle où l'on annonce
que la chanson aura une Suite : « Ichi faut li romans
de Julien le ber — Et d'Elîe son fil qui tant pot
endurer. — Cil engenra Ayoul qui tant fist à loer,
— Si con vous m'orés dire, se V volés escouter K »
Une Suite, quelle joie, quel espoir!
Pour s'en faire quelque idée, il suffît aux gens de
mon âge de se rappeler avec quelle impatience fébrile
les lecteurs des Trois mousquetaires attendaient Vingt
ans après.
Le jongleur ne saurait mieux terminer ^, à moins
p. 318, p. 674.)=: Quand notre poésie a été imitée ou traduite en Islande,
les Sagas ont conservé la même finale pieuse : « Et maintenant que
cette Saga est arrivée à sa fin, fasse Marie que nous nous tournions
vers Dieu, en sorte que nous vivions dans Téternité avec Dieu sans
fin. » (La Saga d'Élie^ traduite à la fin de Eédition d'Élie de Samt-
Gille,j)2iT G. Raynaud, pp. 180, 181.)
1. Élie de Saint-Gille, éd. G. Raynaud, p. 90. Cf. Vivien VAma-
chour de Monbranc, Bibl. de Montpellier, H, 247, f" 178, r»; Girars
de Viane, éd. P. Tarbé, p, 181; Doon de Maïence, éd. Pey^ p. 346;
Gaiifrey, éd. Guessard et Ghabaille, p. 322; Aliscans, éd. Jonckbloet,
p. 154. V. 8423 et ss., etc., etc. — 2. Il n'y a plus d'autre fin do
chanson à signaler si ce n'est Venvoi du poème à un Mécène, à une
protectrice. Cf. les Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 8226-8229 : « Ce
livre vueil la Royne envoyer— Marie, cui Jhesus vueille adrecier— De
ce chemin tenir sans forvoyer. — Ci eœplicit. Diex le vueille octroyer.
Amen. »
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXII.
DE L^EXÉCUTION DES CliANSONS DE GESTE. 271
qu'il n'ait aflaire à un auditoire déjà sceptique et
gouailleur... ou qui se soit endormi.
Mais non : voici qu'on l'applaudit bruyamment; Fin de la séance
VOICI qu on lui lait de nouveaux présents; voici enlm
que tous ces barons et toutes ces dames (qui ont eu
le rare courage de se taire si longtemps) commen-
tent, expliquent, admirent le roman qu'ils viennent
d'entendre.
La séance épique est achevée.
CHAPITRE XXIII
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. — I. EN ALLEMAGNE.
I PART. LivR. lî. L'Épopée est une voyageuse, et qui marche vite.
CHAP. XXIII»
A n'étudier que les apparences, on pourrait croire
To^i"/use qu'une chanson lyrique, une chanson de guerre ou
en géSi! d'amour, leste et brève, alerte et vive, serait de nature
à faire aisément plus de chemin qu'un poème de quel-
ques milliers de vers. 11 n'en est rien, et les poèmes
homériques, pour ne parler que de ceux-là, en four-
nissent une preuve qu'aucun juge ne récusera. Avec
quelle étonnante rapidité ne les a-t-on pas vus faire
autrefois le tour de tout le monde antique? Quel ma-
gnifique itinéraire, quelle vélocité, quels triomphes!
Il ne faut pas s'étonner de ces heureux voyages de
l'Epopée à travers tant de pays qui diffèrent souvent
d'origine, de religion, de langue. La Chanson lyrique,
qui devient si facilement populaire, a d'autant plus
de succès qu'elle est plus narrative; mais l'Épopée,
elle, l'Épopée est essentiellement narrative, et c'est
pour des récits, comme on le sait, que se passionnent
les peuples primitifs et les enfants. De là tant de con-
quêtes.
et, en particulier « Dès Ic xii° sièclc l'Épopéc frauçaisc était populaire
l'Epopée française daus uue graudc partie de l'Europe; » mais elle a dû
surtout cette admirable popularité au merveilleux
VOYAGES t)Ë L^ÈPOPÉE FRANÇAISE. 273
développement de la langue qui lui servait de véhi- ^ p^rt. uvr. n.
A ^ O T. CHAP. XXIII.
cule. Étant donnée la belle universalité de notre par-
1er, la même fortune fut réservée à la poésie qui avait
fait un si bon usage d'un langage si populaire. Il y eut un
temps, au xiif siècle, où la Méditerranée fut vraiment
un lac français, et où le prétendu empire « latin » de
Constantinople méritait en réalité le nom d'Empire
français. Notre langue a été le puissant moteur de
notre Épopée.
Cette Épopée, une fois lancée dans le monde occi-
cidental, n'a pas cessé, durant quatre ou cinq cents
ans, d'en parcourir toutes les régions et de faire en
chacune d'elles une halte plus ou moins prospère, plus
ou moins longue. On ne Fa pas vue seulement chez
les nations romanes, dont le parler ressemblait au
sien ; mais chez les peuples germaniques et chez ces
Scandinaves eux-mêmes, auprès desquels un Français
pouvait dire : Barbarus hic ego sum quia non intelli-
gorillis. Notre épopée, d'ailleurs, est la seule qui ait
ainsi battu tous les chemins du moyen âge et qui se soit,
pour ainsi dire, imposée victorieusement à l'hospitalité
de toutes les nations. On ne lui retirera pas, on ne
saurait lui retirer cette gloire.
Ces voyages de notre épopée nationale, nous nous
proposons de les raconter ici en quelques pages, que
nous souhaiterions vivantes et claires *.
LDans les Notices bibliographiques et historiques dô'nt nous avons
pris soin d'accompagner le résumé de chacune de nos chansons (tomes
III et IV), nous avons réservé une place notable à l'histoire de
leur « diffusion à l'étranger ». C'est là que nous donnons, par le menu,
toutes les indications bibliographiques et historiques qui, de près ou
de loin, se rapportent à cette étonnante et universelle diffusion. Les
chapitres suivants ne sont qu'une vue d'ensemble, une synthèse; mais
nos lecteurs savent où ils trouveront l'analyse et le détail. Quelques
répétitions, parfois, ont été rigoureusement nécessaires : on voudra
bien les excuser et les comprendre.
274 VOYAGES DE L'EPOPEE FRANÇAISE.
I PART. LIVR.
CHAI». XXIII.
qui vont suivre.
Notre plan sera des plus simples.
Après avoir indiqué nettement quels ont été les ca-
des chapitres ractères généraux de la diffusion de notre épopée dans
tel ou tel pays — Allemagne, Norvège ou Italie, Néer-
lande, Danemark ou Espagne, — nous nous attacherons
seulement aux deux ou trois grandes légendes épiques,
venues de France, qui ont reçu chez ce peuple l'accueil
le plus enthousiaste et y ont conquis le succès le plus
durable. Nous ne ferons guère qu'énumérer ceux de
nos autres poèmes qui ont été connus ou imités là-
bas; mais nous chercherons surtout à mettre en
lumière la forme artistique que nos chansons de geste
ont revêtue dans chacune de ces langues et de ces
littératures lontaines, les déformations qu'elles y ont
subies, la couleur qu'elles y ont prise.
Nations germaniques, nations Scandinaves, nations
romanes : tels sont les trois groupes que nous aurons
lieu d'étudier successivement ; telle sera aussi la divi-
sion de toute cette partie de notre livre '\
Allemagne.
Voyages Q^^ l'épopéc frauçaîsc ait été accueillie en Allema-
lEpopée française g^^^ quc dcs héros frauçals y aient été l'objet d'une
sorte d'engouement et de faveur littéraires, et que
Charlemagne lui-même n'ait guères été revêtu, dans
la poésie germanique, que d'une gloire et d'une au-
réole d'origine certainement française , le cas peut
sembler surprenant; mais il est des plus naturels.
Charlemagne, à coup sûr, est un tudesque; mais où
en était l'Allemagne quand ce grand homme mourut
« enveloppé d'un des plus magnifiques linceuls que la
1. Le groupe germanique est représenté par rAUemagne, la Néer-
lande et (en partie du moins) par l'Angleterre. De là les titres des
trois chapitres qu'on va lire.
I. EN ALLEMAGNE. 275
Victoire ait jamais taillés à ses favoris » ? L' Allemasrne i i^art. lur. n.
J o CHAP. xxni.
était-elle alors en puissance de produire une épopée?-
Avait-elle cette unité de traditions, d'idées, de tendan-
ces et de vie qui est nécessaire à la production d'une
poésie véritablement nationale? On ne saurait l'affir-
mer. Elle était divisée, que .dis-j^? émiettée, en je ne
sais combien de tribus, dont quelques-unes étaient en-
core païennes et à peu près sauvages, qui ne savaient pas
être unies entre elles et ne formaient pas une nation,
qui n'avaient point de passé et point d'histoire, et ne
possédaient sans doute d'autre poésie que quelques
chants guerriers pour marcher à l'ennemi. Un tel
terrain, on l'a dit avant nous, n'était pas préparé pour
l'Épopée.
C'est de notre France qu'est sorti le Charlemagne Le chariemagne
épique. Il y a certaine lé2:ende qui nous montre le est dorigine
i- ^ ^ cj X française
2rand empereur sortant un iour de son tombeau, ^^ noiï pas
O J o ' germanique.
vivant, glorieux, vainqueur. En réalité, ce miracle a été
accompli durant les premiers siècles du moyen âge, et
Caries li reis nostre emperere magnes a été ressuscité
par l'épopée française.
Sans doute l'Allemagne a pu se montrer joyeuse
d'une telle résurrection; mais elle n'y a pris aucune
part décisive. Il est démontré que « la figure plus qu'à
moitié germanique de Charlemagne n'avait pas cessé
d'être populaire au-delà du Rhin ; mais il n'est pas
moins certain qu'elle n'y devint pas le centre d'une
épopée ^ ». Ces paroles d'un bon juge résument toute
la question.
11 ne faut donc s'attendre, là-bas, à rien de spon-
tané, ni à rien de vivant ; il ne faut pas s'imaginer
y voir tous les chemins sillonnés de jongleurs qui,
1. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 2Ç>.
1 PART. LIVR. 1
CHAP. XXI II.
276 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE
la vielle sur la poitrine, chantent dès lors à plein
gosier Charlemagne et ses pairs. Non, c'est surtout
affaire de lettrés \ et, qui pis est, de translateurs. En
Allemagne, nos vieux poèmes n'ont guères été que tra-
duits ou servilement imités. Est-ce que des traductions
ont jamais conquis une véritable popularité? Est-ce
qu'elles sont vraiment de la poésie? Est-ce qu'elles
peuvent surtout être jamais considérées comme
l'expression d'une littérature nationale?
Deux
poèmes français
ont
principalement
influé sur la
poésie allemande
le Rolant
et VAliscans.
Parmi ces traductions ou ces imitations de l'épopée
française, il en est deux qui, par-dessus toutes les
autres, méritent ici de fixer l'attention et en dehors
desquelles il n'y a eu en Allemagne rien de véritable-
ment « influent ».
C'est le Ruolandes Liet du prêtre Conrad et le Wi/-
lehalm de Wolfram d'Eschenbach.
Sans doute, il n'y a là que des « adaptations »
germaniques de notre Roland et de notre Aliscans;
mais il faut avouer que ces lettrés allemands ont eu
la main heureuse et qu'ils se sont attaqués à nos deux
maîtresses-chansons, comme aux plus populaires de
tous nos héros. Les deux poèmes qu'ils ont « rappro-
chés de leur langue » sont merveilleusement choisis :
ils résument puissamment nos deux premiers cycles
épiques et sont comme l'abrégé de deux gestes im-
menses. La beauté, la vraie beauté primitive et épique,
y éclate surtout plus qu'en aucun autre de nos vieux
1. «Chez les nations germaniques, TÉpopée française fut surtout une
implantation plus ou moins artificielle due à des poètes lettrés, tan-
dis que chez les nations romanes, elle eut une nouvelle vie popu-
laire. » (G. Paris, 1. c.) Cf. la page 129 où, en parlant de l'Allemagne dans
ses rapports avec notre épopée, Fauteur de VHistoire poétique con-
dense sa pensée en ces mots : « Le terrain [allemand] n'était pas fa-
vorable. »
I PART. LTVR. II.
CHAP. XXllI.
I. EN ALLEMAGNE. 277
romans, et je ne sais rien de plus grand, de plus
touchant, de plus sublime que Roland mourant en
conquérant sur le sommet d'un mont pyrénéen, si ce
n'est Guillaume faisant faire à Vivien mourant sa pre-
mière communion sur ce champ de bataille d'Aliscans
qui est tout couvert de cadavres chrétiens...
Le Ruolandes Liet a été écrit durant le second tiers „ , ^^e
Ruolanaes Liet.
du xif siècle — on n'est encore arrivé à rien de plus
précis — par un prêtre allemand du nom de Chunrat
(Conrad), qui vivait en Bavière ou en Souabe \ C'est
une œuvre loyale et dont l'auteur n'hésite pas à
déclarer la source. Il avoue, en toute sincérité, que
l'original de son poème est français ^ ; mais il a eu
la malheureuse idée de le traduire tout d'abord en
latin. C'était sans doute pour se faciliter la tâche fort
ardue de le rendre en allemand ; mais le procédé est
regrettable, et cette traduction latine a fait perdre
à l'original toute la vivacité de sa couleur. Les
poèmes primitifs sont religieux, mais non pas pieux,
et les vrais épiques ne sont jamais des théologiens.
(( Le latin, au contraire, prête à la religiosité, et un
clerc, faisant passer en latin notre vieille chanson,
devait, de toute nécessité, lui donner je ne sais quelle
tournure mystique. C'est, en effet, ce qui arriva. » Au
reste, on ne pouvait demander à un curé allemand
de comprendre l'esprit, à la fois si guerrier et si fran-
çais, de notre Roland du xf siècle. Est-ce qu'un
1. Le Ruolandes Liet a été publié en 1838, par W. Grimm et en
1874 par K. Bartsch. Cf. Literarisches Centralblatt, n» 20 de Tannée
1874 et surtout : Das Rolandslied des Pfaffe7i Konrad, seine poetische
Technik im Verhdsltniss zur FranzÔsische^i Chanson de Roland,
von Wolfgang Golther, Mùnchen, Straub, in-8o, 48 pp. La thèse sou-
tenue par W. Golther est que l'introduction du Ruolandes Liet (dont
on ne trouve Toriginal dans aucun de nos poèmes) a été empruntée
à une chanson française qui est aujourd'hui perdue. V. Romania,
1886, p. 641. — 2. C'était une version différente de celle d'Oxford.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXlll.
278 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE.
clerc était en étal de se passionner ponr ces beaux
coups d'épée qui tranchaient à la fois le che\al
et le cayalier? Est-ce qu'un Bavarois pouvait s'éna-
mourer de (( France la belle » et donner l'accent de
l'enthousiasme à ce vers dont tout Français devrait
faire sa devise : « Tere de France^ mult estes club
pals'! » Il ne faut donc pas s'étonner à l'excès si, dans
l'œuvre honnête du bon prêtre Conrad, notre Roland,
qui était un cri de guerre, est devenu un cantique *.
Malgré tout, le succès dut être grand. Le Riiolandes
Liet n'était, il est vrai, que de la lave quelque peu
refroidie, mais qui avait cependant conservé quelque
chaleur avec quelque mouvement. Puis, cette figure
de Roland est si grande, si haute, si passionnante que
le curé Conrad n'avait pu l'amoindrir en la transfor-
mant. L'Allemagne, d'ailleurs, était traversée pard'au-
tres courants poétiques, et la légende de Charlemagne
y était certainement connue d'un grand nombre de
barons et de clercs. Les vers de Conrad, qui avaient
un certain nombre de lecteurs, finirent bientôt par
sembler un peu archaïques, et le besoin d'un rema-
niement se fit sentir. Il se trouva, à point nommé, un
poète ou, tout au moins, un versificateur de bonne
volonté pour donner satisfaction à un désir aussi légi-
1. « Le trait le plus remarquable de Conrad est la modification
qu'il a fait subir au poème français. Celui-ci portait déjà l'em-
preinte d'une dévotion guerrière qui faisait croire aux héros qu'ils
g-ag-naient le ciel en mourant; mais ce sentiment n'était pas le seul
mobile de leurs actions : ils étaient poussés par l'amour de la patrie
{Roland, v. 1090, 1695 et ss.), de l'Empereur leur seigneur (v. 1117,
1128, etc.), de leur famille (v. 1076) et surtout de la gloire : « Maie
cançun n'en deit estre cantée. » Tout cela est effacé dans le poème de
Conrad pour faire place à la seule piété et au désir du martyre. »
(G. Paris, Histoire poétique de Charlemag7ie,^Y). 121,122. Cf. Chansoîi
de Roland, l^^ édit. L. G. tome 1, p. 121.) Plus loin, dans notre tome III
(p. 568) nous avons placé en regard l'un de l'autre l'épisode du cor,
d'après le Ruolandes Liet (trad.par G. Paris) et le même épisode d'après
le texte d'Oxford.
I PART. LIVR. II.
CHAI>. XXIII.
I. EN ALLEMAGNE. 279
time. On ne le connaît que sous le nom de Stricker
qui précisément signifie « le rapsode » ou « Tarran-
geur ». Il donna à son œuvre un titre nouveau, Karl,
et V édita vers Tan 1225 ou 1230. C'était moins de
cent ans après l'apparition du Ruolandes Liet^ et le
remaniement fît bientôt oublier l'original.
Un remaniement ne saurait être épique, alors même ^^ %^f^^[l^ „
que son modèle le serait. Je comprends les excellen-
tes observations que l'œuvre du Stricker a suggérées
à Bartsch. J'admets avec lui que « le remaniement au
xiif siècle d'un poème du xif présente mille difficultés
dont le remanieur ne saurait toujours triompher, et
que ce remaniement doit être regardé comme une
traduction d'une langue dans une autre » ; j'ajouterai
même, avec Bartsch, a qu'au lieu de la peinture chaude
etvivante de Conrad, nous n'avons afîaire, dans le Karl,
qu'à un pâle reflet S) . Mais surtout, etje ne saurais trop
insister sur ce point, ce n'est plus là, et ce ne peut
plus être de l'épopée. C'est en vain que, pour donner
plus d'étendue à son récit, le Stricker a fait précéder
son a Boncevaux » d'un récit des malheurs de Berte,
des enfances de Charles ^ L'œuvre n'est qu'un travail
de patience, une compilation, un document.
1. Karl, Introduction, p. xlv, citée par G. Paris, Histoire poétique
de Charlemagne, p. 124:. Il y a cependant chez le Stricker des traits « qui
lui appartiennent en propre et qui sont positivement allemands : telle est
la mention plusieurs fois répétée et toujours élogieuse du duc Geroldde
Souabe et des privilèges que l'Empereur accorde aux Souabes ». {Id.,
ibid.)—2. Cf. un article de G. Paris dans Id^Romania de 1882, p. llOetss.
L'auteurdonne en note (pp. 111, 112) une traduction « abrégée » de tout
le passage du Karl qui contient Thistoire de Berte et de la jeunesse de
Charles. Il y a là plus d'un trait curieux : « Pépin, en mourant, laissa
deux enfants, une fille qui s'appelait Gertrut et un fils qui était
nommé Charles... Si Charles ne périt pas lui-même quand son père
mourut, ce fut Dieu qui l'en garda. Du côté de son père, il avait
trois frères d'âge d'hommes : deux étaient chevaliers; le troisième
était clerc et devint le pape Léon. Wineman et Rapot, les deux
autres, résolurent d'ôter la vie à Charles afin d'avoir sa terre : ils
jurèrent sa mort, et douze seigneurs avec eux. Ce conseil meurtrier
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXIII.
280 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Mais voici venir un véritable poète et qui, s'il n'est
pas populairement épique, nous consolera au moins
des médiocrités du Karl; voici venir Wolfram d'Es-
chenbach et son Willehalm \
d'ElcheXch C'est une belle et curieuse figure que celle de ce
wuiehlim. Wolfram que Frédéric de Schlegel a appelé, non sans
quelque exagération, « le plus grand poète que l'Al-
lemagne ait jamais produit ». Il était de race noble,
et la seigneurie d'Eschenbach, comme nous le verrons
ailleurs, est dans la Nordgau, à quelques lieues de Nu-
remberg; mais, étant cadet, il fut pauvre autant qu'il
était noble, et même* davantage ; et on le vit, comme
nos jongleurs et ménestrels, comme la plupart des
minnesingersy errer longtemps de cour en cour, de
château en château. Son âme, cependant, était de-
meurée fière, et il attachait beaucoup moins de prix
à son renom de poète qu'à son épée de chevalier. Il
ne rêvait que de batailles, et était d'une nature
emportée, parfois terrible. On put s'en convaincre
à ce fameux tournoi poétique de la Wartburg, en
1207, dont nous aurons lieu de parler plus loin et
que Maurice de Swind a peint d'une façon si magistrale
au château de la Wartburg, dans la salle des poètes.
« Choisi pour juge du combat, l'ardeur de Wolfram
l'entraîna dans la lutte ; d'arbitre, il devint combat-
fut surpris par un comte qui avait élevé Fenfant : c'était le comte
Tibaut de Troyes, et il s'occupa de le sauver, etc. » G. Paris ajoute :
« J'ai cru jadis que le Stricker et l'auteur de la Chronique de
Weihenstephan avaient puisé ici à une même source. Cette apprécia-
tion me parait aujourd'hui erronée. L'auteur de la Chroniqite n'a eu
d'autre source écrite que le poème du Stricker. Quant au récit du
Stricker, je pense encore qu'il ne représente aucune version fran-
çaise réelle, mais qu'il a lui-même pour source un récit oral impar-
faitement retenu. » (Ibid, pp. 112 et 113.)
1. Avant le Willehalm, on ne peut guère signaler (et encore sans
aucune certitude) que les fragments d'un Gwillalm mit der kurzen
Nase qui ont été publiés par M. Rotb (Cf. notre t. IV, p. 46).
CHAP. XXIII.
I. EN ALLEMAGNE. 281
tant, terrassa son adversaire et alla (ce trait l'ho- ' '^^j^;- ^^^j^; "•
nore moins) chercher le bourreau qui devait châtier
le vaincu. » On redoutait ses vers et ses saillies au-
tant que son épée : il n'aimait pas les « doux » \
Wolfram vivait en un temps qui, à ne se placer qu'au
point de vue de l'art, fut vraiment incomparable;
il vivait en cette belle fin du xii° siècle, en ce beau com-
mencement duxiif, qui correspondent chez nous au
règne de Philippe-Auguste. Depuis longtemps, on
n'avait point assisté dans le monde aune pareille éclo-
sion de poésie. Tl y avait encore de l'héroïsme dans l'air,
et c'est à peine si quelque scepticisme commençait à se
manifester en France, avec les premières branches de
Renart, Wolfram, s'il faut tout dire, emprunta à
notre France presque tous les éléments de son œuvre.
Il se passionna tout d'abord pour la Table ronde et,
dans son Parceval qu'il composa sans doute de 1204 à
1215, chercha à lutter contre cet aimable Chrétien de
Troyes, dont il ne pouvait faire oublier le génie si facile
et le style si vivant. Dans son Titurel, dont il ne nous
reste que deux fragments, il reviendra plus tard à ces
romans bretons qui furent ses premières amours, et
nous avons encore huit chansons de lui dans l'une des-
quelles (ô merveille, et qui serait presque inouïe chez
nos trouvères et troubadours) il fait l'éloge, non pas
de sa maîtresse, mais de sa femme. C'est en 1214 que
son dévoué protecteur, le landgrave Hermann de
Thuringe, lui fit probablement présent d'un manu-
scrit de notre Aliscans. Il sentit alors je ne sais quel
souffle de grandeur passer sur lui : il comprit qu'il y
avait là des beautés très supérieures à celles du Parce-
1. V. un bon article de L. A. Pey, dans la Nouvelle biographie
générale, XVI, col. 336 et ss. Nous avons dû, sous une autre forme,
raconter plus loin, la vie de Wolfram (t. IV, p. 47 et ss).
CHAI». XXI II.
282 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE
î PART. LivR. II. ^Y// ge Yj^\i résolument à l'œuvre et commença le Wil-
lehalm. Quand il Tacheya, le landgrave Hermann était
mort, et son fils, Louis le Saint, lui avait succédé.
C'était le mari de sainte Elisabeth, et l'on voit que
Wilfram a connu le parfum de cette « rose des
cieux ».
Le Willehalm n'est qu'une copie de VAliscans ^ :
copie artistique d'un original populaire. L'affabula-
tion est la même, les noms sont à peine changés, et
la seule différence est dans le style qui, chez Wolfram,
est travaillé, ciselé, voulu, tandis que dans Aliscans
nous n'avons affaire qu'à ce style national qui est
celui de toutes nos chansons de geste. L'auteur du
Willehalm, comme celui du Ruolandes Liet, a des
allures théologiques , que n'ont pas nos vieux poè-
mes ^. Parmi ceux-ci, il n'en est guère qu'un seul
que Wolfram ait prétendu imiter, et ce n'est pas sans
quelque hésitation et réserve que l'on a pu, en dehors
d'Almam\, citer, parmi ses modèles, un Giàbert cVAn-
drenas et un Département des en fans Aimeri ^ ; mais il
est certain que notre minnesinger a connu beaucoup
d'autres « romans de France », qui étaient avant lui
répandus en Allemagne et dont il n'a pas eu lieu ou
dont il a dédaigné de se servir : tels sont, pour ne parler
que de ceux-là, le Chajroi de Nîmes et \diPrise d'Orange.
Somme toute, la thèse soutenue naguère par Her-
mann Suchier^ reste généralement vraie, et c'est A/û-
1. Il sera facile de s'en convaincre si Ton veut comparer attenti-
vement avec notre longue analyse à'Aliscans (t. IV, p. 468 et ss.),
l'analyse rapide du Willehalm que nous avons donnée ailleurs (1. c.
pp. 47-49). — 2. Cf. plus loin, (t. IV, pp. 50 et 51) la traduction de Tad-
rnirable début du Willehalm : « 0 toi, très pur et sans tache, trois et
pourtant tm,etc.» Dante n'est certes pas plus théologien que W^olfram.
~ 3. Voy. t. IV, p. 46. —4. Uebe7^ die Quelle Ulrich von dem TiXrlin
and die œlteste Gestalt der Prise d'Orenge, Paderborn, 1873. Cf* Boma-
nia, 1873, p. 111, 112.
I. EN ALLEMAGNE. 283
cans qui fut le modèle, à peu près unique, du contem- ii^^^r
LIVR. 11.
CHAP. XXUI.
porain de sainte Elisabeth.
Le WïUehalm a-t-il été terminé ? On a longuement
discuté ce problème que Clarus, le premier je pense,
a nettement résolu dans le sens afTirmatif^ Suivant
cet excellent écrivain, qui est trop peu connu parmi
nous, ce serait à dessein que Wolfram aurait reculé
devant la complication, et surtout devant la grossièreté
de certains épisodes ^ dont Rainouart est le héros et
qui se trouvent à la fin de VAliscans français. L'ar-
gument est spécieux, mais, comme nous le verrons,
n'a pas été victorieusement défendu.
Ce qu'il y a d'assuré, c'est que, le WïUehalm ayant vAraheiiens
^ «J ^ ~L ^ J^ Entfûhrung
réussi, il se trouva d'autres poètes pour en exploiter ^tHch
' r 1 1 von dem Turlin
habilement le succès et pour le « compléter ». L'un j^Jnewan
d'eux, Ulrich von dem Turlin, s'écria : a Mais il est von'^Sriîcim.
incomplet par le commencement, » et l'autre, Ulrich
von Thûrheim : « Mais il est incomplet par la fin. »
1. Voy. t. IV, p. 49. Nous avons voulu étudier de plus près la ques-
tion. Wolfram s'est arrêté dans son imitation de notre Aliscans, au vers
7493. Or, depuis ce vers jusqu'à la fin du poème français, il y a encore
942 vers. L'auteur d'Alisccms y raconte successivement le retour de
Guillaume à Orange, l'ingratitude dont Rainouart est l'objet de la
part de ce Guillaume qui l'oublie soudain comme il a été jadis oublié
lui-même par l'empereur Louis, la réconciliation de Guillaume et de
Rainouart qui se fait enfin connaître comme le propre frère de Gui-
bourc, le baptême du géant « dans une cuve de vert marbre listée »,
son adoubement par Guillaume, le baptême du païen Baudus qui a
été naguères vaincu par Rainouart, et enfin le mariage de celui-ci
avec la nièce de Guillaume, avec la belle Aélis. Le tout se termine
par le tableau touchant du pauvre Guillaume qui reste triste et seul,
à Orange, près de sa femme Guibourc qui le console : « Flore Guil-
lames, Guiborc le conforta, » etc. On ne saurait disconvenir que la
fin de notre vieux poème ne soit plus épique et plus belle que celle
de Wolfram. J'imagine que le poète allemand était fatigué et qu'il a
brusqué son dénouement. Pour le précipiter, il a supposé une dispa-
rition de Rainouart, dont il n'est aucunement question dans l'original
français, et c'est ainsi qu'il s'est tiré d'affaire en terminant son
poème... sans l'achever. — 2. Il ne peut guôres être ici question que
de l'épisode bizarre du champ de fèves [Aliscans, v. 7374-7493) et sur-
tout des lourdes plaisanteries de Rainouart au moment de son bap-
tême. {Ihid., V. 7873-7944.)
l PART. LIVR. II.
CHAP. XXUI.
284 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Sur ce^ le premier de ces deux Ulrich composa VA/ri-
bellens Entfûhrung : et le second, son Rennewart.
Ulrich Yon dem Tûrlin écrivait, entre les années
1252 et 1278, sous le règne d'Ottocar de Bohême. 11
est maintenant établi qu'il n'a eu sous les yeux aucun
poème français — ni les Enfances Guillaume, ni nul
autre — et qu'il a emprunté tous les éléments de son
œuvre soit à Wolfram, soit à sa propre imagination K
Il n'en est pas ainsi d'Ulrich de Thiirheim qui, vers
1250, n'a pas craint, pour son Rennewart, de puiser
à pleines mains dans notre Bataille Loquifer et dans
nos deux Montages ^ Quoi qu'il en soit, voilà l'œuvre de
Wolfram qui est encadrée entre deux œuvres d'inté-
rêt secondaire et de moindre valeur, et dont une seule
a des origines directement, véritablement françaises.
Et voilà aussi que nous connaissons les deux em-
preintes, vraiment fortes et profondes, dont l'Épopée
française a marqué la poésie germanique et le génie
allemand. En dehors du Ruolandes Liet et du Wil-
lehalni nous aurons encore à signaler plus d'un té-
moignage de notre influence littéraire au-delà du
Rhin ; mais ce ne seront le plus souvent que des ves-
tiges a moitié effacés et des œuvres sans vie.
Cette Chronique des Empereurs, o^^HeKaiserchronik ^
du xif siècle, ce long poème où deux mille vers sont
consacrés à la légende du grand empereur Charles,
est-ce qu'elle contient rien de français, est-ce qu'elle
1. Y. Topuscule d'Hermann Suchier précédement cité. On trouvera
plus loin (IV, p. 52) une analyse de VArahellens Entfûhrung dont Cas-
person avait, dès 1781, publié une édition à CasseL — 2. L'œuvre d'Ulrich
YOTi Thurheim^ JDas stark Rennewart, a été publiée en partie par Cari
Roth : Ulrich von Thurheim, Reinwart, Gedicht des XIII Jahrhun-
derts, Regensburg, 1856. Cf. notre t. lY, p. 53. — 3. Publiée par Mass-
mann, Quedlinburg, 1849, trois vol. in-8o. Sur l'origine bavaroise de
la « Chronique des Empereurs », cf. un article de M. Scherer (dans
Zeitschrift fur deutsches AUerthum, N. F. VI, 2) au sujet d'un travail
de M. Wilzhofer qui avait mis cette origine en lumière.
1. EN ALLEMAGNE. ^85
a été inspirée par des contes ou des poèmes venus de
chez nous? Non, et il est démontré que dans cette œu-
vre d'origine probablement bavaroise, tout est vrai-
ment allemand. Il y a là de ces traditions qui circu-
laient en Allemagne avant l'invasion victorieuse de
nos chansons épiques, et qui peut-être y avaient donné
naissance à des chants germaniques depuis longtemps
perdus. C'est un des documents où l'on trouve notam-
ment l'invraisemblable légende de cette armée de
53,066 jeunes filles qui sont prêtes à engager pour
Charles la grande bataille décisive du Val Charlon.
53,066 ! quelle précision !
Et cette curieuse Weltchronik \ due au Viennois
Enenkel, qui écrivait durant la première partie du
xiif siècle, ne connaît-on pas aujourd'hui les éléments
dont elle se compose? Ne sait-on pas que son auteur
n'a même pas été « touché » par le souffle français, et
qu'il n'a guère utilisé pour l'histoire de Charlemagne
que le témoignage des textes latins, de la Kaiserchromk
et (le cas est douteux) de quelques anciennes poésies al-
lemandes? Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait point là des
beautés saisissantes et des épisodes profondément dra-
matiques, dont on trouverait peut-être l'origine dans
certaines traditions extrafrançaises, relatives à l'his-
toire légendaire du fils de Pépin. Tel est, par exemple,
le récit du retour inopiné deCharles à son palais d'Aix.
Il était en Hongrie, et le bruit se répand qu'il y estmort.
Tout aussitôt le Conseil s'assemble et, fort politique-
ment, somme l'impératrice de prendre soudain un
autre mari. Elle obéit, peut-être un peu vite, et les
noces se préparent ; mais Dieu intervient et envoie à
l.V. F. H. von derHagen, Gesammtahenteuer, et Massmann, Kaiser-
cronik. Cf. Histoire poétique de Charlemagne, p. 120, et notre t. III,
p. 697.
l PART. LIVR. II.
CHAP. XXIII.
I PART. LIVR. TI.
CHAP. xxm.
286 VOYAGES DE l/ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Charles un ange qui lui annonce ces tristes nouvelles et
" lui procure le moyen de se rendre à Aix avec une rapi-
dité miraculeuse. Il était temps que l'Empereur y arri-
vât : car c'était précisément le jour des secondes noces
de l'impératrice. Terrible et tranquille, Charles entre
à la cathédrale, s'y revêt de ces ornements impériaux
qui avaient un aspect si pontifical et va s'asseoir, l'épée
nue sur ses genoux, devant le grand autel. On ne l'at-
tendait pas. Le cortège nuptial entre à l'église et aper-
çoit soudain le grand empereur qu'on croyait mort,
et qui, silencieux, immobile, vivant, est assis sur le
trône même qu'on avait préparé pour son successeur.
Cris, terreur, aflfolement universel, noces finies avant
d'avoir commencé. Dans un drame lyrique de nos
jours, cette scène serait d'un puissant effet.
Elle est bien mal nommée, cette compilation énorme
qui ne renferme pas moins de 35,800 vers et à laquelle
on a par accident donné le nom d'une de ses branches,
qui est consacrée à l'enfance de Charles : KarlMeïnet ^ .
C'est une œuvre du commencement du xiv"" siècle et
dont l'auteur a eu la prétention de nous offrir toute une
histoire poétique du grand empereur. On a depuis
longtemps comparé cette rapsodie à une élucubra-
tion de même ordre que Girard d'Amiens, vers le
même temps, consacra en France à la mémoire de
l'oncle de Roland. Le versificateur du Karl Meinet n'a
pas directement travaillé d'après des modèles français,
mais il s'est inspiré, sans parler du faux Turpin, de
certains poèmes néerlandais, tels que le Mainet et le
1. Le Karl Meinet a été édité par Adalbert Keller en 1859, et est l'ob-
jet d'un des meilleurs ouvrages du regretté Karl Bartscli : Ueher Karl
Meinet. Ein Beitrag ziir Karlsage, Niirnberg, 1861, in-S». Cf. G. Paris
(1. c, p. 127-128) qui a donné du Karl Meinet une analyse très dévelop-
pée (p. 485 et ss.) « d'après celle dont Adalbert Keller avait fait suivre
son édition».
I. EN ALLEMAGNE. 287
Charles et Elegast^ et de quelques poèmes allemands
comme le Ruolandes Liet, VOspinel et Morant et Ga-
lïenne. «S'inspirer » est même un mot trop fort et qui
ne s'ajuste point au très mince mérite du compilateur
anonyme. Comme Ta dit Gaston Paris, à qui revient
l'honneur d'avoir élucidé à la française tant de points
encore obscurs et qu'il nous faudrait citer ici presque
à toutes nos pages, <( sa tâche, s'est bornée à coudre
les uns au bout des autres, les différents poèmes qu'il
a réunis et à les relier par quelques morceaux de son
cru où il suit les historiens latins ». Auprès de ce col-
lectionneur, Girart d'Amiens semblera un géant.
Des emprunts directs à l'épopée française, il n'y en
a pas davantage, dans cette « Chronique de Weihen-
stephan ^ » qui a été déjà l'objet de plus d'un bon tra-
vail. L'œuvre, qui est en prose, aurait été composée au
xiv'^ siècle ; mais nous n'en possédons que des manu-
scrits du xv% et l'un d'eux a été découvert, tout
récemment, dans la bibliothèque de l'Institut de
France ^. Le chroniqueur bavarois de l'abbaye de
Saint-Étienne n'a pas été chercher très loin les matiè-
res d'une œuvre qu'il estimait historique. A l'auteur
du Karl^ au Stricker, il a demandé tout ce qui avait
trait à l'histoire de Berte et des enfances de Charles,
comme aussi (et c'est la partie la plus considérable de
son œuvre) toute l'affabulation de la défaite de Ron-
1. Dans la Romania de 1882 (p. 110 et ss.), G. Paris nous offre un
résumé de la Chronique de Weihenstephan qui suffit à nous en faire
connaitre les éléments constitutifs. — 2. E. Dœnges (auteur d'une
Dissertation sur Fépisode de Baligant dans la Chanson de Roland,
Marbourg, 1879) établit qu'il existe à Munich deux manuscrits de la
Chronique (Codices Germanici, nos 259 et 316) et insiste tout particu-
lièrement sur «le rapport de la dite Chronique avec le Stricker. « Sui-
vant M. Dœnges, ce rapport ne serait pas aussi étroit qu'on a pu le
croire, et il parait probable que la Ciironique s'appuie principalement
sur un poème allemand antérieur, et non sur le Stricker.» (Roma7iia,
1882, p. 409.)
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXllI.
î PART. LIVR, II
CHAP. XXIII.
Conclusions
sur
les emprunts
que la poésie
allemande
a faits à l'épopée
française.
288 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
cevaux; à la « Chronique d'Enenkel » il a emprunté le
joli conte de la « cloche de justice » et de la couleuvre
qui vient un jour, en la sonnant, se plaindre à Tem-
pereur des envahissements d'un crapaud ; et c'est à la
même source qu'il a également puisé le récit de la
fameuse charte qui descend du ciel « pour remettre à
Charles un péché qu'il n'avait pas avoué en confes-
sion * ». Le chroniqueur, en général, n'embellit pas
ses modèles ; il les délaie, et, comme il ne manque pas
d'une certaine imagination, il y ajoute. Sauf quelques
traits, rien d'original, et surtout rien d'immédiatement
français. Quelques rayons très lointains de notre épo-
pée, et c'est tout.
Tel est aussi le jugement que l'on peut porter sur la
Chronka Bremensis de sancto Carolo et de sancto Wi/-
hhaldoj qui est plus connue sous le nom de « Chroni-
que de Wolter ». Dans cette œuvre, qui fut écrite vers
1 460 , on trouve certaines originalités de légende qu'on
ne trouve guère que là. Laprovenance française n'en est
aucunement démontrée, et tout, au contraire, semble
y révéler des sources allemandes ^
Voilà, comme on le voit, bien des éléments germa-
niques, et l'on peut se demander quelles sont, en
résumé, les chansons françaises, les véritables épopées,
qui ont été, sans intermédiaire, imitées outre Rhin.
Nous disons <( imitées » , et non pas « connues » :
la différence est notable.
Somme toute, on ne peut légitimement signaler ici
que le Roland et \Aliscans, modèles évidents du
1. Il y a, à la fin de la Chronique de Weihenstephan, un épisode ou,
pour mieux parler, une Continuation qui ne se trouve pas dans la
Chronique d'Enenkel : c'est l'histoire de cet anneau magique « qui
causait la passion de l'empereur pour un cadavre jeté dans un étang-,
etc. » [Romania, 1. c, 113.) — 2. V. plus loin notre t. III, p. 13(d'après
V Histoire poétique de Charlemagne, p. 228).
1. EN ALLEMAGNE.
280
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXlll.
Ruolandes Lïet et du Wïllehalm.ld. Bataille Loqui fer,
le Moniage Renoart et leMoniage Guillaume où Ulrich
Yon Thûrheim a trouvé la matière de son Rennewart;
et la Reine Sibille qui a pu servir plus ou moins pro-
chainement de type à un poème allemand du xw"* siè-
cle , assez populaire , V Innocente reine de France,
L'Otinely d'ailleurs, n'est parvenu en Allemagne que
sous un vêtement bas-rhenan, et Wolfram, comme
nous l'avons dit, n'a fait, tout au plus, que connaître
le Charroi de Nîmes et la Pinse d'Orange, C'est tout.
Il est vrai qu'il y eut une sorte de réaction au Dernier coup dœii
XVI Siècle, et les presses allemandes répandirent alors de
, -, . nos poèmes
dans tous les pays germaniques des versions en prose en AHemagne.
de ces mêmes romans, très français, qui, en France, "arxv?«''Sr'
étaient dans le même temps imprimés et réimprimés à romantisme
tant de milliers d'exemplaires. Renaus de Montauban * du iviî!";
et Fierabras ^ eurent chez nos voisins la même vogue ^ïuxî^''"
que chez nous. Il faut, pour être complet, remonter au
xv"" siècle et ajouter à cette nomenclature cet étrange
Hue Capet qui était un peu oublié parmi nous et ne
méritait guère que cet oubli ^ Bref, l'Allemagne eut
comme nous sa Bibliothèque bleue, et ce fut un peu
1. Grœsse signale une édition de 1535 (Siemmern, J. Rodler) une
seconde de 1604 (Cologne, d'après une rédaction d'origine flamande) ;
une troisième sans date (Nuremberg), etc. En 1838 on réimprimait en-
core à Leipzig, notre vieux roman en allemand (Marbach, Deutsche
Volksbûcher). Etc. — 2. Une édition allemande parut dès 1533 : Fier-
rabras^ eyn schône Kurtzioeitige Histori von eym niâchtigen Riesen
ausz Hispanien Fierrabras gefiant... fiewlich ausz Franzôsicher
Sphrachin Teustsch gebracht... Getruckt zu Siemmern, durch Jhero-
nimus Rodler. MDXXXIIl,in-fo. Une autre édition, s. d., fut publiée à
Francfort, in-8, et une autre, en 1594, également à Francfort. Etc. etc.
— 3. La traduction allemande de Htie Capet fut publiée pour la pre-
mière fois en 1500 sous le nom de Hitg Schepler. On en a signalé jus-
qu'à six éditions. Dans la dernière qui fait partie des Nouvelles de
Bulow Brunswyg, t. 1 et qui a paru en 1841, le texte a été rajeuni et
accommodé au goût du jour. = L'auteur de la traduction originale est
Elisabeth de Lorraine, comtesse de Vaudemont, mariée au comte de
Nassau Saarbrucli et morte en 1456. Cette œuvre parait avoir été écrite
vers 1440. [Histoire littéraire, XXVI, 714.)
I. PART, L
CHAP. xxm
290 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE.
xlm."' la nôtre. En 1809, en pleines guerres de FEmpire, on
réimprimait tranquillement le Fierabras qui fut lu
peut-être par plus d'un conscrit allemand ; mais cette
date de 1809 est significative, et nous avertit que nous
sommes arrivés au terme de cette histoire de notre épo-
pée au-delà du Rhin. Il importe cependant de ne pas
ici passer sous silence cet admirable mouvement
romantique de la fin du dernier siècle^ du commen-
cement du nôtre, qui sera Téternel honneur de l'Alle-
magne. Cette renaissance, ce renouveau ne furent pas et
ne pouvaient être défavorables à notre poésie nationale
du moyen âge, et l'un des caractères du romantisme,
en Allemagne comme en France, ce fut précisément
cette très juste et très efficace revendication en faveur
des siècles chrétiens et de leur beauté artistique. Le
pauvre Alscinger en 1787, en était encore à traduire
la piteuse Bibliothèque des Romans de M. de Tressan
et à lui emprunter, hélas! le sujet d'un Doolïn von
Mainz qui eut deux éditions en dix ans. Mais avec la
magnifique pléiade des grands poètes nouveaux,
toutes ces sottises , toutes ces erreurs s'effacent.
VOberon de Wieland parut en 1780, et mérita
cet éloge de Gœthe : « Aussi longtemps que For sera
réputé de For et le cristal du cristal, Oberon sera lu et
admiré comme un chef-d'œuvre. » L'origine première
de ce poème en ottave rime était certainement fran-
çaise, et l'on y peut aisément reconnaître notre Huon
de Bordeaux transformé et embelli. Mais c'était à
Uhland qu'il était réservé de ressusciter en Allema-
gne une gloire plus pure de notre vieille épopée, la
gloire de Roland. L'un de ses chants les plus populaires,
l'un de ceux que les soldats et les étudiants ont le plus
goûté, c'est le Petit Holand on il y a un reflet de nos
Enfances Rolant et qui se termine par ces paroles de
1. EN ALLEMAGNE. 291
Berte à Charlemai^ne : a Petit Roland deviendra, à ip^i"- ^ivr. u.
o ^ CHAP. xxni.
Texemple de son roi, — Une grande figure de tiéros
— Et rendra au salut et à Flionneur — Sa patrie gémis-
sante. » Les Allemands qui chantaient cette strophe
vibrante étaient persuadés, croyez le bien, que le mot
(( patrie » ne pouvait ici s'entendre que de l'Allema-
gne. Us le croient encore.
Il faut leur rendre cette justice qu'ils ont aimé
notre Epopée comme si c'était la leur^ et qu'ils en ont
fait, depuis soixante ans, l'objet incessant de travaux
originaux, profonds, décisifs. Après leurs poètes
sont, en effet, venus leurs érudits, qui ont tenu en
aussi grande estime notre Roland que leurs Nibel-
ungen. On aurait quelque peine à se faire une idée
exacte de tant de labeur si consciencieusement, si
généreusement dépensé. 11 faudrait ici signaler, une
par une, les œuvres de W. Grimm, de KarlBartsch, de
Conrad Hoffmann, de Théodore Miiller, de Tobler,
de Mussafia, de Kœlbing, de Fœrster, de Koschwitz,
de Stengel, et de vingt, de cent autres. Il n'y a
pas d'année où trente ou quarante professeurs ne
choisissent, pour programme de leurs cours, l'exa-
men critique de quelqu'une de nos vieilles chansons,
et je sais là bas telle petite ville de huit mille
âmes où le professeur réunit autour de lui jusqu'à
cent élèves pour les initier à l'austérité de ces études.
Une telle activité nous a nous-mêmes animés, et
notre France, sur ce terrain, a décidément pris ou
repris le premier rang qu'elle saura garder. Mais,
sachons le bien, il y a encore beaucoup à faire.
Aspremont, le Montage Gidllaume, Beuves d'Hanstone,
presque toute la geste des Lorrains^ et je ne sais com-
bien d'autres chansons, sont encore inédites : il con-
vient que les Français ne se laissent pas devancer par
t PART. LIVR. 11.
CHAP. xxni.
292 VOYAGES DE LÊPOPÉE FRANÇAISE.
des éditeurs qui ne soient pas français. Il y va de notre
honneur. Surtoutsongeonsàvulgariser nos vieux textes
et à composer enfin un Recueil qui ressemble au livre
admirable de Simrock en Allemagne ^ Ce Simrock a
recueilli avec un zèle pieux toutes les légendes carlo-
vingiennes, qu'avec une parfaite bonne foi il a crues
profondément allemandes, et il a mis vaillamment
aux mains des enfants allemands un certain nombre
de contes charmants dont Forigine française ne sau-
rait, aujourd'hui, être douteuse pour personne. C'est
un nouveau « Simrock » qu'il convient d'écrire pour
nos écoles. Qu'on l'écrive aujourd'hui et qu'il soit
demain aux mains de tous nos écoliers et de tous
nos soldats.
1. Kerliîigisches Heldenhuch.
CHAPITRE XXIV
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANC USE. — II. EN NÉERLANDE
I PART. LIVR. II.
GHAP. XXIV.
C'est par fragments qu'elle nous est surtout parve-
nue, cette poésie néerlandaise qui s'est inspirée de
notre épopée nationale ; mais, à en juger par le nom- imitations
ij A ±11 iri . néerlandaises
bre de ces fragments, elle a eu un développement con- de
•1/-11 • • 1 1. ^ notre poésie
siderable, une vie puissante, une phase dorieuse. Quant nationale.
, , ^ ^ ^ Leurs principaux
à 1 originalité, c est autre chose, et il ne faut rien lui ^caractères.
*-^ ' ' Enumération,
demander de semblable. Il est peu de régions où l'on ""^d'e^eSes'quI^'
trouve moins de légendes de terroir, moins de récits poTt^p^ues'
nationaux, moins de traditions épiques. Je sais bien
qu'à chaque découverte de ces fragments dont nous
parlions, les savants hollandais et flamands ne man-
quaient pas, il y a quelque vingt ou trente ans, de
s'écrier avec enthousiasme : « Voilà qui est certai-
nement à nous; voilà qui est vraiment néerlandais;
voilà qui est thiois, » Le plus simple examen critique
détruisait rapidement des illusions aussi respecta-
bles, et force était d'avouer qu'au fond de tous les
poèmes néerlandais, on trouvait, sans chercher trop'
longtemps, une chanson française qui en avait été
l'original et le modèle. C'est ce que nous allons voir.
Dans la geste du Roi, c'est Roland, ici comme en
Allemagne, qui tient la première place, et c'est préci-
I PART. LIVn. II.
CHAP. XXIV.
294 VOYAGES DE I/ÉPOPÉE FRANÇAISE.
sèment an sujet crue livre de M. Bormans ^ que s'est
engagée naguère une des premières batailles entre les
néerlandistes à outrance et l'érudition française. Je ne
pense pas qu'un seul « thiois » s'entête à contester
aujourd'hui la véritable nature des quatre fragments
du xiii^ siècle qui ont été publiés par M. Bormans, et
il est prouvé jusqu'à l'évidence que deux d'entre eux
dérivent d'un texte analogue à celui d'Oxford, et que
les deux autres sont empruntés à ces remaniements du
Rolant qu'on désigne aujourd'hui, pour plus de clarté,
sous le nom de Roncevaiix.
Après Roland, Charlemagne ; mais il convient
d'avouer que l'oncle n'a pas été aussi bien traité que
le neveu. Il n'y a guère à signaler ici qu'un Mainet
néerlandais copié sur un Mainet français, lequel est
attribué par certains érudits à la seconde moitié du
xif siècle, par d'autres au xiii% et qui ne nous a été
conservé que dans le Karl Meinet allemand ^ Dans
cette même compilation allemande, nous trouvons un
autre emprunt à la poésie néerlandaise du \if siècle,
et nous voulons parler de cet horrible petit poème
(d'origine française, hélas!), qui pouvait porter ce
titre : Charles et Elegast, et où l'on voit le grand empe-
reur se faire tranquillement voleur de grand chemin ^
Ce serait le cas de reprendre une thèse qui nous est
chère et de montrer combien la réalité historique est
supérieure aux fictions légendaires. L'ancienne Chan-
son des Saisnes ne serait pas assurément pour nous
1. J.-H. Bormans, La Chanson de Roland, fragments d'anciennes
.rédactions thioises, avec une Introduction et des Remarques, Bruxel-
les, Hayez, impr., 1864. Extrait du t. XVI des Mémoires couroiuiés et
autres Mémoires publiés par l'Académie royale de Belgique. Cf. G.
Paris, Bibliothèque de l'École des Chartes, 1865, pp. 384-392. —
2. Voir plus loin, III, p. 36. — 3. Ibid., p. 260. Cf. un article de
G. Paris, Revue critique, 1868, pp. 384, 385.
II. EN NÉERLANDE. 293
faire changer d'avis. Elle est également passée en
néerlandais, et M. Bormans ^ a publié quelques frag-
ments (toujours des fragments) , d'un Gwkdekyn ou
Gidtequin du xiif siècle, dont nous donnons ailleurs
le résumé. Est-il permis, est-il légitime de placer Floo-
vant dans la geste du Roi, telle que nos pères l'avaient
comprise et organisée? On en peut douter; mais enfin
il y a un Flovent néerlandais dont M. Bartsch a édité
deux fragments dans la Germania et qui ont été étu-
diés par M. Arsène Darmesteter, avec la finesse habi-
tuelle de sa critique, dans sa thèse De Floovante. Ces
fragments nous révèlent un poème qui aurait sans
doute été « rédigé » d'après un remaniement français du
xiif siècle ^ Et c'est par là que nous terminerons tout
ce qui se rapporte au cycle de Charles.
Les héros sont comme les livres : habent sua fata.
Ce Guillaume Fièrebrace, ce chef de la seconde de nos
grandes gestes, ce rival en gloire de Roland et qui,
grâce à un vrai poète, avait conquis en Allemagne une
si brillante notoriété et si durable, il n'a pas trouvé
en Néerlande le rare éclat d'une telle gloire. Il est trop
vrai qu'il ne nous reste que deux fragments (toujours des
fragments) d'un poème de Nicolas Persijn, de Harlem,
qui est plus connu sous le nom de Klaes et qui, vers
la fin du xii' ou le commencement du xiif siècle, con-
sacra toute une œuvre au Guillaume de la légende,
dans l'intention manifeste de faire honneur à son
contemporain Guillaume V% comte de Hollande ^ Ces
fragments ne se rapportent qu'au Moniage. Joignez-y
quelques lambeaux d'un Girart de Viane en vers fla-
1. Bulletin de la Commission d'histoire de Belgique, V^ série, t. XIV,
p. 253. Cf. notre tome III, p. 655. — 2. Romania, 1877, pp. 607 et 608.
-— 3. Ces fragments de Klaes ont été publiés par Willelms, Belgisch
Muséum, IV, 86. Cf. notre t. IV, p. 54.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXIV.
I. PART. LIVR. II.
CHAP. XXIV.
296 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
mands ^ et quelques vers, oui, quelques vers seulement,
de la Chronique rimée du Brabant ^ par Jan de Klerk,
qui mourut en 1351, et vous connaîtrez, comme on le
dirait aujourd'hui, toute la « contribution » de laNéer-
lande à la gloire littéraire de Guillaume d'Orange.
Encore ces pauvres hommages n'ont-ils point passé
sans quelque protestation, et nous entendons, dès le
xiif siècle, la voix de Jacques van Maerlant, de cet
ennemi intime des chansons de geste, qui met histori-
quement le Vita sancti Willelmi au-dessus de toutes
les élucubrations chevaleresques. Ces Néerlandais n'ont
pas gardé longtemps la foi en notre épopée, et sont
devenus sceptiques de trop bonne heure.
Ogier et Renaut, ces deux géants de la geste de Doon,
ont été ici plus heureux que Guillaume. Il convient
cependant de ne pas donner une date trop reculée
(( aux fragments du poème néerlandais sur Ogier qu'a
publiés Willelms ». Suivant M. Matthes ^ ils n'ap-
partiennent réellement « qu'à un poème néerlandais
du xiv' siècle », et il n'y faut voir que « la traduction
d'une chanson française postérieure à celle de Raim-
bert ^». Renaut est plus favorisé, et le poème néerlan-
dais dont il est le héros, ce poème est de la fin du
xiif siècle. Le modèle est français, naturellement, et
c'est un roman très voisin de ce Renaut dont Michelant
a publié le texte ^ On y trouve néanmoins certaines
brutalités qui ne sentent pas leur antiquité, mais le
désir tout littéraire de faire frémir le lecteur aux bons
1. Bilderdijk en a édité 192 yers^. (Verscheidenheden, IV, p. 126 et
ss. Cf. notre t. IV, p. 17, 121.) — 2. Editée par Willems en 1839. —
3. De Nederlandsche Ogier, doov J. C. Matthes, Groningen, s. d.; in-8o
(Extrait de Taal — en Letterbode). — 4. Romania, 1876, pp. 383, 384.
— 5. Renaut vmi Montalban met Inleiding en Aanteekeningen, door
J. C. Matthes, Groningen, Wolters, 1875, in-8«. Résumé dans la Ro-
mania, 1875, pp. 471-474.
11. EN NÉERLANDE. 297
endroits du drame. Aimeri de Narbonne, frère d'Aimon,
se plaint-il à Charlemagne de ne point avoir reçu de
fiefs en partage? l'Empereur, pour toute réponse, lui
coupe la tête. Il y a vingt épisodes de cette force K C'est
de la barbarie à froid.
Nos gestes provinciales ont eu en Hollande et en
Flandre un certain rayonnement qu'elles n'ont pas eu
l'heur de projeter en tous pays. Voici donc Aiol dont
M. Bormans ^ a retrouvé « une ancienne version
thioise » (elles sont toujours thioises, ces versions, et
toujours aussi par fragments). Voici encore les Lor-
rains ^ dont on n'a pu également retrouver que des
lambeaux, mais assez importants cette fois et qui
permettent d'affirmer, comme pour Aiol, que le mo-
dèle était indubitablement français : l'affabulation,
d'ailleurs, ne semble pas être la même que celle de
notre geste, et il y a là quelque obscurité, qu'il fau-
dra éclairer. Voici notre Valentin et Oî^son, copié en
néerlandais, et dont M. Seelman a donné naguère une
bonne édition ^. Voici enfin Amis et Amiles que Jan
1. Histoire poétique de Charlemagne, p. 139. — Quelques fragments
d'un Maugis néerlandais ont été publiés par F. -G. Mone [Uehersicht
der niederlcindischenVolksliteratur altérer Zeit, Tubingen, 1838, p. 42).
Ce Maugis a, comme Ogier et Renaut, été traduit en mauvais aWe-
md^nd [Histoire poétique de Charlemagne, p. 141). — 2. <« Fragments
d'une ancienne version thioise de la chanson de geste d'Aïol » (pre-
mier quart du xm^ siècle). Bulletins de l'Académie royale de Belgi-
que, 2« série, XV, pp. 177-275. « De la lecture de ces fragments, de
leur comparaison avec le texte français, il résulte clairement que
Fauteur néerlandais a imité le texte français qu'il avait sous les
yeux, et cette imitation a été évidemment faite sur un manuscrit
français très proche de celui que nous possédons encore, puisque
nous trouvons dans le néerlandais les lacunes évidentes du poème
français corrigées tant bien que mal. » (Aiol, éd. Jacques Normand et
Gaston Raynaud, 1877; Introduction, p. xxxix.) — 3. Il nous reste des
fragments considérables de ce poème du xiF siècle : plusieurs ont été
publiés par Jonckbloet sous ce titre peu exact : Roman von Karel den
Groote en zijne XII pairs. Leiden,1844. [Histoire poétique de Charle-
magne,i)p.li2,l43).Cî. Un fragment duromandesLorreinen^Suitenéer-
landaise des Lorrains, par Frommann et Lambel; GermaniaAl^2^ série,
pp. 434-440. — 4. Valentijn och Namloos. V. Romania, 1889, p. 347.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXIV.
298 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANGxVTSE.
'"^(■iLv'p'iTv"' ^^^ Klerk, nommé plus haut, analyse avec complai-
sance dans sa Chronique rimée du Brahant. il y a
là, comme on le voit, bien des imitations, bien des
copies '. Mais enfin ces excellents pays n'ont rien pu
produire de plus, et il leur faut savoir gré d'avoir
assez aimé nos vieux poèmes pour les plagier un peu
et les vulgariser partout.
Dès la fin A.U reste, ce beau succès ne fut pas de lons;ue du-
du xiii" siècle, ' A "
réaction se produit ^^^- ^c jc nc sals qucl sccpticisme, dont nous avons
NèerTandc dit quclqucs mots, triompha dès le déclin du xiif siè-
'^''"toçais'!"'''"' cle. On était visiblement dégoûté de cette littérature
qu e l'on trouvait excessive et monotone ; on était écœuré
de tant de coups de lance, de tant de brutalités, de
tant d'aventures à la fin invraisemblables. Jacques de
Maerlant fut un des premiers à protester contre ces
défigurations de l'histoire et contre ces « beaux et faux
poètes français qui rimaient plus qu'ils ne savaient et
calomniaient le grand Empereur S). Jean Boendale est
plus rude encore, et s'écrie, avec la très sincère in-
dignation d'un Juvénal chrétien : « Que Dieu donne
courte vie à celui qui a pensé ces mensonges et les a
reproduits le premier ^o Jean Boendale, en écrivant ces
mots enflammés, pensait certainement à nos poètes
français et à leurs imitateurs. Sa colère était aveugle
et l'emportait trop loin.
Devant ces beaux dédains et cette sorte de haine
farouche dont nos poèmes furent alors l'objet, on
pouvait croire que c'en était fait en Néerlande de
4. Dans sa « Chronique rimée du Brabant » Jan de Klerk (f 1351)
donne en effet une assez longue analyse d'ylmi^ et Amiles, tandis
qu'il consacre à peine quelques mots à toute la geste de Guillaume.
(V. notre t. IV, p. 54.) — 2. Jacques van Maerlant, en son Miroir
Jiistorial, IV, 1, 29, cité par G. Paris, Histoire poétique de Charle-
magne, p. 144. — 3. Lekenspiegel, III, xvii, 139, également cité par
G. Paris, 1. c. p. 144.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXIV.
IL EN NÉERLANDE. 299
la popularité et de la difTiisioii de nos légendes épi-
ques. Cette inimitié, d'ailleurs, ne dura guère moins
de deux siècles, et c'est sans doute pendant ce temps
qu'un certain nombre de manuscrits furent mutilés,
sacrifiés, perdus. C'était le mépris, l'oubli, la mort.
Tout à coup, qui le croirait? on vit nos vieux romans
renaître et revivre d'une vie nouvelle. C'est l'impri- Avecrimprimeric
merie qui fit ce miracle, et les Néerlandais ne purent redeviennent
alors échapper à une sorte d'engouement universel. soJ^n'J'tiitro
Depuis le Fierahras de 1478, la mode était à ces pe- quieTencore
tits livres, souvent ornés de grossières gravures, où popdaire;
l'on trouvait de méchants remaniements en prose (et en
quelle prose!) de quelques-unes de nos plus vieilles
chansons. C'est ce qui devint plus tard la « Biblio-
thèque bleue », et l'on sait que, chez nous, ce furent
surtout Fierahras, Hiion de Bordeaux, les Quatre fils
Aimon et Galien le restoré qui conquirent la vogue
jusqu'à nos jours et ne l'ont pas encore tout à fait per-
due. En Néerlande, c'est le xvi^ siècle qui vit éclore
la plupart de ces œuvres étranges et médiocres. De
petits livres, vraiment populaires, circulèrent alors
entre toutes les mains, et, sur leurs premiers feuillets,
on put lire, en langue du pays, les titres de nos plus
célèbres romans : La bataille de Roncevaux^^ Huon
de Bordeaux^ (qui avait déjà eu le rare honneur
d'être choisi en 1400 pour le sujet d'un poème
néerlandais), la Reine Sibille^, les Quatre fils Ai-
1. Le titre de Tédition d'Anvers en 1576 est le suivant : Hier Beghint
den droeflijcken strijt opten berch van der Roncevale in Spaengien
ghesciet, daer Roelant end Olivier metten fleur van Kestenryck vers-
lagen Waren. (V. notre t. III, pp. 548.) — 2. Huyge van Bqurdens.
C'est une des œuvres qui furent frappées par l'autorité ecclésiasti-
que, mais seulement à titre provisoire. (Mono, Uebersicht der nieder-
lilndischen Volksliteratur altérer Zeit, pp. 16, 17. Cité par G. Paris,
Histoire poétique de Charlemagnej p. 145.) — 3. Editions de Wilhelm
Worstermann, de 1500 à 1544,
r PART. LIVR. II.
GHAP. XXIV.
décadence.
300 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
mon ^ et Ogier ' sans oublier ce Charles et Elegast ^
- qui ne méritait certes pas d'être ainsi ressuscité.
C'est ainsi que nos héros eurent là-bas comme un
regain de gloire; mais ils étaient décidément ap-
pelés à avoir en Néerlande une singulière destinée,
et telle qu'ils ne l'ont eue nulle part ailleurs. A
peine sortis d'un danger, ils tombaient dans un
mais celte autrc. C'cst TÉglisc qui se prit alors à se défier de ces
«Bibliothèque r* ^' , • ,i , .
bleue» petits livres et qui n hésita pas à leur déclarer la
néerlandaise ^
"'Samnée'*''^^^^^^' ^'^^ ^^ coudamua ccrtalus, comm^ Maugis,
eccWias'r^^^^^^ ^^^^ restriction ni réserve ; d'autres, comme Huon de
e^T^L Bordeaux, ne furent frappés que d'une interdiction
provisoire, et d'autres enfin furent, en quelque ma-
nière, « reçus à correction ^) ^ Malgré tout, et bien que
les Quatre fihAïmon, à l'heure même où j'écris ces li-
gnes, soient encore populaires aux Pays-Bas, ces sévé-
rités de l'autorité ecclésiastique furent fatales, furent
mortelles à nos pauvres romans. Ils ne s'en relevè-
rent pas.
Nous n'avons pas encore notre Simrock, et la
Hollande a eu le sien : c'est cet Alberdingk Thijm ^
qui, en 1851, a essayé (comme le dit si bien M. Gas-
1. « Le livre populaire néerlandais est issu d'un poème dont parle
Maerlantet dont il ne nous reste que des fragments» {G. Paris, 1. c. 139).
En 1795 on imprimait encore à Amsterdam : Een schone Histoire van
denvierHeemskinderre. Autre édition en 1802, chez Koene, d'après Van
den Berg-h, etc., etc. Le docteur Matthes en a donné une autre édition
en 1872.— 2. Jan deKlerkavait,à lafinduxiii'^ siècle, consacré à Ogier un
poème dont il nous reste une traduction allemande de 1479. (G. Paris»
1. c. pp. 137, 138.)— 3. Horœ Belgicœ, d'Hoffmann, part. IV, Préf. p. ii,
cité par Gaston Paris, 1. c. 142. —4. Id. Ibid., p. 145, d'après Mone
(Uebersicht, etc. pp. 16, 17). « Censure fut faite en 1621 par l'évêque
Malderus des livres qui se lisaient le plus dans les écoles et parmi le
peuple du diocèse d'Anvers. Les motifs d'improbation sont l'immo-
ralité, l'abondance de^ enchantements et des jurements... Tels furent
Galien,Beuves d'Hanstone, Florent, Huon de Bordeaux, » (La Biblio-
thèque bleue en Belgique, article du Bibliophile belge, t. VII, 1872,
pp. 59-69.) — 5. Oud nederlansche Verhalen, uit den Kri7ig der
Gedichtefi aan Karel den Groote gewijd, in nieuwer form overqe-
bracht, Amsterdam, 1851.
H. EN NÉERLANDE. 301
ton Paris) « de rendre une forme nouvelle et vi-
vante aux vieux contes qui avaient tant charmé
d'abord et ensuite tant scandalisé ses aïeux ». Nous
avons eu et nous avons en France d'autres sujets de
scandale ^
1. Sur tous les emprunts, plus au moins directs, que la littérature
néerlandaise a pu faire à notre antique épopée, voy. Texcellent livre de
L. D. Petit: Bibliographie cler middelnederlandsche Taal-en Letter-
ktmde;Lieden, E. J. Brill, 1888, in-S» [Frankische Romans, pp. 45-57).
Parmi les œuvres d'intérêt général, dont plusieurs ont été mentionnées
plus haut, il faut noter surtout les Horx BeJgicœ d'Hofïmann de Fallers-
leben (12 volumes, 1830-1851), les ouvrages du très regretté Jonckbloet,
et, en particulier, Geschiedenis der middelnederlandschen Dichtkunst
(1852, 3 vol.); les Carmina episcoporum gerynanicorim% Nederlandi-
coriim sœc. xiii et xiv, etc. (Monast. Guestphalorum, 1859); les
Middelnederlandsche fragmenteyi de M. de Vriès, 1883, III, 1-63; les
Middelnederlandsche epische fragmenten, de G. Kallï, 1885; les Karo-
lingische verhalen de cet Alberdingk Thijm que nous recommandions
plus haut à l'attention de nos lecteurs, Amsterdam, 1851 (2« édition
en 1873) et Geschiedenis der nederlandische Letterkunde par Jan te
V^inkel (1887), sans parler d'une troisième édition, revisée par
M. Honigh, de Geschiedenis der nederlandische letterkunde in de
Meddeleeuwen, de Jonckbloet, ni de toutes les monographies qui ont été
citées dans le présent chapitre. = Nous avons vu plus haut qu'un cer-
tain nombre de chansons françaises (dont l'original n'est pas toujours
parvenu jusqu'à nous) ont été traduites ou imitées en néerlandais.
M. Petit nous offre une liste de ces chansons avec une énumération
complète de tous les travaux qui leur ont été consacrés par des savants
flamands et hollandais. Ces différents travaux sont mentionnés par lui
sous autant de numéros que nous allons reproduire et auxquels il sera
facile de se reporter. L'important est ici de savoir dans quelles limites
précises s'est exercée en Néerlande l'influence de l'Épopée française.
La liste suivante est faite pour donner toute satisfaction à cq desidera-
tum. Quant aux titres complets de chacun de ces ouvrages qui ont
pour objet l'histoire de nos romans aux Pays-Bas, ils figureront plus
utilement et à leur vraie place dans notre « Bibliographie générale
des chansons de geste » : Aiol, n^ 401, 440 du livre de M. L. D. Petit;
Amis et Amiles (v. plus haut, p. 297); Auhri le Bourgoing, 433;
Berte; iCA\ Charles et Elegast, 40G, 428; Chevalier au Cygne, iQ^;
Boon de Maïence, 429; Floovant, 443 ; Girart de Viane, 432 ; Guillaume
d'Orange (geste de), 406, 431; Iluon de Bordeaux, 441; Lohier et Ma-
lart, 435; Macaire, 404; Mainet (v. plus haut, p. 294); Lorrains (geste
des) 437; Maugis, 439; Ogier, 436; Quatre fils Aimon, i06, 438; Beine
Sibille, 442; Roland, 430; les Saisnes, 434; Valentin et Orson, 402.
Telles sont en dernière analyse, celles de nos chansons qui ont reçu le
meilleur accueil dans les pays Néerlandais,
I PART. LIVR. II.
GHAP. XXIV.
CHAPITRE XXV
LES VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE. — III. EN ANGLETERRE
PART. LIVR. II.
CHÂP. XXV.
L'Epopée
aucune
inQuence
en Angleterre
avant
la conquête
normande;
L'histoire de la diffusion de notre épopée à l'étran-
ger est singulièrement complexe et variée. Chaque pays
franç^i'eTexerce do FEurope offre à cet égard un aspect différent, et
l'on a pu s'en convaincre en lisant les pages que nous
avons déjà consacrées aux Pays-Bas et à l'Allemagne.
En Angleterre, le terrain n'était pas le même, et, de
toute nécessité, nos chansons de geste n'étaient point
point appelées à y avoir les mêmes destinées. On va en
juger.
La grande date ici, la date initiale, c'est 10&6. Avant
elle \ aucune influence de l'Épopée française ne s'est
exercée dans un pays qui, pendant plusieurs siècles,
avait été si vivement disputé par plusieurs peuples,
que dis-je? par plusieurs races. Avec Hastings tout
change, et l'on peut dire que, ce jour-là, l'Épopée
française fut victorieuse autant que Guillaume. Le
Rolant^ que Taillefer chantait dans la bataille, a été
le prélude, le véritable prélude d'une sorte de con-
cert où l'on a bientôt exécuté un grand nombre
1. « Bretons, Angio-Saxons et Danois se disputent l'Angleterre depuis
Charlemagne jusqu'à Texpédition de Guillaume le Bâtard. Il ne pou-
vait pas, dans ces conditions, s'y former une légende épique. » (G. Pa-
ris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 154.)
I PART. LIVR.
CHAP. XXV.
VOYAGES DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE. 303
de nos chansons de geste. C'est alors que commence
la c( période française » de l'histoire que nous racon- "~
tons. Elle est intéressante a plus d'un titre, cette
première époque, et vraiment glorieuse pour nous.
(( Portée en Angleterre par les vainqueurs d'Has-
tings, l'Épopée française y trouva une seconde
patrie ^ » Les jongleurs qui la colportaient furent
d'abord des jongleurs français, et qui viellaient
aux châteaux, devant un auditoire qui comprenait leur
langue, qui entendait leurs chants. Quand Paul Meyer
dit qu'au xiif siècle, et surtout au xif, nos chansons
de geste n'avaient pas besoin d'être traduites a pour depuri'ioee,
être comprises en Angleterre de tous ceux qu'elles inté- """Lviement ^
ressaient ^ », il ne pense sans doute qu'à la société aris- caSlTexact
. . . 1 *i 1 r , ' é • 1 et étendue
tocratique, aux barons : car il n en était pas, il ne de cette
pouvait pas en être ainsi dans les auditoires vraiment
populaires, dans les campagnes et dans les rues. Mais
enfin, nos romans ont certainement franchi le détroit;
ils ont été accueillis en Angleterre ; ils y ont été applau-
dis partons ceux auxquels ils rappelaient cette «France
la douce » qui était leur pays d'origine; ils y ont eu
enfin la même floraison que chez nous. L'Angleterre
est même devenue alors un beau foyer de littérature
et de poésie françaises, et il ne faut pas trop s'étonner
si, après avoir écouté les chansons composées en
France, elle a un jour pensé à en faire composer d'au-
tres par des poètes à elle, par des trouvères anglo-nor-
mands. La tentative était légitime, mais n'a pas réussi
au gré de ses auteurs.
Qu'il y ait eu fort peu de chansons de preste de com- . a la
. . période française
position anglo-normande , le cas ne surprendra pas ^^ 'ériode'^des
poèmes
anglo-normands.
1. G. Paris, ibid. — 2. Recherches sur l'Épopée française. (Bi-
bliothèque de l'École des Chartes, 1867, p. 309.) Le français fut la
langue populaire des tribunaux jusqu'en 1367.
PART. LIVR. II
CHAP. XXV.
304 VOYAGES DE i;ÉPOPÉE FRANÇAISE.
les bons juges. Au moment où ces poètes — il serait
plus exact de dire ces versificateurs — se mirent
consciencieusement à Fœuvre pour doter ainsi la
société anglo-normande d'un certain nombre de
romans chevaleresques, l'idée de la patrie française,
Famour des traditions françaises ne hantaient plus
ces chanteurs de bonne volonté qui ne pouvaient
vraiment plus « commettre » que des poèmes arti-
ficiels, sans génie et sans flamme. Leur besogne fut
mince, et ne demanda point beaucoup de souffle.
L'un de ces écrivains donna une Suite à Renaus
de Montauban, a où l'on ne retrouve ni la donnée
traditionnelle, ni l'esprit de notre vieux poème ».
Quand ils ne rimaient pas de ces compléments,
ils imaginaient de placer je ne sais quelles intro-
ductions ou prologues en tête des chansons à suc-
cès. C'est ainsi qu'une Destruction de Borne fut sans
doute placée en tête du Fierabras et un Siège de Milan,
peut-être, en tête de VOtineL Mais, comme il est facile
de le voir (et l'on peut à la pauvre nomenclature
qui précède ^ joindre hypothétiquement une des
rédactions de Beuves d'Hanstone)^ ce ne sont pas là
des œuvres complètes, des œuvres vivantes. Il est trop
1. i^omama, 1882, pp. 149-153; article de G. Paris, sur The English
OMr^ema^ne romancer. Ces quelques pages forment véritablement toute
une histoire, en abrégé, de l'Epopée française en Angleterre. = C'est
sans doute à dessein qu'on n'y a pas parlé de la chanson de Horn
(Oxford, Douce 132, milieu du xiii^^siocle), comme n'appartenant pas rigou-
reusement à l'épopée française. (V. Horn et Rimenhild, Recueil de ce
qui reste de poèmes relatifs à leurs aventures, par Fr. Michel, Paris, 1845)
Cf., sur les versions anglaises de ce roman : King Horn,with fragments
ofFloriz and Blanche fior, etc., eù.\iQ&\V\i\i notes and glossaryby J.Raw-
son Lumby. Publié par la Société des anciens textes anglais; Londres,
\^Ç>Ç>.—Altenglische Sprachprohen, d'Ed. Mâtzner, Berlin, 1867, p. 207.
— Quellen tmd Forschungen zur Sprach tond Culturgeschichte VÔl-
7.'.er,h.g.g. von Bcrnhard ten Brink, Willelm Scherer, Elias Steinmoyer,
Strasburg, Triibner, 1876 (XVI, King llorn, etc., par Th. Wissmanu).
— Ueber die Handscriften der Chanson Horn, par Rudolf Breda, Mar-
burg, 1882.
I PART. LIVR. 11 i
CHAI'. XXV.
en
ffue anglaise.
îll. EN ANGLETERRE. 305
évident que la langue française ne faisait pas de
progrès dans un royaume qui prenait de plus en
plus une allure indépendante et nationale. Si l'on
voulait préserver nos chansons d'une décadence
inévitable et d'un oubli prochain, il fallait se dé-
cider à les traduire, à les imiter, à les adapter en
anglais. C'est ce que l'on fît, mais d'assez pauvre
' façon.
« Les Anglais, dit M. Paul Meyer, n'ont même des^Yr'aducUons
pas le mérite d'avoir ici choisi de bons modèles, imitations
et les poèmes français qu'ils ont remaniés en les i
traduisant appartiennent en général à la décadence.
Ils ont un Roland, mais qui n'est pas fondé sur
la version la plus ancienne ; ils ont imité Otinel et
Fïerabras; ils ont fait enfin, avec la légende latine
du Voyage, avec Turpin et Otinel, une compila-
tion dont M. Gaston Paris a le premier reconnu
les éléments ^ » Ces quelques lignes contiennent
en substance tout le dernier chapitre de cette
histoire ; mais quelque détail ne sera pas inu-
tile.
11 était tout naturel que notre Roland eut ici les
honneurs d'une imitation anglaise, si l'on veut bien
surtout se rappeler que la plus ancienne rédaction de
cette Iliade nous a été surtout conservée dans un ma-
nuscrit anglo-normand; si l'on veut bien ensuite se con-
vaincre qu'au xv"" siècle on copiait encore le Roland en
Angleterre, témoin le manuscrit de Cambridge. Donc, il
a existé un Rolland en vers anglais dont nous n'avons
aujourd'hui qu'un fragment et sur la date duquel les
érudits sont loin d'être d'accord. Selon M. G. Schleich '^
1. Recherches sur l'Épopée française (1. c, p. 309).—- 2. G. Schleich,
Prolegomena ad Carmen de Rolando anglicum, in-S», p. 46. V. Ronia-
nia, 1879, p. 479.
II. 20
I PART. LTVR. II.
CHAP. XXV,
306 VOYAGES DE LT.POPÉE FRANÇAISE.
il serait du xv' siècle et (sauf un trait emprunté au
' faux Turpin) aurait pour source une de nos versions
rimées, un de nos remaniements; d'autres estiment
au contraire qu'il n'est point postérieur à 1400 ^ et
que (( Fauteur anglais a traité son sujet très libre-
ment ^ ». C'est ici qu'il convient de parler de cette
étrange compilation du xiv' siècle, à laquelle M. Paul
Meyer faisait tout à l'heure allusion et que M. Gas-
ton Paris, faute d'un meilleur titre, a dénommée :
Charlemagne et Roland. Au milieu d'une traduction
du faux Turpin et de la légende latine du « Pèleri-
nage de Charles à Jérusalem, » on a intercalé Otinel ^
Un tel mélange ne peut vraiment s'expliquer que
par une préoccupation étrangère à la poésie, et c'est
peut-être celle des reliques delà Passion. L'œuvre^
écrite en stances de six vers, est d'une médiocrité
désolante.
Nous avons prononcé le nom d' Otinel (en anglais
Otiiel). A quelle cause, encore inexpliquée, convient-
il d'attribuer la singulière popularité de cette œuvre
de notre décadence épique? Ce qu'il y a de certain,
c'est que nous n'en possédons pas moins de trois imi-
tations anglaises. Il y a, tout d'abord, celle qui est
insérée dans le Charlemagne et Roland^] il y en a
une seconde qui a été publiée par Nicholson en 1836
1. Sidney J. Herrtage, dans The English Charlemagne romances.
— 2. Bomania, p. 151. « Le fragment diiEolUmd anglais qui s'est con-
servé ne comprend que 1019 vers à la foi s rimes et allitérés : le récit
s'étend depuis le retour de Ganelon de son ambassade jusqu'au moment
où Roland se décide à faire appel à son oncle » [Ihicl., p. 150). —
3. L'ordre est le suivant : 1» Voyage de Charlemagne (d'après la
légende latine); 2» Commencement de la guerre d'Espagne, Roland et
Ferragus, etc. (d'après les premiers chapitres du faux Turpin) ; 3« Otiiel;
4» Fin du récit de Turpin. {Romania, 1. c, p. 156.) — 4. Cet Otuel a
été analysé par Georges EUis dans ses Spécimens of early english
metrical romances. (A new édition, revised by J. 0. Halliwell: Lon-
don, 1848.)
m. EN ANGLETERRE. 307
et qui est antérieure à j 330 \ et enfin, on en a récem-
ment découvert une dernière dans un Recueil formé "
au xy' siècle par Thornton : M. Herrtage, en a donné
une édition en 1880 ^ C'est dans ce même recueil de
Thornton qu'un poète inconnu a donné hVOtuel une
longue introduction qui sans doute reproduit un de
nos romans perdus : le Siège de Milan. ^ Et Yoici que
nous trouvons enfin un motif pour tenir en quelque
estime toute cette littérature sans originalité et sans
valeur : The Sege of Malaine nous permet peut-être de
réparer une de nos pertes.
Sir Ferumbras (il s'y fallait attendre, et il y a encore
là, j'imagine, quelque influence des reliques de la Pas-
sion) n'a pas eu moins de succès que >Szr 0^^/^/. Même, il
a, avec ce dernier roman, un trait de ressemblance :
c'est que, vSur les deux traductions anglaises ^, il en
est une qui est également ornée d'une Préface et qui
renferme une Destruction de Rome, Cette dernière
compilation mérite de porter un nom à part : The
Sowdon of Bahylone, Quant au Ferumbras propre-
ment dit, c'est une œuvre du xit"" siècle et qui n'est
pas sans quelque intérêt. Il était dit, au reste, que
le Fierabras aurait tous les bonheurs. C'est la pre-
mière de nos chansons délayées et défigurées en
prose qui, en 1478, à Genève, ait eu les honneurs
de l'impression. En Angleterre, sept ans après,
le 18 juin 1485, le grand imprimeur William Caxton,
dont les Anglais sont si fiers, mettait en vente une
1. Ancient metrical Romances frorn the Auchinleck manuscript,
The romances of Roidand und Vernagu^ and sir Otuel. Publié pour
rAbbotsford-Club. Cf. notre t. III, p. 398. — 2. Romania, 1. c. p. 151.
— 3. Ibid. — 4. L'une a été publiée par M. Sidney J.Herrtage, en 1879.
et ne contient que le Fierabras; l'autre, (le Sowdon of Babylone) a
été tout nouvellement rééditée par M. Hausknecht. [The english Char-
lemagne roma^ices, Part. V, The romance of the Sowdon of Baby-
lone, re-edited by Emil Hausknecht, London, 1881.)
I PART. MVR. U.
CHAP. XXV.
1 PART. LIVR. Il
CHAP. XXV.
'M VOYAGES DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Lyf of Charles the Great qui n'était autre qu'une
traduction des Conquestes du grant ?vi Charlemagne
des Espaignes, dont Fïerabras est le principal élé-
ment. Combien de chefs d'œuvre n'ont pas eu la
même fortune !
Après le Ferumbras et VOtuel^ il n'y a plus qu'à
mentionner rapidement les imitations anglaises
A' Amis et d'Amiles \ de Beuves d'Hanstone^, des
Quatre fils Aimon ^ et à'Huon de Bordeaux, Celle-ci
mérite une mention toute particulière. C'est vers
1540 que lord Berners, traducteur de Froissard,
publia son Hum of Burdeuxe ^ d'après l'édition
française, éditée en 1516 par Michel Lenoir, des
Prouesses et faitz merveilleux de Huon de Bordeaux,
Grâce à Oberon (car on n'avait d'yeux que pour Obe-
ron) le livre obtint rapidement un grand succès. Le
théâtre s'empara de la légende et, dès 1593, la troupe
d'Harlowe jouait un drame sous ce titre : Hewen of
Burdoche ^ Mais ce n'est pas à cette représentation
et enfin, celle des ii i • • • m •
adaptations d uu dramc mconnu que je convoque aujourd hui
théâtrales : , .«i * ^1 * l •>
Shakespeare mcs Icctcurs, ct jc Ics pHc d assistcr avec moi a ce
^''''^^iété^ ^"«'^ délicieux Songe d'une nuit d'été ^^ dont William
Shakespeare a emprunté tant d'éléments, sans le
1. Amis et Amilotm^ anglo-normand, avec la version anglaise, publié
par E. Kôlbing, dans le t. II de VAltenglische Bibliotek. (Heilbronn,
Henninger, 1884.) V. Romania, 1885, p. 319.= VA^nis and Amy lions, en
vers anglais du xv^ siècle, a été publié par Weber, au t. II des Metri-
cal Romances, pp. 364-473. Cf. le Catalogue du fonds Douce : ms. 326.
— 2. V. Early metrical english romances par Georges Ellis, Londres,
1848. pp. 239-281. Dès le commencement du xv^ siècle, les Anglais ont
un Syr Revis of Hampton qui a été plusieurs fois réimprimé. (Brunet,
Catal. av. 1500, Paris, Franck, 1865, p. 22.) — 3. W. Caxton a donné une
édition in-fo, s.d., de The four sonnes of Aimon. Cf. l'édition de W. de
Worde, in-f», 1504; celle de W. Copland, à Londres, in-fo 1554, etc. —
4. Hiim of Burdeuxe. Hère hegynnithe the boke of duke Hum of Bur-
deuxe and of them that issuyd fro hym.Cî. notre t. III, p. 735. — 5. En
1594 parait A pleasant Comédie presented by Oberon King of Faeries.
Vers 1620, Ben Johnson publie : Oberon the Fairy prince.— 6. 1594 ou
1595.
m. ExN ANGLETERRE. 3Q9
savoir, à une de nos bonnes vieilles chansons de ' ^'t'!,'::
France K
LIVR. II,
CHAP. XXV.
1. C'est à dessein que nous avons réservé tout ce qui touche à la
poésie galloise. Il convient cependant de savoir qu'il est parvenu
jusqu'à nous « une version galloise du Pèlerinage de Charles à Jéru-
salem, laquelle est presque aussi importante que celle de la Karla-
magnus Saga » [Romania, 1875, p. 506). Cette version, généralement
conforme à notre vieux poème français et à la Saga, se trouve dans
le « Livre rouge d'Hergest » et a été naguèreis « imprimée », avec une tra-
duction, pour l'édition de C. Hoffmann, Je ne sache pas qu'elle ait
été « publiée »>. = D'après les Mabinogion du môme « Livre rouge »,
lady Guest a signalé un Aniyn et Amie, un Syr Bevis d'Hamton et
une « Histoire de Charlemagne »(?); mais elle s'est nettement refusée à
leur donner une place dans sa publication «parce que ces importations
étrangères n'ont pas l'ombre d'un droit à faire partie du canon des
romans gallois ». (Lady Guest, The Mabinogion, I, p. xviii; cité par
G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 158.)
CHAPITRE XXVI
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
IV. AUX PAYS SCANDINAVES.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX\ I.
Ultima Thidel Notre épopée a été jusque là, et il
est certain qu'au premier abord un tel voyage offre
race Scandinave, je ue sais quol (l'inatteudu et d'improbable. Entre la
sa conversion Suède, la Norvège, le Danemarck et l'Islande, d'une
christianisme, ne part, et la Frauce, de l'autre, il semble qu'il ne pou-
pouvait qu'être . , ,
réfractaire yait guère y avoir rien de commun. Isolées du monde
l'Épopée française, entier ct, pour ainsi dire enfouies dans leurs glaces,
les races Scandinaves avaient une vie tellement loin-
taine qu'elle en était presque légendaire. Comme on
l'a dit avant nous \ « la conquête romaine ne les avait
pas atteintes ; elles étaient restées inaccessibles à la
civilisation antique et au christianisme , et étaient
encore au ix"" siècle dans un état absolument bar-
bare ». On fut longtemps chez nous avant de connaî-
tre ces idolâtres, ces païens du Nord; mais, quand on
les connut, ce fut bien pis encore, et ils durent
paraître encore plus impénétrables à notre poésie
et à nos mœurs. Il faut se figurer ces Norois,
ces grands hommes blonds, ces bandits de la mer,
remontant par milliers le cours de nos grands fleuves,
1. Histoire poétique de Charlemagne, i>p. 147, 148i
VOYAGES DE L'EPOPEE FRANÇAISE. 311
jetant des torches enflammées sur les toits de nos
basiliques, bridant, pillant, tuant; puis, se rembar-
quant, et, chargés de butin, franchissant la mer pour
rentrer dans leurs huttes. Ils furent le grand effroi du
monde chrétien qui se trouva un assez long temps
enserré et comme étouffé entre les masses profondes
de ces Normands et celles des Sarrazins. Rien donc
ne pouvait faire croire que nos poèmes nationaux et
chrétiens pussent être un jour accueillis, écoutés,
aimés par ces sauvages.
11 fallut tout d'abord qu'ils se convertissent à la foi
chrétienne, et ce seul fait rendit tout possible.
Entrant dans l'Église, ils entrèrent du même coup
dans le commerce de tous les peuples chrétiens. 11
s'établit, entre ces peuples et eux, des relations qui
devinrent de plus en plus régulières et constantes. Ils
firent partie enfin de ce grand groupe catholique qui,
sous la conduite des Papes, formait alors l'élément le
plus honorable et le plus vivant et, pour mieux par-
ler, l'élite de toute l'humanité.
Malgré tout, leur conversion n'avait pas été aussi pro-
fonde qu'on pourrait le croire. Sans parler ici des restes
de superstitions et de barbarie, il leur était demeuré
dans la mémoire de vieux chants païens * qui les fai-
saient encore tressaillir d'enthousiasme. Tant que ces
chants retentiraient, on pouvait craindre que les Norois
ne fussent pas véritablement chrétiens. C'est ce que
comprit un de leurs rois, Haquin V (Haakon-Haakon-
son), qui monta en 1217 sur le trône de Norvège et
mourut en 1 263 . Toute sa gloire peut se résumer en ces
quelques mots : « Il acheva de détruire le paga-
T PART. LIVR. IT.
CHAP. XXVI.
Il n'en est
plus de même
après
sa conversion,
et les
traductions
de
nos vieux poèmes
deviennent
alors
des instruments
de propagande
contre
les derniers
efforts
du paganisme
norois.
Rôle
important
-du
roi Haquin V
(1217-1263)
dans cette utile
diffusion
de notre épopée
nationale
et chrétienne.
1. « La Scandinavie admira dans notre épopée un idéal qu'elle n'avait
pu concevoir. On y propagea nos poèmes pour combattre l'attachement
du peuple à sa vieille poésie païenne. » (Ibid., p. 27.)
1 1\\BT. MVlî. 1
CUAP. XXVf.
Nos Chansons
(le geste
onl sans doute
pénétré
dans les pays
Scandinaves
par
liniermédiaire
de
l'Ansfleterre.
312 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE.
nisme », et, suivant Fexcellente observation de G. Pa-
ris * qui a si nettement vu toutes ces choses, a il vou-
lut sans doute achever son œuvre en substituant aux
vieux chants mythologiques les œuvres de la nouvelle
poésie chevaleresque ». Le choix était heureux ; disons
mieux : il s'imposait. En jetant les yeux autour de lui,
Haquin ne pouvait guère rencontrer d'autres poèmes
vraiment chrétiens que des chansons d'origine fran-
çaise. Elles avaient en outre cet avantage d'être à la
fois chrétiennes et guerrières. On y donnait, pendant
des milliers de vers, de ces beaux coups de lance ou
d'épée auxquels les chevaliers norois n'étaient pas
insensibles : on y détestait le Sarrazin ; on y parlait de
délivrer le sépulcre du Christ. Il y avait là de quoi
ravir ces anciens pirates, encore mal accoisés, et notre
épopée était pour leur plaire.
Est-ce de France qu'ils la reçurent directement, et
n'y eut-il pas, entre eux et nous, un peuple qui servit
de trait d'union. En 1866, Paul Meyer écrivait déjà - :
<( Peut-être trouverait-on certains motifs de croire que
beaucoup de manuscrits qui ont servi de texte aux
traducteurs norois sont venus de la Grande-Bretagne
qui fut en relation constante avec les pays Scandina-
ves et où existaient au moyen âge des colonies noroi-
ses. » La lumière s'est faite depuis lors, et G. Paris,
dans sa Littérature française au moyen âge ^, a pu
affirmer que « dès le commencement du xiif siècle,
les Norvégiens connaissaient nos chansons de geste
par l'intermédiaire de FAngleterre ». Si ce n'est pas
la certitude, c'est la probabilité qui paraît s'en appro-
cher le plus.
1. Histoire poétique de Charlemagne, p. 148. — 2. Recherches sur
V Épopée française, Bibliothèque de l'École des Chartes, 1867. p. 308.
— 3. §32; p. 51.
TV. AUX PAYS SCANDINAVES. 313
Après cette préface nécessaire, nous voici mainte- '™p"xxvi"'
nant en face de la grande compilation islandaise, de
la plus célèbre de toutes les Sagas et, en même temps,
de la mieux connue : la Karlamagnus Saga,
Le plan est vaste et ne peut avoir été conçu par un ^ , ^a
A 1 ^ r Karlamagnus
esprit médiocre. C'est, — qu'on me pardonne le mot, isiafidafse.
— une Caroleïde immense et complète ; c'est toute la ^^géSe?"^
1 j IX' É • sa div ision
Vie du grand empereur, chantée en un certain nom- en dk livres ;
bre de récits en prose, dérivant presque tous de nos traducuon
, , 1 T 1 ^'^ Suôdo et au
épopées françaises et unis entre eux par des liens plus Danemark
ou moins étroits, plus ou moins réels. L'ensemble est
imposant.
Il faut croire que la Saga de Charles eut un grand
succès, puisque, cinquante ans après son apparition,
on éprouva le besoin d'en faire une revision complète,
d'y modifier certains éléments, d'en ajouter certains
autresetdeluidonnerainsiunenouvelleduréeavecune
vie nouvelle. Les modifications, d'ailleurs, ne furent
pas profondes et n'atteignirent qu'une seule branche ;
les additions consistèrent uniquement en un dernier
récit qui fut consacré à la mort de Charles. On l'avait
oubliée dans la première édition de la Saga, on l'avait
oubliée, cette mort glorieuse, et l'on se crut obligé,
pour la raconter, de recourir à un texte ecclésiasti-
que, à une page de Vincent de Beauvais. J'aurais
préféré le Couronnement de Louis.
Ainsi constituée, la Saga de Charles nous apparaît
comme une sorte de grand poème épique, sans unité
réelle, mais avec quelque apparence d'unité, et qui
se peut partager en dix chants. Au premier, l'on n'a
su donner d'autre appellation que le titre fort vague
de Charlemagne, et il renferme, en effet, l'histoire de
l'Empereur jusqu'au fameux siège de Saragosse. C'est
la traduction d'un ou de plusieurs poèmes français
1 PART. UVR. \^.
CHAP. XXVI.
314 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FIIANÇATSE.
qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. On ne s'at-
tendait peut-être pas à trouver à la seconde place une
imitation de Boon de la Roche, et c'est ici que l'unité
souflfre quelque dommage : Olïf of Landres, a Dame
Olive etLandri », ne serait d'après G. Storm, que la
reproduction d'un original anglais, et ce sont des faits
de ce genre qui confirmeraient encore, s'ils étaient
bien prouvés, l'hypothèse si plausible qui a été émise
plus haut, (c l'Angleterre servant d'intermédiaire
entre la poésie française et les récits Scandina-
ves ». Nous nous étonnerons moins de rencontrer
au troisième rang un Oddgeir Danske, un « Ogier
le Danois », qui (sauf vers la fm de l'affabula-
tion noroise) concorde assez bien avec la première
partie du poème de notre Raimbert. Avec quelle fierté
ces Scandinaves ne devaient-ils pas écouter les faits et
gestes de cet Ogier qu'ils pouvaient considérer comme
un des leurs, et qui leur donnait de si belles leçons,
non pas de modération, mais de courage! Le qua-
trième chant, Agulandus, est un singulier mélange de
notre Aspremont avec le fauxTurpin; le cinquième,
Guitalin, est emprunté à une <( Chanson des Saisnes »
qui n'est pas celle de Jean Bodel; le sixième, Otuel,
n'est encore que l'imitation d'un remaniement anglais,
et le septième, Jorsalaferdh, reproduit exactement le
récit, à la fois grave et grotesque, pieux et grivois, de
notre Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, Nous
voici arrivés devant cette grande catastrophe de Ron-
ceveaux, qui est en réalité le centre glorieux de toute
l'épopée carlovingienne et forme le sujet du huitième
livre de la grande Saga : le Runzisval norois avoisine
notre Roland, mais n'est pas sans devoir quelques-
uns de ses éléments à d'autres sources françaises. On
n'y trouve pas le fameux épisode de Baligant, sur
IV. AUX PAYS SCANDINAVES. 315
lequel on a tant disputé il y a quelques années, et le ^ part. uvr. u.
silence de la Saga est naturellement un des arguments
qu'on a dû invoquer à l'appui d'une thèse nouvelle. Jus-
qu'ici cependant, nous n'avons pas vu apparaître la
grande figure de Guillaume d'Orange, et c'est sans doute
cet oubli que le compilateur Scandinave a voulu réparer
dans son neuvième chant , dans ce Vilhjalm Kurneis,
où il ne faut voir que la libre reproduction de notre
Montage Guillaume^ avec plus d'une variante. Par une
fortune étrange et regrettable, Aliscans n'a pas abordé
en Islande, et les Norois ont été ainsi privés de ces ma-
gnifiques épisodes, qu'ils auraient si bien compris,
de la mort du jeune Vivien et du retour de Guillaume à
Orange'. L'œuvre cependant ne pouvait s'achever ainsi
par l'entrée au couvent du héros « au court nez ». Le
renouveleur de la Saga a compris que son devancier
n'avait pas eu le loisir de mettre la dernière main à un
aussi vaste labeur, et il a réalisé ce que son « ancien»
n'avait pu faire. Um Kraptaverk okJartegnir, tel est le
titre de ce dernier chant qui ne présente rien d'original
et n'offre, comme nous l'avons dit, qu'une traduction
de quelques pages du Spéculum historiale, de cette
grande compilation religieuse de Vincent deBeauvais.
Au reste, c'était bien finir, si l'on veut se placer au point
vue de ces chefs de la nation noroise qui voulaient de
plus en plus christianiser leur race. La mort du grand
empereur catholique était un spectacle sur lequel il
était bon de laisser les auditoires Scandinaves. Et
telle est toute la Karlamagnus Saga ^
Une fois lancée dans le monde Scandinave, la Saga lo. Kejser xari
y ht un chemin rapide; mais, dans ce monde même.
1. Voy. Kristoffer Nyrop, Ben oldfranske heltedigtning, 1883, p. 279-
280, et Storia delV epopea francese nel medio evo, 'prima traduzione
dalV originale danese, 1888, pp. 2Ç)Q^ 267*
1 PART. LIYR. II.
GHAP. XXVl,
31G VOYAGES DE ^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
il y avait plus d'un parler, et l'antique idiome de
l'Islande en vint un jour à n'être plus entendu ni en
Suède, ni en Danemark. De là, la nécessité de tra-
ductions, qu'un vaste public réclamait et qu'il obtint.
La plus ancienne est la Suédoise, dont il ne nous reste
que des fragments \ mais la Danoise a l'heur de nous
être parvenue tout entière, et il est certain qu'elle fut,
qu'elle est encore vraiment populaire. A vrai dire, cette
œuvre du xv' siècle, cette Kejser Karl Magnus Kronike
est un abrégé plutôt qu'une traduction ; mais, outre
qu'elle a été composée d'après la première version de
la Kaiiamagnm Saga, elle nous offre « les trois bran-
ches suivantes qui existaient peut-être dans l'antique
Karlamagnus Saga et qu'il convient d'intercaler après
le huitième livre». C'est d'abord le roi Iwein, «résumé
d'un très ancien poème français dont on ne connais-
sait l'existence que par une obscure allusion des der-
niers vers de la Chanson de Roland »; c'est, ensuite,
Baudouin et Sihile, où l'on reconnaît aisément un des
épisodes les moins héroïques de la guerre contre les
Saisnes, et c'est enfin Ogier le Danois, où le translateur
du xv"" siècle a heureusement complété V Oddgeir Danske
qui formait le troisième livre de son original islandais ^
La Kejser Karl Magnus Kronike circule encore aujour-
d'hui, comme jadis notre Bibliothèque bleue, dans
toutes les villes et les campagnes du Danemark, et il
en a certainement paru plus d'une édition depuis celle
de 1867 que nous avons eue naguère entre les mains.
La France est aimée là-bas.
qurfaTsaga ^6 scralt uuc graudc erreur que de regarder la
Karlanmgnus Saga comme le seul effort de la littéra-
ture noroise, comme l'œuvre unique qu'elle aitconsa-
1. Les branches VIII et IX : Runzisnal et Vilhjalm Kunieis. —
2. Cf. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 153.
de Charles
IV. AUX PAYS SCANDINAVES. 311
crée à la vulgarisation de l'épopée française. La a Saga
de Charles » est une entreprise plus vaste que les
autres, mais elle est loin d'être la seule, et vingt autres
Sagas gravitent autour d'elle, si toutefois il est permis
de la comparer à un centre. Parmi ceux de nos romans
qui se rapportent plus ou moins directement aux
temps mérovingiens, il en est un qui a eu plus de diffu-
sion, plus de succès que les autres : c'est Floovant. Le
père de Floovant (tout ceci est bien minutieux et tient
à une lettre) est un certain Flovent auquel on a fait
également honneur des aventures de son fils, et c'est
ce Flovent, — moins que légendaire — qui est le
héros de la Flovent Saga. Le traducteur norvégien du
xiii' siècle « s'est servi d'un original français qui au-
rait pour auteur un Simon de Lyon ou de Laon ».
Chose assez curieuse et qui a été finement relevée par
A. Darmesteter, la version noroise du Flovent a été
mise en latin par un étudiant islandais qui s'appelait
J. Olaf et qui s'est livré à ce petit travail en 1732 ^ Le
Pèlerinage à Jérusalem, dont la Karlamagmis Saga,
à elle seule, nous avait fourni deux leçons différentes,
a en outre donné lieu là-bas à un poème Scandinave qui
est encore inédit et à un chant des îles Féroé ^ Aux
Sagas de Magiis et de Geïrard il ne faudrait pas, en
revanche, demander plus qu'elles ne peuvent donner,
c'est-à-dire, une imitation exacte de nos anciens poè-
mes. 11 n'y a rien dans la Saga de Geïrard qui rap-
pelle notre Girars de Viane, et, quant à celle de
Magus ou Mans, on n'y doit voir, avec F. A. Wulff,
« qu'une compilation assez confuse de récits ^ont les
1. Romania, 1877, p. 608; article de G. Paris. « La Flovent Saga a
été faite sur le même poème français que le Fiovo des Reali », etc.
— 2. E. Koschwitz, Bomanische Studien, II, p. 1 ; analysé par G. Pa-
ris, dans la Romania de 1875, p. 505.
1 TART. LIVR. Tt.
CHAP. XXVI.
I l'Ara. LIVR.
CHAP. XXVI.
318 VOYAGES DE TEPOPEE FRANÇAISE.
• provenances sont les plus diverses ». Il est cependant
-^ évident que ce Magus est notre Maugis, et il est à
croire que la seconde partie de la Saga représente
« une version tout à fait singulière des Quatre fils Ai-
mon », qui serait arrivée aux pays norois par un inter-
médiaire allemand et aurait été écrite sous une in-
fluence germanique ^ On peut donc regretter que
cette Saga ait été publiée à Reikiavigen 1858 « comme
lecture populaire » : pour mettre en gloire notre poésie
française, il eut été préférable de réimprimer le Riin-
zïsval de la Karlamagnus Saga ou bien encore cette
jolie Elis Saga ok Rosamunda ^, où notre Elïe de Saint-
Gilles a été traduit librement, dont M. Kœlbing a
publié un texte critique et qu'il a bien voulu traduire
en allemand pour notre Société des anciens textes.
C'est cette traduction allemande que l'éditeur français
d'Elie a fait passer en notre langue ^ nous donnant ainsi
le plaisir de faire une plus intime connaissance avec les
allures et le style de la littérature noroise.EUe a été
plus célèbre encore que celle de Saint-Gilles, cette char-
mante et farouche légende d'Amis et d'Amiles; il a été
et il devait être plus populaire, ce beau poème ancien
à l'honneur de l'amitié : c'est ce qui explique le succès
de VAmicus Saga ok Amilius ^. Pour Bueves d'Hans-
tone, il a assez de caractères septentrionaux pour
1. F. A. Wulff, Notices sur les Sagas de Magus et de Geirard et leurs
rapports aux épopées françaises, Lund, 1874. {Roma?iia, 1875, p. 474
et ss.) — 2. Elis Saga ok Rosaintmda, herausgegeben von E. Kœl-
bing, Heiibronn, Henninger, in-S^, xli-227 i)p. [Romafiia, 1882,
p. 173). « La Saga crÉlie et le poème français dérivent l'un et Tautre,
par une série d'intermédiaires que je n'ai pas à rechercher, d'un même
manuscrit incomplet. » {Élie de Saint Gilles, éd. de la Société des
anciens textes. Introduction, p. xl). — 3. Elie de Saint Gilles, 1. c,
p. 93 et ss. Cf., p. XXV, un tableau fort intéressant des différences entre
le poème français et la Saga. — 4. E. Kœlbing, Germania, XIV, 2, pp.
184-189. La Saga semble avoir été composée au xiii^ siècle d'après un
texte latin abrégé, tel, par exemple, que celui de Vincent de Beauvais.
IV. AUX PAYS SCANDINAVES. 319
avoir réussi chez les Scandinaves et avoir donné
lieu à la Bevïs ScujaK On n'en peut dire autant de
VHuga Saga Skapers^ où l'on s'est inspiré d'un
de nos poèmes les moins primitifs et les moins
épiques. Cette fortune de Hue Capet n'est qu'un acci-
dent \
Parvenus au xv"" siècle, nous avons à constater une
fois de plus, la diffusion de ces petits livres à bon mar-
ché qui popularisaient alors notre épopée. Le plus
grand succès est alors obtenu par un renouvellement,
par une revision de la Kejser Karl Magmis Kronike
qui est due à Christiern Pedersen ^ Mais voici un fait
original, et qu'on ne saurait, je pense, laisser dans Fom-
bre.Nos romans, sous leur forme Scandinave, devinrent
tout à coup suspects au xvi' siècle. Suspects de quoi?
De papisme, aux yeux des protestants. Sous ce pré-
texte étrange, on en fit disparaître un certain nombre.
Or, dans le même temps, il advenait qu'aux Pays-Bas
l'Église condamnait sévèrement quelques-uns de ces
mêmes romans qu'on trouvait trop catholiques chez les
- 1. « Il serait à souhaiter que quelque savant continuât et complétât
les belles recherches de M. Pio Rajna, en étudiant particulièrement la
migration du poème de Bueves d'Hanstone et l'influence qu'il a exercée
sur la littérature du moyen âge. Voilà un beau sujet et des plus inté-
ressants. Il faudrait examiner d'un côté, le Sir Bevis et la Bevis Saga
(publiée par M. Cederschiold dans les Fornsogier Surlandha, et, de
l'autre, les versions italiennes et les formes orientales, le conte russe
qui parait remonter à un original grec, et un conte juif qui date de
1501 et est probablement la base de la version roumaine. » (Nirop,
Rortumia, 1885, p. 151.) Cf. Gefîroy, Notices et extraits, etc. p. 35. —
2. Sur toutes ces Sagas et sur tout l'ensemble de cette histoire de
l'épopée française dans les pays Scandinaves, v. l'excellent livre de
Nirop, traduction italienne, Storia delV Epopea francese, p. 266. —
3. « Pedersen, le reviseur de la Chronique de Charlemagiie (Keiser
Karl Magnus Kronike) est aussi l'auteur d'un autre livre non moins
populaire, Ogier le Danois (Holger Da?iske), dans lequel il a compilé
et raccordé avec assez d'adresse tous les romans français sur ce guer-
rier, depuis les plus primitifs jusqu'à ceux où l'élément historique a
tout à fait disparu devant la féerie. Le nom du héros assurait déjà à
ce livre, en Danemark, un succès qui ne s'est pas démenti depuis trois
siècles. » {Histoire poétique de Charlemagne,p. 153.)
l PART. LIVR. II.
CHAP. XXVI.
rART. LIY
CHAP. XX
320 VOYAGES DE l/ÉPOPEE FRAxNCAlSE.
^;^'' Luthériens du uorcl. Nos pauvres chansons étaient
vraiment entre deux feux.
De telles préventions étaient trop absurdes pour
durer longtemps. En Islande et aux îles Féroé, les
légendes de France trouvèrent un refuge dans ces
chants qu'on appelle rimiir Mis semblent avoir échappé
au soupçon.
Puis, l'érudition est venue, qui a dissipé toutes ces
folles ombres. Les savants danois, norvégiens ^ et sué-
dois en sont aujourd'hui à traduire notre Roland^ à
se grouper à Paris autour des maîtres illustres qui
leur enseignent notre épopée, et même à en écrire
eux-mêmes l'histoire critique, l'histoire complète.
Témoin le beau livre de Nirop *.
Des sefvîcos g'ii était bcsoiu de les remercier, nous ne pourrions
^ ^^"f reliduf ^^^' ^^ ^^^^^ scientifiquement qu'en mettant dans une plus
à l'histoire jygte et meilleure lumière tout ce dont la France
rÉpopéefrançaise. ^^^ ^edevablc à la littérature noroise. Elle a sauvé
de Foubli plus d'une de nos chansons de geste, dont
le texte primitif semble à jamais perdu. N'est-ce pas à
1. Svend Gmndtvig e Jôrgen Bloch, Corpus carminum Foeroensium,
(15 vol., où les canti romanzi, les rimiir occupent deux volumes). Le
tome XI est consacré au cycle de Cliarlemag-ne. (Nirop, Storia delV
epopea francese, p. 269.) — 2. V. surtout G. Storm, Sagnkredsene om
Karl den Store og Didrik af Bern hos de Nordische Folk. Et
Bidrag til Middelalderens litteraere Historié. Udgivet af den norske
liistoriske Forening. Kristiania, 1874. — C.-R. TJnger, Karlamagîms
Saga oh kappa ha^is. Fortdllinger eni Kejser Karl Magîins og
hans Jaevninger i jiorsk Bearhejdelse fra det 13^^ Aarhundrede.
Kristiania, 1860. (Analysé très complètement par G. Paris, La Kar-
ianiagnus Saga,^ histoire islandaise de Charlemag^ie, dans la Bi-
bliothèque de l'École des Chartes, 1864, pp. 89-123; 1865, 1-42.) Etc. —
3. Rolandssaga7i tilt si7i historiska Kœrna ochpoetiska omklœdnad,
af Theodor Hagberg. 1884, Upsala. a Quelques laisses de notre Roland
sont traduites en suédois : c'est, croyons-nous, le premier essai de ce
genre. » (Romania, 1885, p. 169.) Le Roland islandais avait été antérieu-
rement traduit en allemand par E. Koschwitz. V. Romanische Studien,
t. III, no XI, et Romania, 1878, p. 632. — 4. Befi oldfranske helte-
digtning, Kobenhavn, 1883; traduit en italien par E. Gorra, Torino,
IV. AUX PxVYS SCANDINAVES. 321
une des branches de la a Saga de Charlemagne », n'est- ' chap'.'^'u"'
ce pas au Boi Iwein que nous devons de comprendre ~
enfin les derniers vers, si obscurs, de la Chanson de
Roland ^'1 N'est-ce pas encore grâce à un récit de la
même Saga que nous pouvons aisément reconstruire
une autre version du Pèlerinage de Charles à Jérusa-
lem^ une version austère et vraiment chrétienne, d'où
la scène du gabs est exclue, comme aussi toute la gros-
sièreté et tout le comique épais de la rédaction fran-
çaise qui est arrivée jusqu'à nous ^? La même Saga
(avec certains documents italiens dont nous aurons lieu
de parler tout à l'heure) ne nous permet-elle pas de
combler certaines lacunes de V Entrée de Spagne ^?
N'y a-t-il pas certains poèmes français, comme ce Mtr-
niant qui est une des sources du Fioravante italien *,
qui ne nous sont restés que dans un texte islandais?
(( Si le cycle mérovingien est vivant quelque part,
n'est-ce pas en Italie avec les Reali et en Islande avec
la Flovent Saga ^? » Et, enfin, notre belle chanson du
Moniage qui est encore inédite (ce qui est presque une
honte), n'est-elle pas éclairée d'un jour nouveau par
cet épisode superbe dont nous ne voulons pas priver
nos lecteurs et qui est sans doute emprunté par le
compilateur de la Karlamagnus Saga à une vieille
rédaction française?
... Donc, le grand Empereur est sur le point de
livrer aux Sarrazins une bataille qui va décider du
sort de la chrétienté ; mais Charles n'a plus auprès de
lui son grand capitaine, son paladin Guillaume ; Char-
1. V., plus loin, notre tome III, p. 573. — 2. Ihid., p. 293, et surtout
G. Paris, Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XXV, p. 102, etc. Ce
récit a été résumé au xv*^ siècle dans l'œuvre danoise qui a pour titre
Kejser Karl Magnus Kronike. — 3. Cf. notre tome III, p. 419. —
4. Romania, 1873, p. 354. La version islandaise a été publiée par
E. Koelbing. — 5. G. Paris, Romania, 1877, p. 613.
322 VOYAGES DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
'™P.'x^'i"' ^^^ ^^t triste, Charles se lamente. Tout à coup une
sorte de géant paraît au premier rang de l'armée chré-
tienne, se jette sur les païens, les met en fuite et tue
leur roi. L'Empire et l'Église sont sauvés. Mais où est
le sauveur, où est-il? On le cherche en vain ; on ne le
peut trouver, et c'est seulement quelques années plus
tard que l'Empereur apprend la vérité. Le libérateur
inconnu est un moine qui a pris, pour un jour, le
heaume et l'épée et qui, glorieux et vainqueur, est
allé, au plus vite, cacher sa gloire dans l'ombre de son
monastère. Charles se met à sa recherche; mais, au lieu
qu'on lui indique, il ne trouve un jour que le corps
énorme d'un homme qui vient de mourir. Ce corps
exhale un parfum délicieux, ces yeux éteints sont
tournés vers le levant. L'Empereur le reconnaît : c'est
lui, c'est Guillaume * !
1. V. plus loin, IV, p. 55. == Le caractère général des versions islan-
daises a été très bien précisé par G. Paris: «Elles se tiennent très près
DE l'original français, TANDIS QUE L'ITALIEN ARRANGE, ABRÈGE OU AL-
LONGE. » (Romania, 1873, p. 354.) = Pour se rendre un compte exact des
Sagas et de leur physionomie littéraire, rien ne saurait être plus utile
que d'en lire, à défaut du texte, une traduction française. C'est ce que
nous avons voulu procurer au lecteur dans la première édition de notre
Roland en lui offrant (II, pp. 247-252) la traduction des chapitres xxxvii-
xLi de la Karlamagnus Saga et (pp. 252-264) une traduction complote
de -la Kejser Karl Magnus's Kronike. Il est facile de recourir à ces
translations ; mais nous voudrions faire mieux et opposer ici à un origi-
nal français un épisode d'une autre Saga. Nous avons, à cet effet, choisi
VElissaga dont M. Kœlbing a donné une traduction allemande, (sur
laquelle G. Raynaud a fait sa traduction française.) La comparaison de
la Saga avec le vieux poème français du xiii^ siècle est intéressante à
plus d'un titre et donne lieu à quelques observations. On remarquera
tout d'abord que le Scandinave a un peu allongé la description du cos-
tume et de la beauté de Rosamonde et qu'il emploie, pour cette des-
cription, certaines images qui devaient être surtout saisissantes en Nor-
vège : « Sa peau était plus blanche que la neige nouvelle tombée sur
les arbres secs. » = L'auteur de la Saga omet l'épisode du frère de
Rosamonde tué par Elle : il a trouvé sans doute trop odieux l'amour
si soudain de la jeune lille pour le meurtrier de son frère. = Mais
voici qui est plus important : dans la Saga, c'est Élie « qui prend
Rosamonde sur son giron et l'embrasse plus de cent fois ». Rien de
tel dans notre chanson de geste, où, conformément à la tradition
épique, c'est la jeune fille qui fait toutes les avances : « Rosamonde
IV. AUX PAYS SCANDINAVES. 323
Rien n'est plus beau que cette légende, si ce n'est
pourtant la vraie histoire qui nous représente Guil-
laume, le grand comte de Toulouse le sauveur de
T PART. LTVR. I
CHAP. xxvr.
la bêle par les flans Tembracha; — Sor un lit l'a asis g-eteïs à cristal,
— Quarante fois li baisse et le vis et la char. » Et, conformément
aussi à l'usage qui interdisait aux chrétiens le baiser d'une Sarrazine :
« Cel li guenchi la bouche que el n'i adesa. » Le norvégien n'a rien
compris à ces délicatesses, et a renversé les rôles. = Un dernier
mot, à l'adresse des traducteurs. Espondele n'a jamais signifié les
rideaux d'un lit, mais le bois de lit, le châlit.
Rosamonde la bêle s'cslut à la fenestre :
Vestu ot un bliaut d'un paile de Biterne,
Afublé un mantel, à mervellcs fu bêle.
Tous les degrés avale, si est venue à tere
Et desfremc un guicct d'une faucc posterne,
Par ù el sieut issir et les soies pucheles,
Quant vient el' mois de mai, por colir la florete.
Venue est à Elye qui se pasme sor tere;
Son cief li a lor mis par dessous son brac destre.
Puis l'en a appelé la cortoisse puchele :
« Qui es tu, cbevalier? » che li a dit la bêle.
« Aimes tu Mahomet qui cest siècle governe?
« — Naie, che dist Elies, ne tous ciaus qui le servent.
(( Ains fui nés de Saint-Gille de Provence la belo.
« Fieus Julien le conte à le kenue teste.
« Avant hier m'adouba che vous di, damoisele.
i( llleuques me fu dit et conté tout achertes,
« Paien et Sarrazin essilloient la tere,
« Je les ving soz requere, sor moi torna la perte.
« Onze plaies ai grans qui durement m'apressent ;
« Je n'en quic escaper que la vie ne perge.
(c — Amis, bien vous connois, dist la franche puchele.
« Ces nostre gent se plaignent au matin et au vespre :
« De nos millors amis nous avés fait grant perte.
« — Dame, laissieme ester, perdus sui sans confesse,
« Certes, et moût me het li rois de ceste terre :
u Hier li ochis son fil Ataignant d'Oliferne.
« S'il me pooit tenir, por tout l'or d'Engleterre
« Ne scroie esparngiés, ne me tolist la teste.
« — Or no vous csmaiés, dist la franche puchele :
« L'Amiraus est mes pères, bien en quic le pôs faire.
« Li cnfes fu mes frères, li chevaliers honestes.
« Or soies asseur ja n'en avrés moleste.
« Certes je vous aim plus que nule riens en tere.
« Venés ent avoec moi, dist la franche puchele ;
(( En tel lieu vous métrai ains petitet de terme
« Que vos serés tous sains ains que viegne li vespres. »
u — E Dieus ! che disl Elles, comment pora chou estre?
« Che ne poroit nus faire fors Damoldé chelestre 1 »
Galoi)ins et Elies vont après la puchele ;
En une cambre en entrent, qui fu toute sos tere ;
Rosamonde sortit de sa chambre
à coucher, et ne prit avec elle aucvm
compagnon. Elle était vêtue d'un
bhaut de la plus belle étoffe de soie
à fourrure blanche, broché d'or et
d'oiseaux, qui tombait jusqu'à ses
pieds. Elle revêtit par dessus un
petit manteau du meilleur velours. Sa
peau était plus blanche que la neige
nouvelle tombée sur les arbres secs
ou que la plus blanche fleur de
l'herbe. Il n'y a pas d'homme sur
terre qui, plongé dans le chagrin et
l'affliction, ne fût, en la voyant,
réjoui et heureux dans son cœur.
Et elle vint à Elle et lui mit la main
droite sur le cou, là où il était
étendu sur l'herbe. Quand le Comte
la vit, elle lui sembla si belle, si
avenante, si agréable, si courtoise
et si bien enseignée qu'il oublia
toutes ses douleurs et se dressa sur
l'herbe. Et la jeune fille lui parla :
« Chevalier, dit-elle, qui es-tu ? Crois-
« tu en Mahom qui gouverne le
« monde ?» — « Non, par Dieu, dit
« Ehe, ni à aucun de ceux qui le
« servent. Je suis venu ici par mer;
u j'arrive de Fouest, de la bonne
u terre de Provence- Les païens
u m'ont fait prisonnier ; Dieu me
(t venge sur eux et leur fasse honte !
« Je me suis échappé aujourd'hui de
« leurs mains, lorsque j'arrivais en
« ce pays, Après quoi, ils m'ont
« poursuivi et fortement endom-
u mage ils m'ont percé de quatre
u blessures que je crois mortelles, et
« mon plus grand chagrin est de
« mourir sans avoir confessé mes
u péciiés. — Par ma foi, dit la
w jeune fille, je sais maintenant de
«( vrai qui tu es et je connais tout
(( ce qui t'est arrivé. Ne te tour-
(( mente plus de ce que tu peux
« craindre ; et suis moi au plus vite.
« Nous irons sans bruit ; car je veux
« t 'introduire dans un lieu où avant
« ce soir tu seras tout autre, si tu
« fais ma volonté. )> Et elle prit
Elle par la main droite et le condui-
sit. Ils ai^rivèrent dans sa chambre,
où étaient incrustées toutes sortes
de figures d'animaux, et elle le fit
coucher dans un lit où les rideaux
324
î PART. LIVR. II.
CHAP. XXVI.
VOYAGES DE L^EPOPEE FRANÇAISE.
toute la race chrétienne à Villedaigne sur l'Orbieu, le
Charlemagne du midi ; qui nous le représente, dis-je,
humble moine dans l'abbaye de Gellone et très grave-
ment occupé à conduire au moulin le petit âne du
monastère ^..
étaient d'or. Les couvertures du lit
étaient de la plus belle soie : celle
de dessus était convenablement et
noblement apprêtée, et tout le reste
de l'arrangement du lit était si excel-
lent que le plus noble prince d(; ce
monde pouvait s'y reposer délicieu-
sement. La jeune fille alors tira de
sa réserve quatre herbes si puissantes
que Dieu ne fit jamais homme ou
créature vivante qui, goûtant ces
herbes et les sentant descendre du
cou à la poitrine, ne se trouve sou-
dain aussi bien portant que le pois-
son dans l'eau. La courtoise jeune
fille pila de ses propres mains les
herbes et les donna à boire à Elle,
le brave et fort chevalier. Quand il
en eut bu et que la potion lui des-
cendit dans la poitrine, il se sentit
aussitôt guéri, et appela Galopin, et
lui dit ; « C'est le Paradis et la
« splendeur céleste ; nous y sommes
« entrés. Jamais je ne veux partir
« d'ici, si j'ai toujours pareilles déli-
« ces. ))
Rosamonde la courtoise, la belle et
la renommée, la rayonnante et la
bien prisée aimait beaucoup le fa-
meux et noble comte Elle d'un
amour ardent et profond. Elle lui
prépara elle même la potion. Quand
il eut bu et que le breuvage l'eut
bien remis, il revint complètement
à la santé et demanda à manger, et
aussitôt un repas fut apprêté, comme
il pouvait le désirer. Puis, un bain
fut préparé, et il entra dedans. Au
sortir du bain,ilresta quelque temps
sur le lit; puis, on lui apporta des
vêtements. Jamais duc ou prince ne
revêtit de plus riches habillements.
La jeune fille s'assit alors auprès de
lui, et il la prit sur son giron, et
l'embrassa plus de cent fois : w Galo-
« pin, dit Elle, vois quelle femme
« elle est. Dans touf le royaume du
« roi de France, on n'en trouve pas
« une seconde semblable... «
(La Saga d'Elie, traduction fran-
çaise, d'après la translation alle-
mande d'Eugène Kôlbing : Elie de
Saint Gille, éd. de la Société des
anciens textes français, pp. 136-138.)
1. Avant de passer à Fétude des nations romanes dans leurs rapports
avec Pxjpopée française, il convient de ne rien laisser derrière nous et
de constater l'influence de nos vieux poèmes chez des peuples qui ne
Moût fu bien peinturée à oiseus et à bestes.
En un lit le coucha, dont d'or est l'espondele ;
D'un covertoir l'acevre por le caut qui l'apresse.
Rosamonde s'en torne et son escrin deferme ;
A ses mains qu'el ot blances en a traites deus herbes
Que Dieus ot sou ses pies, li glorieus Chelestre,
Quant en crois le levèrent la pute gent averse.
En un anap de madré les souda la puchele.
Onques Dieus ne fist home, si le col en traverse,
Que ne soit aussi sains con li pisson en eve.
Ele en dona Elie, au chevalier honeste.
Li ber en a beii por l'amor la puchele ;
Tous fu sains et garis, Galopin en apele :
M Chaiens est Paradis et la gloire chelestre.
« Je n'en quic mais issir, si tous jors i puis estre.
« — Sire, dist Galopins, por la Vierge puchele,
« Moût par devés amer Rosamonde la bêle. «
Rosamonde la bêle ama moût le vasal.
Teus nuef herbes li donc, qu'ele li destenpra,
Puis qu'il en ot beii et le col trespassa,
Tout fus sains et garris, à mangier demanda :
Le gentieus hon en ot plus que il ne rova.
Li bains fu aprestés u Elles entra.
Un tel baing li dona quens ne dus tel n'en a ;
Puis li vest un hermin qui jusc'aval li bat,
Housses ot cordouanes, espérons à esmal ;
Rosamonde la bêle par les flans l'enbracha,
Sor un lit l'a asis geteïs à cristal ;
Quarante fois li baisse et le vis et la char.
Gel li guenchi la bouche, que el n'i adesa.
« Galopins, dist Elles, vois quel feme chi a :
« U roialme de France si gente n'en avra... »
{Elie de Saint Gille, éd. de la Société des anciens
textes français, v. 1401-1473.)
IV. AUX PAYS SCANDINAVES. 325
sont ni germains, ni Scandinaves, ni romans. Cette influence est assez i part. uvr. u.
restreinte. = En Hongrie, nous n'avons vraiment à nous targuer que du chap. xxvi.
témoignage d'un écrivain qui fut à la fois le secrétaire et le biogra-
phe de Mathias Corvin. Il s'agit de Galeottus qui nous raconte ce trait
de son héros et de son maître : « Ad hujusmodi carmina (ce sont des
chants où il était question de notre Roland et de nos autres preux)
adeo erat attentus, ut, cibi potusque oblitus, inedia pressus, a mane
usque ad vesperum, ad illorum véhémentes ictus pugnamque acerrimam
quodam modo stupefactus, nil aliud cogitans, interdum gloria victoris
accensus, brachiaque pedesque sub quadam gesticulatione movebat,
cum et pugnantibus et adesse et prseesse videretur. » (Galeotti Martii
Narniensis. I)e dictis et factis Matthiœ régis, cap. xii. — Scriptores
rerum Hungaricarum, éd. Joanne G. Schwandnero, Vindobonœ, 1746-
1748, t. I, p. 543.) Il ne faudrait pas tirer de ce texte des conclusions
excessives, et il est seulement certain que nos héros nationaux étaient
là-bas populaires et aimés. = En Bohême, moins encore. Quelques «sta-
tues de Roland » (une notamment sur le pont de Prague), et un passage
d'un chroniqueur : c'est tout. La réputation de Roland s'était cepen-
dant étendue jusque chez les Tchèques. Dans la Chronique rimée,
dite de Dalimil, publiée par Jos. Jirecek (Prague, 1877, p. 86), on parle
d'un guerrier, nommé Beneda, qui se vante de couper deux meules
avec son épée : « Peut-être, dit le chroniqueur, voulait-il se vanter ;
peut-être était-ce la vérité, comme on le lit de Roland, quand des
païens il arriva malheur à Charlemagne : Jakz se ctie o Ridantovi —
Kdyz sei stala skoda Karlom; ut legitur de Rolando — Quando adve-
nit calamitas Carolo. » [Revue critique, 1878, I, p. 193. Article de M. L.
Léger. J'ai reproduit les deux vers tchèques avec les variantes et la
traduction de M. L. L.) = Pour la Grèce, on peut s'en tenir aux sages
conclusions de K. Nirop : 1° Nos vieux poèmes ont été certainement
chantés dans les petites principautés françaises de l'Orient grec et y
ont été, sans nul doute, chantés en langue d'oïl ; 2*^ ils ont pu y être
traduits en grec ; mais les preuves manquent. (Cf. l'ouvrage de M. Gi-
del : Études sur la littérature grecque moderne, etc. Paris, 1865, et
l'article de la Revue critique, 1866, t. II, pp. 392-400). = C'est avec
raison que G. Paris dit en son Histoire poétique de Charlemagne
(p. 26) : « Les peuples slaves, étrangers à tout le cercle d'idées et de
faits où se meut l'épopée française, ne l'ont point admise. » Une seule
de nos légendes épiques y a vraiment pénétré : c'est celle de Bueves
d'Hanstone (Alfred Rambaud, la Russie épique, 1876, pp. 429-433). ■=.
« Il circule sur Beuves d'Hanstone un conte russe qui peut remonter
a un original grec. » (Remania, 1885, p. 151.) A quelle époque cette
légende a-t-elle pénétré en Russie? Il est fort difficile de le préciser.
= Rien en Silésie et en Pologne qui vaille scientifiquement la peine
d'être noté. (V. la V^ éd. de notre Roland, I, pp. cxxx-cxxxi.) = Il est
intéressant de terminer par les Juifs, et d'observer que c'est un conte
juif, datant de 1501, qui est probablement la base du conte roumain
sur le héros précédemment cité, sur Beuves d'Hanstone. (Remania,
1885, p. 151.)
CHAPITRE XXVII
LES VOYAGES DE L EPOPEE FRANÇAISE.
V. EiN ESPAGNE.
'"Ta^p.™."' Entre tous les pays qui ont subi l'influence de
;7 l'Épopée française, l'Espagne est le seul où le senti-
de ment très vif de l'honneur national ait mis un iour
1 épopée française "
"^""dfffôrr^ cette épopée en échec. Ce n'est pas, d'ailleurs, une
notablement erltiquc quc nous prétendons faire à l'Espagne. Ce
^\hez\et noble pays a toujours été très fier, et la fierté n'est
s l'orgueil.
L'histoire de notre épopée de l'autre côté des Pyré-
autres peuples. i, «i
Division pas 1 orgueil
de cette histoire
quatre époques . , , . , /» • i
caractères nécs, ccttc histoirc complcxc et parfois obscure peut
chacune d'elles, gg divlscr cu quatrc époques, auxquelles il convient
d'attacher des noms qui en donnent une idée exacte.
La première est celle où l'on voit l'Espagne — surtout
au nord — sillonnée par des jongleurs qui chantent
uniquement des poèmes dont l'origine est française et
dont les héros sont français : ce sera, si vous le voulez
bien, la « période française» ou la « période des jon-
gleurs ». A cette époque en succède une autre qui a
été préparée par la précédente : les Espagnols sont
jaloux de tous ces exploits français dont les Jug lares
ont trop longtemps rebattu leurs oreilles, et ils en
arrivent à faire, s'il est permis de parler ainsi, une sorte
VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRAiNGAlSE. 327
de concurrence espagnole à la gloire de Charlemagne
et surtout à celle de Roland. Cette jalousie se donne
principalement carrière dans les Chroniques, et c'est
pourquoi nous appellerions volontiers cette nouvelle
phase, qui est si originale, la a période des Chroni-
ques », ou, d'un nom plus poétique, la période de
« l'honneur national ». Cependant le temps passe,
et cette ardeur s'éteint. Malgré les vivacités de la
réaction espagnole, nos vieilles légendes françaises
n'avaient pas cessé de circuler en Espagne, en s'y
altérant de plus en plus, et elles se condensèrent un
jour en de petits poèmes vraiment admirables, alertes,
colorés, vivants, qu'on appelle les Romances. Notre
troisième époque sera celle a des Romances », et il
convient d'observer par avance « qu'aucune ne nous
est parvenue sous une forme antérieure au xv"* siècle ».
Parmi ces petites pièces, dont plusieurs sont d'une
perfection vraiment achevée, il y en a qui sont d'ins-
piration espagnole et il en est d'autres, plus nom-
breuses peut-être, qui sont d'inspiration française,
mais où il n'est pas toujours aisé de reconnaître les
sources exactes de nos anciens poèmes. L'imprimerie,
d'ailleurs, va changer tout cet état de choses, et ce
sont nos méchants romans en prose qui font alors dans
la littérature espagnole cette invasion trop victorieuse
contre laquelle protestera le génie irrité de Cervantes.
Quelques traductions des poèmes italiens à la mode
s'ajoutent à celles de ces derniers romans français qui
sont si peu primitifs et si platement médiocres, et
c'est ce qui nous autorise à donner ce nom : a période
des traductions » à la quatrième et dernière époque de
l'histoire de l'Épopée française en Espagne \
1. Cf. notre tome III, p. 549.
I PART. LIYU. II.
GHAP. XXVII.
I PART. LIVR. II,
CHAP. XXVll,
De
la première
époque
ou *f- époque,
des
jug lares ».
328 VOYAGES DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Il convient maintenant d'étudier par le menu cha-
cune de ces phases qui sont si lumineusement dis--
tinctes l'une de l'autre. — Et, tout d'abord, la pre-
mière, celle des juglares.
On n'a pas encore assez approfondi l'histoire des
grands pèlerinages, tels que celui de Saint-Jacques de
Compostelle. Ce sont ces pèlerinages qui ont établi
entre les peuples du moyen âge un commerce inces-
sant, un va-et-vient perpétuel de nouvelles, d'idées, de
légendes et de chants. Le meilleur historien de la poésie
héroïque en Espagne, Mila y Fontanals, a constaté
l'affluence des pèlerins étrangers à Saint-Jacques « dès
le neuvième siècle ». Est-ce que, parmi ces pèlerins,
ceux de France ne devaient pas être les plus nom-
breux? Est-ce que, durant les loisirs que leur laissait
leur dévotion à l'Apôtre, ils pouvaient se taire sur les
histoires et les chants de leur pays?Est-ce qu'il n'est pas
prouvé que les jongleurs pullulaient à tous les pèleri-
nages? Et que pouvaient enfin chanter les jongleurs de
France, si ce n'est les chansons de France ^?Ils n'y man-
quèrent pas, et nous avons plus d'un texte qui prouve
jusqu'à l'évidence la popularité profonde de nos héros
français au-delà des Pyrénées. On ne parle là-bas que
de Roland et d'Olivier, dont on ne sépare guère les
deux noms. Dans la « Chronique du siège d'Almeria »,
qui fut écrite en H57, le poète rappelle, pour désigner
et dater toute une époque, le temps ou vivait Roland :
1. «L'Espagne s'inspirait de nos Chansons de geste dès le milieu du
xiie siècle pour chanter le Cid et composait même, sur des sujets
carolingiens, des cantares de gesta dont quelques débris se retrou-
vent dans les romances du xv^ siècle. » (G. Paris, La Littérature
française au moyen âge, p. 51, § 32.)= En ce qui concerne la date du
Cid, M. Dozj (Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne
pendant le moyen âge) croit le poème composé seulement en 1207,
tandis que M. Vollmœller (Gœttinger gelehrte Anzeigen, 1882) le con-
sidère comme ayant été écrit peu après 1135. [Romania, 1882, p. 524.)
V. EN ESPAGNE. 329
« Tempore Roldani post Oliverum, etc. ^ » Veut-on
louer un roi, on le qualifie au même siècle, comme
nous le verrons ailleurs, de « noble caballero — Que
norvenzrien de esfuerzo Roldan ni Olivero ^ » Dans un
document des plus curieux, qui est du xiif siècle et a
été mis également en relief par Mila y Fontanals ^
on énumère (nous y reviendrons) toutes les ressources
qu'il faut se ménager dans un château en temps de
siège, et, parmi ces éléments <( nécessaires », figurent
nos romans français ou provençaux : « Sintibi roman-
cia et libri gestorum, videlicet Alexandri, Karoli et
Rotlandi et Oliverii. » On y ajoute Otinel, Laurel et
Béton, Gui de Nanteuil^ et toutes les chroniques ou
chansons relatives à la guerre d'Espagne. Un siège,
en effet, c'est parfois bien long, et il faut s'armer con-
tre l'ennui. Dans la a Geste de Fernan Gonzalez »
qui semble être du même siècle, le héros du poème
adresse à ses soldats une allocution énergique, et il
leur donne, comme modèles, Charlemagne, Roland et
Raudouin son frère, Olivier, Turpin, Ogier, Thierry
l'Ardenois, Gondebeuf, Estout, Hernaut de Reaulande,
Salomon de Rretagne, Engelier le Gascon, et aussi,
peut-être, Renaud de Montauban \ Rien n'est plus
éloquent, suivant nous, qu'une telle nomenclature,
et elle atteste jusqu'à quel point les grands barons de
notre Épopée française, et surtout les douze pairs,
étaient célèbres, étaient populaires en Espagne. La
1. Mila y Fontanals : Be la poesia heroïco-popular castellana, Bar-
celone, 1874, p. 143. Cf. plus loin, III, p. 549. — 2. Voir notre t. III,
ibid. — 3. Ce document est attribué (?) à Alphonse le Sage. —
4. Comte de Puymaigre, Les vieux auteurs castillans, nouvelle édi-
tion, 1890, II, p. 160. Voici le texte original : « Carlos, Valdovinos,
Roldan é don Ogero, — Terryn é Guadelbuey et Vernaldo, et Oli-
vero, — Turpin é don Ribaldos é el gascon Angelero, — Estol e Salo-
mon, é el otro su companero. » Cf. Mila y Fontanals, 1. c. p. 329. Il y a
là douze noms outre celui de Charles. Sont-ce les douze Pairs ?
1 PART. LIVR. IT.
CHÂP. XXV U.
1 PART. r.TYR.
CHAP. XXVII,
3:}0 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Cronica gênerai cite également^ comme noms connus
de tous, ceux d'Ogier, de Renaud, de Thierry d'Ar-
denne, de Salomon et d'Engelier ^ Une connaissance
si détaillée de nos chansons épiques suppose en vérité
une longue et puissante action exercée par les jon-
gleurs. Joignez à cela cette fameuse Chronique du
faux Turpin. Il est vrai qu'aujourd'hui les cinq pre-
miers chapitres de cette œuvre complexe ne sont plus
considérés par M. G. Paris comme l'œuvre d'un es-
pagnol, mais comme celle d'un clerc français, et que
(( renonçant aux raisons qui lui avaient fait reculer
cet écrit jusqu'au milieu du xf siècle, il le placerait
volontiers dans les dernières années de ce siècle,
dans les premières du suivant^ ». Mais il importe peu.
L'influence du faux Turpin, quelle que soit sa date,
s'est étendue certainement à la péninsule, et cet apo-
cryphe y a entouré d'une auréole encore plus vive le
front populaire de nos héros. Bref, on peut placer au
xif siècle l'apogée incontesté de l'Epopée française en
Espagne.
La réaction avait déjà commencé.
Seconde époque. La uatioualité espagnole, à travers des temps diffi-
^^contir'' ciles, s'était peu à peu constituée avec tous ses carac-
ics chansons |^^j.gg ^j^ p^^j. ^jj^gj parlcr , avcc son style. La fierté
^'^"''^" était assurément un de ces caractères, comme elle l'est
encore aujourd'hui après sept ou huit cents ans. On
se révolta à la fin de n'entendre célébrer, dans les
cantares de gesta, que la gloire du grand empereur
de France et de ses chevaliers ^ Tous Français; pas
1. « La Chronique générale (p. 220), dans la nomenclature des cheva-
liers qui se trouvèrent à Roncevaux, cite Ancelin, Renaud de Montau-
ban, Terrin d'Ardennes, Ogier le Danois, Salemon de Bretagne, Ange-
lier. Nous ne devons pas négliger ces reflets de notre littérature
chevaleresque. » (Comte de Puymaigre, 1. c. pp. 160, 161.) — 2. Boma-
nia, 1882, pp. 423,424. — S.Cf.Mila y Fontanals, cité plus loin, III, 550.
V. EN ESPAGNE. 331
un Espagnol. C'était scandaleux. Puis, on n'aimait
pas à se laisser dire que ce Charlemagne avait fait des
conquêtes en Espagne. Quelles conquêtes, après tout?
Et ce Roland, cet éternel Roland? Est-ce qu'en
somme, il n'avait pas été battu à Roncevaux, et par
des Espagnols peut-être? Les esprits s'aigrirent, et
les jongleurs ne furent pas les derniers à s'en aper-
cevoir. Il leur fallut, de toute nécessité, donner satis-
faction à des revendications qui pouvaient passer
pour légitimes. Mais que faire? Jeter l'insulte à Char-
lemagne et aller jusqu'à prétendre, comme le moine
de Silos au commencement du xii° siècle, que ce pré-
tendu héros avait lâchement et absque ullo sudore
abandonné la pauvre Espagne qu'il laissait en proie
aux Sarrazins? C'était quelque chose, sans doute, que
cette dépréciation de l'élément français, et les chroni-
queurs espagnols du xiii'^ siècle ne dédaignèrent point,
plus ou moins innocemment, de se servir de cette tacti-
que. C'était quelque chose, mais il fallait mieux. 11
fallait donner un corps à l'idéal castillan ; il fallait
créer un héros vivant, un héros en chair et en os, que
l'on put opposer à ce Roland trop vanté ; il fallait
sculpter, en quelque manière, un Roland Espagnol
auquel on insufflerait la vie et qui serait un jour le
vainqueur, l'heureux vainqueur du Roland de France.
Les jongleurs espagnols ne reculèrent pas devant cette
besogne. lisse mirent à l'œuvre vers les premières an-
nées du xif siècle et, avec beaucoup d'imagination et
quelques bribes de légendes locales, ils créèrent de
toutes pièces le héros national, le héros demandé \
1. « L'Espagne, étroitement intéressée à la principale matière de
notre épopée, la connut et l'adopta de bonne heure. Les juglares
chantaient nos chansons de geste, surtout celles qui se rapportaient
à la guerre de Roncevaux. Insensiblement ils firent intervenir les
Espagnols dans l'action et finirent, — sacrifiant l'idée religieuse et
1 PART. MVR. II.
CHAP. XXVU.
I PART, LIVU. II.
CHAP. XXYU,
332 VOYAGES DE LIPOPÉE FRANÇAISE.
Et ce fut ce Bernard del Carpio dont l'histoire, dit
loyalement Mila y P^ntanals, ne doit être considérée
que (( comme une simple légende poétique »,
Puis, les chroniqueurs — nous entrons ici dans le fond
même de notre seconde époque — appuyèrent les poètes
et, d'une voix grave, consacrèrent définitivement le
témoignage à^sjuglares.W'^ donnent tout d'abord une
généalogie au héros fictif, et font naître ce Bernard,
sous le règne d'Alfonse le Chaste, du comte Sanche et de
cette Chimène qui était la propre sœur du Boi. Ils lui
prêtent ensuite, comme à Boland, des enfances dou-
loureuses et ne le mettent en gloire qu'au moment où
Charlemagne paraît en Espagne et où il somme Alfonse
de faire sa soumission. Alors, dans un mouvement
d'indignation nationale, Bernard n'hésite point à s'al-
lier aux Sarrazins, et c'est lui qui, avec Marsile, sur-
prend l'arrière-garde de Charles dans les défilés de
Boncevaux ; c'est lui qui engage la bataille fatale ; c'est
sous l'effort combiné d'une armée de chrétiens et d'une
tourbe de païens que sucombent Boland, Eggihard,
Anselme et tant d'autres. Et voilà comment l'Espagne,
représentée par Bernard, a vaincu la France , repré-
sentée par Boland *.
Il faut que le sentiment patriotique soit vraiment
bien fort pour faire oublier jusque-là le sens chré-
tien, et pour mettre ainsi la main d'un héros chrétien
unitaire de ces poèmes, — par faire de Bernard del Carpio Tennemi et
le vainqueur de Roland. » (G. Paris, Histoire poétique de Charle-
magne, p. 28.)
1. Pour toute cette histoire de Bernard del Carpio, v. l'admirable
livre de Mila y Fontanals (c. m, pp. 130 et ss.). Cf. plus loin, notre
analyse du livre de Mila, t. III, pp. 550, 551. = Il convient surtout de
ne pas oublier que « les premiers chants relatifs à Bernard del Car-
pio ne sauraient être antérieurs à la fin du xi^ siècle » et que « la
légende de Bernard repose sans doute sur un seul personnage histo-
rique du ix^ siècle (?), Bernardo de Ribagorza. » (V. Mila, 1. c, p. 161
et notre résumé, III, p. 551.)
V. EN ESPAGNE. 333
dans celle d^in de ces Infidèles que la très noble ' chap/xxTh."'
Espagne a si vaillamment combattus pendant huit
siècles.
Telle est cependant la légende que reproduisent,
avec des variantes plus ou moins notables, la « Geste
de Fernan Gonzalez » \ au xiif siècle ^ ; le Chronicon
mundi de ce Lucas de Tuy qui mourut en 1250;
VHistona de rébus hispanicis de Roderic de Tolède,
mort en 1247 et qui est le seul à ne pas faire de Ber-
nard l'allié des Sarrazins, et, enfin, la Cronica gênerai
d'Alfonse X, qui appartient à la seconde moitié du
xiif siècle. On trouvera plus loin l'analyse détaillée
de chacun de ces documents ^ L'important, ici, c'est
de dessiner nettement les grandes lignes.
G'est alors qu'il s'écoula plusieurs siècles, — du xiif Lutte
, , . entre les légendes
au xv", — où 1 Espagne offrit, au pomt de vue littéraire, J^'J^f ^'^d^^
un singulier spectacle. Les vieux racontars de France espagnols.
n'avaient pas entièrement disparu devant les légendes
nouvelles : ils avaient résisté et tenu bon. De même
donc qu'il y eut plus tard des romances où triompha
l'esprit espagnol et d'autres où persista l'esprit fran-
1. Sur la « geste de Fernan Gonzalez » cf. un excellent chapitre des
Vieux auteurs castillans de M. de Puymaigre (2^ éd. II, pp. 117 et ss.).
Fernan Gonzalez n'est pas Tauteur, mais le héros de la geste. L'au-
teur lui-même est inconnu, la date de Tœuvre n'est pas assurée, et
quant au héros (qui fut inhumé en 970 au monastère de San Pedro
d'Arlança qu'il avait fondé), son histoire est singulièrement mêlée
de légende et de fable : « On n'est pas d'accord sur les ancêtres de
Fernan Gonzalez, comte et suzerain de la Castille... Quant aux guerres
auxquelles il doit sa renommée, il les fit tantôt contre les princes
chrétiens, tantôt contre les Mores avec lesquels il conclut plus d'une
alliance... Malgré des actes peu louables, malgré ses traités avec les
Infidèles, Fernan Gonzalez apparaît comme un héros de la guerre
sainte, et la vénération, inspirée par sa mémoire, grandit à ce point
que non seulement son épée et son étendard, mais un de ses os,
furent souvent portés par les chrétiens marchant à l'ennemi. » (De
Puymaigre, 1. c, pp. 154, 155.) Mila y Fontanals (1. c, p. 111) va
jusqu'à dire que « sa mémoire fut vénérée comme celle du Champion
invaincu de l'Espagne chrétienne. » Un autre Cid. — 2. V. notre
t. III, p. 573. — 3. Ibid., 574-576.
I PART. LTVR. lî.
CHAP. XXVII.
de Ultramar.
334 VOYAGES DE ^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
çais ; de même, et l\ plus forte raison, ees deux cou-
rants durent nécessairement coexister pendant les deux
cents ans qui précédèrent l'éclosion des romances.
On n'en saurait douter. Puis, entre les cycles héroï-
ques de l'Épopée française, il y en avait un qui sem-
blait échapper aux préoccupations de la jalousie
espagnole : c'était celui de la croisade. Aussi, ne faut-
il pas s'étonner du succès de la Gran conqidsta de
La Ultramar ^, qui, vers la fin du xiif siècle, fut com-
Gran conquista r, , ^ • i r»i iiai
mandée a un chroniqueur anonyme par le fus d Al-
fonse X, Sancho~el-Bravo. « C'est l'œuvre française
de Guillaume de Tyr et de ses continuateurs qui con-
stitue le fonds de la Gran Conquista, » et d'excellents
érudits l'ont démontré avant nous; mais elle n'en est
pas, à beaucoup près, l'élément unique, et l'auteur
espagnol a fait plus d'un emprunt à la Chanson d'An-
tioche provençale, et, peut-être, à cette geste limousine
de Bechada qui n'est point parvenue jusqu'à nous.
A-t-il connu les cinq poèmes dont l'ensemble forme
notre plus ancien Chevalier en Cycle, ou bien n'a-t-il
utilisé, comme le croit Mila, qu'une rédaction en
prose française de ces cinq chansons si populaires?
Le cas est à tout le moins douteux, et il faut encore
tenir compte de l'imagination de notre compilateur
qui a dû forger plus d'une fable. Il faut se souvenir,
en outre, qu'il conduit jusqu'à saint Louis son his-
toire « complète » des guerres saintes, et qu'il a dû,
pour les plus récentes croisades dont son père avait
sans doute été le contemporain, remonter à d'autres
1. Nous ne faisons guère, en tout ce qui suit, que résumer le long
chapitre de M. de Puymaigre : « La grande conquête d'Outremer. »
{Vieux auteurs castillans, 2« éd. II, 117-152.) C'est une de ses notices
que le savant auteur a le plus profondément remaniées. Cf. G. Paris :
La Chanson d'Antioche p^^ovençale et la Gran conquista de Ultramar^
Romania, 1888, p. 513 et ss.
I PART. UVR. TI.
CHAP. XXV II.
V. EN ESPAGNE. 335
sources qu'on n'a point jusqu'à ce jour suffisamment
déterminées. Ce qui nous intéresse le plus virement
dans son œuvre, ce n'est pas, à vrai dire, sa narra-
tion, mi-historique, mi-légendaire, de ces expéditions
contre les païens dont nous trouvons ailleurs dix récits
plus autorisés et plus sûrs ; mais ce sont les pages qu'il
a, d'après nos chansons, consacrées à la mère et
aux enfances de Charlemagne. J'insiste sur ce point
pour faire voir comment l'Espagne imitait nos vieux
poèmes... en les altérant, et comment elle y jetait son
propre génie, sa couleur, sa vie. Écoutez plutôt ce
récit des fiançailles de Mainet avec la fille du roi de
Tolède, avec la belle Halia : « Après que les condi-
tions furent octroyées mutuellement, la gouver-
nante d'Halia dit que, s'ils ne s'embrassaient pas,
le mariage ne serait pas assuré et, quoique les deux
chevaliers qui accompagnaient Mainet s'y fussent
d'abord opposés parce qu'elle était moresque, ils
pensèrent enfin que cela était bien et conseillèrent
à Mainet de le faire. Et quand on en vint au baiser,
si grand était l'amour que lui portait la dame,
qu'elle le mordit dans la lèvre d'en haut, en telle
manière que Charles en eut la marque \ » Voilà un
baiser qui, si je ne me trompe, n'est pas « à la Fran-
çaise ».
Nous voici maintenant au xv'' siècle; nous voici, Troisième époque
dans notre troisième époque, en pleine floraison des RomLces.
a romances ».
C'est un genre vraiment charmant que ces a ro-
mances » de l'Espagne ^ Ces petites pièces, si souvent
1. Vieux auteurs castillans, 1. c. pp. 143, 144. L'œuvre de M. de
Puymaigre est une de celles qui font le mieux connaître le moyen âg-e
espagnol. — 2. « Pour les romances et la poésie traditionnelle de l'Es-
pagne, voy. surtout les deux admirables écrits de M. Wolf : Ueber die
î. PART. L1VR. II.
CHÂP. XXVII.
336 VOYAGES DE L'EPOPEE FRANÇAISE.
narratives, composent autant de tableaux d'histoîre ou
de genre qui saisissent vivement toute l'âme et dont on
se souvient. Pas de longueurs, ni de prologue : on est
soudain jeté dans Faction. La brièveté de ces petits
poèmes fait de chacun d'eux comme le résumé ou le
canevas d'un grand poème, et c'est ce qui a donné
lieu à tant de méprises au sujet de leur véritable na-
ture et de leur âge. On leur a trouvé un parfum de
haute antiquité ; on les a vieillis à plaisir ; on les a
considérés comme des fragments d'épopées perdues.
L'érudition a fait bonne justice de tous ces para-
doxes, et je pense qu'il n'y a plus personne aujour-
d'hui à croire les romances, sous leur forme actuelle,
antérieures au xv'' siècle ^ Tout au plus peut-on admet-
tre qu'elles ont circulé oralement, avant d'être fixées
par l'écriture; tout au plus a-t-on le droit d'en faire
remonter quelques-unes à la fin du xiv*" siècle. Mais
on ne saurait guère aller plus loin sans excès et sans
danger.
L'influence de notre épopée sur ces petits poèmes
rapides et charmants, cette influence est certaine et
n'a plus besoin d'être prouvée; mais il ne faudrait pas
demander ici aux romances espagnoles une précision,
une exactitude qu'elles ne peuvent nous donner. Nos
légendes épiques, àforce d'être chantées en Espagne, y
ont été singulièrement défigurées. Les faits, les noms,
leschosesy ont pris petit à petit une autrephysionomie,
et c'est à peine aujourd'hui si l'on peut se hasarder
Roman zenpoesie der Spanier, dans les Sttidien (pp. 304-311) et Vin-
troduction au Recueil de romances qu'il a publié avec M. Conrad
Hoffmann, sous le titre de Primavera y fior de romances. » {Histoire
poétique de Charlemagne, p. 204.) Cette note élogieuse de G. Paris en
1865 est encore juste en 1892.
1. « Pas une ne nous est parvenue dans une forme antérieure au
xve siècle. » (Id., ibid.p. 203. Cf. 209, 210.)
V. EN ESPAGNE. 337
à dire : a Cette romance est tirée de notre chanson i i^art. uvn. n.
d'Azo/, et cette autre de notre roman d'Aimeri. » C'est _^!^!l!!!!!_
dramatiquement rapide, c'est violemment coloré,
c'est surtout espagnol. On en jugera mieux si l'on
consent à lire plus loin ' la traduction des deux
romances intitulées : a Le Dimanche des rameaux »
et « Dona Aida ». Cette dernière est vraiment un
joyau de haut prix ' :
« Aida a fait un songe, un songe douloureux. Elle se
réveille toute troublée et avec une épouvante très grande.
Elle pousse de tels cris qu'on les entend par la ville.
Alors parlèrent ses damoiselles : écoutez bien ce qu'elles
dirent : « Qu'est-ce que cela, madame? Qui vous a fait
« mal? — J'ai fait un songe, damoiselles, un songe qui
« me donne grand chagrin. Je me voyais sur une
« hauteur dans un lieu désert. Sur les montagnes fort éle-
« vées, je vis voler un autour : derrière lui venait un
« aiglon qui le serrait de près. L'autour avec crainte se
« mit sous ma jupe; l'aiglon avec colère l'en tira. Il le
« plumait avec ses serres, il le perçait avec son bec. )>
Alors parla sa camériste : vous écouterez bien ce qu'elle
dira : « Ce songe, madame, je veux vous l'expliquer. L'au-
1. ni, pp. 579, 580.- 2. V. la traduction complète, III, p. 579 (d'at)rès
M.dePuymaigre).= Commetypedesromancesd'inspiration espagnole
nous ne saurions trouver rien déplus caractéristique que la romance
S.^n f^'.' ^^rido, dont nous empruntons la traduction au R
Se rrifv^f^^^^ ^^^^^^e^...., VIII, p. 41); elle est vraiment fort
^ne ■ fn^r^ ^? ^^J^^^^^^^^^ blessures, le vieux Charlemagne s'éloi-
gne -fuyant les bandes espagnoles - qui l'ont mis en pleine déroute
-^ et laisse onze Pairs expirés. -Le seul Roland s'est e^chappé,-Ro:
land que nul guerrier au monde - n'égale en valeur indomptée - que
nulle arme ne peut blesser,- dont le sang ne coula jamais.- Il était
au pied d'une croix, - les deux genoux plies en terre- et, les yeux
levés vers le ciel, - il parlait en cette façon : - « Cœur plein d'ardeur
« et de courage, - comment as-tu connu la crainte - jusqu'à sortir
« de Roncevaux - vivant et sans être vengé? - Ah! chers amis et
« chers seigneurs, - qu a bon droit vous devez vous plaindre - au'en
«la mort je vous aie laissés, - moi qui vous suivais en la vie' » -
t^omme il était en cette angoisse, - il voit approcher Charlemagne
— triste sans suite, sans couronne, — et le visage ensanglanté —
l^es qu il le voit en cet état, - le pauvre Roland tombe mort. »
r PART. LIVR. II.
GHAP. XXVII.
338 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
« tour est votre fiancé qui vient d'outremer; l'aigle, c'est
- (( vous avec qui il va se marier; la montagne, c'est
« l'église oii l'on doit vous unir. — S'il en est ainsi, ma
« camériste, j'entends te bien récompenser. » Le lende-
main matin on apporte une lettre écrite en dedans et en
dehors, écrite avec du sang. Elle disait que son Roland
était mort à la déroute de Roncevaux. »
C'est à dessein que je cite la dernière partie de cette
belle romance, qui peut passer pour un type. Qu'elle
ne soit pas d'allure française, c'est ce qui frappe tout
d'abord ; mais on observera encore que ce n'est pas là
de la poésie populaire. Rien ne ressemble moins à
nos chansons de paysans ou de marins. Il y a cer-
tains apprêts et artifices de style, certaines complica-
tions de symbolisme, certaines tendances à l'effet qui
trahissent un artiste ou un lettré. Il ne conviendrait
pas toutefois de trop généraliser cette remarque. Cer-
taines romances sont assurément populaires; mais
toutes, non pas.
Donc, à côté de plusieurs cycles purement nationaux,
comme ceux de Fernan Gonzalez et du trop fameux Ber-
nard delCarpio,ily a dans le Romancero des éléments
français, très français, et qui méritent de fixer notre
iattention, à la condition toutefois de tenir compte de
cette sorte de nébulosité et demi-nuit où étaient alors
tombées les légendes venues de France. Il en est qui
sont consacrées à Roland \ à Renaud de Montauban \
1. « Dominga era de raiiios »; « Dofia Aida »; « Muclias partes lie-^
rido » etc. (Voy. ci-dessus.) — 2. « Dia era de San Jorge»; — « Esta-
buse don Reinaldos » ; — « Ya que estaba don Reinaldos ». (Milay Fon-
tanals, 1. c, pp. 354, 355.) Mais, comme le dit Mila, « ces romances
prosaïques et d'aspect moderne ne sont que des inventions arbitrai-
res des livres de clievalerie et des poèmes italiens ». Les deux pre-
mières « sont une imitation très altérée de la Leandra innaniorata,
1508 ». C'est ce qu'avait vu Gaston Paris. {Histoire poétique de Ghar-
lemag7ie, p. 211.)
V. EN ESPAGNE. 339
à Oder \ à Aiol ^ à Garin d'Anseiine ^ et à Aimeri de ' ^^^^- "^^' "•
O ' -^ CHAP. XXVII.
Narbonne ^ ; il en est d'autres qui rappellent plus ou
moins vaguement notre Fïerabras \ notre Amis et
Amiles ^ et nos Saisnes \ Elles mériteraient d'être pu-
bliées dans un livre qui leur serait uniquement consa-
cré; elles le seront ^
Si défi2;urées que soient nos chansons dans les Quatrième
^ •*• époque.
romances, elles y ont encore quelque couleur et quel- Traductions
' J M T. T. de nos romans
que vie ; mais voici venir ces détestables versions en ^i^Sé^s
prose française qui, depuis 1478, ont été tant de p-^ii-p-^^^^^
fois réimprimées en France, et, hélas! traduites en
tant de langues. Sans doute, et à n'examiner que la
I. « De Mantua sale el Marques — Danes Urgel el leal » ; — « De
Mantua salen apresa » ; « En el nombre de Jésus. » (Mila y Fontanals,
1. c. p. 342.) « Le nom de Marquis de Mantua, donné à Og-ier (Urgel,
Urgero ou Urgeo) ne peut être qu'une corruption du titre « de la
Marche » ou de « les Marches » (Danemarche) qu'Ogier prend dans
les poèmes français. » = Les romances ont confondu les traditions
françaises d'Ogier vengeant la mort de son fils Beaudouinet tué d'un coup
d'échiquier par Chariot, et de Beaudouin, frère de Roland et époux
de cette Sibille qui est la veuve de Guiteclin. » {Ici., ibid., p. 343.) —
2. « Un héros des romances d'Espagne, Montesinos, se trouve, dans
les circonstances de sa naissance, dans les aventures de la vie, avoir
de grands rapports avec notre Aiol. Parmi les six romances de Mon-
tesinos que publient MM. Wolf et Hofmann dans leur Recueil (Prima-
vera y flor de romances), il en est deux (a Muchas veces » et « Gâta
Francia Montesinos ») qui sont des imitations directes de notre chan-
son, et une troisième (Ya se sale Guiomar) qui lui ressemble encore,
mais d'une manière moins positive » {Aiol, éd. J. Normand et G. Ray-
naud, p. Li). Suit l'analyse détaillée de ces trois romances.— 3. « Mala
la visteis, Franceses, — la caza de Roncesvalles ». (V. Mila, 1. c.p. 353.)
L'attribution à Garin d'Anseline reste bien douteuse. — 4. « Del sol-
dan de Babilonia » etc. (Mila, 1. c, p. 358.) Cf. l'Introduction de l'édi-
tion (ï Aimeri de Narbonne, par Demaison. — 5. « Ya cabalga Calai-
nos — à la sonbra de una oliva » et « En misa esta el emperador ».
(Mila, 1. c, pp. 357, 358, Cf., plus loin, III, p. 384.) — 6. Wolf, Pri-
mavera, etc. II, p* 417. —7. « Nuiio Vero, Nufio Vero, — buen ca-
ballero probado » ; -- « Tan clara hace la luna — Como el sol a medio
dia; » — « Atan alta va la luna » (Mila, 1. c, pp. 343, 344). La romance
<( Nufio Vero » a été traduite par M. de Puymaigre. {Vieux auteurs
casUUaîis, h'^ éd., II, p. 314.) Nous reproduisons plus loin (III, 656)
la traduction de cette romance qui est faite pour servir ici de type,
comme plus haut le Muchas payâtes. — 8. Les romances qui ont Bernard
del Carpio pour objet « émanent généralement de littérateurs du xvi*^
siècle ». (G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 207.) '
^40 VOYAGES DE ^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
tî^ART. uvR. II. lettre, elles sont plus exactes que les romances; elles
CHAP. XXVII. ■ r ^ .
conservent un peu plus de la charpente de nos vieux
romans; mais elles en altèrent davantage Tesprit. Ces
médiocrités, cependant, ont scandaleusement réussi
partout et en particulier, qui le croirait? dans ce
fier pays d'Espagne qui, naguère, accueillait si dédai-
gneusement les œuvres des autres peuples. C'est Fiera-
bras — il s'y fallait attendre— qui eut là-bas le succès
le plus retentissant, comme aussi le plus immérité.
L'Historia di Carlomagno y de los doce pares de Frau-
da, par Nicolas de Piamonte, dont la première édi-
tion parut en 1528 et dont on a pu dire « qu'elle se
publiait encore tous les ans ' » , cette prétendue histoire
du grand empereur n'est autre chose que la Conqueste
du grant Charlemaine des Espagnes, dont le principal
élément est notre Fierabras. Sous ce dernier nom,
cette œuvre plate n'aurait peut-être pas trouvé un grand
nombre de lecteurs en Espagne ; mais sous ce titre :
Historiadi Carlomagno, elle força l'admiration univer-
selle et, — bizarre destinée d'un livre sans valeur, —
il sembla un moment qu'il n'y eut pas assez de presses
pour donner au public une satisfaction assez rapide.
Il faut tout dire : dans cette compilation de la déca-
dence, quelques chapitres étaient consacrés à Ron-
cevaux et à Roland. C'est ce grand nom qui explique
tout et a tout emporté ^
1. « n n'y a pas de livre qui soit plus populaire en Espagne : nous
en avons vu des exemplaires dans toutes les librairies à bon marche de
diverses villes espagnoles. » (G. Paris, Histoire poétique de Charle-
magne, p. 214). « La Chronique de Turpin, jointe par le Vaudois Jean
Bagnyon (xv^ siècle) à une mise en prose du Fierabras, a été imprimée
depuis lors un nombre incalculable de fois, non seulement en fran-
çais, mais en anglais, en espagnol, en portugais et en allemand. »
(Id., La Littérature française au moyen âge, p. 62, § 37.) Cf. notre
, tome III, p. 385, etc. — 2. Cf. les huit Romances du xvii« siècle, œuvre
de Juan José Lopez, qui contiennent un méchant résumé du livre de
Nicolas de Piamonte (III, 385).
I PART. LIVR, It.
GHAP. XXVII,
Influence
V. EN ESPAGNE. 341
L'Espagne, d'ailleurs, avait alors de par le monde
une telle prépondérance avec une telle gloire, que
les livres étrangers ne lui faisaient plus peur. Elle ""X"
*^ . ,. , I poèmes italiens
s'engoua très vivement des poèmes italiens, et un tel
engouement n'est pas fait pour nous surprendre. Il y
avait entre les deux peuples, entre les deux poésies,
une connexité bien plus profonde qu'entre l'Espagne
et nous. Le haut style, les belles colorations vives,
les grands cliquetis d'armes, les coups d'épée invrai-
semblables et les amours passionnées qu'on trouve
dans Bojardo et surtout chez l'Arioste, toutes ces ar-
deurs, toutes ces couleurs devaient plaire aux Espa-
gnols. C'était le midi compris et aimé par le midi.
En 1540, V Orlando Furioso fut traduit par Fernando
de Alcazer ; mais, dès 1533, V Orlando innamorato avait
(non sans quelque mélange) passé dans la langue espa-
gnole sous cette fausse étiquette : Espejo de caballe-
riasy Miroir de chevaleries, qui était « bonne pour la
vente ». La seconde partie parut en 1536, et la troi-
sième en 1550. C'était cependant notre Renaud de
Montauban qui avait peut-être ouvert la brèche, mais
déguisé à l'italienne \ et le premier livre de ReynaU
dos de Montalban, qui fut publié en 1523 ^ n'est, en
effet, que la traduction de VInnamoramento di Carlo-
ynagno. Cette première partie ayant réussi et la
seconde avec elle, on lui donna fort naturellement
des Suites, suivant l'excellente habitude des libraires
de tous les temps. La plus célèbre fut, en 1533, la troi-
1. Tous les récits espagnols sur Renaud de Montauban sont d'ori-
gine italienne. Nulle part il n\y est question des frères de Renaud,
et « Renaud isolé » est en réalité le caractère des romans italiens.
(V. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, pp. 211, 212.) —
2. L'édition rarissime de 1523 (Tolède) renferme aussi le second
livre. Cf. l'édition de Burgos, en 1564, celle de Perpignan (qui com-
prend le troisième livre) en 1585 et celle de Médina del Campo en
1586. V. Brunet, IV, 1218-1219.
I PART. LIVR. II.
CHAP, XXllI.
:}42 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRAxNÇAïSE,
sièmo, a la Trapezonda que es historia de Reynaldos de
— — - — " Montalhan ^ », qui est empruntée à la Conqueste de Tré^
hïzonde ^ Pauvres vieux héros français! Vishnou
lui-même n'a pas subi plus de transformations.
Fierabras et Benmis ne furent pas, entre tous nos
romans, les seuls auxquels on imposa ces étranges
travestissements. 11 n'y avait rien de plus charmant,
dans nos dernières chansons, que la chasteté de Berte,
femme de Pépin : un arrangeur espagnol, Antonio
de Eslava, a trouvé, sans trop de peine, le secret de
porter atteinte à une telle vertu dans ses ridicules
Noches de invierno qui furent écrites vers la fin du
xvf siècle ^ et ont été dignes d'inspirer, deux cents
ans plus tard, le compilateur pins ridicule encore de
notre Bibliothèque des romans. C'est ce même Anto-
nio qui a consacré une autre de ses rapsodies aux
enfances de Roland, et il n'était pas le seul de son pays
qui se permît alors d'aborder ce noble sujet ^. L'un de
nos héros les plus primitifs et les plus farouches,
Ogier, n'échappait pas lui-même à ces adoucisse-
théâtre espagnol ments de l'antique légende. Plus heureuse, la Beine
yïcnx romans: SibHk ^ avait été traduitc, d'après le poème français,
Lope de Vega . . ^ . -i • .
ctcaideron. (jès la fin du xiv"" sièclc et, à travers je ne sais com-
bien d'éditions, le succès en dure encore et semble
de meilleur aloi \
Pour conserver la gloire des vieux chevaliers épi-
1. Pour la Trapezonda, v. les éditions de Séville en 1533 et 1543;
celle de Tolède en 1558. Cf. Brunet, IV, 1219, 1120. — 2. A Séville, en
1542, parut El quarto libro del caballero Reynaldos. — 3. Il y en a
eu deux éditions en 1609 à Pampelune et à Saragosse. — 4. Los amo~
res de Milone de Anglaîite con Berta, y el nascimiento di Roldan. =
A Valladolid en 1583 avait paru V Historia del nascimiento y primeras
empresas del conde Orlando par Enriquez de Catalayud (v. plus loin,
III, 54). — 5. Sur le « Marquis de Mantua », roman espagnol, v. His-
toire poétique de Charlemagne, p. 210 : « L'oeuvre ne semble pas se
rattacher à Ogier, mais on y raconte les mêmes aventures que les
siennes. » ~ 6. V. plus loin, t. III, p. 687.
l PART. LIVR. II.
CHAP.XXYII.
V. EN ESPAGNE. 343
ques de la France, il ne restait plus qu'à les jeter un
jour sur la scène, habillés à la castillane, moderni-
ses, espagnolisés, déformés, mais encore vivants. C'est
ce dont se chargèrent Calderon et Lope de Vega : le
premier qui, dans son Pont de Mantible s'est insipiré de
ce sempiternel Fierabras; le second qui, au roman de
Reynaldos de Montalban dont nous parlions plus haut,
a emprunté sa Pobreza de Reynaldos. Sous le pinceau
de ces grands peintres, les légendes françaises ne
pouvaient pas sans doute retrouver leur couleur ori-
ginale; mais elles furent au moins altérées intelli-
gemment ^
Il appartenait à l'érudition espagnole de réparer un L'érudition
Al r O JT contemporaine :
jour tous les outrages littéraires que l'Espagne avait ^^^^^ Fontanais.
inconsciemment fait subir à notre épopée nationale.
Ce fut en quelque sorte la mission de Mila y Fonta-
nals. L'auteur de ce très docte et très beau livre :
De la poesia herdico-popular castellana a eu l'esprit
1. En Portugal, TEpopée française a eu la même destinée qu'en
Espagne, mais avec toute sorte d'amoindrissements. En laissant de
côté les origines de VAmadis que Tli. Braga estime être portugaises
[Sobre a origem portugtieza de Amadis de Gaula, Rivista di fllolo-
gia romanza, I, 3; pp. 179-188. Cf. Romania, 1874, p. 118), on ne
saurait guère signaler que quelques romances véritablement dérivées
de traditions qui appartiennent au cycle carolingien. Encore sont-
elles très vagues et traduites de l'espagnol. {Romanceiro, Choix de
chants portugais traduits et annotés par le comte de Puymaigre,
1881; cité par K. Nirop, éd. ital., pp. 261, 262.) Encore ici, c'est le
Fierabras qui a exercé son influence inattendue et étrange. Toute
la vogue a été pour une traduction portugaise de VHistoria del em-
perador Garlemagno, traduction faite sur le texte espagnol de Nicolas
de Piamonte et qui parut à Lisbonne en 1728, à Goimbre en 1732.
Succès énorme, et qui devait un jour exciter les libraires à publier des
Suites qui étaient évidemment « attendues par le public». La Segunda
parte parut en 1737 et la Tercera en 1745. L'une a pour auteur
Jeronimo Moreira, et l'autre, où Bernard del Carpio est remis en
gloire, Alexandre Gaetano Gomez Flaviense. Il est à peine utile
d'ajouter que ce sont œuvres de pure imagination et où la légende
n'occupe plus de place. Au reste, la date de ces publications est signi-
ficative. C'est donc au xviii<^ siècle qu'il faut placer au Portugal cette
résurrection inespérée d'une vieille légende française. Et combien
défigurée î
344 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
^ct^P xxvii"' assez haut pour rendre pleine justice à nos vieilles
chansons, à leur inspiration, à leur originalité, à leur
beauté sauvage et fière. Intelligence très vaste et très
sincère, Mila y Fontanals a écrit une œuvre que les
meilleurs savants de France et les plus épris de leur
pays eussent été très fiers de signer. Il a bien mérité
de la France et de la vérité. Je suis de ceux qui
aiment passionnément l'Espagne et ne peuvent jamais
en entendre médire sans ressentir une véritable et
profonde indignation. On comprend donc le senti-
ment qui m'anime, quand je salue ainsi un grand
érudit espagnol qui aimait la France. « Ne trouvant
qu'un tombeau, je le couvre de fleurs. »
CHAPITRE XXVIII
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
YT, EN ITALIE
I PART. LIVR. II.
GHAP. XXVIII.
Il semble qu'on puisse aujourd'hui faire tenir en
quelques pages l'histoire de notre Épopée en Italie. ^
Les jongleurs français envahissent de bonne heure sur iMstoire
l'Italie du nord et y colportent nos chansons françai- ^'^p^p^i^^';^^?^^'^
ses qu'ils accommodent de leur mieux aux exigences
des oreilles italiennes; mais bientôt, ces Lombards,
ces Trévisans, ces Vénitiens se piquent d'honneur et
composent eux-mêmes, sur des exploits et des héros
d'origine française, un certain nombre de chansons
(( dans une langue factice qui a le français pour base,
mais qui est fortement influencée par le vénitien et le
lombard ». Arrivent ensuite les compilateurs, qui
mettent en prose une sélection de nos vieux poèmes,
et des poètes véritablement italiens qui — parfois avant
les prosateurs eux-mêmes — développent, en une lan-
gue véritablement italienne, les vieilles légendes fran-
çaises de plus en plus embellies ou déformées, jus-
qu'au moment où paraissent de grands, de vrais poètes
qui réduisent décidément ces légendes à n'être plus
qu'un canevas sur lequel ils ourdent les plus originales,
les plus éclatantes, les plus admirables broderies : tels
Pulci dans son Mor gante, Bojardo dans son Orlando
CHAP. XXVIII.
346 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
I PART. LivR. II. innamorato, et surtout l'Arioste dans son Orlando
furïoso. 11 ne restera plus désormais à nos vieilles
fictions nationales d'autre refuge en Italie que ces
petits livres populaires où Ton reproduit tant bien
que naal les très médiocres versions en prose de nos
imprimeurs des xv^ et xvf siècles. Ils y circulent
encore, et c'est à la fois le dernier outrage que subit
notre Épopée et le dernier hommage qu'on lui
rend *.
Pour parler plus net, cette longue histoire peut se
diviser en quatre grandes périodes auxquelles il con-
vient de donner des noms qui les désignent briève-
ment : période française, période franco-italienne,
période italienne. Renaissance ^.
Nous disions plus haut que la diffusion de nos chan-
sons n'offrait pas le même caractère dans tous les pays
où elles ont victorieusement pénétré. Rien n'est plus
1. Cf. G. Paris, La Littérature française au moyen âge, % 32, pp.51,
52 : « C'est en Italie que l'Epopée française devait faire sa plus éton-
nante fortune. Dans le nord de la péninsule où se parlaient des dia-
lectes plus ou moins voisins du français, nos poèmes avaient pénétré
de bonne heure. Bientôt ils furent remaniés, puis imités dans une
langue factice, ayant le français pour base, mais fortement influencée
par le lombard et le vénitien. Parmi ces imitateurs il s'en trouva
qui eurent de l'imagination et un vrai mérite littéraire comme le
Padouan anonyme qui composa la première partie d'un vaste poème
sur l'Entrée de Spagne (la suite est de Nicolas de Vérone). Leurs
œuvres furent plus tard, surtout en Toscane, imitées en prose et en
rime italiennes : des poètes d'un talent de plus en plus brillant, Pulci,
Bojardo, Arioste, sans parler des autres, prirent à leur tour ces imi-
tations pour bases de leurs poèmes célèbres en les transformant
d'ailleurs considérablement, Pulci par Pironie, Bojardo et l'Arioste
par l'immixtion dans la matière de France de l'esprit des "romans
bretons et des formes classiques de l'antiquité. Ainsi, l'Epopée caro-
lingienne, morte en France, trouve en Italie sa renaissance imprévue.
C'est là quelle a reçu la forme, sinon la plus appropriée à son génie,
au moins la plus artistique; c'est là aussi que, jusqu'à nos jours, elle
est restée la plus populaire. » — 2. D'autres divisions ont été pro-
posées (v. Histoire poétique de Charlemagne, 201; Romania, 1873,
p. 361, etc.). Nous avons nous-mêmes .(III, p. 554-561) partagé en huit
périodes l'histoire du Roland en Italie; mais chaque chanson a son
histoire spéciale et qui est sujette à des subdivisions particulières.
YI. EN ITALIE. 347
vrai pour l'Italie. Nulle part ailleurs on ne trouve ^ i^^rt. livr. n.
^ CHAP. XXVIU.
cette étrange rédaction — pendant la période franco- —
italienne — de poèmes qui sont imités des nôtres en
une langue qui est imitée de la nôtre; nulle part
ailleurs on ne saurait constater un tel dévergon-
dage d'imitations en prose ou en vers qui perdent plus
visiblement la couleur française, le style français ;
nulle part ailleurs, on n'a vu d'aussi grands poètes
dénaturer aussi profondément les modèles français
dont ils paraissaient s'inspirer.
Il faut maintenant entrer dans le détail.
La première période, la période française, pourrait période française
être aussi appelée l'époque des jongleurs. C'est à eux, « des jongleurs „.
en effet, c'est à leur zèle peu désintéressé, mais ardent,
que l'on doit cette conquête, cette belle conquête de
l'Italie du nord par notre Épopée. Ils avaient beau
jeu, nos jongleurs: car ils envahissaient un pays qui
n'avait pu lui-même rien produire d'épique, et qui
cependant avait faim et soif de récits militaires et
héroïques. Les chanteurs de France allèrent plus loin
que le nord de la péninsule, et poussèrent leur pointe
jusqu'au cœur de l'Italie. C'est ce que démontre cette
fameuse inscription de Nepi \ entre Viterbe et Rome,
où l'on voit que la légende de Roland et de Ganelon '
1. Archivio Storico italiano, t. XIX, 1887, p. 1 et ss. : Un' iscri-
zione Nepesina del 1131 », article de P. Rajna qui contient, avec un
calque de la fameuse inscription (p. 4), une discussion très serrée sur
chacun des mots qui la composent (pp. 5-27); sur les chemins qui
reliaient la France à Fltalie, et principalement à Kome ; sur les strade
Fra7icesche et les st7^ade Tedesche; sur la topographie légendaire de
la ville de Rome, et en particulier (p. 53) sur le Mons Gaudii. L'ins-
cription de Nepi « où l'on voit les chevaliers et consuls de Nepi se lier
par serment à un pacte » et menacer en ces termes celui qui l'enfrein-
dra: « Turpissimam sustineat mortem, ut Galelolem qui suos tradidit
socios », cette inscription, encastrée dans un mur de la cathédrale a
ete publiée pour la première fois par Raph. Pabretti (Inscriptiones
cmtiqttœ, Rome, 1699, p. 111) et reproduite par Le Bas (Recueil dHns-
cripH07is, 5e cahier, p. 195). Cf. Romania, 1882, p. 487.
348 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
1 PAjiT. LiYR, îi. était, dès 1131, familière aux habitants de la Roma-
CHAP, xxvnr, ' ^
.- — _ gjjg^ Q^^ pour ainsi parler, de la banlieue de Rome.
En 1178, dans la cathédrale de Rrindisi, ville gou-
vernée à cette époque par un archevêque d'origine
française, le prêtre Pantaléon fît exécuter un pavement
qui représente la bataille de Roncevaux K Un peu plus
tard ^ un artiste inconnu sculptait au porche de la
cathédrale de Vérone ces deux statues de Roland et
d'Olivier devant lesquelles un Français ne saurait
s'arrêter sans une émotion profonde. On n'a peut-être
pas assez pesé l'importance de cette œuvre d'art à
notre point de vue national : les deux héros français
sont là à une place qui est habituellement occupée par
les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament; ils
sont là, sur le passage de tous les habitants de Vérone,
et l'on en peut conclure que le plus ignorant de tous
ces Italiens devait certainement connaître les noms,
les exploits, la gloire des héros français. Même en
France, nous n'avons rien de pareil. Mais il est certains
textes publiés par Muratori et qui sont encore plus
précis et plus concluants. Je n'en veux retenir qu'un
seul : c'est celui où, en plein xiif siècle, àRologne, il
1. E. Muntz, La légende de Charlemagne dans l'art. (Romania, 1885,
pp. 336, 337.) — 2.J6ic?.,p.337: «Ces deux monuments du style le plus
barbare datent, selon toute vraisemblance, de la fin du xii^ siècle. »
Tout cet article de M. Muntz offre le plus vif intérêt, et l'on y trouvera
rénumération de toutes les œuvres d'art consacrées à la lég-ende
épique de Charles. Le savant critique traite en passant la ques-
tion des « Rolandssaiilen » ou « colonnes de Roland, » qui s'élèvent
dans quarante ou cinquante villes de la Basse-Saxe, ainsi qu'en
différentes autres parties de l'Allemagne, de l'Autriche et des Pays-
Bas. « S'il est démontré, dit M. Muntz, que ces colonnes, ces statues,
n'ont eu rien à voir, à l'orig-ine, avec le héros de Roncevaux, il n'en
est pas moins certain que l'imagination populaire a fini par les
rattacher étroitement à lui » (1. c, p. 338). Un périodique allemand,
Vlllustrirte Zeitung, qui parait à Leipzig et à Berlin, a publié, dans sa
livraison du U juin 1892, la représentation de dix-huit «Rolandssaii-
len w ou statues de Roland, qui sont à la fois des plus curienses et des
plus variées. Il est à souhaiter que l'on complète cette série pour tous
les pays de rEurope.
I PART. LIVR. II.
CHAP. xxviri.
Vi. EN II^ALIE. 349
est interdit aux cantatores Francigenarum de station-
ner sur les places publiques et d y obstruer la circu-
lation K En quelle langue chantaient ces jongleurs
si populaires? On ne saurait émettre à ce sujet d'hypo-
thèse plus probable qu'en supposant cette langue à
peu près conforme à celle du Roland de Venise. Ce
Roland n'est pas le seul, d'ailleurs, qui ait ainsi revêtu
une sorte de costume italien, et nous avons un certain
nombre de nos poèmes qui, sans avoir été composés
EN Italie, ont subi cette italianisation étrange et
nécessaire. Avant tout, il fallait se faire comprendre,
et les jongleurs, comme les scribes, y mirent tout leur
effort. Le fond de cette langue hybride est certaine-
ment français ; mais les flexions et les sonorités sont
italiennes, et il n'y a peut-être, dans l'histoire des
langues, qu'assez peu d'exemples d'un aussi singulier
accommodement. Ainsi, furent en Italie, chantés, vul-
garisés, aimés, la Chanson de Roland, Foulques de Can-
die, Anseïs de Carthage, Gui de Nanteuil, Aliscans et
dix autres de nos romans. Mais enfin, tous ces poèmes
venaient de France ^, mais ils y avaient été conçus, Période
, . « , T T ^^^ romans
mais ils y étaient nés, et 1 on n avait fait en Italie que franco-itaiien.
les habiller à la milanaise ou à la vénitienne. On ne
devait pas s'en tenir là.
Ce qui caractérise notre seconde époque, c'est que,
1. Antiquitates Italicœ, Dissertatio, XXIX, t. II, col. 844. Cette
interdiction est de 1288. Muratori cite, d'après la Chronique de Milan,
un autre texte qui a son importance et est bien connu : « Cantabant
histriones deRolando et Oliverio, etc. » — 2. Sur la diffusion ultérieure
des romans « de France » en Italie (qu'ils y aient été composés ou
non) on peut notamment consulter deux textes importants : pour le
xiv® siècle, les Nerbonesi (livre III, chap. xxi, pp. 351-358 de l'édition
de I.-G. Isola) ; pour le xv« siècle, les deux inventaires de la Biblio-
thèque de la famille d'Esté (Ricordi di codici francesi posseduti degli
Estensi nel secolo xv: Romania, 11, 49) où nous pouvons constater la
présence d'un Anseïs de Carthage, d'un Gui de Bourgogne, d'un
Aspremont, d'un Karlo-Martelo, d'un Roland et d'un Bueve d'Han^
stone, etc., le tout en français, etc.
350 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
' CHM.'. x" VIII "' ^^^ ^^ seconde moitié du xii' siècle, on s'est nuis,
en Italie, à faire concurrence à la France; c'est qu'avec
de simples données françaises, et rien de plus, on y a
fabriqué un certain nombre de romans qui, par là, mé-
ritent complètement le nom de franco-italiens \ Ce ne
sont pas, comme on l'a cru, comme nous l'avons cru
nous-mêmes, de simples italianisations d'un modèle
français, mot par mot, syllabe par syllabe ; non, ce sont
des oeuvres composées dans l'Italie du nord, «en cette
singulière langue mélangée de français et d'italien dia-
lectal », à l'usage de ces auditeurs ou de ces lecteurs
qui avaient pris goût au Roland et à VAliscans, et aux-
quels il ne déplaisait pas d'avoir du nouveau et, sans
doute, un « nouveau » qui fût l'œuvre de leurs com-
patriotes. Le type (et il est parfait) de ces romans écrits
en Italie est le célèbre manuscrit de la Bibliothèque
de Saint-Marc où l'on trouve Bovo d'Antona, Berta
de II gran pie, Karleto^ Berta e Milone^ Orlandïno; un
OgieVy et enfin Macaire. «Cette compilation tout entière
a été composée en Italie, soit d'après des originaux
français très librement traités, soit (comme Berta e
Milone) sans le secouits des poèmes français ^ » Il en
résulte que des érudits, comme F. Guessard, ont na-
guères — sans parler de leurs élèves, dont j'étais —
commis une assez grate erreur, en ramenant à grand
L « Composés en Italie, dajns cette singulière langue mélangée de
français et d'italien dialectal.; » (G. Paris, Romania, 1873, p. 358.) Cf.
Bes Sphrache des Veneziaripr Roland V*, von Adolf Keller, Calw,
(Elsclileger, 1884. « L'auteur I conclut que le dialecte » dans lequel a
été traduit le Roland, est lejVéronais, avec immixtion de Toscan :
plus exactement le parler (le la contrée de Roveredo. » {Roma-
nia, 1885, p. 315.) = M. P. Rajnk proteste énergiquement contre le nom
de ^^franco-vénitien » qui a été donné à plusieurs de ces poèmes de la
première ou de la seconde époque. A ses yeux le centre primitif est
la Marche trévisane. » (Romc^nia, 1875, p. 162 et suiv. : Le origine
2. Il s'agit du ms. fr. XllI de Venise.
271.
délie famiglie Padovane.)
Voy. Romania, 1873, pp. 270,
VL EN ITALIE. 351
ahan le texte de ces œuvres d'origine italienne à un ' cX'.™!.'*
prétendu original français qui n'a jamais existé. C'est
le cas du Macaire^ et un peu du Karleto \ De telles
erreurs ^ méritent le bénéfice des circonstances atté-
nuantes, et celle de M. Guessard, pour grave quelle
puisse être, a été véritablement intelligente et a fait
progresser la science. Nos hypothèses et nos erreurs
elles-mêmes ne sont pas toujours inutiles : elles con-
duisent à la vérité, et il ne faut pas trop s'affliger en se
convainquant que tel livre, écrit il y a vingt ans, n'offre
peut-être plus dix pages qui soient véritablement au
courant. Quand on a la moisson, il ne faut pas trop
se moquer des semeurs.
Ces deux premières périodes durèrent assez long- ^^quf'^^^^^^^
temps pour que la légende française subît, non seule- ^"^ Ms^e^uT*^^"*
ment dans sa forme, mais dans son fond, plus d'une pSeT
lo léffcndc de nos
atteinte ou d'une amplification notables. C'est, en effet, chansons de
ce qui arriva, et nous avons à signaler les plus impor-
tantes de ces modifications. Tout d'abord, on mêla en-
semble deux affabulations qui avaient longtemps été sé-
parées et distinctes : le Roncevaux, d'une part, et la
Prise de Narbonne, de l'autre. Ce mélange est essen-
tiellement italien^; mais, ce qui ne l'est pas moins, c'est
1. « Col Guessard non avrai certo ritradotto in lingua d'oil il Maca-
rio; col Gautier non mi sarei accinto alla recostituzione di alcuni
luoghi délia storia giovanile di Carlo. » (P. Rajna, La leggenda délia
gioventù di Carlo Magno nel decimoterzo codice francese di Vene-^
zia, dans la Rivista filologica-letteraria, II, 2-3.) G. Paris se range
nettement à Favis de Rajna [Romania, 1873, p. 271). — 2. Telle est
celle qui a eu pour objet Y Entrée de Spagne. Contrairement à nos
conclusions en 1858, M. Antoine Thomas a établi : 1» que VEntrèe est
l'œuvre d'un padouan anonyme ; 2» que les 131 derniers vers sont
d'un continuateur, Nicolas de Vérone, auteur de la Prise de Pampe-
lune. {Nouvelles recherches sur VEntrée de Spagne, chanson de geste
franco -italie?me, par Antoine Thomas. Paris, Thorin, 1882, 25<^ fasci-
cule de la Bibliothèque des Écoles d'Athènes et de Rome.) Cf. Romania,
1882,p.l4, et. surtout Storia délia letterattira italiana di Adolfo Gaspary
(Tradotta dal tedesco da Nicôla Zingarelli), Turin, 1887, t. I, pp. 98-102.
— 3. M. P. Rajna estime que l'épisode de la prise de Narbonne dans
1 1>ART. LIVR. II.
CHA.I>. XXVIII.
352 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Fattitude nouvelle que l'on donne à notre Roland. On le
transforme (c'est Rajna qui Fa, je crois, observé le pre-
mier) en un héros pontifical ; on en fait le sénateur de
Rome et le général en chef des armées du Pape. Dans
V Entrée de Spagne Roland pense moins à « France
la douce » qu'à la « giesie romaine » qui lui a, dit-il,
confié une armée de vingt mille chevaliers \
Mais voici une autre nouveauté et qui est également
de conception italienne. Les jongleurs et les poètes
italiens ont inventé une geste qu'on ne rencontre pas
dans les documents français : c'est la geste des Magan-
zesi^ des Mayençais, des traîtres, à la tête de laquelle
Ganelon se trouve tout naturellement placé, Ganelon
(c le sire de Maganze », tandis que Roland « le gentil
duc de Clermont » est le chef de l'autre geste qui
est la geste honnête, héroïque, chrétienne ^..
De telles modifications supposent une connaissance
approfondie et minutieuse de notre Épopée française ;
mais il ne faudrait pas s'en étonner à l'excès. Toute
cette Italie du nord était, auxiif siècle, un pays de civi-
lisation délicate, artistique, charmante. Il faudrait, pour
la bien peindre, le talent d'Ozanam; mais nous avons
sous les yeux un document du temps qui a encore plus
de prix. Il s'agit de Padoue et de la vie aimable qu'on
y menait vers la fin du xiif siècle. « Une belle famille,
le Roland de Venise (ms. iv) est antérieur à notre chanson d'Aimeri
de Narbonne. L'éditeur français de cette chanson, M. Demaison, affirme
au contraire que l'épisode du manuscrit de Venise dérive à'Aimeri
de Narbonne. r^On retrouve dans la Spagna en vers (ch. xxxix) cette
même intercalation d'une prise de Narbonne dans le récit de la guerre
d'Espagne.
1. « Qe soliés avoir en le vostre demaine — Vint mil chevaliers por
la giesie romaine.» (Entrée de Spagne^ ms. fr. de Venise XXI, P 223 v^.)
— 2. « En Italie... où l'Epopée française trouva une seconde patrie,
ridée d'une geste spéciale pour les traîtres se développa pleinement
et produisit la criminelle famille des Maganzesi. » (G.Paris, La Litté-
rature française au moyen âge, § 23, p. 42.) Cf. Histoire poétique de
Charlemagne^p. 183; Homania) 1873, p. 362, et plus loin 111, p. 12, etc.
CHAP. XXVIll.
VI. EN ITALIE. 353
de bons chevaux et des armes », c'était Fidéal de ^^r.uxR.n.
ces Padouans. On offrait à tout moment des fêtes
aux dames, et les jeunes nobles se faisaient une joie
de les servir à table. Après les repas, il y avait tour-
nois et joutes. C'étaient là enfin les luoghi ameni
par excellence, et ce beau pays méritait bien le
nom qu'on lui avait donné, le nom de Marchia amo-
rosa \
Ces joyeux Padouans et Trévisans se divisaient en
un certain nombre de grandes familles qui étaient
très fières de leur noblesse et la faisaient remonter,
naturellement, aussi haut que possible. L'une d'elles
affirmait descendre d'Aimeri de Narbonne et citait à
l'appui de ses prétentions certains détails héraldiques
qui attestent chez ces Italiens du nord la notion
détaillée de plusieurs de nos chansons et notamment
d'Ogier ^ Tel était le milieu élégant et lettré où Ton
1. V. le Liber de generatione aliquorum civium urbis Paduœ tam
nobilium qtimn ignobilium dont l'auteur est un Giovanni da Nono ou
Naone, né vers 1270, 1280, et que M. P. Rajna a savamment analysé
dans la Romania de 1875, p. 161 et ss. (Le origini délie famiglie
padovane e gli eroï dei romanzi cavellereschi :) « Paduani... familiam
pulchram, bonos equos et arma tenebant continuo. Societates flliorum
nobihum Paduane urbis, in certis festarum diebus, a viris nobilibus
hanc mterdum petebant veniam ut suis comitia facerent dominabus,
que a nullo valenti viro negabantur facienda. Atque, in die istorum
SIC ordinatorum conviviorum hi nobiles juvenes, causa serviendi,
SUIS aderant dominabus. Et, his dominabus servitis,... hastiludia
exercebant. Nobiles etiam viri urbis Paduœ, in suis villis in quibus
jurisdiciones habebant, curias etiam pulcherrimas faciebant. In die-
bus festivis, super campos Paduanos, propinquos civitati, ducentos
aut trecentos nobiles juvenes, equiria facientes, invenisses... Et quod
amena loca possidebant et possident, dicta est Marchia amorosa.» =
Il convient cependant d'ajouter qu'on pourrait citer (notamment dans le
midi de la France) plus d'un « milieu » aussi charmant, plus d une ville
aussi ayyiorosa que Padoue. — 2. « Veritas est quod domini de Nono et
a Castris, Tervisini districtùs, idem fuerunt. Qui de progenie Ayme-
rici de Nerbona descenderunt... Hanc eandem armaturam ferebat
Aymericus^potentissime civitatis princeps.At, cum uno tempore Day-
nesius, vexilhfer régis Karuli, perdidisset auriflamman in quodam
Saracenorum bello, et similiter captus fuisset, Aymericus illam recu-
peravit potenter, etc. » {Liber de generatione aliquorum civium urbis
Paduœ, Romania, 1875, p. 175.)
î PART. LIVR. TI.
CHAP. XXYllI.
354 VOYAGES DE L'EPOPEE FRANÇAISE.
fit une si belle fortune à ces poèmes franco-italiens
dont nous venons de résumer l'histoire.
Le temps allait bientôt venir où ce mélange d'ita-
lien et de français ne satisferait plus les Lombards,
les Vénitiens, les Toscans; le temps allait bientôt
venir où l'on ne voudrait plus que des œuvres déga-
gées enfin de tout élément étranger et purement ita-
liennes. Notre troisième période va commencer.
Période italienne. Lgg légcudcs éplqucs, d'origluc française, formaient
en Italie un ensemble considérable, et nos trois ges-
tes, celle du Roi, celle de Guillaume, celle deDoon, y
étaientlargement représentées. C'était, pour les auteurs
et compilateurs italiens, une vaste mine à exploiter :
ils se partagèrent la besogne et se mirent vaillamment
à l'œuvre. Au premier de nos cycles, ils consacrèrent
les six livres des Realï et ces Spagna, en vers ou en
prose, que nous devrons tout à l'heure distinguer net-
tement les unes des autres ; au second, ces intermina-
bles Nerbonesï que nous aurons lieu plus loin d'analy-
ser longuement; au troisième enfin, tous ces récits et
tous ces poèmes où éclate la gloire de Rinaldo et celle
d'Uggieri, de notre Renaud deMontauban et de notre
Ogier le Danois, h^^ Realï et la Spagna; le^Nerôonen;
les œuvres inspirées par la légende d'Ogier, tels sont
les trois types qui s'imposent à notre attention et que
nous essaierons de mettre vivement en lumière.
Les Reaii di Lcs « Royaux de France! » On conçoit qu'un pareil
sujet ait tenté un italien, et il faut se figurer ici quel
éclat jetait, dans cette Italie fragmentée en tant de
petits États et républiques, ce grand royaume de France
qui avait déjà de si lointaines origines et qui, grâce à
Charlemagne, s'était un jour glorieusement confondu
Vi. EN ITALIE. 355
avec l'Empire romain, rétabli par une main puissante
et consolidé par un grand génie. 11 n'est pas étonnant
que plus d'un esprit synthétique ait alors entrepris
d'écrire, sur ces « Royaux de France », une œuvre
d'ensemble, une œuvre énorme. Le manuscrit, aujour-
d'hui conservé à Venise, qui commence par un Bovo
(TAntona et une Berta de lï gran pié et qui se termine
par un Macario \ ne peut-il pas être considéré comme
un premier essai, fort timide et très incomplet, de cette
immense compilation à laquelle tant d'esprits culti-
vés devaient alors penser en Italie? Quoi qu'il en soit,
ce désir ne devait se réaliser qu'assez tard, et c'est
seulement à la fin du xiv'' siècle, au commencement
du xv% qu'un écrivain, singulièrement courageux et
fécond, « publia » enfin lesBeali diFranda. Il s'ap-
pelait Andréa daBarberino ^ et était de Florence. Pio
Rajna dit excellemment, au sujet de cet Andréa, «qu'il
n'a jamais existé et qu'il n'existera jamais un plus in-
fatigable re faiseur de romans chevaleresques ». Je le
crois bien, puisque les six livres des Realï ne for-
ment qu'une partie de son bagage et qu'on lui doit
en outre les trois livres de \ Aspromonte et les huit
livres des Nerbonesi, sans parler d'une Storia dï Ajolfo,
d'un Ugo d'Alvernia et d'un Guerïno il meschïno.
Ajoutez à cela qu'il travaillait d'après les sources^
et qu'il a dû connaître un nombre inconcevable de
versions antérieures. Pour débrouiller un tel éche-
1. C'est le ms. fr. de Venise n^ XIII, lequel est malheureusement
incomplet. V. Farticle de P. Rajna, dans le Zeitschrift fur romani-
sche Philologie et la note de Gaspary, .Siform délia letteratura italiana
tradotta dal tedesco da Nicôla Zingarelli. Turin, 1887, t. I, p. 428. —
2. A la lin des Nerbo7iesi il s'appelle lui-même Andréa d' Jacopo da
Barberino « Finiti i libri de' Nerbonesi, secundo Uberto, duca di San-
Marino, autore di questa istoria, e per me, Andréa d' Jacopo da Bar-
berino, che lo traslatai di francioso in taliano. Deo graziasse, amenne,
ametme. Finita la storia de' Nerbonesi. » (Edition d'Isola, II, p. 710).
Jacopo était le nom de son père.
I PART. LIVU. II.
CHAP. XXVllI.
I PART. LTVH. IT.
CHAP. XXVIII.
356 VOYAGES DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
veau, il a fallu toute la patience et toute la subtilité
d'un Rajna \
Les jReali ne sont en réalité composés que de six
1. « I Reali di Fraîicia, Ricerche intorno aï Reali di Francia, per
Pio Rajna, seguite dal libro délie storie de Fioravante et dal cantare
di Bovo d'Antona. » (Bologne, Romagnoli, t. I, 1872, in-S». Gollezione
di opère inédite o rare déi prhni tre secoli délia lingiia). = Les trois
premiers livres des Reali ont pour base unique, d'après le savant ita-
lien, une compilation de la première moitié du xiv^ siècle, un Fiora-
vante, que M. Rajna a découvert en deux manuscrits de Florence et
qu'il a publié in extenso dans les Appendices de son premier volume.
Cette compilation {suivant une hypothèse de M. G. Paris) aurait été
faite en Toscane « d'après une série de poèmes franco-italiens déjà
soumis à un travail cyclique et formant un ensemble analogue SiU Pépin
et Charlemagne du ms. XIH de Venise ». M. Rajna croyait y voir la
traduction d'un roman en prose française ; mais G. Paris lui a fait obser-
ver que les plus anciens de ces romans ne remontent pas plus haut que
le xiv^ siècle, et que d'aillleurs la conception de la geste du Mayen-
çais, qu'on retrouve partout dans le Fioravante, est essentiellement
italienne. = Quoi qu'il en soit, le Fioravante découvert par M. Rajna, se
divise en cinq parties : 1» Fiovo, répétition anticipée de la légende de
Floovant, est emprunté à un poème français (avec ou sans l'intermé-
diaire d'un poème franco-italien, suivant qu'on adopte ou non le sys-
tème de M. Gaston Paris) qu'une Saga islandaise nous a heureusement
conservé ; 2° Fioravante dérive d'un Floovant en vers français ; S^Drii-
giolina (type de l'épouse persécutée) remonte à un poème français
plus ancien que notre Florent et Octavien; 4° La guerre d'Octaviefi en
Orient est tirée (il y a ici une grande obscurité) soit de l'imagination
du compilateur italien, soit d'un original français ; 5° Gisbert au fier
visage^ roi de France, a sa source dans un poème français perdu, dont
il est très nettement parlé dans Gaidon (v. 812-830). C'est l'histoire d'un
révolté, qui dit un jour à Dieu : « Je ne te crains plus », qui est sou-
dain frappé de la lèpre et qui, comme Nabuchodonosor, se met à paî-
tre l'herbe. Dieu, « touché de son repentir, le guérit et lui rend son
royaume ». Tel est le Fioravante, telle est la source des trois pre-
miers livres des Reali. — Le livre IV est consacré à Beuves d'Hans-
tone. Le compilateur italien se serait ici, d'après P. Rajna, servi du
Bovo d'Antona du manuscrit XIII de Venise, d'un autre Bovo (que
M. Rajna a découvert à laLaurentienne et qu'il a publié, comme le pré-
cédent, à la fin de son livre) et enfin d'un Beuves français qui serait
d'origine anglo-normande. — Le livre V où l'on raconte « la vengeance
que les fils de Beuve tirent de la mort de leur père », serait, au dire de
Rajna, une simple invention du compilateur italien. — Le VP et der-
nier livre des Reali se divise en trois parties : 1° une Berte qui est
dérivée de la Berta du manuscrit XIII ; 2° un Mainet sorti du Karleto
qui se lit au même manuscrit (mais ce n'est point là son unique source)
et, enfin; 3° des Enfances Roland, qui ont leur origine, au moins
immédiate et partielle, dans la Berta et Milone et dans VOrlandino
du même manuscrit cyclique. = Tels sont, laborieusement résumés en
quelques lignes, d'après un excellent article de G. Paris {Romania,
1873, pp. 351-366), sauf erreurs qui seraient de notre fait, les résultats
auxquels est arrivé Pio Rajna. La plupart semblent définitifs.
CHAP. XXVIII.
VI. EN ITALIE. 357
liyres, et c'est avec cette division, c'est sous cette i part. uyr. n.
forme exacte qu'on les a cent fois réimprimés depuis
le xv" siècle. Il est aujourd'hui démontré que VAspro-
monte, la Spagna et la Seconda Spagna ne forment
pas, comme on a pu le croire, les livres VII, VIII et
IX de la grande compilation d'Andréa daBarberino ^
C'est donc devant les « six livres » qu'il nous faut
faire halte. Les trois premiers ont pour objet l'histoire
de toute une race de rois de France qui est antérieure
à Pépin, et c'est là qu'on peut trouver (comme on l'a
dit avant nous) quelque vestige de l'épopée « méro-
vingienne ». Les livres IV et V sont consacrés à Beu-
vesd'Hanstone, et c'est en Italie seulement qu'on a eu
cette idée singulière d'introduire brutalement le Bovo
cVAntona (sans trop savoir pourquoi) dans le corps des
Royaux de France. Le sixième livre est, à nos yeux,
le plus important de tous et comprend tout ce qui
touche à la mère de Charlemagne, aux enfances du
grand empereur, à celles de Roland : une Berta, un
Mainetto et un Orlandino précédé de Berta e Mïlone.
Il est aisé de voir, malgré tout, que le plan du compi-
lateur italien devait être beaucoup plus vaste et qu'il
s'est arrêté, non pas à moitié chemin, mais presque
au commencement de la route. Si vaillant qu'il fût, il
a reculé. Est-il bien certain qu'il avait d'abord com-
posé VAspromonte, et qu'il n'a écrit les vrais Beali que
pour lui servir d'introduction ? Ce qui semble mieux
prouvé, c'est que VAspromonte, sans avoir jamais fait
officiellement partie des Beali, dut être considéré par
1. VAspromonte avait été en 1835 signalé par Ranke, ainsi que la
Spagna en prose et la Seconda Spagna, comme une véritable Suite des
Reali (Mémoires de V Académie de Berlin, Philos, class., p. 460). C'est à
Pio Rajna que revient l'honneur d'avoir démontré, le premier, que
VAspromonte et les deux Spagna en question ne doivent pas être
légitimement considérés comme les livres VII, VIII et IX des Reali.
1. PART, LIVR. 11.
GHAP. XXYIII.
358 VOYAGES DE LIPOPÉE FRANÇATSE.
Andréa da Barberino comme la suite nécessaire de ses
six premiers livres. Il ne faudrait pas aller plus loin
dans la voie de l'hypothèse : le très fécond compilateur
se proposait sans doute d'écrire une Spagna; mais il
aura été détourné de cette œuvre rêvée par je ne sais
combien d'autres œuvres qu'il a menées à bonne iîn.
En résumé, lesJReali, composés des six livres énumérés
plus haut, n'ont d'autre complément que VAspro-
monte, lequel ne fait pas avec eux un seul et même
corps d'ouvrage. Tel est, je pense, l'état actuel de la
question.
Les Reali étaient en réalité une entreprise trop har-
die et qui était condamnée à un avortement ; mais tels
qu'ils sont, ils ont conquis, dans toute l'Italie, une po-
pularité à laquelle on ne saurait rien comparer. « C'est
encore aujourd'hui le livre le plus populaire de l'Italie :
tous les Italiens que j'ai interrogés, dit Rajna, m'ont
attesté ce fait pour leurs provinces respectives. On cite
des libraires qui se sont enrichis à faire de mauvaises
réimpressions de ce livre, et il n'est pas rare que, sur les
murailles de quelque ville suffisamment cultivée, on
lise une annonce ainsi conçue : Qiiesta sera, il loro servo
burattmaro rappresenta Bovo d'Antona, terza parte dei
Reali di Francia '. » Joignez à cela les improvisateurs
qui vulgarisaient naguère ces mêmes Reali dans tous
les carrefours et à tous les coins de rue : il y en eut
même un qui les versifia, hélas! et composa alimpro-
viso quatre-vingt-dix-huit chants en octaves. C'était un
certain Cristoforo Fiorentino qui vivait à la fin du
xv'^ siècle et s'était modestement laissé surnommer
VAltissimo "^ Il ne put achever son œuvre ; mais on
1. Pio Rajna, I Reali, p. 309; G. Paris, Bomania, 1873, p. 365. —
2. V. plus loin, IV, 45. Cf. G. Paris, Histoire poétique de Charlema-
!/7ie, p. 191 et RomoMia, 1873, p. 365,
YT. EN ITALIE.
3.^9
voit que, même Scm^liiSpagna, le^Reali faisaient leur
chemin dans le monde.
C'est à d'autres compilateurs et à d'autres poètes
qu'il était réservé d'écrire la Spagna.
Mais, comme il y a plusieurs œuvres qui portent ce
titre (les unes en vers, les autres en prose), il importe
d'établir très lucidement leurs caractères distinctifs
et leur vraie filiation.
Donc, il y a eu une Spagna in rima qui fut com-
posée entre les années 1350 et 1380 et qui est certai-
nement antérieure à toutes les Spagna en prose. Ce
premier poème, emprunté à des légendes françaises
plus ou moins défigurées, a été lui-même, au xv'' siècle,
remanié ou plutôt imité en vers et de là une nouvelle
famille, à laquelle M. Rajna a donné le nom de Botta
dilioncisvalle.Cest au xv"* siècle également que fut écrite
la Spagna en prose où l'on trouve des citations de la
Spagna en vers, et dont il nous est resté deux manus-
crits, celui de la Bibliothèque Albani et celui de la Bi-
bliothèque Médicis ; mais, ici encore, il y a une seconde
famille de textes, laquelle est représentée par le Viaggio
di Carlomagno in Ispagna, œuvre milanaise du milieu
du xv' siècle. Toute cette classification est due à M. Pio
Rajna ^ qui a fait pour l'Italie ce que Mila de Fontanals
a fait pour l'Espagne. Toute comparaison entre ces deux
hommes ne peut que faire honneur à chacun d'eux.
Les théories de Rajna renversent tous les systèmes
qui avaient été précédemment hasardés. Il n'est plus
permis de dire que la Spagna in rima ait pour auteur
un Sostegno di Zanobi, et l'on sait qu'elle est l'œuvre
[ PART. LIVR. 11.
CHAP. XXV III.
La Spagna,
1. La Botta di Roncisvalle nella letteratura cavallerescha italiana.
Bologna, tipi Fa va et Garagnani, 1871. (Extrait du Propugnatore, I,
p. 337 et ss.) Nous en avons donné plus loin un résumé plus analyti-
que (III, pp. 406, 407).
I PART. uxn. II.
CHAP. XXVMI.
aoo VOYAGES DE t;épopée française.
d'un poète populaire toscan qui a voulu garder l'ano-
nyme. Son épitlîète à'istoriata, sur laquelle on avait
risqué plus d'une hypothèse, ne se rapporte en réalité
qu'aux miniatures dont un de ses manuscrits était
« historié * ». Les sources auxquelles notre toscan a
remonté sont connues : c'est V Entrée de Spagne et cette
Giœîre d'Espagne à laquelle on a donné de nos jours
le nom peu exact de P?nse de Pampelune ; c'est le texte
du Roland qui est conservé dans le plus ancien des
manuscrits de Venise, et où l'on a intercalé unePm^
de Narbonne; ce sont enfin ces remaniements du
Roland qu'on désigne sous le nom de Roncevaux, Un
rôle considérable y est donné à certains personnages
que notre épopée avait laissés dans la pénombre : tel
ce Baudouin, fils de Ganelon, héros qui fait oublier la
traîtrise paternelle, comme le Gérald de la Fille de
Roland, figure charmante et qu'on a plaisir à retrou-
ver dans toutes les versions italiennes. Consacrée à des
exploits depuis longtemps populaires, toute pleine des
grands souvenirs de Charlemagne et de Roland, intel-
ligemment composée, et sous cette forme d'octaves où
s'est complu le génie italien, la Spagna en vers a
eu un immense et durable succès que l'imprimerie a
consacré et agrandi. Elle mérite enfin d'être considé-
rée (le mot, qui est très juste, est de Gaston Paris)
comme <( le prototype de la forme épique en Italie ^ ».
Une telle œuvre, et qui réussit à ce point, ne peut
manquer de provoquer des imitations.
1. Pio Rajna ne signale que trois manuscrits de la Spagna. M. An-
toine Thomas a retrouvé, à la Bibliothèque Nationale de Paris, deux
autres manuscrits (fonds italien, n»» 395 et 567), dont personne ne sem-
blait avoir soupçonné l'existence et qui pourtant sont décrits, depuis
1835, dans Touvrage bien connu du docteur Marsand : / nianoscritti
italiani délia regia bibliotheca Parigina. (i?omama,1885,pp.207 et ss.)
— 2. Histoire j)oétiqî{e de Charlemagfie, p. 193.
VI. EN ITALIE. 361
La Botta di Ronmvalle ^ n'est qu'une imitation de
la Spagna in rima, où l'on ne trouve que peu d'élé-
ments vraiment nouveaux, mais où l'auteur a laissé
librement courir son imagination , tout en reproduisant
intégralement de longs fragments de son modèle. Il
écrit en vers lui aussi, mais avec certaines allures de
style populaire, et ne connaît guère d'autres sources
que celles de son devancier. L'œuvre est sans doute
de la première partie du xv' siècle, et l'on y voit,
contre toutes les règles de la vérité historique, figu-
rer auprès de Charlemagne « les comtes d'Alençon,
de Bourbon, de Saint-Omer et d'Armagnac ». On ne
s'étonnera pas si ce remaniement médiocre n'a pas
eu tout le succès de l'original.
La Spagna en prose ^ a eu de singulières destinées.
Il fut un temps, qui n'est pas loin, où l'on a pu la consi-
dérer comme faisant officiellement partie des Reali
dont elle aurait, disait-on, formé le huitième livre.
On allait plus loin et, emporté par la vraisemblance,
on lui attribuait un rôle considérable dans l'évolution
de la littérature au-delà des Alpes. On en faisait le
véritable trait d'union entre les poèmes français et les
œuvres italiennes. Il a fallu renoncer à d'aussi spécieu-
ses théories et admettre décidément, avec Pio Rajna,
que la Spagna en prose est postérieure à la Spagna in
rima, laquelle fut écrite à la fin du xiv'' siècle. La voilà
donc bien déchue de sa première gloire ; mais il lui
reste d'avoir eu une véritable influence, une vaste
diffusion et de nombreux lecteurs. De même aussi
que nous avons constaté plus haut l'existence de deux
familles de la Spagna en vers; de même, nous avons
à constater deux familles très distinctes de la Spa-
1. Y. plus loin, III, pp. 407 et 559. — 2. Cf. également, III, pp. 407,
108 eA 559.
I. PART. LIVR. IT.
CHAP. XXYIU.
I PART. MVR. II.
CHAP. xxvin.
362 VOYAGES DE L'EPOPEE FPiANÇAJSE.
gna en prose. Nous venons de parler de la première :
le Viaggio dï Carlomagno in Ispagna ^ est le nom sous
lequel nous connaissons la seconde. C'est une com-
pilation du xv"" siècle où, comme nous le verrons,
l'auteur a surtout mis à profit X Entrée de Spagne, la
Prise de Pampebme et un Galien qui est sans doute
emprunté à un roman franco-italien. Nous aurons lieu
d'en donner ailleurs une analyse complète et d'en tirer
un notable parti pour combler les lacunes de V Entrée
de Spagne. Quant aux différences qui séparent l'affabu-
lation de la Spagna en prose proprement dite de celle
du Viaggio, il sera facile de s'en faire à tout le moins
une idée générale et sommaire, si l'on veut bien se
reporter plus loin aux Notices de VEyitrée de Spagne,
de la Prise de Pampelune, du Roland et du Galien ^
L'important, — à travers tant de détails que nous
essayons de simplifier et tant d'obscurités que nous
voudrions éclaircir, — c'est de saisir nettement, en une
vue d'ensemble, l'enchaînement de toutes ces œuvres
qui furent consacrées à la grande expédition d'Espa-
gne. Un poète inconnu rime, vers 1380, l'histoire de
cette guerre héroïque, en se servant de quelques modè-
les franco-italiens ou français, et voilà la Spagna in
rima. Un second poète, au commencement du xv*" siè-
cle, la contrefait, en l'abrégeant et en la modifiant
sans trop de scrupule, et voilà \di Botta di Roncisvalle,
D'autre part, un compilateur, qui connaît et cite la
Spagna in rima, lance dans le monde une Spagna en
prose qui ne saurait être antérieure à 1380, et voilà
notre Spagna en prose, à laquelle le Viaggio, œuvre
1. Publié par Ceruti en 187] (Bologne, Romagnoli). V. plus loin, III,
pp. 408 et 560. — 2. On trouvera plus loin des analyses développées
de la Spagna in rima, 111, 580, 581; de la Botta, 581, 582; de la Spa-
gna en prose, 424-426; 461; 583-586; du Viaggio. 294, 295; 332, 333;
426-431; 454-457; 461-465; 584-586.
I PART. LIVR. II.
CHAI'. XXVIII.
VT. EN ITALTE. 363
(lu xy' siècle, fera bientôt une concurrence plus
ou moins sérieuse. C'est encore un peu compliqué,
mais à peu près clair.
Heureusement, la geste de Guillaume n'a donné lieu lcs Nerbonesu
en Italie à rien de pareil. Une œuvre, immense à la
vérité, mais unique, les Nerbonesi, concentre ici notre
attention au lieu de la disséminer. L'auteur de cette
énorme compilation nous est déjà connu, et c'est cet
infatigable prosateur auquel nous devons déjà les
lieali et VAspromonte; c'est cet Andréa da Barberino ^
qui a dû travailler plus de dix heures par jour durant
de longues années et qui n'a certes pas eu le loisir de
remettre vingt fois son œuvre sur le chantier. On ne
sera pas surpris qu'on ait essayé de relier les Nerhonesi
aux Reali ^ ; mais un tel lien n'a rien de solide, et les
deux compilations sont indépendantes l'une de l'autre.
Il est vrai que, dans l'une et l'autre, Andréa da Bar-
berino emploie exactement les mêmes procédés et qu'il
y copie, plus ou moins librement, des modèles qui
ont certainement la même origine, je veux dire des
romans français ou franco-italiens. Avait-il sous les
yeux quelques-uns de ces vastes manuscrits cycliques
qui sont un des caractères de la geste de Guillaume ?
Avait-il pris le soin délicat de se composer une biblio-
thèque spéciale et d'y rassembler un àuntousles romans
dont il voulait utiliser le texte. On ne saurait résou-
dre un cas aussi litigieux; mais enfin, et quelle que
soit la solution de ce problème, nous avons pu recon-
stituer soit ce manuscrit cyclique, soit les différents
1. L'œuvre est de la fin du xiv<^ ou du commencement du xv® siècle.
- 2. V. plus loin, lY, pp. 32, 33.
364 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
PART. LivR. lî. manuscrits en question, et Ton peut se convaincre
CHAP. XXVHI. -l ^ '^ A ^
que l'auteur italien avait sous la main et a traduit
ou imité les Enfances Guillaume, Macaire, le Dépar-
tement des enfans Aimeri, le Siège de Narbonne,
le Couronnement Loois, Guibert d'Andrenas, le Char-
roi de Nîmes, la P?nse d'Orange, Aimer le Cliétif
(poème perdu), la Covenant Vivien, Aliscans, Foul-
ques de Candie, la Bataille Loquifer, le Moniage
Renoart et le Moniage Guillaume^, Voilà bien des
modèles. Il est difficile d'admettre qu'un seul ma-
nuscrit cyclique ait contenu tant de chansons, et
qu'il ait notamment renfermé, à la fois, le Macaire
et l'interminable Foulques de Candie, De toute façon,
on avouera que la bibliothèque d'Andréa da Bar-
berino était assez bien composée.
Les Nerbonesi \ écrits dans ce style flasque et
long de la plupart des versions italiennes en prose,
ne se lisent pas cependant sans intérêt. Il y a tels cha-
pitres qui nous offrent un cours complet d'histoire
universelle, telle qu'on la comprenait au commence-
ment du xiv^ siècle ^ La mise en scène de ces singu-
lières leçons est des plus ingénieuses. Nous sommes au
moment ou le jeune Louis va être couronné empereur:
la scène se passe à Paris, et toute la ville est en liesse.
On sait comment on décorait alors les rues et les pla-
ces : on les jonchait de verdures et de fleurs, et l'on
tendait, sur tous les murs, des tapisseries ou des toiles
peintes sur lesquelles on figurait les scènes les mieux
appropriées à la fête. Or, ce jour là, on imagina, en
l'honneur du fils de Charlemagne, de représenter
1. Cf. le « tableau de concordance » que nous avons dressé, IV,
pp. 44, 45. — 2. Nous en avons donné une analyse très développée, lY,
pp. 34 et ss.— 3. Livre III, chap. xix, xxii (éd. Isola, pp. 339-359). Cf.
une singulière histoire de la ville de Paris, livre lY, chap. i, (Isola, I,
pp. 366-;]68).
Vl. EN ITALIE. 365
sur ces courtines l'histoire des quatre grands groupes
humains dontles annales étaient alors les plus illustres :
les Juifs, les Païens, les Sarrazins et les Chrétiens.
Voilà déjà une division qui paraîtra des plus origi-
nales ; mais c'est devant les deux dernières séries de
tapisseries que je conduirai volontiers mon lecteur.
Elle n'est pas longue, l'histoire des Sarrazins, et Ton
n'y fait qu'un bond de Mahomet à Mainet, à Agolant,
kV Entrée de Spagne, à Roncevaux etàAnseïs. C'est
peu sans doute; mais les chrétiens ne sont guère
mieux partagés. Oh! l'étrange histoire, et combien
inférieure à la vraie ! Des Actes des apôtres, de ce
grand jour lumineux de la Pentecôte, on passe sur le
champ à la légende grossière de Simon le Magicien
et au récit fort bref de l'arrivée de Joseph d'Arima-
thie en Bretagne. Puis, de Titus qui fece la vendetta
dï Cristo, et de Constantin qui reçoit le baptême, on
arrive sans transition aux héros de ces Reali
qui sont l'œuvre aussi de l'auteur des Nerbonesi, à
Fiovo, fils de Constantin, à Ricieri, primo paladino di
Francia, aux fils de Fiovo, à Fioravante et à ses
enfants, à Beuve d'Hanstone, à l'histoire de Berte et
de Pépin, aux conquêtes de Charlemagne et, hélas ! à
toutes les aventures et à toutes les langueurs de la
Table ronde, à Uter Pendragon et à Artus, à Tristan
et à Lancelot, à la reine Ginièvre et à Iseult, au Saint-
Graal enfin. Le tout se termine par une généalogie fort
détaillée de tous les personnages des Reali auxquels
Andréa da Barberino ne peut s'empêcher de revenir
avec une complaisance trop visible. Et voilà l'histoire
du monde chrétien, telle que la comprenait le pau-
vre cerveau de ce compilateur sans élévation et sans
critique. De ces beaux premiers siècles de l'Église, de
nos cent milliers de martyrs, de l'évangélisation du
I PART. LIVR. II.
GHAP. XXVIII.
I i'ART. LIVR. II.
CHAP. XXVIIl.
366 VOYAGES DE lïÉPOPÉE FRANÇAISE.
monde antique, de ce baptistère de Reims où fut bap-
tisée la France, de ce superbe Charlemagne de l'his-
toire qui a ressuscité TEmpire pour l'offrir au Christ,
des douleurs et des barbaries de la première époque
féodale, de la splendeur des xif et xiif siècles, des lut-
tes et des victoires de la Papauté, de tous ces grands
faits qui dominent l'histoire et en sont l'essence, il ne
sait rien, il ne dit rien. Fiovo lui suffît.
Nous parlions de son style tout à l'heure : son moin-
dre défaut est de changer absolument la physionomie
des modèles français. Ce médiocre écrivain alanguit
tout ce qui est fort et efféminé tout ce qui est mâle ^
Ce n'est pas à dire cependant qu'il n'y ait encore çà et
là de beaux reflets de l'original, peut-être même quel-
ques inventions heureuses, et il y aurait là, je pense,
les éléments d'une belle Anthologie. Rien n'est plus
vivant que les épisodes du vieil Aimeri souffleté par
Arnaldo deMayence^ du crucifiement et de la déli-
vrance de Guibelin^ de la réconciliation d'Aimer avec
son père \ Je leur préfère encore la scène, vraiment
touchante et qui laisse une impression profonde, du
départ et de la disparition d'Ogier. Un jour, Charles qui
est très vieux et s'est livré servilement aux Mayençais,
adresse au Danois des reproches sanglants pour n'avoir
pas rempli heureusement un message auprès de
Guillaume et de ses frères : « Tu n'es qu'un couard »,
lui dit-il. Ogier, entend cette parole, garde le silence,
1. On pourrait prendre ici comme type le Charroi de Nîmes, cette
chanson si rugueuse, si primitive et d'un comique si rude. L'auteur
des Nerbonesi l'a défigurée en quelques pages sans saveur et sans
nerf (IV, cliap. m, pp. 373 et ss.). Tout l'élément comique de nos vieux
poèmes est supprimé de parti pris par x\ndrea da Barberino : témoin
le rôle que les trouvères français avaient assigné au géant Rainouart et
dont le compilateur italien n'a tenu aucun compte. — 2. Livre I,
chap. XVI et suiv. de l'édition Isola (tome I, pp. 46 et suiv.) — 3. Livre
II, chap. VI. (Isola, ibid., p. 152.)— 4. Livre II, chap. xxi. (ibid, p. 195.)
I PART. LIVR. ir.
CHAP. xxviir.
VI. EN ITALIE. 367
se rend dans la chambre qu'il habitait au palais et s'y
revêt du costume des pèlerins : esdavine, bourdon
et le reste. Puis, toujours silencieux et grave, il saisit
l'Oriflamme dont il avait la garde, rentre dans la
grand'salle, s'agenouille devant l'Empereur et lui de-
mande sa bénédiction. Après quoi, il se relève, remet
l'Oriflamme aux mains de Charles et sort du Palais.
On n'a jamais su, depuis lors, ce qu'il était devenu \
Voilà qui est grand.
La légende de Guillaume n'a vraiment donné lieu La légende
. . . d'Ogicr.
en Italie qu'à cette vaste compilation des Nerbonesi.
Rien de complexe, rien d'obscur. Par malheur, il
n'en va pas de même pour la geste, absolument fac-
tice et artificielle, à laquelle les cycliques ont imposé
le nom de Doon de Mayence. Elle n'a pas d'unité, cette
geste de Doon, et semble double à tout le moins. Deux
héros, Ogier et Renaud, s'y disputent la première
place. Tous deux la mériteraient à des titres divers
et seraient dignes d'être le centre de tout le cycle.
Tous deux, disons-nous; mais c'est un de trop.
Renaud et Ogier ont été adoptés par les jongleurs
et, plus tard, par les poètes ou les prosateurs italiens.
Le premier, je l'avoue, a eu là-bas une meilleure et
plus brillante fortune : il a fait échec à Roland lui-
même, et tout récemment encore, les cantastorïe, les
chante-histoires, en Sicile et à Naples, portaient le
nom de Rinaldi, à cause qu'ils chantaient surtout les
exploits de Renaud de Montauban ^ Pour avoir eu
moins de rayonnement, Ogier n'en a pas moins été un
des héros les plus populaires de la littérature italienne,
^ 1. Livre I, chap. xxv; éd. Isola, I, pp. 70-71. Il est à désirer que
Ton compose quelque jour une «Chrestomathie », non seulement avec
ces extraits des Nerbonesi, mais encore avec les meilleurs morceaux
de toutes les imitations étrangères de notre Épopée nationale. —
2. Romania, 1879, p. 137.
1 PXRT. LTYR. U.
CHAP. XXVIII.
368 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE.
et nous le prendrons pour type. Son histoire, d'ail-
leurs, est des plus compliquées, et jamais nous n'avons
eu besoin d'autant de clarté.
Dans la légende d'Ogier, il est trois éléments qu'il
faut toujours distinguer l'un de l'autre : ses Enfances,
sa Chevalerie, et les Suites fort diverses que l'on a
données ultérieurement à l'antique légende du Danois.
En Italie, c'est la mort de Brehier (Bravieri) qui ter-
mine la Chevalerie d'Ogier et forme une séparation
très nette entre cette Chevalerie et les Suites. Voilà
déjà le terrain déblayé ^
Les enfances d'Ogier, à notre connaissance, n'ont
été Tobjet en Italie que d'un seul récit qui soit parvenu
jusqu'à nous, et c'est le petit poème franco-italien qui
fait partie de ce fameux manuscrit XIII de Venise, le-
quel est de la fin du xii' siècle et forme une sorte de
Reali anticipés ^ La Chevalerie, au contraire, a été plus
durablement populaire et, à côté de la version du manu-
scrit XIII de Venise, nous en possédons, en Italie, deux
rédactions plus ou moins éloignées des textes français ^ ,
1. Tout ce qui suit est le résumé, — aussi condensé que possible, —
d'un très consciencieux et très long travail de Pio Rajna, qui est inti-
tulé : Uggeri il Danese nella letteratura romanzesca degli Italiani;
{Romania, 1873, p. 153 et ss.; 1874, pp. 31 et ss.; 1875, pp. 898 et ss.) Le
savant italien a résumé, dans un Tableau facile à saisir, la filiation de
toutes les oeuvres françaises et italiennes consacrées à Ogier (1. c,
1874, p. 70). — 2. Voy. sur ces «Enfances d'Ogier » d'après le ms. XIII,
les deux articles de F. Guessard, dans la Bibliothèque de l'École des
Chartes, (t. XVIII, pp. 19^^ et ss. et XXV, pp. 489 et ss). Cf. plus loin
Tanalyse de cette partie du poème franco-italien (III, p. 55). On la com-
parera utilement avec la vieille chanson attribuée à Raimbert(vers 1-
3102. Cf. III, 52-63) et avec les Enfances Ogier d'Adenet.— 3.Nous croyons
devoir donner ici, en regard l'une de l'autre : 1» l'analyse de la « Che-
valerie Ogier », d'après le ms. XIII de Venise et 2» l'analyse de cette
même « Chevalerie » d'après le poème toscan en octaves. Entre ces
deux types, la différence est considérable. Le ms.XIII est encore fidèle
à la tradition française : le poète toscan brode en toute liberté sur le
vieux canevas.
1" MANUSCRIT Xm DE VENISE. 2» POEME TOSCAN
Il y avait un roi païen, le Alaximo , C'est le jour de la Pentecôte : Charles tient
•^ * ' cour plémère. Un Sarrazin, du nom de Massi-
çudét qui occupait la cite de Marmora mione, qui est seigneur de Vérone, se refuse
369
VI. EN ITALIE.
plus OU moins libres ou défigurées : Fune de ces deux
rédactions est un poème toscan en octaves de la fin du
xiv' siècle, de proportions effroyables — quarante-sept
chants, trois mille sept cents octaves! ! — que deux
manuscrits nous ont en partie conservé, et qui a été
1 PART. LIVK. II.
CHAP. XXVIIl.
(Vc^rone) et ne voulait pas payer à l'Em-
pereur le tribut qu'il lui devait. Ce « Maxi-
mo Çudé » avait fort mal reçu les ambas-
sadeurs de Charles ; mais celui-ci, qui
n'aime plus les hasards de la guerre, ne
désespère pas d'arriver à une paix dura-
ble grâce à un dernier message. Quel
sera le nouveau messager? Tous les
Français désignent Ogier, qui accepte,
mais à contre cœur, et après avoir so-
lennellement laissé son fils Baudouin
sous la tutelle et la garde de l'Empereur.
Le Danois se met en route, seul : il
arrive en Italie, fait halte à Pavie et à
Brescia. Il admire fort cette belle cité
« qui a jadis été fondée par Verçilio «
et n'y apprend que de fort mauvaises
nouvelles sur le compte du terrible
Maximo. Rien ne peut cependant l'em-
pêcher de poursuivre sa route, et le
voilà sous les murs de Marmora, devant
des fourches patibulaires où ballottent
trente pendus. Le Danois entre, sans
montrer d'effroi, au palais du Maximo
qui est précisément en un grand accès
de colère parce qu'il vient de perdre un
faucon : u Renie ta foi, ou tu seras pen-
« du », dit-il au Danois. On laisse à
Ogier quelque répit, et il sait en profi-
ter si bien qu'avec l'aide de son hôte-
ier et de quelques amis inconnus, il
arrive à pénétrer de nouveau dans le
palais du roi païen et à lui trancher la
tôle. Bataille dans la ville ; victoire des
chrétiens ; délivrance finale de Marmora
dont Ogier fait généreusement présen,
à son bon hôtelier. Puis le Danois se
dnige, vainqueur, vers la France, où le
narrateur nous transporte sans vaine
transition. Le fils de l'Empereur, Char-
i ot, est jaloux du fils d'Ogier, de Beau-
insolemment à payer le tribut à l'Empereur. On
lui a envoyé messager sur messager : aucun
n'est revenu : « Je consens à y aller, dit alors
« Ogier; mais je vous confie mon fils Beaudouin.
« — Il ne quittera point mon fils Chariot », répond
Charles. Ogier part et arrive en Italie. Premiers
exploits. Après avoir tué en route le sénéchal
de Massimione à Brescia, le Danois est blessé
mortellement par le « portier » de Vérone, mais
est guéri par une herbe merveilleuse. Rencon-
tre d'une fée qui jouera plus tard un grand rôle
dans le dénouement du poème ; entrée à Vérone.
— Près de Massimione se trouve alors le roi d'Es-
clavonie, Lucano, qui a promis au tyran de Vé-
rone de lui donner sa fille en mariage. Ogier paraît
devant le Sarrazin et remplit son message avec
l'habituelle insolence des ambassadeurs de notre
épopée. Massimione s'emporte et ordonne de
pendre le messager français qui est sauvé du
dernier supplice grâce à son courage et à l'inier-
vention de Lucano. Il lui faut cependant passer par
une terrible alternative : « Le Danois donnera au
roi païen trois coups d'épée et mourra, s'il ne lui
fait aucun mal; ou bien il devra recevoir trois
coups du Sarrazin. » Ogier se décide pour le
premier parti; mais Massimione est revêtu d'une
armure impénétrable, et les deux premiers coups
du Danois ne l'atteignent pas. Avant de porter
son troisième coup, Ogier se recommande à la
Vierge qui lui envoie saint Georges. Celui-ci di-
rige lui-même l'épée du baron chrétien, et Mas-
simione, transpercé, tombe mort. Lucano qui a
vu de ses yeux la Vierge et saint Georges des-
cendre au secours du Danois, se convertit sou-
dain et demande le baptême. Alors tout change :
Ogier, avec son compagnon Berlinghieri et son
nouvel allié Lucano, entreprend et achève la con-
quête de toute cette partie de l'Italie qui était
aux mains des Infidèles. Didier, le roi Didier,
arrive avec des évêques et des clercs : baptême
général des païens. Lucano offre sa sœur à Ogier
qui est marié et ne peut l'accepter : c'est Berlin-
ghieri qui l'épouse. Le Danois envoie un bref à
Charles pour lui apprendre toutes ces nouvelles
et lui recommander de nouveau son fils Beaudouin.
La scène se transporte soudain à la cour de
l'Empereur où l'on reçoit le message d'Ogier :
allégresse universelle, danses et chants. Au mi-
lieu de toute cette joie, un seul homme est som-
bre et triste : c'est Ganelon. Dans ce triomphe du
Danois, Ganelon ne voit que trop clairement
l'exaltation des Chiaromontesi et l'abaissement
des Maganzesi. U va trouver le fils de l'Empe-
reur, Chariot, etl'excite perfidement contre le fils
d'Ogier : « C'est à ce Beaudouin, lui dit-il, que vo-
« tre père veut laisser sa couronne. » Chariot, qui
aime sincèrement le fils d'Ogier, ne se montre
aucunement irrité de cette préférence donnée à
son ami; mais, quand Ganelon ajoute : « Vous
(' serez désormais tenu pour un bâtard», il s'ir-
rite enfin et ne repousse plus les mauvais con-
I PART. LlYR. Il,
CHAP. XXVIII.
370 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
souvent réimprimé In extenso de 1498 à 1638. L'autre
rédaction est en prose italienne, et l'on ne saurait la
faire remonter plus haut que la fin du xiv' siècle. C'est
une œuvre qui est principalement consacrée à Renaud
de Montauban et qui est intitulée, d'une façon très
douin, et ne peut pardonner à l'enfant
la gloire trop \ive de son père. Il ne
trouve que trop aisément le moyen d'as-
souvir sa haine et, un jour, à la chasse,
frappe mortellement le pauvre Beau-
douin. Cette mort excite une grande
rumeur. Douleur profonde de la femme
d'Ogier, Floriamon ; colère de Char-
les contre son fils auquel il n'accorde
que trop vite un pardon immérité.
Ogicr, voici Ogier ! On s'attendait à une
effroyable colère ; mais Chariot s'age-
nouille devant le père de sa victime et
obtient sur-le-champ sa grâce. Le Danois
se console on racontant sa campagne
d'Italie, et le récit tourne en longueur.
Une partie d'échecs va ranimer l'intérêt,
et Chariot la perd. C'est Ogier qui était
son adversaire, et l'enfant s'emporte contre
lui avec cette rage féroce qui est com-
mune à tous les « perdants » de nos vieil-
les chansons : « Je ferai de toi, dit-il
« à Ogier, ce que j'ai fait de ton fils
« que j'ai tué avec un couteau tran-
« chant. ■) Le Danois, cette fois, n'est
plus maître de lui et. d'un coup d'échi-
quier, écrase le cerveau de Chariot et
le tue. L'Empereur voudrait que le
meurtrier payât sur le champ son crime
de sa tète ; mais Roland intervient et
sauve Ogier qu'on jette en prison et
qu'on espère affamer. Cependant le roi
païen Braïer tient un conseil. Il a en-
voyé, dit-il, un messager à Charles, pour
le sommer de renier sa foi; mais l'Em-
pereur ne lui a répondu que par le mé-
pris et l'insolence. A tout prix Braïer
se vengera, et voici qu'il part pour la
France et se dirige droit vers Paris. Ce
qu'il veut tout d'abord, c'est un duel
seul à seul, un duel avec Charles, un
seils de Ganolon. Or, on venait d'annoncer de
grandes joutes à Saint-Denis. Chariot, tout vêtu
de blanc, s'y rend avec cent cinquante damoi-
seaux, blancs aussi; Beaudouin, vêtu de rouge,
avec autant de damoiseaux « rouges. » Le fils
d'Ogier, dans la joute, frappe Chariot qui a
changé de cimier, et qu'il ne reconnaît pas ; dès
qu'il s'aperçoit de sa méprise, il tombe aux pieds
du fils de l'Empereur en lui demandant pardon.
Celui-ci, qui n'agit en tout ceci que sous l'inspi-
ration de Ganelon, se jette sur Beaudouin et
lui sépare la tète du bû. Le corps du fils
d'Ogier est transporté à Paris ; douleur poi-
gnante de sa mère Ermeline ; indignation de
Roland et de Renaud ; désespoir de l'Empereur :
« Malheureux fils de Pépin, je ne suis ])lus
« digne de porter couronne : j'ai manqué de pa-
« rôle à Ogier. 0 lasso de me, lasso de me'>-> Et
voici qu'au moment même où l'on dépose dans le
temple le corps du pauvre Beaudouin, Ogicr,
triomphant, arrive. On lui cache la triste nou-
velle ; on lui persuade que son fils est à la chasse.
Cependant ie Danois s'émeut en voyant Renaud
et Roland qui, de douleur, se sont enfermés dans
leurs palais et sont vestiti a hruno. Puis, il
trouve sa femme Ermeline, toute en larmes, qui
ne se peut contenir et lui cric : « Ton fils est
« mort. » On conduit le Danois à la tombe de
Beaudouin qu'il fait ouvrir : « Cher fils, réponds
« à ton père; réponds moi. >> Fou de douleui-, il
prend alors le cadavre entre ses bras et le pro-
mène ainsi , comme un hanholino, dans tout
Paris.» Puis, toujours en rage, il va trouver l'Em-
pereur, et lui adresse les plus sanglants re-
proches. Chariot, qui devrait éviter le regard
d'Ogier, cède de nouveau aux détestables con-
seils de Ganelon et, avec une audace infernale,
se place soudain devant le j)ère de sa victime :
u Oui, c'est moi qui ai tué ton fils, et je te tuc-
urai de même.)) Ogier, cette fois, n'écoute que sa
colère et, d'un seul coup de son épée, abat Char-
lot et le tue. C'est le signal d'une lutte sans
nom dans le palais impérial : les Mayencuis se
i'ettent sur Ogier qui est en vain défendu [)ar
loland, par Renaud, par Olivier. L'Empereur,
malgré tout, triomphe et veut que sur le champ
Ogier soit mis à mort. Grâce à Roland, on s(^
contente de le jeter dans une prison où Ga-
nelon espère le voir bientôt mourir de faim ;
mais le neveu de Charles n'abandonne pas le Da-
nois et lui fait passer en secret les vivres néces-
saires. La colère de l'Empereur est d'ailleurs
aussi vive que le premier jour, et Charles défend,
sous peine de mort, qu'on prononce devant lui
le nom du meurtrier de son fils, le nom d'Ogier.
Un grand malheur, cependant, menace l'Em-
pire qui est soudain envahi par le roi de Nu-
bie, Bravieri (c'est le Brehus ou le Bréhier de
nos chansons françaises) qui vient mettre le
siège devant Paris. Ici se place une scène qui
est imitée de nos vieux poèmes : Bravieri, en
VI. EN ITALIE. . 371
significative : Lestorie di Binaldo; mais Ogier y tient
presque autant de place que le fils d'Aimon, et le terzo
libro notamment a tout entier pour objet la « Cheva-
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXVIH.
duel avec chacun de ses barons. On
s'attendait, devant un tel défi, à voir
Roland se lever, indigné, et ramas-
ser le gant; mais Roland lit dans l'ave-
nir et comprend que le Vengeur dé-
signé est Ogier. 11 se tait et attend.
Olivier, lui, n'a pas ce don de claire-
vue : il engage vaillamment la lutte avec
Braïer et est vaincu. L'Archevêque aussi
est vaincu ; puis, un à un, tous les au-
tres, sauf le très placide Roland qui
compte toujours sur Ogier et prédit sa
victoire. Cependant, le Danois est en
prison, et il faut, tout d'abord, l'en faire
sortir. Ogier se refuse , d'ailleurs , à
délivrer l'Empereur et l'Empire, et c'est
en vain que le vieux Naimes l'en supplie :
« Non, non, dit ce père farouche qui
« regrette toujours son fils ; je ne com-
« battrai Braïer, qu'après avoir donné
<( à Charles trois coups de mon épée qui
u tranche. « Douleur et hésitation de
Charles : « Ne craignez rien, lui dit Ro-
1' land ; ne vos dalmaçara la monta
i<. d'una alie. » Et il ajoute : «. Mieux vau-
cc drait mourir que tant de bons cheva-
u tiers )). L'Empereur, enfin, comprend
son devoir et se dévoue ; mais Ogier, en
réalité, n'a voulu que lui faire peur et
rit de le voir, par précaution, couvert
d'une double armure. 11 lui donne trois
coups pour rire : ne fose par cil une
mosche perle. U est presque inutile
d'ajouter que le Danois tue Braïer, que
tous les prisonniers sont délivrés et que
les païens sont mis en fuite. D'aqui
avanti se renova la cançon; — 3Iais non
fo tel oldua per nesus hon, (D'après
le résumé en italien de P. Rajna, Ro-
mania, 1874, pp. 49-54.)
une série de duels qui se ressemblent, est suc-
successivement vainqueur de Bernard de Pro-
vence, d'Otton,de Saloraon et d'Olivier, sans parler
du roi Fiorello, de Guenes le perfetto traditore,
de Richard de Normandie et de Lucano. Roland
lui-même, Roland succombe ; il est fait prisonnier
avec tous les autres, et son clieval Veillantif le
pleure « comm' un cristian' ». Il faut tout dire :
Bravieri est une sorte de démon, et il a, dans la
bataille, certain cri terrible, surnaturel, auquel
personne ne saurait résister. C'est ce terrible cri
qui vient de le rendre si aisément vainqueur de
toute l'élite des barons de France. L'Empereur
sera-t-il plus heureux? 11 ne désespère pas, il en-
gage la lutte avec Bravieri qu'il jette à terre, mais
dont le terrible cri satanique est encore une fois
triomphant. Voilà Charles captif avec tous ses
pairs, voilà la chrétienté perdue. Contre Bravieri.
contre ce démon, on emploie inutilement tous les
mojens. On fait venir l'enchanteur Maugis, qui re-
connaît bien le Diable dans la personne de Bravieri,
mais qui est, hélas ! vaincu comme tous les au-
tres. On mande YApostole, avec toutes les reliques
de Rome. Rien n'y fait, et tous les jours, le cri
d'enfer, l'horrible cri, jeté par le païen, fait quel-
ques prisonniers de plus. Alors, dans cette grande
désespérance de Paris et de la chrétienté, un
nom retentit soudain comme celui du seul vain-
queur possible : « Ogier, Ogier ! » Malgré les sup-
plications d'Ermeline, malgré les prières du Pape,
le Danois, farouche, se refuse à tout ce qu'on
attend de lui : il ne demande qu'à mourir dans
sa prison avec son bon cheval qu'on a bien voulu
lui laisser comme compagnon. Naimes, le vieux
Naimes, sort de Paris et est fait prisonier à son
tour : rien n'attendrit Ogier. Tout à coup, au
milieu de la nuit, une voix d'en haut retentit,
celle de saint Georges : « Va, lui dit le Saint ; je
« serai près de toi comme à Vérone ». Ogier ne
peut plus résister : il s'arme, il baise pieusement
les saintes reliques, et voilà que la fée qu'il avait
jadis rencontrée près de Vérone lui apparaît ino-
pinément : (( Ce cri de Bravieri, ce cri démonia-
que, il n'aura sur toi aucun pouvoir, si tu bou-
ches tes oreilles et celles de ton cheval. » C'est ce
que fait Ogier, et il tue Bravieri dont le corps exhale
un si grand jiuzo que le Danois lui-même en est
épouvanté. « Certes, dit-il, c'est bien un démon
«que j'ai tué.» Retour triomphant d'Ogier à Pa-
ris, délivrance des prisonniers, départ de l'armée
païenne. Alors se passe une scène touchante qui
termine cette partie du poème. Ogier, qui a abais-
sé son heaume sur son visage et qu'on ne saurait
reconnaître, Ogier tombe aux pieds de Charles,
qui, en effet, ne le reconnaît pas : « Je ne me
<( lèverai pas avant que l'Empereur ne m'ait par-
« donné. — En vérité, dit Charles, je ne sais pas
« ce que je puis te pardonner ; mais tu viens de
<( nous rendre un si grand service que je te par-
« donne. » Le Danois, alors, lève son heaume, et
dit : « Je suis Ogier. » Et quand Charles vit que
c'était Ogier, il le serra dans ses bras. (D'après le
résumé en italien de P. Rajna, Boniania, 1874,
pp. 31 et ss.)
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XX vm.
372 VOYAGES DE L ÉPOPÉE FRANÇAISE.
lerie » du Danois. Il ne nous reste plus à parler que
(le la Suite étrange qu'on a fait subir en Italie à l'an-
tique légende d'Ogier. Cette Seguita se trouve dans le
poème en octaves que nous avons cité plus haut et
dans le cinquième livre de ces Storie di Rïnaldo sur
lesquelles nous n'avons pas à revenir. Un dernier mot :
le poème est antérieur à la version en prose.
Puis donc que nous avons ici choisi Uggieri comme
type, il ne sera peut-être pas inutile d'esquisser
ici, d'après Rajna\ un résumé complet de la Seguita.
Ce résumé, que nous essaierons de rendre vivant,
sera le reflet du poème en octaves et nous donnera
quelque idée des libertés que les Italiens ont prises
avec notre légende épique, comme aussi du caractère
exact de ces poèmes toscans in rima ottava, de leur
affabulation, de leur couleur, de leur style...
Bravieri, le roi païen, est mort sous les coups
d'Ogier, et l'Empire a été enfin délivré de ce redou-
table ennemi, qui était un « démon d'enfer ». Ogier,
qui a tué naguère le fils de Charlemagne, a obtenu
enfin le pardon de l'Empereur qui a serré entre ses
bras ce libérateur héroïque. Mais à peine une guerre
est-elle finie qu'une autre commence. Si Bravieri n'est
plus, Marsile menace encore la chrétienté et la France.
L'Empereur, qui désire la paix, envoie, comme dans
le Roland, une ambassade au roi païen. Les deux
messagers sont ici Astolfe et Richard d'Ormandia ^ ;
Marsile, comme on pouvait s'y attendre, fait saisir
les deux ambassadeurs de Charles et charge de leur
supplice le roi Libanor, qui en charge lui-même
son frère Guliasso, à Tancia. Ils vont périr; mais
alors, (comme dans Fierabras et dans vingt autres
1. Romania^ 1875, p. 100 et ss. — 2. OrniancUa : lisez « Normandie. »
VI. EN ITALIE. 373
chansons) survient une jeune païenne, qui s'appelle
ici Braidamonte et est la propre fille du Soudan.
Elle ne connaît Olivier que d'après una depintura\
mais elle Faime déjà et promet aux prisonniers de
faire à tout le moins retarder leur supplice. Averti
par un songe, — ce fameux songe épique qu'on
retrouve partout, — Roland n'hésite pas à aller au
secours des deux messagers. 11 emmène avec lui Oli-
vier, Renaud et Ogier, et arrive à Tancia, juste au
moment où l'on allait pendre aux fourches Astol-
phe et Richard décidément perdus. Braidamonte rem-
plit de plus en plus l'office de Floripas dans Fiera-
bras et se fait l'alliée de Roland et d'Olivier, de
Renaud et du Danois : la ville tombe aux mains des
chrétiens, et tous les païens, sans plus tarder, y
reçoivent le baptême. Puis les Français retournent en
France, et voilà un épisode achevé : il n'a, comme on
le voit, rien de très original. Or, un jour, le grand
empereur Charles tenait sa cour et vit arriver devant
lui (comme en tant d'autres romans) un géant énorme,
qui se nomme ici Burrato et est porteur d'un message
de Nuvolone, fils de Libanor. L'Empereur, à cette
ambassade, répond par une autre ambassade, et c'est,
comme on sait, son procédé le plus ordinaire. Ogier,
cette fois, n'est pas du voyage, qui abonde en aven-
tures et où l'on assiste, comme dans le Pèlerinage
de Jérusalem, à une scène de gabs ou de vanti. Les
trois Français arrivent à Arna(?), y tuent le roi et
laissent la terre à sa fille Gismonda, qui a en secret
embrassé la foi chrétienne. Puis ils remplissent
leur message auprès de Nuvolone et convertissent
plus qu'à moitié le géant Burrato qui se décide à
les accompagner en France. Par malheur, une
tempête sépare un jour le géant de ses trois nou-
I PART. LIVR. H.
CHAP. XXVIII,
:m VOYAGES DE I^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
I PART. LivR. II. veaux amis : de là un Ions: retard dans le vova^^e des
CHAP. XXVIII. O J O
messagers, et le roi Nuvolone, pendant ce temps,
vient mettre le siège devant Paris. Il est long, ce siège,
et banal autant que long : batailles, trêves, nouvel-
les batailles. Un seul trait original, tout au plus. Le
roi Nuvolone se prend d'amour pour la belle Aude,
qu'on ne s'attendait guères à rencontrer ici, et Gane-
lon, par haine de Roland, favorise cet étrange amour.
Même il va jusqu'à faciliter au païen l'enlèvement
de la chrétienne; mais ce honteux projet échoue,
et le sarrazin tombe sous les coups de Renaud. La France
est encore une fois délivrée : c'est la paix. Il n'y aurait
vraiment aucun inconvénient à ce que le poème prît
fin ; mais il consiste, comme on le voit, en un égrenage
d'épisodes, et il n'y a pas de raison pour que l'au-
teur n'ajoute pas sans cesse de nouveaux grains à cet
interminable chapelet. Donc, Renaud se jette un jour
en de nouvelles aventures, accompagné cette fois de
Riciardetto et d'autres preux. La belle Gismonda était
assiégée dans Arna : il la délivre. Quant à Riciar-
detto, il n'a été visiblement conduit à Arna par notre
poète que pour y être bientôt aimé par Gismonda. Cet
amour éclate, ils se marient, et Gismonda devient
mère de deux jumeaux. Cependant Roland et Ogier
se sont, de leur côté, mis en route vers la « païenie ».
Les voilà à Gioiosa, et c'est là qu'a lieu une course de
chevaux où, comme dans Renaus de Montauban,
triomphe aisément le bon cheval Bayard. Par malheur,
on reconnaît Ogier et Roland, et les deux paladins
sont jetés en prison. On devine sans peine qu'ils sont
bientôt délivrés par Renaud et Riciardetto ; mais ce
qu'on ne pouvait prévoir aussi facilement, c'est le
triste sort de la pauvre Gismonda et de ses deux fils
que l'on croit morts. Les Français délivrent Arna qui
YI. EN ITALIE. 375
était assiégée par les païens et exercent sur eux
d'horribles représailles. Puis (c'est la fin habituelle et
vulgaire de chacun de ces épisodes qui forment autant
de petits poèmes) ils reviennent en France. Gismonda,
cependant, n'est pas morte, et nous allons ici entrer en
plein roman d'aventures. La voilà au milieu d'une
forêt, la voilà avec ses jumeaux. Un griffon et un aigle
fondent soudain sur les pauvres petits et les enlèvent.
L'un d'eux est porté à Marsile et l'autre à l'empereur
de Constantinople. Le premier, à cause de l'aigle, s'ap-
pellera Aquilant, et le second empruntera son nom au
griffon qui l'a saisi. Ils grandissent et, dès qu'ils sont
d'âge à tenter aventures, ils trouvent appui et protec-
tion auprès de deux puissantes fées qui se nomment
la Blanche et la Noire. Puis ils partent un jour, l'un
de Constantinople et l'autre d'Espagne, et, de ces
deux points de l'espace qui sont si éloignés l'un de
l'autre, finissent par se rencontrer à Paris. Ne se
connaissant pas , ils en viennent aux mains , mais
apprennent enfin le secret de leur naissance et n'ont
plus désormais qu'une pensée : celle de retrouver
et de délivrer leur mère. La triste Gismonda était tou-
jours au fond de sa forêt : ils l'en font sortir. Aqui-
lant et Griffon seraient dès lors tout à fait heureux,
s'ils n'avaient pour ennemi le terrible Ganelon ; mais
ils ne tardent pas à succomber l'un après l'autre, et c'est
Marsile qui est accusé de ces deux morts. Nouvelle
guerre contre le roi païen qui est enfin vaincu et de-
mande la paix
Nous avons tenu à présenter ici le résumé d'un de
ces poèmes toscans quiont eujadis tant desuccèset sont
encore aujourd'hui si vantés. La rédaction en prose,
sauf de curieuses variantes et sauf aussi le dernier
épisode — la mort des deux jumeaux et la guerre contre
I PART. LIVR. II.
CHAP. xxvm.
37G VOYAGES DE L'EPOPEE FRANÇAISE.
iPART. uYR.ii. Marsile — n'en diffère pas notablement et offre en aé-
CHAP. XXVIII. ■•■ ^ O
néral la même affabulation. L'analyse qu'on vient de
lire est de nature à suggérer quelques réflexions. On
observera tout d'abord que le Danois joue un rôle
bien effacé dans cette prétendue Suite qu'on aurait
voulu donner à ses aventures, et l'on se persuadera
que Rajna a peut-être un peu forcé la note en ratta-
chant à la légende d'Ogier le cinquième livre des
Storie di Binaldo. Après tout, il importe peu, et les
excellents résumés de Rajna donnent une idée très
exacte de cette singulière poésie. Quelle pauvreté
d'imagination ! Quels emprunts maladroits à tous nos
anciens romans ! Il se peut que le style rachète tant
de défauts et qu'on rencontre certaines beautés
dans les premiers chants du poème italien qui sont
consacrés à la chevalerie d'Ogier et s'étendent jusqu'à
la mort de Bravieri. Mais, dans toute cette Suite,
quelle médiocrité \ quelle platitude! Comme on
excuse la Renaissance ! Et comme il était temps que
de grands poètes parussent , pour rajeunir ces légen-
des vieillies, pour rendre la vie à ces fictions mortes!
Voici venir ces grands poètes.
Période de la Pulci, cu 1481, publlc Ics viugt-trols chants de son
Renaissance,
1. Pio Rajna — fort excusable en cette préférence — admire trop
vivement, à notre gré, le poème en octaves dont nous avons donné
le résumé. Il est aisé de voir qu'il va parfois jusqu'à préférer ce
roman d'aventures à la poésie virile de notre vieux Raimbert qu'il
trouve par trop féroce (Èomania, 1874, p. 76, etc.). Je crains que cet
érudit de premier ordre n'ait pas suffisamment goûté la beauté primi-
tive de notre épopée nationale, et il est peut-être trop italien, trop
« renaissant » pour s'expliquer, par exemple, le succès de notre Biie-
ves d'Hanstone {Eomania, 1873, p. 361). G. Paris s'est tenu dans la vé-
rité, lorsqu'il a donné à entendre, au sujet de ces imitations d'au-delà
des Alpes, « que l'Italien arrange, abrège ou allonge ».
I PART. UVR. n.
GHAP. XXYIII.
Vï. EN ITALIE. 377
Morgante maggïore ^ ; Bojardo, en 1486, son Orlando
innamorato^ et le grand Arioste, en 1516, cet Orlando
furioso qui est le chef-d'œuvre de la nouvelle école
et demeurera toujours, malgré tout, un des chefs-
d'œuvre de la poésie humaine.
Certes, ce n'est plus là notre épopée française ; mais
enfin c'est la lumière, mais enfin c'est la beauté! On
en avait besoin.
C'est dans la seconde moitié, ou plutôt vers la fin
du xv° siècle que nous faisons commencer cette qua-
trième et dernière période de notre histoire de l'Épo-
pée française en Italie à laquelle nous avons pu don-
ner le nom de « Renaissance » . Le mot d'ailleurs ne
saurait s'appliquer ici à notre épopée expirante, mais
à la poésie italienne qui, en pleine et superbe florai-
son, ne nous empruntera plus désormais que les noms
de nos héros et certains traits de leur légende. Cette
(( Renaissance » ne s'explique que trop bien, si l'on
songe à l'épouvantable avalanche de méchants petits
poèmes, consacrés surtout à Roland et à Renaud, qui
exerçaient de véritables ravages dans la littérature ita-
lienne au moment où Pulci parut. Celui-ci n'était pas Le Morgante
sans connaître, d'une façon à tout le moins indirecte,
les fictions venues de France. A coup sûr, la légende
de Roland lui était familière et son Morgante, au
dire des meilleurs juges, n'est sans doute que « le
remaniement d'un poème ignoré » qui devait avoir
des sources françaises. Entre la Spagna en prose et le
poème de Pulci, Pio Rajna a constaté certaines rencon-
tres qui ne sauraient surprendre. Quant au héros du
I. Les cinq derniers ont été publiés à Florence en 1482, dans une
édition qui n'est connue que depuis assez peu de temps. Cf. les édi-
tions de Venise en 1488, 1494, 1507, 1521, 1532, 1534, 1535, 1539, 1545,
1546, 1549, 1550; de Milan, 1517 ; de Florence, 1574, etc.
I PART. LIVR. II.
GHAP. XX VIII.
378 VOYAGES DE i;ÉPOPÉE FRANÇAISE.
Mor gante, e/est un géant qui, comme on Fa observé
avant nous, n'est guère « qu'une caricature ^ de Fer-
ragus, de Rainouart » et de tous ces géants un peu
niais et très brutaux dont les poèmes français sont
peuplés. Rien ne provoquait mieux le rire de nos pères
que de voir une force grossière, mise parfois au ser-
vice du bien. Pulci a continué la tradition, et a
mis son héros au service de Roland dont il devient
Fécuyer. A travers les péripéties plus ou moins bana-
les d'une guerre de Charles contre les païens, on voit,
dans le Morgante, passer et repasser sans cesse les
figures bien connues de Roland et de Renaud.
Ce qu'il y a de nouveau, ce n'est certes pas le
canevas de l'œuvre, mais c'est la broderie. On
pourra longtemps encore discuter ce poème étrange,
mais il est certain qu'il y faut voir une manière de
Don Quichotte, une parodie, une satire. Seulement
c'est un Bon Quichotte plus dissimulé que l'autre, une
parodie qui n'a pas l'air d'en être une, une satire
ingénieusement « enveloppée ». Agacé par la lec-
ture de ces poèmes stupides qui pullulaient de son
temps et par cette idiote chevalerie qui y triom-
phait, Pulci s'est irrité, mais sans violence, et a su
si bien cacher son jeu que ses contemporains s'y sont
laissé prendre et Font pris au sérieux. Mais, chose
plus surprenante, ce railleur lui-même a fini, comme
nous le verrons plus loin, par s'émouvoir lui-même
et par éclater en larmes. Quand il raconte la mort
de Roland, quand il montre le héros ficher en terre
sa Durendal et baiser la croix de son épée, quand il
s'écrie à cette vue : « 0 dolce fine, o anima ben nata »,
1. Cf. La "inateria del Morgmite, dans le Jahrhuch fur rommiische
SpracJie und Literaiiir, XI, p. 189 (article de P. Rajna) et aussi Revue
critique, 1869, pp. 347-360.
I PART. LlVn. IT.
CHAP. XXYIII.
Yl. EN ITALIE. 379
il sent que rémotion lui étrangle la voix, il s'écrie en
dedans : « Que c'est beau! » et il pleure pour de vrai \
Il y a, pour l'honneur delà race humaine, bien peu de
railleurs qui n'aient pas de ces moments-là ■ .
Ce n'était pas un railleur que Fauteur de VOrlando ^^\^'^^f^^^^^
ïnnamorato ^; mais un fantaisiste, un dilettante, nous ^^^<'^^''^^^>
1. Voy. plus loin, III, pp. 560-588, et la première édition de notre
Roland, p. cxxx vm. =« L'ironie avec laquelle Pulci traite son sujet
semble avoir échappé à ses contemporains. Cette ironie est encore
un élément de la poésie épique italienne. Chez Pulci elle est à la fois
très voilée et très mordante. On a pu se demander si l'auteur était
réellement plaisant, en voyant le sérieux avec lequel il parle; mais
ce sérieux était nécessaire à son dessein de parodie et ne rend son
POÈME QUE PLUS RÉJOUISSANT POUR CEUX QUI SAVENT LE COMPRENDRE. »
(G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 196.) Cf. Lhistoire
charmante racontée par le Pogge (f 1459) en sa Facétie LXXX : « Vir
Mediolanensis, die festo, cum audiisset unuin de grege cantatorum
qui gesta heroum ad plebem décantant, recitantem mortem Rolandi
qui septingentis jam ferme annis in prselio occubuit, cœpit acriter
flere, » etc.— 2. Nous ne pouvons que signaler en passant LOr^anc^mo
de Pierre l'Aretin, « stampato nella stampa del maestro délia stampa,
dentri de la cita, in casa e non defuora, nel mille... vallo cercha ».
VOrlcmdino, qui est inachevé, est, sans nul doute, postérieur à VOr-
lando furioso. Ce n'est pas la seule œuvre de Pierre TAretin qui
ait ainsi paru sans date : elle a ce caractèTe commun avec les abomi-
nables Sonetti lussuriosi. — 3. Le beau poème de Bojardo a été pré-
cédé, et en quelque manière, préparé ou annoncé, par un certain nom-
bre d'autres oeuvres auxquelles notre épopée n'est pas étrangère : tels
sont la Regina Ancroia (l^e éd. Venise, 1479. Autres éditions : Venise,
1485, 1494, 1499, 1516, etc. ; Milan, 1510) ; Buovo di Antona, poème en
940 octaves (l^e éd. Bologne, 1480); Trabisonda 1483-, AltobeUo e re
Trojano, suo fratello, (Venise, 1476) et Persiano qui en est la conti-
nuation (Venise, 1493) ; Bradiamonte sorella di Rinaldo, (vers 1490,
etc.); Mambriano (Ferrare, 1509, etc.) œuvre de ce Francesco Belle, dit
Taveugle de Ferrare, qui fut le contemporain de Bojardo et mourut en
1496, deux ans seulement après lui : sans parler du Guerino Meschino^
en prose, (Padoue, 1473), etc. etc. = La première édition de VOrlando
innamorato est de 1486. Cf. les éditions de Scandiano, vers 1495 (très
rare); de Venise, 1506, 1511, 1522 (en italiques); 1527, 1528, 1532; 1534;
de Milan, 1513 et 1518; de Scandiano 1532 (peu connue), etc. = L'œuvre
de Bojardo a été retouchée par Lodovico Domenichi (1545) et refaite
par Francesco Berni (1541); elle a été continuée par Nicole degli
Agostini (1506, 1513, 1530, etc.). » = Elle a été en outre accompagnée
ou SUIVIE d'un certain nombre d'autres poèmes qui, le plus souvent,
ne procèdent pas d'elle, mais qui prouvent qu'entre Bojardo et
l'Arioste, il y a eu une chaîne ininterrompue d'œuvres poétiques où
l'on retrouve les vestiges plus ou moins effacés de notre épopée natio-
nale : tels sont la Leandrade Durante da Gualdo, (l^^^ édition, Venise,
1508); VInnamoramento de Guidon Selvaggio, che fu figliuolo diRi-
; PART. LIVR. II.
CHAP. xxvm.
380 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
allions presque dire un romantique. Bojardo, en homme
d'esprit, avait compris qu'on ne pouvait pas encore
se passer en Italie des héros français et qu'il n'y avait
alors ni dans son pays, ni dans le monde entier, de
figures aussi universellement, aussi puissamment popu-
laires. Au reste que lui importait le cadre? Un siège
de Paris par les païens, c'était bien vulgaire assuré-
ment, et Roland lui-même était un héros dont on avait
étrangement abusé. Mais est-ce qu'un peintre habile
n'est pas de taille à rajeunir un vieux sujet? Est-ce
qu'il ne lui est pas permis d'imaginer des épisodes nou-
veaux et de se servir d'autres couleurs que ses devan-
ciers? Est-ce qu'il n'y a pas enfin l'éternelle variété
des caractères, des passions, des âmes? Sans^ doute,
Bojardo n'a pas de profondeur; mais il a de l'éclat,
de la verve, et surtout une féconde, une inépuisable
imagination. Nul n'en a mieux parlé que G. Paris,
qui lui a consacré une des plus belles pages de son
Histoire poétique de Charlemagne , « L'auteur de VOr-
lando innamorato^ dit-il, ajoute à sa matière un élé-
ment nouveau, l'amour : non pas l'amour chaste et
presque austère de Roland pour Aude, mais l'amour
romanesque, chevaleresque et galant né dans les con-
tes de la Table ronde. A cela s'ajoutent la pompe, les
fêtes, les brillants tournois. La surprise, provoquée
par des enchantements perpétuels, des coups d'épée
extravagants, des aventures du fantastique le plus
libre, remplace le sérieux intérêt de la lutte entre
naldoda Montalhano (Milan, \^\Ç>)\Ajolfo del BarMcone disceso délia
noMle stirpe di Rainaldo (Venise, 1516) ; le Drusiano dal Leone (cycle /
de Beuve, Venise 1513, etc.) sans parler de la diffusion de notre Mille
et Amis en italien (Milan, 1513, très rare) etc. La date de la première
édition de Dama Rovenza del Martello n'est pas exactement connue,
et l'on sait seulement qu'elle fut imprimée à Venise vers la fin du
xv« siècle. = On remarquera que plusieurs de ces œuvres ont paru la
même année que la première édition de VOrlando furioso.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXVIII.
VI. EN ITALIE. 381
païens et chrétiens; tout un monde impossible, vrai
rêve d'une cour italienne au xvf siècle, se dresse
devant l'esprit qu'il éblouit de ses prestiges, mais pour
s'évanouir sans y laisser de traces. Comme poète
épique, Bojardo ne peut être pris au sérieux, surtout
pour nous qui mesurons la distance entre son écha-
faudage de théâtre et les vieux monuments de la
grande tradition populaire. Sa grande gloire est
d'avoir préparé l'Arioste. »
L'Arioste! ceux qui l'aiment passionnément ne sau- ^^yq^^i^I^^
raient aimer au même degré la Chanson de Roland, et ^"''*^'°'
les vrais Rolandiens ne sauraient se passionner à l'excès
pour VOrlando fiirioso; mais il est équitable, mais il est
facile de rendre pleine justice à l'une et à l'autre de
ces deux admirables œuvres qui sont si profondément
dissemblables et représentent deux époques, deux
milieux, deux peuples si divers, pour ne pas dire si,
opposés. Entre ces rudes barons du xf siècle, chargés
de hauberts à double mailles et la tête couverte
du heaume à nasal, très abrupts, très simples, très
croyants, ne songeant qu'à leurs gros donjons de pierre
et à reconquérir le sépulchre du Christ ; entre ces pri-
mitifs et les belles cours italiennes du commencement
du xvi° siècle, très affinées et plus qu'à moitié corrom-
pues, ces femmes magnifiquement vêtues, montant des
escaliers superbes ou se promenant indolemment en
des galeries qui sont l'œuvre d'un art délicat, s'arrê-
tant devant le dernier tableau ou la dernière statue
d'un maître à la mode, écoutant d'une âme ravie les
derniers vers du poète favori, entre ces deux sociétés,
entre ces deux mondes, il n'y a rien ou presque rien
de commun. Pas n'est besoin de dire ici quel est celui
de ces deux aimants qui nous attire le plus vivement.
Il n'y a vraiment qu'un Roland qui soit chrétien, qui
382 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
PART. uvR. II. gQit français : c'est celui du xf siècle. UOrlando de
CHAP. XXVllI. '^
FArioste ne ya qu'à l'esprit; l'autre pénètre au plus
profond du cœur.
On ne saurait se faire aujourd'hui une idée du
succès de VOrlando furioso .-jamais chef-d'œuvre ne fut
salué d'une telle acclamation. Il faut tout dire : même
après Bojardo, c'était une délicieuse surprise que ce
poème aux riches couleurs, à la fois sérieux et ironi-
que, héroïque et moqueur, mythologique et chrétien ;
mais toujours classique, toujours idéal, et dont chaque
vers, objet d'un long travail, avait été longtemps
ciselé avec amour. Mais ce n'est pas à des ciselures
qu'il faut comparer cette riche et luxuriante compo-
sition : c'est à d'immenses fresques, à des fresques sans
fin, brossées par des Véronèse et des Corrège, très
chaudes de ton, très mouvementées et surtout très
lumineuses. Quant au sujet, il n'est pas utile d'en
parler. C'est une guerre quelconque de Charlemagne
contre les païens ; ce sont les amours de Bradamante et
de ce Roger qui tient trop souvent la première place
dans un poème consacré à Roland; c'est la jalousie et
la folie de Roland lui-même. Pour trouver là des élé-
ments français \ il faut faire preuve, non seulement
d'une critique aiguisée, mais d'une patience à toute
épreuve. Qu'il est loin, le rocher de Roncevaux où
notre Roland tend à Dieu le gant de sa main droite
et expire entouré d'anges! Qu'elle est loin, la belle
Aude qui, en apprenant la mort de son fiancé, tombe
et meurt! Non, cet Orlando furioso n'a décidément
rien de français que le nom de son héros, les concep-
tions légères de notre Table ronde et quelques traits
de légende, comme la lutte éternelle contre les Sar-
1. Cf. Pio Rajna.
VI. EN ITALIE. 383
razins. Parmi toutes ces créations de FArioste, dans
ce pêle-mêle fulgurant de fées et d'enchanteurs, de
géants et de nains, de chevaliers épris d'aventures et
d'héroïnes éprises de ces chevaliers, dans tout ce
monde gracieux, élégant, raffiné, sensuel, je cherche
en vain l'homme de guerre uniquement armé pour
la cause du Christ; je cherche en vain la croix ^
1 PART. LIVR, TI.
CHAP. xxvm.
1. Il nous a paru curieux, et même nécessaire — pour donner une
idée exacte de la distance qui sépare la Chanson de Roland du
Moland furieux — de citer ici, en regard l'un de l'autre, un épisode
de la vieille chanson du xi'^ siècle et un épisode, a peu près analo-
gue, de l'œuvre de l'Arioste. Cette citation aura l'avantage de faire
comprendre, bien mieux que tous les commentaires, le caractère artis-
tique de (ies œuvres brillantes de la Renaissance italienne qui n'ont
guères emprunté à notre Epopée que certains traits de sa légende et,
comme nous le disions plus haut, les noms de ses héros.
, I. CHANSON DE ROLAND.
Le Calife montait un cheval roux :
De ses éperons d or il le pique,
Frappe Olivier par derrière, dans le milieu du dos,
Lui brise dans le corps les mailles du blanc haubert,
Et la lance du païen passe de l'autre côté de la poitrine :
( Voilà, lui dit-il, un rude coup pour vous.
" Charles fut mal inspiré de vous laisser aux défilés,
" Et sur vous seul j'ai vengé tous les nôtres. )>
Olivier sent qu'il est blessé à mort
VA, plus ne veut tarder à se venger.
Dans son poing est Hauteclaire, dont l'acier est brmii ;
Il en frappe le Calife sur le heaume aigu couvert d'or
Et en fait tomber à terre les pierres et les cristaux ;
11 lui tranche la tête jusqu'aux dents.
Brandit son coup et l'abat raide mort :
(' Maudis sois-tu, i)a"ïcn, lui dit-il ensuite.
Il Je ne dis point que Charles n'ait rien perdu,
<• Mais, certes, ni à ta femme, ni à aucune autre dame,
u Tu n'iras te vanter, dans le pays où tu es né,
« D'avoir pris à l'Empereur la valeur d'un denier
« Ni de lui avoir fait dommage soit de moi, soit
[d'autrui. «
Puis : « Roland, s'écrie-t-il, Roland, à mon secours! «
Olivier sent quil est blessé à mort :
Jamais il ne saurait assez se venger.
Aux païens il donne grands coups de Hauteclaire,
Dans la grand'presse frappe en baron,
2" ORLANDO FUUIOSO.
L Quel frein assez puissant, quels
nœuds de fer, quelle chaîne de dia-
mants même (s'il en existait) pour-
raient contenir dans de justes mesu-
res la colère de toute âme sensible
et l'empêcher de passer les bornes
prescrites, lorsqu'elle voit la vio-
lence ou la ruse attaquer la vie ou
l'honneur de l'objet auquel elle est
liée par le plus ferme attachement?
IL Et si l'impétuosité de ses trans-
ports l'entraîne à des actions cruelles
et inhumaines, elle est bien digne
d'excuse, puisqu'alors elle n'est plus
soumise à l'empire de la raison.
Lorsqu'Achille vit Patrocle sous des
armes empruntées ensanglanter les
chemins, ce ne fut pas assez pour
sa fureur de donner la mort à celui
qui l'avait donnée à son ami : il
fallut encore qu'il le traînât à son
char et lui fit mille outrages.
m. C'est donc à bien juste titre
qu'un courroux soudain s'empara du
cœur de Roland, lorsqu'il vit celui
qui lui fut si cher, Brandimart, ren-
versé mort sur la terre })ar l'horri-
ble coup que le roi Gradasso lui
avait donné.
IV. Tel que le berger nomade
qui voit fuir en se glissant le ser-
pent dont la dent venimeuse a fait
périr son jeune fds jouant sur le
sable, et qui saisit son bâton pour
assouvir sa rage et son courroux :
tel et avec autant de fureur le che-
valier d'Angers empoigne son épée,
la plus tranchante qu'il y ait au
monde. Le premier qu'il rencontra
fut le roi Agramant.
V.Ce prince tout sanglant, privé
384
VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
t PART. r.lVR. lî.
CHAI'. XXYllI.
J'estime qu'il est tout à fait inutile d'énumérer ici
les centaines de petits poèmes qui ont en quelque
manière gravité autour de ces trois astres qui font
Tranche les écus à boucle et les lances,
Les pieds, les poings, les épaules et les flancs des
[cavaliers.
Qui l'eut vu démembrer ainsi les Sarrazins,
Jeter par terre un mort sur l'autre.
Celui-là eut eu l'idée d'un bon chevalier.
Mais Olivier ne veut pas oubher le cri de Charles :
u Montjoie ! Monjoie ! » répète-t-il dune voix haute
[et claire.
Il appelle Roland, son ami et son pair :
« Compagnon, venez vous mettre tout près de moi :
u C'est aujourd'hui le jour où nous serons douloureu-
[sement séparés. «
Et l'un se prend à pleurer en pensant à l'autre.
Roland regarde Olivier au visage
11 est pâle, violet, décoloré, livide.
Son beau sang jaiUit et coule, tout clair, de son corps .
Les ruisseaux en tombent par terre :
« Dieu, dit Roland, je ne sais maintenant que faire,
« Quel malheur, ami, pour votre courage !
« Jamais plus on ne verra homme de votre valeur.
« 0 douce France, tu vas donc être veuve
« De tes meilleurs soldats ; tu seras confondue, tu
[mourras.
« L'Empereur en aura grand dommage. »
A ce mot, Roland sur son cheval se pâme.
Voyez-vous Roland, là, pâmé sur son cheval
Et Olivier qui est blessé à mort ?
il a tant saigné que sa vue en est trouble ;
Ni de près, ni de loin, ne voit plus assez clair
Pour reconnaître homme qui vive.
Le voilà qui rencontre son compagnon Roland.
Sur le heaume orné de pierreries et d'or, il frappe un
[coup terrible
Qui le fend en deux jusqu'au nasal,
Mais qui, par bonheur, ne pénètre pas en la tête.
A ce coup Roland l'a regardé
Et doucement, doucement, lui fait celte demande :
M Mon compagnon, l'avcz-vous fait exprès ?
« Je suis Roland, celui qui tant vous aime.
« Vous ne m'aviez pas défié, que je sache.
» — Je vous entends, dit Olivier, je vous entends parler,
de son épée, nayant plus que la
moitié de son écu, son casque dé-
lacé, blessé en plus d'endroits que
je ne l'ai dit encore, s'était arraché
des mains de Brandimart comme
un épervier qui s'échappe demi-
mort des serres d'un vautour après
avoir payé de sa queue son avidité
et son impudence. Roland arrive sur
lui et le frappe précisément à l'en-
droit où la tête se joint avec le
buste.
VI. Son heaume entr'ouvert laissait
son cou sans défense : il fut tranché
netcomme un roseau. La tête tombe,
et le tronc inanimé du souverain de
la Lybie va faire au loin sur le sa-
ble son dernier mouvement. Son
âme se précipite vers le fleuve où
Caron l'entraîne dans sa barque, à
l'aide de son crochet recourbé. Ro-
land, sans s'arrêter davantage auprès
de lui, Balizarde à la main, court au
roi de Séricarne.
VII. Lorsque Gradasse vit tomber
la tête d'Agramant séparée de son
buste, il sentit (ce qui ne lui était
jamais arrivé jusqu'alors) l'épou-
vante dans son cœur et le trouble
sur son visage. Présageant son
malheur, dès l'arrivée du comte il
semblait déjà vaincu, et quand le
coup mortel descendit sur sa tête,
il ne fit aucun mouvement pour se
défendre.
VIII. Roland le frappa dans le flanc
droit, au-dessous de la dernière côte,
et le fer, plongé dans son corps, bai-
gné de son sang jusqu'à la garde,
sortit par le côté gauche de la lon-
gueur d'une palme. Ce coup, qui
donna la mort au plus redoutable
chevalier de la secte pa'ienne, prouva
bien qu'il partait de la main du plus
grand, du plus brave guerrier de
l'univers.
IX. Peu joyeux d'une pareille vic-
toire, le Paladin quitte promptement
la seUe, et le visage troublé, inonde
de larmes, se hâte de voler auprès
de son cher Brandimart. 11 trouve
la terre trempée de sang autour de
de lui : son casque, qui semblait
ouvert d'un coup de hache, eut-il été
plus fragile qu'une mince écorct;, ne
l'aurait pas plus mal garanti.
X. Roland lui ôtc son casqvic
de la tète, et la lui voit fendue jus-
qu'au nez entre l'un et l'autre sour-
Vl. EN ITALIE. 383
centre : le Mor gante, VOrlando ïnnamorato, VOrlando
furioso *. S'il y avait quelque classification à établir
entre tant d'œuvres généralement médiocres, il fau-
drait citer tout d'abord celles qui ont précédé Pulci;
« Mais point ne vous vois : Dieu vous conduise, ami! " cil. Cependant il conserve encore les
« Si je vous ai frappé, pardonnez le moi. principes de la vie en si grande
T^ ' • ^- ,* A^ 1 ^A^r.^A ci„„j abondance, qu'il peut encore, avant
Il — Je n ai point de mal, repond Roland. , . ' ^ _„„ j„„ „., „^; j„ t>„
^ ) r ^Q mourir, demander au roi du 1 a-
« Je vous pardonne ici et devant Dieu. « radis le pardon de ses fautes et
A ce mot, ils s'inclinent l'un devant l'autre. exhorter à la patience le Comte dont
C'est ainsi, c'est avec cet amour qu'ils se séparèrent. '"'^^1? lufdU^'ef'mots'f 'rQu"
* te souvienne de moi dans tes priè-
* ♦ res agréables au Ciel. Je te recom-
Olivier sent l'angoisse de la mort ; mande aussi ma chère Fleur de «
Ses deux yeux lui tournent dans la tête. ^^ «^ .P^,^ achever Lis. Il expire, et
, ,, ., . . . , p .. , soudain les voix et les concerts des
Il perd 1 ouïe et tout a fait la vue, ^^ges se font entendre dans les airs,
Descend à pied, sur la terre se couche. à l'instant où s'échappe son âme,
A haute voix fait son mea culpa, ^^j: dégagée des liens du corps, au
^ . - milieu de la plus douce mélodie,
Joint ses deux mams et les tend vers le ciel, s'élève jusqu'aux cieux.
Prie Dieu de lui donner son Paradis, XII. Quoiqu'une fin si chrétienne
De bénir Gharlemagne, la douce France f\ P^jt^r l'allégresse dans l'âme de
°^ ,' , ^11 Roland, quoiqu il ne doutât pas que
lit son compagnon Roland par dessus tous les hommes. Brandimart ne fut réuni à l'Etre su-
Le cœur lui manque, sa tête s'incline, prême, puisqu'il avait vu le Ciel
Etendu de tout sonlong il tombe à terre ; SI^rtamlr^cTotruS fct
C'en est fait : le Comte est mort dgr à la fragilité des sens, il ne
/r. 7 j ,n/o anat \ pouvait supportcr saus pclue, ct d'uu
{Boland, vers 1943-2021.) J^j^ ^^^^ ^f ^^ ^^-^ p^j^^ d'un tel
ami qu'il chérissait plus qu'un frè-
re... [Roland furieux, traduction de
Panckoucke et Framery, revue par
Antoine de Latour, ch.xui. Cf. notre
première édition du Roland, t. 1,
Introduction, p. cxxxvn.)
1. La première édition de VOrlando furioso a paru à Ferrare en
1516. Le poème n'avait alors que quarante chants ; l'auteur, plus tard, en
ajouta six autres. = Le chef-d'œuvre de l'Arioste a été continué par
Giambattista Pescatore : La morte di Ruggiero continuata alla ma-
teria de VAriosto; Venise, 1548, 1549, 1550, 1551, 1557, et la Vendetta
di Ruggiero, Venise, 1556, 1557 : le premier de ces poèmes a quarante
chants et le second vingt-cinq. D'autres continuations sont dues à
Pauluccio (1543), et à Brusantino (Angelica inamorata^ en trente-sept
chants, Venise, 1550). Etc. = L'œuvre de l'Arioste a été accompagnée
en Italie d'une foule d'autres œuvres qui procèdent tantôt de lui, tan-
tôt de Bojardo, tantôt de traditions et de poèmes plus anciens. Tels
sont VAntafor de Barosia (cycle de Roland, Milan, 1519); Crudele et
aspre bataglie del cavaliero delV Orsa (s. 1. n. d. ; mais, suivant
Melzi, du commencement du xvi« siècle et antérieur à la première
édition de VOrlando furioso) ; la Dragha d'Orlando, par Francescho
Tromba (1525, 1527) ; Innamoramento di Milone d'Anglante e de Berta
(Milan, 1539; Venise, 1548) ; Xe prime emprese del conte Orlando, par
Dolce (1572) ; la Gran hattaglia del gigante Malossa fatta con Orlando
(s. d.; puis, 1567) ; VOrlando, d'Ercole Oldoïno, (1598) et le Di Orlando
santo vita e morte con venti mile cristiani uccisi in Roscivalle, eu-
vata del Gatalogo de* santi (1597). Etc., etc. (Cf. plus loin, III, 561.)
n. 25
1 PART. LIVR. IT.
CHAP. XXVIII.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXVIII.
386 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
puis, diviser en trois groupes celles qui peuvent être
considérées comme le cortège de chacun des trois
grands Poèmes et, pour ainsi parler, comme leur sil-
lage, et, à rejeter enfin, dans une dernière catégorie
(la plus vaste de toutes) celles qui peuvent, depuis
l'Arioste, passer, je n'ose pas dire pour originales,
mais au moins pour indépendantes. Et voilà qui nous
conduirait, à travers cent rapsodies, jusqu'au DeWïra
d'Orlando d'Asinari en 1765 et à la Morte d'Orlando^
d'Ermolao Barbaro, en 1807 \
1. Nous croyons utile de donner ici le tableau de toutes nos Chan-
sons qui, depuis les xi^ et xii^ siècles jusqu'aux temps modernes, ont
été connues, traduites ou imitées en Italie. L'ordre alphabétique nous
semble ici le meilleur, et nous le suivons :
Aimeri de Narbonne. Un des caractères de la diffusion de nos
chansons en Italie, c'est (comme nous l'avons dit plus haut) l'inter-
calation dans le Roland d'un récit de la Prise de Narbonne. Il en est
ainsi dans le ms. fr. de Venise n» IV que P. Rajna croit antérieur à
notre Aimeri, tandis que Demaison soutient la thèse contraire dans
l'Introduction de son Aimeri de Narbonne (p. ccxcix) et affirme net-
tement que « l'épisode du manuscrit de Venise dérive de notre chan-
son ». = P. Rajna (/ Reali, I, p. 266) désigne sous le nom d'Amerigo
di Nerbona un roman italien dont le texte ne saurait être fort anté-
rieur à 1382, et qui n'a presque rien de commun avec notre vieille
chanson. Demaison en donne une analyse (1. c, I, pp. cccxet ss.).=
Aimeri de Narbonne est très brièvement résumé dans les Nerbonesi
(Ibid., p. cccxv), et nous retrouvons dans la Spagna ifi rima (chap.
xxxix) la même intercalation de la Prise de Narbonne que nous avons
signalée ci-dessus.
Aimer le Chétif. V. les Nerbonesi, cités plus loin (IV, pp. 34-35.)
Aïol. Cette belle chanson est une de celles qui ont été « adaptées »
par Jacopo da Barberino. « Elle a été publiée à Bologne en 1863-1864
sous ce titre : Storia di Ajolfo del Barbicone et di altri valorosi cava-
lieri, compilata da Andréa di Jacopo di Barberino di Valdelsa. L'édi-
teur est M. Leone del Prête. (CoUezione di opère inédite o rare dei
primi secoli délia lingua, pubblicata per cura délia R. commissione pe'
testi di lingua nelle provincie dell' Emilia.) Le vrai titre, donné par les
anciens manuscrits, était celui d'FAia duca d'Orlino e di Ajolfo del
Barbicone. » {Aïol, éd. Jacques Normand et Gaston Raynaud, Intro-
duction, p. XL.) La première partie est la seule où l'on suive de près
le texte français. = Une faut pas confondre l'œuvre de Jacopo da Bar-
berino avec un poème en ottava rima que nous avons dû mentionner
ailleurs et qui a paru à Venise en 1516 pour la première fois : Aiolfo
del Barbicone, disceso délia nobile stirpe di Rinaldo, etc. On ne sera
pas surpris de savoir que le dit poème se rapproche fort peu de VAïol
en vers français. {Aïol, 1. c, pp. xlvi, xlvii.)
AUscans. Le ms. fr. VIII de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise
VI. EN ITALIE. 381
11 ne faut pas s'y tromper : la popularité en Italie ^ ^^^'^- »^^^«- "•
A J r J; r chap. xxviii.
de nos vieux romans français a survécu à FArioste — —
1(17 t i i 1 ^i r * o • Depuis TArioste
dont 1 œuvre est, par tant de cotes, si peu trançaise. jusque nos jours.
Sans doute, les récits et les chants qui ont conservé le
plus de matière française et qui sont encore aujour-
(xiv^ siècle) contient un texte italianisé d'Aliscans. L'auteur des Ner-
bonesi (liv. VI, chap. i-viii, et livre YII, chap. xxxvii-xxxix) abrège le
récit de notre AUscans, dont il subordonne les données à celles de
Foulques de Candie, évidemment préféré. Le tout forme un assez sin-
gulier mélange.
Amis et Amiles. Dès 1503, une édition italienne de Milles et Amis
paraît à Venise (1513, à Milan), etc., etc.
Anseis de Carthage. Il nous reste d'Anseis un manuscrit italianisé du
xme siècle (Bibl. nat. fr. 1598), dont nous donnons plus loin un extrait
(III, p. 638). C'est cette version qui a été étudiée par W. Meyer, dans
ses « Etudes franco-italiennes », où il publie quelques centaines de
vers italianisés avec un texte français en regard. {Zeitschrift fur
romanische Philologie, IX, 1885-1886, p. 597; Romania,lSSQ, p. 632.)
= Q}ïAnseïs de Carthage ait été connu en Italie, c'est ce que prouve
surabondamment cette Seconda Spagna découverte parRanke en 1835
dans un manuscrit de la Bibliothèque Albani, dont on a voulu faire
le neuvième livre de^Reali et qui est tout entière consacrée à Anseïs ;
c'est ce qu'atteste encore cet « Inventaire de la famille d'Esté en 1437 »,
que Pio Rajna a publié dans la Romania, (1873, p. 51) et où il s'agit
(no 15) d'un livre « chiamado romano Anciooe re de Spagna, in fran-
CEXE». =Dans les Nerbonesi (liv. I, chap. ii, édition Isola, 1. 1, pp. 4,
5,), nous ne trouvons que ces quelques lignes qui rappellent vrai-
ment notre poème : « Nella seconda guerra que fe' Carlo in Ispagna,
soccoRSE IL RE Ansuigi. Questo re avia incoronato Carlo in Ispagna
alla prima guerra, ed era di gentile sangue, e re Marsilio gli avia tolta
la signoria, e Carlo gliele rende e fece tagliare la testa a Marsilio. »
Aquilon de Bavière. C'est le titre exact d'un roman franco-italien,
en prose, avec préambule en octaves italiens. Il est conservé dans le
manuscrit du Vatican, no 381 (anc. 1363) du fonds Urbinas latin, lequel
manuscrit est de la première moitié du xv*^ siècle. L'auteur est Raphaël
Marmora, et l'œuvre, qui avait été commencée en 1379, était achevée
en 1407. « Ce roman d'Aquilon de Bavière (dit M. A. Thomas à qui
l'on doit cette véritable découverte) a été composé dans la même
région que VEntrèe de Spagne. Je crois qu'on peut aller plus loin et
désigner Vérone comme le lieu même de sa composition. » {Romania,
1882, pp. 538, 541.) M. Thomas donne une analyse complète du roman
qu'il a découvert. (Ibid., pp. 546 etss.)
Aspremont. Parmi les manuscrits de cette chanson encore inédite
il en est quatre, à tout le moins (des xiii^-xiv® siècles), qui nous
offrent un texte italianisé. (Bibl. nat. fr. 1598 ; Venise, Saint-Marc, fr. IV
et VI ; ms. 3205 de la seconde vente Solar.) = Le compilateur des Reali,
Jacopo da Barberino, est l'auteur d'un Aspromonte qu'on a fait indue-
ment entrer dans la série des ^eaZi. =Dans les deux inventaires de la
famille d'Esté au xv^ siècle publiés par P. Rajna, on trouve trois Aspro-
monte, les deux premiers (l^r inventaire, n"^ 26; 2*^, n» 9) paraissent bien-
I PART. LIVR. II.
CHAP. XXVIII.
388 Voyages dé l'épopée française.
d'hiii populaires de l'autre côté des Alpes, ces récits
et ces chants, qui n'ont d'ordinaire aucune valeur et
où notre épopée est tristement défigurée, ne remon-
tent pas très haut; mais enfin, l'oreille française y
est à tout instant frappée par des noms de France et
être notre vieux poème; mais le dernier (2^ inventaire, no 26) pourrait
bien n'être que Tœuvre de Jacopo da Barberino. = Enfin (et c'est la
marche ordinaire en Italie), un poète Florentin compose, à la fin du
xv^ siècle, un Aspromonte nouveau qui conquiert un succès éclatant
et durable. (Florence, s. d. et 1504; Venise, 1508, 1533, 1553, 1594, 1615,
1620; Milan, 1515,1516.)
Bataille Loquifer, très défigurée dans les Nerbonesi (liv. VII,
chap. xLv et ss.). V. le résumé plus loin : IV, p. 43.
Berte aux grans pies. Dans le fameux manuscrit cyclique de Venise,
fr. no XIII ('dernières années du xii^ siècle), se trouve la Berta de H gran
piè, en 1750vers, qui a été publiée par M. Ad. Mussafîa (i^omama, 1874,
pp. 339 et suiv.;1875, pp. 91 et suiv.) et dont nous donnons plus loin une
analyse développée (IlI,pp.l4-16).3r:Dans les Reali, le livre VI est d'abord
consacré « al nascimento di Carlomagno et a la scura morte di Pipino
da dui sui fioli hastardi ». Ce récit est fondé sur celui du ms. XIII, et
non sur le roman d'Adenet.
Berte et Milon. V. Enfances Roland.
Bueves d'Hanstone. C'est un des poèmes qui ont conquis le plus de
succès en Italie. Il occupe une place notable au début de ce ms. XIII si
souvent cité, et rien n'est plus étrange qu'une telle intercalation dans
un Recueil dont le vrai titre serait « Pépin et Charlemagne ». On ne
s'étonnera pas de le voir après cela passer dans les Reali où il n'en-
vahit pas moins de deux livres sur six (IVetV).= Pio Rajna a décou-
vert, à la Riccardienne de Florence, des fragments d'une rédaction
toscane en prose de Buovo d'Antona. (Zeitschrift fi'ir romanische Phi-
lologie, XII, 3, 4, p. 463; Romania, 1888, p. 149.) Ces fragments doivent
être également rapprochés du ms. XIII. = Dans « l'Inventaire de la
famille d'Esté de 1437 », que nous avons déjà eu l'occasion de signaler,
on trouve un livre chiamado Bovo de Anthona in francexe (n» 48).
Deux autres Bovi di Antona (n«s 31 et 34) se rencontrent dans un autre
Inventaire de la même origine et de la fin du xv« siècle {Romafiia, 1873,
pp. 50-56). = Enfin, dans cet immense mouvement des poèmes en o^^ava
rima, il faut mentionner un Buovo d'Antona deBazaliero di Bazalieri
en 940 octaves, qui a paru pour la première fois à Bologne en 1480 et
dont les éditiohs se sont multipliées. (Venise, 1487, 1489, 1491; Milan,
1497, etc.)
Charroi de Nîmes L'affabulation de notre vieux poème fait l'objet
des chapitres i-iv du livre IV des Nerbonesi (éd. Isola, 1, p. 377). Cf.
plus loin, IV, pp. 373, 374.
Chevalerie Vivien. V. Covenant Vivien.
Chevalerie Ogier. Alors que les Enfances Ogier n'ont guère donné
lieu qu'au poème du ms. XIII de Venise, nous avons vu plus haut que
la Chevalerie Ogier avait été, en Italie, Tobjet de trois récits au
moins : celui du ms. XIII ; celui d'un poème in ottava rima de la fin
du XIV® siècle et enfin celui d'une rédaction en prose dans les Storie di
VI. EN ITALIE. 389
Fesprit français par des souvenirs et des légendes de
France. De petits feuillets imprimés, que j'achetais, il
y a trente ans, aux portes des églises italiennes, se ré-
pandent encore par milliers dans les campagnes et
dans les villes. Puis, il y a la diffusion orale, qui est
Rinaldo, liv. III. Une Suite a été donnée à la Chevalerie, et nous la
trouvons dans le poème en octaves cité plus haut, et dans le livre V
des mêmes Storie di Rinaldo. Nous avons donné plus haut l'analyse
détaillée de la Chevalerie et de la Suite. = Cf., plus tard, la Morte del
Banese de Cassio di Narni (1521) et le Lihro délie hattaglie del Banese,
(1511) attribué à Girolamo Tromba.
Chevalier au Cygne. Dans les Inventaires de la famille d'Esté au
xv*' siècle, il y a deux « Gutifre de Bulone » (?) : ce sont les n^^ 2 et 25
du premier inventaire. (Romaîiia, 187.3, pp. 50 et 52.)
Couronnement Loois. Y. les Nerbonesi, chap. x-xii et xiv-xxiv du
liv. III (éd. Isola, I, pp. 308 et ss., et 323 et ss.), dont nous avons
donné plus loin une analyse complète (IV, pp. 341-343). Cf. E. Langlois,
en son édition du Couronnement, (Introduction, p. cxiii). = Melzi
(2e éd. 1838, p. 286), a signalé une Incoroiiazione de Aloysi, /igliuolo
di Carlo Magno imperadore di Francia, par Michel Angelo de Vola-
terra (Cf. E. Langlois, 1. c, cxxi). C'est une œuvre du xvi^ siècle et
dont l'auteur a fait peu d'emprunts à notre vieux poème : « Charlema-
gne épouse Bellissante, fille de l'empereur de Constantinople. Nais-
sance d'Aloys, dont Guillaume est le tuteur jusqu'à sept ans. Cour
plénière à Paris, fêtes et couronnement pacifique. »
Cofiquête de l'Espagne. V. Prise de Pawpelune.
Covenant Vivien. V. dans les Nerbonesi, liv. V, chap. i-xxii (éd. Isola,
II, pp. 5 et ss.) une version qui ne ressemble en rien à celle de notre
vieux poème. Cf. plus loin, IV, p. 439.
Bepartement des enfans Aimeri : Nerbonesi, liv. I, chap. xxix-xlvi,
éd. Isola, p. I, pp. 83-310. V. l'analyse plus loin, IV, pp. 316 et ss.
Enfances Charlemagne. Le ms. cyclique de Venise (Saint-Marc
fr. XIII, fo 31 et ss.) renferme un Karleto qui sera analysé en son lieu
(III, pp. 33 et 40). Dans le dernier livre des Reali on trouve un Mai-
netto que nous résumons également plus loin, (III, p. 37.)
Enfances Guillaume. Les Nerbonesi (liv. I, chap. i, viii et xiii-
xxviii, éd. Isola, pp. 4-6, 22-27, 33-76) nous offrent une version de
ces Enfances dans laquelle on a bizarrement encadré un Macaire, et
qui diffère notablement de celle de nos manuscrits français. V. l'ana-
lyse, IV, pp. 34, 35 et 285, 286.
Enfances Ogier. Dans le ms. fr. XIII de Venise, on a signalé de-
puis longtemps une version de ces Enfances que nous résumons plus
loin (III, p. 55), d'après le Romwart d' Adâlhert Keller(pp.69 et70), et
d'après les deux articles de F. Guessard dans la Bibliothèque de
l'École des Chartes (XVIII, p. 393 et ss.; XXV, p. 489 et suiv.). Cf.
P. Rajna, Romania, 1874, p. 166.
Enfances Roland. C'est encore dans ce même manuscrit de Venise
que nous trouvons à la fois une Berta e Milone et un Orlandino qui
ont été, l'un et l'autre, publiés par A. Mussafia, dans la Romania de
1877 (pp. 177 et ss.). == Un poème du xvi® siècle parut sur le même sujet.
I PART. MVR, tt
CHAP. XXVlIl.
390 VOYAGES DE L^ÉPOPÉE FRANÇAISE.
I PART. LivR. II. pl^g vivace en Italie que partout ailleurs. C'est le
CHAP. XXVIII. •*- -*• A
pays par excellence de l'improvisation en plein air, ou
de ce qui ressemble à l'improvisation. Les cantastorïe^
les « chante-histoires » qui s'arrêtent au milieu des
places et se prennent à raconter les exploits des vieux
sous ce titre : Innamoramento de Milone d'Anglante e de Berta
(Milan, 1529, Venise, 1548).
Entrée de Spagne, poème composé en Italie (ms. fr. de Venise, XXI,
que nous avons décrit et analysé dans Isi Bibliothèque de l'École des
Chartes y (IS^S). Ce manuscrit est unique aujourd'hui; mais l'œuvre avait
certainement conquis un certain succès, et d'autres manuscrits ont
circulé de l'autre côté des Alpes. C'est ainsi qu'on voit figurer plu-
sieurs Entrées de Spagne parmi les manuscrits du Catalogue des Gon-
zague (nos 53^ 57^, — L'Entrée de Spagne, telle que la donne le ms.
XXI, offre, à tout le moins, une lacune considérable que nous avons
signalée dès 1858 et qu'il est aisé de combler avec la Spagna en prose
du manuscrit Albani (chap. lxxiii-cxxiv) et le Viaggio di Carloma-
gno in Ispagna (chap. xxxiii et ss. ; éd. Ceruti, I, pp. 146 et suiv.).
Cf. plus loin, III, pp. 425-431; 446, 447. =Dans ses Nouvelles recher-
ches sur l'Entrée de Spagne, lA, kriXome Thomas a soutenu cette thèse:
« 1° L'Entrée de Spagne est l'œuvre d'un Padouan anonyme ; 2^ les
131 derniers vers sont d'un continuateur, Nicolas de Vérone, qui est
l'auteur de la Prise de Pampelune. » Cf. Romania, 1882, p. 148; 1884,
p. 471 et, surtout. Ad. Gaspary, Storia délia letteratura italiana, I,
pp. 98-102.
Fierahras. Ce poème n'a pas joui en Italie de la vogue incompréhensi-
ble qu'il a conquise en Angleterre, en Espagne, en Portugal et presque
partout ailleurs. C'est durant la seconde moitié du xv^ siècle que parut
« senza luogo, anno, stampatore, » un poème en quinze chants : Il
cantare di Fierabraccia ed Ulivieri. (Ausgaben und Ahhandlungen,
publiés à Marbourg, par M, Ed. Stengel ; le second de ces Mémoires
contient le Fierabraccia italien précédé d'une Introduction de M. Buhl-
mann. Cf. Romania, 1882, pp. 165, 166.)
Floovant. Trois textes italiens sont à signaler : 1» les livres I et II
des Reali; 2° leFioravante découvert par M. P. Rajna {Romania, 1873,
pp. 353 et ss.), dont nous avons longuement parlé plus haut ; 3» un autre
Fioravante, acquis par la Bibliothèque nationale (Ibid., 1874, p. 320).
« Le livre I des Reali et la première partie des deux autres livres sont
consacrés non à Fioravante, mais à son père Fiovo.Mais M. P. Rajna
et A. Darmestetter sont d'accord pour admettre « que Thistoire du
père de Floovant n'est elle-même qu'une variante de celle de son fils ».
{Ibid., 1877, p. 608.)
Foulques de Candie. « Ce poème, assez banal et fastidieux à notre
goût, eut aux xii^ et xiii^ siècles un immense succès et fut un de ceux
qui firent le plus connaître en Italie la geste des Narbonnais.))(G.Paris,
La Littérature française au moyen âge, § 40, pp. 69, 70. Cf. Romania,
1887, p. 66.) C'est, comme Aliscans, une continuation du Covenant
Vivien; mais les Italiens ont visiblement préféré Foulques de Can-
die. Deux mânnscriU italianisés s'en trouvent à la Bibliothèque Saint-
. Marc de Venise (XIX et XX) ; mais c'est à Andréa da Barberino, c'est
VI. EN ITALIE. 391
paladins de France, ont traversé tout le moyen k^e ^ part. uvr. n,
A ' J O CHAP. XXVIII.
et les siècles modernes : ils existent encore. Il est
vrai qu'ils ne sont plus nombreux, et ils ne sauraient
désormais avoir un succès bien durable au milieu
des nouveaux boulevards et des gares de chemin de
au compilateur des Nerbonesi que le poème français a dû là-bas sa
vulgarisation et sa gloire. Il lui a consacré une partie considérable
de son œuvre et n'a fait un aussi grand honneur à aucune de nos autres
chansons (livres VI et VII, éd. Isola; t. II, pp. 175 et ss.). Cf. notre ré-
sumé : t. IV, pp. 43, 44.
Galien fait le fond d'une partie importante du Viaggio di Carlo-
magno in Ispagna. Le récit italien renferme de véritables beautés, et
nous Tanalysons plus loin (III, pp. 332, 333, d'après l'édition de Ceruti,
t. IL pp. 179-189; 203-295; 218-219).
Girart de Roussillon « a été connu dans le nord de l'Italie. Notre
plus précieux manuscrit de ce poème a été copié dans cette contrée. »
Dans VEfitrée de Spagne il est fait une allusion précise à Girart :
« En Valbeton où fu l'assenblemant — Des Berguegnons et de la
Franche gent, — Où fu Gerart et Folches son parant. » (P. Meyer,
Girart de Roussillon, Introduction, p. cvii, citant A. Thomas, iVo^tre^-
les recherches sur l'Entrée de Spagne, p. 45.)
Godefroi de Bouillon. V. Chevalier au Cygne.
Guerre d'Espagne. V. Prise de Pampelune.
Guibert d'Andrenas tient fort peu de place dans les Nerbonesi,
(livre II, chap. xlii, éd. Isola, p. 266; livre III, chap. xii-xiii, éd. Isola,
pp. 313 et ss.) Il est probable qu'Andréa da Barberino n'avait que des
données fort vagues sur ce roman assez peu connu.
Gui de Nanteuil. Un manuscrit italianisé fait partie de la Biblio-
thèque de S. Marc à Venise (manuscrit français n» X).
Huon d'Auvergne, V. Lgo d'Alvernia.
Karleto, V. Enfances Charlemagne.
Macaire, V. Reine Sibille.
Mainet. V. Enfances Charlemagne.
Moniage Renoart , très défiguré dans' les Nerbonesi (liv. VII,
chap. xLiv) V. le résumé, IV, 43.
Orlandino, V. Enfances Roland.
Otinel. Un Otinel, assez différent du nôtre, est raconté dans la
Chronique du monde de Jacques d'Acqui (fin du xiii^ siècle), qui a
été publiée in extenso par M. Avogadro dans le t. III des Monumenta
historié patriœ (Turin, 1848). G. Paris {Histoire poétique de Charle-
magne, p. 505) cite le texte relatif à « Ottonellus ». Cf. plus loin, t. III,
p. 399.
Pèlerinage de Charlemagne, V. Voyage.
Prise d'Orange. Y. les Nerbonesi, liv. IV, chap. v-xiii, etc. ; éd.
Isola, I, pp. 383 et ss. Cf. notre t. IV, pp. 40, 41 et 396-397.
Prise de Pampelune. Ce poème (auquel on a plus justement donné
cet autre titre : La guerre d'Espagne) a eu en Italie les mêmes des-
tinées que VEntrée de Spagne. Celle-ci (ms. fr. de S. Marc XXI) est
l'œuvre d'un Padouan inconnu : la Prise (ms. f r. de S. Marc, V) est,
d'après A. Thomas, l'œuvre de Nicolas de Vérone. La Prise de Pam-
CHAP. XXVIII.
392 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
I PART. LivR. n. fer. Mais enfin, il y a encore parmi nous des témoins
CHAP. xxviri. 7 J r
irrécusables qui les ont vus et entendus. Dans un
article du Giornale de filologia romanza^ M. G. Fusi-
nato nous apprend que, « dans son enfance, il avait
entendu, à Venise, un vieillard qui racontait en public
"pelune^ tout comme VEntrèe de Spagne^ constitue un élément impor-
tant de toutes les S^pa^wa en vers et en prose. V. dans notre tome III,
p. 461, ranalyse de la Spagna en prose du ms. de la Bibliothèque
Albani, et, pp. 461-465, le résumé du Viaggio. Ces dernières indica-
tions se rapportent aux passages qui correspondent exactement à la
Prise de Pampelune,
Renaus de Montauhan. Dans le t. III du Propugnatore, parte I,
pp. 213-242 et parte II, pp. 58-129, a paru une étude de Pio Rajna sur
les versions italiennes les plus anciennes de la légende de Renaus
de Montauhan (Cf. Rex)ue critique, 1872, pp. 220-222). La théorie de
P. Rajna, c'est qu'il a existé un poème franco-italien, aujourd'hui
perdu, qui a exercé une influence considérable sur cette partie de
la littérature italienne. Le poème &'Aquilon de Bavière^ découvert
par A.Thomas, confirme d'une façon éclatante la supposition de M. Pio
Rajna, puisque l'auteur &' Aquilon mentionne le nom d'un roi Mambrin
d'Olivant «qui est inconnu aux textes français et qui joue un grand
rôle dans les textes italiens... Il n'a pu emprunter ce nom qu'à un
texte franco -italien.» (iîomama, 1882, p. 545.) =Quoi qu'il en soit, Re-
naud de Montauhan nous apparaît, dans tous les textes d'au-delà des
Alpes, avec un caractère tout particulier : il est isolé de ses frères
{Histoire poétique de Charlemagne, p. 211). Peut-être en était-il ainsi
dans le Renaut franco-italien qui n'est point parvenu jusqu'à nous ;
mais c'est ce que nous pouvons constater à coup sûr, dès la fin du
xiv^ siècle, dans ces Storie di Rinaldo en prose dont nous avons eu
si souvent à parler ci-dessus et dont nous avons dû analyser deux
livres (le III^ et le V^). = Ce sont ces Storie qui ont sans doute consa-
cré la gloire de Renaud en Italie. Ce qu'il y a de certain, c'est que,
depuis lors, il marche de pair avec Ogier et avec Roland lui-même ;
c'est qu'il leur sera plus d'une fois préféré; c'est que Rinaldo, enfin, de-
vient aussi ou plus populaire qu'Orlando. Les xv« et xvi^ siècles sont
pleins du nom de Renaud, et il est le héros de ces ennuyeux poèmes
qui foisonnent alors, de Y Innamoramento di Carlo Magno (1481), de
la Leandra (1508), de la Dama Rovenza del martello (s. d.) et de vingt,
de trente autres. Ce qui vaut mieux pour lui, c'est de tenir une place
importante dans le Morgante maggiore de Pulci et d'avoir fourni au
Tasse la matière d'un poème, assez peu connu, d'un Rinaldo où l'au-
teur de la Jérusalem délivrée (Histoire poétique de Charlemagne,
p. 201) s'appuie sur le poème français des Quatre fils Aimon. =^ Enfin,
jusqu'à nos jours, la gloire de Renaud est demeurée aussi vive en Ita-
lie que celle de Roland, plus vive peut-être, et les chante-histoires
de là-bas, les cantastorie sont en plus d'un lieu appelés des Rinaldi,
et non point des Orlandi,
Reine Sibille, — C'est encore dans le ms. fr. XIII de Venise que
nous trouvons, pour la première fois, en Italie, cette légende d'origine
française. Le dernier poème que renferme ce très précieux manuscrit
VI. EN ITALIE. 393
les histoires de Constantin, de Renaud et d'Ogier ^).
Il eut ridée, plus tard, de se mettre à la recherche
« de ce dernier représentant d'une littérature éteinte,
et finit un jour par le découvrir dans un dépôt
de mendicité ». Voyez- vous le Danois, voyez-vous
est consacré aux aventures de la reine Blanchefleur et d'un traître du
nom de Macario. Ce poème a été écrit en Italie et y a circulé avec
plus ou moins de succès ; mais, d'ailleurs, la légende a revêtu là-bas
plus d'une forme. L'auteur des Nerbonesi, en ses premiers chapitres
(liv. I, chap. ii-vii et x-xii, éd. Isola, pp. 6 et ss.) nous raconte une
histoire qui diffère notablement des rédactions françaises de Macaire
ou de la Reine Sibille. Le seul fait d'avoir rattaché ce récit à la geste
de Guillaume est tout à fait caractéristique. Les Spagna en vers et
en prose ne mettent en relief que l'épisode du traître, et nous aurons
lieu plus loin (t. III, pp. 695-697) de placer, en regard Tune de l'autre,
les deux affabulations de la Spagna in rima et du Viaggio^ en les
opposant au poème d'Enenkel.
lîoland. Il en a été trop souvent question plus haut, il en sera trop
souvent question plus loin, pour que nous en fassions ici l'objet de
développements qui seraient excessifs: quelques lignes suffiront. = Le
nom et la légende de Roland sont populaires en Italie, selon toute
probabilité, depuis le xi^ siècle, et, à coup sûr, comme en témoignent
l'inscription de Népi en 1131 et les statues de Vérone, depuis le xii® siè-
cle. En cettepremière période, les poèmes qui sont consacrés à Roland
passionnent à la fois les chevaliers et le peuple. Ces poèmes venaient de
France; mais, pour qu'ils fussent plus clairement compris, on leur
faisait subir une déformation nécessaire en les italianisant avec plus
ou moins d'intensité, et tel est, entre autres, le très célèbre Roland
du ms. fr. IV de Venise. On ne s'étonnera point que les Italiens aient
transformé dès lors notre héros national en un champion, en un gon-
falonier du Pape ; mais on ne s'est pas encore bien rendu compte du
motif qui les a amenés à intercaler dès lors une « Prise de Narbonne »
dans le Roland. = L'idée de composer eux-mêmes des poèmes sur un tel
héros, au lieu d'en demander à la France, cette idée dut venir de
bonne heure à ces tributaires de notre poésie : ils en composèrent,
en effet, et de là cette Berta e Milone, de là cet Orlandino qui, dans
le ms. XIII de Venise, ont pour objet les enfances de Roland.
Mais ces Enfances, après tout, n'étaient pas ce qui électrisait les
foules, et c'était l'Espagne, c'était la guerre d'Espagne qui attirait
tous les regards et enflammait tous les cœurs. L'Espagne, c'était en
quelque manière,, l'abrégé de Roland, et c'est le nom, ce sont les
exploits de Roland que Ton trouve, en réalité, dans toutes ces œuvres que
l'on peut confondre sous le nom de Spagna, dans la Spagna in rima,
dans la Rotta di Roncisvalle qui en est le remaniement, dans la
Spagna en prose et dans le Viaggio di Carlomagno in Ispagna.
Malgré cette popularité qui remplit et anime les xiv^ et xv^ siècles,
il était visible que le nom de Roland allait enfin s'éteindre, inglo-
rius, en ces centaines de méchants petits poèmes qui pullulent avant,
pendant et après l'éclosion des trois grandes œuvres de Pulci, de
Bojardo et de TArioste; mais ces vrais poètes ont revigouré cette
l PART. LIVR. IT.
CHAP. xxvrii.
I PART. LIVR. II.
CHAP. XX VIII.
394 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
l'aîné des fils d'Aimon enfermés au dépôt avec leur
infortuné narrateur? M. Fusinato ne se découragea
pas et se fit raconter par le bonhomme la Rotta di
Roncisvalle K En 1878, Pio Rajna, qui sait chercher,
avait encore pu trouver, à Naples, trois « chante-
histoires »; mais Fun d'eux, ô décadence, lisait plus
qu'il ne contait. Ces cantastorie de Naples, qui vulga-
risaient surtout la gloire de Rinaldo, étaient connus
des Napolitains sous le nom de Rinaldi ^ ; mais ce
n'est pas seulement en Italie que ces conteurs popu-
laires exerçaient leur intelligente industrie. G. Pitre
nous apprend qu'en Sicile, on met perpétuellement
en scène Renaud, Roland et Olivier sur le teatro délie
marionnette (je dois dire que je préfère ces person-
gloire et rallumé cette auréole. Sans doute leur Roland n'est plus no-
tre Roland primitif : il est moins rude et plus fantaisiste, moins hé-
roïque et plus empanaché, moins grand enfin et plus romanesque;
mais enfin c'est toujours Roland, le très brave et très français Ro-
land, et l'Arioste lui-même n'a pas osé choisir un autre héros. (Cf.
plus loin, notre t. III, pp. 554 et ss., etc., etc.)
Siège de Barbastre. V.? les Nerbonesi, liv. VI, chap. xiv et ss. L'in-
fluence est très lointaine, si tant est qu'elle existe.
Siège de Narbonne. Les Nerbonesi nous en offrent une version qui
est absolument différente de la nôtre et est peut-être plus ancienne.
(Livre II, chap. i-xxxiii, éd. Isola, I, pp. 140 et ss.) Cf. l'analyse que
nous en avons donnée, t. IV, pp. 36-38 et 322, 323.
Ugo d'Alvernia, poème franco-italien, découvert par M. A. Graf.
Le sujet de ce poème est une mission donnée par Charles Martel à
Huon d'Auvergne pour aller réclamer son tribut à Lucifer dans
l'enfer, etc. La donnée ne semble pas primitive, et l'on peut se de-
mander si nous avons vraiment à faire à une chanson de geste. Cf.
Bitmpoema inedito di Carlo Martello e di Ugo, conte d'Alvernia^
art. de A. Graf, dans le Giornale di Filologia romanza, I, 2, p. 92.
Cf. Romania, 1878, pp. 626, 627, et Ad. Gaspary, Storia délia lettera-
tiira italiana, I, pp. 107, 108.
Voyage de Charlemagne à Constantinople et à Jérusalem. V. le
Viaggio di Carlo Magno in Ispagna, (éd. Ceruti, Bologne, 1871, t. II,
pp. 170 et ss.) L'aventure des gabs, dans cette œuvre italienne du
xiv« siècle, est attribuée au roi de Portugal. Le fonds, d'ailleurs, est le
même.
1. Giornale di Filologia romanza,lSS3,p. 170, n» 9 (t. IV, fasc. 3, 4;
Bomania, 1885, p. 303, article de P. Meyer). — 2. Nuova antoloqia,
15 déc. 1878, art. de P. Rajna : I Rinaldi o cantastorie di Napoli (Ro-
mania, 1879, p. 137).
VI. EN ITALIE. 395
na2;es à Polichinelle et au Commissaire) et qu'il a ^ ^^^t- ^'^^- "•
^ / ^ •*• CHAP. XXVIII.
assisté, rheureux homme! à la représentation d'une
JRotta di Roncisvalle dont il nous donne une ana-
lyse fort détaillée. Puis il nous parle longuement
du cantastorie de là-bas. Il en a connu un qui s'ap-
pelait Rinaldo di Montalban (toujours!) et qui est
mort fou au Manicomio de Palerme K Fou! Notre Épo-
pée lui sera montée à la tête, et la race des Rinaldi
ne sera plus bientôt qu'un souvenir.
Quel que soit l'avenir, le passé suffit en Italie à la
gloire de notre Épopée nationale. Elle y a successi-
vement traversé ces quatre périodes que nous avons
essayé de mettre en lumière. Nos belles chansons
françaises de la première époque, toutes rudes et
héroïques, y ont d'abord été chantées avec de légers
accommodements pour les oreilles italiennes; puis,
les Italiens en ont voulu composer eux-mêmes, mais
en français, ou du moins en un français mêlé d'élé-
ments vénitiens, trévisans, lombards. Après quoi,
enhardis par le succès, ils ont eu la prétention fort
légitime de se donner à eux-mêmes la joie de lire
nos vieux récits en un véritable italien, et, de là, ces
récits en prose ou en vers, ces vastes compilations
qui s'appellent les JReali et les Nerbonesi, et ces poè-
mes toscans en rimes octaves qui ont eu tant de
lecteurs. Cependant l'élément héroïque s'efface, s'ef-
face de plus en plus; tout revêt une couleur italienne,
et nos antiques fictions se « défrancisent », jusqu'au
jour où, continuant l'œuvre dePulci et de Bojardo, le
grand Arioste fait une sorte de coup d'État et où il
aurait achevé de consacrer par son génie l'italianisa-
1. Romania, 1884, p. 315 et ss., et, en particulier, pp. 320, 328,
344 et 355.
I PART. LIVR. 1
CHAP, xxvm.
396 VOYAGES DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
tien de notre Épopée, s'il ne nous était encore resté,
après lui, les publications populaires, les traditions
orales, les chante-histoires... et les marionnettes.
« C'est en Italie, malgré tout, que l'Épopée fran-
çaise est restée le plus populaire \ »
Mais nous nous apercevons que nous venons d'ache-
ver le récit de ses voyages à travers le monde chrétien.
Halte !
Conclusion
des précédents
chapitres.
Les pages qui précèdent sont peut-être faites pour
offrir un double intérêt.
Elles montrent,tout d'abord, quel parti on peutscien-
tifîquement tirer de toutes les versions étrangères de
nos vieux poèmes. C'est dans le texte du Ruolandes
Liet que Th. Muller a su trouver d'excellentes varian-
tes pour son édition du Roland. C'est avec la Spagna
et le Viaggio que nous avons pu nous-mêmes
combler les énormes lacunes de VEntrée de Spa-
gne \ Certaines chansons, dont nous ne possédons
pas la rédaction française, nous ont été conservées dans
les copies qu'en ont faites les autres peuples, et c'est
ainsi que nous retrouvons Aimer le chétif dans
les Nerbonesi '\ le Roi Iwein dans la Keiser Karl
Magnus Cronike * et le Siège de Milan dans une ver-
1. Pour achever ce qui concerne les races romanes, nous aurions à
parler ici de la Roumanie ; mais on n'y trouve que bien peu de traces
de notre ancienne épopée : «Dans qs. Literatiira poptUarâ romand (qui
a paru à Bukarest, en 1883) M. Gaster rappelle une Collection de con-
tes publiée en 1881 sous le tit|i'e de : 0 mie si una de Zile. « Des trois
contes qu'elle renferme, il en est un d'un intérêt plus général, à savoir
une traduction de Bpm.d'Antona... De tous les romans chevaleres-
que du moyen âge, il n'y en a que deux qui aient pénétré en Rouma-
nie: Beuves d'Hanstone et Ugeru Lanezul. Encore cette dernière tra-
duction est-elle toute récente. « {Romania, 1885, p. 151, article de
Nirop.) — 2. V. plus loin, III, p. 447. -- 3. V. notre tome IV, pp. 34 et
45. Le fait n'est pas encore suffisamment établi. -- L Histoire poéti-^
que de Charlemagne, p. 152i
Voyages de L'épopée française. 397
sîon anglaise de la fin du xin"" siècle \ Il y en a d'au- » part. livu. n.
C .J CHAP. XXVIII.
très encore.
Mais surtout les pages qui précèdent sont toutes à
à l'honneur de l'Epopée française et attestent la belle
universalité de sa gloire.
Depuis le petit libraire de Reikiavik qui vend pour
quelques sous une Saga sur Ogier jusqu'au pauvre
« rinaldo » de Palerme ou de Naples qui raconte en
pleine rue la défaite de Roncevaux, depuis les brumes
de la Hollande ou de l'Angleterre jusqu'aux champs
ensoleillés de l'Espagne et du Portugal, nous l'avons
rencontrée à chaque pas, cette chère poésie nationale
de la France à laquelle nous avons consacré une si
longue partie de notre propre vie. Dans la Bohême et
dans la Hongrie, en Grèce et en Russie, nous pou-
vons aussi retrouver ses traces, moins profondes sans
doute, mais encore visibles. Elle a pénétré partout
avec les héros et la gloire de la patrie française, avec
notre Charlemagne, avec notre Guillaume, avec notre
Godefroi de Bouillon, et j'allais presque dire (en pen-
sant à la chanson du Cuvelier) avec notre Du Guesclin.
« Notre épopée est allemande d'origine, elle est
latine de langue ; mais (dit un de ceux qui l'ont fait
la mieux connaître) elle est profondément, intime-
ment française. Elle est la première voix que l'âme
française, prenant conscience d'elle-même, ait fait
entendre dans le monde et, comme il est arrivé sou-
vent depuis, cette voix a éveillé des échos tout à
l'entour. Ainsi, quand l'olifant, dans la Chanson de
Boland Jait « bundir » ses notes puissantes, des monta-
gnes et des vallées lui répondent mille cors qui les
répètent ^ ».
1. Romania^ 1882, pp. 151, 152. — 2. G. Paris, apt. de la Romania,
1884, p. 627.
CHAPITRE XXIX
DERNIER COUP d'œIL SUR LA PÉRIODE DE SPLENDEUR.
SYMPTÔMES d'une DÉCADENCE PROCHAINE
PART. LIVR. II.
CHAP. XXIX.
L'Épopée française a atteint au xiif siècle le maxi-
mum de sa doire. Même il faudrait, pour être îuste,
Résumé de tout ^^ ^ , . , , ^ . . **.
le second livre, avouer nettemout que le xiif siècle ne lui a rien ajouté
et qu'elle était, dès le xii% dans la plénitude de sa vie,
de sa force, de sa beauté. Et le mot de Jules Quiche-
rat : (( Le plus grand siècle du moyen âge, c'est le
le xif », reçoit ici une consécration nouvelle.
Quoi qu'il en soit, notre épopée nationale, aux xii''
et xiii° siècles, possède tous ses éléments dé vitalité
et de puissance.
Gloire passée. EUc a sa formc définitive que nous avons essayé
de faire revivre; elle a sa versification, elle a sa
charpente, elle a son style. Distribuée en un certain
nombre de couplets ou de laisses qui sont d'inégales
proportions, mais où tous les vers, décasyllabes ou
alexandrins, ont d'abord offert la même assonance et
offrirent plus tard la même rime, elle présente tous
les caractères d'une poésie qui ne se lit pas, mais qui se
chante. Un grand nombre de nos poèmes débutent
par un pressant appel au silence, qui nous permet de
croire à des auditoires difficiles et houleux; on y
trouve encore, çà et là, de fréquents rappels à une
RÉSUMÉ DE TOUT LE SECOND LIVRE. 399
attention plus soutenue; ils se terminent enfin par i part. uvr. n.
l: ' A GHAP. XXIX.
quelque prière pour ces auditeurs qui, plus ou moins
enthousiastes et ravis, ont écouté la chanson jusqu'à
la fin. Quant au style de toutes ces œuvres, — sauf
certaines nuances qu'il serait souvent assez malaisé
de définir, — il est presque partout le même et, s'il
faut tout dire en un mot dont nous avons déjà eu
l'occasion de nous servir, ce n'est pas un style indi-
viduel, mais (( national » Nous avons mis nos lecteurs
à même d'en juger en écrivant pour eux une Chres-
tomathie épique.
L'Épopée française a ses chanteurs que nous avons
rencontrés^ vielles au dos, sur tous les chemins de
l'Europe chrétienne et qui ont été ses propagateurs
actifs, intelligents, convaincus; son véhicule vivant,
sa voix, son verbe.
L'Épopée française, toutefois, eut misérablement
péri, si elle ne s'était conservée que sur les lèvres des
jongleurs; mais, par bonheur, sa durée a été assurée
par de nombreux manuscrits dont une partie seule-
ment est arrivée jusqu'à nous. — Petits manuscrits de
jongleurs qui sont généralement les plus anciens et
les meilleurs; beaux manuscrits de bibliothèque, à
deux ou trois colonnes, et ornés de miniatures encore
grossières; énormes manuscrits cycliques, — ils sont
tous précieux, à des titres divers, et il n'en est pas un
seul qu'on soit en droit de dédaigner. C'est un des
trésors de la vieille France.
L'Épopée française a eu sa magnifique et victorieuse
diffusion dans tous les pays de la chrétienté et est allée
plus loin. Partout on la désire, on l'appelle, on l'ac-
cueille, on lui fait fête, et c'est ainsi, c'est dans cette
lumière et dans cette gloire qu'elle fait rapidement
le tour de tout le monde occidental. Elle voyage d'abord
I PAKT. LIVR. II.
CHAP. XXIX.
400 RÉSUMÉ DE TOUÏ LE SECOND LÎVËË.
aux pays germaniques, et deux poèmes allemands, le
Ruolandes liet et le WiUehalm, qui ne sont que des
imitations de nos poèmes français, sont consacrés là-
bas à la gloire de nos deux plus grands héros épiques,
de Roland, neveu de notre Charlemagne, et de ce Guil-
laume Fièrebrace qui mérite d'être appelé le Charle-
magne du midi. Elle voyage aux pays néerlandais où
l'on admire, où l'on traduit, où l'on imite un
plus grand nombre de nos poèmes, mais où, dès la fin
du xiif siècle, une réaction très vive est organisée
contre l'influence de nos romaps. Elle voyage en
Angleterre, où elle fait son entrée au son des clairons
normands, de ces buisines triomphales, le jour
même de la bataille d'Hastings, et où on n'a eu
que le tort de se passionner pour ceux de nos
romans qui peuvent être comptés parmi les plus
médiocres. Elle voyage dans cette fière Espagne qui
prête d'abord une oreille attentive aux chants de nos
jongleurs, mais dont l'orgueil ne tarde pas à s'irriter
contre ce Roland décidément trop vainqueur et trop
grand, et auquel elle oppose un héros de sa fabrication,
une sorte de Roland a supérieur au nôtre » et qui en
triomphe : Bernard del Carpio. Elle voyage enfin dans
cette Italie où tous les savants proclament aujourd'hui,
avec une noble loyauté, son influence longtemps
méconnue ; dans cette Italie qui a commencé par écou-
ter les jongleurs français, chantant nos poèmes en
français; dans cette Italie qui a voulu plus tard, en
une langue hybride, mi partie italienne et française,
composer elle-même des romans dont la matière
était française et français les héros ; dans cette Italie
enfin, qui a rejeté décidément notre langue pour
ne garder un jour que nos personnages et nos fic-
tions et qui s'est prise à leur consacrer de longs poè-
RÉSUMÉ DE TOUT LE SECOND LIVRE. 401
mes en ottaverïme, qui devaient un jour aboutir, dans
une vraie splendeur de poésie et d'art, aux chefs-
d'œuvre immortels de Bojardo et de l'Arioste.
L'Epopée française est surtout populaire en France.
Tous nos personnages épiques y sont partout célè-
bres; mille proverbes amènent sans cesse leur sou-
venir dans tous les discours, dans toutes les con-
versations, sur toutes les lèvres ; les murs des palais
et des maisons, les ameublements et les bijoux, re-
çoivent les images glorieuses des Roland, des Renaud,
des Ogier et des Charlemagne ; les enseignes immenses,
qui donnèrent longtemps un si singulier aspect aux
rues de nos villes, offrent aux yeux les mêmes images
de ces illustres et légendaires chevaliers; les auteurs
de Mystères jettent sur la scène ces grands personnages
de notre épopée nationale dont la seule apparition pro-
voquait sans doute de longs etfrénétiques'applaudisse-
ments. On visite en pleurs les tombeaux plus ou moins
authentiques de Turpin, de Roland, de Guillaume, et
nos paysans dans leurs veillées se racontent avec un
enthousiasme effrayé les grands coups d'épée des douze
pairs. Les sermonnaires eux-mêmes ne craignent pas
de citer comme exemple à leurs auditeurs, aux hom-
mes désordonnés et aventureux des xiv' et xv° siècles, la
vaillante austérité de Roland et d'Olivier. Leurs noms
courent partout, dans les campagnes, dans les villes,
depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées comme aussi depuis
les glaces de l'Islande jusque sous les cieux torri-
des de la Sicile. Et un jour, quand on inventera
ces petits morceaux de carton peint, ces cartes
qu'on a fait servir depuis lors à de si puérils et de si
détestables usages, on y gravera la représentation
de Charles et celle de notre Ogier, en sorte qu'au-
jourd'hui même, au milieu de nos distractions les
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXIX.
402 RESUxME DE TOUT LE SECOND LIVRE.
''^HAP.Txl'x."* pl^^^ banales, nous pouvons contempler la trace
CHAP.
visible de la gloire de ces héros et de la popularité
de nos vieux poèmes.
Décadence future. Tcllcs étaicut aux xif ct xiii° sièclcs, telles devaient
être plus tard encore les conquêtes et les gloires de
l'Epopée française.
Mais, hélas! dans ces conquêtes et dans ces gloires
elles-mêmes, il était facile de découvrir les symptômes
alarmants d'une décadence prochaine, d'une irrémé-
diable décadence.
Il est trop clair que les poètes contemporains de
saint Louis (je parle des épiques) n'ont déjà plus ni
originalité, ni idées. Les uns se contentent de rema-
nier péniblement quelque vieux roman qu'ils préten-
dent rajeunir, et qu'ils profanent. Les autres, plus
hardis, imaginent de donner aux antiques chansons
des Prologues inattendus ou des Suites invraisembla-
bles. Mais ce qu'il y a de plus attristant, c'est que,
même dans leurs œuvres prétendues nouvelles, il n'y
a effectivement rien de nouveau. Ce n'est pas là de
la poésie, mais de la marqueterie. Ils ont devant eux,
ces médiocres, ils ont une vingtaine de pièces ou de
machines prétendues poétiques dont ils se contentent
de changer la place en chacun de leurs romans :
c'est un traître qui ourdit un complot ; c'est une jeune
effrontée qui a des impudeurs aggressives; c'est encore
une bataille interminable contre les mécréants, une
embuscade dans un bois, un emprisonnement de
quelque baron chrétien dans quelque horrible cachot
dont il ne sortira que grâce à l'amour sensuel de
quelque princesse sarrazine. Puis, c'est tout, et ce
n'est rien.
SYMPTOMES DE DECADENCE 403
La différence entre Fart et Findiistrie, c'est que
Fart crée un objet unique, et que l'industrie multiplie ~
un même objet mille et dix mille fois. Eh bien! nos
vieilles chansons des xf et xif siècles étaient de Fart :
celles-ci ne sont que de Findustrie.
Le style lui-même devient aussi médiocre que le
fond et tourne à la formule. C'est toujours l'ancien
style national, mais qui s'est figé. On se préoccupe à
l'excès de la disposition des mots et de la sonorité
des rimes. Une sorte de « décadisme » avant l'heure.
Puis, on abuse visiblement des généalogies cycli-
ques, et l'on enrégimente de force chaque roman
dans une geste d'où il lui est défendu de sortir.
C'est de l'administration, ce n'est plus de la vie.
Mais le pire mal est dans les idées dont nos poè-
mes sont le reflet. Sous l'influence des romans de
la Table ronde, une sorte de chevalerie de théâtre
commence à remplacer la vieille chevalerie austère
et rude. Si l'on aimait jadis les coups de lance et
d'épée, c'était surtout pour la cause, mauvaise ou
bonne, au service de laquelle on les mettait; mais voici
qu'on commence à les aimer par esprit de parade et
pour eux-mêmes. Ce qui passionne, c'est l'aventure,
et la guerre n'apparaît plus que comme un tournoi.
Le luxe, d'ailleurs, fait d'effroyables progrès, et il y
a un sensible amoindrissement de virilité dans les
âmes les plus fortes. Vienne l'horrible guerre de cent
ans, et tout sera perdu, jusqu'à l'amour du cher pays
de France, jusqu'à l'esprit de moralité dans les actes
humains, jusqu'au sens même de la justice. Quelles
épopées voulez-vous qu'on écrive au milieu d'une pa-
reille époque, et n'est-ce pas un miracle que Cuvelier
ait pu consacrer à Du Guesclin une véritable, une der-
nière chanson de geste? Jeanne d'Arc qui était mille
I PART. LIVR. 11.
CHAP. XXIX.
1 PART. LIVR. II.
CHAP. XXIX.
404 SYMPTOMES DE DECADENCE.
fois digne d'inspirer une véritable épopée, Jeanne n'a
pas été aussi heureuse que Bertrand; mais elle aura
mieux, et sera sainte Jeanne.
Au reste, l'épopée ne vit que de légende, et les
siècles où nous allons entrer ne croiront plus à la
légende. Les siècles du chant ont fait place à ceux
de l'écriture. L'histoire est née, et l'on sait que, dès
que l'Histoire paraît à une porte, l'Épopée sort par
l'autre. La critique est née aussi : donc, plus de can-
deur. Le peuple restera longtemps crédule, mais les
nobles et les riches vont devenir rapidement scepti-
ques. Est-ce qu'ils pouvaient sincèrement aimer le
Roland, les lecteurs raffinés de la Rose, les lecteurs
gouailleurs des fableaux. On est épouvanté quand on
lit le Renart : c'est du Voltaire, disions-nous plus
haut, et l'on peut affirmer qu'après une telle œuvre,
il n'y avait plus d'épopée possible en France. Les
bourgeois malins des xiv° et xv° siècles devaient
rire de Durandal, surtout à Paris, et l'on peut dire
qu'avant d'être écrit par Cervantes, Don Quichotte
fut écrit tout au long dans le cerveau sceptique de
nos pères. Cervantes, aussi bourgeois dans son œu-
vres qu'il fut chevalier dans sa vie, n'a fait que don-
ner une forme immortelle à toutes les railleries des
bourgeois contre la chevalerie et contre la poésie che-
valeresque.
La grande cause de la mort de notre épopée, c'est
le commencement du scepticisme, c'est l'avènement
de la critique moderne.
L'Église a survécu, parce qu'elle est divine ; mais
nos pauvres épopées n'avaient rien de divin : elles
sont mortes.
PREMIÈRE PARTIE
ORIGINE ET HISTOIRE
DES
ÉPOPÉES FRANÇAISES
LIVRE TROISIÈME
PÉRIODE DE DÉCADENCE
CHAPITRE I
LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
Rien n'est plus triste que Fhistoire d'une décadence, ' p^^^- ^i^^-
^ ■*• ' CHAP. I.
et tel est pourtant le sujet que nous abordons aujour-
d,|. |. Il* !•< iî Plan des chapitres
nui pour lui consacrer les derniers chapitres d une qui vont suivre.
œuvre où jusqu'ici l'enthousiasme a vibré, et qui ne
sera pleine désormais que de désenchantements et de
regrets.
Elle est longue, elle est compliquée, cette malheu-
reuse histoire, et il importe de la diviser très claire-
ment.
Nous nous proposons d'étudier tout d'abord les
origines, les causes, la date précise de cette inévitable
décadence, et aussi la région qui en a été principale-
ment le théâtre ; d'établir la classification exacte de
nos dernières chansons et de faire une plus longue
halte devant celles qui peuvent être considérées
comme le type de toutes les autres ; de montrer en-
suite quels sont, parmi les éléments littéraires de
l'ancienne épopée, ceux qui ont persisté dans les
pseudo-épopées des xiv"" et xv° siècles ; de préciser les
caractères généraux de ces élucubrations sans fin, et
de dissiper certaines obscurités au sujet de leurs au-
teurs et de leurs sources, de leur versification et de
leur langue ; de mettre en balance les défauts et les
I PART. LIVR. 1
GHAP. I,
408 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
qualités de cette versification qui va, de moins en
moins, mériter le nom de poésie; de faire connaître
« l'état d'âme » et l'état social, les idées et les mœurs
que révèlent ces interminables rapsodies et de com-
pléter enfin cette partie de notre œuvre en constatant
la perte d'un certain nombre de ces poèmes et en
exposant d'après quelle méthode on peut reconstruire,
avec nos romans en prose, les romans en vers qui ne
sont point parvenus jusqu'à nous. Tel est le plan que
nous allons suivre.
Caractère
spécial
de
l'époque
où commence
la décadence
de l'Epopée
française.
Causes
de cette
décadence.
Les causes de la décadence, nous les connaissons
déjà, et c'est surtout ce scepticisme que nous avons eu
lieu de constater en France dès le xiif siècle, dès le
règne de saint Louis et de ses premiers successeurs.
Il est bien difficile de croire au cor de Roland quand
on se délecte aux fableaux, et de goûter la première
communion de Vivien quand on savoure le Renart,
Guillaume Guiart se moque en fort méchants vers,
mais très âpres, des romans de Charlemagne où l'on
« raconte tant d'abusion — que c'est une confusion * ».
Puis, l'histoire en langue vulgaire avait enfin conquis
sa place au soleil, et l'on a observé, avant nous, que
nos vieux épiques ont cessé de chanter, dès que nos
premiers chroniqueurs se sont mis à conter. On vou-
dra bien se rappeler qu'une réaction de même nature
se produisait en Néerlande vers la fin du même siècle.
Le scepticisme faisait tache d'huile.
Les contradictions sont chose commune dans l'âme
humaine, et il ne faudra pas s'étonner si, malgré cette
1. Branche des royatix lignages, vers 19 et suiv. Le poète ajoute
en parlant des barons de son temps : « Et tout homme qui dit ces
bourdes — Tiennent por fol et por musart » (v. 28, 29).
CHAP. I.
LES DERxMERS ROMANS EN VERS. 409
réaction contre le fond de nos vieux poèmes, contre iiart.liyr.iu.
leurs antiques légendes et leur esprit primitif, on ait -
cependant continué à aimer leur forme, leur carac-
tère narratif, les coups d'épée et les aventures qui y
foisonnaient et le merveilleux, hélas! qui tendait
depuis longtemps à y remplacer le surnaturel. Il y
eut toute une vaste partie de notre France où Ton ne
put se résoudre à se passer de nos chansons et où Ton
prit plaisir à en commander de nouvelles. Les anti-
ques légendes elles-mêmes n'avaient pas absolument
cessé de plaire, et c'est ainsi qu'au xiv° siècle on lisait
encore, au réfectoire de l'abbaye de Pothière, la vie
latine de Girart de Roussillon K Nous avons établi
plus haut qu'au xv° siècle, on chantait encore « de
geste » à la cathédrale de Beauvais, et ce fait est loin
d'être unique. Puis, si l'on aimait moins à entendre
chanter ^ on s'était de plus en plus passionné pour
la lecture, pour celle des romans surtout ^ Et c'étaient,
comme aujourd'hui, les derniers parus, les « tout
nouveaux » qui étaient le plus recherchés.
Voilà donc une situation littéraire assez étrange,
qu'il est malaisé de bien peindre, et qu'il est cepen-
dant nécessaire de bien comprendre avant d'aller plus
loin. Les temps héroïques sont passés, mais non pas
le goût de la poésie. La rude et brutale chevalerie des
XI ^ et xif siècles a fait place à une chevalerie plus élé-
gante et moins chrétienne, mais on adore plus que
1. Paul Meyer, Girart de Roussillon, Introduction, p. cxxviii. —
2. Les jongleurs des xiv« et xv^ siècles se sont fort souvent con-
tentés de LIRE nos derniers poèmes : « Et pour ce vous lyray la vie
d'un guerier — De coy on doit Tistore et loer et prisier. » {Hugues
Capet, vers 7 et 8.) Quel abîme nous sépare du Roland! Et conçoit-on
Tauteur inspiré de cette Iliade commençant son poème en disant pla-
cidement : « Je vais vous lire la mort de Roland à Roncevaux »? —
3. Les textes comme le suivant abondent : [Le sire de Menon et son
fils] alerent à Compiengne ; et se loga à la Heuse et, après souper
IL LisoiT UN ROMAN. » (Arch. uat. X"% 4784, f» 64; année 1396).
HO
LES i)E]{NiEllS ROMANS EN VEUS.
I l'ART. LIVR. III.
CHAP. I.
De la date
à laquelle
a commencé
cette dernière
époque
de l'Histoire
de nos chansons
de geste.
jamais les batailles et les tournois, la petite et la
grande guerre. On aurait quelque peine à saisir
les beautés puissantes des deux débuts du Char-
roi et à'Aliscans, mais on se plaît encore aux lourds
couplets monorimes qui sont plus lourds que jamais.
On rit au nez des vieux chanteurs, mais trente
mille vers ne sont pas pour effrayer les vaillants lec-
teurs du xiv' siècle, et Ton peut enfin appliquer à tous
ces romans ce qu'on a dit si justement de l'un d'eux :
« L'auteur ne s'adresse plus à des auditeurs qui soient
disposés à prendre ces récits au sérieux. On ne lui
demande plus des caractères vrais, des passions fortes,
des vers bien frappés; mais seulement des contes
plaisants, singuliers, bizarres; en un mot, de simples
jeux d'esprit et d'imagination. Tel est le dernier
écho de la chanson de geste française ^ »
A quelle époque cette décadence a-t-elle commencé?
C'est ce qu'il est difficile de préciser, et nous hésite-
rons aujourd'hui à être aussi catégorique qu'autrefois,
alors que nous en fixions la date à l'avènement des
Valois. Il est trop certain que les véritables types de
nos derniers romans en vers, tel que Baiidoiàn de Se-
hourc ^, remontent à Philippe le Bel. Il nous faut donc
remonter jusque-là; mais n'est-il pas permis de con-
sidérer les poèmes d'Adenet comme des œuvres qui
sont déjà marquées du même sceau? Les Suites à'Huon
de Bordeaux et les remaniements du Roland ne méri-
1. ^i5^oire?ii^eVa2re,XXVI,pp. 268, 269.11 s'agit de Tristan de Nan-
teuil. — 2. <c Se me volés oïr, je vous cuit desrengnier — Jusqu'au biau
roy Pliyllippe, de France Teritier,— Voire jusque aujourd'ui, s'en avés
desirier. » [Beaudouin de Sebotcrc, éd. Boca, II, p. 275. rr: « Or com-
menche chanson, mais telle ne sera — Dite par jougleour tant que
mondes durra. — Ch' est des fais d'outremer et en sievant venra —
Jusqu'au biau roy Phyllippe qui les Flamans mata » (Ibid., p. 263.)
P. Paris place la compositfon de B. de S. entre les années 1297 et
1302-1303 (Histoire litttéraire, XXV, p. 592).
i PART.Livn. ni.
CHAP. I.
LES DEHNIEUS ROMANS EN VEUS. 411
tent-ils pas la même note? Voilà qui nous pousserait
jusqu'en plein xin"^ siècle, et nous nous persuadons, en
effet, que la décadence, dont nous nous faisons Fhis-
torien, a commencé sous saint Louis. Il faut se hâter
d'ajouter que son véritable siècle, c'est le xiv'^ \ et il
n'y a, parmi les érudits, aucun doute à ce sujet.
La provenance de ces romans est plus facile à pré- Pro^^nanco
ciser que leur date. « C'est dans la partie septentrio- ^™4;^;^'^^'^
nale des pays de langue d'oui qu'on a continué, "•^^X^éciuL''"^
plus longtemps qu'ailleurs, à composer des poèmes
en forme de chansons de geste ^ » Flandre, Artois,
Picardie, tels ont été les pays de production, et il n'y
aurait à signaler ici que de très rares exceptions \ La
carte, comme on le voit, est aisée à dresser.
Ce qu'il est plus difficile d'établir, c'est une classifi- Essai de
■^ ^ ^ ' classification.
cation rationnelle de ces œuvres de notre décadence
épique. A vrai dire, il est possible d'imaginer ici vingt
classements divers, et dont aucun ne serait méprisa-
1. C'est au xiv^ siècle qu'appartiennent les poèmes suivants : Le
Bastart de Bouillon (sous Philippe-le-Bel ou ses fils) ; Baudouin de
Seboitrc {I291-IS03); Brun de la Montagne; Charlemagne de Girart
d'Amiens (commandé par Charles de Valois) ; Charles le Chauve; le
Chevalier au Cygne (?) ; la Chronique de Buguesclin, par Cuvelier ;
Ciperis de Vignevaux (sous Philippe de Valois ou Jean le Bon); En-
fances Garin (?); Florence de Rome; Florent et Octavian; Galien; Gi-
rart de Roussillon (1330-1334): la Jeanne de Bourgogne, à laquelle il
est dédié est la femme de Philippe de Valois, et non celle de Phi-
lippe le Long) ; Hue Capet; Huon de Bordeaux (remaniement en
alexandrins) ; Reine Sibille (?) Ogier (remaniement en alexandrins) ;
Tristan de Nanteuil, etc., etc. — 2. Paul Meyer. {Brun de la Monta-
gne, Introduction, p. xiv.) Le même critique a dit ailleurs avec la
même précision : « Dès le milieu du xiii^ siècle, on ne compose plus
guères de chansons de geste en dehors de la France septentrionale,
où le goût pour cette forme littéraire semble avoir persisté jusqu'à une
époque avancée du xiv« siècle » [Alexandre, t. I, p. 300). Et ailleurs
encore, en parlant d'un poème perdu qui était consacré à Charles Mar-
tel : « C'était un de ces romans volumineux et compliqués que les pays
wallons ont produits en si grand nombre depuis le xiii^ jusqu'au xv*^
sipcle. » [Girart de Roussillon, Introduction, pp. clxiii, clxiv.) —
3. Girart de Roussillon, composé dans le but de flatter le duc de
Bourgogne, est écrit par un poète bourguignon, etc.
412 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
' ''''ghapT' '"* ^^^* ^^^^ ^^^^^ arrêterons à celui qui nous semble de
nature à faire le mieux saisir la physionomie exacte
de nos derniers romans. Il en est, en effet, qui ne
sont que des Remaniements, plus ou moins serviles,
de nos anciennes chansons; ou des Compilations, plus
ou moins intelligentes^ de ces chers vieux poèmes des
xii' et xnf siècles : et voilà un premier groupe dont les
types classiques seront Galiens H restorés \ d'une part,
et, de l'autre, le Charlemagne de Girart d'Amiens. A
côté de ces Remaniements et de ces Compilations qui
ne laissent que peu de carrière à l'imagination des
nouveaux poètes, voici le groupe plus original de ces
romanciers plus hardis qui tirent de leur cerveau cer-
taines Suites, voire certainsPrologues, dont ils gratifient
les vieilles chansons ou les gestes d'autrefois, et c'est
ainsi que l'auteur inconnu de Baudouin de Sehourc a
prétendu continuer le cycle déjà si riche du Chevalier
au cygne. Ce Baudouin de Sehourc, pétillant de verve
et d'esprit, mérite d'être considéré comme l'échantillon
le plus parfait de ces Suites toujours étranges et sou-
vent ennuyeuses. Il ne nous reste plus qu'à confondre,
sous le nom de Nouveautés, tous nos autres récits en
vers ; mais nous ne sommes ici embarrassés que de leur
trop grand nombre, et c'est ce qui rend plus difficile le
1. Essai de classement des derniers romans en vers :
I. Remaniements et Compilations. — 1« Remaniements : Chevalier au
Cygne, Girart de Viane, Galiens li restorés, (en partie), Garins li
Loherains, Girart de Roussillon, Huon de Bordeaux, Jourdains de
Blaives, Ogier le Danois, Quatre fils Aimon, Reine Sïbille, etc. —
2o Compilations : Charlemagne de Girart d'Amiens, etc.
II. Suites et Prologues. — 1° Suites, Bastart de Bouillon, Baudouin
de Sehourc, Tristan de Nanteuil, etc. — 2° Prologues : Enfances de
Garin de Montglane^ etc.
III. Nouveautés : Brun de la Montagne, Charles le Chauve, Ciperis
de Vignevaux, Florence de Rome, Florent et Octavian, Hue Capet^
Lion de Bourges, etc., et, enfin, cette Chronique de Bertrand Du-
guesclin par Cnvelier, que Ton peut à bon droit considérer comme
la dernière chanson de geste.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
il3
choix de ces types sur lesquels nous voudrions concen-
trer l'attention de nos lecteurs. Il faut pourtant se
décider, et nous choisirons Hue Capet ou Brun de
la Montagne pour représenter le groupe nombreux
des nouveautés légendaires ou fabuleuses, et la Chro-
nique de Bertrand Duguesdin pour montrer le point
de jonction entre Tépopée dégénérée et la véritable
histoire qui lui est tant de fois supérieure.
Nous allons examiner successivement chacune de
ces catégories si nettement distinctes et consacrer à
chacune d'elles assez de pages pour qu'on puisse désor-
mais les bien connaître et les apprécier comme il
convient.
Et, tout d'abord, les Remaniements.
I PART. LIVR. m.
CHAP. I.
C'est une œuvre bien singulière que Galien. Le Premièr^e classe
poème, qui est du xiv° siècle, n'a été découvert qu'il y ^^'"n versT'''
a quelques années ; mais avant qu'il fut découvert, il Remaniements.
avait été pressenti, et l'on avait pu dire très expressé-
ment : « Il a dû exister, il existe \ » Le manuscrit de
1. L'étude attentive des romans en prose avait aisément conduit
plusieurs émdits à cette conclusion qu'il avait dû exister un Galien
en vers. Dans le tome III de nos Épopées {p. 291), nous avons dit
nous-mêmes : « Ce qu'il y a de certain et ce que nous démontrerons
tout à rheure jusqu'à l'évidence, c'est qu'il y a eu un Galien en vers
de la fin du xiiie siècle, qui est l'original du ms. 3351 de FArsenal, du
1470 de la Bibliothèque nationale et du Galien incunable. » En 1875,
Gaston Paris dans la Romania (p. 505) adoptait la même conclusion;
mais le manuscrit restait à trouver. Or, dès 1861, Paul Meyer avait eii son
attention attirée par le ms. 55 de la vente Savile, dont il avait donné
une description sommaire. 11 le retrouva plus tard à Cheltenham dans
la Bibliothèque laissée par sir Thomas Phillipps, où il portait le
no 26092. Que l'on eut vraiment affaire à un Galien, c'est ce que personne
cependant n'avait encore mis en lumière, et la composition exacte du
manuscrit de Cheltenham resta assez obscure jusqu'au jour où Gaston
Paris fut autorisé à s'écrier : « Un Galien en vers, source des rédac-
tions en prose, existe à Cheltenham ». {Romania,Xll, p. 427.) C'estcelui
que M. Stengel a publié. {Ausgaben und Abhandlungen^ lxxxiv,
Marburg, 1890.)
I PART. LIVR. 111,
CHAP, T.
414 ];es derniers romans en vers.
Cheltenham que M. Stengel a eu Texcellente fortune
de placer enfin sous son véritable jour, cette heu-
reuse trouvaille a justifié ces pressentiments scien-
tifiques, et nous avons la joie de tenir aujourd'hui
entre nos mains Tune des plus anciennes rédactions de
ce Galien qui était appelé à un si éclatant succès et qui
devait un jour, — bien plus que notre Chanson de
Roland si injustement oubliée, — vulgariser parmi
nous la popularité du grand vaincu de Roncevaux.
Etude sur Lc Galien est à la fois une compilation et un rema-
Galiens ^ ■»-
lirestorés nicmcnt i mais il nous offre, en outre, toute une série
coasiaére comme ' ' '
dVcS d'épisodes originaux qui lui mériteraient une place
Remaniements. ^qj^J)!^ parmi CCS autrcs poèmcs qu'avec un peu
d'audace peut-être, nous avons appelés des Nouveautés.
Ces épisodes, qui sont romanesques dans le sens le
plus actuel de ce mot, forment le centre de cette très
médiocre chanson qui débute et qui se termine par
une imitation fort affaiblie du Pèlerinage à Jérusalem
et de la Chanson de Roland, Ces deux beaux poèmes
sont le cadre et le reste est le tableau ; mais, comme
il arrive trop souvent dans nos Salons contemporains,
le tableau ne vaut pas le cadre.
Nous n'avons cependant à nous occuper ici que du
cadre, et nous allons voir ce qu'était devenue au
xiv° siècle la mâle, l'héroïque, la sublime poésie du
Roland; nous allons voir ce que la pauvre cervelle
d'un remanieur de dixième ordre, ce que ce « déca-
dent » a pu faire un jour d'une œuvre très primitive
et très nationale, d'une de ces œuvres dont l'huma-
nité se souvient et dont elle est fière.
« Roland se refusant à sonner de son cor; Charle-
magne arrêtant le soleil; la belle Aude tombant
morte en apprenant la mort de Roland », voilà les trois
tableaux de la plus ancienne de nos épopées que
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 415
nous allons comparer, si vous le voulez bien, aux ' "'^"'J^/p^' '"•
très médiocres copies qu'en a osé faire le peintre
médiocre qui a brossé le Galien. Nous plaçons plus
loin le modèle et la contrefaçon sous l'équitable re-
gard des juges compétents.
Il ne faudrait pas demander au versificateur du
xiv"" siècle de reproduire, même en les altérant, ces
répétitions épiques sur lesquelles on a tant discuté et
qui sont un des caractères saisissants du Roland;
mais il convient d'ajouter qu'on n'aurait plus compris
de son temps l'archaïque beauté de ce redoublement
de couplets, et il ne serait pas juste de lui en faire un
reproche. Il y a, du reste, assez d'autres critiques à lui
adresser, et il semble qu'il ait, de parti pris, éteint
toutes les lumières et toutes les ardeurs de son modèle.
On ne trouve plus, chez cet imitateur sans talent, ni
ce beau sentiment de l'honneur qui anime le Roland
primitif, lorsqu'il s'écrie à pleine voix : « A Dieu ne
plaise qu'il soit jamais dit par aucun homme vivant
que j'ai sonné mon cor à cause des païens. » On n'y
trouve plus cet amour sincère et un peu brutal de la
guerre, ce tempérament de soldat, ce cri superbe :
« Quand je serai dans la grande bataille, j'y frapperai
mille et sept cents coups, et de Durandal vous verrez
le fer tout sanglant. » On n'y trouve plus le noble
amour de la terre de France : « Ne plaise à Dieu ni à
ses très saints Anges que France, à cause de moi^ perde
de sa valeur ; » ni l'espoir obstiné de la victoire au
commencement d'une défaite presque certaine : « Les
Sarrazins, je vous le jure, n'échapperont pas à la
mort ; » ni enfin cette exclamation suprême qui est
un jour devenue la devise de tant de familles chré-
tiennes : « Plutôt la mort que le déshonneur ! » Le
romancier du xiv' siècle n'était pas de taille à s'éle-
J PART. LIVR. III
CHAP. T.
416 LES DERxMERS ROMANS EiN VERS.
ver jusqu'à de tels sommets; il est uniformément
plat, et commet en outre l'ineffable sottise d'attribuer
à Roland, en une heure aussi solennelle, des fadaises
amoureuses qui seraient dignes à peine d'un jeune
premier de mélodrame : « Pensez, dit le neveu de
Charlemagne à son compagnon Olivier, pensez à
l'amour de Jaqueline qui a le doulz semblant. Il n'y a
d'homme hardi que les vrais amants » Et ils sont à
Roncevaux, et ils vont mourir!
Même décoloration, même infériorité dans l'épisode
de Charlemagne-Josué qui arrête soudain le soleil en
plein ciel. Le petit poétaillon de la décadence a sup-
primé tout simplement l'intervention si poétique de
cet Ange « qui a coutume de parler avec l'Empereur »
et qui lui dit alors, de sa grande voix céleste : « Che-
vauche, Charles, chevauche ; la clarté ne te fera pas
défaut. » Il est difficile d'évaluer le degré de mé-
diocrité auquel il faut descendre pour en arriver à
de telles suppressions ; mais c'est dans le récit de la
mort d'Aude que cette médiocrité triomphe. Le vieux
poète du xf siècle avait eu l'esprit de comprendre que
les grandes douleurs sont muettes ; notre bavard du
xiv° siècle fait bavarder la belle Aude qui s'écrie à la
nouvelle de la mort de Roland : « Je ne veux plus
désormais ni manger ni boire », et il ose également
faire bavarder le grand Empereur, qui devant le corps
inanimé de la fiancée de son neveu, la regrette en
ces termes étranges : Haa^ gentil pucelle ^ blanche
comme faée. Il est difficile de pousser plus loin la
puérilité et le « chevillage. »
Nos exemples ont été, jusqu'ici, tirés du seul Galien;
mais les autres remaniements ne sont pas d'une autre
tonalité. C'est la même inintelligence et la même mé-
connaissance de l'antique élément héroïque. La page
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 417
imraorlelle de Gïrart de RoussHlon où nous voyons
le vieux Duc porter le charbon et la Duchesse se "
faire couturière et si bien travailler « qu'on ne vit
jamais femme si active de ses doigts », cette page
si simple est gâtée par le rajeunisseur bourguignon
du xw"" siècle qui ne trouve rien de mieux que de
nous raconter à ce propos « comment Auguste César
faisait apprendre des métiers manuels à toutes ses
filles, nièces et cousines. » L'auteur du premier
Ogier qui soit parvenu jusqu'à nous, ce rude et
vraiment épique Raimbert, nous avait fait une pein-
ture brutale de la colère de Charles contre Fenfant
Ogier qui était son otage, et dont le père, Gaufroi,
avait gravement outragé les ambassadeurs français.
L'élégant Adenet, au xiif siècle, avait déjà efféminé
ce mâle récit; mais que dire de ce rifacimento du
xiv' siècle où l'on supprime la touchante suppli-
cation que le pauvre Ogier adresse aux barons de
France, et l'intervention de la Reine en sa faveur,
et tous les traits vigoureux d'une aussi belle es-
quisse? Partout, c'est partout cette filandreuse, mo-
notone et endormante médiocrité. Nous avons eu
jadis l'idée de publier, sur deux colonnes, une « Chres-
tomathie comparative » des textes du xif et de ceux
du xiv' siècle. Nous y avons renoncé... parce qu'on
n'aurait lu que les premiers \
1. Nous donnons ici, à tout le moins, quelques extraits de cette
« Chrestomathie comparative » pour Tintelligence des pages qui pré-
cèdent. Il s'agit de trois épisodes de Roland (le Cor, Charlemagne
arrêtant le soleil, la mort d'Aude) et d'un épisode du Pèlerinage
à Jérusalem (l'entrée de Charles dans la Ville-Sainte), que nous compa-
rons avec les passages correspondants du Galien. Il va sans dire
que tous les auteurs des Remaniements du xiv^ ou du xv^ siècle
ne^ se sont pas imposé l'obligation de suivre leurs modèles d'aussi
près. = Cf. ci -dessus (I, page 163 et suivantes) la Cofére de Char-
les d'après VOgier du xii^ siècle et celui du xivS et la Mort de Baii-
PAIIT. LIVR. ni.
CHAP. 1.
418
LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
I PART. LIVR. III.
C1LV[>. I.
•
Les compiiaiions. Après les Remaniements, les Compilations.
Il y a plusieurs familles de compilateurs, plusieurs
espèces de compilations.
Le véritable compilateur est celui qui n'a besoin
;ft?ffî
douinet d'après les deux mêmes poèmes (l^e édition, pp. 482, 483),
etc., etc.
L LE COR
1» Chanson de Roland (vers 1059-1092).
« Cumpainz RoUanz, l'olifant kar sunez.
« Si l'orrat Caries, fera l'ost returner :
« Succurrat nus li Reis od sun barnet. «
Respunt Rollanz : « Ne placet Damne Deu
« Que mi parent pur mei seient blasmet,
« Ne France dulce ja cliedet en viltet.
K Einz i ferrai de Durendal ascz,
u Ma bone espôe que ai ceint à 1' costet ;
« Tut en verrez le brant ensanglentet.
u Fclun paien mar i sunt asemblet ;
« Jo vus pie vis, tuit sunt à mort livret. «
« — Cumpainz Rollanz, sunez vostre olifant ;
« Si l'orrat Caries ki est as porz passant;
« Jo vus plevis, ja returnerunt Franc.
u — Ne placet Deu, -» ço li respunt Rollanz,
u Que ço seit dit de nul hume vivant
« Que pur paiens ja scie jo cornant !
« Ja n'en avrunt reproece mi parent.
u Quant jo serai en la bataille grant
u E jo ferrai e mil colps e set cenz,
(( De Durendal verrez l'acier sanglent.
(( François sunt bon, si ferrant vassalment;
u Ja cild'Espaignen'avruntdemortlguarant.»
*
Dist Oliviers : D'iço ne sai jo blasme.
(c Jo ai veiit les Sarrazins d'Espaigne;
« Cuvcrt en suntli val e les muntaignes,
« E li lariz e trestutes les plaignes.
<( Granz sunt les oz de cclc gcnt estrange ;
« Nus i avum mult petite cumpaigne. »
Respunt Rollanz : « Mistalcnz en estgraindre.
« No placet Deu'ne ses scintismes angles
« Que ja pur moi perdct sa valur France !
« Mielz voeill mûrir qu'à hunlage remaigne.
<( Pur bien ferir l'Emperere nus aimct. «
IL CHARLEMAGNE ARRÊTE LE SOLEIL
2» Chanson de Roland (vers 2443-2460). Galtens li restorés (éd. Stengel, p. 233).
20 Galiens li restorés (éd. Stengel,
p. 122, 123).
« Sire, dient François, sonnés vostre oliphant.
« Si l'orra Charlemaine qui les pors va pas-
[sant, »
Et Roulant respondi : « Vous parlés pour
[néant.
u Encor n'y a estour ne homme nul vivant
« Qui y ait entamé son haubert jaserant.
« Que diroient François, s'il venoient avant ?
« A tousjours serions tenus pour mescheant.
« Metons nous en conroy, alons nous aj^res-
[tant.
« Aions fiance en Dieu, le père royamant :
« Car ceulx qui hui mouront sur la gent non-
[sachant
<( Il vivront ja lassus au trône suffisant.
« De rien qui soit au monde ne vous soit
[remembrant
« Fors d'acquérir l'amour qui sans fin est
[durant.
« Olivier, beau compaings, à moi venés avant:
« Tenés vous près de moi, ne m'aies eslongnant
(( Et pensés à l'amour que vous désirés tant
« Jacqueline la belle qui a le doulz semblant;
u Monstres pour son amour à paiens fier
[semblant,
« Et j'en leur monstreray pour vostre seur
[autant :
« Car ja homs n'est hardis s'il n'a vray ceur
[d'amant. «
Li Emperere fait ses graisles suner;
Pois, si chevalchet od sa grant est, li ber.
Lors se vont Sarrasins lor retrait esploictant
Et l'ost au roy Charlon aloient eslongnant,
I.ES DERNIERS ROMANS EN VERS.
4111
que d'une paire de ciseaux pour tailler hardiment
dans les œuvres de ses devanciers, et de quelques
brins de fil pour coudre ensemble, tant bien que
mal^ ces morceaux plus ou moins assortis ou dépareil-
lés. Travail de mosaïste, et de mosaïste qui ne sait
pas toujours les secrets de son métier. Je me suis
jadis persuadé que VEnti^ée de Spagne était, en partie,
1 PART. LIVU.
CHAP. I.
De cels d'Espaigne mit les esclos truvez,
Tiennent i'encalz, tuit en sunt cumunel.
Quant veit li Reis le vespre décliner,
Sur l'herbe verte descent il en un prêt,
Se culchet à terc, si priet Damne Deu
Que le soleill faect pur lui ester,
La noit targier e le jur demurer.
As li un Angle ki od lui soelt parler ;
Isnclcment si li ad cumandet :
<( Carlos, chevalche : ne te faldrat clartet.
« La flur de France as perdut, ço set Deus ;
« Vengier te poes de la gent criminel. »
A icel mot TEmperere est muntez.
Pur Carlcmagnc fist Deus vertut mult grant ;
Kar li soleilz est remôs en estant.
Paicn s'en fuient,
Et le soleil aloit durement abcssant,
Ne cstoit au ciel plus qu'une lance en hauchant.
Et quant Charles le voit, il en fut fort do-
[tant :
n Ha ! Dieu, se dit le Roi, mi vont il escliap-
[pant ?
(( Se Je ne me combas ans paiens maintenant,
« N'y combatray jamais en jour de mon vivant;
« Car il s'enfuiront trcstoute nuit errant.
« Beau sire Dieu, dit Charles, donnes moi du
[jour tant
<i Que me puisse venger du domaige pesant.
« Haa ! sire saint Jacque où je me fic^ tant,
« Je m'esbaty pour vous en Espaignela grant;
u Priés à Jhesucrist, le père royamant,
« Que ce jour cy endroit voit ung poi cslon-
gnant. »
Si tost que il ce dit, on vit là apparant
Que le soleil se tint tout droit en son estant
Et demeura au ciel tos quois jusques à tant
Que Charlcmaine ciit vcngié la mort Rollant
Le miracle fut beaus que Jhesucrist fist là,
Que le soleil se tint et point il n'avala.
A la prière Charle Dieu le jour eslongna ;
Le roy Marsille suit, tant fist qu'il le trouva :
Et livreront bataille dont moût leur cnnuia.
Ha Dieul comment François se combatirent
[là!
III. LA MORT DE LA BELLE AUDE
1" RoLA^'D (vers 3705-3721).
Li Emporcre est repairicz d'Espaigne
E vient ad Ais, à V meillur sied de France.
Muntet cl' palais, est venuz en la sale.
As li venue, Aide, une bcle dame.
Ço dist à r Rei : « U est Rollanz li catanies,
'A Ki me jurât cumc sa per à prendre ? n
Caries en ad e dulur c pesance,
Plurct des oilz, tiret sa barbe blanche :
« Soer, clicre amie, d' hume mort me deman-
[dcs.
« Jo l'en durrai mult esforciet cscange :
« Ç' est Loewis, miclz ne sai-jo qu'en parle
■ Il est mis filz e si iiendrat mes marches, «
2° Galtens li restorés (éd. Stengel, pp. 367,
368).
Le Roy vint à sa court et o lui ses ami :
Belle Aude fist venir au gent corps agensi.
Moult fu dolent le Roy quant il là l'a choisi.
I la prinst })ar les bras, doulccmcnt l'a saisi :
« Amie, dit le Roy, sçavés que je vous pri :
« De ce que vous dirai n'aies le ceur failli.
« On ne le peut celer, il fault qu'il soit ainsi :
« Perdu as Olivier et Roulant ton amy.
« Mort sont à Roncesvaus o ont esté traï. »
Quant Belle Aude rentcnrl, le cour lui est fuy.
Si liauUo qu'elle fu, à la terre cliaï
Et dit : u Beau sire Dieu qui oncquez ne
[menti
420
t PART. LIVR.
CHAP. I.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
FœuYre d'un compilateur de ce calibre, et que ce
médiocre ouvrier avait utilisé de la sorte plusieurs
poèmes tombés sous sa main, tels qu'un Roland et
Feiragus et une Prise de Nobles. Nous lui devons,
d'ailleurs, une certaine reconnaissance, puisqu'il nous
a conservé certains éléments de la légende qui ne
sont pas des moins notables et qu'on ne connaîtrait
pas sans lui.
Aide respunt : « Cist moz mei est estranges.
u Ne placct Deu ne ses Seinz ne ses Angles
(c Après RoUant que jo vive remaigne ! »
Pert la culur, chiet as piez Carlemagne,
Sempres est morte. Deus ait mcrcitde l'anme !
« Sont-celes belles nopces dont venue suis cy ?
« Haa, sire Roullant, Dieu ait pitié de ty !
« Hee, frère Olivier, tu as mon ceur meurdri,
« Jamais ne veul menger ne ne veul boire
[aussi ;
« Ains veul aler à terre où sont mi doulx ami. »>
Dolente fu Belle Aude et si desconfortée
Qu'à la terre chaï si dolente et pasméc
Que de la grant doulleur est illec déviée,
Devant le roi Charlon est morte et trespassée
Et tantost au corps d'elle ne fut vie trouvée.
IV. CHARLEMAGNE A JÉRUSALEM
1« Le pèlerinage de Jérusalem [Karls reise. S^Galiens li restoués (éd. Stengel, pp. 3 et 4).
éd. Koschwitz, vers 98 et ss.).
Grevait l'Emperere od ses granz cumpagnies..
E brochent à la tere u Deus reçut martirie.
Veient Jérusalem, une citet antive.
Li jurz fut bels e clers : herberges mit pur-
[prises
E vienent à 1' mustier : offrendes i unt mises.
As herberges repairent les fières cumpagnies.
Mult est genz li presenz que Carlemaigne i
[offret.
Entrât en un mustier de marbre peint à volte.
Là enz at un alter de sainte paternostre :
Deus i cantat la messe, si firent li Apostle,
E les duze caeres i sunt tûtes uncore.
La trezime est en mi, bien seielée e close.
Carlemaigne i entrât, bien out à l' coer grant
[joie.
Cum il vit la caere, icele part s'aprocet.
L'Emperere s'asist, un petit se reposet ;
Li duze Per as altres envirun e en coste.
Ainz n'i sist alcuns boom, ne unkes puis
[uncore.
Mult fut liez Carlemaigne de celé grant beltet:
Vit de cleres colurs le mustier peinturet,
De martirs e de virgenes e de granz majestez,
Quant en Jherusalem la cité seigneurie
Fu Charlez et Roulant de France la garnie,
Obvier et duc Naymes et l'autre baronic,
Là où virent l'église, s'en vont celle partie.
Les huys trouvent fermez, la porte verroulic:
« He Dieu ! distrEmpereur,filsà saincteMarie,
« J'ayla terre de France, de Champagne et
[de Brie,
« De Flandre et d' Aleînaigne \)Our venir cy
[laissic,
« Pour vous venir requerre, et pour ce je
[vous prie
0 Qu'à ceste saine te église, par vostro cour-
[toisic,
« Vous me laissés entrer et vostre baronnie. »
Dieu ouy sa prière, de ce n'en doubtez mie.
Les portes vont ouvrir tout à sa commandie.
Lors entrent en l'église qui fu belle et jolie ;
Làot.xii. chaeres faictes par grant maistric.
Avec les .xii. fu la xui» estabbe :
Ce fu celle où Dieu sist qui vint de mort à vie
Celle belle chaere que j'ay ja annoncic
Encontre Charlemagne maintenant s'umilie
Et Charlez s'i assist qui Dieu du cuer mcrcic
Pour la belle miracle que Dieu fist celle fie.
Or fut li Emperiôre dedens l'église entrez
42L
1 FART. LIVR. m.
GHAP, I.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
Mais il y a d'autres compilateurs, moins séniles, et
qui s'attachent seulement à écrire un résumé succinct
et clair de certaines œuvres de leurs contemporains
ou de leurs devanciers. Ils ne pillent pas les vers des
autres : ils les refondent, les délaient ou les abrègent.
Tel est ce Girart d'Amiens, qui écrivait durant les Le chariemagne
premières années du xiv' siècle et qui est Fauteur Girartd^miens
d'un Chariemagne que nous avons pu na2:uère si^na- comme'ie'typc
1 , J- o o des Compilations.
1er comme le type exact de ce genre de compilations.
Ce Girart était bien l'une des plus pauvres et des
plus étroites cervelles de son temps. Si le mot médiocre
n'existait pas en notre langue, il faudrait le créer au
bénéfice de Girart. Ce méchant versificateur eut cepen-
dant une fortune qu'il ne méritait pas. Il fut, à tout
le moins, bien servi par les circonstances, et c'est à lui
que l'on confia le soin d'écrire en vers toute la légende
de Chariemagne, éparse en vingt chansons, et dont
E les curs de la lune e les festes anvels,
E les lavacres curre e les peissuns par mer.
Caries eut fier le vis, si oui le chief levet.
Uns Judeus i entrât, ki bien Tout esguardet.
Cum il vit Carlemaigne, cumençat à trembler :
Tant ont fier le visage ne l'osât esguardor.
A poi ke il ne chiet, fuiant s'en est turnez
E si muntet d'eslais tuz les marbrins deo'rez
E vint à r Patriarche, prist l'en a à parler :
« Alez, sire, à 1' musticr pur les funz aprester.
« Or en dreit me ferai baplizier e lever,
« Duze cunles vi ore en cel musticr entrer,
« Avoec els le trezime, une ne vi si furmet.
u Par le men cscientre, oo est meïsmes Deus.
« Il e li duze Apostlc vus vienent visiter. »
Quant l'ot li Patriarches, si s'en vait cunrcer
E ont mandet ses clers en albe la citet,
11 les fait revcstir e capes afubler;
A grant processiun en est à 1' Rei alez,
L'Emperero le vit, si' st encuntre levez,
E^ out trait sun capel, parfunt Fat enclinet.
Vunt soi entrebaisier, nuveles demander,
E disl li Patriarches : « Dunt estes, sire, nez?
- Unkcs mais n'osât Iioem en ces! musticr
[entrer,
<' Se ne li cuniandai u ne li oi ruvcl.
" — Sire, jo ai nom Caries, si sui de France
[nez. )•
Et tous les .XII. Pers environ en tous lez,
Chascun en sa chaere de renc en renc posez.
La couronne et les cloz dont Dieu fut cou-
[ronnez
Eust en devocion requis et aourez.
Leur offrande y ont faicte de fin or csmcrez ;
Mais quant le Patriache ot les mos escoutez
Que Sarrazins lui ont et dit et devisez,
Legièrement s'en est vers le sépulcre alez
A grant procession de prestres ordonnez.
Quant le voit l'Emperière, contre lui est levez
Et tous les .xn. Pers sont vers lui enclinez.
Lors a le Patriache Charles araisonncz ;
« Sire, dist il au Roy, moult par estes osez
« D'estre céans entré, quant congié n'en avez
« N'a moy n'àmez prêtas n'ànul de mos privez.
« Dont venez ? où alez ? de quel terre estes
[nez ?
« Et coment avez nom ? Ne me soit pas celez.
Il — Sire, dist Charlemagnes, assez tost le
[sçaurez
« Je suy roy des François : Cliarles suis
[appeliez. »
ï PART. I.IVU.
CHAP. J.
122 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
rim des hommes les plus illustres de la France voulait
poss(kler le magnifique et incomparable ensemble.
Le comte de Valois, qui joua un rôle si considérable
sous le règne de son frère Philippe le Bel, ce capitaine
général des armées chrétiennes que la grande âme de
Benoît XI voulut mettre un jour à la tête d'une nouvelle
et décisive croisade, et qui faillit un instant devenir
empereur de Constantinople ; cet ambitieux, qui put
se croire appelé à jouer le rôle de Charlemagne, vou-
lut un jour posséder dans sa bibliothèque la vie de
son modèle et chercha autour de lui un poète pour
récrire. Ce qu'il souhaitait, sans se l'avouer, c'était
l'histoire poétique, c'était la légende de Charlemagne.
Girart d'Amiens fut présenté au comte de Valois et
reçut, quoique indigne, cette importante commande \
Oui, commande : le mot est des plus justes. Aux épo-
ques de décadence, on fait faire un poème comme un
habit, et la versification devient un commerce.
Girart se mit à l'œuvre et dut tout d'abord se livrer
à un travail préparatoire : il réunit un certain nombre
de chansons ou de chroniques plus ou moins fabuleu-
ses que la lecture attentive de sa triste compilation
nous permet aujourd'hui de reconnaître et d'énumé-
rer : c'étaient surtout Mainet^ les Enfances Rolant,
Ogier, Aubry le Bourgoinq, la légende latine du Pèle-
. 1. « Et ce dist sains Lyons qui nous en est garans — Qui de Cliallon
sot bien touz les fez apparans — Par quoi decrez en fist qui nous est
dcscleirans — Les fez que Clialles fist : traiz est en ce romans. — Et
EST FAIT AU GOMMANT AU FRERE AU ROY DES FRANS, — Le CONTE DE
A^ALOis, qui estre ramembrans — Veut de si nobles fez où touz est
apendans — Le bien de toute honneur en touz bons convenans. — Et
ge, Gyrart d'Amiens, qui tout sui desirans — De fere son plesir de
cuer liez et joians, — Ai fet cest livre ci dont fet me fu commans. »
(Bibl. nat., fr. 778, f^ 143 r».) — « Et moi, Gyrart d'Amiens, qui toute
Fordenance — Ai es croniques pris qui en font ramembrance — - Par
LE commandement LE FRERE AU ROY DE FRANCE — Le CONTE DE VALOIS,
ai pris cuer et plesance — De recorder les fez Cliallon. » (Ibid.,
p 169 ro).
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 423
rinage à Jérusalem et la Chronique de Turpin. Il cite la
Chanson des Saisnes, mais ne s'en sert pas et y renvoie
bonnement son lecteur. Comme on le voit, ce premier
travail fut mal fait. Un compilateur intelligent eut
— autant du moins qu'il l'aurait pu, — utilisé Asjwe-
mont, Fierabras, Renaut de Montauhan, le texte ori-
ginal ou les remaniements du Rolant, Hiion de Bor-
deaux, les Saisnes et le Couronnement Looy s ^ . Le pauvre
Girart ne voulut pas sans doute se donner autant de
peine, et en fut puni. On lui avait commandé un long
poème, et l'infortuné ne tarda pas à s'apercevoir qu'il
n'en possédait pas les éléments. Que fit-il? Il prit le
parti héroïque de mélanger, dans une œuvre hybride,
les annales et les chansons de geste, la légende et
l'histoire, et mit vaillamment son projet à exécution.
Il traduisit en mauvais vers la bonne prose des anna-
listes de Charles et la poésie vigoureuse de notre
antique épopée, et résolut le problème de rester à la
fois au-dessous de l'histoire et au-dessous de l'épo-
pée. On n'a jamais gâté plus pitoyablement un sujet
aussi magnifique, et l'on ne peut lire sans colère une
aussi irritante et intolérable rapsodie.
Elle est divisée en trois livres, cette compilation
sans lumière et sans vie. Le premier est aux trois
quarts fondé sur la légende ; les deux tiers du second
sont historiques ; tout le troisième est légendaire ;
mais une telle constatation est insuffisante autant
que sèche, et une analyse exacte peut seule donner
quelque idée de ce singulier mélange \ Une compi-
1. Il est vrai qu'il y a une lacune dans son poème entre les fosl24et 125
du ms. 778. — 2. C'est cette analyse que nous voulons ici donner à nos
lecteurs. Nous avons imprimé en italiques tous les éléments légendai-
res de la compilation de Girard ; en romains tous les éléments histori-
ques (qui sont d'ailleurs plus ou moins exacts). Plus loin (III, pp. 30-52)
nous publions un résumé plus étendu sous une forme plus 'littéraire
I PART. LIVR. m.
CHAP. r.
I PART. UVR.
CHAP, I.
424 LES DEKNIEUS ROMANS EN VERS.
lation de ce genre, ingénieusement conduite, eut été
du plus haut prix pour les érudits modernes qui ont
tant de peine à combler aujourd'hui les vastes lacunes
de notre répertoire épique. Il est vraiment regrettable
que le comte de Valois n'ait pas eu la main plus
heureuse.
Les Nouveautés
et les Suites.
Nous avons dû plus haut établir une distinction
entre nos romans de la décadence qui sont de vérita-
PREMIER LIVRE. Prologue OÙ Girart d'Amiens se nomme et expose
le sujet de son poème (f» 22 v^, 23 r»). — Naissance et éducation de
Charles (f° 23 r^). — Les deux bâtards d.e Pépin ^ les deux fils de la
Serve, perdent leur mère qui leur lègue de grandes richesses dont
ils se servent pour se créer un parti (fo23 ro). — Cour tenue par Pépin
à Orléaîis (fo 23 v°j. — Les deux serfs, Heudri et Rainfroi, empoisoîi-
nent Perte aux gra7is pies (f° 24 r*^), et Pépin meurt lui-même, enipoi-
son7ié par eux (f*^ 24 r»). — C'est à eux cependant qu'est confié le gou-
vernement du royaume [i^ 24 ro). — Premier comp^lot des deux serfs
contre Charles, qui est sauvé par Milon d'Ayglent {P 24 v<^). — Second
complot d'Heudri et de Rainfroi qui veulefit attirer le jeune Charles
à Reims sous prétexte de l'y faire couroimer (fo 24 v» — 27 ro). — Charles
est une seconde fois sauvé : dévouement de David au jeuîie prince
(fo 27 i" — 30 r^). — Le fils de Pépin s'enfuit en Espagne et trouve un
asile à Tolède chez le roi pdien Galafre (f° 30 r» et y^). — Premiers
exploits de Charles, qui a prris le nom de Mainet. Ll tue l'amiral
Pruiajit, ennemi du roi Galafre (P 30 v^ — Mainet ^est fait chevalier
(f-^ 35 r» et v"). — Guerre contre Braimant qui a demandé en mariage
la belle Galienne,fille de Galafre (35v°, — 38 v^).~ Amours de Galienne
et de Mainet (38 r» — 41 r»). — Mainet tue Braimant (f» 46 v^). — Le
secret de la naissa^ice de Mainet est révélé à Galafre ; il est reconnu
pour Vhoïv de France, et épouse Galienne (f^ 49 r" — 50 v^). — Haine
de Marsile, fils de Galafre, contre Mainet; il essaye de le tuer dans
une embuscade (1" 50 v^' — 55 r^). — Expédition de Charles contre les
Sarrasifis qui assiègent Rome ((^ 55 r» et v°). — Victoire de Charles ,'
son triomphe à Rome (f'^ 55 v", — 60 r»). — Il traverse la Toscane et
la Loiiibardie; il arrive en France, et s'arrête à Lyon (f» 60 v" —
61 r»). — Il reconquiert tout son royaume usurpé par les fils de la,
Serve (^' 62 r« — G6 r^'). — //. est enfin seul roi de France (f" ^^ r»). —
Mort de Galienne. — Ici s'achèvent les Enfances Mainet (f» 65 yo). —
Le poète aborde le récit historique de la vie de son héros. — Règne
de Cadoman conjointement avec Charlemagne ; guerre contre le duc
d'Aquitaine Hunault; premières expéditions contre les Saxons; ma-
riage de Charles avec la iiUe de Didier, roi des Lombards ; mort do
Carloman i}^ v^ -- 69 r«).
Second livre. Le pape Adiien appelle Charles à son secours
Expédition du roi do France contre les Lombards. — Didier vaincu
Charles à Rome (f"71 r" cl v"). ~- Prise de Pavie, soumission de Didier
LES DEHNIEIIS ROMANS E?n VEBS. 425
bles Suites et ces autres œuvres, quil est permis, avec
un peu de complaisance, de regarder comme de véri-
tables Nouveautés. Cette classification a sa raison
d'être, et nous la devons maintenir; mais on com-
prendra sans peine qu'au point de vue littéraire, ces
prétendues Suites et ces soi-disant Nouveautés ont
absolument le même caractère, le même agencement,
le même style. Voici, d'une part, Baiiduïn de Sebourc
que nous étudierons tout à l'heure comme le type
exact de toutes les Suites, et dont l'auteur a eu, en
(f" 72 ro). — Les Saxons se révoltent; ils brûlent les églises. — Appa-
rition miraculeuse de deux Anges qui mettent on fuite les païens
(f^ 72 v°). — Guerre contre les Saxons (f« 72 v", — 78 r»). — Charles
prend ses quartiers d'hiver à Aix-la-Chapelle ; son mariage avec
Hildegarde (f« 72 v°). — Nouvelle guerre contre les Saxons (fo 73 v*"). —
Les Lombards se révoltent et sont une seconde fois soumis (f^75 v''). —
La guerre recommence contre les Saxons; première apparition de Gui-
tequin (Witikind). — Baptême des Saxons : Guitequin en Danemark
{f« 75 v^ — 76 v«). — Mort du roi Galafre (f" 77 r«). — Expédition do
Charles en Espagne; prise de Pampelune et de Saragosse. L'arriôre-
garde des Français est surprise par les Gascons et par eux taillée en
pièces. Châtiment terrible des Gascons (1° 77 r» — 78 v^). — Soumission
de la Saxe (1° 78 v'^ —80 r-o).— Charles demande raison au roi de Dane-
mark, qui a donné asile à Guitequin : Gode f roi se soumet au roi de
Frcmce et lui laisse son fils Ogier comme otage (f^ 81 r»). — Ogier le
Danois chez le châtelain de Saint-Omer; ses premières amours (f^ 81
r*"' et v«).— Guerres contre les Saxons et contre les Esclavons (f^Sl v°— SBr»).
— Charles donne la Lombardie à son fils Pépin, TAquitaine à son fils
Louis (f*^ 83 v°).— Nouvelles expéditions contre les Saxons ; contre Tas-
sillon, duc des Bavarois; contre les Bretons, les Huns, les Esclavons
(f<^ 83 v°, —87 ro). — Charles refuse sa fille à Tempereur Constantin de
Constantinople et bat les troupes grecques (fo87 r^, — 88 ro). — Révolte
contre Charles d'un de ses bâtards nommé Pépin (f» 89 r»). — Guerres
contre les Saxons, les Esclavons, les Sarrasins d'Espagne et les Huns
(fo 89 r», — 91 ro). — L'évèque de Bordeaux, ayant erré contre la foi,
est brûlé vif (f« 91 r^). — Voyage de Charlemagne à Rome : Timpéra-
trice Hélène lui envoie de magnifiques présents (fo 91 v». — Mort du
pape Adrien, élection du pape Léon (fo 92 v^), qui est attaqué dans
Rome et délivré par Charles (f» 92 v» — 93 r»). — Nouveau voyage à
Rome: Charles couronné empereur. Les Romains crient :«Vive Auguste
César» (fo 95 r^).— Expédition en Espagne ; prise de Barcelone (fo 98 ro,
— 97 ro).— Le roi de Perse envoie une horloge à Tempereur de France;
guerres contre les Saxons et les Huns (fo 97 r^,— 99 vo). — Expédition de
Pépin contre Gènes et Venise ; sa mort; guerres de Charles contre les
Grecs et les Bretons (fo 100 r»,— 104 vo). — Concile: canons touchant la
divinité de Jésus-Christ et la grâce (fo 104 vo). — Adoption de la liturgie
romaine (fo 104 vo). — Construction de la chapelle d'Aix (fo 105 ro). —
I PArsT. M vu. III.
ClIAP. I.
I PART. LIVR. m.
CHAP. I.
42G LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
effet, la prétention de compléter le geste du Cheva-
lier au Cygne; et voici, d'autre part, Hugues Capet et
Charles le Chauve que nous choisirons, si vous le
voulez bien, comme les types classiques de tous les
romans « nouveaux » des xiv' et xv'' siècles. Entre ces
diverses chansons, la ressemblance est frappante ;
elle est complète. Il y a, je le veux bien, plus de
talent dans les unes que dans les autres; mais les pro-
cédés de fabrication ne diffèrent pas, et il semble que
les ouvriers aient travaillé dans le même atelier, sous
Traité de paix entre Charles et Nicéphore (fo 106 r»). — Les cinq
grands Conciles (fo 107 ro).— Charles associe à l'Empire son fils Louis ;
les Normands (f» 107 r» — 109 v«). — Légende des moines de Tours
(fo 110 r«). — Mort de Milon d'Ayglent; Charles va rendre visite à sa
sœur; première apparition du petit Roland, fils de Milon et neveu
de l'Empereur, qui tue les veneurs et bat les huissiers de son oncle
(fo 110 r», — 112 v°). — Seneheut, fille du roi de Bavière et 'mère du
duc Naimes [P 113 r» et v").— Institution des douze Pairs (f» 113 v«). —
Mort de Guitequin (f» 113 yo).— Mention d'un frère de Roland, nommé
Baudouin [P 114 r»). — Le roi païen Corsuble débarque en Sicile et
menace Rome; le Pape appelle l'Empereur à son secours (f» 114 r").—
Naimes fait sortir Ogier de Saint- Orner ; guerre contre Corsuble;
exploits d'Ogier; sa lutte contre Banemont; sa victoire. — Bataille
dernière; Charles tue Corsuble, et Rome est délivrée (f« 114 v^,— 120 r<^).
— Règne de Naimes en Bavière {P 121 r»). — Portrait de Charlema-
gne {P 121 r^). — Jérusalem est prise par les Sarrasins; ses habitants
sont massacrés; les saints lieux sont profanés. Charles part avec
Turpin à la tête d\me armée de croisés, passe par Constantinople,
traverse l'Asie et met le siège devant Jérusalem [P 121 r^, — 124 r«).
Lacune...
Troisième et dernier livre. Saint Jacques apparaît à Charles
dans un songe ; le « Chemin de saint Jacques » [P 125 ro). — Char-
lemagnepart pour l'Espagne et met V Aragon « en feu et en charbon »
[P 125 v«). — Prise de Barcelone, siège de Pampelune [P 125 v° —
126 ro). ■— Les murs de Pampelune tombent comme ceux de Jéricho
[P 126 ro). — Siège deLuiserne « qui est fondue comme plomb {P 126 v^). »
— Charles revient à Saint-Denis [P 127 r"). — Puissance d'Agolant en
Espagne; nouveau, départ de Charles; tous ceux qui ne voudront
pas le suivre seront réduits en servage {P 127 ro et v°). — Première
bataille entre Agolant et Charles ; Agolant vaincu se fortifie dans
Pampelune [P 127 \\ — 129 yo). — Charles à Pampelune {P 129 v"). --
Episode du chevalier qui laisse tout son bien ci son ami pour le dis-
tribuer aux pauvres ; châtiment du mauvais dépositaire [P 129 yo, ~
130 yo). — Agolant rassemble une nouvelle armée; chrétiens et infidèles
combattent par champions; défaite des païens (P 130 yo — 131 ro). ~
Vne bataille générale s'engage; Agolant vaincu s'enfuit jusqu'à Agen
(fo 131 yo — 133 ro). — Il est forcé d'abandonner Agen (P 133 yo). —
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 427
la direction d'un seul et même maître. Encore un ' "^^'^^^p™ '"'
coup, c'est de l'industrie plutôt que de l'art.
Hugues Capet, qui (malgré certaines opinions toutes Hugues capet
récentes) nous apparaît dans l'histoire comme un comme'iotypo
prince intelligent et habile, n'était pas, à vrai dire, un « Nouveautés ».
personnage épique ; mais ce fondateur de la troisième
race de nos rois pouvait être et fut, en effet, populaire
pour d'autres motifs. Une légende, née avant Dante et
la Divine Comédie^ mais qui ne remonte guère plus
haut, le représentait comme le fils d'un boucher. Quel
que fût l'inventeur, quelle que fût l'antiquité de cette
fable, la bourgeoisie parisienne ne s'en montra pas
médiocrement flattée. Or, cette bourgeoisie était puis-
sante au xiv"" siècle; surtout, elle était riche. Pour
encenser la puissance et la richesse, les poètes n'ont
jamais manqué : il s'en rencontra un pour chatouiller
agréablement la vanité des bourgeois de Paris en pre-
Miracle des lances qui fleurisseîit (f» 134 v°). — Grand combat à Tail-
lebourg ; Agolant vaincu se réfugie à Saintes {P 135 r» et v°) — d'où
il se retire, vaincu (f° 136 r"). — Nouvelle expédition de Charles contre
Agolant, qui s'est une seconde fois enfermé dans Pampelune {P 137 r").
— Longue dispute théologique entre Agolant et Charles {P 137 r'' et
v°). — Agolant vaincu refuse de se convertir pour le même motif que
Marsile dans le roman (i'Anséis de Carthage (P 139 r'^). — Dernière
bataille; défaite et mort d' Agolant (f» 140 r»). — Miracle des croix
vermeilles, qui désignent les chevaliers français destinés à mourir le
lendemain; ils essayent en vain d'échapper à la mort (P 142 r° et v°).
— Les Sarrasins taillés en pièces (f« 143 r°). — « Comment Rollans se
combattit à Ferragus de Gadres » (f^ 143 r» — Bataille sous les murs
de Cœ'-dres; prise de cette ville (f° 151 r^ et v»). — Église fondée à Com-
postelle (fo 152 v°). — Guerre contre Marsile; trahison de Ganelon;
Boland à Roncevaux (Girart d'Amiens suit la Chronique de Turpin,
et conduit près de Roland agonisant le jeune Baudouin^ son frère).
Mort de Roland; représailles de Charles; châtiment de Ganelon
(fo 154 po). — Expédition de Charles contre les Saxons; le poète ren-
voie ses lecteurs à la Chanson des Saisnes (fo 165 r^). — Tristesse de
l'Empereur depuis Roncevaux (f» 166) — Mort de Turpin (fo 167). —
Dernières années de Charles, son testame7it, sa mort d'après la
Chronique de Turpin (f» 164-168 r»).— Cf. Texcellente analyse de Gas-
ton Paris, en son Histoire poétique de Charlemagne (p. 471 et ss.)
I PAliT. LIVR. m.
CHAP. I.
42S LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
nant le fth de boucher^ le boucher devenu roi, pour le
héros d'une de nos dernières chansons de geste. Nous
Yoilà bien loin de la Chanmn de Roland et de la noble
inspiration qui nous valut ce chef-d'œuvre immortel.
Tout le poème, d'ailleurs, répond bien aux préoccu-
pations de l'auteur à' Hugues Capet et au caractère
de l'époque où il vivait. Le héros de ce roman, comme
Fa fait remarquer son trop spirituel éditeur, est une
sorte de Henri IV aussi paillard que courageux, « un
roi, ajoute-t-il, comme on les aime en France ». Nos
goûts ont changé.
Hugues nous apparaît comme le parlait modèle de
ces mauvais gentilshommes qui pullulaient déjà au
xit"" siècle et pensaient racheter cinquante adultères
et la ruine de cent créanciers par quelques beaux
coups d'épée et par les excès d'un courage mal
dépensé. Fils du sire de Beaugency et « petit-fils »
d'un boucher, il refuse énergiquement de se livrer
au commerce maternel, déclare (comme Vivien et
Hervis de Metz) n'aimer que les femmes et les lé-
vriers, et se fait donner de beaux florins par son
oncle, le boucher Simon. 11 commence dès lors à
courir le monde, où il met à mal je ne sais combien de
pauvres filles. Sa morale est des plus accommodan-
tes : c'est celle d'Ovide qui se résume en deux mots :
« Vive l'amour. » Ce libertin cynique fait montre de
son libertinage : « Si l'une me repousse, dit-il, l'autre
a m'accueillera. L'amour, c'est le paradis. » Après avoir
quelque temps promené ses loisirs de Lovelace et de
don Juan à travers le Brabant et le Hainaut et y avoir
à peu près déshonoré toutes les femmes, il arrive à
Utrecht où il séduit la cousine du Roi, et où, sans
l'intercession de la Reine, il eut été condamné à
mort. D'étape en étape, il fait enfin sa rentrée à Paris
LES DERNIERS ROMANS EN VERS 429
OÙ rempereur Louis vient croire empoisonne par le
comte Savary de Champagne. L'impératrice Blanclie-
flor reste, avec sa fille Marie, seule et sans défense,
au milieu d'ennemis puissants et d'incertains amis.
Mais Hugues n'est-il pas là? A force de courage, il
conquiert dans Paris une incomparable popularité,
sauve plusieurs fois la grand'ville plusieurs fois me-
nacée par les Bourguignons et les Allemands, rem-
porte d'éclatantes victoires et se fait aimer de la jeune
Marie qui ne veut pas d'autre époux que lui. C'est
ainsi — à travers cent épisodes où il serait inutile
de se perdre — c'est ainsi que ce petit-fils de
boucher, ce neveu de boucher, ce demi-bourgeois,
ce demi-vilain monta sur le trône de France en véri-
table parvenu, aux applaudissements de la bourgeoisie
et du peuple qui criaient : « Paris, Paris à Hugues
(( Capet! » On oublia ses bâtards et ses dettes. H eut
Paris, il eut la France, il fut l'aïeul de Saint-Louis.
Tel est dans son essence, ce poème singulier dont
il est aisé de saisir la physionomie véritable ; œuvre
de parti, qui fut peut-être payée par la bourgeoisie
de Paris, et qui en tout cas fut composée pour elle et
servit ses intérêts. Plus d'un gros marchand dut en
réciter les vers, d'un air narquois, sous le nez des
barons de son temps : « Et nous aussi, nous avons
a fait un roi. » Mais c'est le caractère du héros qui est
la marque la plus certaine et le véritable stigmate de
cette poésie de la décadence. Se figure-t-on un héros
d'épopée chargé de dettes et poursuivi par ses créan-
ciers tout comme un libertin de la Régence ou un
vulgaire débauché de notre fin de siècle ?
Malgré tout, il y a, dans cette fausse chanson de
geste, une certaine originalité qu'on trouve rarement
ailleurs, et c'est pourquoi l'on ne saurait y voir une
I PART. MVK. îi:
ClIAP. 1.
I PART. LIVR. III
CHAP. I.
430 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
• œuvre qui donne exactement la mesure de tous les
poèmes du même temps.
Analyse détaillée Si Fou veut counaître la véritable moyenne de ces
Charles très médiocrcs romans, c'est Charles le Chauve qu'il
le Chauve ^ ^
nS'îi^f^t^r'T faut lire et dont il importe d'offrir ici le résumé
pour un type plus l
'"compie'i'"' à nos lecteurs '.
1. Nous donnons ici, d'après VHistoire littéraire (XXVI, pp. 94-125),
cette analyse détaillée de Charles le Chauve pour remplacer le résumé
inexact et insuffisant que nous avions publié dans notre première
édition.
Le roi de France, Clotaire, meurt un jour sans laisser d'enfants. Or,
il y avait en ce temps-là un roi de Hongrie, appelé Melsiau, qui était
païen. Dieu envoie un Ange aux douze pairs de France : « Ne donnez
« pas, dit-il, un successeur à Clotaire. Attendez Melsiau qui recevra
« un jour le baptême et prendra le nom de Charles le Chauve. C'est le
« roi choisi par Dieu. » Les douze Pairs sont fort embarrassés : d'une
part, ce futur roi a un compétiteur, qui est un puissant baron de Bre-
tagne, Guillaume de Montfort; d'autre part, Melsiau, qui. ne parait pas
songer au baptême, s'achemine vers la France et la veut conquérir à
Mahomet. Qui sera roi ? Les douze Pairs s'en remettent à Dieu et invi-
tent les deux rivaux, Guillaume de Montfort et Melsiau, à se rendre
à Reims, devant l'autel de Notre Dame. La couronne, la belle couronne
de France, sera donnée à celui que le Saint-Esprit désignera. Le
Saint-Esprit descend sur Melsiau, et lui met la sainte Ampoule à la
main. Ce miracle éclatant amène immédiatement la conversion de
Melsiau. Il se fait baptiser sur l'heure et, sous le nom de Charles le
Chauve, est acclamé roi par tout le peuple de France. Seul, Guillaume
deMontfort, le dépossédé, voue une haine mortelle au nouveau roi. 11
a pour confident et ami un traître, nommé Goubaut de Lausanne, et ils
trament entre eux les plus perfides complots contre Charles. Tel est
le Prologue du drame.
I. Un certain nombre d'années se sont écoulées, et voici que Char-
les a deux fils de sa femme Marguerite. L'aîné s'appelle Philippe,
et le Roi a commis la grave imprudence de confier au traître Goubaut
l'éducation de ce futur héritier de sa couronne. Cette sorte de Ganelon
imagine et charpente un crime épouvantable. Il envoie à Charles un
baril empoisonné, comme un présent de son fils Philippe. On en fait
Fessai, et le poison foudroie le malheureux sur lequel on l'éprouve.
Le pauvre Philippe est accusé, convaincu, condamné à mort ; mais la
Reine intercède en sa faveur et l'on se contente de le bannir. C'est ici
que commencent les aventures de Philippe et qu'il est soudainement
appelé à jouer le premier rôle dans le roman. Il se dirige aussitôt vers
la Hongrie, pour délivrer le roi de ce pays qui est assiégé dans sa ville
de Montluisant par un sarrazin du nom de Merlangier, qui, géant
énorme, a plus de quatorze pieds de haut. Vingt obstacles l'arrêtent
en chemin, et il prend de plus en plus à nos yeux la physionomie d'un
chevalier de la Table ronde. Il se trouve enfin devant l'horrible
géant, qui l'étreint dans ses bras et le précipite dans le fleuve, au
bas de la montagne où le duel s'est engagé. Tout autre serait mort du
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 431
Florence de Rome dépasse cette moyenne, parce que
c'est le seul de ces récits où Ton trouve une véritable ~
unité d'action, avec un personnage central qui domine
heureusement tout le drame.
La Chronique de Bertrand Diiguesdin dépasse cette
moyenne, parce que c'est une œuvre sincèrement
historique , égale ou supérieure aux meilleures chro-
niques, et dont le héros est, avec Jeanne d'Arc, l'une
des plus grandes figures de notre histoire nationale.
Bauduin de Sebourc dépasse cette moyenne, parce
coup ; mais il arrive (on s'y devait attendre) que le roi de Hongrie a
une fille charmante, du nom de Doraine, laquelle (le cas est encore
moins invraisemblable) s'est prise soudainement d'amour pour Phi-
lippe et lui a fait présent d'un anneau merveilleux qui rend invulné-
rable. Confiant en son courage et surtout en son anneau, Philippe
engage de nouveau la lutte contre le géant et le tue. Sur ce, le père de
Doraine meurt fort à propos pour laisser à Philippe sa couronne et
sa fille. Voilà donc Philippe roi de Hongrie; mais personne, au monde,
pas même sa femme, personne ne sait le secret de sa naissance, et il
y a, de ce côté, à redouter d'émouvantes et terribles péripéties pour
Favenir. Le Drame devient de plus en plus animé et vivant.
IL Or, le roi Philippe a un songe, et reçoit d'un ange, pendant
une nuit, Tordre d'aller sur le champ délivrer Jérusalem. H part sans hé-
siter et laisse sa femme Doraine en butte aux obsessions d'un traître qui
prétend l'épouser et veut à tout prix se débarrasser de l'enfant dont
elle va accoucher. Le pauvre petit est confié à un serviteur de ce
félon qui a reçu l'ordre de le tuer, mais qui, attendri par le sourire du
nouveau-né, se contente (la même histoire se retrouve un peu partout)
de le déposer au pied d'un arbre, le long du chemin. Un seigneur du
pays, Guillaume d'Esturgeon, entend les cris de l'innocent et le re-
cueille. Sur sa poitrine il aperçoit la croix qui est le signe certain d'une
naissance royale et l'élève avec faffection d'un père, mêlée de je ne
sais quel respect pour un fils de rois. « Dieudonné » est le nom de
ce délaissé qui est, lui aussi, appelé aux plus cruelles, aux plus ro-
manesques aventures. Ce fils adoptif ne tarde pas à exciter la jalousie
du véritable fils de Guillaume qui, dans une partie d'échecs (c'est au
moins la dixième fois que, dans nos romans, cette fameuse partie donne
lieu à une catastrophe) frappe Dieudonné d'un coup de couteau et est
bientôt tué par lui. Colère du père ; exil de Dieudonné qui se trouve
seul sur le grand chemin et se décide alors à aller retrouver sa mère
dont il vient seulement d'apprendre la triste destinée. Quel est le che-
min de Montluisant ? Il ne le sait, et le demande à tous : « Il faut lui
« dit-on, traverser d'abord le bois des Fées,» et nous voici en pleine
féerie. Du fond du lac transparent, trois belles jeunes filles, trois
ondines, émergent soudain, toutes souriantes ; elles se font les guides
de Dieudonné que tant de beauté éblouit, et le transportent dans le
royaume des Fées où il a le courage de résister à toutes les séduc-
1 PART. LIVR. 111.
CHAP. I.
sur Dauduin de
Sebourc
qui en est le type.
43:> LES DEP.NIERS ROMANS EN VERS.
' ' 'cHu>T" '"' ^1^^^ ^^^^ l'œuvre crun homme de talent, sur laquelle il
importe, avanL d'en Unir avec nos dernières chansons,
d'attirer plus longuement l'attention de nos lecteurs.
EuTdc critique Eutrc tous Ics poèmcs du xiv' siècle, entre tous ceux
de notre décadence épique, s'il en est un qui mérite
visiblement le premier rang, c'est ce Baiiduin de
Sebourc auquel les auteurs de Y Histoire littéraire ont si
justement donné le nom de « chanson héroï-comique » .
lions cin ce monde merveilleux et de repousser l'amour agressif de
la reine des fées, de Gloriande elle-même. A quoi pense donc Dieu-
donné, ou plutôt à qui pense-t-il ? A la fille de son père adoptif, à
Supplante qu'il aime. Chose bien rare, même chez les fées, Gloriande
n'est point jalouse de Supplante et met tout son pouvoir au service
de cet honnête Dieudonné. Elle lui donne (encore une imitation
iVIIuon de Bordeaux) un cor, un hanap et une nappe, qui ont les
plus admirables vertus. A peine le son de ce cor unique a-t-il retenti
que sept mille chevaliers, tout armés, viennent se mettre aux ordres
de Eheureux corneur. Le hanap, dès que son possesseur en a le désir,
se remplit des vins les plus exquis, et la nappe se couvre soudain d'un
repas pour cent convives. Avec de telles ressources, Dieudonné peut
prétendre à tout. Il commence par délivrer une pauvre jeune fille qu'un
ogre tient prisonnière en un château dont la porte est gardée par deux
hommes cle cuivre ; mais ce n'est là qu'une aventure en passant, et
le but de Dieudonné est ailleurs. II rencontre sur sa route ce
Guillaume d'Esturgeon, qui est le père, non seulement de sa chère
Supplante, mais du jeune homme qu'il a tué jadis après la fameuse
partie d'échecs. Guillaume n'a rien tant à cœur que de châtier le
meurtrier de son enfant; mais comment lutter contre un homme (jui,
avec sa nappe et son hanap, donne un régal nompareil aux soldats
même de son ennemi et qui, avec une sonnerie de son cor, se trouve
sur le champ à la tête d'une merveilleuse armée. Le père de Supplante
comprend que la lutte est impossible : il pardonne à Dieudonné et le
marie avec sa fille. Et c'est ainsi que se termine cette manière de troi-
sième Acte qui pourrait être intitulé «Bieiidonnè », comme le Prologue
serait légitimement dénommé « Charles le Chauve « et le premier
Acte « Philippe ».
III. On n'a pas oublié la pauvre Doraine, cette mère de Dieudonné,
et les rudes épreuves par lesquelles elle a dû passer. Le traitre qui Ta
si brutalement séparée de son enfant qu'elle croit mort, ce misérable
n'est pas encore satisfait de s'être ainsi débarrassé du fils et veut
aussi se délivrer de la mère. Doraine est condamnée à mort, et déjà
son supplice s'apprête, quand soudain (c'est un coup de théâtre
superbe) le son d'un cor retentit et toute une armée s'abat autour
du traître qui, par malheur, a le temps de s'enfuir, et de la pauvre con-
damnée qui se réjouit d'une délivrance aussi inattendue: « Je suis ton
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 433
Ce mot dit tout, et exprime au vif la physionomie
de cette œuvre étrange dont la variété, l'inépuisable
variété constitue le principal caractère. L'auteur ano-
nyme de ce singulier roman prend successivement tous
les tons : dramatique au besoin, jusqu'à nous glacer
le sang et à nous faire blêmir de peur, et comique
jusqu'au grotesque, jusqu'à la caricature, jusqu'à la
farce. Voici, quelque part dans son livre, une descrip-
tion de l'Enfer qui n'est pas sans nous donner la chair
de poule; mais, si nous tournons la page, voilà une de
fils », lui crie alors Dieudonné qui, ayant retrouvé sa mère, songe
maintenant à voir son père Philippe, lequel, depuis dix-huit ans, est
relégué en je ne sais quelle île où il vit comme un ermite. Dieudonné
en prend immédiatement le chemin; mais il se donne le loisir, en route,
d'enlever Constantinople aux païens. Aussi, quand il arrive dans Tile
paternelle, il n'y rencontre plus son père, qui vient d'en partir.Tous les
malheurs fondent sur lui à la fois. Ce cor merveilleux, ce hanap sans
pareil, cette nappe d'où étaient déjà sortis tant de bons repas, Dieu-
donné ne devait les conserver qu'à la condition de ne jamais commet-
tre un seul mensonge. Or, voici qu'il ment, et que tous ses talismans
perdent aussitôt leur pouvoir. Plus de vin, plus de festins mer-
veilleux. La Reine des fées se montre assez bonne pour lui pardonner
enfin un tel méfait, et les talismans recouvrent leur force pre-
mière. C'est alors que, dans un combat judiciaire, le traître Goubaut
que nous avions un peu perdu de vue, est vaincu et tué par Philippe,
tandis que cet autre traître, qui avait été le persécuteur de la pauvre
Doraine, est vaincu et tué par Dieudonné. Voilà, ce semble, un dénoue-
ment excellent pour un drame déjà si long ; mais notre poète ne l'en-
tend pas ainsi, et, au moment où ses auditeurs croient tout fini, tout
va recommencer.
IV. Goubaut est mort, mais il laisse derrière lui toute une abomi-
nable mai^me, toute une engeance de traîtres. Ces félons ont pu rassem-
bler une armée qui, durant une absence de Charles le Chauve, ravage
toute la France. Chalons est réduit en cendres ; Reims est assiégé et
va tomber au pouvoir des rebelles, quand arrive Dieudonné qui, désar-
çonné et désarmé au milieu de la grande bataille décisive, ne peut
même pas porter à sa bouche le cor enchanté qui fait jaillir une ar-
mée des entrailles du sol ou des hauteurs du ciel. Enfin (et la scène
n'est pas sans beauté), il parvient à avoir les mains libres, et embouche
l'admirable oHfant. L'armée féerique arrive et les traîtres sont vaincus.
Tout semble encore une fois achevé; mais voici de nouveaux épisodes.
Doraine et Supplante ont été enfermées dans la ville de Montluisant
où elles sont au pouvoir des païens. Doraine se tue, mais le roi de Ma-
jorque et d'Almérie, Josué, se prend d'amour pour Supplante et veut la
contraindre à l'épouser. Elle n'y consent qu'après avoir reçu de l'en-
chanteur Balan un anneau magique, grâce auquel Josué s'imaginera,
I PART. LIVU. Itr,
CHAP. I.
I l'Airr. [,iVR. III.
GHAP, I.
434 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
ces plaisanteries énormes et salées qui provoquaient
un rire interminable et méchant parmi ses auditeurs
sans délicatesse et ses lecteurs sans préjugés. Comme
il connaissait son public, ce flamand satirique et
sensuel ! Comme il savait le flatter dans toutes ses pré-
ventions et dans toutes ses haines ! Véritable journa-
liste, écrivant trop rapidement et se laissant trop faci-
lement aller à toutes ses passions ; faisant campagne
contre les puissants de son temps et les criblant de ses
railleries qui étaient autant de flèches barbelées et em-
quand il n'en sera rien, avoir fait son bon avec elle. Les années passent,
et Dieudonné,loin de sa femme qu'il ne peut rejoindre, s'abandonne un
jour à un amour adultère avec la belle Corsabrine, qui est la fille du roi
des Indes. L'adultère, comme le mensonge, enlève aux fameux talismans
leur vertu enchanteresse, et le pauvre Dieudonné ne s'en aperçoit que
trop vite, quand il va offrir ses services à l'empereur de Rome, Valé-
rian, et que^ sonnant inutilement de son cor, il est fait prisonnier dans
une grande bataille contre les païens, décidément vainqueurs. Dieu-
donnné et l'Empereur, partagent liélas ! le même sort, et sont con-
damnés, comme les derniers des esclaves, aux plus rudes et aux plus
grossiers travaux. Ils remuent tout le jour « caillons et pierres » ; ils
portent le mortier et le ciment ; ils n'ont pour toute nourriture que du
pain et de l'eau, et sont jetés chaque nuit en une fosse desus un pou
d'estrai7i. Corsabrine propose en vain à Dieudonné de lui rendre la
liberté, s'il veut l'épouser ; mais cette fois Dieudonné pense à Supplante
et a le courage de repousser ces offres adultères. Il est encore plus
maltraité par ses geôliers, et tout semble perdu pour lui. La prison où
il est enfermé est au bord de la mer ; il se précipite dans le gouffre, et
voici que le bon nain Maufumé, qui a pris la forme d'un luiton, le
prend complaisamment sur son dos et le sauve. Ce n'est pas encore
le vrai dénouement.
V. Du mariage de Dieudonné et de Supplante, était né ce Dagobert,
qui devait un jour être un si grand roi et fonder l'abbaye de Saint-Denis.
Le poète n'a pas encore eu le loisir de nous parler longuement de cet
enfant que nous voyons tout à coup prendre dans la chanson une impor-
tance inespérée et que nous rencontrons à Escalonne, au pouvoir de
l'enchanteur Balan,qui est le roi de cette ville ; mais, par bonheur, un
autre enchanteur, du nom de Maufumé, entre alors en lutte avec Balan,
qui finit par être vaincu et par se convertir. Voilà Dagobert en route
pour la France, avec les deux enchanteurs. Mais on n'a pas oublié
l'union adultère de Dieudonné avec Corsabrine : un fils aussi en était
né, qui porte le nom de Corsabrin, et qui, pris de haine contre la chré-
tienté, débarque en Remanie, fait couper la tête au Pape et met l'assaut
devant Rome. Le manuscrit, dont nous n'avons pas les derniers feuil-
lets, s'arrête ici : il était temps. Mais le poète a pu nous mettre, plus
haut, au courant des dernières aventures de Dieudonné, qui est évidem-
ment son héros préféré. Le fils de Philippe à rétabli l'ordre dans le
i.ES DERMEUS ROMANS EN VERS. 435
poisonnées; mordant jusqu'au sang ceux qu'il n'aimait
pas et ne reculant contre eux devant le scandale
d'aucune calomnie ; plein d'une verve endiablée; pam-
phlétaire acerbe dont Paul-Louis Courier eût aimé la
lecture et à qui il ne manque guère, pour être un
bon (( publiciste » qu'une langue châtiée et un bon
style.
Pour être un véritable épique, il lui manque aussi
une qualité précieuse : c'est ce sens de l'unité qui a éga-
lement fait défaut à la plupart de ses contemporains.
Dans son œuvre qui est une sorte de panorama gi-
gantesque, il y a, toutes les dix ou vingt pages, un de
ces changements à vue qui sont faits pour nous sur-
prendre et finissent par nous fatiguer. De l'extrême
Orient il nous transporte soudain dans une ville de
la Frise ou sur la route de Paris. Puis il nous ramène
brusquement au fond de l'Inde. Mais ce n'est point là
le pire : car, après tout, Shakespeare en a fait bien
d'autres, et la seule unité vraie est l'unité d'action. Ce
royaume de France, où son père était sur le point d'être détrôné par
Amaury de Bretagne, qui déjà s'était fait sacrer à Paris : « C'est alors,
nous dit le poète, qu'il fut décidé que, pour être vrai roi de France, il
faudrait désormais avoir été sacré à Reims. » Un Ange descend alors
du ciel et proclame que la couronne de France doit être placée sur le
front du jeuneDagobert. La mission de Dieudonné est terminée, et il
ne songe plus qu'à son salut: «Pour expier tes péchés, lui dit un Ange,
tu te feras ermite. » Dieudonné obéit à la voix d'en haut. Il prend avec
lui sa femme Supplante, et tous deux, repentants et saints, cheminent
jusqu'à Blaye. Ils s'y arrêtent, se construisent une pauvre hutte au
bord de la Gironde, portent la haire, vivent de fruits sauvages, et s'im-
posent, entre autres œuvres pies, le devoir de passer en bateau les
voyageurs d'un bord du fleuve à l'autre. Il y a là un souvenir évident
de tous les ponts que l'Eglise a construits. Cependant les deux saints
époux meurent un jour sous les coups des larrons qui infestaient le
pays. Ils rendent l'âme, et tout à coup leur pauvre ermitage est enve-
loppé d'une lumière céleste et étincelle comme un soleil. La foule se
précipite pour honorer les corps de ces martyrs, et l'on trouve, sur
celui de Dieudonné un brievet où est écrit tout le récit de sa vie, avec
ces paroles qui avaient été écrites là haut : « Dieudonné sera désormais
« honoré sous le nom de saint Honoré, et Supplante recevra le nom
« de sainte Fiée. «Tels auraient dû être les derniers vers de la chanson.
I PART. LIYR. 111.
CHAI'. I.
1 PAKF. LIVR. III.
GHAP. I.
436 LES DERNIERS NOMANS EN VERS.
qu'il y a de particulièrement choquant dans Bau-
duïn de Sebourc, c'est que le centre du récit est plus
d'une fois déplacé et que le héros central n'est pas
toujours le même. Tout à l'heure, c'était Baudouin de
Sebourc ; un peu plus loin, ce sera son bâtard \ Les
épisodes s'enchevêtrent dans les épisodes. Puis, ce
sont d'interminables sermons qui alourdissent à tout
instant la rapidité de Faction. Le lecteur, sans aucun
doute, est libre de ne point les lire et de faire un
bond par dessus ; mais l'auditeur est condamné à les
subir. Le récit languit, et il offre un intérêt d'autant
moins vivant que le poète estime nécessaire, comme
nous le verrons ailleurs, de faire à plusieurs reprises
un résumé plus ou moins précis et plus ou moins long
des événements qu'il se propose de raconter jusqu'à la
fin de son roman ^ On ne s'intéresse point à un
dénouement que l'on connaît d'avance. C'est, à la
vérité, le défaut de la plupart de nos épiques; mais
l'auteur de Baudouin méritait de n'y pas tomber.
Il le méritait d'autant mieux qu'il a un véritable talent
de conteur, et nous aurons lieu d'en fournir la preuve
plus loin. Par malheur, c'est toujours trop chevillé et
toujours trop long. L'émotion, la véritable émotion
est trop rare. Il n'a pas dû pleurer souvent et ne sait
pas nous faire pleurer, ce Rabelaisien qui se complaît
surtout aux brutalités d'un amour uniquement san-
guin. Où il est peut-être le mieux inspiré, c'est dans
les récits où il peut donner un libre essor à ses idées
(( démocratiques» et bourgeoises, et il n'y a peut-être
pas de plus belle page, en cette œuvre sans queue ni
tête, que celle où le poète nous peint la fierté sublime
d'un savetier devenu roi ^ Il faut l'entendre, ce Pau-
1. Bauduin de Sebourc^ éd. Bocca, II, 176 et ss. — 2, Ihid.^ II, 391,
etc., etc. — 3. lUd., I, 335 et ss.
LES DEHNIERS ROMANS EN VERS. 437
vre pourveu, comme il l'appelle, il faut l'entendre ' ''^^^;p'7- "'•
jeter aux Sarrazins qui l'attaquent ce cri superbe :
(( Dites à votre roi que nous croyons en Jésus-Christ
et que, s'il ne se convertit pas, je me porterai, contre
lui, plus terrible que léopard et que lion ^ » Il faut
le voir ce « vilain » qui n'a jamais touché une arme
chevaleresque, il faut le voir s'exercer contre un mur
à l'escrime de la lance et se jeter ensuite, farouche,
au milieu des ennemis <( comme un loup parmi les
brebis ^ ». Il ne devait pas être mécontent, notre
poète, de montrer aux chevaliers de son temps qu'un
misérable ouvrier pouvait ainsi s'improviser cheva-
lier en un jour et les égaler en vaillance.
C'est dans les descriptions qu'il excelle. Celle qu'il
nous donne de l'Enfer est d'emprunt , et il force son
talent en essayant de ;ious effrayer ^ Je l'aime mieux
quand il nous peint, en couleurs vives et heureusement
variées, une bataille, un combat judiciaire, un tour-
noi \ Il se donne ici la joie, p^^esque légitime, d'être
aussi long qu'il peut l'être, et le lecteur, s'il est quel-
que peu courageux, n'a vraiment pas le droit de se
plaindre.
Le lecteur, hélas ! a bien d'autres sujets de méconten-
tement, voire d'indignation.
Nous disions tout à l'heure que Bauduin de Sebourc
peut passer pour le type d'un poème héroï-comique.
Le véritable héroïsme, l'héroïsme chrétien n'y est pas
souvent mis en gloire , et l'auteur s'inspire rarement
l. Baudimi de Sebourc, I, 375.—- 2. Ibid., I, 376, 378.-3. Ibid.,
II, 57 et ss. Le poète distingue trois Cercles dans son enfer : celui
des enfants morts sans baptême ; celui des païens; celui des usuriers,
des meurtriers, des larrons, etc. Sa description du Paradis est des
plus faibles {ibid. pp. 48 et ss.). — 4. V. notamment la description d'un
campus, 11,348. Cf. le massacre des traîtres, 1,234, et le charmant tableau
de la ville de Nimaie, I, 57, etc., etc.
I PART. MVn,
CHAP. l.
438 LES J)EnNlEJlS ROMANS EN VEllS.
de ces poèmes ru gueux et fiers de la première croi-
sade, d'Antioche et de Jérusalem y dont il prétend et
s'imagine nous donner la suite . Une seule fois peut-être,
il s'élève à la hauteur de cette foi naïvement sublime
des anciens croisés. C'est quand un de ses personna-
ges \ en pleine furie de bataille, désarçonné, mais in-
vaincu, et tenant en échec tous ses ennemis qui n'osent
l'approcher rf'z/n^ glave et demie et finissent par reculer
devant lui, c'est quand ce héros est hanté, en cette
détresse, par le souvenir de la Ville Sainte : « Ah ! Jéru-
salem, noble cité, que j'ai naguères aidé à conquérir,
Jérusalem dont lïmur sont plenïer, est-ce que vraiment
je ne te reverrai plus? » Et il continue à lutter, seul
contre quarante. Et, son épée étant brisée, il se bat,
comme un fou, à coups de couteau ^ C'est de la vraie
épopée; mais il n'y a peut-être pas, dans toute l'œu-
vre, dix pages comme celle-là.
Si notre poète n'est pas épique, c'est qu'en réalité il
n'a pas la foi simple et robuste des premiers chantres
de la croisade. Sans doute il connaît bien les éléments
de sa croyance, et est en état de faire professer à son
héros une véritable leçon de catéchisme aux païens de
l'Inde ^ Sans doute il prête à son Baudouin des vertus
sincèrement chrétiennes et le précipite avec amour
dans toutes les austérités de la vie érémitique \ Sans
doute, enfin, il lui attribue le don des miracles et va jus-
qu'à le canoniser de son vivant ^ Rien de mieux, et
nous prenons également plaisir à constater que cette
âme grossière témoigne souvent d'une véritable ten-
dresse pour la Vierge ^ Il a même çà et là des mots
presque sublimes, à force d'être chrétiens, et tels sont
1. « Baudewins de Biauvais ^k~1. Bcmclimi deSebotcrc^ II, 165, 166.
— 8. I, 310. — 4. I, 333 et, surtout, II, 254. — 5. I, 318 ot, surtout, 345,
— 6. II, 24, eic.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 439
ceux qu'il met aux lèvres de Baudouin, quand ce vail-
lant est sur le point de succomber sous les coups des
Sarrazins et qu'il dit à ses compagnons : Prendons en
(jré la mort, franc noble palasin — Et s'aions ens eV
coer de Dieu le sanc divin ^ Il y a de ces éclairs, mais
on en voudrait davantage, et l'on souhaiterait surtout
de ne pas voir, à côté de cette foi qui est réelle et vive,
s'étaler trop souvent l'esclandre d'une véritable et
désolante impiété.
Qu'il ait contre le prêtre, et surtout contre le moine,
une haine acharnée autant que perfide et que n'a pas
toujours dépassée celle même de Voltaire^ c'est ce qui
n'est pas fait pour nous surprendre, et nous trouvons
cette même passion, inepte et féroce, en plus d'un
poème des siècles précédents. Il est ici le digne émule
des auteurs de Reûai^t et des fableaux : il est le digne
contemporain de ce Jehan de Meung qui est mort au
commencement du xiv' siècle ; il est enfin le digne
prédécesseur de tous ceux qui jusqu'à nos jours « ont
mangé du prêtre ». Il nous rappelle à tout instant les
plus détestables couplets de Béranger : ce n'est pas
le même style, mais c'est la même bave. Il n'y a pas de
calomnie qu'il ne ramasse dans le ruisseau, pour en
salir les clercs et les religieux de son temps. Encore
une fois, nous n'en sommes pas étonnés, et nous étions
presque en droit de nous y attendre ; mais l'auteur de
Bauduin est allé beaucoup plus loin. Ses devanciers
n'avaient guère fait que ridiculiser la confession : il
la profane, de parti délibéré, et à plusieurs reprises.
Il habille son héros en prêtre; il l'installe impudem-
ment en plein confessionnal; il nous le montre, avec
une complaisance joyeuse, écoutant un jour la confes-
1. Brmdimi de Sebotirc, II, 12. — 2. II, 90, 91 ; 244, 245, etc., etc.
I PART. I.IVR. 111.
CHAP. I.
440 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
! PART. uvR. m. j^ÎQji ç\q toutes les filles du pays et se délectant en ces
CHAP. I. r J
- — — ^ aveux auxquels il trouve une saveur toute particulière \
Ce n'est pas là de la profanation : c'est du sacrilège.
On l'a déjà observé avant nous : ces contempteurs
du prêtre, ces mépriseurs du moine, ces satiriques ne
sont rien moins qu'austères . Dans le cours d'un seul
et même ouvrage, ils sont à la fois impies et débau-
chés. Sur dix chansons de Béranger, il en est cinq
peut-être qui sont autant de pamphlets contre l'Église,
mais les cinq autres sont impures et libertines. C/est
une loi, à laquelle n'a pu se dérober l'auteur de
Bauduln de Sebourc. Il méprise la femme, et c'est là
le signe auquel on reconnaît tout d'abord les bons ou
les mauvais esprits. Si je ne craignais d'employer un
mot trop moderne et dont on a abusé, j'oserais dire
qu'il descend plus d'une fois jusqu'à la plus basse por-
nographie. A coup sûr, il est volontiers obscène, et je
ne sais trop quel visage pouvaient faire les femmes
devant lesquelles on lisait certains épisodes de son oeu-
vre plus que croustiMante ^ Les pires devaient rougir.
Les idées politiques de notre poète sont moins
haïssables, encore qu'elles ne nous consolent pas
suffisamment de tant de libertés qu'il a prises avec la
religion et la pudeur. Cet homme était trop enclin à
la satire universelle, pour n'avoir pas toujours été « de
l'opposition ». Nous lui trouverions volontiers plus d'un
trait commun avec les libéraux de la Restauration. Il
se trouve que ses théories sont parfois loyales et justes,
et il s'emporte avec raison contre la maltôte et contre
tous les abus de son temps \ Même il s'élève jusqu'à
1, Bauduin de Seboiirc, II, lOS; 113, etc. t= «Tous les clercs qui
figurent dans la chanson sont ou ridicules, ou fripons, ou débau-
chés. » {Histoire littéraire, XXV, 590.) — 2. I, 208, 357, 379; II, 4, 140,'
etc., etc. — 3. I, 186, 225, 250, 260, etc.
CHAP, I,
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 441
l'idée diin bon gouvernement dont il va jusqu'à nous ' ''^''/;^;f f • '"•
donner le programme qui est, en effet, honnête et
acceptable . Mais il est trop visible que ce Flamand
n'aime pas la France \ et «le roi de France» est un de
ceux qu'il traîne sur la claie avec le plaisir le plus
vif et le moins dissimulé. Nous sommes bien loin de
ce beau vers du xf siècle où éclate un si tendre patrio-
tisme : Tere de France, mult estes diilz pdisl
Les satiriques ne font pas toujours rire et sont par-
fois de mauvais plaisants. Notre auteur veut être
léger, et n'est que lourd. Ce comique pèse un gros
poids. Lorsque Baudouin se déguise en moine et (c'est
un sacrilège de plus) déclare avoir reçu les pleins
pouvoirs du Papf^e pour absoudre tous les péchés, il
estime qu'il est nécessaire d'aller voir le curé du lieu :
« S'il me demande mes bulles, dit-il, je lui montrerai
mes poings ». Il aborde le pauvre prêtre en lui serrant
si fortement les deux mains « que les ners li défroisse
et les os ensement » . Et lorsque l'infortuné lui demande
la preuve écrite des pouvoirs qu'il a reçus de Rome,
Baudouin lui fait la nique et lui montre ses deux
poings avec des yeux terribles : « J'ai vu, j'ai vu les
bulles », s'écrie le prêtre, et il s'enfuit à grandes en-
jambées ^ Comme vous le voyez, c'est de fort gros
sel. Et que dire de ces deux femmes qui se disputent
le même mari : « Eh bien! vous l'aurez l'été, dit l'une,
et moi, l'hiver ^ » Voilà qui réussirait en plus d'un
bas théâtre et devant un vil auditoire.
Tel est le poète que nous voulions peindre et qui
est certes le moins méprisable, littérairement parlant,
de tous ceux de la décadence. Dans les chapitres qui
vont suivre, nous ferons avec lui plus ample connais-
1. Baucluin de Seboiirc, II, 216, etc. — 2. II, 99. — 3. I, 70. Cf. II, 50,
195, 335.
442 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
I PAirr. L.vR. m. saiice i mais il ne faudrait pas ici le quitter sur une
—parole qui fut aigre et sévère. Il vaut mieux recon-
naître et saluer, en finissant, ses charmantes qualités
de peintre et de conteur.
Pourquoi l'incomparable illustrateur de Jaiifre et de
Fierahras', de Rabelais et de l'Arioste n'a-t-il pas connu
cette œuvre étrange et vivante, variée et pittoresque?
Gustave Doré était fait pour illustrer Baudoiiin de
Sebowx,
Un II ne nous reste plus qu'une question à résoudre, et
certain nombre , n i • <
^^ c est celle des romans en vers qui ne sont pas parvenus
romans en vers
ne sont point jusqu'à UOUS.
parvenus J T^
^""Xffir'' Un certain nombre de romans en vers ont, en
d'autres
de
Tegreuabies cffct, été pcrdus, ct, daus les chansons même que
lacunes. ^^^^^ avous l'hcur de posséder, on peut trop souvent
constater des lacunes plus ou moins considérables.
Comment réparer de telles pertes ?
La réponse est aujourd'hui facile, grâce aux travaux
de quelques érudits allemands ou français.
Il suffit d'utiliser les romans en prose correspon-
dants, dont un certain nombre, comme on le sait,
ONT ÉTÉ SERVILEMENT CALQUÉS SUR LES ROMANS EN VERS-
Avec une telle prose, on peut reconstituer, presque à
coup sûr, tous les vers de l'ancienne chanson et en
Comment on peut, comblcr alsémcut toutes les lacunes. L'opération sera
romans en prose, d'autaut plus facilc quc Ic Tomau en vers a été copié,
reconstituer ces '^ ^ ^ '
et coTbicr ces ^^^^ souvcut, uou pas seulemcut par un seul prosateur,
lacunes. mais par plusieurs qui ont travaillé ;, chacun séparé-
ment, et à l'insu les uns des autres. 11 en résulte tout
naturellement que, si un prosateur ne nous fournit
pas tous les éléments nécessaires à la restitution d'un
couplet ou d'un vers, nous les trouvons plus d'une fois
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 443
chez un de ses confrères. Nous prenons un mot chez
celui-ci, un autre mot chez celui-là. Ils se complètent,
et il existe entre eux comme une sorte de collabora-
tion inconsciente qui nous rend ici à peu près im-
peccables et presque infaillibles.
Tel est le travail, quelque peu long et pénible,
auquel nous nous sommes naguère livré pour recon-
stituer certains passages du Galien en vers que Ton
croyait perdu ; mais ce Galien, que nous nous effor-
cions ainsi de restituer en 1875, a été heureusement
retrouvé dans la bibliothèque de Cheltenham, et
M. Stengel nous en a donné une excellente édition
où il a eu à « refaire » un certain nombre de vers ou
de couplets qui manquaient dans ce manuscrit et de-
vaient, de toute évidence, se trouver dans une version
ou dans un manuscrit plus complet du Galien, C'est ce
travail de restitution, si bien conduit par M. Stengel \
que nous voudrions faire vivement saisir et un peu
admirer, afin qu'en apprenant les secrets d'une recon-
stitution de ce genre, nos lecteurs puissent un jour
mettre à profit l'exemple donné par l'érudit allemand.
Pour être plus clair, nous commencerons par la res-
titution d'un SEUL vers de Galien, d'un seul de ces vers
qui font défaut dans le texte de Cheltenham et que
M. Stengel a pu aisément restituer d'après les différen-
tes rédactions en prose.
Donc, voici un vers du Galien retrouvé : « Le tour
que fait avez si est moult bel et bon, » et c'est, notez le
bien, le dernier vers d'un couplet.
Or, le manuscrit français 1470 de la Bibliothèque
Nationale, qui renferme un roman en prose dont nous
aurons lieu de parler plus loin, nous offre ici cette
1. M, K. Pseil Ta fait précéder d'une étude sur les rapports qu'ont
entre elles les différentes versions du Galie^i.
I PAnr. i.ivR. iif.
CHAP. I,
r PART. i-ivR. m
CHAI', l,
4ii LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
leçon : « Le tour que vous ay veu faire est bel et bon,
- et bien le saiiray retenir. » D'autre part, le Galïen incu-
nable nous donne cet autre texte : « Le tour que
ayez fait n'est pas à oublier. Je vous promet que bien
le retïendray, » D'où Stengel s'est cru fort légitime-
ment autorisé à ajouter ce vers au couplet visible-
ment incomplet du manuscrit de Cheltenham : Et
nous vous promettons que bien le retiendron. Rien ne
semble plus assuré \
Stengel même aurait pu quelquefois aller plus loin
dans la restitution d'un vers isolé de son roman. Voici,
dans le manuscrit de Cheltenham, ce vers : « Je
saray dont l'enfant est né tout maintenant, » lequel
est suivi immédiatement de cet autre vers : « Lors
hucha Galien et lui va demandant ». Mais grâce à la
leçon du manuscrit 1470 : « Si sauray-je où l'enffant
fu né, car onques en ma vie ne vi plus bel enfant ; »
grâce au texte du Galien incunable : « Je vu-eil savoir
dont l'enfant est né : car onques en ma vie Je ne vi en-
fant plus advenant ^ )) il est certain que dans une ver-
sion plus complète et dans un meilleur manuscrit du
Galien, il y avait ce vers : Car onques en ma vie ne vi
plus bel enfant ^ C'est concluant.
Le critique qui voudra entreprendre ces restitutions
souvent malaisées ne devra pas se laisser décourager
par les difficultés que peut présenter la nécessité de la
rime. Quand Stengel trouve dans le manuscrit 1470
une phrase telle que la suivante : « Il ne nous prestera
la vaillance d'une pomme », et qu'il s'agit de recon-
stituer un vers dans un couplet en é, il n'hésitera pas
à proposer cette ingénieuse et très vraisemblable res-
titution : « Il ne nous prisera la vaillance d'un dé \ »
1. Galiens li restorès, éd. Stengel, st. 36. — 2. Ihid., st. XXVII,
p. 23. - 3. Ihid., p. 38.
LES DERNIERS ROiMANS EN VERS. 445
11 ne nous est pas défendu d'avoir ici quelque esprit,
et il ne fait nul tort à la critique.
Nous n'avons encore parlé que de la restitution
d'un seul vers, et Stengel est allé jusqu'à en refaire
deux cent soixante-seize de suite MJne telle citation
paraîtrait sans doute un peu rude à notre lecteur ; mais
peut-être ne serait-il pas inutile de le faire assister à
la restitution de plusieurs vers qui se suivent, à celle
d'un couplet tout entier.
La trentième laisse du Galien de Cheltenham se ter-
mine par ce vers : « Tant qu'Olivier sera à ma mère
maris » ; mais Stengel s'est permis, fort scientifique-
ment d'en ajouter ici quatre autres, dont la matière
lui est fournie par le manuscrit 1470 et par le Galien
incunable. Voici d'abord, les deux textes en prose :
1470. («) Car mes oncles m'ont Galien incunable. — («) Mes
appelé mauvais bastard failly.— oncles m'ont appelé bastard
(^ ) Mon enfant, dit le roi Hugues, (^ ) Et le Roy lui demande : Est-
est-ce voir que tu dis? — (^ ) il vray, ce que vous dites? — (^ )
Oui, Sire, dist Galien, dont moult Guy, dist Galien, j'en ai le cuer
sui courroussés. — (^ ) Par Dieu, marry. — (^ ) Par ma foy, dist le
dist le roy Hugues, tant en vallent roy Hugues, de tant en vallent-
ilz pis ils beaucop pis.
Et voici, comment Stengel propose de finir le cou-
plet visiblement écourté :
a. Mi oncle m'ont nommé mauvais bastard faillis.
6. Mes enfans, dist li rois, est-ce voir que tu dis
c. Oïl, dist Galiens, ou cuer en sui marris,
d. Par Dieu, dist-li rois Hugues: tant en valent-il pis.
Terminons, avec la même disposition de textes, par
la restitution d'un couplet tout entier d'après un seul
texte en prose ^
Guerin de Montglane incunable. Restitution en vers de Stengel :
1 Quant Régnier ouyt Galien, il
luy en sçeut moult bon gré — ^ Et
luy dist : u Galien, je voy bien que
I PART. f.IVR. m.
CHAI', l
Quant Régnier ouyt Galien, il 1. Quant Régnier l'ot oï, il lui en sot bons grés,
luy en sçeut moult bon gré — ^ Et 2. Puis dist : « Or voi bien, enfes, que dites vérités
1. Galiens li restorès, pp. 52-68. — 2. Ibid., p. 72. Cf. d'autres res-
titutions de Stengel, 1. c, p. 5, etc»
U6 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
I PART. nvu. 111. — ■' VOUS oslos fil/, (lo iiioii filz OH- 3. Et que fis de mon fis Olivier cslcs nés,
CHAP. !. vjei'. — * Prenez de mon argent tant 4. Prenez de mon argent, tant que vous en voudrés,
que vous vouldrcz ; — '' ])uis vous 5. Puis allés en Espaigne et mon fis salués
en allez en Espaigne. Saluez moy 6. Et Rollant et Cliarlon ; mais niout bien vous
mon filz Olivier — <5 et aussi Rolant [gardes.
et le roy Cliarlemagne, et vous gar- 7. Do Ganelon, de rien en lui ne vous fiés ;
dez bien — '^ de Guannes : — « car 8. Car n'est en tôt le monde altre traïstre tés;
il n'y a point de si maulvais trahis- !), Mais puis qu'est gentis liom , mesfaire ne 1'
tre en ce monde qu'il est. — '^Et ne [dcvés.
vous fyez en luy de chose du monde
— 9 et ne luy meffaittes aussi on
nulle manière : car il cstgentilhome,
non obstant qu'il soit traïstre. »
Le système est maintenant connu, et les moin-
dres érudits le pourront aisément pratiquer. Il fait
certainement honneur à ceux qui Font découvert ;
mais il ne faudrait point excéder ni répéter ici le cri
agaçant que nous entendons tous les jours : « La
science crée. )>
Eh non ! la science ne crée pas : elle trouve ou
retrouve ce qui était avant elle oublié et ignoré.
Ainsi a fait Stengel, et d'autres avec lui. Il suffira
de dire, à leur louange, que ce sont d'habiles ouvriers
(V en réparation de chansons de geste ».
CHAPITRE II
SUITE DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE LITTÉRAIRE
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour se con- ^"^^^^'J'^Z'"'^'
vaincre que nos dernières chansons sont un composé
d'éléments anciens et d'éléments nouveaux. Les nou- ^ des demiôres
Chansons de geste
continuent
à se servir des
procédés
1. Nous donnons ci-dessous une liste des derniers romans en vers ^ dTvande^rs!"^^
auxquels s'appliquent les données du présent chapitre et du chapitre
suivant. Il convient d'ajouter que nous ne prétendons pas dresser
ICI UNE nomenclature COMPLÈTE, laquelle, dans Tétat actuel de la
science, nous paraît difficile à établir. Cette énumération, par ordre
alphabétique et très sommaire, n'en sera pas moins, croyons-nous, de
quelque utilité.
Andrieu DE Chauvigni. V. Chevalier au Cygne.
Bastars de Buillon (Li). Cette suite de Baudiiin de Sebourc a été
publiée par Aug. Scheler (Bruxelles, 1877). Cf. une analyse détaillée
dans ^histoire littéraire (XXV, pp. 593-618).
Bauduin de Sebourc, édité par Bocca {Li romans de Bauduin de
Sebourc, troisiesme roy de Jherusalem, poème du xiv» siècle,... Valen-
ciennes, de Timprimerie de B. Henry^ 1841 ; deux vol. in-8o). Cf. une
analyse détaillée dans le tome XXV de V Histoire littéraire et une lon-
gue étude ci-dessus, pp. 432-442.
Brun de la Mq-ntaigtse, Roman d'aventure, publié pour lapremièi'-e
fois, d'après le manuscrit unique de Paris, par Paul Meyer, 1875, in-8d
(Société des anciens textes français).
Charlemagne, compilation de Girart d'Amiens. Inédite. Deux ana-
lyses en ont été publiées : l'une par Gaston Paris (Histoire poétique de
Charlemagne, pp. 471-482) ; l'autre par nous {Épopées fra.nçaises,
Irc éd., t. I, p. 466 ; 2e éd., pp. 423-427) = Nous publions plus loin un
fragment du Charlemagne (III, pp. 578, 579) et la traduction d'un autre
fragment.
Charles le Chauve. Inédit. Deux analyses en ont été données ; l'une
dans r Histoire littéraire (XXVI, pp. 94-125); l'autre ci-dessus (pp. 430-
i PAHT. LIVa. Jll.
CHAP. II.
448 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
yeaiix, nous les analyserons tout à l'heure. Commen-
~ çons par les autres.
Ces vieux poèmes des xi' et xif siècles, ils avaient
eu trop de vie pour ne pas se survivre. Quand le mo-
ment fut décidément venu de les remplacer par d'au-
tres chansons, les poètes nouveaux se virent forcés
d'accepter la versification, les procédés, le style de
leurs devanciers. Ils comprirent qu'en innovant ils
n'auraient aucun succès, et se mirent vaillamment à
écrire leurs rapsodies en interminables couplets mo-
435). Le résumé que nous avons publié dans notre première édition (I,
pp. 454-457) est tout à fait insuffisant.
Chevalier au Cygne (Le). Publié par M. de Reiffemberg {Collection
des Chroniques belges inédites, 1846 et années suivantes et analysé
longuement dans VHistoire littéraire (XXV, pp. 510 et suiv.) =
On peut considérer Bauduin de Seboiirc comme la suite du Cheva-
lier au Cygne, et le Bastart de Buillon comme la suite de Bauduin de
Sehourc ; mais on ne s'est certainement point arrêté en si beau chemin.
L'auteur de Bauduin de Sehourc annonce lui-même qu'il se propose de
pousser jusqu'au temps où il écrivait, jusqu'au règne de Philippe le
Bel, le récit des fais d'outremer: « Ghi orrés la venue, sans aukes pro-
longier, — Du Bastard de Buillon qui tant flst à prisier — Jusqu'à Sale-
hadin, comment vint tournoïer— A Chambrai le chité, avoec maint che-
valier. — S'orrès de Chauveigny, le nobile princhier — Et de Quassant
aussi qui tant ot le cuer fier, — De la belle Herminette qui se fîst bap-
tisier. — Se vos volés oïr, je vous cuit desrengnier — Jusqu'au biau
roy Phylippe de Franche Teritier, — Voire, jusqu'aujourd'ui. » (II,
p. 275). D'un autre côté, on lit, à la fin du Bastart de Buillon, l'annonce de
la prise de Jérusalem par « Salehadin qui vint au tournoi de Cambrai »,
et l'auteur ajoute, : « Et puis de Chauveigni vous ferai mention — Et
de Cassant son fil, de Polis le baron,— Et de belle Herminette qui clere
ot le fasson; — Jusques au tamps Tristrain vous dirai le quoron, —
Trestout en descendant, prendant conclusion — Jusqu'au biau roy
Phylipe qui tant ot de renom — Qui dessous Mons en Peule tendi son
paveillon. » (éd. Scheler, p. 232, v. 6542-6548). Il nous paraît certain
qu'un plan si étendu a été réalisé, peut-être par l'auteur de Bauduin de
Sehourc et du Bastart de Bidllon, p eut- èive par un autre continuateur,
et nous avons sous les yeux les rubriques d'une compilation manuscrite
où sont racontés tous les faits annoncés plus haut : le tournoi de Cam-
brai auquel assiste Saladin ; la très longue histoire du victorieux che-
valier Andrieu de Chauvigny; le récit mi-historique, mi-fabuleux, des
croisades de Philippe-Auguste et de saint Louis ; les aventures de
Jehan Tristan, fils de saint Louis, et de Cassant, fils de Chauvigny ;
celles de Polis et de la belle Herminette, et tout ce qui suit jusqu'à la
prise de Saint-Jean-d'Acre par les Sarrazins en 1291, qui forme le der-
nier épisode de cette œuvre et du cycle tout entier. Nous estimons
que cette continuation du Bastart de Buillon a dû porter comme titre :
I PART. LlYR.
CHAP. II.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 449
norimes, qu'ils bourrèrent d'épithètes (( homériques »
et où ils conservèrent pieusement toutes les formules
d'antan. Ces formules, il est vrai, n'avaient plus rien
de vivant ; ces épithètes étaient des chevilles ; ces
procédés, enfin, n'étaient plus que de vieux oripeaux
de rhétorique. Mais que faire ? Nos versificateurs du
xiv' siècle acceptèrent l'héritage en bloc, et leur mé-
diocrité, incapable de toute industrie, s'en montra
satisfaite. Firent-ils pas mieux que de se taire?
L'épithète <( homérique » — puisqu'on n'a pas L'tpithète dite
A A IX 1 « homérique »
fleurit dans leurs
poèmes comme
(Irus cgux qgs
à cause de son héros principal : Andrieu de Chauveigni; mais ce n'est siècles précédents,
là qu'une hypothèse. Quoiqu'il en soit, le cycle du Chevalier au Cygne
est bien et duement achevé.
Chronique de Bertrand Duguesclin, par Cuvelier, trouvère du
xiv« siècle, publiée pour la première fois par E. Charrière {Collection
des Documents inédits, 1839, deux vol. in-4o).
CiPERis DE ViGNEVAUx. Inédit. Analysé longnement dans V Histoire
littéraire (XXVI, pp . 19-41).
Enfances Garin de Montglane. Inédit. Analysé plus loin (Épopées
françaises, l^'e éd. III, p. 91 et ss. ; 2« éd. IV, p. 106 et ss.).
Florence de Rome. Inédit. Analysé longuement dans VHistoire lit-
téraire (XXVI, pp. 335-350). Cf. le Bit de Florence de Rome, publié
par Achille Jubinal, Nouveau Recueil de contes, 1842, I, pp. 88-117).
Florent et Octavian. Inédit. Analysé longuement dans VHistoire
littéraire (XXVI, pp. 303-335).
Galiens li restorés, publié d'après le ms. de Cheltenham, dans la
Collection de M. Stengel (Ausgaben und Ahhandlungen aus dem
Gehiete der Romanischen Philologie, t. LXXXIV, Marburg, 1890).
Garin de Montglane. V. Enfances Garin.
Garins li Loherains. Fragment d'une rédaction en alexandrins (V.
Romania, 1877, p. 481).
Geste de Liège. Chronique en vers (avec le petit vers de six syllabes
à la fin de chaque laisse) qui contient un nombre appréciable d'élé-
ments légendaires et épiques. A été publiée dans les Pièces justificati-
ves de la Chronique de Jean des Preis, dit d'Outremeuse (t. I, p. 589
et ss.; t. II, p. 537 et ss.; t. III, p. 411 et ss.; t. IV, p. 60 et ss.; t. V,
p. 583 et ss.; t. VI, p. 639 et ss.). On y trouve notamment une version
très allongée de Jehan de Lanson.
GiRART DE ViANE. Fragments d'un remaniement en vers, dans le
manuscrit de l'Arsenal 3351. V. Épopées françaises (2" édition, IV, p. 172
173) où nous avons l'occasion de citer un long fragment de cette rédac-
tion de la décadence.
GiRART DE RoussiLLON, versiou française, en alexandrins, composée
entre les années 1330-1334. Publiée par Mignard (Paris et Dijon, 1858,
in-8% XLviii«458 pages). Cf. Paul Meyer, Girart de Roussillon, Chan-
son de geste traduite pour la première fois. Introduction, p. cxxiv
et ss.
CHAP. H.
t5Û LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
' ''^!!; "?• "'• encore trouvé de meilleur nom à lui donner — fleurit
~ à foison dans ces vastes poèmes, comme coquelicots
en un champ de blé. Ils étaient même trop heureux
de la trouver sous leur main, ces infortunés rimail-
leurs, ces besogneux, qui avaient parfois trente mille
vers à « rédiger ». L'épithète épique^ après tout, cela
fait une bonne moitié d'alexandrin ; quelquefois
davantage. Ils n'en furent pas avares et commencè-
rent, comme jadis, par en gratifier Dieu qui nous
apparaît sans cesse, dans leur œuvre peu rajeunie,
Hugues Capet. Publiépar le marquis delà Grange dans la Collection
des anciens poètes de la France (t. VIII, Paris 1884). Analysé longue-
ment dans V Histoire littéraire (XXVI, pp. 125-149) et ci-dessus (pp.
427429).
HuoN DE Bordeaux, version en alexandrins. Inédit. Y. Épopées fran-
çaises (lï*e édition, II, p. 553; 2^ édition, III, p. 740-741) où nous publions
un fragment de ce remaniement. Les Suites d'Huon appartiennent au
xiiie siècle ; mais la cinquième (Croissant), n'a été écrite, selon toute
probabilité, qu'au xiv^ siècle.
Jehan de Lanson, très longuement délayé dans la Geste de Liège
(Chronique de Jean d'Outremeuse, etc., II, p. 675, v. 13861, etc., etc.).
Jourdains de Blaives, version inédite en alexandrins. V. le ms. de
l'Arsenal 3144, qui a longtemps porté le faux titre de Girart de Blaive.
Lion de Bourges. Deux rédactions, également inédites. Le ms. de
l'une est du xv^ siècle (Bibl. Nat. fr. 2255), en alexandrins, et le ms. de
l'autre, du xyp (Bibl. Nat., fr. 351), en octosyllabes. Cf. la première
édition des Épopées françaises (I, p. 471, 472), où nous avons cité des
fragments de Tune et l'autre version.
Maugis d'Aigremont. Brit. Mus. Roi 16, G, II. Remaniement inédit :
1699 alexannrins. V. Ward, Catalogue of romances in the depart-
men ofmss. in the British Muséum, t. I (1883), pp. 621-622.
Meurvin. Il a certainement existé un Meurvin en vers. C'est ce
qu'attestent les vers suivants de VOgier du manuscrit de Turin G I,
38 : « De Meurvin vous lairay chy en droit maintenant : — Car sa vie
est escrite en un autre romant. » Il ne saurait guère être question ici
que d'un poème en alexandrins. Inédit.
Ogier le Danois. Rédactions inédites en alexandrins, lesquelles da-
tent du xiv« siècle et sont renfermées dans les manuscrits de l'Arsenal
2985 ; du British Muséum (Royal, 15 E. VI) et de la Bibliothèque de
l'Université de Turin (G. I, 38, de 1401, avec cette rubrique finale :
« Ghis livres [fu escrit par un] conteur de geste — Qui toudis vorroit
bien que ce fuissent feste. » Etc. Il reste à comparer de près ces trois
manuscrits. Inédit. CL aussi la Geste de Liège, v. 21410 et ss., etc.
Quatre fils Aimon. Remaniement inédit du xv^ siècle en 28000 vers
(Histoire ïii^eVaire, XXVI, pp. 704-705). = Cf. le ms.du British Muséum,
16 G II, xv« siècle. Quelques couplets en vers seulement. Inédits.
Reine Sibille. Fragments d'un texte en alexandrins. Voy. De Reif-
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 451
comme le « père esperituel ^ », comme « celui qui
tout créa ^ », « qui fist ciel et rousée ^ », a qui fist et
ciel et mer '" », « qui maint en Trinité ^ », etc. etc.
C'est bien usé, je Tavoue, mais leur imagination ne va
guère plus loin, et si Cuvelier, Fauteur de la Chroni-
que de Duguesclin, s'enhardit une fois à écrire : « Par
Dieu qui fist Abel ^' », c'est qu'il a besoin d'une rime
en e/, et ses prédécesseurs lui ont plus d'une fois
donné l'exemple d'une telle hardiesse. C'est partout
le même décalque de nos vieux poèmes. Tous les
chevaliers ont « un cœur de lion ^ », « un aduré
talent ^ » et, s'ils sont vieux, « une barbe florie ^ ».
Toutes les femmes « un beau viaire cler *^ » ; toutes
les salles de château sont « marbrines, pavées ^* ou
perines ^^ ». S'il surgit ça et là quelque épithète moins
banale, elle est presque toujours d'une platitude dé-
sespérante, et l'on conviendra, par exemple, qu'il y
aurait mieux à trouver pour la Vierge-Mère que de
la nommer : « Marie au corps vaillant ^^ », et pour
Jérusalem, la ville sainte, que de l'appeler « la cité
suffisant ^' ». J'aime mieux le mot « tresorière ^^ »,
femberg, Philippe Mousket, I, 610 et Épopées françaises, 2^ édition,
III, pp. 692, 693.
Theseus de Cologne. Ce poème inédit de 15700 vers, que nous ne
citons ici que pour mémoire, est renfermé dans le ms. du British Mu-
séum, Additionnai 16955. (xv« siècle). V.Ward, Catalogue of romances,
etc., pp. 769-775.
Tristan de Nanteuil. Inédit. Très longuement analysé, avecdenom^
breux extraits : 1^ par Paul Meyer (Jahrbuch fur romanische und
englische Literatur, IX, pp. 1-42 et 353-398) et 2° dans V Histoire litté-
raire, XXVI, pp. 229-269. Etc., etc.
1. Cuvelier, Chronique de Bertrand Duguesclin, v. 20538, etc. —
2. Ibid., V. 13501, etc. — 3. Ibid., v. 1498, 6728, etc. — 4. Ibid., I, p. 126.
etc. — 5. Ibid., I, p. 154, etc. — 6. Ibid., p. 154, etc. — 7. Ibid., v. 2427'
etc. — 8. Ibid., V. 186, etc. — 9. Ibid., v. 10738, etc. — 10. îbid., v. 12801,'
etc. Cf. I, p. 125 et v. 16396. — 11. Ibid., v. 6725, etc. Cf. v. 19390, etc.—
12. Ibid., Y. 19,407. — 13. Florence de Borne, v. 27, citée dans V His-
toire littéraire, XXVI, p. 336. — 14. Il faut cependant observer que
« suffisant » a un sens beaucoup moins restreint qu'aujourd'hui. -^
15. Cuvelier, v. 1115, et passim dans Bauduin de Sebourc.
) PART. LIVB. m.
CHAP. II.
i PART. LIVR. UT
GHAP. II.
de la
« négatio
expletive
xii" et xiii*' siècles.
452 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
qui est alors appliqué si souvent à la mère de Dieu,
et je me demande seulement si nos poétaillons en
comprenaient vraiment la très belle et très haute
portée.
Il en est de même Même cmploi, même abus de ces singulières for-
négauon mulcs que nos pères aimaient à employer pour don-
ner plus de force à leurs négations et à leurs jugements,
et c'est vraiment à toutes les pages de nos derniers
romans qu'on rencontre ces antiques « clichés », quel-
quefois assez drôles : <( Vous ne valez pas un ail pelé ^ ;
une feuille de mente \ un poirel ^ la monte d'un
bouton ou d'un dé '* », etc., etc., etc. J'en passe, et
des meilleurs.
et de toutes les C'est, à vral dire, tout le vocabulaire ancien qui est
formules épiques ' '
resté dans le nouveau. On pourrait croire que les
auteurs de nos dernières chansons conservaient, dans
autant de petits casiers spéciaux, toutes les phrases de
leurs devanciers et qu'ils étendaient sans cesse la main
vers ces précieux casiers pour y puiser sans cesse les
mêmes lignes toutes faites. Écoutez plutôt'. Veulent-ils
affirmer la vérité de leurs dires, ils s'écrient comme
autrefois : « Seigneur, c'est vérité ; de ce ne doubtez
ja ^ », ou encore : « 11 est bien vérité, si com dit li
escrips ^ », ou : « Ce dit l'auctoritez », ou enfin « La
matière nous dit ^ ». Ont-ils peur d'être trop ver-
beux : « Seigneur, que vous iroie alongant la chan-
son?^ » Veulent-ils attirer plus vivement l'attention
de leur auditoire, ils ont recours à cet éternel Là veis-
siez ^\ ou à des commencements de couplets vigou-
reux et entraînants, tels que : « Fu grande la bataille
1. Cuvelier, v. 19635, etc. Cf., dans Baiidiiin de Sehourc, (I, v. 13-16)
une saits pelée.'— 2. Bauduin de Sehourc, etc.— 3. Cuvelier, I,p. 154.
— 4. Ihid., V. 1815, 3166, 12826, etc. — 5. Ibid., v. 11415, etc. — 6. Ihid.,
V. 19639, etc. — 7. Ibid., v. 14355, etc.— 8. Ihid., v. 18725, etc.— 9. Ihid.,
V. 12692, etc. — 10. Ihid., v. 21565, etc.
CHAP. II.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 453
et ftère la mellée », ou « Horible fu Fassaut, si dura i part. uvr. m.
longuement. ^ » On croirait lire Antioche ou Ogier, et
c'est la Chronique de Duguesclin qu'on a sous les
yeux. Nil novum.
Ils n'ont rien rajeuni, ces prétendus rajeunisseurs
du xiv° siècle, et n'ont été, à vrai dire, que des imita-
teurs serviles. Ils ne se sont pas bornés à saupoudrer
leurs romans de petites formules à la mode antique :
ils ont été plus loin, et ont imité « en grand ». Les
débuts de leurs poèmes sont les mêmes que ceux
du temps de Philippe-Auguste. Mêmes appels au si-
lence : (( Seigneur, or faites pais pour Dieu le tout
puissant ^ » ; même prière pour les auditeurs de la
chanson : « Que nostre sire Dieux qui de l'eaue fist
vin — Le jour qu'à noces fust de saint Archetreclin
— Vous veille tous garder et donner bonne fin ^ » ;
même attestation (quelque peu impudente) de l'ori-
gine latine et cléricale du roman : « A Saint-Amant,
à Bruges, en la liberarie — En sont li fait escript '' » ;
ou encore : « Tout droit à Saint-Denis, eus ou mais-
tre moustier — En librarie, là où est mis le psaultier,
— Illec est un cronique du dannois Ogier. ^ » Dans
tout le cours de nos poèmes, l'imitation est aussi visi-
ble, la copie aussi étroite. Ces « recommencements »
que nous avons signalés plus haut et qui permettaient
peut-être au jongleur de débuter où il voulait, ces
sempiternels recommencements, nous les trouvons
l.Cuvelier, V.4618; 21, 228, etc.,eic.— 2. Florence de Rome, citée dans
Y Histoire littéraire, XXVI, 336. L'auteur continue ainsi : « Que Jhe-
sus qui nascfui pour nous en Bethleant — Nous veulle au jugement
faire à l'ame garant. — Je vous dirai tel chose par le mien enssiant
— Dont li vier seront noble et li fait avenant. » Cf. Bauduin de Se-
boHTC, I, pp. 1-3. — 3. Cuvelier, v. 1-4. Il ajoute : « Or me veilliez oïr,
chevalier et meschin, — Bourgoises et bourgois, prestres, clercs. Jaco-
bin, etc. » — 4. Bauduin de Sebourc, I, p. 123. — 5. Ogier le Danois,
Brit. Mus., Royal, 15 E VI, f^ 86 v^ . .
I PART. Î.1VR. m.
CHAP. 11.
La charpente
même
des anciennes
chansons
est conservée
dans les
nouvelles.
454 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
cent fois répétés en des œuvres qu'on ne chantait
peut-être plus et qu'on se contentait de lire. Le bon
Cuvelier s'arrête à tout moment pour nous dire fort
gravement : <( Or escoutez, seigneur, pour Dieu du
Paradis * » ; ou encore : « Or commence chançon de
noble sentement ^ ». L'auteur de Batiduin de Sebourc,
qui n'est pas un sot, ne s'interrompt pas moins sou-
vent et profite volontiers de l'occasion pour faire
valoir ses petits talents : « Se je vous ai dit boin, je
vous dirai meliour \ » Cet homme du Nord est quel-
que peu gascon.
En réalité, toute la charpente de nos vieilles chan-
sons est conservée dans les nouvelles. Ces pauses au
milieu du récit, qui ont permis aux éditeurs modernes
de partager un roman en plusieurs chants, on les peut
aisément constater dans toute cette famille de poèmes
dont Bauduin de Sebourc est le type \ et il en est de
même pour ces annonces, vraiment classiques, des
événements qui doivent être racontés dans la suite de
la chanson. Ces annonces deviennent même de plus
1. Cuvelier, v. 2088, etc. — 2. Ibid., v. 206 et ss. — 3. Bauduin de
Sebourc ; II, p. 128. — 4. Les « recommencements » abondent en effet
dans Bauduin^ et c'est parfois ce qui a déterminé l'éditeur à adopter
sa division en Chants, qu'il a du reste si mal comprise. Voy., par
exemple, le commencement du Chant XI : « Seignour, or faites pais,
pour Diex et pour son non ; — Si vous recorderai une bonne chanson,
etc. » (I, [,p. 307). Et ailleurs : « Seignour, or entendes, pour Dieu le
créateur, — Chanson très gratieuse, pleine de noble atour » (II, p. 128),
etc., etc. =^ Dans tous les autres romans de la même période, on con-
state à toutes les pages le même goût pour les pauses et les recom-
mencements : « Or commenche chanchon bien forte et devisée — Et
matere royal bien faitte et bien rimée » (Enfances Garin, Bibl. Nat.
fr. 1460, fo6 v«), etc., etc. = C'est peut-être dans la Chronique de Bu-
guesclin qu'on en trouve le plus : « Or commenche chançon où de
beaux mos y a » (v. 14300). « Seigneur, or escoutez, chevalier et baron,
— Et je vous chanterai une bonne chançon; — De Bertran du Gues-
clin \ous ferai mencion » (v. 7977 et ss.). « Seigneur, or escoutez, fran-
che gent honnerée,— Une bonne chançon de bien enluminée » (v. 4252
et ss.). « Seigneurs, or faites paix, laissiez la noise ester » (v. 13367).
« iÇei^nour, or^ entendes, li petit etli grant » (v. 8978), etc., etc,
I PART. LIVR. III.
CHAP. H.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 455
en plus nombreuses, de plus en plus développées \ et
il faut bien avouer, comme nous Favons déjà remar-
que, que ces résumés anticipés font singulièrement
tort à l'intérêt d'un roman. On connaît trop vite la fin
de l'histoire.
Les rimeurs médiocres qui ont accéléré parmi nous
la décadence de notre épopée ne se sont pas contentés
de tant d'emprunts plus ou moins intelligents et heu-
reux. Il y avait dans notre vieille épopée certains
a morceaux » qui offraient partout la même physiono-
mie, le même type : tels étaient les songes % dont on a
tant abusé ; les portraits (de jeunes filles % de cheva-
liers... ou de chevaux ''), et surtout les prières ^ Nos
décadents ont reproduit avec complaisance, non seu-
lement l'esprit, mais la lettre, de ces petites pièces
épiques, et c'est ainsi que les prières de leurs héros
se terminent, comme au xif siècle, par l'antique si
com c'est voïrs ^ par ce cri de foi qui était à l'origine
si naïf et si profond, et qui tend désormais à dégéné-
rer en une formule sans originalité et sans vigueur.
Ce ne sont, partout, qu'imitations ou copies de nos on y retrouve
anciens romans. 11 y a en a, d'ailleurs, qui sont plus tableaux et les
*' ^ ^ mêmes épisodes
serviles les unes que les autres, et l'on borne souvent '^^''déru'^és"^
ses emprunts à certains traits légendaires. Tel est,
dans le Galien, le célèbre miracle des épines qui, sur
1. Voy. Galiens li restorés, p, 12, vers 44-46; Baudum de Sebourc,
I, p. 123; II, pp. 154, 155, etc; Chronique de DuguescUn, v. 2068 et ss.;
V. 15212 et ss., etc. =• Il arrive plus d'une fois que, dans les derniers
vers d'un roman, on annonce un autre poème. Tel est le cas de Tris-
tan de Nanteiiil, etc. — 2. Bauduin de Sehourc^ I, p. 154. — 3. Charles
le Chauve, cité dans V Histoire littéraire, XXVI, p. 115 : « S'a la bouche
petite et fourchelé menton ; — Li œil li sont ou chief aussi vairs que
faucon. — S'a cheviaus reluisans que panne de paon, » etc. — Cf.
surtout le Bastart de Buillon [Histoire littéraire, XXV, p. 600) et
Brun de la Montaigne, v. 1946. — 4. Chronique de Bertrand Bu-
guesclin, v. 14694 et §s. — 5. Bauduin de Sebourc, II, 129; Chronique
de Bertrand DuguescUn, v. 8763 et ss. — 6. Bauduin de Sebourc^ II,
p. 130, etc.
456 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
iPART. LivR. m. \q champ de bataille épique de Roncevaux, croissent
CHAP. H. *■ IX /
" — — soudain sur les corps inanimés de tous les Sarrazins,
tandis que des « arbroisels de coudre » sortent en
même temps des corps de nos chrétiens et les font
aisément reconnaître \ Tel est, dans le même poème,
le vieux conte, presque universel, du fuyard qui,
pour dépister la poursuite, ferre son cheval à Fen-
vers ^ Tel est le vieux mot, attribué à tant d'époques
et à tant de personnages différents et dont le bon Cu-
velier fait honneur à Le Bègue de Villaine : « S'il y
avait encore des Charlemagnes, il y aurait eneore des
•Rolands * ». Telle est la fiction, tant rebattue, du
traître qui devient amoureux de la Reine * ; telle, enfin,
l'histoire banale de l'enfant royal qui est abandonné
dans un bois où il est élevé par les soins de quelque
forestier charitable ^ sans parler de l'éternel racontar
de cette fatale partie d'échecs qui aboutit à un meur-
tre ^ ; ni de ces descriptions de châteaux « enchantés »
dont la porte est gardée par deux hommes de cuivre
ou d'or, armés de fléaux mortels^; ni, plus tard, de
cette jolie scène des Fées qui descendent lumineuse-
ment près des berceaux des nouveaux-nés et leur font
des dons merveilleux ^ Voilà qui se retrouve dans les
1. Galiens, éd. Stengel, p. 246.-2, Ibid., p. 142. — 3. Tout ce passage
est assez beau, et le poète y donne d'abord la parole à Charles V: «Ahy!
noble royaume, quant reviendras-tu sus? — Ahy! noble fleur de lys,
yrès vous toute jus?— Ahy! douze per de France, qu'estes vous deve-
nus, — Rolant et Olivier et Ogier li membrus? — « Sire, ce dist le
Bègue de Villainnes vestus, — Se le roy Charlemaine estoit ci raves-
tus, — Rolant et Olivier seroient tost venus » (I, p. 128). — 4. Voy. le
début de Bauduin de Sehotirc (I, p. 4), où le traître Gaufroi devient
ainsi amoureux de la reine Rose, etc. — 5. Charles le Chauve, Histoire
littéraire, XXVI, p. 101; Tristan de Nanteuil, ibid., pp. 238, 239. —
6. Galiens, éà. Stengel, p. 28 et ss. ; Charles le Chauve, Histoire litté-
raire, XXVI, p. 103; li Bastars de Buillon, éd. Scheler, v. 3851 et ss.
— 7. Charles le Chauve, 1. c, p. 107, et Bastart de Buillon, 1. c,
v. 3607. — 8. La scène des dons se lit à la fois dans Tune des plus ré-
contes versions à' Ogier le Danois (Bibl. de T Arsenal, 2985, f^ 3) et
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 457
romans du xiv'' siècle, mais qui n'a rien coûté à l'ima-
gination de leurs auteurs. Ce n'est pas de la poésie :
c'est du décalque.
On est, d'ailleurs, allé beaucoup plus loin. Cet in-
comparable épisode de Girart de Roussillon, ce vieux
duc suzerain obligé de se faire valet de charbonniers et
ployant vaillamment ses épaules presque royales sous
le poids ignoble des sacs de charbon, nous le voyons
reparaître dans Bauduin de Sebourc, mais singuliè-
rement défiguré et amoindri \ Vous connaissez le cor
magique d'Oberon, et vous n'êtes pas sans avoir sa-
vouré cette charmante histoire d'Huon de Bordeaux
et du petit nain sauvage? Le très médiocre auteur
de Charles le Chauve est parvenu à gâter cette déli-
cate féerie du xif siècle, qui devait tenter un jour
le génie de Weber ^ Vous ne goûtez guère moins le
joli roman des Enfances Vivien ; vous aimez à com-
parer les aventures de leur jeune héros avec celles
d'Hervis de Metz, qui leur ressemblent un peu trop ;
vous vous plaisez enfin à accompagner, dans leurs
voyages, ces fils de chevaliers qui sont condamnés
à des métiers roturiers et qui rongent si gentiment
leur frein. Bref, vous n'avez plus en tête qu'un souci
littéraire : « Est-ce Hervis qui a précédé Vivien?
Est-ce Vivien qui a inspiré Hervis ? » Le plat rimeur
de Florent et Odavian ne s'est pas préoccupé du
problème et a copié les deux ^ 11 est vrai que l'auteur
d'Hugues Capet s'était rendu avant lui coupable
dans le roman de Brun de la Montaig^ie publié par Paul Meyer, (p. 32
et ss., vers 911 et ss.) La seule différence entre ces deux récits, c'est
que dans le dernier roman il y a « une fée Carabosse ».
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 201 : « La pierre porteroie... — J'ap-
prenderai labeur; je sui grans et furnis. — S'uns autres a cinc sols,
j'en gaignerai bien sis », etc. — 2. Charles le Chauve, 1. c, p. 106. —
3. Florent et Octavian^ analysé dans VHistoire littéraire, t. XXVI,
p. 307.
I PART. UVR. m.
CHAP. 11.
I PART. LlYR. m.
CHAP, II.
458 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
de la même imitation ; mais celui-là, du moins, est
un homme d'esprit et qui se fait pardonner ses vols \
Il est très certain, pour en finir, que le moyen âge
n'a pas eu, sur le plagiat et sur l'imitation, nos idées
et nos scrupules modernes, et qu'on estimait alors
fort légitime de prendre son bien où on le trouvait \
Nous sommes en mesure d'en fournir, dès le xiif siè-
cle ^ des preuves irrécusables et presques scanda-
leuses. Le (( préjugé » a duré jusqu'au xvii^ siècle...
inclusivement. Plus tard, peut-être.
Les exemples précédents pourraient être multipliés
à l'infini. « Le xiv' siècle a copié, copié, copié. » Une
telle conclusion n'est justifiée que par trop de preuves.
« Mais enfin ces copistes à outrance n'ont-ils rien qui
les distingue de leurs devanciers et de leurs modèles? »
Il est temps de répondre à cette question et, après
avoir signalé tous leurs emprunts, de déterminer enfin
1. Hugues Capet, éd. du marquis de La Grange, v. 129 et ss. Le mor-
ceau est charmant. — 2. Les aventures de Doraine, reine de Hongrie,
rappellent singulièrement celles de Beatrix, mère du Chevalier au
cygne, et celles de Rose, mère de Bauduin de Sebourc (Histoire litté-
raire, XXVI, p. 101); les Enfances Garin ne sont qu'une plate imita-
tion de Berte aus g r ans pies (v. plus loin, IV, 107); Tristan de Neiu-
teuil est une sorte de Robinson qui ressemble de très près à Doon de
Mayence [Histoire littéraire, XXV, pp. 236, 237); Tépisode de la rose
qui, dans le Bastart de Buillon (éd. Scheler, v. 3651 et ss.) « doit être
cueillie par le meilleur chevalier, » est une imitation trop visible de
Lancelot du Lac; le Bâtard de Bouillon se passionne pour la paienne
Ludie qu'il n'a jamais vue, comme Guillaume d'Orange s'était naguère
passionné pour la belle Orable. Etc., etc. — 3. L'exemple le plus cu-
rieux de ces plagiats est peut-être celui que nous avons relevé dans
Girbert de Met:^ et dans Ogier le Danois, et qui n'a encore été,
croyons-nous, signalé par personne :
Ogier, éd. Barrois, (vers 6695 et ss.) Girbert, Bibl. nat. fr. 19160, f 237 v».
Puis a mandé l'engigneor Mabrin : Fromont manda l'engigneor Mauri :
Cil fu conpains Constant d'outrcmarin... Cil fu conpans Coûtant d'outre le Rin
Plus sot de fust que nus clers de latins....* Plus sont de fut que nuns clers de latin
Sos ciel n'a tor ne castel si garni El' mont n'a tor ne chastel signori
Recet ne valée ne mote ne plaiseïs, Recet ne ville, mote ne plaseïs
Se il i puet converser quinze dis, Se il i puet converseir quinze dis,
Qu'il ne l'ait ars et abatu et pris; etc., etc. Que ne l'ait ars ou abatu ou prins, etc., etc.
L'un des deux poètes a effrontément copié l'autre,
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 459
quelle est leur véritable originalité; quels sont les ' ""^chIp! n!' '"'
signes extérieurs, et surtout les qualités et les défauts
(dans la forme comme dans le fond) auxquels on peut
aisément reconnaître chacune de leurs œuvres, et
grâce auxquels il ne sera jamais permis de confondre
un poème écrit sous le règne de Philippe le Bel avec
une chanson du temps de Louis VIL
Est-ce par modestie, tout d'abord, que les auteurs , La plupart
A ^ 7 T. de nos derniers
de nos dernières chansons ne se sont pas nommés? Ce sont^^^STn^mes.
qui est incontestable, c'est que la plupart de ces poè-
mes sont anonymes. Ce piteux Girard d'Amiens, dont
nous parlions plus haut, et qui avait, semble-t-il, assez
bonne opinion de sa petite personne, n'a pas été fâché
de nous faire connaître son nom qui méritait l'oubli*.
Le bon Cuvelier a signé son Duguesdin, qui est une
œuvre honnête et sincèrement épique ^ Mais c'est à
peu près tout, et c'est peu ^ Nous ne regrettons guère,
il est vrai, d'ignorer le nom des pauvres hères qui ont
rimé Ciperis ou Tristan de Nanteuil; mais il ne nous
aurait pas déplu de savoir comment s'appelait cet
homme d'esprit, ce sceptique, ce frondeur qui a fait
de son Bauduin de Sebourc un pamphlet si mordant
contre les hommes et les choses de son temps. Au
reste, cette anonymi'e de nos derniers poèmes s'expli-
1. V. plus haut, p. 422. — 2. « Cilz qui le mist en rime fust Cuveliers
nommez » (I,p. 4, v. 21). — 3. On est forcé de s'en tenir aux propositions
suivantes : « Le Bastart de Buillon est du même auteur que Bauduin
de Sebourc. := Le « Brianchon » dont il est question à la fin de Ciperis
n'est qu'un scribe comme le prouve ce vers : «Et celui qui l'escript, c'om
nomme Brianchon » {Histoire littéraire, XXVI, p. 38). = C'est sans
aucun fondement que ce même Ciperis a été attribué à Huon de Ville-
neuve. =: Il est probable que Florence de Rome et Flore^it et Octa-
vian sont l'œuvre du même poète ; = L'auteur du Girart de Roussillon
en alexandrins était bourguignon, tandis que la plupart de nos autres
poètes sont wallons ou picards. »
CHAP, II.
400 LES DERNIERS ROMANS EN VERS
I PART. uvR. m. que assez facilement. Ces œuvres sans éclat étaient
exploitées par de vulgaires entrepreneurs qui n'avaient
rien à gagner, en divulguant les noms obscurs des
auteurs à leurs gages.
Manuscrits où Uue étude ralsounée sur les manuscrits où nos der-
Ils sont conservés.
niers poèmes nous ont été conservés ne nous fourni-
rait aucun élément de critique qui mérite d'être men-
tionné. Il va sans dire que les manuscrits de jongleurs
n'ont presque plus de raison d'être. Ces jolis petits
manuscrits que les ménestrels errants portaient tou-
jours avec eux près de l'étui où dormaient leurs vieil-
les, ils n'auraient pas été de taille à supporter le poids
de vingt ou trente mille vers, qu'on lisait sans doute
plus souvent qu'on ne les chantait. Nous ne possédons
guère, à partir du xiv' siècle, que de gros manuscrits
dont les proportions correspondent à celles de nos
grands in-quarto. Il en est de deux sortes. Les uns
sont des manuscrits de collection, riches, éclatants,
superbes. Les princes, les nobles, les riches bour-
geois, se piquaient sans doute d'en posséder quel-
ques-uns dans leurs Vibrâmes^ et il est presque su-
perflu d'ajouter que la maison de Bourgogne sut se
distinguer, entre toutes les autres, par la générosité
de son luxe et la délicatesse de son goût. Elle domine
artistiquement toute son époque. Mais il est d'autres
manuscrits de nos romans, qui n'ont au contraire
rien de luxueux et ne sont à vrai dire que des vo-
lumes de pacotille. J'estime qu'aucun noble, qu'au-
cun bourgeois même n'aurait daigné les accueillir
dans ses armoires, et ce sont le plus souvent, à
mon sens, les manuscrits où les jongleurs appre-
naient et lisaient leurs longs, leurs trop longs poè-
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 461
mes ^ Le Charlemaqne de Girart d'Amiens ^ et le ' i'art- "vr. m.
O CHAP. II.
Charles le Chauve ^ peuvent encore passer pour des
manuscrits de collection , mais que dire des piètres
bouquins où sont conservés les remaniements à'Hiion
de Bordeaux^ et de Jourdain de Blaives ^? Décadence.
11 n'y a rien à dire au sujet de la langue de ces Leur langue
nouvelles œuvres, si ce n'est que nos pauvres poètes leur rythmique
ont dû se servir de la langue de leur temps, qui est ab-
solument insupportable et dont ils n'ont certes pas
relevé l'abaissement. Langue qui n'a ni syntaxe solide,
ni vigueur, ni nerf. Flasque, longue, traînarde, cri-
blée d'incidentes et qui ne nous paraît jamais indi-
gne de la critique un peu réaliste qu'on fera un jour
du style de Monstrelet.
Que la versification s'en ressente, il n'en saurait
être autrement, et jamais, en effet, versification plus
pesante, plus enchevêtrée, plus monotone, n'a lassé
l'oreille humaine.
Nos romans des xiv' et xv' siècles nous offrent
presque tous ces longs couplets rimes en alexandrins,
qui désespèrent parfois la patience la plus héroïque,
et il y avait, au reste, un certain temps que notre
beau décasyllabe primitif, si rapide et si léger, avait
cessé d'être en usage. Il y a cependant à signaler ici
1. Les deux manuscrits, déjà cités plus haut (p. 450), qui renferment
les deux versions de Lion de Bourges peuvent passer pour les types
de ces deux familles de manuscrits. L'un d'eux, du xv« siècle (qui nous
offre la rédaction en alexandrins), est un manuscrit en papier, d'une
méchante écriture cursive, médiocre et laid. L'autre, au contraire, du
xvi« siècle (où nous trouvons la version en octosyllabes), est un splen-
dide manuscrit en velin, d'une belle écriture minuscule, avec de gran-
des miniatures qui occupent le quart de la page, des rubriques en ver-
millon et des lettrines dorées. — 2, Bibl. Nat. fr. 778 (xiv^ siècle). —
3. V. Histoire littéraire, XXVI, 125. — 4. Bibl. Nat. fr. 1451 (xv^ siècle).
— 5. Bibl. de l'Arsenal, 3144 (xv^ siècle).
462 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
'''^chapT '"' quelques exceptions à la règle générale, et il importe
de les connaître. La seconde version de Lion de Bour-
ges est en octosyllabes, et ce rythme facile et aimable
convient bien à ce roman d'aventures; Girart de
Roussïllon est en rimes plates, et, enfin, les couplets
de Jourdain de Blaives se terminent par le fameux petit
vers de six syllabes, dont on pouvait déjà constater
la présence dans la rude et belle version du xif siè-
cle. C'est peut-être la seule œuvre de la décadence qui
présente encore cet accident de versification \
Pour en revenir à l'alexandrin, il n'a pas conserve!,
dans nos méchantes tirades du xiv'' siècle, cette belle
majesté de l'antique dodécasyllabe, un peu lourd sans
doute, mais vraiment épique. On Fa brisé, on Fa « dé-
césuré», si j'osais parler de la sorte, et l'on est arrivé,
plus d'une fois, à des vers comme les suivants, que
signeraient seulement les décadistes de nos jours :
« La jeune dame qui — fut famé au chevalier » et « Par
destinée qui — fustà ans otroïe ^ ». Rien ne semble
plus contraire aux lois les plus élémentaires de la ryth-
mique française ; mais que dire des entraves ridicules
qu'on a essayé de faire subir à ce même vers, et de ce
Girart d'Amiens qui, suivant l'exemple désastreux
d'Adenet, s'impose la loi bête de rimer une laisse en
ente après un couplet en ent^ et ainsi de suite? Une belle
liberté qu'on laissait alors aux poètes et dont on n'au--
rait jamais dû les sevrer, c'est celle qui leur donnait
le droit de placer une syllabe atone à la fin du premier
hémistiche du décasyllabe ou de l'alexandrin, alors
même que le second hémistiche commençait par une
consonne : « Tère de France, m\x\i estes dulz païs » ;
1. On le peut constater également dans la Geste de Liège^ qui n'est
pas un roman proprement dit. —2; Brun de la Montaigne, vers 35
et 40.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 463
(( Deus i chantât la mess^, si firent li apostle ». Nous ' '\^^; ";';• "'•
n(3 jouissons aujourd'hui de cette excellente liberté
qu'à la fin du second hémistiche, dans les vers fémi-
nins, et Ton a longtemps attribué ce prétendu per-
fectionnement au poète Jehan Lemaire, qui vivait à
la fin du xv'' siècle, au commencement du xvf . M. Paul
Meyer ^ lui a dérobé cette gloire et a établi que
l'usage moderne a été inauguré par Fauteur de Brun
de la Montaigne, Il semble d'ailleurs qu'il faille faire
un bond depuis ce poète inconnu jusqu'à Jehan Le-
maire; mais on ne peut vraiment que regretter le
succès définitif d'une aussi tyrannique et malencon-
treuse réforme.
Une pensée qui a préoccupé nos derniers poètes Leurs sources.
plus vivement que ces petits problèmes de versifica-
tion et de rythmique, c'est le devoir qu'ils se sont
plus d'une fois imposé d'indiquer à leurs lecteurs les
sources de leurs poèmes. Une distinction est ici néces-
saire : il y aies sources fictives, et il y aies véritables.
Pas n'est besoin de s'arrêter longtemps aux premières :
c'est presque toujours l'hypothèse menteuse de quel-
que chronique qu'on a trouvée dans quelque monas-
tère, que l'on nomme % et il n'a fallu qu'un peu plus
d'imagination et d'audace au remanieur du Chevalier
au Cygne pour affirmer, au sujet de son œuvre, que
« l'estoire fu trovée en une isle de mer S). Vieux
mensonge, mais qui a longtemps réussi. Quant aux
vraies sources, c'est autre chose, et il y a eu, très cer-
tainement, de vraies chroniques qui ont été utilisées
1. Brun de la Montaigne, p. xv. — 2. Cf. Bauduin de Sehourc, déjà
cité : « A Saint-Amant, à Bruges, illoec on trouveroit — Clieste matere
chi veoir Vi vauroit » (II, p. 54), etc., etc. — 3. British Mus., Royal, 15
E VI, fo 273 (xye siècle)* Il s'agit de la légende du Chevalier au Cygne^
I PART. LIVR.
CHAP. II.
464 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
par quelques-uns de nos poètes. C'est ainsi quel'au-
' teur du Girart de Roussïllon en rimes plates a connu
tout aussi bien la Vie latine de son héros que la chan-
son romane dont il prétendait rajeunir la donnée \
Paul Meyer a raison d'observer^ «qu'aucune chanson de
geste n'a jamais obtenu au moyen âge l'autorité qui
s'attachait aux textes latins »: c'est ce qu'a bien com-
pris le rajeunisseur du Girart, et c'est ce qu'ont éga-
lement compris beaucoup de ses confrères qui n'ont
eu que le tort (mais il est grave) de citer, à l'appui
de leurs dires, des textes latins... qui n'existaient pas.
Il y a eu de ces poètes qui ont vraiment été érudits.
Cet auteur du Girart, il avait beaucoup de lecture, et
il est notamment établi qu'il avait lu la Chronique
de Saint-Denis et jusqu'au Spéculum hïstorïale de
Vincent de Beauvais ^ qui est un fort gros livre et
d'accès un peu revêche. Non seulement il a de la lec-
ture, mais il n'est pas sans quelque esprit critique. 11
oppose savamment la Vie latine au vieux poème, et
prend le soin délicat de remplacer le Charles Martel
du vieux poème par le Charles le Chauve de la Chro-
nique \ Voilà ce qu'on n'aurait certes pas imaginé au
xif siècle, et qui était encore assez rare au XIv^
La source à laquelle remontent le plus habituelle-
ment les poètes de cette dernière époque, ce sont en-
core nos anciennes chansons, quand elles existent, et
nos romanciers (comme nous l'avons vu plus haut) se
contentent parfois de les traduire dans la langue de
leur temps, avec tous les apprêts et toutes les longueurs
que l'on sait. Un tel procédé n'est possible que quand
il s'agit de rajeunir un vieux roman; mais il cesse
1. Paul Meyer, Girart de Roussillon, Introduction, p. cxxvii. —
2. Ibid., p. CXLT. — 3. Ibid.^ p. cxxvi. — 4. Ibid., p. cxxviii.
]-ES DERxNIERS ROMANS EN VERS. 405
forcement d'être praticable quand il s'agit de le con- ii^aut.l,vb. m.
tinuer ou d'écrire une œuvre tout à fait nouvelle. L'au-
teur de Bauduin de Sebourc se flattait de compléter,
dans une Suite absolument inédite, les différentes
branches du Chevalier au Cygne, et son esprit, là-
dessus, a pu librement se donner carrière. Il n'en a
pas moins cédé à la démangeaison d'imiter, de plus
ou moins près, certaines œuvres, légères ou pieuses,
qui jouissaient encore d'une antique et durable popu-
larité. Je m'imagine que c'était un lecteur de fableaux ;
mais il n'est pas douteux qu'il ait connu la Légende
de saint Brandan ' et qu'il en ait tiré bon parti. Était-
ce un si gros crime?
Quoi qu'il en soit, voici que nous connaissons les
sources principales de ces chansons de la décadence
où l'imagination, malgré tout, tient la plus large placé.
Et maintenant, ouvrons les lourds manuscrits où elles
sont enfermées, et lisons-les en critiques sincères, en
juges impartiaux de leurs défauts ou de leurs qualités
littéraires.
Entre tous leurs défauts, il en est un qui domine et Jugement
i*ti-\ 1 , . . littéraire sur les
contient tous les autres : les romans des xiv° et xv' sie- dernières
Cil3LIlS0IlS QG £fGStC»
des ne sont plus des œuvres naturelles, spontanées,
nationales. C'est le plus souvent une sorte de mar-
chandise littéraire, exploitée par les éditeurs de ce
temps-là '. L'inspiration est absente et, comme nous
1. Bauduin de Sebourc, II, 54, etc. —2. « Les jongleurs,... quand
le style des chansons de geste devenait suranné, demandaient aux
rimeurs connus des arrangements nouveaux et des remaniements de
ces grands ouvrages. Ceux-ci faisaient à leur intention des rédac-
tions nouvelles qui peut-être leur étaient payées et qu'on débitait
ensuite avec un succès souvent comparable à celui qu'avaient obtenu,
durant les deux siècles précédents, les compositions originales » (Pau-
lin Pans, Histoi7^e littéraire, XXV, p. 509). Pour ce qui concerne les
commandes faites par le^ grands seigneurs, cf. les textes du Charte-
CHAP. H.
466 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
I PART. LivR. m. rayons dit, ce sont œuvres de commande. Or, toutes
les fois qu'un grand seigneur ou un homme de négoce
a pu dire à un poète : « Faites-moi un chef œuvre, et
je vous le paierai taiit; » le poète a rarement manqué
l'occasion de faire une platitude. Est-ce queV AHscans,
est-ce que le Roland ont jailli, est-ce qu'ils auraient
pu jaillir d'une âme et d'une plume mercenaires?
Ajoutez à cela que ces poèmes, généralement, ne
sont plus faits pour être chantés '. Le jongleur a le livre
à la main et déclame. Il a, sans doute, un vérita-
ble talent de lecteur, une mimique expressive, une
vigueur qui enlève son auditoire ; mais il lui faut, ce
semble, plus de matière qu'autrefois. Il peut débiter
plus de vers en une séance, puisqu'il les lit au lieu
de les chanter. L'auditoire n'attache plus à la « qua-
lité » le même prix qu'autrefois, et se soucie avant
tout de la quantité. De plus longs poènTes sont de-
venus nécessaires, et les jongleurs les commandent
ainsi à leurs pourvoyeurs ordinaires. Le Huon de Bor-
deaux en alexandrins n'a guère moins de quinze mille
vers ; Tristan de Nanteuil en renferme vingt-trois
mille, et Bauduin de Sebourc près de trente mille. Cette
seule constatation nous met en demeure de nous pro-
noncer sur le mérite de ces poèmes : il n'y a guère de
chefs-d'œuvre aussi longs.
Cet esprit de longueur, si je puis ainsi parler, atteint
et gâte toutes les parties des nouveaux romans. Vingt
magne de Girart d'Amiens qui peuvent légitimement passer pour un
type : « Ai fait cest livre ci dont fet me fu commans » (Bibl. nat. fr.
778, fo 143 r"). « Par le commandement le frère au roi de France »
{Ibicl., fo 169 ro).
1. « Et pour ce vous lyray la vie d'un guerier — De coy on doit
ristore et loer et prisier » {Hugues Capet, 1. c, p. 1). Il ne faudrait
pas cependant tirer de ce texte une conclusion excessive et s'imaginer
qu'on a cessé absolument de « chanter de geste » aux xiv® et xy^ siè-
cles. Nous avons plus haut prouvé le contraire, tout en observant que
les « chanteurs ne geste » devenaient alors de plus en plus rares.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 461
gros alexandrins remplacent avec désavantage trois ou
quatre décasyllabes. Ces héros de la décadence se
battent longuement et mettent un temps énorme à
mourir. Ils ergotent au lieu d'agir, et jusqu'à leur der-
nier râle. Écoutez plutôt Olivier, qui va rendre l'âme ;
écoutez-le, si vous voulez savoir ce que c'est que cette
prolixité monotone dont a si bien parlé Paul Meyer:
« Belle Aude, douce sœur, il n'est que trop apparent,
hélas ! que vous aurez une grande douleur de ma mort.
De vos beaux yeux très clairs et qui sont si riants,
les larmes tomberont, midt souvent dégoûtant^ et vos
beaux cheveux blonds, luisants comme de l'or fin, vous
les arracherez, ma sœur, de grant deulpour ma mort^,)y
Tout est de cette force, et il est vraiment malaisé
d'être plus sot en étant plus bavard. Vous le voyez
d'ici, ce héros, ce vaillant qui meurt, d'une si belle
mort, pour le Christ, pour l'Église, et qui, en cet instant
auguste, pense a aux beaux yeux très clairs et si riants
de sa sœur » ! Ces rhéteurs n'avaient pas même eu
ridée d'observer un instant l'âme humaine.
Ce qu'il y a de plus regrettable, c'est que cette pro-
lixité flasque entraîne vingt autres défauts avec elle.
Quand on a fait long, » on a recours, pour faire long, à
mille artifices ridicules et odieux. Dans ce fatras de
vingt ou de trente mille vers, l'unité d'action est fort
en péril : on la sacrifie et, avec elle, tout l'intérêt que
peut exciter un drame bien mené. Dans une seule et
même chanson, comme dans Charles le Chauve ^ il y a
a dix chansons qui se suivent et sont à peine reliées
l'une à l'autre. Le personnage principal change dix
fois, et le lecteur, eff'aré, ne sait plus où fixer son re-
gard. Les meilleurs de tous ces romans, comme Bau-
1. Galien, éd. Stengel, }). 2RD. Cf. les interminables longueurs du
duel de Galien contre Pinart (p. 148-188, quarante pages), etc., etc.
I PART. uvii. m.
CHAP. 11.
I PART. U\X{. III.
CHAP. II.
468 LES DERNIERS ROMANS EN VERS,
diiin de Seboiirc, ne peuvent être mieux assimilés qu'a
un chapelet d'épisodes ou de lieux communs, qui sont
toujours les mêmes. « Toutes les formes poétiques
tournent au procédé S), et l'on peut dire de la plupart
de ces étranges compositions ce que Paulin Paris a si
bien dit de ce Ciperis de Vignevaux dont la lecture est
si pénible : « Les vers en sont traînants , et les incidents
entassés Fun sur l'autre, sans discrétion, sans choix,
sans vraisemblance '. » On ne sait vraiment pas pour-
quoi ces prétendus poètes ont imposé une fin à leurs
prétendus poèmes, et il faut vraiment leur en savoir
quelque gré : car il n'y avait vraiment pas de raison
pour que de tels récits ne durassent pas toujours.
C'est en vain d'ailleurs qu'ils essaient d'enrégimen-
ter leurs nouvelles œuvres dans les anciens cycles, afin
de leur donner je ne sais quelle majesté ^; c'est en vain
qu'ils s'efforcent d'éveiller l'attention de leurs lecteurs
en habillant leurs personnages à la moderne ; c'est en
vain qu'ils rajeunissent au besoin la légende elle-
même et la transforment ou déforment pour les besoins
de leur cause ; c'est en vain qu'ils introduisent dans
leur affabulation l'esprit d'aventures qui était jadis le
caractère spécial des récits de la Table ronde et que,
grâce à eux, la plupart de ces fausses chansons de
geste se tournent en romans d'aventures''; c'est en vain
1. Gaston Paris, Histoire politique de Charlemagne, p. 25.-2. His-
toire littéraire, XXVI, p. 38.-3. V. notamment les Enfances Garin,
Bibl. nat. fr. 1460, f» 26 r» et v^, etc. —4. Baudouin de Sebourc est appelé
« le chevalier aventureus ». [B. de S., I, p. 235), et Brun de la Montai-
gne reçoit ce sobriquet significatif : « Le petit Tristan le restoré » (Cf.
P.Me.yer,p.l). = Ce sont les romans de la Table ronde que Ton se pro-
pose évidemment d'imiter et de surpasser : « Mais il i trouvera aven-
ture pesant ; — Ains tele ne trouva Perchevaus ne Gorhant, — Anse-
los ne Gawans, ne tout li conquérant — Qui au tamps Arturs furent
aventure querant » [Baudimi de Sebotirc, I, p. 300). « Ou j'acquerrai hon-
nour ou grâce gênerai — Plus que Rolant qui fust finez en Ronceval,
— Ne que ne flst Gauvain, Artus ne Perceval » [Chronique de Hugues-
clin, V. 381-383), etc., etc.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 469
que quelques compilateurs, plus heureusement inspi-
rés, ont l'excellente idée d'abréger ces remaniements
décidément trop longs \ — en dépit de tant d'efforts
plus ou moins méritoires, — la médiocrité, l'horrible
et désolante médiocrité reste toujours la dominante
de toute cette littérature de mauvais aloi. Il y a sans
doute quelques exceptions, que nous signalerons
plus loin, quelques beautés que nous ne chercherons
pas à voiler. Malgré tout, la médiocrité triomphe et
règne.
« Le dernier des humains est celui qui cheville » :
cette vérité trouve sa consécration à toutes les pages,
que dis-je? à tous les vers des derniers romans. Nous
avions déjà eu lieu de constater en passant cet odieux
chevillage, quand nous avons eu à comparer plus
haut les remaniements de nos chansons avec les poèmes
originaux ; mais il est nécessaire d'y insister plus vive-
ment : car ce fléau a tout aussi bien contaminé les
œuvres originales du xiv° siècle que les nfadmenti de
notre vieille épopée. Il y a, hélas ! plusieurs milliers de
vers qui sont de la force de ceux-ci que j'emprunte,
notez le bien, à la moins imparfaite de ces œuvres de la
décadence, a Bauduins de Sebourc qui tant fit naturaus
— Rêva vers son chastel qui estoït grans et haus, — Là
trouve sa moillier et s' amie loiaus^ — Blanche, qui tant
estoit douche et especiaus ^ » Des milliers, il y en a des
milliers qui ne valent pas mieux, ou qui sont pires, et
l'on ne saurait exprimer la fatigue et le dégoût que
de telles lectures vous font subir. On est la proie d'un
mauvais rêve. C'est la rime, c'est cette scélérate qui
est coupable de la plupart de ces crimes de lèse-bon
1. V. notamment un abrégé du Chevalier au Cygne, dans le manu-
scrit du British Muséum Roi 15 E VI (f*^ 273-292). — 2. Bandimi de
Sebotirc, I, 256.
I PART. MVR. m.
CHAP. II.
I PART. LIVR. 111.
CHAP. II.
470 LES DERNIERS ROMANS EN VERS
sens. C'est elle qui imagine de placer sur les lèvres de
Baudouin de Sebourc, créant un nouveau roi, ce vers
d'un couplet en on : a Si en ares couronne de fin or,
''sans laton (et ailleurs sans billon)\)) C'est elle qui, dans
une laisse en ine, gratifie Godefroi de Bouillon, à Jéru-
salem, d'une autre couronne qui ne fut pas trop fine ^ !
C'est à elle que nous devons ce portrait du petit Brun
de la Montagne (( qui demouré estoit un moût riche
jouaux — Conques nus hom ne vit, ne pappe ne lec/ax S) .
Je cite au hasard et pourrais couvrir ici de longues
pages avec des textes aussi étranges et aussi concluants.
Ils lasseraient bien vite la patience de mes lecteurs.
'Une autre espèce de cheville, mais morale celle-là,
et qui ne manque pas d'un certain caractère utile et
élevé, c'est le proverbe. Dans nos dernières chansons
de geste, le proverbe fleurit à plaisir, et Ton ne
peut vraiment reprocher à cette floraison que d'être
un peu trop abondante. Trop de fleurs. Il y a certaines
chansons, comme Baudiiïn de Sebourc^ dont les cou-
plets se terminent le plus souvent par un proverbe.
Rien n'est plus regrettable qu'une si constante et si
fréquente périodicité. Il en résulte une véritable
monotonie et un alourdissement fâcheux. Il n'y a pas
de véritable poésie qui puisse résister à un aussi
bizarre emploi des proverbes, et ce sont ciseaux qui
sont faits pour lui couper les ailes. Je me rappelle ici
l'excellente observation de Sainte-Beuve sur la diffi-
culté du refrain dans les chansons. Le poète qui est
forcé, après six ou sept vers charmants, de retourner
brusquement à son refrain et de le rattraper au pas-
sage, cet infortuné chansonnier donnait à Sainte-
1. Bauduin de Sebourc. I, p. 351. —2. Le Chevalier au Cygne, cité dans
V Histoire littéraire^ XXV, p. 510. — 3. Brun de la Montaigne, p. 30,
etc., etc,
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 471
Beuve l'idée d'un homme qui serait au haut d'une
échelle et se verrait contraint d'en descendre preste-
ment toutes les cinq minutes, au risque de se casser
le cou. Il en est de même pour ces proverbes à la fin
de chaque couplet; mais je dois avouer que je préfère
le refrain.
11 y en a pourtant qui sont charmants, de ces prover-
bes dont nous faisons le procès, et l'on en ferait vrai-
ment un fort aimable recueil, j'allais dire un bou-
quet. Voici quelques échantillons de cette anthologie
dont j'emprunte les éléments à plus d'un roman du
xiv*" siècle : « Quant ne set c'un seul trou, perdue est
li soris \ — Amours abandonnée ne vault ung vielz
soulier \ — Du car le piour roe ot on plus souvent
braire ^ — Car povre saint voit on povrement fes-
toier '\ — Toutes bouches qui rient ne voilent pas
baisier ^ — Qui eslonge des iex il eslonge du cuer ^
— Et chius noe bien aise cui on tient le menton \ —
Car li bons est trop riches qui est plain de santé ^
— Il aprent moult de coses qui par le païs va^ —
On doit toutes besongnes laissier pour le disner *\ »
Parmi ces proverbes il y en a de badins : « Qui
volontiers boit vin, Diex li sçet bien aidier ^\ )> Il y en
a qui sont empruntés au vocabulaire des joueurs :
1. Bauduin de Sehourc, I, p. 69. Nous trouvons ailleurs ce même
proverbe sous une autre forme : « Perdue est la souris (on le dit de
pieça), — S'elle ne sçait qu'un trou : le chat l'estranglera. » — 2. Tris-
tan de Nanteuil, cité par Paul Meyer, Jahrhtich fur romanische und
englische Literatur, IX, p. 362. — 3. Bauduin de Sebourc, I, p. 30. —
4. Florent et Octavian, cité dans V Histoire littéraire, XXVI, p. 312. Le
vers suivant complète le proverbe : « Et povrement en sonnent les clo-
ches au moustier. » — 5. Bauduin de Sehourc, I, p. 358. Ce proverbe
est répété ailleurs sous une forme un peu différente : « Car telle bou-
che rist qui baisier ne volt faire » [Ibid., II, 4). Cf. Tristan de Nan-
teuil, 1. c, p. 26. — 6. Bauduin de Sebourc, I, p. 11. — 7. Ibid., Il,
p. 352. Cf. ibid. : « Chius qui boins amis a est souvent soustenus. » —
8. Ibid., II, p. 20. — 9. Ibid.. II, p. 56. — 10. Ibid., II, p. 84. — 11. Ibid.,
I, p. 208.
I PART. LIVR. ni.
CHAP. II.
1 PART. lAVR. m.
CHAP. 11.
472 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
(( Mais tels cuide avoir ds qui n'ara mie un cis \ » 11
y en a d'autres, surtout contre les femmes, qui ne
laissent pas, comme on le pense, d'être quelque peu
satiriques et mordants : <( Qui asne et femme mainne
sanspaine n'ist du jour \ — Qui en famé se fie petis
est ses savoirs ^ — Et vous savés comment le cuer de
femme va ; Car de çou c'on li prie le contraire fera \
— Tel qui espeuse au prime au vespres'enrepent". »
Il en est d'autres qui trahissent une certaine obser-
vation et qui nous sont restés : « Toujours sont bien
festiés ceux qui ont de l'argent \ — Qui d'un serf fait
signour, il a mauvais loier ■ . » Il y en a même où l'on
se permet de plaisanter les Français, et où (quelle
audace !) on leur reproche d'être trop beaux parleurs
et un peu vantards ^ Comme nous avons changé !
Les proverbes ^ ne sont qu'une des formes de la
1. Bauduin de Sehourc, I, p. 373. — 2. Ibid., I, p. 196. — 3. Bas-
tars de Buillon^ éd. Scheler, v. 4251. — 4. Le Chevalier au Cygne,
cité dans V Histoire littéraire, XXV, p. 515. — 5. Hugues Capet^ éd.
du marquis de la Grange, v. 6139. Cf. dans Bauduin de Sebourc :
« Car dame sait trop bien décevoir son baron » (II, p. 3). — • 6. Ciperis
de Vignevaux, v. 40, cité dans VHistoire littéraire, XXV, p. 20. —
7. Bauduin de Sebourc, I, p. 118. — 8. Charles le Chauve, v. 2559,
2560, cité dans VHistoire littéraire, XXV, p. 99. — 8. Cf. les pro-
verbes suivants que nous n'avons pas voulu introduire dans notre
texte, de peur de l'alourdir à Texcès : « Li bons qui escoute, s'il
n'entent, en vault pis » (Bauduin de Sebourc, I, p. 33). == « Par mau-
vais mariage sont perdut mainte gent » [Ibid., I, 75). =«Mieus vaut
uns seulz deniers (en escript le trouve-on) — Gaigniet en loyauté,
sans nule traïson — Que de l'avoir d'usure tout plain une maison» [Ibid.^
I, 93). = c( Mais chius qui mains en sçet, c'est chius qui miex i croit »
(Ibid. I, 202). = « Dont uns proverbes dist c'on doit bien recorder —
Que li homs, quant il a grâce du main-lever, — Il poet bien, che dist-
on, dormir jusqu'au disner » [Ibid., 1, 278). = « Chieus qui trop haut
chante, quant Diex volt, tost plourra » (Ibid., I, 265) :^ « Puis c'uns
lions est Jones, assés de riquece a » {Ibid., 11,52).= «Tant va li kanne
à l'iauwe qu'il li convient hrisier )> (Ibid., I, 206). == « Onques larges
cuers maisement ne fina » (Chronique de Duguesclin, v. 1537). = « Ung
jour de respit vault cent jours bien souvent » (Galien, éd. Stengel,
p. 76). =« Onquez nuls homs ne vit, ne esté, ne yver,— Qu'il fut maras-
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 473
morale universelle ; mais ils en sont à coup sûr, la
forme la plus saisissante et la plus imagée. Nos poètes
du xiv'' siècle ne s'en sont pas contentés, et font
de la morale à tout propos, même hors de tout propos.
Il n'est pas rare de les voir, après un épisode des plus
scabreux, devenir soudain graves et lancer des apo-
phtegmes. C'étaient tout à l'heure des docteurs en
amour libre, et les voilà qui se transforment tout
d'un coup en austères professeurs de morale. L'au-
teur de Baiiduin de Sebourc dont la casuistique est
loin d'être sévère, qui a lu les fableaux, qui les imite
volontiers et a pour la bâtardise des indulgences sin-
gulières, ce joyeux compère s'interrompt à tout
instant pour formuler un axiome moral * : a Or
commenche matere c'on doit auctorisier. — Otant
vaut à oïr com sermon de moustier. — Bien i poet-on
aprendre à vivre sans pechier — Et à loyauté faire et
le mal à laissier. — Mais aucunes gens sont, bien le
puis tesmoingnier — Qui n'aimment pas tant Dieu qu'il
font le tavernier. » Sauf le dernier trait, qui est drôle,
c'est bien lourd, et il y a dans Baiiduin cinq cents
vers tout pareils, s'il n'y en a pas mille. Le pire est que
ce moraliste vise à être théologien. » Chiens est bien
eûreus qui prend en Dieu plaisanche : — Car plai-
sanche si vault otant que soufTisanche, — Et li souffi-
tre bonne pour enffansessaucher» (J&ic?., p. 103). = « Mariages qu'est
fait par amor désirée —A paine vient à bien, c'est bien cose prouvée.
— Quant c'est par avarice, il ne valent rien née » [Le Chevalier au
Cygîie, cité dans l'Histoire littéraire, XXV,p. 511, v. 37). — « Car li tizon
bruslé, ce dist-on bien souvent, — Qui le retourne au feu plus de legier
se prent » (Florent et Octavian, v. 12668, 12669, cités dans Y Histoire
littéraire, XXVI, p. 327). = « Pour ce, dist un provierbe dont me suis
remembrant, — C'on nourrit tel quaiel et va-on allevant, — Qui puis
court sus son maistre ^{Giperisde Vignevaus.y. 3578 et ss., cité dans
V Histoire littéraire, XXV, p. 29). ^=. ÎTne dernière observation : il va
sans dire qu'on peut retrouver la plupart de ces proverbes ailleurs que
dans nos Chansons de geste.
1. BoKcluin de Sehou.rc, I, p. 151.
I PART. FAVR. 111.
GHAP. II.
I PART. LlYR. Ut.
CHAP. II.
474 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
chanche est apellée creanche, — Et li creanche est
Diex qui nous donne substanche. — Diex nous voeille
tenir en loyal esperanche. » Quel pathos ^ !
11 y a du pédantisme dans cette morale, et nos der-
niers poètes, en effet, sont trop souvent pédants. L'au-
teur de Bauduin de Sehourc se pique d'érudition,
expose en assez bons termes le symbolisme compliqué
des bestiaires '^, fait une distinction savante entre les
saints qui ont porté le nom de Julien ^ et ne doute
pas que le mot argent ne dérive A'ardet gentem \ Cu-
velier cite à plaisir Caton et le Psautier ^, et nous avons
vu tout à l'heure ce bourguignon qui composa le Girart
de Itoiissillon en rimes plates, nous l'avons vu se pâmer
d'admiration devant l'empereur Auguste « qui faisait
apprendre des métiers manuels à toutes ses filles,
nièces et cousines » . On sent les approches de la Re-
naissance, et que l'on soupire vaguement vers l'anti-
quité. Cette savantasserie, d'ailleurs, n'a rien de
sérieux et ne doit être ici considérée que comme une
preuve de mauvais goût. Il est rare que l'érudition,
même la bonne, ne fasse pas tort à la poésie.
On peut dire que les pédants en général, et même
les érudits, ne sont aucunement observateurs et que
l'art des nuances leur échappe absolument. Il en est
ainsi de nos romanciers. Ils sont absolument étrangers
à toutes les délicatesses de l'observation. Nos primitifs.
1. Bauduin de Sehourc^ I, p. 238. Cf., I, p. 5, un éloge de riionnête
femme qui ressemble fort à un passage de la Chanson d'Aspremont :
c( La bonne preude femme, c'est bien drois c'on la prise », etc. Cf.
Aspremont, éd. Guessard, p. 27 : « La prodefame doit on chière
tenir, » etc. — 2. « Une bonne personne, amis à Jesu Cris, — Qui
bonne vie mainne et en fais et en dis — Est appelles lions es anchiens
escris » (Bauduin, II, p. 126). « Preudons est figurés à un lion ra-
mage ; — Si comme lions fut et keurt par le bousquage, — Devons
fuir pecliiet, glouternie et outrage », etc. (Ibid., p. 127). — 3. Ibid,, I,
p. 133. —4. Ibid., I, p. 34.-5. V. 5581 et ss. et I. p. 204. Cf. Bauduin
de Sebourc, I, p. 352 etc.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 475
C6îrtes, ne s'y entendaient gnère mieux ; mais ils rache-
taient ce défaut par tant de naturel et de primesauterie
qu'on le leur pardonnait aisément. Puis, ils savaient
dessiner un caractère, peindre une passion et nous
faire parfois assister au combat du Bien et du Mal dans
le plus profond d'une âme humaine. Ganelon, dans le
Roland, n'est pas un traître-né, et il lutte avant de
tomber. Rien de pareil dans les œuvres des xiv' et
xv^ siècles, même dans les meilleures. Voyez Baudouin
de Sebourc. Ce géant brutal et sensuel, ce débauché
et ce mystique, qui va jusqu'à être fier de ses trente
bâtards et jusqu'à se panader à leur tête, se soumet
un jour aux plus extraordinaires, aux plus sublimes
pratiques de la pénitence. Vous me direz que c'est
l'histoire de beaucoup de Saints, et que le repentir
ennoblit tout. Tel n'est pas le cas de notre Baudouin,
et il n'y a chez lui rien de vivant. C'est un repentir
et une conversion mécaniques. Sa vie est comme par-
tagée en deux tranches que rien ne rattache l'une à
l'autre. Ni soupirs vers le Bien, ni haine du Mal, ni
bataille morale. Il semble que ces sortes de person-
nages n'aient pas d'articulations. Dans ce roman (qui
est, encore une fois, le moins méprisable de tous) le
traître Gaufroi dit tranquillement à ses hommes :
« Soions tous traîtres ». Et les autres, vrais fantoches,
de lui répondre : « Gaufrois, vous dites voir par le
corps saint Elie ; — Or pensés d'essauchier faussetet
et envie \ » Voilà, malheureusement, ce qui se fait
trop souvent, mais qui ne se dit jamais. Les méchants
ne sont pas si sots.
1. Baudtmi de Sehoiirc, I, 17. Il faut signaler quelques exceptions à
cette règle presque générale, et Fauteur de Tristan de Nanteuil, par
exemple, a dessiné, avec quelque observation et quelques nuances,
le caractère de son héros. (Paul Meyer, 1. c, p. 31.)
I PART. LIVR. III.
CHAP. II.
l PART. I-IVH. m.
CHAP. 11.
470 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
Il ne faut pas s'étonner si, avec un tel système poé-
tique, l'héroïsme, le véritable héroïsme est enbaisse\
Mais pourquoi parler de poésie? Nous avons affaire
à une méchante prose, qui, de douze syllabes en
douze syllabes, est d'aventure coupée par des rimes.
Je préfère cent fois le réalisme à cette platitude, et je
goûte sincèrement, dans Brun de la Montaigne, le por-
trait vivant d'un pauvre cheval fourbu : « Si estoit-il
mouilliez d'eaue qu'il ot suée.^ — La pel avoit plus
rouge et plus ensanglantée — Que sont mains de
bouchier quant la char est tuée ^ ». Je la vois cette
pauvre bête, et elle n'est pas sans m'inspirer quel-
que pitié que Verlaine partagerait. Cette peinture
brutale est vraie, et je l'aime mieux, dois-je l'avouer,
que ce fade amour, un peu bête, qui triomphe en
toutes ces œuvres efféminées et molles : « Qui veult
aprendre honneur et suivre courtoissie — Les dames
doit loer et l'amoureusse vie ^ » Ils sont d'ailleurs, ces
pauvres poètes, aussi incapables d'exprimer la vraie
douleur que la solide tendresse. Pour tout dire, leur
rhétorique m'exaspère, et il m'est plus d'une fois
arrivé de fermer ces gros manuscrits niais avec un ennui
qui allait jusqu'à la colère.
Ils essaient pourtant de nous faire rire ; mais quel-
les plaisanteries de caserne! Je comprends encore
les soldats français, après Cocherel, qui s'écrient en
riant : « Bertran de Claquin à la chière membrée —
Nous a donné du lart à mettre en no porrée\ » Mais
j'admire moins ces grosses facéties lugubres que nos
1. « Les défectuosités de Lépoque précédente, à peine diminuées,
ne sont plus compensées par autant de grandeur » (Gaston Paris, His-
toire poétique de Charlemagîie, p. 25). — 2. Brun de la Moîitaigne,
éd. P. Meyer, v. 270-272.— 3. Ibid., v. 1-2. Cf. un peu plus loin : « Hui-
mès orrés chançon bone et bien agencie; — Car à Flionneur d'Amours
la mati(M^e est traitic.»— 4. Chronique de Bertrand Di({/uesclin,l, p. 166.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 477
premiers poètes eux-mêmes n'ont pas assez dédai-
gnées : (( Païen (dit Galien à Pinart qu'il vient de
tuer et dont il a jeté le corps à l'eau), or vous aies
baignier \ » Le bâtard de Bouillon dit de même h
Corsabrin qu'il vient de désarçonner : « Vous avez tant
beût que dormir vous faurra ^ » C'est délicat, comme
on le voit, et il n'y a de plus fin que les gauloiseries et
gaudrioles amoureuses. Il faut cependant être juste
et confesser qu'on rencontre ça et là de véritables
scènes d'opérette et qui sont faites pour ravir nos
metteurs contemporains dont la pruderie n'est pas
l'ordinaire vertu. Telle est la scène, vraiment digne
de Molière, où l'on voit les trente mères des trente
bâtards de Baudouin qui, leurs petits au cou, pour-
suivent à travers champs le père de leurs fils : « Et
crioient trestoutes à haut ton : a Vien veoir ton en-
fant ^ » C'est du vrai comique, et l'on en peut dire
autant de cet épisode, également très moliéresque, où
le comte de Damas feint d'être sourd pour ne pas
révéler au roi de Constantinople le secret de la nais-
sance de Galien \ Mais le chef-d'œuvre du genre
et qui atteint la bouffonnerie de nos opérettes les
plus osées, ce sont ces pages égrillardes de Bauduin
de Sebourc où le comte de Flandre, indigné de voir
sa sœur aimer le héros du poème, et voulant dé-
cidément savoir à quoi s'en tenir sur la « conclu-
sion » d'un tel amour, prend les vêtements de cette
sœur qu'il a trop raison de soupçonner et va faire,
sous ce déguisement, une déclaration brûlante à
Baudouin. Par bonheur, celui-ci a été prévenu du
tour pendable que lui veut jouer le Comte, et il
1. Galien, éd. Stengel, p. 188. — 2. Li Bastars de Bouillon, éd. Sche-
1er, vers 5006. — 3. Bauduin de Sebourc, II, p. 107. — 4. Galien,
1. c, p. 22.
I PART, LlVll.
CHAI'. Il,
I PART. 1JVI\. m.
CHAP. H.
478 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
répond aux protestations amoureuses de la prétendue
dame par des révoltes dignes de Joseph, par une in-
dignation pudique, par d'admirables protestations
de chasteté : a J'ameroie trop miex la teste avoir
trenchie — Que je vous acolaisse seulement une fie. »
Il fait le prude, il baisse les yeux, il professe un cours
de morale : « A! dame, vraiement mal estes avoiie —
Qui perdre vous voles et faire à vo lignie — Blasme
et honte si grant. » Bref, le Comte est joué, et le voilà
absolument convaincu de la parfaite innocence de sa
sœur. Il reprend ses habits d'homme, et Baudouin, qui
pousse Fimpudenceun peu loin, vient alors le trouver
et lui dire d'un ton grave : « M'est avis que vous feriez
bien de marier votre sœur. Elle en a grand besoin. »
Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que le Comte le
croit et qu'il va, le benêt! jusqu'à nommer Bau-
douin son sénéchal et à lui confier la garde de sa
sœur V La comédie est peu morale, mais elle est
complète. Il conviendrait seulement que la première
scène et la plus importante, celle de la déclaration,
fut jouée dans l'obscurité. Mais ce n'est pas là une
difficulté, et il n'y a qu'à baisser la rampe.
Cette scène, qui est vraiment bien menée, va nous
servir de transition toute naturelle pour en venir
aux rares éloges qu'on ne saurait, sans partialité,
refuser à ces pauvres poètes, dont nous avons été con-
damné à dire tant de mal.
Il serait trop aisé vraiment de signaler quelques
traits heureux dans ces quelques cent milliers de vers
qui composent le fatigant répertoire des romans du
xiv"* siècle, et il n'y a pas un seul de ces romans, si
médiocre qu'il soit, dont on ne puisse dire, comme
1. Batiduin de Sebourr, I, pp. 90-97.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 479
le personnage d'une comédie célèbre : « Il y a un
beau vers. » Certes ce sont de beaux vers que celui de
la Chronique de Bertrand Duguesdin^ , a Sans redoub-
c( ter la mort aloit toujours devant », et cet autre des
Enfances Garin: a Plus gentil est que moi, car cuer
« a de lion \ » C'est cornélien et superbe ; mais on ne
saurait, en vérité, juger un livre d'après une ligne.
C'est tout le livre qu'on doit lire, et il y faut parfois
quelque courage.
Je me suis toujours persuadé que le genre des-
criptif est celui de tous où il est le plus facile d'excel-
ler, et quelques écrivains trop vantés de notre
xix"" siècle sont peut-être ici pour me donner raison.
Les poètes du xiv"" sont avant tout des conteurs, et ils
accumulent tant d'aventures dans leurs romans qu'il
est fort difficile d'en donner aujourd'hui un résumé
rapide et clair. Plus d'une fois, cependant, ils cèdent
à la tentation d'interrompre leur récit pour peindre
une jolie fresque. Je ne sais rien de plus vivant que
la description d'un « grand pardon d'armes » dans
Ciperis de Vignevaiix ^^ si ce n'est celle qu'on lit dans
Bauduin de Sebourc et qui est vraiment charmante''.
Il n'y a pas jusqu'au très ennuyeux auteur de Tristan
de Nanteuïl qui ne soit heureusement inspiré par ces
tournois qui tenaient tant de place dans la vie de nos
pères, et qui ne consacre un aimable tableau de che-
valet à ce fenestrage qui précédait les grandes joutes,
alors que chaque jouteur, pour se faire connaître,
suspendait aux fenêtres de sa maison son heaume, sa
bannière et les écussons de ses armes '\ Plus solennel.
1. Chronique de Bertrayid Bugiiesclin, v. 71. — 2. Enfances Garin,
Bibl. nat., fr. 1460, fo 39, v.— 3. Histoire littéraire, XXVI, pp. 20, 21.
— 4. Bauduin de Sehourc, I, p. 77. — .5. Histoire littéraire, XXV,
p. 242. Cf. Ducango, au mot fenestragium.
\ PART. LIVR. m.
CHAP. II.
I PAUT. LIVll. m.
CIIAP. H.
480 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
plus saisissant encore est le récit, dans Cuvelier, de
l'entrée des Français à la Rochelle ^ ; mais, si j'avais à
choisir entre tant de tableaux, il me semble que je
donnerais volontiers la préférence, non pas à cette
prétentieuse description du Paradis que l'auteur de
Bauduin de >S^Âo^/rc emprunte sans doute à une Vie de
saint Brandan ^ mais tout simplement, peut-être, à
une page de ce même roman où nous assistons à une
fête dans la ville de Nymaie : « Qu'elle est belle et
garnie d'honneur^ cette cité de Nymaie! Pas une rue
qui ne soit encourtinée de draps d'or, si bien que cest
mélodie. L'herbe odorante et douce jonche toute la
chaussée. Partout ce sont des danses et des quaroles
aux sons des cors sarrasinois. L'amant tient et mène
son amie, et ils parlent tous deux d'amour et de drue-
rie. Toutes les bourgeoises ont revêtu leurs plus beaux
habits : couronnes et capiaus sour maint chief reflam-
bie. Les chevaliers s'amusent à briser des lances, et
les fils de bourgeois jouent à l'escrime. Aux fenêtres
pendent les hauberts geserans^ plus luisans que For
qui flamboie. Les écuyers font danser des ours à grant
huerïe. Bref, il n'y a pas, dans cette vie mortelle, un
homme, un seul homme, si triste et si dolent qu'il fût,
qui n'oubliât son chagrin à Nymaie ^ » On croit y être.
Les portraits sont d'une facture plus difficile et
sont rarement exempts, dans nos derniers romans,
de cette banalité qui est le fléau de cette littéra-
ture en désarroi, h^wi^nv à' Hugues Capet a bien des
défauts, mais du moins il n'est pas toujours vulgaire
et brosse ses portraits d'un pinceau assez hardi. Celui
de son héros n'est pas assez original, peut-être, mais
1. Chroîiique de Bertrand Duguesclm, II, pp. 278. — 2. Bauduin de
Sebourc, II, p. 4(3-55. Nous aurons lieu d'en reparler plus loin. —
3. Ibid., I, p. 5.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 481
il est vivant : « Voyez-vous Hiion assis sur son cheval,
couvert de son haubergeon qui est si bien ouvré à
devis, fleurs de lis d'or sur fin azur? Derrière lui,
garni de ses armes, s'avance le noble et preux con-
nétable. Quatre francs chevaliers sont au frein d'Huon,
pour garder et protéger le vassal. Quant à lui, il est
très fort sous son armure et porte en sa main un grand
marteau de fer. Son cheval fait alors un bond de dix-
huit pieds et la flamme jaillit des cailloux gris. Entrer
dans la bataille et commencer Vestris, voilà ce que
demande Huon, et il en est entalentis plus chaudement
que II lous affamés n'est d'entrer es berbis \ »
Ils ne sont pas orateurs, nos poètes, et ne com-
prennent par leurs romans comme les anciens com-
prenaient leurs chroniques, en les bourrant de longs
discours imaginaires qu'ils plaçaient trop complai-
samment sur les lèvres de leurs grands hommes.
Cuvelier procède un peu à l'antique, quand il prête à
son Du Guesclin toute une série de discours qui ont
d'ailleurs une allure et un fondement historiques. Ce-
lui que le bon Bertrand adresse à tous ces bandits des
grandes compagnies pour les décider à aller en Espa-
gne, cette très madrée et très habile allocution n'est
pas loin d'être un chef-d'œuvre'. Le grand connéta-
ble cependant n'avait jamais eu le loisir ni l'idée
d'apprendre l'art de parler, et il n'y avait pas en lui
l'étoff'e d'un de ces avocats dont l'auteur de Bauduin
de Sebourc a si bien reproduit la sèche et juridique
éloquence ^ Il eût mieux compris les harangues mili-
taires du même poète, qui sont courtes et pratiques :
1. Hugues Capet, éd. du marquis de la Grange, v. 3819 et ss. —
2. Chronique de Bertrand DuguescUn, v. 7259 et ss.. et, surtout, 7303
et ss. Cf. V. 7367 et ss. —3. V. le plaidoyer de Tavocat en faveur d'une
demoiselle que le comte d'Angers voulait empêcher de se marier (II,
I PART. LIVR. m.
CHAP. II.
PART. LlVll. I
CHAP. II.
482 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
(( Si VOUS m'abandonnez en la bataille, je vous pen-
drai \ )^ Et ailleurs : <( Ayez bon sang en vous, et ne
vous effrayez pas. Tout l'argent que vous conquerrez
sera pour vous ^ » Les routiers des grandes compa-
gnies auraient bien saisi cette éloquence-là.
Nous disions tout à l'heure que nos derniers ro-
manciers sont surtout des conteurs, et c'est, en effet,
dans le récit qu'ils excellent, quand il leur arrive
d'être bien inspirés. Il y a dans Bauduin de Sebourc,
notamment, plus d'une page émouvante et quelque-
fois grandiose. Telle est la belle histoire du lion, qui
eut mérité d'être illustrée par un Gustave Doré et qui,
par instants, touche presque au sublime. Ce lion, qui
plains fu de hidour, ce lion énorme et superbe a été
chargé par Dieu de veiller, jour et nuit, sur une très
précieuse et incomparable relique, sur une fiole qui est
pleine du sang de Jésus-Christ. Il a été fidèle à sa mis-
sion, et voici que Baudouin arrive un jour près de la
montagne où la formidable bête est en faction. Le
chevalier s'agenouille, et le lion aussi qui est venu
au-devant de lui comme au-devant du libérateur at-
tendu et qui de joie fait sa keuwe autour lui tortillier,
Baudouin cependant ne comprend pas ce qu'on l'on
veut de lui, et le lion se charge de le lui faire com-
prendre : il Vahert par la jambe, doucement, et le
traîne ainsi jusqu'au forgier où est conservée la fiole
pleine du sang qui tous nous rechuta. Une Voix se fait
alors entendre dans le ciel : « Baudouin, dit la Voix,
tu as sous les yeux le sang de Jésus-Christ qui a été
conservé à Jérusalem jusqu'à l'arrivée de Godefroi de
Bouillon. » Il s'agit de commencer sur le champ l'œu-
vre de la délivrance et de s'emparer tout d'abord de
1. Bauduin de Seboiirc, II, p. 215. — 2. Ibid., 74, p. 252^
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 483
la ville voisine qui est au pouvoir des Sarrazins. Bau- ii'AiiT./.i^K. m-.
, ^ CHAI». II.
douin monte à cheval sur le lion, et ils se dirigent ^
tous deux vers Abilant dont ils franchissent bientôt
la porte. Le lion rugit et le chevalier brandit son
épée. Terrible, éperdu, farouche, le lion s'élance avec
son cavalier dans les rues de la ville et massacre tout
sur son passage. Les païens, tous les païens fuient, et
c'est une épouvantable rumeur dans une épouvantable
mêlée. Rien n'est plus beau que l'entrée du lion et
de Baudouin dans le palais du Soudan, et je crois
voir le dessin que Gustave Doré aurait pu faire et qui
n'a jamais été fait. Cependant il y a encore des chré-
tiens dans Abilant : Baudouin les réunit et leur
montrant, avec une dignité presque sacerdotale, la
sainte relique qu'il a apportée : « Voici le sang de
Dieu, dit-il ; adorez-le \ » Cette majesté pieuse et digne
d'un prêtre, le chevalier ne la gardera pas longtemps.
11 aperçoit soudain Yvorine la belle dont il a jadis
été le dru : tout son sang frémit et bout; il est pris
d'un accès de sensualité brutale et folle; il oublie sa
femme Blanche, descend de son lion et accolle la pu-
celle. Mais alors il se passa quelque chose d'horrible.
Le lion, devenant tout à ôoup furieux, se jette sur
Yvorine, lui ouvre la poitrine avec ses dents et lui
arrache le cœur. Puis, ce terrible justicier s'éloigne
de Baudouin dont il vient de châtier l'adultère. Il
s'élève au ciel comme un oiseau, et disparaît. C'était
un ange ^
Cet épisode du lion est sans doute un emprunt que
l'auteur de Bauduin de Sebourc a fait à quelque
légende dont il ne serait pas impossible de retrouver
la trace. 11 est certain que le lion tient une place con-
L Bauduin de Sebourc, II, p. 128 et ss.— 2. Ibid., II, p. 145.
1 PART. LIVR. m.
CHAP. II.
484 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
sidérable dans le merveilleux chrétien, et je doute,
s'il faut dire ici toute ma pensée, que Tesprit médio-
cre et bourgeois de notre romancier ait pu s'élever
de lui-même à une aussi haute imagination. Malgré
tout, il a parfois de certains sursum, et c'est, par exem-
ple, une fort belle scène que celle où, dans le feu le
plus ardent d'un combat décisif contre le traître
Gaufroi, le comte de Boulogne, Wistace, reçoit vingt
blessures mortelles et où, ne voulant pas déserter le
champ de bataille, il se fait transporter en pleine mêlée,
pantelant et moribond, sur une litière au-dessus de
laquelle il ordonne de placer très haut sa bannière
comtale, afin qu'on la voie de toutes parts et que, parmi
les siens, (restons li plus couars ait cuer de chevalier'^,
A ce noble épisode, à ce dernier vers qui est vraiment
magnifique, il convient d'opposer, comme contraste,
cette scène d'opérette (encore!) où Baudouin de Se-
bourc, qui s'est travesti en moine et se dit porteur
de tous les pouvoirs du Pape, confesse toutes les pu-
celles du pays et écoute, en riant d'un mauvais rire,
le récit sacramentel de tous leurs méfaits amoureux.
Sa drue, son amie, sa Blanche est la seule qui n'ait
rien à avouer de pareil, si ce n'est son amour pour
un certain bachelier, très vaillant et très beau, qui
s'appelait Baudouin et dont elle est depuis trop long-
temps séparée. Alors le faux moine, le faux confes-
seur, tout rayonnant d'allégresse, oublie son rôle et
s'écrie: «C'est moi qui suis Baudouin. » On peut juger
de la joie de Id.danselle'^. Nous ne saurions nous y
associer et ne voyons, dans cette anecdocte sacrilège
et graveleuse, qu'un souvenir de nos fableaux ou un
1. Bauduin de Sehourc, I. p. 252. — 2. Ihid., II, pp. 95 et ss., et
surtout, p. 114.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. m
conte à la Boccacc, digne d'être nn jour traduit par
la Fontaine et de dérider Voltaire.
11 y a aussi cette scène vraiment originale où nous
voyons une héroïne du même poème commander à
un peintre la représentation sur un drap d'or de
tous les événements un peu compliqués qui ont été
jusque là racontés dans le roman. L'auteur trouve
ici la matière d'un résumé qui est bref et vivant.
Puis, la passion s'en mêle et, Elienor, la plus belle
piicelle qui fust jusques à Troie, qui a fait peindre
cette série de tableaux, n'a pas été sans avoir son idée
et son but en donnant cette forme pittoresque à l'his-
toire du passé. Elle aime Esmeret, qui est le propre
frère de Baudouin de Sebourc, et auquel elle a été na-
guère fiancée... sans l'avoir vu. L'heure vient seule-
ment de sonner où elle le voit pour la première fois. Il
est là; il est un de ceux qui en ce moment regardent
curieusement les tableaux du drap d'or. Il s'agit pour
Elienor de se faire connaître et de réclamer ses justes
droits de fiancée, et elles y prend d'une façon qui esta
la fois ingénieuse et théâtrale. Elle explique un à un
ces fameux tableaux : elle raconte, d'un ton ému, les
crimes abominables du traître qui joue ici le rôle de
Ganelon ; le départ pour la croiserie du bon roi Her-
nous de Beauvais; comment il fut fait prisonnier par
les païens et comment enfin, avant de mourir à Abi-
lant, il avait fiancé Elienor elle-même, la païenne
Elienor, avec l'aîné de ses fils qui se nommait Esme-
ret. A cet endroit de son récit, Elienor éclate et, d'une
voix retentissante, s'écrie soudain en se tournant vers
son fiancé : « Esmerez de Nimaie, je sui à toi venue ;
— Estre dois mes maris, je doi estre ta drue. » Un
instant après, elle était dans les bras d'Esmeret qui
lui répétait doucement : (( Je n'aurai jamais d'autre
I PART. LIVH. m.
CHAP. H.
IPART. LIVR. 111.
CHAP. II.
486 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
amie que toi. » Il y a là une belle tombée de rideau
pour le premier acte d'un drame à grand spectacle \
Nous avons eu Foccasion d'observer plus haut que
nos dernières chansons manquent surtout d'unité. La
meilleure de toutes, Bauduin de Sebourc^ est peut-être
à cet égard la plus imparfaite et la plus choquante.
On croirait entendre un de ces méchants orateurs qui
font subir à leurs auditeurs harassés vingt ou trente
péroraisons au lieu d'une. L'action s'y éparpille en je
ne sais combien d'épisodes qu'aucun lien ne rattache
l'un à l'autre ,: chose plus grave, le héros du poème
n'en est pas constamment le centre. Il n'en va pas
ainsi d'un autre de nos romans, de Florence de Romey
dont le style est assurément médiocre et, comme on
l'a dit avant nous, rampant; mais qui offre une véri-
table et profonde unité d'action. L'héroïne de cette
chanson en est toujours le centre, et les autres person-
nages se contentent modestement de graviter autour
d'elle. Cette Florence, d'ailleurs, est toute belle et
toute aimable ; mais elle est aussi malheureuse
qu'elle est charmante, et rencontre sur sa route
trois misérables qui la mettent tour à tour en fort
mauvais point. Le premier, Milon, qui est le propre
frère de son fiancé, veut lui faire violence, et, exas-
péré par la chaste résistance de la jeune fille, la saisit
par ses beaux cheveux d'or et l'attache à un arbre
au milieu d'une grande forêt où il l'abandonne. Le
second, qui porte un vrai nom de traître (il s'appelle
Macaire) est repoussé par cette vraie chrétienne avec
une indignation aussi énergique et, pour se ven-
ger, l'accuse d'avoir assassiné la fille d'un excellent
homme qui avait offert à la pauvre abandonnée l'hos-
1. Bauduin de Sebourc, I, pp, 42, 43, 66.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 487
pitalité la plus généreuse. Le troisième enfin, Gou-
baut, est un voleur de grand chemin qui, tout sim-
plement, la vend à un corsaire. Elle échappe à tant
d'épouvantables aventures, et Dieu la conduit un jour
dans le couvent de Belrepaire où elle va trouver
enfin un refuge assuré. A l'arrivée de cette sainte,
toutes les cloches du pays se mettent en branle et
sonnent hautement « sans les cordes tirer ». La voilà
dans ce cloître, séparée du monde entier et de son
fiancé dont elle n'a aucunes nouvelles. C'est alors
qu'elle se prend à étudier la médecine et qu'elle
devient bientôt une chirurgienne célèbre. De tous les
pays de la chrétienté on vient se faire guérir à Bel-
repaire ; mais la « surgienne » ne ressemble guère
aux autres médecins : « Avant que je vous guérisse,
dit-elle à tous les malades, confessez-moi tous vos
péchés. » Ici se place la plus belle scène de la chan-
son et qui, elle aussi^ ferait au théâtre un effet consi-
dérable. Un jour, trois malades viennent frapper à la
porte du couvent : ce sont les trois persécuteurs, les
trois ennemis de Florence : Milon, Macaire et Gou-
baut. Tous trois sont atteints de maladies incurables,
mais ils ont entendu parler de la fameuse nonne de
Belrepaire, et viennent lui demander leur guérison :
« Confessez-vous d'abord, » leur répond Florence.
« Moi, dit Milon, je m'accuse d'avoir trahi mon frère
en voulant déshonorer sa fiancée que j'ai attachée à
un arbre par ses beaux cheveux d'or et que j'ai aban-
donnée dans un bois. — Moi, dit Macaire, j'ai fait
un jour outrage à une bonne pucelle, et l'ai fait con-
damner ensuite pour un crime que j'avais commis.
— Moi, dit Goubaut, j'ai vendu une franche demoi-
selle à un pirate qui m'a payé en fausse monnaie. »
Pas n'est besoin d'aller plus loin et d'ajouter qu'après
T r-ABT. LIVR. iir.
CHAP. U.
I PART. LIVR. m.
CHAP. II.
•4SH LES DERNIERS ROMAiNS EN VERS.
cette triple contession, les trois coquins furent brû-
lés vifs, et (j'allais l'oublier) que la belle Florence
retrouva son fiancé, l'épousa et fu lonc temps o lui en
grant soladon \
Il faut, malgré tout, revenir à Bauduin de Sebourc,
et c'est encore là qu'on est le plus assuré de trouver
des récits curieux ou émouvants. Il en est un par où
je veux finir ' et qui, sous la plume d'un grand
écrivain, pourrait tourner au chef-d'œuvre...
Donc, il y avait au pays d'Arges un roi païen dont
le fils s'appelait Croissant. Une sœur de ce roi, qui
était une manière de prophétesse et se nommait
dame Calabre, fit un jour à son frère cette prédiction
sinistre : « Ton fils se convertira à la loi de Jésus et
ta cité sera détruite. » Épouvanté d'une telle prophé-
tie, le père commença par enfermer Croissant dans
un château où il lui était permis de se déliter avec ses
barons, mais d'où il lui était impossible de sortir. Le
temps vint cependant où le Roi se résolut à emmener
son fils en un long voyage, pour faire avec lui le tour
de son royaume et visiter les villes ou châteaux qui
lui devaient le treuage. Chemin faisant, il se prit,
d'après les conseils de sa sœur, à lui professer un cours
de théologie à sa façon : « Dieu, lui dit-il, c'est le
Soleil. //?20^/.y donna tous biens, il nous fist et forma, »
Le jeune homme s'étonne et admire : « C'est vrai-
ment un beau Dieu, » s'écrie-t-il, et tous deux conti-
nuent leur route. Tout à coup un horrible spectacle
attire leur regard : c'est un lépreux ors, rongneux,
abject : « Va te baigner, lui dit Croissant, et tu guéri-
ras. — Sire, répond doucement le pauvre ladre, c'est
là une maladie que Dieu m'a envoyée et dont je le
1. Histoire littéraire, XXVI, p. 347. — 2. Bauduin de Sehourc, II,
pp. 255 et ss.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 489
remercie. — Comment! reprend le fils du Roi, c'est
le Soleil qui t'a mis en cet état! — Ce n'est pas le
soleil. C'est le Tout puissant, c'est le vrai Dieu. »
Croissant s'éloigne, déjà rêveur, et se demande en
lui-même quel coze cJiest de Dieu, A quelques pas de
là, nouvelle rencontre : c'est un misérable boiteux,
tout esrené et qui se traîne en zigzagant sur le che-
min : « En vérité, lui dit Croissant, tu ressembles à
un homme quant a but plus qu'assés. » Il l'inter-
pelle encore, il l'insulte, il l'appelle meschant^ chetif,
maleùré. Et le boiteux de lui répondre : « C'est Dieu
qui m'a fait ainsi, et vous seriez comme moi, si Dieu
le voulait. — Il n'y a pas, réplique Croissant, d'autre
Dieu que le soleil. — ïaisez-vous, dit le boiteux,
taisez-vous. Avant que le soleil fut, la Divinité exis-
tait. Il existait, ce grand Dieu qui a fait la terre, la
mer, les vins, les blés et le soleil. >> Le jeune prince est
de plus en plus surpris, de plus en plus merencolieux^
et commence à douter de l'enseignement de son
père : « 0?' ne saïque penser ne en coi je me fie, » Peu
à peu, la lumière ^e fait dans cette âme, et la vérité
y pénètre. Troisième et dernière. rencontre : un aveu-
gle. (( Que le Soleil te maudisse, lui crie le fils du
Roi. N'est-ce pas par moquerie, dis-moi, que tu vas
ainsi cluignant tes yeux. Tiens, je te donne vingt
gros^ si tu me dis de quelle couleur est ma robe. —
Quand vous me donneriez toute votre seigneurie, je
ne pourrais vous le dire, puisque je n'y vois pas. C'est
la volonté de Dieu que je sois aveugle, et je lui en
rends grâce. — Mais enfin, quel est donc ce Dieu dout
vous me parlez? » Alors l'aveugle, inspiré d'en haut,
lui fait un magnifique exposé de toute la foi chré-
tienne : (( Dex est coze divine espirituelment , Dieu est
vertu sans fin et sans commenchement. » Et il continue
I PART. LIVR. i::.
CHAP. lU
1 PART. LIVR. 111
CHAP. 11
490 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
• de la sorte, racontant, avec une verve éloquente,
la belle histoire de la création et de la chute de
l'homme, de l'incarnation et de la mort du Christ,
de son ascension et du couronnement de sa mère.
Croissant est suspendu aux lèvres de l'aveugle : il est
tout enluminé de l'amour de Dieu et ne saurait songer
à autre chose. Plus il pense à Dieu, plus il le désire.
11 est enfin vaincu par la grâce, et en vient, tout hum-
blement, à recommander son âme à Dieu et à la
Vierge. Ce fut l'œuvre du lépreux, du boiteux et de
l'aveugle, ou plutôt l'œuvre de Dieu lui-même qui
les avait placés sur le chemin de Croissant
11 ne faut pas s'y trompe^ : les récits que nous
venons d'analyser ou de traduire ne sauraient donner
une idée exacte de cette médiocre et chevillarde litté-
rature. Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit en un
plus mauvais français, et le style ici vaut la langue.
C'est un bavardage filandreux et sans fin qui en vien-
drait à exaspérer le lecteur, s'il ne l'endormait pas.
L'ennui, un ennui pesant et mortel, sort de ces vers
monotones qui n'ont pas cependant trop déplu aux
Picards et aux Flamands du xiv' siècle, gens patients
et longanimes. J'imagine qu'ils ont dû moins réussir
à Paris, s'ils y ont vraiment pénétré, et que les gens du
midi n'auraient pu en supporter le poids. Force nous
est donc d'y cueillir çà et là quelques épisodes comme
ceux que nous avons placés tout à l'heure sous les
yeux de notre lecteur ^ et, pour nous remgourer un peu.
1. Nous avons déjà parlé d'une «Chrestomathie de nos derniers romans
en vers. » Ce n'est pas ici le lieu de la publier; mais il est possible
d'indiquer à tout le moins quelques-uns des éléments qui pourraient
la composer, et l'on pourrait, par exemple, y faire entrer les mor-
ceaux suivants : Bastars de Buillon : « Le roi Baudouin condamnant
son fils coupable » (éd. Scheler, vers 3979 et ss.) =■ Bauduin de Se-
hotirc : « Adieux d'Hernous de Beauvais à sa femme Rose » (édition
Boca, I, p. 9). « Une ville en un jour de fête » {Ibid., 1, p. 57. Cf.,
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 491
de faire halte devant la figure du bon Duguesclin
peinte par le bon Cuvelier. Celui-ci a, comme son
héros, le mérite d'aimer passionnément la France :
« C'est, dit-il, le plus beau jardin qui soit sous le
firmament; c'est celui que Dieu aime le plus. » Et le
vieux poète ajoute,' en poursuivant une comparaison
qui lui est chère : « Ce beau jardin, par malheur,
était tout envahi par les épines et par les ronces ; mais
le noble Bertrand les a coupées. »
C'est ainsi qu'au début et à la fin de l'histoire de
notre épopée, nous trouvons, à trois ou quatre siècles
de distance, le même amour pour la chère France chez
Fauteur du Roland et chez l'historien de Duguesclin.
Restent les épines contre lesquelles s'indigne si naï-
vement le poète du xiv° siècle. Plus d'une fois encore,
le beau jardin de France en a été encombré ; mais,
plus d'une fois aussi, il s'est trouvé un Bertrand pour
les faucher.
ci-dessus, p. 480). <« Le drap d'or » (Ibid., I, pp. 42, 43, m. Cf. ci-dessus,
p. 485). « Un tournois » [Ihid., I, p. 77). « La grande vaillance de Wis-
tace de Boulogne » {Ibid., I, 251. Cf. ci-dessus, p. 484.) « Le Paradis »
[Ibid., II, p. 46). « Le lion » {Ibid., II, p. 128, 145, 149 et ss. Cf. ci-dessus,
p. 482.) « Baudouin confessant les pucelles » {Ibid., II, pp. 95-107, 114).
« Une allocution avant la bataille » {Ibid., II, p. 215). « La conversion
de Croissant » (Ibid., II, p. 255 et ss. Cf. ci-dessus, p. 488). « Une plai-
doirie » {Ibid,, II, 343 et ss.). « La montagne qui se met en marche
à la prière d'un saint » (Ibid., II, 345). « Une mère qui retrouve son
enfant » [Ibid,, II, p. 390). = Brun de la Montaigne : « Les Fées »
(éd. Paul Meyer, v. 1090 et ss.). = Charlemagne (par Girart d'Amiens) :
« Charles revoit sa sœur Gilain » (Cf. plus loin,III, pp. 50, 51). = Cheva-
lier au Cygne: « Les « Tafurs » [Histoire littéraire, XXV, pp. 512, 513).
=r Ciperis de Vignevaux : « Un grand pardon d'armes » {Ibid., XXVI,
pp. 20, 21) = Chronique de Bertrand Duguesclin : « Entrée des Fran-
çais à la Rochelle » (éd. Charrière, II, 278). « Discours de Duguesclin
aux grandes Compagnies pour les décider à aller en Espagne » (Ibid,.
vers 7259 et ss. Cf. 7367 et ^s.).== Florence de Rome :\<Lsi chirurgienne »
{Rist. Litt.^XXVl, p. 347. Cf. ci-dessus, p. 486.) = Florent et Octavian:
« Une scène d'amour » (Ibid., p. 323). = Galien : « Mort d'Olivier » (éd.
Stengel, p. 211). = Ogier le Danois : « Mort de Baudouinet » (cf. notre
l^"*^ édition, I, pp. 482, 483). = Tristan de Nanteuil : « Un behourd »
{Histoire littéraire, XXVI, pp. 242). Etc., etc., etc..
l PART. LIVR. III.
CHAP. II.
CHAPITRE III
SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE MORALE
DES DERNIÈRES CHANSONS DE GESTE.
I PART. LIVR. m.
CHAP. III.
derniers romans
on vers
conservent
encore quelque
Nous avons vu jusqu'à quel point l'idée chrétienne
avait pénétré l'Epopée française. Non pas la théologie,
r^s'Jomans ^^^^ ^^ ^^^' Quelle que soit, à ce point de vue, l'infé-
riorité des xiv' et xv"" siècles, ce serait étrangement se
caTcSeXSi, tromper que de leur attribuer un véritable scepti-
mXngrnStabie clsmc. Malgré certains mélanges odieux, malgré des
superstitions supcrstitious re£:rettables, malgré une ardente et
grossières et de ^ ^ *^ / o
, if"% iniuste passion contre les clercs, ce sont des siècles
contre les clercs. J ^ '
croyants, très croyants, et, depuis le roi Charles V qui
meurt comme un saint jusqu'au dernier des loqueteux
qui mendient aux portes des églises, la plupart des
hommes de cette époque troublée sont de sincères et
véritables chrétiens. C'est ce qu'on constate chez tous
les historiens, comme aussi dans tous nos poèmes.
Nos dernières chansons sont à tout instant éclairées
par des miracles, traversées par des vols d'anges. A tout
instant aussi, nos poètes éprouvent le besoin de placer
sur les lèvres de leurs héros un exposé complet, sous
forme de prière, de la foi de leurs pères et de la leur.
Il y a de ces prières qui ont cinquante ou cent vers, et
qui, en réalité, ne présentent pas de notable différence
avec celles des xf et xif siècles \ La même foi y éclate,
1. Bcmduin de Sehourc, I, pp. 127, 310, 314-316, Cf. Bastars de Biiil-
lon (édit. Scheler, v. 2458 et ss.).
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 493
qui est naïve et ardente. Il est rare que la théologie y
trouve place, mais il arrive aussi que nos romanciers
prennent quelquefois plaisir à étaler leur science sacrée
ou leur érudition liturgique, et je sais telle page de
Bauduin de Sebourc où Ton serait tenté de voir une tra-
duction littérale de quelque texte de bréviaire ou de
missel. Le plus singulier, c'est que ces auteurs si dévots
sont parfois ceux-là même dont l'œuvre exhale le plus
de haine contre le prêtre. Ce même auteur de Bauduin^
si emporté et si fielleux contre toute la cléricature de
son temps, s'interrompt soudain, au milieu de son
récit, pour exciter ses lecteurs à la communion, non
seulement le jour de Pâques, mais encore à Noël et
à d'autres fêtes, « c'on le doit rechevoir et prendre
par savour ^ Et acuminier de son saint Saveour ^ ».
On n'est pas plus mystique, et il faut voir comme il
s'indigne contre ces misérables « qui miex aimment à
Pasques user un flan de four », qui meurent <( sans
prendre oile ne sacrament », et qui mériteraient
(( bonne fin en taverne ». Le héros de cette chanson
donne lui même le plus bel exemple (et le plus inat-
tendu) de mortification et de repentir : après avoir
semé le monde de ses bâtards et s'être montré trop sou-
vent aussi cruel que paillard, il devient, sans transition
ni nuance, un Saint, un vrai Saint de martyrologe. Le
don des miracles lui est soudain octroyé d'en haut,
et il en fait le plus noble usage. Le calife de Bandas
veut un jour faire périr dans le feu tous les chrétiens
de cette ville : « Je ne leur ferai grâce, dit-il, que si la
montagne de Thir se met en marche, à leur prière, et
fait sous mes yeux un trajet d'une demie lieue. » On
conçoit la stupeur et l'effroi de ces pauvres gens aux-
1. Bauduin de Sebourc, I, pp. 125, 238, 241.
I PART. LIVR. m.
CHÂP. m.
I PART. UVR. m.
GHÂP. m.
494 LES DERNlEllS ROMANS EiN VERS.
quels un prêtre rappelle en vain les fameuses paroles
de l'Évangile : « Si vous aviez seulement de la foi gros
comme un grain de sénevé, et que vous dissiez à cette
montagne : «Pars d'ici et viens là », la montagne vien-
drait à l'instant. » Tout à coup, un cri s'élève parmi
ces chrétiens dont la foi n'est pas assez vive et qui
vont mourir : « Un Saint, il y a un Saint au milieu de
nous », et ils vont se jeter aux pieds de Baudouin.
(( Croyons et prions, » leur répond-il : et voici tout un
peuple à genoux et qui pleure, en invoquant le sou-
venir de la passion du Christ. Il faut croire que la prière
de Baudouin fut de celles dont parle l'Évangile : car
la montagne se mit en mouvement et marcha \
Que la dévotion à la Vierge « trésorière^ » soit encore
ici d'une vivacité profonde et charmante, c'est ce qu'il
est presque inutile d'ajouter, et les textes abondent. Il
y en a d'étranges, mais qu'il ne faudrait pas inter-
préter à la Voltaire tant ils sont sincères. La dame de
Ponthieu, par exemple, a commis le crime de renier
Dieu, mais elle se refuse à renier la Vierge : « C'est
la dame de grâce, dit-elle, et qui nous peut tous sau-
ver; c'est la douce fontaine pour laver nos péchés;
c'est le très doux soleil ; c'est l'arche de la mer qui
conduit au port tous les repentants ; c'est la mère qui
tous ches enfans fait de joie saouUer^. » L'auteur du
1. Bauduin de Sebourc, II, pp. 344, 345. — 2. Cf. la Vierge « secré-
taire », Baudimi, I, 126, etc. — 3. Le poète va beaucoup plus loin : « Si
j'ai Dieu renoiet et volut despiter, — Onques la mère Dieu ne vous des-
honourer — Ne la très douche Vierge renoier ne fausser. — J'ai oïplu-
seurs fois les prestres sermoneir — Qu'au siècle n'a pécheur qui puist
si mal ouvrer, — Ne Jhesu renoier, ne son non despiter, — Ne les claus^
ne la lanche, ne sen sanc parjurer — Et devenir mordreres de tollier
et d'embleir — Et alaist en un bos gens mordrir et tuer — Et vendre
le corps Dieu as Juïs délivrer — Que s'il voloit la Vierge de bon coer
reclamer — Et le très douche ymage et luy ymagineir, — De bon cuer
repentant sen ymage aourer — Qu'elle ne face bien le peckeur racor-
der —Envers son dous enfant et de pechié rester, » etc. (Bauduin^ II,
p. 24).
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 495
Bastart de Bouillon est encore plus « Mariai », et se
demande (il y a peut-être là un souvenir du Stalat) qui
a le plus souffert sur le Calvaire : le Christ, ou sa très
douce mère « qui estoit près de la crois * » ? C'est
partout le même accent.
On a dit, on a répété que l'esprit des croisades
n'a pas survécu au règne de saint Louis. Il convien-
drait de ne rien pousser à l'excès, et il est certain
que, dans la poésie comme dans l'histoire, il y a
encore au xiv' siècle de belles lueurs d'enthousiasme
pour les expéditions d'outremer. Un messager vient
un jour annoncer au roi Hernous de Beau vais les
récents désastres de la Terre Sainte, et termine son
discours par cette très chrétienne péroraison : ^iEroys !
souviengne toi de lamortJhesu Cris \ » Les souvenirs
de la première croisade sont encore vivants dans
toutes les mémoires, et l'action héroïque de Thomas
de Marie qui se couche sur son écu, se fait hisser sur
des pointes de lances jusqu'au haut des murs de Jéru-
salem et entre ainsi le premier dans la Ville-Sainte,
ce trait de courage, qui n'a peut-être été jamais sur-
passé, était encore populaire à l'époque de Philippe le
BeP. On se persuadait aussi qu'en allant à la croisade,
on assurait le salut de trois âmes : <( J'y vais, dit un de
nos héros, pour sauver les âmes de ma femme, de
1. Bastars de Buillon, éd. Scheler, v. 6147 et ss. - 2. Bauduin de
Sebourc, I, p. 7. Cf. dans le Bastars de Buillon un des épisodes les
plus beaux et les plus chrétiens qu'on trouve dans nos derniers romans.
C'est celui où Ton voit le roi de Jérusalem, Baudouin, conjurer Richard
le Restoré de pardonner à Corbaran qui est le propre meurtrier de son
frère : « Otroiés lui pardon sans nule foleté— En l'onnour du pardon
que Dieus de maïsté — Donna et otroïa de bonne volonté — Maria
Magdalaine quant à lui ot plouré, — Quant de ses larmes ot ses
dignes pies lavé — Et de ses sains cheveus en après ressué. — Et
vous souviengne aussi du saint pardon loé — Que Jhesus otroia par
debonnaireté — A Longis qui Tavoit ferut », etc. A ces mots, Richard
le Restoré pleura et courut, les bras tendus, vers Corbaran (éd.
Scheler, v. 861 et ss.). — 3. Bauduin de Sebourc, II, p. 165.
l PAKÏ. UVR. m.
CHAP. m.
I l'AKT. LIVK. m.
CHAP. III.
^î^B LES de:rniers romans en vers.
mon père et de ma mère. Quant à la mienne, elle ira
' où Dieu voudra'. » C'est là sans doute une idée qui
n'est pas commune, mais personne ne s'avisera de la
considérer comme une superstition. Elle est profon-
dément chrétienne.
Les superstitions, hélas! ne sont que trop nombreu-
ses, et cette mauvaise herbe envahit tout le champ de
notre épopée. Ces superstitions, d'ailleurs, n'ont pas
toutes la même origine. Il y en a qui ont traîné dans
le monde antique comme dans la société chrétienne et
qui justifient cette idée du comte de Maistre que toute
religion « pousse une mythologie ». Tel est, par
exemple, cet usage des amulettes et des talismans
qu'on retrouve un peu partout ; tel est cet anneau
mystérieux que le Pape donne à Florence la belle, et
qui suffît, avec certaines oraisons, pour l'arracher
aux dangers les plus scabreux : et il y a vingt talis-
mans du même ordre qui n'ont pas ce mérite auguste
d'être un présent du Pape. Les anneaux merveil-
leux pullulent dans nos derniers romans et, vérita-
blement, il y a abus. J'admets volontiers la bague que
Doraine, dans Charles le Chauve^ donne si gracieuse-
ment à Philippe au moment où il va engager la lutte
contre le géant Merlangier ^; mais je ne saurais être
aussi indulgent pour le singulier anneau que le nécro-
mancien Balan fournit un jour à la belle Supplante et
qui fait croire à un mari qu'il a fait son valoir et son bon
avec sa femme, alors qu'il n'en est rien \ Je le connais,
cet anneau, et je sais chez quel joaillier notre poète l'a
acheté : il est sorti de Fofficine de laTable ronde, et c'est
ainsi, comme on l'a dit avant nous, que << la fée Viviane
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 9. — 2. Charles le Chauve, cité dans
VHistoire littéraire, XXVI, p. 98. — 3. Ibid., pp. 111, 112.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 497
donnait le change à Famour de Merlin'.» Il y a aussi
Féternel cor et Téternel hanap d'Auberon qu'on re- '
trouve, avec les mêmes vertus, dans le Chevalier au
Ci/gne^, dans Charles le Chauve\ dans Tristan deNan-
teuil\ etc., etc., et qui ressemblent à ces vieux acces-
soires de théâtre, toujours les mêmes, et dont on se sert
pour vingt comédies ou vingt drames divers. Il y a
encore cette croix sur Fépaule droite des nouveaux nés
à laquelle on reconnaît, à coup sûr, les enfants d'ori-
gine royale ^ Il y a enfin les animaux merveilleux
qui foisonnent dans l'hagiographie du moyen âge et
dans les Bestiaires plus ou moins « moralises » d'une
époque aussi complexe : témoin ce lion qui accompa-
gne partout Octavian et « sait reconnaître les traîtres
partout où il les voit » ^ ; témoin cette cerve prodigieuse
qui nourrit le petit Tristan de Nanteuil et le porte com-
plaisamment sur son dos\ Le miracle, cette chose si
réelle et si haute, est lui-même déshonoré dans cette
horrible petite mythologie de nos derniers romans, et
nous voyons un ange intervenir « au nom de Dieu »
pour préparer et j ustifier cet inepte changement de sexe
1. L'anneau de Florence de Rome, dont nous parlons plus haut, a
une puissance analogue, mais moins compliquée et moins graveleuse :
« Car dame qui le porte et sur elle Ta mis — Ja par homme vivant
n'ert ses corps amenris. » [Histoire littéraire, XXVI, pp. 337 et 345 etc.).
Autre anneau encore dans Tristan de Nanteuil. La belle Marie, fille de
rhôte de Doon, lui fait présent d'un anneau « où se trouve une pierre
d'une telle vertu qu'elle eut guéri un mourant » (P. Mey er, iVo^tce sur le
roman de Tristan de Nanteuil, Jahrhuchfiïr romanischeundenglische
Literatur, IX, 1, pp. 28, 29). Etc., etc. — 2. Histoire littéraire, XXV,
p. 514. — 3. Ibid., XXVI, p. 106, etc. — 4. Paul Meyer, 1. c, p. 42. Dans
le Bastart de Buillon, on voit Baudouin aller dans le pays de Féerie
où se trouve un cor merveilleux. Le privilège de le faire retentir ap-
partient seulement au meilleur chevalier (Histoire littéraire, XXV,
p. 606). •— 5. Cette croix, qui apparaît déjà dans nos chansons de la
première époque, nous la retrouvons dans Tristan de Nanteuil
{Histoire littéraire, XXVI, p. 239); dans Florent et Octavian (Ibid.,
pp. 301 et 332); dans Charles le Chauve (Ibid., p. 102); dans les deux
versions de Lion de Bourges, etc. — 6. Octavian est appelé le chevalier
au lion (Histoire littéraire, XXVI, p. 305, 321 etc). —7. Ibid., p. 236.
I PART. LIVK. m.
CHAP. m.
I l'AHT. LlVIl.
CHAP. m.
498 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
qui, dans un de nos plus médiocres romans, trans-
forme soudain une Blanchandrine en un Blanchan-
drin '. Véritablement ces poétaillons sans vergogne
abusent un peu trop de ces Anges dont la théologie
catholique nous donne une notion si élevée : ils en
font je ne sais quels commissionnaires, chargés des
plus indignes et des plus sottes besognes ^ Quant à
l'hagiographie proprement dite, elle tourne décidé-
ment à la fantaisie, à la pire fantaisie. Il ne faut pas
s'étonner (puisque tout leur siècle y croyait) si ces
versificateurs crédules adoptent la fable du « saint
Vinrounike et de sainte Vérone ^ » ; mais ils ont été
plus loin. Ne sachant plus que faire de ses deux héros,
Dieudonné et Supplante, Fauteur de Charles le Chauve
déclare, sans sourciller, que Dieudonné après sa mort
est officiellement devenu « saint Honoré » et Sup-
plante (( sainte Fiée » Canonisation imprévue et facile \
Au sujet d'un traître qui (c espousa deus faimes à un
jour », un autre affirme fort placidement qu'il res-
semble par là à saint Aubin a à cui Diex fist amour " ».
Cette hagiographie, qui nous agace, charmait visible-
ment nos derniers romanciers, et on les voit inter-
1. Tristan de Nanteuil, Histoire littéraire, XXVI, p. 256. — 2. Dans
Charles le Chauve leur fonction est plus noble, et c'est un ange qui
ordonne à Philippe de conduire en Syrie vingt mille chevaliers pour
déUvrer Jérusalem [Ibid., p. 100). Mais que dire de cet ange que Jésus-
Christ envoie sur terre pour aider le petit Baudouin de Sebourc à
préférer, dans une étrange épreuve, un <» bassin » plein de pommes à
un vase plein de florins [Bauduin de Sebourc^ I, p. 32)? — 3. Ihid., II,
p. 55. Il y a là quelques variantes légendaires, dont il y aurait peut-
être à tenir un certain compte, alors môme qu'on les retrouverait
ailleurs : « Ch'est li dignes suaires que Vérone poirtoit, — Quant elle
trouva Dieu qui en lejcrois pendoit.— Or il avoit esteit lanchiés au coer
si roit — Que li sans de son corps ensanglenté Tavoit. — Veroine prist
sa toile qu'au marchié vendre aloit. — S'en couvri le corps Dieu dont
grant pitié avoit. — Là fu se fâche escripte, si qu'encore on le voit
— Droit à Romme le grant : fox est qui che ne croit » (Cf. le P. Cahier,
Caractéristiques des Saints, p. 50). — 4. Charles le Chauve, cité par
VHistoire littéraire^ XXVI, p. 122-123. — 5. Bauduin de Sebourc, II,
p. 203.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 499
caler dans leurs chansons, sans aucun motif sérieux, i i^aut. uvh. m.
" ' CHAI'. HI.
la légende d'un saint populaire qui ne se rattache par
aucun lien à Faction de leur poème. C'est ce que
fait pour saint Gilles le long et lourd rédacteur de
Tristan de Nanteuil \
La description de FEnfer et du Paradis n'a guè-
res porté bonheur qu'au génie incomparable de
Dante, et encore peut-on sans blasphème estimer que
le theologus Dantes a été, en certains de ses tableaux,
plus libre et plus audacieux qu'il n'eût fallu. L'au-
teur de Bauduin de Sebourc était certainement le con-
temporain de l'auteur de la Divine Comédie, mais on
ne saurait comparer cette fourmi à cet aigle. Il a sous
les yeux la légende de saint Brandan, avec quelques
autres livres qu'il pille. Je ne saurais défendre ici
Fétymologie étrange qu'il prête au nom de ce Bran-
dan ou Brandon, «ainsi appelé, dit-il fort gravement,
parce que Dieu l'avait un jour préservé des brandons
de feu que les diables d'enfer faisaient pleuvoir sur
lui S). Il y a cependant quelques beaux traits dans ces
pages de Bauduin, mais qui sont d'emprunt et qu'on
retrouverait ailleurs. Telle est cette horrible fumée qui
s'exhale de l'enfer, « si grande et si obscure et si
démesurée » qu'elle cache aux yeux le ciel et la terre ^;
et telle est aussi cette voix douloureuse qui se plaint
éternellement « en un busson » et qui est celle de
Judas lui-même, de ce traître qui est si justement puni
et à qui Dieu cependant permet de sortir de ces lieux
maudits deux fois par semaine, le samedi et le diman-
1. Histoire littéraire^ XXVI, p. 359 et ss. — 2. Bauduin de Sebourc,
I, p. 303 et II, pp. 60, 61. Saint Brandon était un prince de l'Inde que
Baudouin avait converti. L'auteur de notre poème ajoute : « Se vous
ne m'en créés, — A Saint- Amant, à Bruges, sa vie trouvères, — Com-
ment li sans de Bruges i fu là aportés — Par le bon Bauduin. » —
3. Ibid., II, pp. 56^ 57.
IPART. LIVR. Itr.
CHAP. III.
500 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
che, parce qu'un certain jour, il a charitablement
jeté un pont sur un chemin difficile et parce qu'un
autre jour, il a donné tout son or à un lépreux ^ Cet
Enfer de Bauduin de Sebourc, qui mériterait vraiment
une étude sérieuse et comparative, est partagé en
trois grands cercles de ténèbres : dans le premier,
gémissent les enfants qui sont morts sans baptême ;
dans le second, les païens que Ton désigne sous le
nom de Sarrazins et de Persans ; dans le troisième
enfin, les voleurs, les assassins et les usuriers ^ C'est
dans le tableau du Paradis ^ que se révèle la faiblesse
de notre poète ou, pour parler plus exactement, la
médiocrité des modèles qu'il imite plus ou moins ser-
vilement. Ils ne sont pas fort attirants, ces murs de cris-
tal dont le Paradis est entouré. Puis, ce sont des
arbres toujours verts et toujours chargés de fruits qui
conserveront leur fraîcheur jusqu'au jour du Juge-
ment; c'est un jardin douchement flairant y et qui rap-
pelle ces belles fleurs du Paradis dont il est parlé dans
le Rolant; c'est une porte, de cristal aussi, gardée par
Enoch et Elie qui resteront là jusqu'au temps de l'Anté-
christ, jusqu'à l'heure finale où l'eau couvrira le monde
et où, seul, le Paradis surnagera. Le héros du poème
est invité par Enoch à se promener sous ces admira-
bles ombrages que personne n'a visités depuis six mille
cinq cents ans. Il y a là un pommier merveilleux dont
les fruits rajeunissent les hommes ou les vieillissent
à volonté et dont le pauvre Baudouin, un peu trop
curieux, éprouve la singulière vertu. Et voici plus loin
le fameux « arbre sec », noir comme charbon, qui est
celui-là même dont Adam a mangé le fruit. Baudouin,
1. Bauduin de Sebotirc^ pp. 57, 58. — 2. Ibid., p. 59. — 3. ïbid.^
p. 46 et ss.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. .ÏOl
qui a quelque teinture de théologie, se prend à pes- « part. livr. m.
ter contre cet arbre maudit, qui est la cause de notre —
labeur et de notre double^ de notre félonie et de nos
vices ; mais Enoch lui fait une réponse qui le réduit
décidément au silence : « C'est d'un fruit de cet arbre,
c'est d'un pépin de ce fruit qu'est sorti l'arbre de la
croix. » Cette dernière légende est connue, elle est
antique et n'est pas sans offrir une très profonde et
très théologique beauté; mais on n'en saurait dire
autant de la fable étrange, empruntée à quelque bes-
tiaire, <( de ces oiseaux tout blancs, qui n'ont ni père
ni mère, qui sont conçus d'un rayon de soleil, qui
vivent dans le feu et qu'on appelle des salemandes ^ ».
C'est par là cependant que s'achève cette étrange pein-
ture du Paradis : « Il y a bien deux jours que nous
sommes ici, dit Baudouin en prenant congé de ses
hôtes célestes. » Et Enoch lui répond : a II y a deux
mois. » Encore une vieille et charmante légende que
notre poète a défigurée et amoindrie, comme il a fait
pour tout le reste. Oh! comme un mot, un seul mot
de l'Évangile, est supérieur à toutes ces fadaises!
Je ne voudrais pas marcher ici sur les brisées des
nombreux historiens de la danse macabre, et je me
borne à constater que nos poèmes, dès le commence-
ment du xiv' siècle, en donnent une idée qui est
minutieusement exacte, a Pas de roi ni de duc, pas
de comte ni d'amiral, pas de chevalier ni de bour-
geois, pas d'évêque ni d'abJ3é qui ne soit bouté en
terre ^ » Cette idée de la mort pour tous hante les
1. Bauduin de Sebourc, p. 50, 53, 55 etc. Il ne faut pas oublier
qu'il s'agit ici du Paradis terrestre plutôt que du cœlum cœlorum.
~ 2. Ibid., I, p. 245. Cf., dans le même poème, les vers suivants :
« Car le Mort qui n'espargne prestre ne Augustin, — Archevesque ne
clerc tant sache de latin, » etc. (I, p, 31). V. ce texte des Enfances
Garin (Bibl. nat. fr. 1460, fo 66) : « Mais la Mort qui tant prent eves-
ques et abbés, — Les grans et les petis, nulz n'en est déportés » etc.
1 PART. LIVR. m.
CHAP. TH.
502 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
cerveaux de nos pères, et de là il n'y a pas loin à faire
entrer en danse les rois et les chevaliers, les nobles et
les bourgeois, les évêques et les abbés, conduits par
d'horribles squelettes qui ont un épouvantable rictus
et dont on entend claquer les os, comme dans l'admi-
rable symphonie de Saint-Saens.
Cette danse macabre, après tout, est d'origine et
de physionomie chrétiennes ; mais nous voici main-
tenant devant une source scandaleusement abondante
de superstitions et d'erreurs : je veux parler de ces
romans de la Table ronde et de ces fables celtiques
qui ont eu une si fatale influence sur notre poésie
nationale et ont si visiblement contribué à la déchris-
tianiser. Au xif siècle, la Table ronde et l'Épopée
nationale formaient, pour ainsi parler, deux mondes
distincts et qui n'avaient rien de commun. Dès le
xiif siècle le roman d'aventures a pénétré la chanson
de geste; au xw"" siècle, cette pénétration est plus pro-
fonde encore et ne surprend plus personne. Une bande
de fées, blanches et « escoletées », ont envahi nos vieux
poèmes et, par leur beauté qui n'a rien de chrétien,
ont facilement triomphé des résistances antiques.
Elles en arrivent bientôt à être là comme chez elles.
Que de fées, juste ciel, que de fées !
Ce n'est pas, on le pense bien, la légende du saint
Graal qui s'épanouit dans nos derniers romans, et l'on
n'y fait, à vrai dire, que d'assez rares allusions. L'auteur
du Bastart de Bouillon croit utile de raconter à ses
lecteurs que le Graal est le hanap que Jésus-Christ
« mit sur la table » au jour de la multiplication des
pains; mais dix vers lui suffisent pour ce récit, et nos
autres poètes ne sont guère plus prolixes \ C'est la Fée
1. Éd. Scheler, vers 2493.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 503
qui accapare toute l'attention et fixe tous les regards.
Elle est toute charmante et rarement impure, et c'est
surtout sa puissance qui a ravi nos pères. « C'était au
xiy'* siècle, a-t-on dit, un lieu commun des chansons
de geste que de conduire les héros en féerie ^ : )> rien
n'est plus regrettable, mais rien n'est plus vrai. Ces
créatures remplacent décidément les Anges. Elles ap-
paraissent au berceau de l'homme, occupent sa vie,
dirigent son action et le transportent, après sa mort,
non pas dans l'auguste et lumineuse béatitude qui
consiste à voir Dieu, mais en je ne sais quel paradis
demi-oriental où elles ressemblent un peu trop à des
houris. Le tout avec d'horribles mélanges et salmi-
gondis. La fée Morgue coudoie la sainte Vierge, Glo-
riande et Eglantine font leur prière. Elles sont bapti-
sées, toutes ces fées, mais sans être d'aucune paroisse.
Elles vont jusqu'à parler chrétien et à faire des ser-
mons. C'est ce mélange qui m'irrite le plus, m'indigne
et me révolte. J'aime que l'erreur soit nettement
séparée de la vérité. Leur voisinage et leur familiarité
me font horreur.
Il n'y a peut-être pas un seul poème de la déca-
dence où l'on n'ait à subir un ou plusieurs épisodes
féeriques. Les fées s'y montrent, d'ailleurs, avec leurs
attributs traditionnels, que l'on retrouvera plus tard
jusque dans les Contes de Perrault. C'est près d'une
fontaine et d'un arbre mystérieux qu'elles font parfois
leur radieuse apparition ^ ; a mais il ne semble pas
qu'aucun autre roman que Brun de la Montaigne nous
1. Histoire littéraire, XXVI, p. 247. — 2. C'est dans Brun de la
Montaigne que Ton a, je pense, donné les plus longs développements
au récit de ces apparitions des Fées près des fontaines, et il faut
avouer que ces pages du vieux poème ne sont pas sans charme (édi-
tion Paul Meyer, pp. 31, couplet 41; pp. 36, 37, couplet 60; pages 38
et 39, couplet 63, etc.).
I PART. LIVR. Tir.
CHAP. III.
I EART. MVR. m.
CHAP. m.
5U4 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
ait fait connaître l'usage, qui a bien certainement dû
exister, de porteries nouveaux nés à la fontaine où les
Fées conversaient^ ». Elle sont jolies ces fontenelles
(( qui sont cleres chargent ou fons de la gravelle — Et
dont riave descent merveilleusement belle ^ » C'est là,
c'est parmi ces feuillages et ces flourcelles que les Fées
s'acheminent « main à main ». Elles « recueillent »
le nouveau-né et se prennent immédiatement à lui
faire des dons. Les Dons, tel est le principal élément
de toute cette mythologie étrange. Près dtt berceau
d'Ogier s'abattent les « fées gracieuses » : Gloriande
emmaillotte l'enfant; puis, l'embrasse, et lui dit :
(( Au nom de Jésus-Christ, je le donne le don d'être
le plus hardi chevalier de la terre ^ » C'est la fée Ga-
lienne qui donne son nom à Galien, à ce fils de la belle
Jaqueline: a II sera, dit-elle, vaillant comme un lion;
s'il est blessé, il ne manquera jamais de guérir au
bout de trois jours; il sera roi de Constantînople. »
Églantine parle à son tour et dit : « Il ne sera jamais
vaincu, et occira des milliers de païens; il sera roi
d'Espagne et restorera le grand empereur Charles avec
tout le baronnage de France. Vous l'avez, ma sœur,
appelé Galien. Je dis moi, qu'on le nommera « Ga-
lien y^estoré"" ». Comme on le voit, la Prophétie se mêle
ici au Don et se confond avec lui : c'est un cas des
plus fréquents.
Nous parlions tout à l'heure des Contes de Perrault
qui ont un charme si vif et sont si populaires. On
y trouve plus d'une fois cette jolie scène des Dons,
1. Paul Meyer, 1. c, Préface, p. xii. — 2. Brun, p. 31, couplet 50. —
3. Ogier, texte du manuscrit du British Muséum, Royal 15 E VI. —
4. Galien, éd Stengel, p. 12 et 13. Cf. un texte des Enfances Garin
où la fée Morgue fait un don au petit Garin, fils de Flore : « Tu ne
connaîtras pas de vilenie, et de toi sortira une geste qui triomphera
des Sarrazins. » Une seconde fée, Ydain, lui prédit qu'il aura peines
dans sa vie, etc. (Bibl. nat. fr. 1460, fo 9, 10.)
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 505
mais qui est fatalement complétée par un personnage
dont nous n'avons pas encore parlé : la mauvaise Fée,
celle qui fait de mauvais dons et qui essaie mécham-
ment de contrarier Faction des autres fées. Vous pensez
bien que Perrault n'a pas inventé ce personnage, et la
mauvaise fée figure notamment dans ce même roman
de Bî'un de la Montaigne * où elle tient même une place
trop considérable et où elle bataille trop longuement
contre ses charitables compagnes. L'épisode, fort joli-
ment traité, se termine d'une façon charmante : l'une
des bonnes fées met au petit doigt de l'enfant un
anneau de fin or esmeréy l'embrasse quatre fois et ne
peut se retenir de pleurer en lui disant adieu. Mais
voici que le coq chante, et, comme c'est l'usage parmi
les fées, les trois dames, vite, vite, s'effacent et dispa-
raissent ^
L'apparition à la fontaine, le don, la prophétie, la
fuite au chant du coq, voilà plusieurs signes aux-
quels on reconnaît l'action et la physionomie des
fées ; mais il en est d'autres encore que nos poètes
se gardent bien de laisser dans l'ombre : c'est l'amour
qu'elles inspirent et réclament; c'est aussi le pouvoir
qu'elles ont de se vieillir, de se rajeunir et de se
transformer à leur gré. Il y a dans ce très médio-
cre roman de Charles le Chauve , un épisode, imité
de vingt autres poèmes, mais qui est, à ce point de vue,
assez significatif et très complet. Dieudonné, l'un des
héros de ce poème où il y a trop de héros, arrive un
jour près d'une claire fontaine, sous de charmants
ombrages. Du fond de l'eau transparente, il voit tout
1. Brun de la Montaigne, éd. P. Meyer, pp. 35 et 88. Cf la Pré-
face, pp. XII et XIII. — 2. Ibid., vers 1117, 1118 : « Alons nous ent de
ci, trop avons demouré, Il est près que li coc doivent avoir chanté. »
Cf. le vers 1135.
I PART. LIYR. m.
CHAP. III.
I PART. LIVR. III.
CHAP. Ili.
506 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
à coup s'élever trois belles jeunes filles : « Par Dieu
qui tout créa, leur dit-il, je crois bien que vous êtes
des fées. » Elles n'en disconviennent pas. Il est vrai
qu'elles appartiennent plutôt à l'espèce a ondine » ;
mais la fée, l'ondine et même la sirène (qui ont peut-
être trois origines diverses, celtique, germaine et
latine) se confondent aisément dans nos dernières
chansons et y ont la même allure. Bref, les trois
fées conduisent Dieudonné chez leur reine Gloriande
— la Reine ! encore un trait légendaire — qui se prend
soudain pour lui d'un amour auquel le jeune cheva-
lier ne saurait répondre : il s'est fiancé à la belle Sup-
plante et entend lui demeurer fidèle. C'est en vain
qu'on le fait passer par tous les enchantements de ce
merveilleux royaume ; c'est en vain qu'il se voit en-
touré de trente fées « blanches com fleur de lis )> qui
harpent et chantent; c'est en vain qu'après avoir pris
le visage d'une vieille édentée, (c barbée » et noire,
Gloriande se transforme soudain en la plus belle et
la plus achesmée de toutes les femmes, et lui offre une
dernière fois son amour : Dieudonné pense à Sup-
plante, Dieudonné résiste et triomphe. Chose éton-
nante : la belle reine des fées ne lui en sait pas mau-
vais gré, et l'accable de ses dons\ Décidément elle n'a
rien d'humain.
Ce royaume, ce beau royaume de Féerie, ils y vont
tous. Baudouin, dans le Bastart de Buillon, y pénè-
tre avec douze de ses chevaliers, et il y trouve le roi
Artus, avec Morgue et Oriande. Rien n'est plus char-
mant qu'un tel séjour, et les heures y coulent avec une
rapidité que nous ne connaissions guère. Baudouin
s'imagine naïvement n'avoir passé que quelques heures
1. Histoire littéraire, XXVI, p. 104-106.
LES DERNIERS ROMAxNS EN VERS. 507
en Féerie : il y est depuis cinq ans\ 0 la belle vieille ^ part. uvR.ni.
•^ -• ^ CHAP, m.
légende, que nous avons déjà rencontrée en chemin,
et qui serait plus belle encore, si l'on en faisait hon-
neur au véritable Paradis !
Les Fées d'ailleurs ne restent pas confinées dans
leur royaume, si beau qu'il soit. Nous avons vu
qu'elles descendaient près des nouveaux nés; mais
elles accompagnent l'homme durant tout son voyage
terrestre, en l'enveloppant sans cesse de leur protec-
tion et de leur amour. Gloriande s'attache, pour ainsi
dire, aux pas de Tristan de Nanteuil et se donne pour
mission de lui inspirer le courage qui lui manque ■.
Morgue fait mieux encore, et, au moment où son cher
Ogier va succomber sous les coups des païens, elle
descend dans un char de feu, enlève le Danois qu'elle
aimait et le transporte en Féerie, où il doit être en-
core. Et voilà les fictions par lesquelles des poètes,
sincèrement chrétiens, avaient remplacé notre In Pa-
radisum deducant te Angeli ! ^
Les Enchanteurs ''ne jouent pas, dans nos romans,
un rôle aussi important que les Fées et n'y sont pas
aussi nombreux ; mais il y en a encore un peu plus
que nous ne le souhaiterions. Il faut y joindre les
1. Bastars de Bouillon, édition Scheler, couplet 124, vers 3554
et ss. — 2. Histoire littéraire, XXVI, p. 247. — 3. « Et ainsi corn le ber
en ce péril estoit, — Y vint Morgue la fée qui le Danois amoit. — De-
dens un riche char qui tout de feu sembloit — Fis[t] eslever Ogier »
(fin de YOgier du ms. du British Muséum, Royal, 15 E VI). = En ter-
minant ici ce qui concerne les Fées, nous ne pouvons que renvoyer le
lecteur à l'ouvrage de M. Alfred Maury, Les Fées au moyen âge et à l'é-
dition &QFloriantetFlorete{Roxbmg\iQ Club, 1873 note 14) «où Fran-
cisque Michel a réuni un certain nombre de témoignages sur le rôle
des fées dans la littérature du moyen âge » (Paul Meyer, Brun de la
Montaigne, p. xi). — 4. Le type des enchanteurs dans nos derniers
romans peut être choisi dans Charles le Chauve, où, pour surcroît
de documents, nous avons affaire à deux magiciens, Balan et Maufumé,
qui luttent ensemble à coups d'enchantements et de charmes (ITi^foiW
littéraire, XXVI, p. 121), etc.
CHAP. m.
508 LES DERxNIERS ROMANS EN VERS.
"Ti'J'y!'"' Nains ^ et les Luitons. Ces derniers ont le don de se
transformer, comme les Fées elles-mêmes qui les
traitent en serviteurs et auxquelles ils obéissent doci-
lement ^ Les Ogres sont plus rares encore : ils coupent
volontiers la chair de l'homme en morceaux et la
salent : mais ils n'aiment point la chair de femme
qui a, paraît-il, mauvais goût. Ce sont des gourmets ^
Fées et lutins, enchanteurs et nains, sagittaires et
sirènes \ tout ce monde fantastique vit à côté du monde
réel, dans les forêts, sous les eaux, dans les airs. Nos
poètes y croyaient-ils réellement et à la Bretonne? Je
n'oserais le prétendre. Ils ne sont pas candides, nos
derniers romanciers, et nous avons vu que, malgré
leur foi sincère en l'Église, ils prennent avec les cho-
ses sacrées de singulières privautés. La confession
surtout ne les inspire pas comme il faudrait, et il
semble qu'ils la profanent de gaieté de cœur^ Nous
constaterons plus loin comment plusieurs d'entre eux
ont eu contre le prêtre et contre le moine une haine
à la Voltaire. Enfin ils ont tracé certains portraits de
renégats et d'athées qui n'étaient pas sans être dan-
gereux pour leurs auditeurs ou lecteurs. Il est vrai
que, depuis Raoul de Cambrai, ces tristes peintures ne
sont pas rares dans notre épopée, et il faut se rappe-
1. Maufumé est un nain qui prétend avoir vu Noé, David, Salomon,
Judas, Macchabée, la ruine de Troie, Bustalus, Turnus, le roi Artus
et Jésus-Christ {Histoire littéraire, XXVI, p. 104). — 2. Un de ces
luitons est charg-é par la fée Gloriande d'apprendre le courage à
Tristan de Nanteuil qui est poltron. Le luiton prend, pour lutter contre
Tristan, la forme d'un serpent gigantesque; mais il reprend soudain
la forme d'un homme, dès que Gloriande lui en donne l'ordre (Paul
Meyer, Notice sur le roman de Tristan de Nanteuil, Jarhhuch fur
romanische und englische Literatur, IX, 1, pp. 40, 41). — 3. Charles le
Chauve, 1. c, p. 107. L'ogre est un « sagittaire ». — 4. C'est une sirène
qui sert fort heureusement de nourrice à Tristan de Nanteuil : car le
lait des sirènes « grandit le corps et l'intelligence des êtres qui s'en
abreuvent » {Histoire littéraire, XXVI, p. 235). — 5. Bauduin de
Sebourc, II, 95-107, 113, 114.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 509
1er ici, entre vingt autres misérables, le Gaumadras de
Gaiin de Montglane et rHerchembaut de Doon de
Maïence. La plupart de nos traîtres épiques sont, à
vrai dire, des athées; mais je ne pense pas qu'aucun
poète des xii° et xiif siècles se soit autant complu dans
leur portrait que Fauteur de Bauduin de Sebourc
dans celui de cet abominable Gaufroi, duc de Frise.
C'est le type invraisemblable du renégat : « Ma chair
a pu être arrosée par le baptême ; mais je ne suis
pas chrétien, et ne croi nient plus en Dieu quen
une saus pelée\ » Sur la vie future, sur Tau-delà, il
est d'une brutalité encore plus révoltante : « Le Para-
dis, c'est ce monde où nous sommes, quand on s'y
amuse et qu'on y fait son bon^ quand on a belle dame
et qu'on boit de bon vin. L'Enfer, c'est la pauvreté ^ »
Et il ajoute cyniquement : « Je n'ai pas, quant à moi,
plus d'âme qu'une souris ^ » Mais il descend encore
plus bas dans le blasphème et dans le satanisme, et
ce véritable possédé, quand il est en danger de mort,
s'écrie avec la rage d'un damné : « As anemis d'enfer
l'ame et le corps commant \ » Au moment où il va
engager avec Baudouin de Sebourc ce duel terrible qui
est une des péripéties les plus émouvantes de ce trop
long poème, un de ses neveux, qui est chrétien, l'ex-
horte, en cette conjoncture solennelle, à confesser
enfin tous ses péchés. Pour toute réponse, il l'étend
à terre et l'écervelle : « Lucifer et Gain, dit-il, voilà
mes seuls alliés et mes seuls parents ^ » Mais le
comble, c'est quand, arrivé au sommet de sa fortune,
ce Satan, éperdu d'orgueil, jette ce cri qui est vrai-
ment un écho de l'enfer : « Je serai Jhesu Cris, se je
vislongement^ » Certes, il y a encore d'autres rené-
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 15. — 2. Ibid., I, p. 13. — 3. Ibid., I,
p. 107.- 4. Ibid., II, p. 326.-5. Ibid., II, p. 349, .350.-6. Ibid., II, p. 337.
I PART. LIVR. m.
CHAP. III.
l l'A.KT. LIVR. III.
CHAP. m.
510 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
gats et d'autres athées dans les derniers monuments
de notre épopée : on y rencontre un certain comte de la
Marche qui meurt « sans se souvenir de Dieu ni de
sainte Marie ^ » ; on y voit encore un comte de Pro-
vence qui se fait musulman et marche sur la croix ^ ;
mais je ne sache pas que depuis le non serviam, l'or-
gueil humain ait jamais trouvé une plus insolente et
plus abominable formule : a Si je vis, je serai Jésus. »
Des monstres tels que le duc Gaufroi sont un objet
d'horreur pour les peintres mêmes qui en ont tracé
le portrait; mais, en revanche, quand nos poètes ont
l'occasion de nous parler des prêtres et des moines,
on sent qu'ils sont sincères et disent tout haut ce
qu'ils pensent tout bas. Leur haine est manifeste et
n'épargne personne. Je dirai même qu'elle est quelque
peu intéressée : car il est visible qu'ils s'adressent
à un auditoire mal disposé en faveur des clercs, et
qu'ils flattent bassement les passions de leur public.
Au reste, c'est exactement la même tactique qu'au-
jourd'hui ; ce sont les mêmes procédés de polémique et
les mêmes calomnies. Ces méchants poètes ne sont en
réalité que des journalistes, fort semblables à ceux
de 1893. Ils savent bien ce qu'ils font, ces pamphlé-
taires pleins de fiel, quand, parlant devant des che-
valiers qui les paient bien, ils se prennent à regretter
qu'on ne rende pas le service militaire obligatoire pour
les prêtres et pour les moines. C'est là une de leurs
idées fixes et un lieu commun de leurs romans. Il
faut voir avec quelle joie ces papelards enrégimentent
tous les clercs dans leurs armées heureusement ima-
ginaires. Au moment ou le Soudan va mettre le siège
devant Rome, la mère de l'Empereur persuade au
1. Baudum de Sebourc, II, p. 221. — 2; Giperis de Vignevaux^ cité
dans V Histoire littéraire, XXVI, p; 33.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 511
Pape d'enrôler ainsi tout son clergé, y compris les
cardinaux, et le Pape y consent si bien qu'il forme un ^
corps d'armée spécial, uniquement composé de prê-
tres ^ L'auteur de Florent et Octavian^ qui est un yoI-
tairien, a la malice d'ajouter que ce corps d'armée ne
fut pas le plus brave ^ Même épisode dans Charles le
Chauve^ même faiblesse du pape, même enrôlement
du sacré collège ^ Dans Ciperis de Vignevaux^ il y
a une méchanceté de plus : les moines de Cîteaux
fournissent un jour leur contingent à l'armée qui doit
rétablir Dagobert sur le trône. Ces bons moines blancs
se défroquent avec un visible plaisir; ils ajustent les
heaumes sur leurs têtes que l'Église a sacramentel-
lement touchées ; ils sont tout fiers de porter « gor-
gière, épée et blason », et se battent, ma foi, le plus
intrépidement du monde. Les uns sont tués, mais les
autres ont trouvé tant de plaisir à leur métier de sol-
dat qu'ils ne rentrent pas dans leur cloître '\ C'est
l'idéal.
Pas n'est besoin d'ajouter que le bien d'église
est, alors comme aujourd'hui, l'objet d'une convoitise
qui est attestée par l'histoire autant que par le roman.
Cette mère de l'Empereur qui donnait tout à l'heure
au Pape le conseil brutal d'armer tout le clergé de
Rome, entendez-la maintenant réclamer plus bruta-
lement encore les trésors de l'Église' : « Si ne vous le
faites point de bonne grâce, je les defermerai à coups
de marteaux. Car, sachez-le bien, vous ne servez à
1. Histoire littéraire, XXVI p. 320. - 2. Ihid., p. 321. — 3. Ihid.,
p. 114. — 4. Ihid. p. 32. — 5. « Sire Pape, dist elle, moult me puis
airer — Que trestout le clergié vous ne faites armer. — Par ma foi,
il convient vos trésors effondrer — Ou tantost les feray à martiaux
delermer. — Vous ne servez ou monde que de gens encanter, — D'a-
voir bonnes viandes et de boire vin cler — Et de privéement les
dames confesser », etc. (Florent et Octavian, cité dans VHistoirù
littéraire^ XXVI, p. 320).
l PART. LIVR.
CHAI>. m.
1 PART. LIVR. III,
CHAP. m.
512 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
rien ici bas qu'à tromper les gens, à faire de bons
repas, à boire les vins clairs et à confesser les dames
pnvéement, » Ce dernier mot, qui est tout simplement
une infamie, m'est une transition trop facile pour
constater chez nos poètes cette haine abominable du
prêtre qui est un des caractères les plus accentués de
leurs œuvres et qui nous permet de les considérer trop
souvent comme des Paul-Louis Courriers sans scrupule
et des Michelets sans talent.
« Prestre ne valent rien, on le dist grant pièche
a » : voilà, concentrée en un méchant vers, toute la
pensée de Fauteur de Bauduin de Sebourc et d'un cer-
tain nombre de ses congénères. « Ils ne valent rien,
ajoute-t-il, si ce n'est pour atraire tout le bien des
honnêtes gens et pour se jeter sur leurs femmes, là
où nuh ne sera \ » Voilà bien, en effet, les deux accu-
sations que nos poètes ne cessent de porter contre les
clercs, contre tous les clercs. Leurs devanciers leur
avaient, il est vrai, laissé cette tradition; mais jadis,
dans les chansons de geste, on s'attaquait principale-
ment aux moines et dans les fableaux aux prêtres.
Au xiv° siècle, ces deux haines éclatent à la fois, se
combinent et n'en font qu'une. Décidément on ne
peut être honnête homme et avoir confiance aux
clercs : Un est mie preiidons qui se fie en dergie ^
Certes, elles sont excessives, ces satires contre
l'avarice des prêtres, contre leurs doigts crochus et
rapaces, contre ces convoitises que le bon Cuvelier lui-
même leur reproche cruellement par la voix de Du-
guesclin ^ Mais ce qui m'indigne davantage, mais ce
qui est particulièrement exécrable, ce sont ces pages,
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 147. —2. Ihid., II, p. 243. — 3. Chro-
nique de Bertrand Dugesclin, vers 7673 et ss.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 513
plus que haineuses, où Ton reproche à ces mêmes
prêtres, trop évidemment calomniés, d'abuser de la -
confession avec les femmes mariées qui se sont accu-
sées d'adultère : « Si vous ne voulez pas faire notre
volonté, nous le dirons à vos maris. » Et les malheu-
reuses vont dans la maison du prêtre pour y consom-
mer un second adultère, pire que le premier \
Et le calomniateur éhonté, qui vient de lancer cette
boue au visage des prêtres de son temps, se recueille
alors hypocritement et, d'un ton béat : <c Digne choze
est d'un prestre quant il fet che qu'il doit ^ » Ne
croirait-on pas lire un journal de nos jours?
C'est dans Bauduin de Sebourc que ces infamies
trouvent leur plus complète et leur plus criminelle
expression. Voulant égayer un peu Faction de son
poème qui est par trop bourré de faits et dont l'intérêt
semble quelquefois s'alanguir, cet homme d'esprit
imagine de créer un personnage comique qui déride
un peu ses auditeurs alourdis. C'est ainsi qu'on pro-
cède encore de nos jours dans les drames touffus de
l'Ambigu ou de la Porte Saint-Martin. Mais enfin ce
personnage comique de Bauduin, quel sera-t-il? Ce
sera un prêtre. Oui, un prêtre, que le poète nous
représente à plaisir comme un poltron et comme un
sot. Comme ils devaient rire, ces soudards du xiv° siè-
cle, quand ils le voyaient, ce ministre du Christ,
blêmir de peur et trembler bêtement de tous ses
membres. Quelle grosse joie épaisse et méchante!
Quel triomphe pour le romancier!
Cette histoire d'un mauvais prêtre, l'auteur s'y
délecte, et il la prolonge à dessein. Nous sommes
en plein pays sarrazin, à Abilant, et il s'agit de
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 202. — 2. Ibid.
I PART. Li\R. m.
CHAP. m.
14 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
'"^^"^l:!:'^.^:'''' conclure le mariage secret d'un chrétien avec une
CHAP, III.
- païenne convertie, d'Esmeret avec Elienor. On trouve
un prêtre pour célébrer Funion projetée, et il y avait
là pour notre poète, s'il eut eu le sens chrétien, une
heureuse occasion de faire applaudir par ses lecteurs
la noble et grande figure d'un véritable apôtre. Il s'en
est bien gardé, et a mieux aimé induire en une gaieté
de mauvais aloi les chevaliers et les bourgeois qui
l'écoutaient. Le prêtre, dont il fait la caricature et
non pas le portrait, se sent entouré de mille dangers
et n'est pas de force à les braver. On lui promet de
le faire chanoine : il ne lui en chaut, et le voilà qui
grelotte de frayeur. Il pâlit, il titube, tous H sans li
fourmie, et il se prend à « maugréer » contre Dieu et
ses Saints : « Je voudrais bien m'en aller, » répète-
t-il sans cesse comme l'un des personnages d'une
comédie célèbre. La peur lui ôte l'appétit : il ne
peut avaler un morse l et tend l'oreille, effaré : « On
vient pour me pendre, je vais être pendu. » La vue
d'Elienor met fin à ces risibles terreurs; mais il
tombe alors d'un vice ridicule dans un vice odieux,
et jette sur la belle fiancée un regard plein de mau-
vais désirs : a Ah! si j'étais avec elle enfermé dans
mon moûtier! » Puis, de retomber dans ses épou-
vantements. Il célèbre le mariage, sans avoir seule-
ment la force de bégayer les oraisons de l'Église, et
pense mourir d'effroi. Lorsque plus tard Baudouin de
Sebourc entre dans Abilant superbement monté sur
son grand lion, le prêtre est le seul qui ait peur de
la bête énorme : « Que ce chevalier entre, s'il le
veut; mais qu'il laisse sa monture à la porte. » C'est
encore lui qui, après la victoire des chrétiens, devient
lâche et cruel autant qu'il avait été poltron et qui,
sur le champ de bataille, frappe ignoblement les
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 515
morts de son bâton, en accompagnant cette infamie
de ces mots cyniqnes : a Se vous fuissiés en vie, ne
vous ferisse pas. » Pour couronner tant d'exploits, il
aspire à la gloire facile d'un mauvais plaisant, et
quand chacun des chrétiens d'Abilant félicite à sa
manière Baudouin de son triomphe, quand Esmeret
lui dit : « Je vous servirai tous les jours de ma vie »,
quand un autre lui promet sa fille eu mariage, quand
ils lui chantent tous le joyeux alléluia et lui font
cent promesses, lui, le prêtre, lui dit en façon de
bon mot : « Je chanterai pour vous une messe de
Requiem. » Et là dessus, le poète croit utile d'ajou-
ter : (( Dont commencha de rire toute la compai-
gnie. » Il n'y avait vraiment pas de quoi \
Les moines ne sont pas mieux traités. Baudouin
arrive un jour, en costume de moine, à l'abbaye de Saint-
Amand et ne pense tout d'abord qu'à courir sus aux
nonnains; mais l'abbé, discrète et prudente personne,
lui fait observer que tout le monde ne peut se donner
ainsi le luxe d'une nonne, et que ses moines, comme
lui, sont assez sages pour se contenter (c des puce-
lettes qui l'erbe vont queillier Mais rassurez-vous,
ajoute ce pieux entremetteur, je vous procurerai pour
cette nuit la fille de notre fermier ^ ». Les Ordres
mendiants ne ^pouvaient échapper à l'inique férule
de ce satirique de mauvaise foi qui a osé écrire cette
infamie et tant d autres. L'auteur de Bauduin trans-
forme les Cordeliers et les Jacobins en auxiliaires
zélés du traître de son mélodrame. Ce misérable leur
1. Bcmduin de Sehourc, II pp. 137-140, 146. Cet épisode n'est pas lo
seul où la verve anticléricale de Fauteur de Bauduin se soit donné
carrière. Il y a encore ce prêtre d'Allemagne qui ^'énamoure un jour
de Blanche pendant qu'il dit sa messe, qui lui fait d'ignobles avances
et que Baudouin indigné jette en hiver dans une rivière glacée où
il meurt (I, pp. 194-202). — 2. lUd. II, p. 90.
1 PART. LIVR. m.
CHAI'. 111.
I PART. LIVR. III.
CHAP. ITI.
016 LES DERiNlERS ROMANS EN VERS.
donne tant de florins qn'ils s'enivrent unanimement
et qu'il les faut porter « dormir à le chivière ^ ». C'est
à peine si, dans toute la hiérarchie ecclésiastique, les
ermites (ce sont les seuls) sont l'objet d'un certain
respect % et le prêtre daube les fidèles eux-mêmes
qui « la main sur leur menton » s'endorment au
sermon. « Tel dort tant au moustier sans entendre
orison — qu'au revenir ne puet dormir en se mai-
son ^ » Je me persuade qu'on devait dormir parfois
en écoutant ces longs poèmes qui ne sauraient cepen-
dant passer toujours pour des sermons.
dekfo^uté ^^ Royauté sera-t-elle plus épargnée que l'Église
d^ ^^erar""^''* P^^ ^^^ implacables gouailleurs? il n'y faut pas comp-
^^Tiprô^'' ter, et les Voltaires de tous les temps ne s'arrêtent
les romans g^^j.^ ^^ gj ]3g^^ chcmiu. Il importc, d'ailleurs, de
xive et xve siècles. ^^ pas oublier que plusieurs de nos poètes étaient
du pays wallon, et il en est qui ont écrit sous le
règne de ce Philippe le Bel qui n'a jamais passé pour
aimer tendrement les Flamands. Je sais bien que
l'un d'eux appelle notre France « la terre bonne et
digne S); mais il n'y a là rien de profond, et une je ne
sais quelle haine éclate partout ailleurs dans ce Baii-
duin de Sebourc dont l'auteur n'a jamais eu le cœur
vraiment français. Il ignore scandaleusement les pre-
miers éléments de notre histoire et la chronologie la
plus rudimentaire de notre dynastie nationale \ Je
lui pardonnerais cependant ces méfaits scientifiques
(bien qu'il se donne parfois des airs de pédant), s'il
ne s'attachait trop visiblement, ce que je ne saurais
1. Baudiiin de Sebourc, I, p. 26. — 2. Charles le Chauve, cité dans
VHistoire littéraire, XXVI, p. 102 et 120. — 3, Bauduiii de Sebourc, 1,
p. 3. — 4. Ibid., II, p. 20. — 5. Ibid., II, 325.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 517
pardonner, à rendre ridicnle le roi de France qni per-
sonnifie la France elle-même. Il le représente sans
cesse comme un pauvre sire rassotté et qui aime
avant tout l'argent : « Puis c'on a de l'argent, à lui
se raccorde-on \ » Il ne fait que suivre en cela, je le
veux bien, la tradition de certains poètes du xiif et
même du xif siècle ; mais il pouvait aisément suivre
d'autres modèles, et il a d'ailleurs renchéri sur les
anciens contempteurs de la royauté française, quand
il s'amuse à nous montrer le Roi fuyant, comme le
dernier des couards, devant le dernier des traîtres
avec lequel il finit par pactiser honteusement ^ Il avait
pourtant ses théories de gouvernement, ce poète
goguenard et hardi, et force nous est d'avouer que
ces théories sont souvent justes et parfois élevées. Il
y a plaisir à l'entendre exposer comment, à force de
justice, on arrive à se faire aimer « des grans et des
petis ^ » . L'audace ne lui fait pas défaut, et je ne connais
guère, en sa trop longue rapsodie, de page plus origi-
nale et plus osée que celle où nous voyons Baudouin
dans la cité de Bandas, faire un roi avec un save-
tier \ L'auteur à' Hugues Capet est le seul qui ait
eu de pareilles audaces ^
Ce qui révolte le plus ces poètes du commence-
ment du xiv° siècle, c'est l'impôt qui pèse alors d'un
poids si lourd sur tout le peuple, c'est cette terrible
maltôte dont ils ne prononcent le nom qu'avec une
véritable indignation. A leurs yeux, le secret de se
1. Batiduin de Sebourc, II, p. 216, 221, 252, etc. — 2 Ibid., II, p. 324.
— 3. Ibid., I, p. 277, où le poète nous dit que Dieu a ordonné les rois
« pour garder lor pais contre gentpaïennie, — De larrons, de mordreurs
que Dieu ne servent mie — Et de gent outraigeuse», etc. ■— 4. Ibid., I,
p. 351, etc. — 5. « Seigneur, a dist ly Rois, oés m'entencion: —Je suy
rois couronnez de France le royon — Non mie par oirrie ne par estra-
Sîon, — Mais par le vostre gré et vostre elexion » {Hugues Capet^ édi--
tion du marquis de La Grange, v. 4216 et ss.)*
1 PART. LIVR. m.
CHAP. III.
I PATIT. LIVR. IH.
CHAP. III.
;;J8 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
rendre populaire serait bien facile : ce serait de sup-
primer (( tonniex et maletotes, vinages et treûs^ », et,
comme ils le disent, de supprimer « les mauvaises
coutumes ^ ». Il y a quelque part une peinture de la
levée de la maltôte, qui n'est pas loin d'être un chef-
d'œuvre ^ Il s'agit du duc de Frise qui a besoin d'ar-
gent (comme tant d'autres) et qui a pris soin de
s'entourer de détestables conseillers : a Rien n'est
plus aisé, lui disent ces compères; une taille esle-
vez. Voilà un objet |qui se vend deux sous : prenez
la moitié du prix, et faites à la fois payer le vendeur
et l'acheteur. Faites payer au clergé le dixième de
ses biens. Un homme marie sa fille? prenez la moitié
de la dot ou couchez avec elle. N'oubliez pas sur-
tout le précieux impôt des portes et fenêtres : pour
chaque porte^ quatre deniers, et deux pour chaque
fenêtre. Imposez les blés, les moulins, la boucherie,
tout, tout, tout. » Et ils ajoutent : « Chargez-nous de
la chose, et tout ira bien. Nous taillerons ferme. Pas
d'abbaye, ni même de paysan qui nous puisse résis-
ter. Ils paieront, sire, ils paieront. Si nous voyons
deux têtes sous un seul chaperon, nous leur dirons
qu'il y a là un fait de trahison, et nous couperons
les têtes... ou nous prendrons l'argent. » Le duc est
ravi de tant de zèle et donne sur le champ « bonne
commission » à ces ingénieux financiers. Ils partent,
et tout le pays est soudain dans la terreur. Tout le
monde paie, mais le commerce est ruiné : marchan-
dise ni keurt^ nulz n'i gaigne un bouton. Quelqu'un
1. Bauduin de Sehourc.U, p. 341. — 2. Bastars deBiiillon, éd. Sclie-
1er, p. 134. Le texte est curieux : « Toute Jherusalem ot mis en tel
quavage — Qu'il avoit sis deniers d'ouvrir chascun manage, — Ne on
ne vendist point pour cinc sols de frommage — Dont il ne recheûst un
denier d'avantage. — La maletoute fu en chelle chité large — Telle-
ment estorée » etc. — 3. Bauduin, I. p. 187 et ss.
l.ES DERNIERS ROMANS EN VERS. 510
se plaint-il? il est pendu sur l'heure, et son héritage i part. livr. m.
, CHAP. III.
est confisqué. Seuls les bouchers s'insurgent et tuent
net le maltôtier qui leur demandait douze parisis
par bête tuée. Le tableau est poussé au noir, j'y
consens; mais il n'est pas sans être ressemblant
par quelque côté, et il devait d'autant mieux réussir
auprès des auditeurs de la chanson qu'ils savaient à
quoi s'en tenir sur la maltôte, l'ayant payée.
Certains juges ne valaient pas mieux que les mal-
tô tiers, et nos poètes se montrent impitoyables à
leur égard. Il y a là des persifflages et des colères qui
sont dignes de nos meilleurs satiriques, et nous ne
saurions nous en plaindre. <( S'il se présente devant un
tribunal un pauvre homme mal vêtu, avec une mau-
vaise cotte et un chaperon usé, le juge ne l'écoute
même pas. Mais si c'est un noble : « Que voulez-vous
de moi, monseigneur, et en quoi puis-je bien vous
être agréable ? ^ » Ah ! ce ne sont pas là les bonnes
coutumes, les honnêtes magistratures et, enfin, « ces
us du bon roi saint Louis » dont la France a si long-
temps gardé le souvenir vivant. Pourquoi les avoir
oubliés, pourquoi n'y point revenir?^
Contre la noblesse et les nobles, même hardiesse : La noblesse
(( Peu, m'importe, dit la Reine à Hus:ues Capet, que ^vès
' ^ ' ^ *-' 1 ^ J- ces mêmes textes.
VOUS soyez de bas lignage. Vo fait et vo maintien ne ^l^\f^^l^^
sont mie villain ^ » C'est presque révolutionnaire. La ^" seigneur.
principale occupation de la noblesse, la passion du
noble, c'est la guerre, et tous nos poètes n'aiment
pas la guerre : <( Si tous ceux qui esmoevent les guerres
étaient occis, ce serait à bon droit. Mais hélas ! ce
sont les innocents qui paient pour les autres et qui
1. Bauduin de Sebourc, I, pp. 329, 330. Cf. 1, 125, 126. — 2. Chroni-
que de Bertrand Buguesclin^ vers 21142 et ss. — 3. Hugues Capet ,
édition du marquis de La Grange, v. 986,
520 LES DERNIERS ROMx\NS EN VERS.
i PABT. LivR. m. meurent, et les morts sont si vite oubliés ! Au dernier
CHAP. m. '
jugement, je vous le dis, Jésus, le roi omnipotent,
demandera un compte sévère à tous ceux qui auront
fait une guerre injuste \ » Ce n'est là, malgré tout,
qu'une protestation isolée, et nos poètes racontent
en général trop de batailles pour désirer vraiment des
congrès de la paix. J'estime même qu'ils racontent
trop volontiers de révoltantes cruautés et ne s'indi-
gnent pas contre elles autant qu'il le faudrait. Tristan
de Nanteuil, contrairement à la foi jurée, se jette sur
le roi Murgafier, lui coupe un bras et une jambe,
l'attache à la queue de son cheval, le lie à un arbre
et lui arrache enfin la langue si que ne pourra dire
flamenc ne bourguignon ^ Doon de Nanteuil n'est pas
moins barbare et fait brutalement passer son tinel à
travers le corps d'un pauvre diable qui ne s'était rendu
coupable envers lui que d'une plaisanterie des plus
vulgaires ^ Le Dagobertde Ciperis de Vignevaux traite
encore plus férocement les « gros bourgeois » de Pa-
ris qui l'avaient trahi. 11 leur fait cuire, en feu ardent,
les nerfs des jarrets et des bras, et le roi lui-même,
gui s'esbaï et fu moult esmaiant, assiste au spectacle
de cette torture dont ils meurent '\ Rien n'est plus
monstrueux que le supplice du traître Gaufroi dans
Bauduin de Sebourc, et l'on croit être dans le pays où
l'on scalpe. On l'écrase sous une pierre qui ne pèse
pas moins de cent livres, et voilà qu'au son des ins-
truments, les douze pairs se prennent joyeusement à
danser autour du misérable : « Puis que nous carolons,
il vous convient chanter. » Le cuisinier arrive et lui
met autour de sa tête sanglante une couronne d'oi-
1. Bauduin de Sebourc, II, p. 164. — 2. Tristan de Nanteuil, cité
dans V Histoire littéraire, XXVI, p. 255. — 3. Trista7i, cité par Paul
Meyer, 1. c, pp. 26, 21. — 4. histoire littéraire^ XXVI, p. 33.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 521
gnons ; pnis, il l'inonde de brouet chaud. On \^ pétille
alors à coups de pointes de couteaux, « et des pies et
des mains, li hostent mainte jointe ». Enfin, on le
pend à Montfaucon, et Ton aurait vraiment dû com-
mencer par là. C'est digne du Dahomey.
L'amour bas de Fargent semblera à quelques-uns
péché véniel, si on le compare à cette épouvantable
sauvagerie, et c'est cependant cette cupidité vraiment
commerciale qui, peut-être, a le plus deshonoré la
chevalerie \ Nous nous représentons volontiers les
tournois et les joutes comme de belles passes d'armes,
désintéressées autant qu'héroïques, et nous aimons à
nous figurer ces nobles dames, un peu trop énamou-
rées, souriant du haut de leurs tribunes à de beaux
chevaliers, un peu trop empanachés. Certes, l'hé-
roïsme subsiste ; mais, pour le désintéressement, il
en faut rabattre. Deux bons moyens pour se pro-
curer de l'argent sans déroger, c'est alors de faire
beaucoup de prisonniers à la guerre et de gagner
beaucoup de chevaux aux tournois. Ces chers prison-
niers, comme on les soigne... quand ils sont riches!
Avec quelle âpreté de convoitise on suppute à l'avance
le tarif de leur rançon ! Mais, somme toute, c'est aux
tournois (et cela depuis le xiif siècle au moins) qu'on
amasse surtout une belle fortune, comme aujourd'hui
aux courses. Près de la lice, au milieu de la plaine,
s'élève une vaste tente où sont gardés les chevaux
gagnés par les vainqueurs. Au tournoi de Valencien-
nes ', il avait été décidé d'avance que les vainqueurs per-
cevraient, pendant deux ans, tous les revenus du pays
1. Batiduin, II, p. 389. Cf. Florence de Rome (Histoire littéraire,
XXVI, p. 348). = Il va sans dire que les « conversions par force » sont
aussi scandaleuses dans nos romans du xiv^ siècle que dans nos poèmes
du xiie. V. Bauduin, I, p. 350; Florent et Octavian [Histoire litté-
raire, XXVI, p. 325), etc. — 2. Bauduin de Sebourc, 1, p. 77 et ss,
1 PART. LlYR. m.
CHAP. III.
1 PART. LIVR. 1
CHAP. III.
im LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
des vaincus; mais il semble qu'il y ait quelque exa-
- gération dans ce récit suspect d'un de nos poèmes, et
il convient, pour être juste, de s'en tenir à la spécula-
tion sur les chevaux. J'ai dit « spéculation » et ne
m'en dédis pas. Le courage chevaleresque subit ici
l'horrible mélange d'un mercantilisme qui est très
roturier, et ces chevaliers, qui couvraient les mar-
chands de leur mépris, faisaient eux-même commerce
et marchandise de leurs coups de lances \ Singulier
négoce.
S'il est un fait qui semble décidément acquis, c'est
que le « droit du seigneur » n'a jamais fait partie du
code féodal et ne l'a pas contaminé. Là-dessus, pas
de doute. Un grand polémiste de nos jours a fait
observer avec justesse qu'il serait bien étonnant que,
durant tant de siècles, il ne se fût pas trouvé une seule
Lucrèce pour échapper à une aussi monstrueuse infa-
mie. Je ne veux pas reprendre la discussion et dé-
montrer l'inanité des textes qu'on nous oppose;
mais il y a ici certains silences qui sont, à mon gré,
plus éloquents que tous les textes du monde : c'est le
silence de l'Église, et c'est le silence aussi de cette lit-
térature ordurière qui a surtout son expression dans
1. Sur cet odieux mercantilisme et cette indigne spéculation, les
textes abondent : dans le Bastars de Bitillon^ on voit se dresser au
milieu de la plaine, la tente où sont gardés les chevaux gagnés par
les vainqueurs et le Bâtard en gagne quinze {Histoire littéraire^ XXV,
p. 607). Le héros de Baicduin de Sebotirc en gagne vingt « encor no
fu que nonne » (I, p. 86). Dans le même poème la théorie des prisonniers
riches est exposée cyniquement : « Prendés adès les riches si qu'il
soient vivant » (II, p. 286). Même constatation dans l'œuvre historique
de Cuvelier (v. 1829 et ss.,2592 et ss.). On ne gagnait pas que des che-
vaux aux tournois, et Hugues Capet peut dire : « J'en ay o mieux
joustant conquesté maint jouel » (Hugues Capet, éd. du marquis de
La Grange, v. 137). Cf. Tristan de Nanteuil où la théorie est poussée
encore plus loin et où la chevalerie en vient à être considérée comme
un vrai jeu : « L'une fois l'on gaaigne, l'autre fois i pert-on » {His-
toire littéraire, XXVI, p. 237. Cf. p. 240, etc. etc.).
T.ES DERNIERS ROMANS EN VERS. 52.*]
les fableaux. Or FÉglisc qui, dans ses Conciles et par ' ''^^^'J']^- '''-
ses Papes, a constamment fait preuve d'une si belle et
si implacable sévérité contre les plus légères attein-
tes à la sainteté du mariage, l'Église n'a jamais fait la
moindre allusion à cette très abominable coutume,
codifiée par le droit séculier et installant officiellement
le plus odieux de tous les adultères dans ce lit nuptial
que le prêtre venait sans doute de bénir avec ces ad-
mirables paroles : « Benedic^ Domine^ thalamum hune,
ut omnes in eo habitantes in tua volontate permaneant
et ad régna cœlorum perveniant. L'Eglise se tait, vous
dis-je; donc, ce droit n'a jamais existé. Et ils se tai-
sent aussi, ces horribles petits paillards qui ont eu
tant de plaisir à nous régaler de leurs fableaux crous-
tillants ou obscènes: donc, ce droit n'a jamais existé.
Au reste, je suis prêt à admettre toutes les exceptions
qui seront justifiées par des textes incontestables, et
je mè. persuade, en effet, que certains gredins ont pu
abuser de certaines obscurités de la coutume pour
commettre cette sorte de crime qu'on ne retrouve
même pas dans les pays les plus sauvages. Mais je ne
saurais aller plus loin, et ce ne sont pas les romans du
xiv'' siècle qui me feront changer d'avis.
A vrai dire, il n'y a ici en litige qu'un texte de Bau-
duin de Sehoiax^ ; mais il vaut la peine d'être discuté.
Donc, Baudouin arrive un jour dans la ville de Lu-
zarche qui est au pouvoir de Gaufroi, duc de Frise : il
entre en un hôtel et trouve l'hôtesse qui demene grant
doel et sanglotte à fendre l'âme : « Dame, lui dit-il,
qu'avez-vous à pleurer ainsi? — Je marie ma fille
demain, et on veut la forcer de donner à un traître
la moitié de sa dot ou de coucher avec ce misérable.
1. Baudiiin de Sehourc, I, pp. 186, 226, 228, 235, 277, 278.
I PART. U\R. 111
CHAP. HT,
524 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
Il faut que, dès ce soir, je lui livre Fargent ou ma
fille, » Le traître dont il s'agit n'est autre qu'un ser-
gent du duc Gaufrei, un de ceux qui lèvent impu-
demment la maltôte dans tout le pays. « Consolez-
vous, répond Baudouin à la pauvre femme qui se detort
les poingz et ses cheveus tira. Cet usage maudit, ce
servage vïUain, je Fabolirai ou je mourrai à la peine.
Ne pleurez plus. » Il ne meurt pas et finit par écra-
ser sous son talon cette ignoble coutume. Tel est le
texte de Baiidiàn de Seboiirc,
Ce texte n'a pas la valeur que lui pourraient
donner les partisans du droit du seigneur. Le poète
nous représente cette coutume comme une nouveauté
scandaleuse, qui a été brutalement introduite dans je
ne sais quel droit nouveau par un abominable tyran,
par une sorte de Néron féodal capable de toutes les
atrocités et de tous les crimes. D'une telle coustume
qy'il avait essauchie — Onques chités ne fit si laidement
traie. L'aveu est des plus précieux. L'idée est évidem-
ment sortie de la tête quelque peu vicieuse d'un poète
de la décadence, sans preuve à l'appui. Comme nous
aurons lieu de le répéter souvent, les textes de nos
chansons n'ont de valeur scientifique que lorsqu'ils
sont corroborés par des textes solidement historiques.
Ce n'est point ici le cas, et il convient de passer outre.
La bourgeoisie, L^g bour^cois sout mlcux traités que la noblesse
les vilains o u
parles auteurs, un peu bourgeois eux-mêmes, de nos
derniers romans. On s'aperçoit aisément que l'état de
la société a changé. C'est à peine, si dans nos plus
anciens poèmes, il était çà et là question de bour-
geois et de communes; mais voici que le tiers a
grandi, et qu'aux Etats généraux de Philippe le Bel il
va bientôt lever la tête. Hugues Capet^ dont le héros
est un petit-fils de boucher, n'est qu'une manière de
et les serfs.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 52o
brochure politique, composée par un homme de talent
et sous une forme vraiment attrayante, à l'honneur de
la bourgeoisie et des corporations marchandes. On
ne peut se faire une idée de l'importance qu'avait au
xiv"" siècle ce personnage presque auguste : un bour-
geois de Paris! Quand il s'agit de marier sa fille,
la reine de France consulte d'abord les douze pairs ;
mais elle se garde bien d'oublier les bourgeois et
déclare nettement que sa fille à leur vouloir du tout
obeyra; et les Pairs eux-mêmes (ce qui semblera peut-
être plus surprenant) recommandent à la Reine de
s'appuyer sur la toute puissante bourgeoisie de Paris^
Dans Ciperis cette influence est encore plus accusée.
Quand Galadre, roi de Norwège, vient mettre le siège
devant Londres, c'est la Commune qui s'empare
immédiatement du premier rôle ; elle fait sonner
la grande cloche qui bondi haultement ; elle s'assem-
ble avec solennité ; elle entre en pourparlers avec
Galadre, elle traite avec lui, elle capitule enfin. Il en
est de même dans JBa^/^^/m de Sehourc^ mais l'auteur
de cette œuvre étrange est un sceptique qui se moque
de la bourgeoisie comme de tout le reste ^ Il nous
montre les gens de Luzarche qui s'arment au nombre
de quatre cents et se groupent vaillamment autour
de leur étendard^; mais il ajoute, avec le ton gogue-
nard qui lui est habituel : « Amour de Commune passe
vite ; bien fol est qui s'y fie \ » Il aime mieux le vilain
que le bourgeois, ce démocrate, cet égalitaire : car
trestout venons d'Eve : nos pères fu Adams, Il va même
1. « Mais s'il vous plaist, ma dame, une cose ferés.— Dez bourgois
de Paris ennuit vous manderés — Dusqu'à trente ou quarante, et dez
plus renommez ; — Et à ce grant besoing aiwe leur requerrez. — Je
croy bien que par yaux secourue serez. » (Hugues Capet, v. 762 et ss.)
— 2. Histoire littéraire, XXVI, p. 21.— 3. I, p. 279. —4. « Mais amour
de Commune est moult tost trespassée — Et qui se fit en iaus, c'est
vérités provée, — Il en a, en le fin, une maise soudée. {Ibid., 1, p. 277).
I PART. LIVR. m.
CHAP. 111.
526 LES DERNIERS ROMANS EN VERS
irAHT. LivR. 111. jusqu'à ajouter : <( Il n'y a ici bas ni nobles, ni vilains.
CHAP. in. 0 10 J 7
La vilenie et la noblesse viennent du cœur\ » Nous
avons déjà vu qu'il n'a point hésité à faire monter
un savetier sur un trône d'Orient, et il insiste avec
un certain plaisir sur cet avènement inattendu. L'au-
teur de Ciperis est plus fidèle à l'antique tradition
épique, aux souvenirs des Robastre et des Varocher,
quand il se contente de décerner le prix du tournoi
à cet humble et vaillant charbonnier Hélie, qui tient
une place si considérable dans tout son poème et
finit par y triompher glorieusement des envahis-
seurs de Norwège. La scène du tournoi est vraiment
belle, et je crois entendre d'ici les héraults, après la
victoire d'Hélie, crier à haute et formidable voix : « A
ce bon charbonnier, fleur d'armes et d'amours et de
grand hardement^ » Ils n'étaient pas habitués, ces
héraults, à acclamer ainsi les charbonniers. Mais
qu'importe, s'ils étaient payés?
Les serfs n'ont pas inspiré nos poètes de la même
façon que les vilains, et je ne trouve vraiment à citer
sur le servage que cette belle parole de Bauduin de
Sebourc: « Nul ne doit être serf, dès qu'il est baptisé \))
C'est un lieu commun ; mais c'est un de ceux dont un
chrétien ne se lasse pas.
La vie privée. Nous u'avous guèrcs étudié jusqu'ici que la vie so-
ciale d'après les fausses épopées de la décadence ; mais
il y aurait vraiment un beau livre à écrire, d'après ces
mêmes poèmes, sur la vie privée à la même époque. Il
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 80. — 2. Histoire littéraire^ XXVI,
pp. 20, 23, 26. — 3. Bauduin de Sebourc, I, 277 : « Nulz ne doit estre
sers par les drois du clergie — Puisqu'il estbaptiziés eF nom sainte
Marie. » Il est vrai que Fauteur ajoute : « S'il n'est d'estre pendus
raquatés une fie — Par mauvais larrechin et par g-rant roberie. »
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. o2T:
y faudrait cependant une certaine acuité de sens cri-
tique, et il importerait surtout de ne pas confondre
les traits empruntés plus ou moins servilement aux
poèmes des xif et xiii'' siècles avec les véritables et
authentiques éléments du XIv^ Voici, par exemple, un
poème qui n'est pas de premier ordre, mais où nous
trouvons mille détails charmants sur l'intérieur des
familles nobles, sur leurs habitudes, leurs costumes,
leurs fêtes; voici B^mn de la Montaigne, J'atteste,
pour en avoir fait naguère l'objet d'un long travail,
que ces détails ne sont pas notablement différents de
ceux qu'on peut relever dans les œuvres du temps de
saint Louis, voire plus anciennement encore. Une
grande prudence est ici nécessaire.
Rien n'est, d'ailleurs, plus vivant que le récit d'une
naissance et le tableau d'un baptême dans ce roman
que les délicats auraient tort de dédaigner. Il y aurait
là je ne sais combien de délicieux sujets de genre, faits
pour tenter nos peintres. Le nouveau né est enve-
loppé par sa nourrice (depuis longtemps déjà, les
grandes dames ne nourrissent plus) en de beaux
draps d'or et de soie, par dessous une bonne et chaude
pelisse \ C'est ainsi qu'on le porte à l'église. Deux
par deux, les chevaliers se mettent en route, vêtus à
la dernière mode et tout guillerets ; mais ce sont les
dames qui tiennent la tête du cortège, bruyantes et
gaies ^ Il y a, suivant l'usage du temps, plusieurs
parrains et plusieurs marraines ^ Puis, le baptême
commence, et nous voyons que le rite s'en est déjà
sensiblement adouci. On ne plonge plus l'enfant tout
nu dans la cuve baptismale; mais, pour préserver
1. Brtm de la Montaigne, éd. P. Meyer, vers 628, 629, 676. — 2. Ihid.,
V. 1389 et ss., 1400, 1401. - 3. IMd., v. 1183, etc.
f PART. L1VR. m.
CHAP. Il[.
I l'ARÏ. LIVR. III.
CHAP. m.
528 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
une chair si tendre, on prend soin de l'envelopper
dans un drap qui est tout mouillé par l'eau sainte ^
Quand il est une fois levé^ on le baise « à grant
joie » ; mais pas un chrétien n'aurait voulu le faire
avant le baptême ^ : usage profondément chrétien
et qui subsiste encore dans plus d'une vieille province,
Enfin, voici le jour des relevailles : la jeune mère
va au moutier, accompagnée de maint chevalier et
de mainte dame parée. Une fanfare éclate à son
retour, avec mille chansons de jongleurs, et les
héraults annoncent à grands cris le tournoi, le grand
tournoi qu'on va donner en l'honneur du nouveau
baptisé : « Or, avant, biau seigneur, or tost, aies
laschier. » Bruit d'armures, hennissement de che-
vaux, nouvelles acclamations des héraults, tapage et
joie ; mais, tout à l'heure, lances brisées, barons dé-
sarçonnés, blessures et morts ^
L'éducation de l'enfant ne paraît pas avoir nota-
blement changé depuis le xif siècle : c'est toujours
Téquitation ; ce sont toujours les échecs et les dés \ Ce
qu'on estime évidemment le plus, ce sont les muscles.
Le Bâtard de Sebourc nous est représenté comme
ayant dix pieds de haut et soulevant à deux bras un
palefroi énorme ^ : voilà ce qui plaisait par dessus tout
aux auditeurs de nos chansons, voilà ce qui provo-
quait leur bruyant enthousiasme. Je suis convaincu
que l'éloge de l'instruction et de Técole les touchait
moins vivement, et que ces vers de Bauduin n'étaient
pas les plus applaudis : « Pour ce fait moult li pères
pour le sien enfanchon — Quilaprent à l'escole et en
1. Brun de la Montaigne, v. 1465. — 2. Charles le Chauve, cité dans
V Histoire littéraire: XXVI, p. 120. — 3. Ihid., vers 2023 et ss. —
4. Bauduin de Sebourc, I, p. 39. — 5. Ibid., II, p. 176. Cf. (I, p. 58) le
portrait charmant d'un jeune baron.
LES DElliNlERS ROMANS EN VERS. 529
l'ail: un clerchon\ » Certes, il y en avait un grand nom-
bre, de ces jeunes nobles, qui allaient à l'école et ~
savaient lire; mais ce n'était pas, au dire des batail-
leurs, ce qu'ils faisaient de mieux. Quand Duguesclin
s'apprête à partir pour jouter avec l'anglais Guillaume
de Bramboroug, il repond à sa tante qui voudrait en
vain le retenir : « Pourquoi les jeunes clercs lisants
vont-ils à l'école? c'est pour devenir prêtres. Mon
école à moi, c'est la joute, et j'y vais pour devenir un
vrai chevalier ^ » On avait bien essayé de lui donner
des maîtres, à ce terrible Bertrand ; mais il les battait
et n'apprenait rien ^ Il aimait bien mieux se colleter
avec les petits Bretons, ses camarades, et gagner le
prix de la lutte : « un beau chappel d'or et d'argent
ouvré », qu'il mettait fièrement « sur son chief * )>.
Toutes les éducations n'avaient pas ce caractère bru-
tal, et j'ai même cru m'apercevoir que l'on commen-
çait, hélas! à gâter un tantinet les enfants. Déjà!
Les « intérieurs » sont peints avec une vérité qui
n'exclut pas le charme. La jeune fille et la femme y
jettent de jolis rayons, et leurs portraits sont tout
aimables. Ils n'ont que le défaut de ressembler un
peu trop aux portraits du xiif , et même du xif siècle.
C'est vraiment une copie servile et dont il faut faire
peu d'estime. Notez bien que je n'entends pas seule-
ment parler ici des traits du visage et de la beauté du
corps : quand il s'agit de peindre les âmes, c'est
encore la même imitation des anciens modèles,
c'est le même procédé factice. Regardez, par exem-
ple, la belle Florence de Rome : c'est tout aussi
1. Bauduin de Sebotirc, 1, p. 51. — 2. Chronique de Bertrand Bu-
guescliîi, I, p. 66. — 3. « Car lire ne savoit, n'escripre ne compter;
— Ains maistre ne trouva, ce sachiez sans doubter — De qui li bers
Bertran se laissast doctriner; — Ainçois voloit son maistre etferir et
fraper. » Ibid., v. 1612 et ss. — 4. Ibid., I, p. 14.
I PART. LIVR. m.
CHÂP. III.
I l'AKT. LIVl;. 11
CllAL'. m.
a30 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
bien une piicelle du temps de Philippe- Auguste
- qu'une jeune fille du temps de Philippe de Valois.
Elle a des yeux de faucon, la bouche petite, le men-
ton/oz/rcA^/^'^ et je ne trouve, en son portrait, qu'un
trait à peu près nouveau : « Elle a le don de la bonté
et le doux parler \ » Son éducation, au reste, est abso-
lument la même que celle de ses arrière-grand'mères :
elle sait le cours des étoiles, les secrets de la méde-
cine, la vertu des herbes, et guérit toutes les mala-
dies, ou peu s'en faut ^ Une si vaste science ne nuit
pas, d'aventure, au charme qu'elle exerce. Lors-
qu'elle se marie et qu'elle est mère, le charme per-
siste. Avec quelle fierté elle montre ses enfants^! Le
père, sans doute, ne les aime pas moins tendrement,
mais il donne une autre forme à sa tendresse^, et quand
il les voit jouer dans la salle ?narbrine, il s'écrie : a 0
Vertu divine, fais présent à mes fils d'un honneur
qui ne décline jamais ''. »
Ce sentiment de la famille, il est très vif en France
la loée^ et nous avons là dessus quelques vers tou-
chants dans cette médiocre chanson de Charles le
Chauve : « Chez nous, en France, quand un chevalier
dîne en sa salle pavée ^ toute sa famille est à table
devant lui et, si elle n'était pas là, le chevalier ne
mangerait pas \ » C'est encore ainsi que les choses se
passent en 1893. Seulement les chevaliers sont au-
jourd'hui remplacés par de simples bourgeois.
Ce qui gâte tant de tableaux intimes, tant de
1. Histoire littéraire, XXVI, p. 338. — 2. Ibid., p. 337 et ss. —
3. Bauduin de Sebourc^ I, p. 10 : « Cousin, bien veigniés vous en ces-
tui cazement. — Regardez vo linage, comme il croist grandement. »
— Ses quatre fiex li monstre où grans biautez resplent. » H s'agit ici
de Rose, femme d'Ernous de Beauvais, qui présente ses enfants à V^is-
tace de Boulogne. — 4. Ibid., I, p. 5. Cf., sur le sentiment paternel,
les pp. 8 et 9. — 5. Histoire littéraire^ XXVI, p. 96.
I PART. LIVR. m.
CHAP. m.
des
derniers romans
en vers.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 531
scènes de famille, d'autant plus aimables qu'ellessont
naturelles et vraies, c'est reffroyablc impureté qui ^
salit et déshonore presque toutes les pages de nos der- crrévoitantc
^ . j- t_^ sensualité
nières chansons. Le mot « impureté » est trop laible, ^ est
A A trop souvent
et c'est (( obscénité )> qu'il faudrait dire. Nous le ^^ dominante
connaissons déjà, ce type nouveau du parfait cheva-
lier que nous offre Hugues Capet : c'est Roland qui
disparaît, et don Juan qui commence. Le futur roi de
France, le père de Robert le pieux ne parle que
d'Amour (le petit Dieu malin). Il aime, il cite Ovide.
Avec une effronterie de « fin de siècle )>, il déclare
que l'homme « doit toujours avoir plusieurs amies »,
et s'écrie, avec une désinvolture qui ne saurait faire
rire que des blasés ou des corrompus : « Je lairay
ceste cy, s'en refferay ailleurs^, » Le mariage lui répu-
gne, à cette sorte de boucher qui, d'aventure, va
devenir roi : « C'est un très grand déduit d'aimer
secrètement, et je ne me marierai qu'avec dame dont
onneur et nquesse me viegne hautement^ , » Ce dernier
adverbe est doublement une cheville, et le mot propre,
à mon sens, serait « laidement ». Vous voyez bien que
Hugues Capet est décidément un talon rouge et qu'il sent
le musc ; mais il est encore dépassé par Baudouin de
Sebourc, qui peut être considéré, lui, comme le type
du gros débauché brutal et qui n'a que des sens.
Et quels sens!
Ce type abject, il est cependant nécessaire de le
peindre, pour montrer, équitablement et d'une façon
vive, jusqu'à quel degré d'avilissement était tombée
l'épopée française.
1. « Que dira Katerine et Agnès et Riqueus, — - Quant ont pour
moi laissiet à prendre leur espeus... — Je plains moult lor anoy ; et du
mien ne me deus.— Car ce raconte Ovide, qui moult fu scienceus,— Que
li ons doit avoir des amies pluseurs. — Je lairai cestç-ci, s'en refferay
ailleurs. » (Hugues Capet, vers 220 et ss). — 2. Ibid., vers 588-593.
I PART. LIVR. I
CHAP. III.
532 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
Baudouin est un géant et un butor. Il a un corps
énorme, et point de cœur. Il aime les femmes, comme
les animaux mâles aiment la femelle, mais moins
honnêtement. Il est un jour adopté, il est « nourri »
(comme on disait alors), il est aimé comme un fils par
le bon sire de Sebourc dont il gardera le nom. Vous
vous attendez peut-être à quelque délicatesse de re-
connaissance : point. Il « engrosse » la fille de son
père adoptif, et n'en témoigne aucun repentir. Le
poète, qui raconte ces bas exploits, trouve ici l'occa-
sion de placer une page qui est ignoble de tout point.
Ce fabricant de bâtards, ce Baudouin, ajoute la raille-
rie à la débauche : ((Vous ne m'aurez plus, dit-il tran-
quillement au père de celle qu'il a déshonorée, vous
ne m'aurez plus jamais en votre château. Soignez
bien votre fille en ses couches. Faites-la, n'est-ce pas,
relever et baignier. Et puis aaisiez l'enfant. Adieu \ )>
Comme Hugues Capet, il a l'horreur du mariage, ce
don Juan de rencontre : (( Li hom qui se marie chertés
est rassottez^, » Et il ajoute avec un sourire que vous
devinez : (( Je n'ai que trop de femmes à ma pour-
(( suite. J'en suis alourdés ». A dix-sept ans, cet ingénu
a déjà trente bâtards ^ Il couche avec la mère et avec
la fille. Il ne dédaigne ni les paysannes, ni les bour-
geoises \ Il ignore tout scrupule et est rebelle à
toute vergogne. Et le poète, ce même poète qui nous
fera plus tard de beaux sermons contre l'adultère, ne
témoigne ici d'aucune indignation. Il a l'air de trou-
ver cela tout naturel. C'est pire, en vérité, que notre
(( théâtre libre » .
Il arrive un moment où l'on peut enfin croire Bau-
1. Bauduin de Sehoiirc, I, 164, etc. — 2. Ihid, I, pp. 160, 164, etc. —
3. Ihid,, I, pp. 3, 32, etc., etc. — 4. Ibid., I, p. 76.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 5.33
douin animé d'une vraie passion, et il semble, en
effet, qu'il aime Blanche de cœur et d'âme. Mais voilà
qu'il en est soudain séparé. Pas un* regret, pas une
larme : a Si j'ai perdu une femme. Dieu m'en rendra
une autre. Si celle-ci ne revient pas, une autre re-
viendra \ » Peu de temps après, en effet, Yvorine
prend facilement la place de Blanche ^ Et ce même
Baudouin, au sujet de cette Yvorine qu'il n'a pas vue
depuis longtemps, dit encore avec la même placidité :
(( Elle est peut-être morte; mais, après tout, qui est
7nors, il est mors, et qui perd une femme en reprend
une autre \ » Et les auditoires du xiv'' siècle ne sifflaient
pas ce cynique!
Les textes de nos chansons n'ont de valeur que s'il
sont confirmés scientifiquement par des textes solide-
ment historiques. C'est un principe dont il ne faut
jamais se départir et que nous avons toujours, quant
à nous, pris pour base de nos études. L'histoire, par
malheur, est ici d'accord avec la poésie. Il est très
certain que le bâtard a été en honneur aux xw"" et
xv"* siècles, lesquels sont vraiment les siècles de la
bâtardise et du bâtard. On est allé jusqu'à se glo-
rifier de ce titre, jusqu'à s'y pavaner, et l'on disait
avec un orgueil souriant : « Je suis le bâtard de
Sebourc, » ou « Je suis le bâtard d'Orléans '\ » La
vérité nous oblige d'ajouter ici qu'on demandait gé-
néralement au bâtard d'être preux et vaillant pour
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 294. — 2. Ibid., I, p. 360. — 3. Ibid.,
II, p. 41. — 4. « Le bastart de Nanteuil me feray appeler, » dit fière-
ment Doon {Tristan de Nanteuil, analyse de P. Meyer, 1. c.y p. 29). —
La théorie est exposée tout au long dans Bauduin de Sebourc,
(II, p. 180.) (( Et uns bastars doyt estre tellement natures — Qu'il doit
estre hardis, corageus et ozés; — Aidier doit ses amis, n'en doit estre
laissés. — Par deus poins, biaus dons fiaux, est li bastars amés : —
Premiers par hardement, ainsi qu'oi Tavés.— S'uns bastars est cowars
s'ait de l'avoir assés, » etc*
I PART. LIVR. HT.
CHAP. III.
534 LES DERNIERS ROMAiNS EN VERS.
, PART. LivR. Ml. laver sa bâtardise \ Mais makré tout, il y a là un
CHAP. m. CJ / J
triste abaissement du sens moral, et qu'il faut flétrir.
Nous n'aurions pas de peine à trouver dans nos
derniers romans, dix héros, ou plutôt (car il ne faut
pas profaner ce beau nom de héros) dix personnages
qui ne sont pas moins cyniques que ce Baudouin
auquel notre auteur décerne impudemment le nom
de (( Dieu des dames ^ » Mais, hélas! ces dames ne
valent pas mieux, et les « boule vardiers » du moyen
âge ont pris plaisir, dès les premiers siècles de notre
épopée, à les honnir encore plus scandaleusement.
Nous en pourrions citer plus de cent exemples.
Tout d'abord, la femme est ici l'objet d'un mépris
presque universel et, si Ton peut, en toute équité,
juger d'une littérature par le plus ou moins de respect
dontla femme y est honorée, on peut dire que nos der-
niers romans ne méritent ni admiration ni estime.
(( Qui croit femme sera toujours déçu. Ce qu'elle sait
(( le mieux, c'est trompera Elle n'a pas au fond plus
a d'intelligence qu'une brebis'^; mais elle connaît je
« ne sais combien de tours, et qui se fie en elle res-
(( semble à celui qui s'aventure sur la glace ^ Que de
« malheurs, que de meschiefs sont uniquement dus
(( aux femmes '^ !» Il y a mille traits tout pareils, et j'en
passe, qui sont des meilleurs. On en composerait aisé-
ment un volume.
Ils n'étaient guères observateurs du cœur humain,
1. Batiduin de Sebourc, II, p. 298, etc. —2. Ibid.,, I, p. 50. —3. Chro-
nique de Bertrand Duguesclin, vers 2388, 2389. — 4. Bauduin de Se-
hourc, I, p. 74. — 5. Ibid., I, p. 217. — 6. Cf. ce passage curieux de
Tristan de Nantetiil qui rappelle les fameux vers de VÉcole des Maris:
Les verrous et les grilles — Ne font pas la vertu des femmes ni dos
filles : « Et aussi jone dame, quant a l'opinion — Qu'on la garde si près
qu'à li ne parole on ; — S'ele voit home nul, varlet ne danzillon, —
Qu'Amours lui face amer, son père vuelle ou non, — S'ele i puet parve-
nir, elle en fera son bon. » (Histoire littèriare, XXVI, p. 331.)
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 535
ces contempteurs de la femme qui, dès le xif siècle,
veulent nous convaincre qu'elle a toujours un amour"
aggressif et fait sans cesse à l'homme les plus sen-
suelles, les plus brutales avances. Cette sotte idée, qui
est absolument démentie par les faits, reçoit une nou-
velle consécration pendant les siècles de décadence.
Elle s'élève à la hauteur d'une tradition. C'est toujours
la femme qui attaque, c'est toujours l'homme qui se
défend. Elles se ressemblent toutes, ces effrontées.
C'est Sinamonde dans le Bastart de Bouillon^ c'est
Germaine dans les Enfances Gcmn^ c'est Clarisse dans
Tristan de Nanteuil^ c'est Blanche enfin dans Baudtdn
de Sehourc, Il n'y a pas jusqu'à la tante de Dugues-
clin qui ne devienne ici un personnage ridicule en
demandant un baiser à ce gros batailleur de Bertrand,
lequel pense fort peu aux dames et lui répond bruta-
lement : Alezvostre mari besier ^ !
Elles ne se contentent pas d'être aussi scandaleuse-
ment dévergondées, et ce sont des filles dénaturées au-
tant qu'impudiques. La Floripas de Fierabras est ici le
modèle sur lequel elles se règlent, et vous vous en sou-
venez peut-être, de cette Floripas qui se convertit à la
foi chrétienne dans le seul but d'épouser Gui de Bour-
gogne et qui demande à Charlemagne qu'on se hâte de.
trancher la tête à son père, resté paien : « Que m'im-
porte qu'il meure, ce diable incarné, pourvu que vous
me donniez Gui ?^) Yvorine, ddins Baudidn de Sebourc,
et Honorée, dans Tristan de Nanteuil, ne tiennent pas
un langage moins odieux : « Je vous livrerai mon
père, dit Honorée et, s'il ne veut pas renier Mahon,
vous Vocirés brïefment à Vespée d'acier ^ » C'est aussi
invraisemblable qu'horrible.
1. Chronique de BertroMd Duguesclin^ I, pp. 94, 95. — 2. Bauduin
de Sehourc, IT, pp. 363-364.— 3. Histoire littéraire, XXYÏ, p. 232.
I PART. MVR. m.
CHAI'. TH.
CHAP. III.
536 LES DERXTERS ROMANS EN VERS.
i PART. uvR. III. Mais entre tant d'horreurs, la pire est encore ce
rHiT> III. ■*-
mélange épouvantable de sensualité et de piété qui
caractérise tous ces vilains poèmes, et surtout Batiduin
de Seboiirc. Une des héroïnes de cette œuvre mal-
saine, Blanche, adresse une prière ardente à la vierge
Marie où elle remercie la mère de Dieu de lui avoir
inspiré pour Baudouin un amour qui est tout aggressif
et matériel : Bien doi estrejoians que je serai s' amie \
J'aime encore mieux le vice tout brut.
N'y aura-t-il donc pas quelque femme honnête qui
nous console un peu de tant d'infamies ? L'auteur de
Bauduin lui-même veut bien reconnaître qu'il existe
quelques « preudes femmes », et qu'il faut qu'on les
prise à leur valeur : « C'est un grand honneur pour un
honnête homme que d'avoir une honnête femme assise
à sa table ^ » Il y a l'étoffe d'un prédicateur chez ce
poète grivois qui condamne volontiers ce qu'on appel-
lerait aujourd'hui le flirtage : « Et bien croit qu'au
haisier souvent on se cunchie \ » La reine Rose, un des
personnages de son roman, est sollicitée par le traître
Gaufroi et lui répond en véritable chrétienne : « Plutôt
être brûlée vive que vous aimer \ » Aye d'Avignon
fait également bonne figure dans Tristan de Nanteuil"^;
mais c'est dans Florent et Octavian que l'on trouve
surtout le tableau d'un chaste amour. Esclarmonde
aime Octavian et Octavian aime Esclarmonde ; mais
en aimant n'avoient nul pensée volage et ils étaient
aussi purs que charmants'. C'est ce même poète (que
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 86. — 2. Ibid., I, p. 5. — 3. Ibid., I,
p. 173. — 4. Ibid., I, p. 5. — 5. Histoire littéraire, XXVI, p. 233. —
6. « Quant à privé estoient..., — De baisier, d'accoler n'estoient pas
sauvaige— Et défait amoureux disoient maint lang-aige — Fondé sur
loiauté qui leur cœur assouage : — Car, tant les maintenoit en vray
et bon courage — Qu'il ne pensoient point au naturel ouvrage. » {His-
toire littéraire, XXVI, p. 317).
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 5:n
n'écrit-il un peu mieux) qui expose, en termes vraiment
exacts, la différence entre la condition que Flslam ~
impose à la femme et celle qui lui est faite dans la
société chrétienne : « Un Soudan, dit-il, à dix femmes,
et elles sont là-bas traitées comme des brebis. Mais, dès
qu'un chrétien a pris une femme, tous les jours de leur
vie ny est pour eulx quun lis\ J'estime qu'on ne
trouverait pas souvent, dans nos chansons de geste,
une aussi historique et aussi équitable constatation.
Quelque fondée que soit notre sévérité contre nos
derniers romans, il ne faudrait pas aller ici plus loin
qu'il ne convient. 11 est certain que plusieurs de nos
romanciers sont de véritables satiriques et que toutes
leurs satires ne sont pas des calomnies. Alors, comme
aujourd'hui, il y avait des avares, des prodigues et des
égoïstes contre lesquels tonnent ces poètes qui restent
toujours médiocres, mais qui sont honnêtes à l'occa-
sion : (( Voyez les amasseux^ dit l'un d'eux, voyez les
qui gardent en leurs écrins tous leurs deniers mus'is. De
l'argent, ils en ont otant que vaut Paris; mais jamais
un pauvre homme, déshérité des biens de Dieu, ne
recevra de ces richards un seul parisis ni un morceau
de pain. Aussi mourront-ils gueule baée^ sans recevoir
Jésus-Christ ^ » Mêmes coups de fouet à la Juvénal,
contre ces ventrus « qui n'ont souci que de coucher en
de beaux lits, d'emplir leurs panses de bons chapons et
d'avoir le déduit des dames ^ ». Et ailleurs : « Malheur à
ceux qui ne pensent plus au saint sépulcre, qui pas-
sent leurs nuits avec des femmes en rihaudie^ qui boi-
vent des vins exquis et ne se souviennent ni de Dieu, ni
de sainte Marie \ » C'est là, en vérité, de l'excellente
satire, légitime, juste, salutaire, et il serait à désirer
1. Bcmdum de Sebourc, p. 313. — 2. Ibid., I, p. 238. — 3. Ibid., II,
pp. 271, 272. — 4. Bastart de Biiillon, Histoire littéraire, XXV, p. 595.
I PART. UVR. III.
CHAP. III.
l PART. LIVR. m.
CHAP. III.
638 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
qu'on trouvât plus souvent, dans nos romans, de ces
pages flagellantes et vengeresses.
do nL^ dcrnâres Nous avous deuiaudé à nos dernières chansons de
au iSdTvue nous offrir un tableau de la société de leur temps : ils
.1 àl^^dSgiquc, nous Font fourni; mais ces longs et ennuyeux romans
peuvent encore nous être d'une autre utilité, et aucun
mot n'en doit être perdu. Les archéologues feront
sagement de les consulter de plus près et de leur
emprunter un certain nombre de textes à l'appui de
leurs dires. Sans doute, ils manquent de critique,
nos pauvres poètes, et sont d'une ignorance qui
déconcerte ou fait rire. Leur histoire n'est guères
moins fantaisiste que leur géographie, et le voyage de
Baudouin en Grèce est, à ce point de vue, ce qu'on
peut imaginer de plus étrange. Le bon chevalier
visite le tombeau d'Ector et constate que ce fils de
Priam n'avait pas (qui l'eut cru?) moins de quinze
pieds de haut. Puis, il arrive à la cité d'Arges, dont
Ardeastus a été le duc pendant cent quarante ans \
Sur l'histoire moderne l'auteur du même poème ne
semble pas mieux renseigné, et il a une façon étrange
de narrer l'histoire de Vieux de la Montagne et des
Assassins qu'il nomme innocemment les Haut-assis.
Quant au Paradis sensuel qu'a créé a le prince et
marquis de la Rouge-Montagne », la description en
est des plus appétissantes. Il y a, dans cette aimable
vallée, trois ruisseaux, Claré, Miel et Piment. Il n'y
vente et n'y gèle jamais. On y respire des parfums
délicieux. Cent pucelles ne cessent d'y danser et « ca-
roler », sous la conduite de cette belle Yvorine qui
. est leur dïeiiesse ^ Sur l'Inde, le poète a moins de
1. Baudtiin de Sebourc, II, pp. 145, 146. — 2. Ibid., I, pp. 320, 321,
354.
LES DERNIERS ROMAiNS EN VERS. 539
lumières et se contenterait volontiers de dire que
c'est un pays de bougres et de mescreans\ mais je ne
sais comment il est venu jusqu'à lui certaines bouffées
de vérité dont il abuse : <( Après la mort d'un noble,
on brûle là-bas son destrier et un de ses sergents;
mais, quand il s'agit d'un roi, on brûle avec lui tous
sas trésors et tous les hommes, jusqu'à mille, qu'on
rencontre par la cité \ » Notre histoire nationale n'est
pas plus familière à nos poètes : l'auteur de Ciperis
écorche à plaisir les noms de nos premiers rois, est
étranger à toute chronologie et fait vivre bravement
des Cisterciens sous le règne de Dagobert ^ Un de ses
confrères affirme sans broncher que l'inadmissibilité
des femmes à la couronne date du mariage d'Hugues
Capet^ Quant aux étymologies, il n'en faut point par-
ler, et l'on sera peut-être étonné d'apprendre que le
nom de la ville d'Utrecht vient du mot français tref^
qui signifiait tente ^ Elles sont toutes de cette force \
Il faut donc faire ici, et faire très largement, la part
de l'ignorance et de l'erreur.
Mais une fois cette part faite, il y a encore une
belle récolte ou une glane abondante pour tous les
archéologues, et surtout pour les historiens de la vie
militaire, civile et privée de nos pères.
Voulez-vous reconstituer une bataille? Les récits
abondent; mais il n'en est peut-être pas de plus
complet ni de plus vivant que celui du grand com-
1. Histoire littéraire^ XXVI, p. 38, 31, etc. —2. Hugues GapetyYevs
4604 et ss. — 3. Tristan de Nanteuil, cité dans VHistoire littéraire,
XXVI, p. 248. — 4. A toutes ces sottises il faut ajouter celles qui sont
seulement imputables aux scribes. C'est ainsi que le Fuerre de Ga-
dres {qui est une partie du roman à' Alexandre) est devenu, sous leur
plume, tantôt : le Feivre de Gordres ; tantôt le Feivre de Guesdres ou
le Faire des Gaules. (P. Meyer, Girart de Roussillon^ p. cxxvii, note 2.
Les éditeurs modernes n'ont que trop souvent continué l'œuvre des
scribes, et c'est ainsi que l'éditeur de Bauduin de Sebourc écrit, (I,
p. 240) «une lanche d'Ambour», au lieu d'une «lance d'aubour», etc., etc.
I PART. r.ivR. in.
CHAP. m.
I PART. LIVR. III.
540 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
bat entre Esmeret et le traître Gaiifroi. Il y a là dix
pages, qui ressemblent de trop près aux descriptions
du xiif siècle, mais qui sont vraiment enlevées et
mériteraient d'être traduites \ C'est toujours la même
stratégie qui est en usage dans toutes les guerres du
moyen âge; mais il faut, dans notre littérature poé-
tique, faire une exception en faveur d'Esmeret qui
nous apparaît comme un véritable tacticien et pres-
que digne d'être comparé à cet illustre Simon de
Montfort de la bataille de Muret. Avant le combat
dont nous parlions plus haut, il a un plan des mieux
combinés qui consiste à cerner l'armée de Jean de
Ponthieu, et il ordonne à son maréchal d'opérer un
mouvement tournant qui peut décider de la victoire ^
Telle est la stratégie nouvelle, ou plutôt celle de l'ave-
nir ; mais l'ancienne tactique n'a pas encore cédé la
place à l'autre, et nous lisons dans les Enfances Garïn
que le roi Thierry se contente (un vieux moyen qui
réussit toujours) de déguiser ses chevaliers en dia-
bles \ Quant aux armures qui ont une si décisive
importance dans ces séries de duels auxquelles on
donne alors le nom de batailles, nous en trouvons de
deux sortes en nos derniers romans. A côté de celles
des xf et xif siècles (heaume d'acier, cercle d'or et
nasal d'argent) dont la plupart de nos poètes emprun-
tent servilement la description à leurs devanciers \ il y
a les armes nouvelles, le camail et le bacinet « plus
cler et plus luisant que glace de mirouer ^ ». Ces don-
nées se complètent et ne se heurtent pas.
Voulez-vous reconstituer un tournoi? Plus nom-
breux encore sont les textes. Cuvelier décrit en véri-
1. Bauduin de Sebonrc, II, pp. 162, 170. —2. Ibid., I, p. 152. — 3. Bibl.
Nat., fr. 1460, f» 13 r^— 15 v^. — 4. Ciperis, cité dans V Histoire litté-
raire^ XXVI, p. 23.-5. Brun de la Montaigne^ éd. P. Meyer, v. 698 et ss.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 541
l PART. LIVR. 111.
table historien le grand tournoi de Rennes ^ et Fauteur ^^^^ ^^^
de Brun de la Montaigne, aussi yéridique peut-être
et plus coloriste, nous brosse une jolie fresque où les
dames ne sont pas oubliées : « Les dames es hourdis
asés s'en murmurèrent — Conques mais plus biax
cox de leur iex regardèrent ^ )> A côté de ces char-
mants visages qui passent si aisément de l'expression
de la douleur à celle de la joie; à côté de ces chevaux
éventrés, de ces barons pantelants, de ces horribles
ruisseaux de sang humain, les héraults, impassibles
et qui supputent mentalement leur gain du jour,
jettent à l'honneur des victorieux leurs cris grossière-
ment adulateurs qui seront bien payés : <( C'est le
miroir as dames, c'est la douche rosée, c'est hauteche
et honneur, proesche esvigourée, cambre de souffi-
sanche, palais de renommée, etc., etc. ^ » Comme ils
crient, ces héraults, comme ils crient!
Est-ce un combat judiciaire, un campus que vous
voulez reconstituer? Prenez garde ici de ne point vous
laisser abuser par certains récits que le poète du
xiv' siècle a peut-être empruntés trop servilement à
quelqu'un de ses prédécesseurs. Atout le moins, vous
pouvez vous fier à l'historien de Duguesclin qui nous
fait assister, d'une façon si historique, à la joute entre
Bertrand et l'anglais Guillaume de Bramboroug \
Chose notable, tout se passe à peu près comme aux
x' et xf sièles. Le chevalier français (pour ne parler
que de lui) entend pieusement la messe, fait à Dieu
l'offrande solennelle de son cœur et de ses armes, et
promet d'accomplir le pèlerinage du saint Sépulchre.
Ailleurs, dans le même poème, il est question d'ota-
1. Chronique de Bertrand Duguesclin, y. SU et ss.— 2. Éd. P. Meyer,
V. 2175 et ss. — 3. Bauduin de Sehourc, I, pp. 88, 89, etc. — 4. Chro-
nique de Bertrand Duguesclin, v. 2374 et ss.
I PART. LIVK. III
CHAP. Kl.
542 LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
ges tout comme dans \e Roland \ Il ne manquera rien
à un tableau aussi authentique, si vous voulez y join-
dre quelques traits de Bauduin de Sehoiirc^ tels que
les reliques apportées sur le lieu du combat (dents de
saint Pierre, oissiaus de saint Georges et un fragment
de la croix que Charlemagne s'est fait donner à Jésusa-
lem) ^ Le poète va jusqu'à mettre en vers le règlement
de ce campus ^ qui, comme on le voit, n'a guère changé
de physionomie à travers les siècles et a disparu de
nos mœurs bien plus tard qu'on n'avait jusqu'ici
voulu le croire.
Est-ce un repas enfin que vous voulez reconstituer?
Vous pourrez vous convaincre que l'évolution culinaire
qui se constate à la fin du xr*" siècle dans les savantes
recettes du Menagier de Paris ^ que cette évolution n'est
pas encore achevée sous le règne de Philippe le Bel, et
que l'on en est encore, en beaucoup de châteaux, aux
grosses venaisons poivrées, et notamment ace fameux
paon, qui est de plus en plus considéré comme « la
viande des preux ^ ». Que l'on se prononce en faveur
du vin contre la bière, c'est ce qu'on peut aisément
constater, même en pays wallon : « Qui volontiers
boit vin, Diex le scet bien aidier\ » On ne peut enfin
mettre en doute qu'on n'ait alors, ça et là, mangé
de la viande de cheval \ mais il est certain qu'en tout
pays on buvait ferme et longtemps.
Voilà bien des restitutions ; mais combien d'autres
sont encore possibles et tout indiquées ! Nous avons là,
sous les yeux, plus d'un texte précieux sur la marine à
cette époque, sur la forme des navires, sur les « châ-
1. Chronique de Bertrand Duguesclin, I, p. '87. — 2. Bauduin de
Sebourc, II, 350 et ss. — 3. Ibid., II, 364. — 4. Hugues Gapet, y. 1164.
•—5. Bauduin de Sebourc, I,p.208. —6. Tristan de Nanteuil, cité dans
V Histoire littéraire, XXVI, p. 262.
LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 543
teaux » dont ils étaient fortifiés; sur les croix qui
faisaient tout d'abord reconnaître les nefs chrétien-
nes^; nous en avons d'autres sur les procédés de la
peinture au même temps ^ ; sur de vieux usages comme
la fête des Rois ^ et de vieux proverbes comme les « châ-
teaux en Espagne '^ », sur les couleurs qui étaient alors
adoptées pour le deuil ^ sur mille autres sujets ^
Nous ne saurions nous engager plus avant dans
tous ces chemins peu frayés, et nous devons nous
contenter ici de ces indications sommaires. Elles
sulTiront peut-être à montrer tout l'intérêt qu'en dé-
pit de leur médiocrité, nos derniers romans peuvent
encore offrir.
Ils n'ont, ces pauvres poèmes, ni la profonde beauté,
ni la rudesse et le naturel de nos plus anciennes chan-
sons. Pour tout dire en un mot qui dit tout, ils ne
sont plus épiques;
Mais enfin ils nous révèlent, par certains côtés,
la vie de nos pères, leurs passions, leurs vertus et
leurs fautes, et ils conservent encore quelque chose
de chrétien et de français.
Tel est le secret de Faffection que nous leur portons
presque malgré nous; telle sera aussi notre excuse
pour leur avoir consacré une partie aussi considé-
rable de notre œuvre.
1. Bauduin de Sebourc, I, pp. 12, 14. — 2. Ibid., I, pp. 42, 43. —
3. Charles le Chauve, cité dans V Histoire littéraire, XXVI, p. 102. —
4. Bauduin de Sebourc, II, p. 412. — 5. Ibid., I, p. 24. — 6. Et notam-
ment sur le droit du seigneur, dont nous avons parlé plus haut, et
que Fauteur de Bauduin de Sebourc introduit dans sa fiction comme
une énormité absolument exceptionnelle. (Bauduin de Sebourc, I,
p. 186, 226, 228, 235, 277, 278.)
I PART. LIVR. 111.
CHAI', tu.
CHAPITRE IV
LES ROMANS EN PROSE \ — LEUR ORIGINE ET RAISON d'ÊTRE.
ESSAI DE CLASSIFICATION.
1 l'ART. LIVR. III.
CHAP. IV.
en prose.
Entre les derniers romans en vers et les pre-
Z 7. miers en prose la transition est des plus simples. Les
Transition ^ ai.
entre les derniers
romans en vers
^'^ in^ r?r/?!ï^^'^^ ^- Nous croyons nécessaire de dresser ici une liste des romans en
prose Nous n'avons pas la prétention de la donner pour complète ;
maïs nous pouvons espérer qu'à tout le moins elle n'offrira point de
lacunes notables.
AiMERi DE Narbonne : Bibl. Nat. fr. 1497, f» 5 v^ et ss.; Bibl. Nat.
fr. 796, fo 2 et ss.; Bibl. de l'Arsenal, 3351 (lequel, suivant Demaison,
dérive de 1497 et 796), fo 223-227. = Nous publions plus loin (IV, pp. 241-
247) de longs extraits des mss. 1497 et 3351. = Cf. l'article consacré ci-
dessous à la geste de Guillaume.
Alexandre. Sans faire entrer ici en ligne de compte la traduction
au XY^ siècle de VEpitome de Julius Valerius et de la Lettre à Aristote
« ordinairement joints dans les manuscrits et qui forment la source
principale des récits merveilleux qui se répandirent sous tant de for-
mes diverses au moyen âge » ; en se contentant également de men-
tionner la traduction de VHistoria de prœliis dont il nous reste dix-
sept manuscrits et qui a dû être exécutée dans la seconde moitié du
xiiF siècle, il faut se borner à signaler, comme véritables romans en
prose : 1° VHistoire d'Alexandre de Jean Wauquelin, un peu antérieure
à 1446 et dont Fauteur a surtout utilisé la chanson d'Alexandre de
Paris et de Lambert le Tort; et 2» un autre Alexandre en prose, du
xv^ siècle, conservé à la Bibliothèque de Besançon et dont le rédac-
teur a eu également sous les yeux un manuscrit du roman en alexan-
drins. = Pour tout ce qui précède, cf. Paul Meyer, Alexandre le
Grand dans la littérature française du moyen âge, Histoire de la
légende, pp. 300-309. C'est à cet excellent livre que nous empruntons
les données ci-dessus.
Aliscans. V. l'article consacré ci-dessous à la Geste de Guillaume.
= Nous publions plus loin (IV, 477-482) de très longs extraits de la
version en prose d'après le ms. 1497.
Amis et Amiles. Le Catalogue Didot (premier appendice, tableau A)
LÉS ROMANS EN PROSE. 545
vers ont non seulement précédé la prose, mais ils Font
engendrée. Ceci a produit cela.
Ce principe, qu'il ne faudrait pas appliquer aux
signale un Amis et Amiles en prose dans le ms. E n^ 10 de la Bi-
bliothèque de Lille, etc. — Cf. la nouvelle insérée par MM. Moland et
d'Héricault, dans leurs Nouvelles françaises duxiii^ siècle : Li amitiez
de Ami et de Amile. = Nous en avons publié un extrait dans notre
tome I (p. 470).
Andrieu de Chauveigni. Cf., ci-dessus (p. 448, au mot Chevalier aie
Cygne), la nomenclature des derniers romans en vers.
Anseis DE Carthage. Bibl. de l'Arsenal 3324 (xv^-xvie siècle). Ce ms.,
dont nous publions plus loin un extrait (III, pp. 640, 641), porte le titre
suivant : « La briève matere d'Espaigne taillie aux œuvres des deux
princes Charlemaine filz de Pépin et Anseïs de Carthage ». = Cf. le
Myreur des histors, Chronique de Jean d'Outremeuse, où les princi-
paux épisodes d' Anseis sont fort sommairement mêlés à l'interminable
récit des exploits d'Ogier. (Collection des Chroniques belges inédites,
t. III de l'édition de MM. Ad Borgnet et Stan. Bormans, Bruxelles.
1864-1887, pp. 333, 348, 349, 357, 372, 381, 407.) = Nous publions plus
loin (III, 640, 641) un extrait du ms. de l'Arsenal.
Anseis fils de Girbert. V. ci-dessous Lorrains.
Antioche. V. ci-dessous Chevalier au Cygne,
Aquilon de Bavière. Bibl. du Vatican, n^ 381 du fonds Urbinas
latin (xv® siècle). C'est un roman franco-italien commencé en 1379,
terminé en 1407, et dont l'auteur s'appelaitRaphaëlMarmora.V. l'article
d'Antoine Thomas, dans le tome XI (1882) de la i2omama( pp. 538-569).
Aquin. La prise de Guidalet est racontée très sommairement au dé-
but de la version en prose de Fierabras qui est conservée dans le ms.
de la Bibl. Nat. fr. 2172.
AsPREMONT. V. les Conquestes de Charlemaine de David Aubert,
qui furent achevées en 1458 (Bibliothèque des Ducs de Bourgogne,
ms. 9066, t. I, fo 234). Cf., plus loin, notre tome III, p. 72.
Bataille Loquifer. V. l'article consacré ci-dessous à la geste de
Guillaume.
Berte : Bibl. de Berlin, mss. Gall. n^ 130; première moitié du
xve siècle. = Une analyse en avait été donnée, dès 1820, par un érudit
allemand, F. W. V. Schmidt, dans ses Roland's abentheuer. = M. Al-
fred Frist, dans son étude intitulée : Zur critik der Bertasage (Mar-
burg, 1885), a annoncé qu'il avait fait copier entièrement la dite ana-
lyse et qu'il se proposait de la publier {Romania, 1885, p. 609).
Beuves d'Aigremont. On désigne sous ce nom la première partie,
ou, pour mieux parler, le début de Henaus de Montauban; lequel n'a
pas été reproduit par tous les romans en prose. V. Quatre fils Aimon.
Beuves d"Hanstonne : lo Bibl. Nat. fr. 1477 (xv« siècle); 2« Bibl.
Nat. fr. 12554 (xv^ siècle). La fin de ce dernier manuscrit diffère assez
notablement de la fin du premier : « Des enfanz Beufves de Hantonne
en trouveroit l'en ailleurs, comme à Saint Denis, là où tout est croni-
qué. . . , mais cy n'en fait plus l'istoire de mencion; ainçois deflne la
vie du bon chevalier Beufves de Hantonne ». Signé : « Isidoire du
Ny».
Charlemagne et Anseis : Bibl. de l'Arsenal (xv^-xvi^ siècle). V.
I PART. LIVtl. m.
CHAP. IV.
LES ROMANS EN PllOSE.
l PART. 1,1 vn.
CHAI'. IV.
romans de la Table ronde, est d'une riguear presque
absolue pour nos anciennes chansons de geste que la
prose n'a envahis qu'après plusieurs siècles de vie et
plus haut Anseis de Carthage. =■ Pour ce qui concerne Cliarlemagne,
le compilateur s'est inspiré surtout de la Chronique de Turpin.
Charles Martel et Pépin. « Au moment même (1447) où Wauquc-
lin achevait son Istoire de monseigneur Gerart de Èoussillon, un
autre compilateur, dont le nom ne nous est pas connu, s'occupait de
rédiger, d'après des chansons de geste, une vaste histoire [en prose]
de Charles Martel et de Pépin, dans laquelle Girart de Roussillon
occupe une place importante » (Bibl. roy. de Belgique, ms. 6-9). V-
Paul Meyer, auquel nous empruntons les lignes précédentes {Girart
de Roussillon, 1884, Introduction, p. cxix).
Charroi de Nîmes. V. plus loin l'article consacré à la Geste de Guil-
laume. — Nous publions dans notre t. IV (pp. 374-476) un long extrait
de la version en prose du Charroi, d'après le ms. de la Bibl. Nat.
fr. 1497.
Chetifs (les) Y. ci-dessous l'article Chevalier au Cygne.
Chevalerie Ogier. V. Ogier.
Chevalier au Cygne : 1^ Bibl. Nat. fr. 784 (xiii^ siècle). C'est cer-
tainement un des plus anciens romans en prose qui soient parvenus
jusqu'à nous . Les soixante premiers feuillets renfermeut une version
abrégée des cinq branches du Chevalier au Cygîie :Helias; Eîifamces
Godefoi, Antioche, Chétifs, Jérusalem. Le titre que l'explicit assigne à
cette compilation est a Godefroi de Buillon ». Le Roman commence
ainsi qu'il suit : « Seigneur, oies et escoutés ; si porrés entendre com-
ment li Chevaliers le chisne vint en avant, et le grant hgnie qui de luy
issi, par cui saincte crestientés fut moult essauchie et eslevée. Et l'ai
commanchié sans rime pour l'estore avoir plus abregier. Et si me
sanlc que la rime est moult plaisans et moult bêle; mais moult est
LONGUE. » De ces quelques mots on peut légitimement conclure que
l'engouement pour les romans en prose a commencé dès le xm« siècle..
= 2° Bibliothèque royale de Copenhague : ms. du xvi« siècle. V. la
« Description des manuscrits français de la Bibliothèque royale do
Copenhague, par Abrahams » (Copenhague, 1844, p. 122 et ss.). L'auteur
de cette compilation déclare, en son Prologue, qu'il a été engagé à
écrire son livre par « Madame Marie de Clèves, duchesse d'Orléans,
veufve de feu monseigneur Charles, en son vivant duc d'Orléans, dont
les prédécesseurs, ducs et seigneurs de Clèves, sont issuz, partiz etdes-
senduz d'ung très noble et très victorieulx chevalier, fils de roy, nommé
Helias et, par merveilleuse aventure ci après descripte et recitée, dé-
nommé chevalier au Cygne. » Le prosateur déclare s'appeler « Ber-
thault de Ville bresne », et avoue « qu'il a tyré son roman d'un livre
naguères envoyé à Marie de Clèves, lequel estoit en ancienne rime et
assez obscure langaige, dificille à compregnoir. » Le manuscrit a
appartenu à Jehan de Vaulx. := 3° Le ms. 0,53 de la Bibliothèque de
Rouen (xiv*^ siècle) ne renferme pas, comme on l'a cru, la première
partie d'un Godefroy de Buillon en prose; mais une transcription de la
Chronique de Rai7is. (Communication de M. N. Beaurain, bibliothé-
caire-adjoint de la ville de Rouen.) etc.= Cf. le Chevalier au Cygne,
édition de M. de Reiffemberg (Collection des Chroniques belges iné-
LES KOMANS EN PKOSE. ')47
de gloire. Knvahis, dis-je; mais, ce qui est bien pire, '™;"';^:'''-
amoindris et détigurés.
11 n'aurait pas rintelligence de notre ancienne
dites, 1846, 1,pp. 156 et suiv.) et, ci-dessus, Tarticle Chevalier au Cygne
dans la Nomenclature des derniers romans en vers, d'oii il appert que
les Suites du Chevalier au Cygne, depuis Bauduin de Sebourc^n^qvik
la prise de Saint-Jean-d'Acre par les Sarrazins en 1291, ont été très
probablement le sujet de romans en prose qui ne sont pas tous par-
venus jusqu'à nous.
CoNQUESTEs DE Charlemaine : Bibliothèque des Ducs de Bourgogne,
à Bruxelles, no 9066. Compilation entreprise par Tordre de Philippe
le Bon, duc de Bourgogne, et achevée en 1458 par ce David Aubert
qu'il faut uniquement considérer « comme le copiste principal de
Philippe le Bon et de Charles le Téméraire ou, plutôt, comme le chef
de Tatelier des copistes qui travaillèrent pour ces princes» (Paul Meyer,
Girart de Roussillon, Introduction, p. clx).
Couronnement Looys. V. l'article consacré ci-dessous à la Geste
de Guillaume, r^ Dans le ms. fr. de la Bibl. nat. 5003 (f» 101) on trouve
un résumé très sommaire du Couronnement. = Nous publions plus
loin (IV, 34.3-347) de longs extraits des mss. 1497 et 3351.
CoVENANT Vivien. V. l'article consacré ci-dessous à la Geste de Guil-
laume. = Nous publions plus loin (IV, 4.39-441) un extrait du ms 1497.
DÉPARTEMENT DES ENFANS AiMERi. V. l'article cousacré ci-dessous
à la Geste de Guillaume. == Nous publions plus loin (IV, p. 315) une
analyse du ms. 1497.
DooN DE Mayence : 1'' Enfa7ices oujeunesces Boolin^ mises en prose
dans le Myreur des histors, Chronique de Jean d'Outremeuse (Bruxel-
les, t. II, 1869, pp. 439-448 et 451-464). Quelques noms ont été changés
et Tordre des faits a été plus d'une fois modifié ; 2» Boon de Mayence^
depuis la tin des « Enfances » : abrégé en prose dans le Myreur des
histors (pp. 490-512). Quelques vers de Toriginal ont été (à la p. 492)
presque textuellement conservés.
Enfances Garin. V. ci-dessous Garin de Montglane.
Enfances Godefroi. V. ci-dessus Chevalier au Cygne.
Enfances Guillaume. V. ci-dessous Tarticle consacré à la Geste de
Guillaume. = Nous publions plus loin (IV, 278 et 287, 288) les rubri-
ques et un extrait important du ms. 1497.
Enfances Ogier. V. Ogier.
Enfances Vivien. V, Tarticle consacré ci-dessous à la Geste de
Guillaume. = Nous publions plus loin (IV, 415, 416) un long extrait
du ms. 1497. = Dans leur édition des Enfances Vivien (Upsal et Paris,
1886), MM, Cari Wahlund et Hugo von Felitzen ont imprimé le texte
en prose des Efifances d'après le ms. de la Bibl. nat. fr. 796.
Entrée de Spagne. On ne peut signaler que le résumé très bref des
Conquestes de Charlemaine, où le célèbre duel entre Roland et Ferra-
gus est placé à une autre date que dans le roman en vers. = Nous
publions plus loin (III, 432, 433) les rubriques de l'œuvre de David
Aubert qui se rapportent à VEntrée de Spagne.
Fierabras : 1» Bibl. nat. fr. 2172 (xv« siècle) : « Après Tincarnation
Nostre Seigneur Jhesu Crist vu" lx et ix ans, ceulx de Ronme dépo-
sèrent le pape Lyon et le midrent hors de Rome et esleurent ung aul-
548 LES ROMANS EN PROSE.
t PART. LivR. m. épopée, celui qui ne se ferait pas une idée nette de
la chaîne qui unit les plus récentes chansons de geste
aux plus anciens romans en prose et qui, d'autre
tre à pape sans cause et sans rayson. » Tel est le commencement de
ce texte en prose, où Ton voit Charles rétablir tout d'abord le pape
Léon; puis faire une grande expéditon contre les « Cènes » qui
étaient en Lombardie et marchaient sur Rome. Après quoi, il châtie le
duc de Bretagne qui osait se révolter contre lui, fait le siège de Gui-
dalet « qui estoit encore Sarazine » et s'empare du château de Gles-
quin « qui estoit Sarazin ». C'est alors seulement que Fierabras fait
son entrée dans l'action (fo 1 v^) ; = 2° Bibliothèque de la ville de
Genève, n^ 188. (Catalogue de Senebier, 1779, p. 452.) « L'auteur de
cette rédaction, dit Senebier, est né en Savoye en Vaux, et s'excuse
sur ce que « son langaige est gros et rude ». Il ajoute « qu'il a été
souvent excité de la part de vénérable homme, messire Henri Bolo-
mier, chanoine de Lausanne, pour réduire à son plaisir aulcune hys-
toire tant en latin qu'en rouman et en aultre façon » ;= 3° Bibliothè-
que de feu Ambroise Didot (xv« siècle). L'auteur, « natif de Savoie en
Waux », confesse humblement « qu'il n'a pas appris la langue française
originale » et déclare avoir entrepris cette œuvre à la demande d'un
chanoine de Lausanne qui est ici appelé Henri Bolmier. Le compila-
teur lui-même est nommé « Jehan Bagnyon » (dans l'incunable de Lyon
en 1489) ou « Baignon » (dans l'édition de Lyon en 1501 où il est qua-
lifié de petit citoyen de Lausanne). V. le « Catalogue raisonné des livres
de la Bibliothèque de M. Ambroise-Firmin Didot », auquel nous em-
pruntons les renseignements ci-dessus. - Les manuscrits 2 et 3 appar-
tiennent, comme on le voit, à la même famille. C'est ce texte qui, avec
d'assez notables différences, a été imprimé à Genève en 1478. — Dans
ses Conquestes de Charlemaine, David Aubert « a mis largement le
Fierabras à contribution » (Voy. ci-dessus, au mot Conquestes). =
Nous publions plus loin (III, pp. 388, 389) un extrait du ms. 2172 en
regard du texte rimé.
Fleur des histoires, de Jehan Mancel (milieu du xv^ siècle) « vaste
compilation divisée en quatre livres ou volumes, qui conduit l'histoire
depuis la création jusqu'à la mort de Charles VI. C'est « dans le
quart et derrenier volume » qu'a pris place Fabrégé par Wauquelin de
Girart de Roussillon » (Paul Meyer, Girart de Roussillon^ Introduc-
tion, p. CLv). La vie de Charlemagne est traitée par Jehan Mancel
tantôt historiquement, tantôt d'après les textes épiques. Le Voyage à
Jérusalem présente quelques traits plus ou moins originaux : les reli-
ques données par l'empereur de Grèce sont celles-là même que sainte
Hélène avait fait envaisseïer ; on ouvre les « vaisseaux », et soudain les
épines fleurissent sur la sainte couronne, etc. (Bibl. nat. fr. 299, f» 246-
248 vo.)Pour la guerre d'Espagne, Jehan Mancel se sert de la Chronique
de Turpin qu'il reproduit presque tout entière (fo 249 et ss.). Il insiste
avec quelque complaisance sur le siège de « Garnopoly » par Roland
(fo 256) et sur les aventures de l'amiral de Cordres qui envahit un jour
l'église de Compostelle, etc. Après quoi, il raconte historiquement le
règne de Louis le pieux.
Florent et Octavian. Bibl. d'Orléans, ms. n^ 381, (xv^ siècle).
Galien. V. le ms. de l'Arsenal 3351 (xv^ siècle) et le ms. de la Bibl.
LES ROMANS EN PROSE. 549
part, ne saisirait pas le lien qui rattache ces derniers
romans aux premières éditions incunables. Il importe,
en vérité, de ne pas perdre ici un seul chaînon :
nat. fr. 1470 (xv« siècle). Nous en publions plus loin de nombreux et
très longs extraits (III, pp, 320-335).
Gartn de Montglane. Quelques lignes seulement dans le'Myreur des
histors, Chronique de Jehan d'Outremeuse (t. II, pp. 486, 487) : Siège
de Monglane par Garin qui en expulse les païens, épouse Mabillette
et arme Robastre chevalier : « Ensi fut -ilh de Garin de Monglaine et
de sa conqueste, et altrement nient, jasoiche que altrement le devise
sa gieste ».
Garin le Lorrain. V. Lorrains.
GiRART DE Fraite. Daus le Myreurdes histors, Chronique de Jean
d'Outremeuse (t. III, pp. 88-99), on lit l'affabulation suivante, qui
mérite, pensons-nous, une attention toute spéciale : « Synagon et
Agramart assiègent Gérart de Fraite dans la cité d'Orbendras. » La
femme de Gérart, Emiline (c'est l' Ameline de la Chanson d'Aspremont)
envoie à l'empereur Charles ses quatre fils pour lui demander secours.
L'un des fils de Gérart prend insolemment la parole au nom des
autres, et c'est ici qu'on trouve le texte assuré de quelques vers du
poème primitif : « Atant va Escorpion parloir — Et dist : « Frans
rois, vuilhiez vos repenseir; — Car Sarazin vous venront visenteir.
— Se vous deveis envers eauz acordeir, — Et ses ferons en vous pays
entreir; — A vos congiet nous en volons aleir. » — Escorpion et ses
frères sont en effet éconduits par Charlemagne. — Gérart de Fraite,
en personne, vient réclamer l'aide de l'Empereur : orgueil insuppor-
table de Gérart; sa querelle avec Ogier. Charles se rend, enfin, à sa
prière et consent à aller à Orbendras. — Amours d'Escorpion et de
la païenne Rosamonde. — Ogier tue Synagon et fait Agramart prison-
nier. — Voilà donc Gérart délivré, et il semble qu'il doive désormais
toute sa reconnaissance à Charles; mais son orgueil l'emporte encore,
et, une fois de plus, il se refuse à rendre hommage à l'Empereur. —
Même il va jusqu'à prendre les armes contre Charles. Commence-
ment de la guerre. Combat singulier entre Ogier et Gérart, qui est
vaincu. — Nous retrouvons un peu plus tard ce révolté qui, la rage
au cœur, s'est fait décidément l'allié des Sarrazins contre la France.
— Histoire de cette nouvelle guerre; longues péripéties de cette
lutte. — Les quatre fils de Gérart sont à la fin tués, et, vaincu par
Ogier, le vieux Gérart meurt à son tour. Sa terre est donnée à son
bâtard, Milon d'Auvergne, et tel est le dénouement du roman de
Gérart de Fraite. » Ce n'est pas ici la place de discuter le texte dont
nous venons de donner le résumé; mais il n'est pas téméraire d'avan-
cer qu'on y trouve la traduction en prose, très précieuse, d'une vieille
chanson en décasyllabes qui n'est point parvenue jusqu'à nous.
GiRART de Roussillon. VIstoire de Gérart de Roussillori par Jean
Wauquelin, bourgeois de Mons, date de l'année 1447. C'est le plus
important de tous les textes où Ton ait essayé de faire passer en
prose française l'antique affabulation de Girart de Roussillon. «L'œu-
vre de Wauquelin est, en réalité, une paraphrase fort prolixe du poème
bourguignon du xiv® siècle, en alexandrins; mais le prosateur s'est
également servi de la Vie latine de Girart et parfois même, la cite
I PART. LIVR. III,
CHAP. IV.
1 PART. LIVR. m.
CHAP. lY.
550 LES ROMANS EN PROSE.
chansons de geste, romans manuscrits en prose, incu-
nables, et plus tard. Bibliothèque bleue et imagerie
d'Épinal. Elle est assez longue, voire assez triste,
textueUement »>. Il va souvent jusqu'à la préférer au roman en vers.
Sur les autres sources de Jean Yauquelin, comme sur tout ce qui pré-
cède, voy. Paul Meyer, Girart de Roussillon, cxlii-cliv. L'œuvre
de Jean Wauquelin se termine par une ballade fort médiocre que
Vauteur a visiblement composée pour dater son œuvre. Elle com-
mence par ces vers : « L'an quatorze cens accompliz — Et quarante
sept justement — Fut conjoinct ce traictié petis — Le seiziesme jour
proprement, » et finit ainsi qu'il suit : « Qu'en tous biens ait accrois-
sement — Philippe de Bourgoyne seigneur. » V. les mss. de la Bibl-
nat. fr. 852 {xv^ s.) et 12568 (xvi« s.) ; de la Bibliothèque Palatine de
Vienne, n» 2549 (xv^ s.), de THôtel-Dieu de Beaune, (1469) etc. — Un
abrégé de l'œuvre de Jean Wauquelin en vingt-sept chapitres a passé :
10 dans la Fleur des Histoires de Jean Mancel et 2» dans une His-
toire de Charles Martel (Bibl. roy. de Belgique, n» 6-9), compilation
due à cet infatigable grossoyeur qu'on appelait David Aubert (Paul
Meyer, 1. c, cltv-clxix).
Girart de Viane. V. les Conqtiestes de Charlemaine de David
Aubert (1468), et surtout le ms. 3351 de l'Arsenal, dont nous donnons
plus loin (IV, p. 178-180) un résumé complet. Nous établissons (ihid.^
p. 173-175) que David Aubert s'est contenté de copier et d'abréger la
version en prose qui est représentée par le texte de l'Arsenal.
GiRBERT DE Metz. V- Lorrains.
Guillaume d'Orange (geste de). En dégageant la question de toutes
les difficultés qu'elle a soulevées et dont la discussion ne serait pas ici
à sa place, il convient de s'attacher seulement à quelques propositions
d'ordre général: 1° Un des caractères de la geste de Guillaume, c'est
d'avoir beaucoup moins résisté au temps que celle du Roi, et, par une
conséquence fort naturelle, d'avoir donné lieu à un nombre bien moin-
dre de véritables romans en prose.. On a pu dire que les plus antiques
chansons de ce beau cycle de Guillaume, le Couronnement, le Charroi, le
Covenant, Aliscans elles Montages n'ont plus eu de retejitissement après
le xv^ siècle. Rien n'est mieux démontré ; — 2» Ce n'est pas sous la forme
de romans isolés que nous sont principalement re stées les versions en
prose de la geste de Guillaume, mais sous la forme de compilations plus
ou moins étendues, et dont chacune renferme la traduction plus ou moins
abrégée de plusieurs romans; — 3» Ces compilati(3ns peuvent se divi-
ser en deux groupes principaux : a. celles o ù ont été seulement admis
les romans de la geste de Guillaume ; h. celles où d'autres cycles sont
également représentés; — 4» Les compilations « sans mélange d'autre
geste » ont pour type le ms. fr. 1497 de de la Bibliothèque nationale,
du xv"^ siècle, qui a appartenu à Jacques d'Armagnac, duc de Nemours,
décapité le 4 août 1477, et qui, -comme nous aurons lieu de le répéter
plus loin (IV, p. 27], offre les éléments suivants : Aimeri de Narbonne^
fo 1 yo; Enfances Guillaume; Bepartement des enfans Aimeri et
Siège de Narhonne, P 32 r<^ ; Couronnement Looys, f» 149 v» ; Charroi
de Nîmes, i^ 165 v»; Prise d'Orange, i^ 187 V; Siège de Barhastre,
fo 197 fO. Enfances Vivien, f» 270 v°; C avenant Vivien, f» 340 v"; Alis-
cans, f" 363 r»; Rainoart (seconde partie ù'Aliscans), f« 387 r»; Bataille
LES ROMANS EN PROSE. .)5i
riiisloire de cette décadence; mais elle s'impose, et
nous ne saurions nous y dérober.
Pour nous borner à la filiation des vers et de la
Locjîiifer, fo429ro; Moniage Rainoart^ fo 448 r»; Montage Guillaume^
fo 495 ro.Le ms. de luxe Bibl. nat. fr. 796 (qui est plus récent et qu'on
peut dater du règne de Louis Xll) offre identiquement le même texte
que le 1197 et est composé des mêmes éléments : Aimeri de Nar-
bonne, f» 2; Enfances Guillaume et Département, f» 22; Siège de Nar-
bonne, Pi9\ Couronnement Loois, f« 103; Charroi de Nîmes ^ f» 114;
Prise d'Orange, P 117; Siège de Barbastre, f^ 133; Enfances Vivien,
f"^ 185; Covenaîit Vivien, P 228; Aliscans et Rainoart, f» 242; Bataille
Loquifer, P 288; Moniage Raiiioart, fo 300; Moniage Guillaume,^ 329;
— 5° Le second groupe des compilations en prose de la geste de Guil-
laume est principalement représenté parle ms.de l'Arsenal 3351 (anc.BLF
226), sur lequel on a tant discuté et tant écrit. Le caractère distinct de
ce travail, c'est qu'on y a uni, par un lien quelque peu factice et frêle,
certain élément du cycle de Guillaume, un Girart de Viane « renouvelé
et amplifié » avec le Galien restoré qu'on ne peut rattacher qu'au cycle
du Roi. S'il est un manuscrit qui puisse être rapproché du ms. 3351,
c'est celui de la Bibl. nat. fr. 1470, bien qu'il offre un caractère littéraire
assez différent : le 1470 suit de très près le texte poétique qu'il copie en
prose; le 3351, plus indépendant, abrège ou délaie ; = Pour tout ce qui
concerne les mss. en prose de la geste de Guillaume, voy. notre tome IV,
pp. 26-29. Cf. les articles consacrés ci-dessus ou ci-dessous k Aimeri de
Narbonne, Girart de Viatie, Hernaut de Beaulande, Renier de Gemmes.
Helîas. V., ci-dessus, Chevalier au Cygne.
Hernaut de Beaulande. et Milon son frère. Bibl. de l'Arsenal,
3351. Nous en donnons plus loin un extrait {IV, 205, 206). Le véritable
titre nous est donné par le ms. de l'Arsenal (fo 33) : « Ci fine l'istoire
de Hernault et de Millon son frère. »
Hervis de Metz. V. Lorrains.
HuoN DE Bordeaux. Une traduction en prose avait été achevée dès
l'an 1454; c'est celle qui, sans doute, a passé dans les incunables
(V. plus loin, III, 742).
JÉRUSALEM. V. ci-dessus Chevalier au Cygne.
JouRDAiNS deBlaives. Ms. Seillièrc. n« 1226. Ce ms., daté de 1456, a
été vendu en mai 1890. En voici la fin : « Cy sera arrestée la fin de
ceste histoire transmuée en ruide et malnomé langaige soubz la cor-
rection de ceulx qui la liront cy après. Achevée l'an de Nostre Sei-
gneur mil quatre cent LVI, ou vi^ jour de juillet. »
Lorrains (Les) : l«Bibl. de l'Arsenal, 3346 (xv^ siècle). — Cette com-
pilation comprend les éléments suivants : Gari^i, P 1; Girbert de
Metz, fo 27 ; Anseïs, f » 44. On lit à la fin (fo 76) : « Si avez ouy de la
vie Loherant Garin et de son frère Beggon qui es bois fut occis, et de
Gerbert d'Arnaut, et de Gerin, et de leur nepveu Anseïs ; de Fremont
et de son linaigue et de Fremondin, du conte Bance et de Guillaume
l'orgueilleux de Monclin, de Beranger le Gris(?), de Gautier d'Artoys et
de Baudouin filz Bence... Priez pour l'ame que Dieu leur fasse pardon...
et pour celui qui le romant fit et pour celui qui le translata. Aynen.
Rater noster » ; = 2» Bibl. de Metz, 847. C'est la version autographe
de Philippe de VigneuUes, qui fut composée en 1515. Elle renferme
1 PART, I.IVR. m.
CHAP. IV.
1 PART. l.IVR. m.
CHAP. IV.
552 LES ROMANS EN PROSE.
prose, elle est hors de toute contestation. Un certain
nombre de romans en prose sont servilement cal-
qués sur les chansons rimées, et il n'y a qu'à jeter
Hervis^ Garinet Gerbert. «Laquelle histoire, je, Philippe de Vigneulle,
cy devant nommez, Ta retraict, mis par chappitre et recueillis de plu-
sieurs livres et rime ancienne » {Catalogues des mss. des départe-
ments. Bibliothèque de Metz, p. 307. Cf. dans la Romania de 1874
(p. 198) un excellent article de F. Bonnardot auquel nous empruntons
les renseignements qui précèdent. Une troisième version en prose
est celle de David Aubert, en ses Conquestes de Charlemaine. (Cata-
logue des mss. de la Bihl. des ducs de Bourgogne^ II, 289). Cette rédac-
tion ne comprend que Garin. = Le Catalogue Didot signale un Garin
en prose dans un ms. appartenant à M. Emery, de Metz.
Mabrian. Ce roman est la suite de Renaut de Montauban (Mabrian
est le petit fils de Renaud). Deux mss. qui, Tun et l'autre, sont cycli-
ques : lo Bibl. de l'Arsenal 5075 (xv« siècle) composé pour le duc de
Bourgogne; 2» Bibl. nat, fr. 19176, fo 178, et ss. et 19177, fo 1 et ss.
(xve siècle). Ce ms. reproduit le texte de la compilation de l'Arsenal.
= Ce texte de l'Arsenal est incomplet : le cinquième et dernier
volume se trouve à la Bibliothèque de Munich (120, Gall. 7). = La fin
du ms. de la Bibl. nat. 19177 mérite d'être citée : « Et dit l'istoire que
quant Yvon ot Aiglentine laissée en Jherusalem en la garde de son
cousin, si vaillamment se prouva contre les Infidelles qu'en faisant la
vengeance du glorieux martyr monseigneur saint Mabrien, il détrui-
suit tous les Morindiens et de leur cité se fist roy ; mais plus n'en dit
de lui ce présent compte... achevé et parfait l'an mil CCCC soixante
deux, ou douziesme jour du moys de novembre. Et sic est finis.
Macaire. V. Reine Sibille.
Mainet. V. le Myreur des histors de Jean d'Outremeuse. t. II,
pp. 485. Quelques mots seulement.
Maugis d'Aigremont : 1° Bibl. de l'Arsenal, 5073. Superbe manuscrit
exécuté pour le duc de Bourgogne (xv« siècle); 2^ Bibl. nat. fr. 19173
{xv® siècle).
MiLON DE Fouille. V. Hernaut de Beaulande.
Myreur des histors (Li), Chronique de Jean des Preis dit d'Outre-
meuse. A été publié par Ad. Borgnet et Stanislas Bormans, dans la
Collection des Chroniques inédites belges : sept volumes in-4o, Bruxel-
les, 1864-1887. Voy. Anseïs de Carthage, Aspremont, Aubry le Bour-
going, Beuves de Commarcis, JDoon de Mayence, Garin de Montglane,
Girart de Fraite, Mainet, Ogier (Enfances et Chevalerie), Otinel, Qua-
tre fils Aimon, Reine Sibille, Roncevaux, etc. = Dans l'épouvantable
fatras du Myreur des Tiis^or^, dans cette œuvre de vingtième ordre, on
trouve çà et là de précieux fragments de notre épopée nationale, et
nous avons plus haut signalé Girart de Fraite à l'attention de nos
lecteurs. = Il ne faut pas s'étonner, d'ailleurs, si Ogier le Danois tient
une place si considérable dans toute l'œuvre de Jean d'Outremeuse,
puisque l'auteur avoue lui-même avoir consacré toute une geste à ce
héros : « Toutes ses chouses sont declareis en la nouvelle gieste que
nous meïsme avons fait sur Ogier » (t. III, p. 111).
MoNiAGE Guillaume. V. l'article consacré ci-dessus à la Geste de
Guillaume.
LES ROMANS EN PROSE. 553
un coup d'œil sur les uns et sur les autres pour être '
assuré que Ton a ici affaire à un calque grossier plu- -
tôt qu'à une imitation plus ou moins intelligente.
Montage Rainoart. Idem.
Neuf preux. Dans la rédaction du ms. de la Bibl. nat. fr. 12598
(xviii« siècle; copie d'un original du xv^-xvi^ siècle), on raconte his-
toriquement, année par année, la vie du grand Charlemagne, empe-
reur de Rome, à partir de son couronnement. La légende se mêle à
riiistoire : Girart de Viane, la Chronique de Turpin et Roncevaux
sont mis à contribution, ainsi que la légende latine du Pèlerinage de
Jérusalem. C^est ce qui nous permet de faire entrer les Neuf preux
dans la nomenclature agrandie de nos versions en prose.
Ogier le Danois. V. surtout le Myreur des Histors, Chronique de
Jean d'Outremeuse (édition Borgnet et Bormans dans la Collection des
Chroniques belges inédites). Ogier est, en réalité, le principal person-
nage du Myreur, et Jean d'Outremeuse nous apprend qu'il avait con-
sacré toute une «geste » au Danois. = Ce qui touche aux Enfances se
trouve au t. III de Fédition Bormans (pp. 25-41) et à la Chevalerie,
au même tome (pp. 189-314) ; mais Ogier est mêlé partout au récit, et
son interminable histoire contient une foule de traits épisodiques
qu'on ne trouve que là et qui n'ont pas toujours de fondement
dans notre légende épique. Cf. surtout t. IV, 22 et ss., t. V, 123 et
ss., et surtout la Table analytique, fort détaillée, qui est placée après
l'Introduction (1887). Nous n'avons à insister ici que sur les Suites
de la Chevalerie.... = Ogier, d'après le Myreur, fait un voyage en
Orient où il a à lutter contre le roi Brandis : il est ensuite (!) reçu doc-
teur es lois et en décret. Dans une expédition à Jérusalem, il a pour
adversaire Synagon et est un jour fait prisonnier par ce païen. Il se prend
d'amour pour Gracienne, fille de Synagon. Nous le retrouvons plus
tard au Mont-Odile d'où il descend, à plusieurs reprises, pour se rendre
à la cour de l'empereur Louis le Pieux. Il déUvre Rome de Dragolant
et part furtivement en Palestine. Ses aventures prennent de plus en
plus un caractère merveilleux ; la lutte contre les païens ne lui suffit
plus : il combat contre des animaux enchantés et contre le roi Artus
lui-même. C'est alors qu'il rend visite à la fée Morgane et qu'il reste
près d'elle, immortellement jeune. Il ne quitte le royaume de féerie
que pour délivrer, sous le règne de Philippe-Auguste, la chrétienté
menacée par les infidèles. Puis, ayant perdu le talisman merveilleux
qui lui assurait la jeunesse, il vieillit tout d'un coup, se fait moine à
Saint-Faron de Meaux et finit, au moment où il va mourir, par être
enlevé par la fée Morgane... Mais ce n'est là qu'une faible partie de ses
aventures, telles qu'elles sont racontées dans le Myreur. Il reste à
écrire une étude décisive sur les sources de Jean d'Outremeuse : l'une
des principales, à coup sur, a été son imagination.
Otinel. V. le Myreur des Histors, III, p. 61. C'est un abrégé suc-
cint. L'héroïne y est appelée Florence.
Prise de Pampelune. V. les Conquestes de Charlemaine, de David
Aubert, où trois chapitres sont consacrés à la Prise de Pampelune :
Bibl. des ducs de Bourgogne, n« 9066 (fo 202-209). Cf. plus loin notre
tome III, p. 460.
Prise d'Orange. V. l'article consacré ci-dessus à la Geste de Guii-
TART. LIVB. III.
CHAI'. IV.
1 PAilT. L\\[\
CHAP. n
554 LES ROMANS EN PROSE.
"• Quant aux œuvres en prose où l'on a fait preuve
— d'une plus large indépendance, la démonstration,
pour être plus longue, ne saurait guère durer plus
d'une heure. C'est l'évidence.
laume. = Nous publions plus loin (IV, pp. 393, 397-400) les rubriques
et un extrait du ms. 1497.
Quatre fils Aimon. Les versions en prose de ce roman sont repré-
sentées par deux familles de manuscrits. Dans la première (A) on ne
trouve que la traduction du Renaut de Moîitaubcm^ plus ou moins
abégée ou développée, avec ou sans le récit de la mort de Beuves,
de celle de Loyer, de celle de Bertolai. Dans la seconde, au contraire,
(B) l'histoire proprement dite des quatre fils Aimon forme seulement
la tête d'une grande compilation qui comprend : 1» Renaut; 2» Maugis
d'Aigremont; 3» Mahrian. = La famille A comprend les manuscrits
suivants : Bibl. nat. fr. 1481 (fin du xv« siècle); Bibl. nat. fr. 19170
(xv« siècle) ; Bibl. de Troyes, n^ 743 (xv^ siècle) ; British Muséum,
Royal 16 G II (mélange de vers et de prose, xv<^ siècle. Voy. Ward,
Catalogue of romances in the department of manuscripts in the
British Muséum, 1883, t. I, pp. 619-621); British Muséum, Royal, 15
E VI (de l'année 1447. Voy. Ward, 1. c, pp. 622-624) ; British Muséum,
Sloane, 960 (xv« s. Voy. Ward, 1. c. pp. 624, 625). = La famiUe B est
représentée : 1^ par le ms. de TArsenal, 5072-5075 (xv« siècle) : ma-
gnifique manuscrit exécuté pour le duc de Bourgogne. Les quatre
volumes de l'Arsenal sont complétés par un cinquième qui est aujour-
d'hui à la Bibliothèque de Munich (120, Gall. 7); 2» par le ms. de la
Bibl. nat. fr. 19173-19177 (xv^ siècle) qui reproduit le même texte que
celui de l'Arsenal. = Jean d'Outremeuse (t. III, p. 99) s'élève énergi-
quement contre la geste de Renaut qu'il trouve « pleine de fable en
tous les poins ». Il se contente de résumer la légende latine et de
relever les fautes du poème. = Une étude plus approfondie permet-
tra de diviser en deux sous-familles les mss. de la famille A, suivant
qu'ils auront été ou non reproduits par les incunables.
Rainoart (deuxième partie d'AUscans). V. ci-dessus l'article consa-
cré à la Geste de Guillaume.
Reine Sibille. V. le ms. de FArsenal 3351 (f» 280-379, xv^ siècle) que
nous avons analysé plus loin (t. IV, 701-704). Cf. le Myreur des Jiistorsde
Jean d'Outremeuse, (III;, p. 42-51; 166-189). Le commencement de cette
version diffère un peu des autres rédactions. C'est le Nain qui est ici
amoureux de la Reine, et c'est Ogier le Danois qui prend résolument la
défense de Sibille injustement accusée, qui arrache au Nain l'aveu de
sa traîtrise et qui, enfin, le jette lui-même dans le feu. Charlemagne,
cependant, n'est pas encore apaisé contre sa femme et bannit la pau-
vre reine. Alors, mais alors seulement apparaît, « Machar », etc., etc.
C'est un ermite qui, longtemps après, révèle au fils de Sibille, à
Louis, le secret de sa naissance. Il se croyait fils du pauvre Waro-
quier, et il apprend soudain qu'il est de race royale : « Loys l'entent,
se[s] cuersfut tous atam^; — Sa mereesgarde à cuy forfitle nain», etc.
Renaus de Montauban. V. Quatre fils Aimon.
Renier de Gennes (ou de Monglane). Bibl. de l'Arsenal, 3351 (f» 34-
53 vo).V. plus loin, notre t. IV (p. 194). Les derniersmots sont les suivants :
« Cy fine Tistoire de Régnier de Monglen»e, duc de la cité de Gennes. «
LES ROMANS EN PROSE.
I PART. LIVR. 1
CHAP. lY.
Il est incontestable que les derniers romans en
vers, avec toutes leurs longueries et épaisseurs, avaient
^. .-,., ,, ,,. , C'est le d^goiU
tmi par agacer singulièrement leurs auditeurs et pour ics dcmiors
romans en vers
qui a déterminé
Roland, Roncevaux. C'est dans le Galien en prose que s'est princi-
palement conservée la légende Rolandienne; c'est notamment dans le
ms. fr. 1470 de la Bibl. nat. et dans le ms. 3351 de la Bibliothèque de
FArsenal, comme aussi dans le Galien et dans le Giterin de Montglane
incunables, et c'est le cas de rappeler ici que M. Stengel a pris pour
types l'édition du Galien, publiée en 1500 et celle de Guerin de Mont-
glane, publiée par Jehan Trepperel. = Le récit de la bataille de Ron-
cevaux d'après les sources latines est également intercalé dans un
grand nombre de compilations françaises, et notamment dans les Con-
questes de Charlemaine (Bibl. des Ducs de Bourgogne, ms. 9066, t. II,
fo 233-362) où la, Bataille de Roncevaux est immédiatement suivie par
un résumé des Saisnes. = Il y a quelques éléments intéressants dans
le Myreur des histors (III, pp. 109-165). En cette compilation de Jean
d'Outremeuse, c'est Ogier, comme on le sait, qui joue partout le premier
rôle. C'est donc lui, c'est Ogier qui prévoit de loin la trahison de Ga-
nelon et dit au traître : « Par ma chrestientet, — Se che n'estoit por le
roy amisteit, — Je te feroy[e] gehir le fauseteit — Que contre nous en
chel fait as fremeit. » Pour venger la mort de Roland, c'est encore
Ogier qui s'empare de Saragosse. Quant à Ganelon, dont la garde a été
confiée à Otinel, il est poursuivi, atteint, jugé, décapité. Son corps est
ensuite coupé en quatre tronçons qui sont destinés à Orléans, à Paris,
à Laon et à Rennes. La tète est donnée à Ogier. « Belaide » (la belle
Aude) meurt au bout de trois jours, et est enterrée « joste Rolland ».
=: Cf. plus haut Charlemagne et Anseis, etc. etc..
Saisnes (les). Le résumé de cette chanson se trouve placé, dans les
Conquestes de Charlemaine de David Aubert, immédiatement après le
récit de Roncevaux.
Siège de Barbastre. Voy. l'article consacré plus haut à la Geste de
Guillaume.
Siège de Narbonne. Ibid. Nous publions plus loin un extrait de la
version en prose du ms. 1497 (IV, 323).
Vivien l'aumachour de Montbrant. Dans le ms. de la Bibl. Nat.
fr. 19173, l'histoire de Vivien « l'Aumassour de Montbrant» est enche-
vêtrée avec le récit des exploits de Maugis.
Voyage de Charlemagne a Jérusalem et a Constantinople, suivi
du Galien et ne faisant qu'un avec lui. = M. Stengel, dans son excel-
lente édition du Galien le restorè de la Bibliothèque de Cheltenham,
a placé, en regard du poème, les quatre versions en prose du ms. fr.
1470 de la Bibl. Nat., du ms. 3351 de l'Arsenal, du Galien incuna-
ble de 1500 et du Guerin incunable de Jehan Trepperel. L'éditeur alle-
mand a dressé avec le plus grand soin (p. xlvii) le « tableau de filia-
tion » de ces différentes rédactions. = Les trois rédactions en prose
de cette première partie du Galien qui répond au Voyage ont été
imprimées par M. E. Koschwitz dans son livre intitulé : Sechs Bear-
beitungen des altfranzôsischen Gedichts von Karls der Grossen
Reise nach Constantinopol und Jérusalem (Heilbronn, 1879). = Nous
publions plus loin de très longs extraits du ms. 1470 {Voyage, III,
302-305) et du ms. 3351 (Voyage, 298-302 et Galien, 333-340). = David
l'engouement
en faveur
des romans
en prose.
1 PART. UVR. III.
CHAP, lY.
556 LES ROMANS EN PROSE.
lecteurs, qui étaient naguères si patients. « Agacer »
ne rend pas bien notre pensée : c'est « dégoûter » et
« endormir». On en avait décidément assez, de cette
versification archaïque et de ces interminables couplets
monorimes bourrés de chevilles ; on voulait autre
chose, on voulait mieux. La prose s'offrit, parfois aussi
longue, mais plus lucide, plus moderne, plus intelli-
gible enfin, et moins chevillée. Vive la prose !
Nous avons là dessus des textes irrécusables, élo-
quents. L'auteur du Charlemagne et Anseïs en prose
veut bien nous faire à ce sujet un aveu des plus
ingénus : « L'acteur de ce présent livre, dit-il, s'est
esmeii paoureusement d'en rescripre aulcuns haul-
tains fais et translater de rime en prose a l'appétit et
COURS DU temps \ » Un autre traducteur est encore
plus explicite : « Dieu donne que je puisse translater
de vieilles rimes en ceste prose l'histoire d'Aimeri de
Beaulande. C^rplus volontiers ii esbat F en maintenant
quon ne souloit, et plus est le langaige plaisant
PROSE que rime. Ce dient ceulx auxquieulx il plaist
qu'ainsi le veulent avoir ^ » Écoutez encore, écoutez
le Prologue de cette Histoire de Charles Martel où
notre Girart de Roussillon tient une si grande place
et dont nous connaissons la date exacte ; écoutez ce
que l'on pouvait écrire en 1448 sans être un objet
de scandale : a M'efforcheray d'ensieuvir la matière,
laquelle j'ai prinse et translatée d'anchiennes his-
toires rymées jadiz et redduite en ceste prose, pource
Aubert, en ses Conquestes de Charlernaine (1458) a grossoyé un
Voyage « d'après un exemplaire complet du Charlemagne de Girart
d'Amiens, ou d'après un texte de la même famille. » Nous en donnons
plus loin une analyse détaillée (lll, 295-297-)= Cf. les traductions ou
imitations plus ou moins libres de la Légende latine ou du Voyage
(notamment le ms. fr. de la Bibl. Nat., fr.2457, f» 12 et ss.) et, aussi, la
Fleur des histoires de Jehan Mancel (Bibl. Nat., fr. 299, fo246, 247) etc.
1. Bibliothèque de l'Arsenal, 3324, fo 1 v^ — 2. Bibl. Nat.^ fr. 1497.
I PART. LIVR. m.
GHAP. IV.
LES ROMANS EN PROSE. 357
que au jourd'huy les grans princes et autres seigneurs
APPETENT PLUS LA PROSE QUE LARYME, et pOUr le laUgalge
qui est plus entier et n'est mie tant constraint \ »
Pesez toutes ces paroles et observez avec nous que les
protecteurs^ les princes, les Mécènes voulaient de la
prose. On leur en servit, et tout le monde en raffola.
Il faut tout dire : il y avait des précédents. Les
cyclistes de la Table ronde, comme nous le don-
nions tout à Fheure à entendre, avaient depuis long-
temps donné l'exemple et mis la prose en gloire. Je
m'imagine même que la prose de ces « Saintgraa-
listes » ne fut pas pour déplaire à l'auditoire un peu
léger qui les écoutait, et que les femmes et les damoi-
seaux ne regrettèrent pas à l'excès les vers charmants
et l'excellente langue de Chrétien de Troyes. Dès le
xiif siècle le Chevalier au Cygne avait subi la même
transformation ^ C'était là, je le veux bien, un fait
encore exceptionnel et presque isolé; mais au point
de vue de l'avenir, il n'en avait pas moins une im-
portance considérable. Bref, les romans en prose de-
vinrent peu à peu à la mode, et on voulut bien leur
trouver je ne sais quel air de jeunesse que n'avaient
plus décidément nos pauvres vieilles chansons en vers,
cacochymes, délaissées, et passées trop souvent à l'état
d'articles de musée et d'antiquailles.
C'est au xiii' siècle que ce mouvement, disons- L'évolution
11 VGrS IGS
nous, a réellement commencé et que nos pères se romans en piosd
. , , , ^ a commencé
sont pris a évoluer vers la prose. Si l'on a pu dire ^^^ ^^ ^v" ^^^^^^ ^
^ y mais c est aux
avec raison « qu'on ne connaît pas de romans français ^ql'nlauTpi^^^^^^^^^
en prose du cycle carlovingien antérieur au xiv'^ siè- deieurvlritabic
cle, et que la plupart sont du xv° ' », il n'est pas ^'^^^^^pp*'"^"^
1. Paul Meyer, Introduction de Girart de Roussillon, p. eux. —
2. BibL Nat. fr. 784.-3. Pic Rajna, cité par Gaston Paris, (Homania,
1873, p. 353.)
I PART. LIVR. îi;
CHAP. IV.
o58 J.ES ROMANS EN PROSE.
moins certain que, pour les autres cycles, nous possé-
~~ dons plus dïin type qui est visiblement plus ancien :
témoin ce Chevalier au Cygne dont nous parlions tout
à riieure; témoin encore cet Alexandre ^ de la seconde
moitié du xiif siècle, que Paul Meyer a placé en son
véritable jour. Encore une fois, ce sont des exceptions,
et il ne s'agit guère, en ce qui touche VAlexan-
dre^ que de la traduction d'un texte latin {VHùtoria
de prœliis)^ mais qui n'est pas cependant sans offrir
un grand nombre de modifications et d'additions plus
ou moins romanesques. Somme toute, l'évolution a
commencé plus tôt qu'on ne l'a cru jusqu'ici, plus tôt
que nous ne l'avons cru nous-mêmes ; mais le véritable
épanouissement ne s'est vraiment produit qu'aux xr*"
et xv'^ siècles, alors que les rois de France, les ducs
de Bourgogne et les grands seigneurs commandèrent
des œuvres en prose et que l'on se vit forcé de leur
obéir. C'est à tort, d'ailleurs, que l'on reprendrait ici
la thèse ingénieuse d'un érudit contemporain qui a
voulu faire honneur de ces romans en prose, non pas
à la noblesse, mais à la bourgeoisie. Les textes pro-
testent, et les bourgeois, en général, n'ont pas eu le
rôle qu'on leur attribue.
Quoi qu'il en soit, les romans en prose sont nés,
ils vivent, et les voici sous nos yeux. Il ne s'agit plus
maintenant de dater leur naissance ; mais, — comme
ils sont nombreux et de physionomies diverses, —
de les classer en un certain nombre de familles ou
d'espèces lucidement déterminées.
de ciaîmcaiion Uuc première classification, et qui est peut-être la
romans en prose: mciUeure dc toutcs, pourralt être fondée sur le plus
ou moins de servilité ou d'indépendance dont nos
prosateurs ont fait preuve vis-à-vis des vieilles
chansons. Deux grands groupes doivent ici être
LES ROMANS EN PROSE. o^O
formellement distingués l'un de l'autre : il y a un ''\^h;i>!'.v.'"*
grand nombre de romans en prose qui, sauf quelques
mots, semblent presque absolument copiés sur ceux
en vers, et il y en a d'autres, au contraire, où Fau-
teur s'inspire seulement de son modèle rimé et se
permet de l'abréger, de le délayer, de le modifier à
sa guise. Il y a les décalqiieurs , qui sont ordinaire- lcs imitations
,, -, . . . et les calques;
ment servîtes, et il y a les imitateurs qui sont presque
indépendants \ C'est beaucoup plus qu'une nuance.
Peut-être serait il difficile d'établir une différence
notable entre les diverses sortes de décalqueurs, et
ils sont tellement esclaves de leurs originaux qu'ils
ont entre eux une inévitable ressemblance et que nous
aurons, tout à l'heure, quelque peine à les différencier
l'un de l'autre; mais il n'en va pas de même pour les
simples imitateurs. Ces honnêtes gens n'ont pas tous la
môme façon de procéder. Les uns abrègent ^ et conden- Les abrégés
^ • / 1 , et les délayages.
sent^ ; les autres allongent et délaient . Il en est qui
1. On peut, sauf exceptions, considérer le ms.de la Bibl.Nat. fr. 1470
comme le type des romans qui sont le plus souvent calques et où Ton
suit le texte en vers d'aussi près que possible. En un certain nombre
de passages, au contraire, le ms. de TArsenal 3351 peut être regardé
comme le type des romans imités^ soit que le translateur délaie, soit
qu'il abrège le modèle en vers. = Ce modèle est désigné, dans Toeuvre
de tous nos prosateurs, par les mots co7ite ou histoire : « Or dit le
conte, or dit Tistoire, » etc. — 2. Tel est le cas du ms. 3351, précé-
demment cité, et il arrive au translateur d'abréger y^lus d'une fois
son modèle. 11 en donne même une raison assez curieuse : c'est qu'il
y trouve « moult de choses esquelles il n'ajouste mie grant créance»
(fo206ro). Il faut ajouter que le même prosateur, en d'autres passages,
calque ou délaie le texte en vers. — 3. Il y a des prosateurs qui se
donnent pour tâche d'abréger l'œuvre des prosateurs qui les ont pré-
cédés. C'est ainsi que VIstoire de Gerart de Roussilon de Jean Wau-
quclin a été, aussitôt après son achèvement (1447), Tobjet d'un abrégé
en vingt- sept chapitres qui nous est parvenu : 1^ Dans une Histoire
de Charles Martel (1448) ; 2« dans la Fleur des Histoires de Jehan
Mancel, et 3° en deux éditions incunables du commencement du
xvi*^ siècle, (Paul Meyer, Introduction de Girart de Roiissillon, pp. cliv,
CLV.) C'est encore ainsi que David Aubert, en ses Conquestes de Char-
lemaine^ s'est servi, pour Girart de Viane, d'un texte analogue à celui
du ms. 3351. (V. plus loin, IV, 174.) etc., etc.— 4. Il y a certains textes,
comme celui du ms. 3351, où le prosateur emploie successivement tous
les procédés, le calque, la condensation et le délayage.
I PART. UVR. IIL
CHAP. lY.
560 LES ROMANS EN PROSE.
prennent plaisir à consacrer une fois de plus, dans leur
prose sans critique, le mélange adultère de l'histoire
avec la légende \ Certains romans sont résolu-
ment en prose depuis leur première jusqu'à leur der-
nière ligne, et certains autres, en façon de contraste,
nous offrent, çà et là, quelques éléments en vers :
disjecti membra poetde ^ , Le cas est rare, mais mérite
d'être signalé.
Il ne conviendrait pas, cependant, de multiplier
ainsi ces différentes classifications, et il importe bien
plus de distinguer nos romans en prose de certaines
œuvres qui leur ressemblent d'assez près, mais ne
sauraient être confondues avec eux. Nous entendons,
tout d'abord, parler de ces chroniques qui, tantôt
originales, tantôt traduites du latin, ont toujours un
faux air de romans. Nous ne nous permettrons pas
de classer parmi ces chroniques l'œuvre du faux ïur-
pin sur laquelle on a tant disserté et qui contient en
réalité tant d'éléments profondément épiques. Mais
est-ce que le « Ménestrel de Reims » n'a pas quelque
analogie avec nos romans^? Est-ce que le continua-
teur poétique de cet incomparable Villehardouin qui
est l'Hérodote de la France, est-ce qu'Henri de Valen-
1. C'est un accident des plus fréquents et que l'on constate surtout dan s
les compilations. Tel est Jehan Mancel qui, dans sa Fleur des Histoi-
res^ se sert tantôt de la Chronique de Turpin (Bibl. Nat. fr. 299, fo249),
et tantôt (pour le règne de Louis le pieux) des historiens les plus au-
torisés (f'^ 262 v°). Etc., etc. — 2. Cette observation ne s'applique
guère qu'aux débuts. Tel est le cas du ms. du British Muséum 16 G II,
lequel contient une version en prose des Quatre fils Aimon qui com-
mence par 617 alexandrins. (V. Ward, Catalogue of romances in the
department of manuscripts in the British Muséum, I, pp. 619-620.) =
Certaines versions en prose sont divisées en petits couplets qui pour-
raient bien rappeler les anciennes laisses en vers. Voir par exemple
le ms. du British Muséum Royal 15 E VI (f^ 155 r^ — 206 v») — 3. Jean
d'Outremeuse, en son Myreur des histors, assimile le Ménestrel de
Reims à nos romans. Il le cite ou le copie au même titre (IV, 476,
522, 402, V, 178, etc.)
LES ROMANS EN PllOSË. 561
l PART. LIVR. Ht.
CHAP. IV.
cionne ne s'est pas proposé d'imiter en prose les pro-
cédés et le style de nos chansons? Us n'ont cepen-
dant aucun droit à figurer dans cette nomenclature
de nos romans en prose, et nous sommes obligé de
les en exclure.
Les traductions proprement dites ne méritent pas
davantage l'honneur de figurer dans la liste de nos
romans en prose. Je veux bien que VEpitome de
Julius Valerius et la « Lettre à Aristote » aient été la
source principale de tous les récits du moyen âge
qui ont Alexandre pour objet. J'admets, avec Paul
Meyer et après lui, queVHistoria de prœliis a conquis,
depuis les xif et xiii'' siècles, une popularité et une
vogue qui ont mis dans l'ombre toutes les œuvres
antérieures \ Mais, après tout, ce ne sont là que des
traductions d'œuvres savantes ou qui avaient la pré-
tention d'être savantes, et nous leur fermerons déci-
dément notre porte, tandis que nous l'ouvrirons toute
grande à ce Jean Wauquelin qui a écrit au xv"" siè-
cle une « Histoire d'Alexandre » où il a surtout mis
à profit V Alexandre de Lambert-le-Tort et d'Alexan-
dre de Bernay. La distinction est facile à établir.
Cette distinction semble ailleurs assez délicate, et Les Nouvelles
il est permis de classer les a nouvelles » parmi les
<( romans ». Tel est le cas de cette réduction à' Amis
et d'Amiles que l'on a pu, sans déroger, placer en
effet dans un recueil de Nouvelles; mais, malgré
tout, c'est là de la chair et du sang de notre épopée.
Une réduction de la Vénus de Milo, si elle est exacte,
est encore une œuvre grecque.
1. Le traducteur de VHistoria de prœliis imite plutôt qu'il ne traduit
son texte. Il va jusqu'à Tinterpoler, et c'est ainsi qu'au récit de l'entrée
d'Alexandre à Babylone il ajoute un éloge fort inattendu de la
France qui « est la plus vigoureuse gent du monde ». (Paul Meyer,
Alexandre le Grand dmis la littérature du, moyen âge, p. 312.)
m2 LES ROMANS EN PROSE.
I PART, LIVR. m
CHAP. IV.
Les compilations en prose, ai-je besoin de le dire,
ont vraiment tous les droits à être admises dans la
Les Compilations. /■•i xd l •> ' l l'j^ i
série de nos romans, et 1 on peut a juste titre les con-
sidérer comme des chapelets de Romans ou de Nou-
velles qui, les uns et les autres, sont empruntés à
notre épopée nationale. Viennent donc Jehan Mancel
tenant à la main sa Fleur des Histoires; Jehan d'Ou-
tremeuse nous tendant son Myreur^ et même ce très
médiocre grossoyeur qui s'appelait David Aubert avec
ses Conquestes de Charlemainey nous nous garderons
de les repousser, et leur crierons : « Entrez. » Il y a
plus, et nous nous persuadons ici qu'il y aurait peut-
être lieu de diviser en plusieurs périodes l'Histoire
complète de nos romans en prose et de faire très lar-
gement une place spéciale à ce que nous appellerions
volontiers « la période ou l'ère des compilations ».
C'est de la décadence sans doute ; mais enfin, les dé-
cadences, c'est de l'histoire.
Triomphe définitif Brcf, uos romaus en prose triomphent, et ils triom-
des Romans ^ *-
en prose, phcut pleinement. 11 y a eu telle ou telle de nos
chansons qui a été mise en prose, non pas une seule
fois, mais deux, mais trois fois^ C'est le sommet de
leur victoire. Néanmoins il faut en rabattre et constater
qu'un grand nombre de nos vieilles chansons ont été
alors l'objet d'un dédain inique, d'un oubli sans nom*
Et ce ne sont certes pas les moins populaires, ni les
moins belles.
11 ne nous reste donc qu'à jeter un regard désolé
sur la liste, scientifiquement dressée, de tous ces
1. Les exemples sont nombreux. C'est ainsi que V Alexandre a été
mis en prose au moins deux fois : 1» par Jean Wauquelin dans son
Histoire d'Alexandre^ 2» par un translateur inconnu dont l'œuvre est
conservée à la Bibliothèque de Besançon, etc. (Paul Meyer, Alexandre
dans la littérature du moyen âge, pp. 313,328, 329). V. plus loin, dans
les Notices bibliographiques consacrées à chaque chanson, l'article
intitulé : « Versions en prose. »
I PAUr. LlVil. 111.
CHAP. IV.
LES ROMANS EN PROSE. im
romans en prose qui sont parvenus jusqu'à nous; il
ne nous reste plus qu'à constater, hélas ! que ces
romans sont loin de représenter la jeune vigueur grand nombre
. . .^de nos anciennes
et 1 idéale beauté de notre antique épopée nationale. chansons
•^ 11 ont été délaissées
Pour ne parler ici que du choix des sujets, il faut ^^^ routeurs
avouer que nos prosateurs de la décadence n'ont pas xiv^etx'l^e^iècies.
toujours été heureusement inspirés. Girart de Bous-
sillon^ qui est le plus beau de nos poèmes après Ro-
kmd; A?7iu et Amiles, Tune de nos plus farouches ins-
pirations épiques, et quelques autres types de notre
vraie poésie française, ont pu être vulgarisés, à tra-
vers les siècles, par des prosateurs de bonne volonté,
qui se sont plus volontiers attachés aux aventures
d'Ogier et des quatre fils Aimon. Mais que nous est-
il resté du vrai Roland, et n'est-il pas trop vrai,
comme nous l'avons fait observer ailleurs, que les
plus antiques chansons du cycle de Guillaume n'ont
guère eu de retentissement après le xv' siècle? Bien-
tôt, trop tôt, et grâce à une fortune bizarre, nous
n'aurons plus, entre nos mains appauvries, que ces
tristes volumes de la Bibliothèque bleue, les Quatre
fils Aimon, Fïerabras, Huon de Bordeaux, Valentin et
Orson et Galïen restauré.
Il est triste de penser que c'est dans ce dernier
roman, d'une médiocrité scandaleuse, que s'est con-
densé, durant plusieurs siècles, le souvenir popu-
laire, le souvenir glorieux de Roland. Nous ne parlons
ici que de la France, et notre Roland, en effet, a laissé
ailleurs une trace plus lumineuse et plus durable.
Un charmant écrivain de notre temps qui sait
voyager et, chose moins commune, raconter ses
voyages, nous faisait l'autre jour le récit animé de
ses promenades en Sicile, et nous avions plaisir à le
suivre à travers ce pays qui a conservé le rare avan-
CHAP. IV.
564 LES ROMANS EN PROSE.
iPABT. LivR.Tii. tage de n'être point banale Mais ce qui devait nous
- charmer et ce qui nous charma le plus vivement dans
ces pages alertes et gracieuses, c'est, on le compren-
dra sans peine, ce qui touche à cette chère épopée
française dont nous écrivons l'histoire.
Or, les paysans siciliens, à l'heure même où nous
écrivons ces lignes, se servent encore de carrioles d'un
aspect original, qui sont peintes en couleurs vives
et où sont représentées, qui le croirait? des scènes
fort exactement empruntées à notre légende épique,
aux aventures d'Ogier ou des quatre fils Aimon, mais
surtout à la geste de Roncevaux et de Roland. Il y a
loin de là aux grossières et prosaïques charrettes de
nos paysans de France.
Le campagnard delà Sicile, qui prend ainsi le soin
de faire peindre la mort du notre Roland sur les pan-
neaux de sa voiture, a certainement gardé un souvenir
plus profond de notre héros national que le pauvre
Jacques Bonhomme qui en a été longtemps réduit à
la prose inepte de Galien restauré et n'a même plus
aujourd'hui cette suprême ressource.
Combien y a~t-il aujourd'hui, par toute la France,
de paysans qui connaissent encore le nom, le seul
nom de Roland? Je l'ignore ; mais ils sont, à coup sûr,
beaucoup moins nombreux qu'en Sicile.
1. René Bazin, Sicile.
CHAPITRE V
LE PROSATEUR A l'œUVRE . — COMMENT, AVEC UN ROMAN
m VERS, ON FABRIQUE UN ROMAN EN PROSE.
I PART. LIVR. III.
CHAP. V.
Le prosateur va se mettre à l'œuvre. Sur sa table
de travail, près de Fencrier en forme de cornet et
des plumes savamment taillées, s'étale un lar^e ma- qaadruple^Hche
nuscrit des premières années du xiv' siècle. '^'"quTcaïqie"'
Notre homme n'a pas eu le choix de son sujet, et le unromarrimé:
, , • 1 • 1 f i • I • /■ « Suppressions,
grand seigneur qui lui a commande ce travail, a exige additions,
qu'il fut en partie consacré à la glorieuse défaite de interversions.»
Roncevaux et à cet incomparable vaincu qui s'appelle
Roland. « En partie », dis-je, et ces deux mots ne sont
pas sans importance : notre prosateur en a profité
pour étendre et varier son sujet. Il aurait pu choisir
pour modèle un remaniement de l'antique Roland;
mais il a préféré un long, long poème où Roncevaux
n'est vraiment qu'un épisode et dont le héros (un
héros de rencontre) est un des tard-venus dans notre
épopée et s'appelle Galien.
Il y a, comme nous venons de le voir, plus d'une
espèce de prosateurs, et il n'est pas inutile de connaî-
tre le groupe auquel appartient le nôtre. C'est un
travailleur médiocre et sans prétention. S'il en est
qui prennent des libertés avec leur modèle en vers,
ce n'est pas lui. Il n'est pas de ces audacieux qui,
rm LES ROMANS EN PROSE.
iFART. LivR. m. lisant un vieux poème, se contentent de l'abréger
CHAP. V. L ' O
■ intelligemment ou de le délayer librement en une
prose plus ou moins alerte, mais qui n'est pas sans
offrir encore une certaine originalité. Notre prosateur
ne saurait avoir de telles visées et se propose tout bête-
ment de traduire son modèle vers par vers, en effaçant
çà et là les traces compromettantes de la rime. Il sup-
primera quelques mots, il en ajoutera et en changera
quelques autres, il ira peut-être jusqu'à intervertir
l'ordre de quelques vers. Mais ce sera tout, et il ne
saurait avoir de coups d'ailes qui l'élèvent plus haut.
(( Suppressions, additions, changements et inter-
versions » , telle va être la quadruple tache de notre
trop modeste prosateur. Et maintenant, regardons le
travailler...
Los suppressions. Vovous, tout d'abord, ce qu'il supprime, et com-
ment il supprime.
C'est la rime qui lui cause ici le plus d'ahan, et il
ne lui est pas toujours aisé d'en avoir raison. Il y a
des rimes qui se détendent et tiennent bon. Sans
doute, il n'est pas difficile de conserver les conso-
nances en er ou en é, et le lecteur le plus mal disposé
ne s'apercevra guère de leur survivance dans le roman
en prose ; mais il est des rimes bizarres et qu'on ne
peut, sans trahir son larcin, laisser subsister dans le
plagiat de cette prose. Voici, par exemple, un couplet
en o?/e avec des mots tels que paumoye, rougoye, aves-
proye, et vingt autres. Notre traducteur s'attaque à ce
rude couplet, et parvient (au prix de quelles peines!)
à ne conserver, sur vingt-quatre vers, que quatre mots
en oye \ C'est un triomphe; mais il ne faut pas qu'il
1. Galiens li restorés, éd. Stengel, p. 47. Nous prendrons cette excel-
lente édition pour base des remarques qui vont suivre. = Stengel
compare, en ce passage, le texte en vers du Galien avec deux
LES ROMANS EN PROSE. ^67
eu conçoive trop d^orgueil: car je connais un de ses
confrères qui, sur trente-deux vers en on, est arrivé
à ne garder en sa prose que deux traces de rime\ On a
encore été plus loin.
Les autres suppressions (et elles sont nombreuses)
offrent moins de difficultés, et l'on en vient plus aisé-
ment à bout. Voici d'abord tout l'arsenal des épi-
thètes « homériques ». On ne les comprend plus au
XV' siècle, ces formules d'antan, qui ont la même
physionomie dans V Iliade et dans nos vieux poèmes.
D'un trait de plume implacable, notre prosateur les
biffe. A quoi servent, en effet, des longueurs comme
celle-ci : La royne qui de beauté resplent ? Est-ce que
la « royne », tout court, n'est pas d'un tour plus vif et
plus correct?' Est-il vraiment besoin d'ajouter au mot
Dieu ce sempiternel refrain « quivoult mort souffrir » ?
C'est encombrant. Écrivons <. Dieu » sans rien de plus '.
C'est ce que fait notre homme, qui est tout heureux
d'avoir ainsi à écheniller son modèle.
Il ne s'arrêtera plus en un si beau chemin, et c'est
aux chevilles du poème qu'il copie, c'est à toutes ces
chevilles qu'il va s'attaquer résolument. Peu lui
importe d'ailleurs qu'elles aient ou non la rime pour
excuse : il les rature toutes. Le poème renfermait
des vers tels que ceux-ci : « Conte, ce dist le Roy,
foy que doy Saint E spire, — Qui est ce bel enfant
qui illecques se mire? » Notre prosateur ne consent
versions en prose du ms. de la Bibl. nat. fr. 1470 (xv« siècle) et du
Galien incunable de 1500. = Une fois pour toutes, nous déclarons
admettre ici le témoignage des incunables dont les éditeurs se sont
souvent contentés de reproduire des textes plus ou moins antérieurs.
1. Stengel, 1. c, p. 70 (d'après le Gnerin de Montglane incunable.—
2. Stengel, 1. c, p. 93 (d'après le Guerin incunable). C'est ainsi qu'au
lieu de dire avec le poète : Et la vostre moillier à la clere façon, le
prosateur du Guerin incunable dit simplement : Et vostre femwe.
(Stengel, 1. c, p. 92.) Etc., etc. — 3. lUcL, p. 39 (d'après le ms. 1470).
IPART. LIVR. m.
GHAP. V.
l PART. LIVR, ni.
CHAP. V,
riGS LES ROMANS EN PROSE.
pas à être aussi long : «Lors le roy dit au comte : Qui
est ce bel enfant avecques vous?^ » Ailleurs, le rimeur
avait écrit : // na si vaillant homme de ci en Avi-
fjnon. » Ce vers paraît inutile au remanieur, qui
l'efface net". Voulez-vous un exemple encore plus
topique? Le Galien rimé consacrait deux vers, fort
chevillés, à constater la mort de Roland et d'Olivier :
(( Mort est vo niepz Roulant que vo corps tant ama
— Et le bel Olivier qui moult bien s'i prouva. » Pour-
quoi tant de phrases? Notre imitateur croit faire très
sagement en se bornant ici à ces quatre ou cinq
mots : « Roland et Olivier sont morts \ » Voilà qui
est simple, qui est court, qui est parfait.
Bref, si Ton écrivait sur deux colonnes juxtapo-
sées, le texte de notre prosateur et celui de son
modèle, on en arriverait partout à des résultats ana-
logues et dont l'exemple suivant suffira peut-être à nous
donner une idée :
YF.RS QUI ONT SERVI DE MODÈLE AU PROSATEUR. ROMAN EN PROSE {Guerin inCUliable).
Donc s'en va Galien vers le palais ^^«m(?>' ; Lors s'en va Galien vers le palays — el
11 est monté amont en r/uise de guerrier, monta amont — en la salle. — Puis, demanda
En la sale est venu contremont le plancher, où estoit le duc *.
11 demande le duc à vn franc escuier.
Il est facile maintenant de se rendre un compte
exact du caractère de ces suppressions, et l'on peut
s'attendre, d'après ce qui précède, à voir sombrer et
disparaître tout ce qui formait jadis l'originalité de
nos romans en vers. Ces appels réitérés au silence
que les jongleurs adressaient aux auditoires tapa-
geurs de nos chansons de geste, ces mots si souvent
répétés : a Seigneurs, or escoutez chançon de grant
pitié ' » ; ces avertissements sur la durée probable de
1. Stengel, I. c, p. 23 (craprès le ms. 1470 et le Galien incunable).
— 2. IMcL, p. 45 (d'après le ms. 1470). — 3. Ibicl, p. 143 (d'après le
Gueri7i incunable). — 4. Ihid., p. 69, — 5. Ibid.^ j). 94 (d'après le <??(^'
n'fl incunable).
LES ROMANS EN PROSE. tm
la séance épique : « Si comme vous pourrés avant
vespre oïr ^ », tous ces éléments vieillis ne seraient
plus ici de mise. Les anciennes négations explétives
ont été également sacrifiées. Il est défendu de dire :
(( De tout vostre trésor je ne prendroie img dé » ou
(( Je n'en donne un bouton » ; mais on s'impose la loi
de parler plus simplement et de dire : « De tout
vostre trésor je ne vueil point », ou : « Il ne m'en
chaut ^ ». Pauvres négations explétives, elles étaient
toujours pittoresques, parfois amusantes, et, vrai-
ment, je les regrette. J'ai aussi quelque peine à voir
supprimer un certain nombre de bons vieux mots
qui n'étaient plus sans doute compris partout au
xv°' siècle. On hésite maintenant à dire : « Sevrer le
chef du bu; accoler quelqu'un dis fois en ung ran-
don ; le corps Dieu te gravent. ^ » Il en est de même
pour certains détails de l'antique costume militaire,
et l'on ne se hasarde pas volontiers à parler des hau-
berts doubliers et a des fleurs et des perles » qui faisaient
.naguère Tornement des « heaumes d'acier \ » On va
jusqu'à amputer ces belles formules pieuses que nos
anciens poètes aimaient à placer au début de ces
longs et insolents discours de nos ambassadeurs ou
messagers épiques : « Cil Jhesus Crist qui souffri
passion — Veulle garder le roy de France et de Laon
— Et tous les haults princiers que je voy environ ^ »
Les ambassadeurs, dans nos romans en prose, rem-
placent sèchement toute cette pompe oratoire... par
une révérence \ Il est, d'ailleurs, certains points sur
lesquels nos prosateurs ne se mettent point d'ac-
1. Stengel, p. 40 (d'après le manuscrit 1470). Cf. p. 72, etc. — 2. Ibid.,
pp. 93 et 94 (d'après le Giierin incunable. Etc., etc. — 8. Stengel,
p. 168, 97, 127. Il en est de même sans doute pour les mots suivants :
Monté 8urYarragon{p.lTj\ on colle caagnon(\), 97), etc., etc. -^i.Ibid.^
pp.' 41, 218, etc, — 5i IMd,, p. 115.- —6. Guerin incunable,
r PART. Livu. m.
CHAP. V.
o70 LES ROMANS EN PROSE.
PART. uvR. m. cord, et les uns suppriment plus que les autres. C'est
ainsi, pour prendre un exemple curieux, qu'un cer-
tain nombre d'entre eux se refusent à admettre les
noms de ces démons qui, avec Matiom et ApoUin,
étaient devenus les principales divinités des païens \
Il est trop évident que ces translateurs ne savaient
plus au juste ce qu'étaient Baraton,Burgibus et Ter-
vagant ; mais enfin les Mystères de la même époque con-
tinuaient de mettre en scène la plupart de ces démons
plus ou moins divinisés, et plusieurs de nos prosateurs
en ont conservé la mémoire et le nom ^ Certaines
légendes ont eu, au reste, la vie plus dure que les
autres, comme aussi certains préjugés ou certaines
réputations toutes faites. Telle est celle des Lombards
que notre épopée s'est toujours représentés comme
des poltrons « qui fuyaient devant les cornes d'un
colimaçon ». C'est le sujet de je ne sais combien de
miniatures dans nos manuscrits des xiif et xiv° siè-
cles, et nous ne nous étonnons pas à l'excès d'en
rencontrer l'expression, encore toute vive, dans les
romans en prose manuscrits et même imprimés \
Nous aurons achevé tout ce qui, de près ou de
loin, peut avoir quelque rapport avec les suppres-
sions dont nos prosateurs se sont rendus <( cou-
pables )), nous aurons tout dit, croyons-nous, si nous
constatons, en terminant , que ces très médiocres
copistes ont été plus d'une fois, jusqu'à supprimer de
véritables beautés qui éclataient dans leurs modèles^
1. Stengel, 1. c, pp. 122, 97, 119, etc. — 2. Ibid., p. 310, etc. —
3. Ibid., p. 307 (d'après le ms. 1470 et le Galien incunable). — 4. V. par
exemple la page 333 où Ton peut aisément se convaincre que le
ms. 1470 n'a tenu aucun compte du poème original pour ce beau vers :
« Or souviengue chascun de son bon ancesour; » et la p. 84 où l'on
constate que, dans le Guerin incunable, on ne trouve aucune trace de
ces vers appliqués à Roland et à Olivier : « Voye de saincte Eglise,
sauvement de moustier », etc.
LES ROMANS EN PROSE. 571
Au fond de ces pauvres cervelles, il y avait peu ' ™j;^p\^- '"•
d'idées, et ces idées n'étaient ni hautes ni larges.
Ils n'étaient même pas de force à supporter la largeur
et l'élévation chez les autres. C'étaient de petites gens
et de petites âmes.
A d'aussi minces intelligences il ne faudrait pas Los additions.
trop demander, et les additions, que ces maigres pro-
sateurs ont pu faire à nos vieux romans rimes, ne
sauraient être, en vérité, ni fort originales, ni fort
intéressantes. Nous avons relevé avec soin toutes
celles dont ils sont vraiment les auteurs : elles méri-
tent à peine l'attention dont on peut les honorer. Ce
dont il faut peut-être féliciter le plus vivement ces
grossoyeurs du xv"" siècle, c'est d'avoir compris par-
fois qu'il y avait dans leurs modèles une certaine
obscurité et d'avoir essayé de la dissiper. C'est dans
ce but que, ça et là, ils ajoutent au texte primitif une
sorte de commentaire, qui n'est vraiment pas inutile
pour l'entente du roman. Il y a même certains roman-
ciers en prose qui procèdent sans cesse de la sorte et
peuvent passer pour des « délayeurs )> de profession,
pour des délayeurs à outrance. La chanson qu'ils dé-
laient leur offre, par exemple, ce vers unique : « On-
ques ne vy mon père un jour de mon vivant. » Cette
brièveté ne saurait les satisfaire, et ils pondent là
dessus trois ou quatre lignes : « Mon père ne con-
gnois-je : car je ne le veïs oncques de ma vie, dont il
me poise; ne dont il fut, ou quel homme, n'ay-je en-
coresouy parler \)) Ils sont allés plus loinetont trouvé
facilement le secret d'allonger davantage la courroie.
Il y a là tout un système, et nous connaissons de fort
près tel manuscrit^ où cet horrible délayage est, par
1. Stengel, 1. c, p. 24 (d'après le ms. 3351). — 2. C'est ce même ma-
nuscrit 3351 (sauf dans les passages mentionnés plus haut).
I PART. Livn. ni.
CHAP. V.
572 LES ROMANS EN PROSE.
malheur, un procédé à peu près constant; mais, en
somme, nous n'avons affaire ici qu'à des additions de
mots, et il faut bien avouer que les additions d'idées
sont beaucoup plus rares. 11 arrive cependant que tel
ou tel prosateur est parfois choqué de l'insuffisance ou
de la sécheresse de son modèle et qu'il entreprend de
le compléter avec un brin de morale ou de sensibilité.
Lorsque Galien quitte sa mère et qu'il la quitte peut-
être pour toujours, l'ancien rimeur n'avait rien trouvé
dans son cœur pour peindre l'angoisse de cette sépara--
tion et s'était contenté de dire fort pauvrement : « Lors
parti Galien. » Le prosateur, qui était peut-être un bon
fils, n'a pu sans doute supporter une brièveté aussi
peu filiale et a cru qu'il avait le devoir de corriger une
aridité aussi scandaleuse : « Lors Galien (dit-il) se
parti de sa mère piteusement en jettant maintes lar-
mes des yeulx et faisant plusieurs lamentations en son
cueur, lequel fut si triste qu'il ne povoit dire mot \ »
C'est banal, je le veux bien, mais enfin c'est vrai, et
il y a des banalités, il y a des lieux communs qui font
toujours plaisir à entendre. Je ne me sens pas de force,
pour mon compte, à condamner de telles moralités,
même quand elles prennent, comme ici, une forme
un peu niaise.
Les changements. Après Ics additious, Ics changements.
C'est peut-être dans ces changements que les pro-
cédés de nos remanieurs sont le plus vivement accusés
et qu'on les saisit le plus nettement.
Rien n'est d'abord plus aisé, pour nos prosateurs,
que de remplacer un ou plusieurs mots par leurs
1. Steng-el, L c, p. 39 (d'après le Galien incunable). Cf. la page 40,
où Toriginal rimé contient seulement ce vers : « Et le félon Rocliart
que Dieu puisse haïr, » que le Galien incunable traduit ainsi qu'il
suit : « Que Dieu puisse maudire lui et ses consorts! Car on doit haïr
toutes gens qui ont voîdenté de mal fairCi Etc^ etCi
LES ROMANS EN PROSE. 513
équivalents les plus naturels et les plus rapprochés.
Ce procédé de l'équivalence est, tout naturellement, '
celui qui est le plus communément employé dans nos
romans en prose. Au lieu de dire de tel ou tel per-
sonnage «qu'il eust joye grant», on dira : « Si en fut
moult joïeux » ou, si Ton veut être plus coloré, que
<( le cueur lui en rit de joye^ ». Le poète a-t-il dit, en
formulant un proverbe bien connu : « Tous voirs ne
sont pas bons à dire? » le prosateur écrira sans
grande hardiesse : « 11 n'est pas besoin de tousjours
dire vérité ^ » Nous pourrions citer des milliers de cas
tout semblables; mais il n'est pas utile d'insister.
Nous avons tout à l'heure constaté de z;i<yt/ l'embarras
de nos prosateurs quand ils se trouvaient en présence
d'un mot de notre langue qui avait déjà vieilli de leur
temps; nous avons vu que, par un procédé trop
sommaire, ils se contentaient trop fréquemment de
le biffer, sans rien plus. Le plus souvent, ils le rem-
placent, et, en vérité, ces changements sont des plus
curieux. Ils constituent un des chapitres de l'histoire
du vieux français, qui n'est certes pas le moins inté-
ressant.
Ces mots vieillis que nos prosateurs remplacent si
complaisamment, ont souvent continué à être en usage
dans le peuple et parmi les petites gens ; mais il est
trop évident qu'ils n'étaient plus toujours compris de
la clientèle de nos romanciers. C'est sous la réserve de
cette observation que nous nous décidons à citer ici
des exemples qu'il serait trop facile de multiplier :
Romans en vers. Romans en prose.
El quoi que Roullant m'ait fait aucun destourhiei' El quoy que Roland m^ait fait aucuil
déplaisir.
La corde ens au col à loy de caaignon La corde au col en guise de larr oiii
1. Stengel, p. Il, etc., - 2. Ibid., p. 23, etc., etc.
I PART. UVR. 111.
CHAP. T.
r PART. i.ivR. m.
574 LESfeROMANS EN PROSE.
Et voif.s en recev/rés. bien ricke, (jnerredon Et vous en serez bien payé.
CHAI'. V. Ne fiiict'a d'enci" par bois et jiar larriH. No cesscray d'alcr jmr mous, par vaulK
l)ar bois et par hnyssonfi.
Le roi Hugues leur pero ont d'herbes enherbé Le roy Hugues c'on a empoisonné.
Burgualant a juré et vout les sains: baiser Bien cuida baiser les saintes reliques.
Et tel la lionnourée que la défoulera Et tel Ta soustenue qui encore la con-
fondra griefment.
Roulant prend .m. peux d'crbe dont il l'acomicha. ... Trois brains d'erbc.
Pors et biches e daims aussi grans qu'adversier. Biches et dains aussi grans que cour-
sier.<f.
Pour vous faire ouïr vous presterai bon mire. Je vous presteroye mon médecin^ etc.,
etc., etc. etc. *
Ce sont peut-être là les changements les plus cu-
rieux, mais ce ne sont pas les seuls. Encore ici, la
rime a joué un rôle qu'on ne saurait contester, et nos
prosateurs, par exemple, se sont légitimement gen-
darmés contre certaines formules rimées : a Foy que
doy saint Simon, foy que doy saint Amant )>, qui n'a-
vaient d'autre raison d'être que de figurer dans les
couplets en on et en ant. Ils les ont remplacées par :
(( Foy que je doy à Dieu ^ », et n'ont pas cru manquer
de respect aux Saints ainsi éliminés. On ne saurait
leur en faire un trop grave reproche.
Tous ces changements, d'ailleurs, n'atteignent que
la forme de nos vieilles chansons; mais il en est qui
touchent au fond. Il arrive que, suivant leur tempéra-
ment, nos prosateurs adoucissent ou exagèrent les
données des anciens poèmes. Dans le Galien en vers
il n'est question que de cent mille païens qui mouru-
rent à Roncevaux : notre prosateur, qui a l'imagina-
tion vive, estime que ce n'est vraiment pas assez et
déclare net qu'il en mourut trois cent millet Je dois
avouer cependant que ce n'est pas le cas le plus gé-
néral, et que ces romanciers de la décadence, en gens
sages et maîtres d'eux-mêmes, s'étudient le plus sou-
vent à corriger l'exagération de leurs modèles. L'un
1. Stengel, pp. 103, 92, 77, 34, 275, 296, 209, 215, 101 et 22. Cf. ailleurs
le changement des mots « à force et à bandon (p. 77); ouvert lozenger
(p. 133); desruhant » (p. 140), etc., etc. — 2. Ihid., pp. 24, 46, etc; -=
3; Ibid., p. 94.
i.ES ROMiVNS EN PROSE. 575
d'eux n'avait pas craint de dire, d'après un ancien
texte rimé, a qu'à la mort de Roland toute la terre
avait tremblé » ; mais un de ses confrères, un de nos
modérés, se borne à dire <( toute la terre d'environ »,
et estime que c'est bien suffisant \ On sait avec quelle
aisance et facilité nos héros épiques s'évanouissent et
se pâment. Quand Olivier va mourir, « plus de
soixante fois lui fut le cœur faillant » : le prosateur
s'est dit qu'il y avait là quelque excès et se déclare
satisfait avec « quarante fois '^ ». Ce même héros, qui
occupe une si vaste place dans le Galien rimé,
s'adresse, en son agonie, à la belle Aude qui est sa
sœur et lui annonce sa fin prochaine : <( Vous allez
esracher de douleur vos beaux cheveux qui sont blonds
comme fin or luisant. » Nos prosateurs ne peuvent
soutenir la perte d'une aussi belle chevelure et se con-
tentent de dire que la belle Aude les destressera et
qu'elle en essuiera ses larmes \ C'est encore une
litote, mais d'un genre spécial.
J'ose à peine ajouter que parmi nos prosateurs, il
n'est pas impossible de rencontrer des réalistes :
(( Vous n'oseriez pas seulement regarder un estour^ »
dit noblement un vaillant à un lâche dans un de nos
meilleurs remaniements en prose \ Moins d'un siècle
après, un autre romancier, qui ne comprend peut-
être plus le sens du mot estour^ ne craint pas d'écrire
cette scatologie : « Va, morveux, malostru, tu n'ose-
rois encores regarder ung meschant estront puant \ »
Ce qui est encore plus bête que ce n'est sale.
Est-il bien utile de noter au passage les bourdes
1. Stengel, p. 227 (d'après le Galien incunable). — 2. Ihid., p. 145
d'après le Guerin incunable). — 3. Ibid., pp. 210, 211 (d'après le ma-
nuscrit 1470 et le Galien incunable). — 4. Ibid., ms. 1470. — 5. Ibid.;,
p; 105 (d'après le Galien incunable.
1 PART. LIVR. Ul.
GHAP. \'.
I PART. I-IVR. IH.
CHAP. V.
576 LES ROMANS EN PROSE.
nombreuses qui déparent trop souvent nos meilleurs
~ romans en prose, et dont il ne faut pas trop s'étonner.
Dans un texte en vers, nous lisons que « Charles avoit
prins Cordes » : la leçon est excellente, et nous savons
qu'il s'agit ici de Cordoue. Notre prosateur, qui n'est
pas grand clerc, croit qu'un changement est ici né-
cessaire et écrit bravement que le grand empereur
s'était emparé d'Ardres. Parlez-moi d'Ardres : c'est
un nom connu \
. , '^^^ 11 convient de ne pas finir sur ce trait et de faire
interversions. r
observer en deux lignes que notre homme ne se gêne
guère pour intervertir, quand il lui plaît, l'ordre
même des vers qu'il traduit en si méchante prose ^
Mais, en vérité, c'est là péché véniel, et nous n'en
sommes aucunement scandalisés
Lorsque nous avons commencé ce chapitre, nous
avons mis en scène un pauvre hère qui, courbé sur
son pupitre et les yeux cloués sur un roman en vers,
s'efforçait de le transformer, tellement quellement,
en une prose que nous avons jugée médiocre et ser-
vile. Nous sommes restés quelques heures derrière
lui, et l'avons vu travailler. Nous pouvons mainte-
nant le quitter, puisque nous connaissons tou§ ses
procédés et qu'il n'a plus rien à nous apprendre.
Il ne faudrait pas cependant juger d'après lui tous
nos romanciers en prose et, comme nous, avons eu
déjà l'occasion de le dire, il en est qui s'inspirent
seulement de l'affabulation des anciennes chansons
et qui font preuve, en les interprétant, d'une certaine
indépendance qui ne va pas toutefois jusqu'à l'ori-
ginalité.
1. Stengel, p. 73 (d'après le Guerin incunable). — 2. Les pp. 24, 25,
etc., les vers 41 et 45 de Toriginal sont intervertis dans le ms. 3351,
etc., etc.
LES ROMANS EN PROSE. 517
C'est à ces dernières œuvres, autant et plus qu'aux
traductions serviles, que nous consacrerons les pages
suivantes, où nous achèverons de traiter les questions
relatives aux romans en prose.
Nous avons, jusqu'ici, suivi dans leur étude le
plan qui nous a semblé le plus clair. Après en avoir
dressé une liste que nous estimons à peu près com-
plète, nous avons voulu remonter à leur origine, et,
cette origine une fois connue, nous avons entrepris
de les classer en un certain nombre de groupes dont
nous avons déterminé les caractères.
Puis, nous nous sommes attaché, de préférence, à
lune de ces familles, à celle des calques^ et avons
essayé de faire connaître ce qu'on pourrait appeler
« son mode de fabrication ».
Pour en finir avec les romans en prose, il ne nous
reste plus qu'à peindre leur physionomie générale.
C'est ce que nous allons faire.
1 PART. LIVR. 111,
GHAP. V.
CHAPITRE VI
SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE GÉNÉRALE
DES ROMANS EN PROSE.
iPART. LivR. m. Il y a certes beaucoup moins d'intérêt à remonter
aux sources des romans en prose qu'à celles de nos
^^ souTcr^^ plus antiques chansons de geste. Pour celles-ci, la
de nos romans ii . -t n . . . n .
en prose, ce sont recherche est ardue, elle est passionnante, elle est
Igs derniers
romans en vers. (( attirante », si l'osc aiusi parler, et l'on a déià écrit
Quelques . i i .
prosateurs yin^it Yolumes sur les éléments qui ont formé et qui
ont également ^ ni
les texteslatins. coustitueut Ic Rolaud. Il n'y a là rien qui nous sur-
prenne.
Ces premières chansons ont à la fois leurs racines
dans l'histoire et dans la légende. La tradition s'y
mêle à la fantaisie, en des proportions qui sont diver-
ses et ne semblent pas toujours aisées à établir. Il
faut un sens critique très éveillé, très délicat, très
subtil, pour faire une distinction scientifique et nette
entre tant d'ingrédients qui ont fini un jour par com-
poser un de nos vieux poèmes. Mais, pour les romans
en prose, ce sont jeux d'enfants.
Les sources de ces romans ne sont ni inaccessibles,
ni nombreuses , et la découverte en est des plus
faciles.
La plus importante, la plus « exploitée » de ces
LES ROMANS EiN PROSE. 'Hn
sources, ce sont nos romans en vers. Nos prosateurs
n'ont pas besoin d'une imagination puissante, lis font
un décalque plus ou moins exact. Ils se contentent
d'émasculer les anciens vers. Ils changent ou suppri-
ment ça et là, comme nous venons de le voir, une
épithète, une cheville, une formule, et s'estiment fort
satisfaits de cette petite besogne. Leurs Mécènes ne le
sont pas moins, et tout est pour le mieux.
D'autres sont plus hardis et copient intelligem-
ment les antiques romans en vers. Ils les abrègent
ou les délaient, mais enfin font quelque chose et sont
quelqu'un.
Il en est enfin qui ne se contentent pas des chan-
sons de geste, et remontent à d'autres sources.
Sans doute Jean Wauquelin a principalement uti-
lisé le Girart de RoussiUon du xiv'' siècle, ce poème
médiocre qu'il appelle le Imret rymé ; mais, comme
c'est un honnête homme, et qui a le mérite de
signaler loyalement ses sources , il avoue fort in-
génuement qu'il a également connu et utilisé la
fameuse chronique latine, la Yita nobilissimi comitis
Girardi de RoussiUon \ et il n'est pas le seul,
je pense, qui ait ainsi mis à profit les textes
latins '. Comme on le voit, tout cela n'a rien de
compliqué, et il n'y a pas à craindre de se perdre ici
dans les chemins de traverse. Ce qu'il importe de
constater, c'est que les romans en prose sont princi-
cipalement construits, non pas avec les plus ancien-
nes versions de nos romans en vers, mais d'après
1. Paul Meyer, Introduction de Girart de RoussiUon, pp. cxliii-cxlix.
Wauquelin a également fait usage d'un extrait des Annales de Hai-
naut, de Jacques de Guise. {Ibid., pp. cl, eu.) — 2. Dans son Histoire
d'Alexandre, Wauquelin a utilisé le Spéculum historiale de Vincent
de Beauvais, etc. (Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littéra-
ture française du moyen âge, p. 317.)
I PART. LIVK. m.
CHAP. VI..
580 LES ROMAxNS EN PROSE.
I PART. LivR. m. leurs remaniements en alexandrins. La filière est
CHAP. VI. ^ 1. 1.
facile à suivre. Aux antiques poèmes, un peu barbares
et assonances par la dernière syllabe, ont d'abord
succédé des chansons rimées, mais encore rapides et
vives, et, plus tard seulement, les épais et longs rïfa-
cimenti des xiif et xiv'^ siècles. C'est sur ce dernier
canevas qu'ont surtout travaillé nos prosateurs ', et ils
y ont semé peu de perles.
Notez que ce ne sont pas là des hypothèses, et il
est même certains prosateurs qui, par négligence ou
naïveté, nous ont conservé quelques couplets de ce
poème de la décadence qu'ils s'étaient donné pour
modèle '.C'était peut-être au fond pure paresse de
leur part; mais cette paresse a été profitable aux
érudits et leur a fourni, comme nous le verrons plus
loin, l'occasion de retrouver certains fragments de
chansons perdues. Félix culpa.
Manuscrit. Et maintenant, ouvrons les manuscrits qui renfer-
des romans
en prose: mcut uos Tomaus en prose.
^LtTrieC'' \\ en est vraiment assez peu qui soient de riche
leurs titres,
leurs rubriques. appareUCC.
En général, et sauf des exceptions notables, les
beaux manuscrits, les vrais livres de luxe, les lettrines
et les miniatures où l'or éclate, les vélins éblouissants
de blancheur, les reliures élégantes et superbes sont
réservés aux romans de Tristan et d'Artus, de Perceval
et de Merlin . Trop souvent, au contraire, les manuscrits
1. C'est ainsi que « Tœuvre de Jean Wauquelin {VHistoire de Girart
de Roitssillon) est une paraphrase très prolixe du roman en alexan-
drins » (Paul Meyer, Introduction de Girart de Roussillon, p. cxlviii.)
Etc., etc.— 2. Tels sont les fragments, retrouvés par nous, d'Hernaut
de Beaulande et de Renier de Gennes, etc., etc. (V. notre 1^^ édition,
I, p. 508.)
LES ROMANS EN PROSE. 581
de nos romans sont de mine assez piteuse, et il ne
semble pas que Ton se soit toujours mis en grands frais
pour Ogier le Danois ou pour Girart de Roussillon.
Littérature de décadence, calligraphie de décadence.
Nous voulons bien admettre cependant que certains
grands seigneurs et, en particulier, les ducs de Bour-
gogne, ces grands Mécènes féodaux, ont commandé
à leurs meilleurs scribes et enlumineurs un certain
nombre de nos translations en prose et qu'ils leur ont
communiqué comme un beau rayonnement de leur
opulence. Rien n'est peut-être plus magnifique que
le manuscrit de Y Alexandre de Jean Wauquelin, qui
a été splendidement exécuté sur yelin « avec minia-
ture de présentation » et tous les raffinements du
grand luxe \ Le cas n'est pas assez fréquent.
Un grand nombre de ces manuscrits offrent au lec-
teur des titres clairs et qui le mettent tout aussitôt au
courant. On sait de prime abord les ressources que
nous offre un manuscrit où Ton peut lire, au pre-
mier feuillet, cette longue et précieuse rubrique :
« Histoire d'Aimeri de Beaulande qui conquist Nar-
bonne et Languedoc et de son fils, Guillaume au
court nez, qui conquist Orange ^ » Il est encore
utile, ce titre alambiqué qu'on lit au début d'un
autre manuscrit : a Cronique associée de Charlema-
gne très loable et d'Anseïs de Carthage^ » Il ne fau-
drait pas, trop bénévolement, accorder la même con-
fiance à toutes les indications de nos romans en prose
1. Bibl. nat., fr. 9342. Ce manuscrit a été commandé par Philippe
le Bon. (Paul Meyer, Alexandre, etc., p. 304.) Parmi les manuscrits
de luxe de nos romans en prose, il convient de citer comme type les
Quatre fils Aimon de la Bibliothèque de l'Arsenal (5072-5075). Le Fie-
rabras du ms. de la Bibl. Nat. fr. 2172 peut, au contraire, être con-
sidéré comme le type des manuscrits « pauvres ». — 2. Bibl. Nat,,
fr. 1497. —3. Bibl. de TArsenal, ms. 3324.
I PART. LIVR. m.
CHAP. Yl.
PART. Livn. in.
CHAP. Vi.
o82 LES ROMANS EN PROSE.
que nous oflraient naguères les Catalogues de nos bi-
bliothèques publiques. Nous en pourrions citer qui
sont ii tout le moins curieuses. Alléché par un de ces
catalogues qui nous promettait une version d'Amis et
cVAmiles nous avons eu le chagrin de n'y rencontrer
que « le dialogue de l'âme et de l'ami ». Ce sont là de
ces déceptions auxquelles nous ne sommes plus exposés.
A tous les caractères extrinsèques de nos romans
en prose, il faut encore en ajouter un autre : ils sont
souvent munis de rubriques assez développées et qui
tiennent lieu de sommaire : « Comment Charlemagne
donna à Renier la cité de Gennes dont il fut puis sei-
gneur. — Comment Aulbery de Montdidier fu occis
trahitreusement ou convoy de Sibille, la reine de
France \ » etc., etc. Voilà qui est lucide et qui vient
singulièrement au secours des lecteurs du xix' siècle.
Quels sont Lcs autcurs des translations en prose, chose assez
les auteurs de nos , ^
romans en prose? curicuse, out pHS uu plalsir plus vlf à se nommer que
ne l'avaient fait avant eux les derniers auteurs de nos
romans en vers; mais encore convie udrait-il ici de ne
rien exagérer. Les œuvres anonymes sont les plus
nombreuses. Ceux de nos prosateurs qui se nom-
ment avec le plus de complaisance, ce sont surtout
ces manœuvres qui exécutent des compilations sur
commande. 11 y en a « qui sont aux gages ». Sans
parler de Jehan d'Outremeuse et de son Myreur des
histors, ni de Jehan Mancel et de sa Fleur des histoires,
nous avons l'heur de rencontrer ici un type parfait de
ces compilateurs de bonne volonté et de médiocre
entendement : c'est ce David Aubert, c'est l'auteur (?)
de ces Conquestes de Charlemaine auxquelles nous
avons'naguères eu le tort d'attacher plus d'importance
1. Bibl. de FArsenal, 3351.
LES ROMANS EN PROSE. 583
qu'elles n'en sauraient avoir. Ce David Aubert, au
demeurant, et comme nous avons eu déjà Foccasion
de l'observer, n'était que « le copiste principal de
Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, ou, pour
mieux dire, le chef de l'atelier des copistes qui travail-
laient pour ces princes \ » Encore une fois, ce n'était
qu'un grossoyeur, dans la plus vulgaire acception
de ce mot, et ce n'est vraiment pas sans quelque
excès qu'un érudit belge a pu le comparer à La Cal-
prenède et à M^^"" de Scudéry.
Il est vraiment d'un ordre un peu plus relevé et
ne saurait être abaissé au niveau de David Aubert, ce
bourgeois de Mons, ce Jean Wauquelin, déjà nommé,
qui mourut en 1453 et fut assurément l'un des plus
féconds entre tous ces pauvres écrivains auxquels les
ducs de Bourgogne confièrent, au xv"" siècle, l'exécu-
tion de ces rapsodies à la mode. On est véritablement
épouvanté du labeur auquel il a dû se vouer, pour
faire face à toutes les commandes dont on Fa accablé.
Il traduit en 1445 le Brut de Gaufrei de Monmouth;
il met en prose V Alexandre en 1446 et le Gir^art de
RoussiUon en 1447. L'année d'après, c'est le tour de la
Belle Hélène de Constantinople et, deux ans après
(avait-il assez de cordes à son arc!), du Gouvernement
des prïncesy de Gilles de Rome. C'est à peine si je lui
tiens compte de sa traduction de la Chronique des ducs
de Brabant^ d'Edmond de Dynter, et d'une copie de
Froissart qu'il exécuta pour le duc de Bourgogne ^
Somme toute, c'est le plus honnête des traducteurs,
mais ce n'est qu'un traducteur. Ces ducs de Bourgogne,
ils ont très intelligemment protégé tous les arts, mais
n'ont pas fait éclore un vrai poète.
1. Paul Meyer, Introduction de Girart de Rmissillo7i, p. clx. —
2, Ihid., pp. cxLii, cxLiii,
I PART. LIVR. m.
CHAP. VI.
584 LES ROMANS EN PROSE.
' ''''cHkrvr' '"' ^^^ premiers romans en prose débutent à peu près
comme les anciennes chansons de geste. Le commen-
comment ccmcut dcs Quatve fils Aimon, qu'on peut prendre ici
romans en prose? pour typc, a vraimcut le parfum et la couleur du
xiif siècle : « Oïés, seigneurs, la plus belle histoire
qui onques advint depuis que Dieu fut né. Et pour
icelle vous faire entendre, est vray qu'où temps jadis, à
Saint-Denis en France, fut trouvé comme le roi
Charlemagne de France guerroya Buef d'Aigremont
et ses trois fils ' » ? Le début ex abrupto des Lor-
rains n'est pas moins antique : « Avant que Hervis,
duc de Laurene, ot gainé une grant bataille sur les
Sarrazins et que il louoit Dieu de la belle victoire
qu'il lui avoit donnée,... le roy Charles Marteaus
envoya par ung messager unes lettres contenant com-
ment Sarrazins l'avaient assiégé en la cité de Troye
et lui prioit de lui donner secours le plus brief '. >> Et
nous n'aimons pas moins ce fier exorde à'Aimeri de
Narbonne auquel le reste du roman ne répond guère :
(( Qui d'armes, d'amours, de noblesse et de chevale-
rie vouldra ouïr beaux mots et plaisans raconter,
mette paine et face silence, ou lise qui lire vouldra, et
il pourra savoir et aprendre comment Aimeri de
Beaulande conquist la cité de Narbonne ^ »
Le pédantisme, par malheur, ne tarda point à gâter
la simplicité de ces débuts, et nos translateurs se creu-
sèrent la tête pour imaginer des exordes pompeux,
pleins d'une rhétorique verbeuse et d'un ridicule éta-
lage d'érudition. Nous ne saurions résister au désir de
citer ici le plus ampoulé peut-être de tous ces pro-
logues, celui de Girai^t de Roussillon ^ :
Ysidore, ung notable docteur, nous dit estre enseigné, en
1. Bibl. de l'Arsenal, 5072, etc. — 2. Ibid., 3346. —3. Bibl. Nat.,
fr. 1497. — 4. Ihid., fr. 852, fo 9 v».
CHAP. VI.
LES ROMANS EN PROSE. 585
ses autorités, que du mal d'aultruy le Saige ne doit ouvrir ipart.livr.
sa bouche, mais louer et honnourer meïsmement après &a -
mort. Car il est escript : Post mortem lauda. Et pour ce que
(comme dit le Saige) oïr, dire et recorder les biens dis et
les biens faiz des preudomes est la chose du monde qui plus
fait bonnes gens resjoïr: car les bons en deviennent meil-
leurs et les maulveis en amendent, et moult de biens en
tiennent, ...scevent les anciens gouvernemens de toute bonne
pollicie, et meïsment les Gregois (comme on le trouve en
anciennes croniques), ordonner et establir hommes saiges,
discrès et clers pour escripre, memorier et mettre en beau
languaige, par manière de croniquez, les faiz, les avenuez et
les proesces des nobles hommes des royaumes, des cités, et
des pays, et en faisant faire livrez, lesquels ils appelloient
Annales. Et la cause pour quoy on les appelloit ainsi estoit
pour ce que on les lisoit et publioit en publique d'an en an,
afïin que, par le record des nobles emprises et conquestes
d'armes achevéez et menées à fm par les vaillans hommes
saiges et prudens, les cuers de jeunes hommes someillans et
endormis en aucunes oysivetés s'en esveillassent et eslevas-
sent en acquisition de proesce, comme souventefoiz faisoient.
quant telz faiz ouoient recorder et dire : à laquelle instance,
moy, de ce non digne, povre de sens, mendre d'entende-
ment et de petit temps, au commandement de très hault, très
puissant et très redoublé prince, mon très redoublé seigneur
Phelipe par la grâce de Dieu , duc de Borgungne , de
Lothier, de Brabant et de Lembourg, comte de Flandres,
d'Artois et de Borgoingne, palatin de Haynau, de Hollande,
de Zelande, de Namur, marquis du Saint Empire, seigneur
de Frise, de Salins et de Matines, qui, toutes les choses
premises et bien considérées, me suy déterminé, ordonné
et disposé de mettre, composer et ordonner par escript,
en nostre langaige maternel que nous disons Walecq ou
Françoys, la noble procréation, les nobles faiz, les nobles
emprises d'armes, les calamitez, misères et adventures que
fist et acheva, porta et soufri le noble, vaillant, conquérant
et puissant [prince] monseigneur Gérard de Roussillon,
ainsi que j'ay trouvé et entendu en ung traictié fait et
composé en son nom et intitulé ; Gesta nobilissimi pinncipis
comitis Girardi de Rossillom.
Voilà certes une des plus longues phrases que nous
ayons lues en toute notre vie. Trente lignes!
Nous avons mieux, et le même Jean Wauquelin a
1 PART. LIVR.
CHAP. vr.
586 LES ROMANS EN PROSE.
• placé en tête de son Histoire cV Alexandre un prologue
~ qui ne le cède en rien à celui de Girart deRoussiUon,
Moins pédant peut-être et plus pieux, mais aussi pro-
lixe et plus baveux encore ^ :
Pour ce que, par le record et remenbranche de nobles
emprises et fais d'armes, conquestes et vaillandises faittes
et achevées par les vaillans, poissans et nobles hommes du
tampz anchien et par chy devant passet, les coers des nobles
et vaillans hommes du temps présent, desirans et vueillans
attaindre la haulte et excellente vertu de proeche et de
bonne renommée sont esmeu, eslevé et incité plus em par-
font à toutte honneur et perfection et ossi à tout certain
entendement de raison, et meïsment tous jones coers de
chevaliers et escuyers s'en dolent esveillier et eslever en haul-
teur et en proesche quant telz faiz oent recorder, pensant
tondis à l'acquisition de bonne renomée, je, de ce non digne,
povre et non sachant, à la requeste et principallement au
commandement de très hault, noble et puissant seigneur
monseigneur Jehan de Bourgoingne, conte d'Estampes et
seigneur de Dourdaing, etc., ay mis et fermet mon porpos
de mettre par escript en langaige maternel les nobles faiz
d'armes, conquestes et emprises du noble roy Alixandre,
roy de Macedone, selon ce que je l'ay trouvet en un livre
rimet dont je ne say le nom de l'acteur, fors que il est inti-
tulé VIstoire Alixandre; et, pour ce, se de la vraye histoire
de ce tant noble et poissant roy je suy aucunement des-
voyé, que non, s'a Dieu plaist, ou s'aucune deflfaulte en la
poursuilte de la ditte matere est trouvée, par bon, vray et
certain jugement il soit benignement et favorablement cori-
gié et amendé; s'il y a quelque oevre digne de louenge, elle
soit à Dieu atribuée et la deffaulte à ma négligence tournée,
laquelle à le mienne volenté euist autant de favourans que
de contredisans; et, pour ce ossi que en la ditte histoire je
n'ay point trouvet en quel tamps après la création du monde
ce fu, au moins la droitte certaineté, je supplie que, s'il est
aucun qui certainement le troeve, que il le vueille anecxer et
adjouster à ceste présente oevre, en laquelle, pour comen-
chement, moyen et fm, je appelle et requier en mon ayde le
benoitte grâce du Saint Esprit. )>
1. Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française du
moyen âge, pp. 318, 319.
LES ROMANS EN PROSE. 587
Il est aisé de se convaincre que ces deux Prologues ' ^^'^^^ '^^':^- "'•
J- C_^ CHAI*. \I»
sont coulés dans le même moule ; mais il est surtout à —
propos d'observer que rien n'est au-dessous d'une telle
littérature, et l'on comprend les très justes colères
dont elle aété l'objet. Nous les ressentons nous-mêmes.
Nous venons de voir comment débutaient nos ro- comment
, , • 1 CI T^ ^^ terminent-ils ?
mans en prose : comment se termmaient-ils .^ Par
une prière, fort souvent, comme il arrive en plus
d'une vieille chanson de geste : « Priez, dit le traduc-
teur des LokerainSy priez pour celui qui le roman fîst
et pour celui qui le translata. Amen. Pater noster \ »
Et l'auteur du Beuves d'Hanstone^ adoptant une for-
mule moins antique : a Ainçoys, dit-il, deffine la vie
du bon chevalier Beuves de Hanstone, dont Dieu
veuille avoir l'âme, et de tous autres bons et loyaulx
catholiques. Amen ^ » A -vrai dire, le lecteur devait
éprouver quelque joie quand il arrivait à cet amen.
Lorsque nous avons eu à étudier nos derniers ro- Leur agencement
littéraire ;
mans en vers, nous avons dû consacrer de lonprues leur valeur
' • o morale.
pages à leur physionomie littéraire et morale. Nos
romans en prose, à ce double point de vue, ne dif-
fèrent pas notablement des méchants poèmes dont
ils sont inspirés. Ces romans sont en effet, comme
nous le disions plus haut, et ils ne sauraient être que
serviles ou indépendants. Les serviles sont tellement
calqués sur nos plus récentes chansons qu'il n'y a
vraiment rien à en dire. Quant aux a indépendants »,
ils offrent en général les mêmes défauts et les mêmes
qualités que les romans en vers des xiv^ et xv° siè-
cles. C'est exactement la même tonalité.
Plusieurs de ces modestes travailleurs jugent bon
d'avertir leur clientèle qu'ils ont l'antique chanson de
1. Bibl. de TArsenal, 3346. — 2. Bibl. Nat., fr. 1477, fo 210 v^.
1 PART. LIVR. m.
CHAP. \I,
588 LES ROMANS EN PROSE.
geste sous les yeux et qu'ils ont juré à ce texte original
une fidélité éternelle : « Je proteste (dit le compilateur
d'Aimeri de Narbonne avec un accent tout à fait con-
vaincu), je proteste de ne rien adjouster, mettre ni
oster à mon pouvoir rien du mien, sinon du change-
ment et de la mutacion dulangaige\))Le malheureux,
qui est très sincère, croit se tenir parole, et, en efîet,
il n'enlève rien à l'affabulation primitive... si ce n'est
l'esprit de l'œuvre antique. Il oublie la grande parole :
« La lettre tue, et l'esprit vivifie. »
L'élément historique a, en effet, disparu pour tou-
jours. Tout ce qui, dans nos anciens poèmes, était
farouche, grossier, germanique, mais aussi tout ce
qui était vraiment épique, a été effacé, avec un
soin pieux, par nos nouveaux romanciers. Ces civilisés
se proposent, sans le savoir, d'aligner correctement
les vieilles forêts germaines. Mais ce sont là, nous le
sentons bien, des sévérités qui peuvent sembler exces-
sives, et nous sommes fort légitimement mis en de-
meure de citer des exemples qui les justifient. Nous
choisirons donc trois épisodes qui sont célèbres entre
tous : la mort de Roland à Roncevaux, la première
communion de Vivien sur le champ de bataille d'Alis-
cans, le dénouement de Fierahras, Et, pour chacun de
ces trois épisodes, nous opposerons entre eux les vers
antiques, d'une part, et, de l'autre, le texte affaibli et dé-
coloré de nos romans en prose. Rien ne saurait être plus
équitable ni plus concluant que de telles comparaisons.
Vous souvenez-vous des derniers instants de Ro-
land, tels qu'ils sont racontés, que dis-je, tels qu'ils
sont chantés dans la plus belle et la plus vieille de
nos épopées nationales? Avez-vous encore sous les
1. Bibl. Nat., fr. 1497.
LES ROMANS EN PROSE. 589
ycMix ce géant magnifique, agenouillé sur une cime
pyrénéenne, battant sa coulpe, donnant à la France
l'un des derniers battements de son cœur, et tendant à
Dieu le gant de sa main droite, comme un petit vas-
sal devant son tout puissant suzerain? Vous repré-
sentez-vous les Anges s'abattant, comme des aigles,
autour de ce glorieux vaincu et emportant son âme
au Paradis? C'est simple, et, à force de simplicité, su-
blime. Les prosateurs du xv"" siècle vont tout gâter.
Leur Roland meurt plus dévotement, mais moins
chrétiennement. C'est un théologien autant qu'un
chevalier, et il va jusqu'à parler de la vision béati-
fîque. C'est, presque textuellement, le Roland de la
Chronique de Turpin. Un fantoche plus qu'un héros.
Ce Vivien, ce jeune féodal que l'auteur à'Aliscans
peint avec de si naturelles et de si puissantes couleurs,
sauvage, indompté, soldat avant tout et ne s'imagi-
nant pas qu'il puisse y avoir sur la terre d'autre occu-
pation que d'y tuer le plus de Sarrazins possible ; cet
enfant sublime qui, au moment d'expirer au milieu
des Anges, se confesse à son oncle Guillaume et ne se
souvient, pour tout péché, que d'avoir un jour reculé
d'un demi-pied devant des milliers de païens ; ce
martyr de quinze ans qui reçoit son Dieu des mains
de Guillaume et murmure en mourant le nom de
sa mère adoptive; cet héroïque éphèbe, que les Grecs
eussent estimé à l'égal des plus beaux personnages
de leur drame, qu'est-il devenu dans nos romans
en prose? Voici tout d'abord, qu'il ne se confesse
plus à Guillaume : une telle confession n'eût plus
été comprise, et, qui sait? aurait peut-être scan-
dalisé plus d'une âme pieuse. Comme le Roland du
xv"" siècle, ce Vivien de la décadence a une teinture
de théologie et parle en clerc plutôt qu'en soldat :
I PART. LIVR. m.
CHÂP. VF.
I PART. LIVR. III.
CHAP. VI.
590 LES ROMANS EN PROSE.
(c Quand ma char aura pourry en terre et mon corps
ressuscitera au grand jour du Jugement, que Dieux me
donne grâce de le veoir en la gloire où il colloque et
mettra sesbenoists martyrs! » C'est du Gerson ; mais
du Gerson qui n'est point à sa place.
Certes Fierabras est un poème de la décadence et
il ne faut pas songer un seul moment à le comparer à
Aliscans ou à Roland; mais enfin, il y a encore, dans
ces vers médiocres, je ne sais quel souffle de sauvage-
rie. C'est là, comme nous lavons vu plus haut, c'est
là qu'on voit le père de Fierabras, le païen Balant,
refuser obstinément le baptême et lui préférer la
mort. Son fils l'exhorte doucement à se convertir;
mais Floripas, la fille de l'émir, qui est impatiente
avant tout de se marier avec Gui de Bourgogne et qui
se laisse brutalement emporter par ses sens, Floripas
a d'odieux empressements que nous avons déjà eu
l'occasion de flétrir comme il convient : « Hâtez-vous
de tuer ce mécréant », dit-elle en parlant de son père.
C'est là de la barbarie, ou je ne m'y connais pas. Les
prosateurs du xv'' siècle n'ont pu se résoudre à tolérer
de telles horreurs : ils ont humanisé les anciens héros
et les ont humanisés à l'excès; ils ont changé ces lions
en agneaux. La belle Floripas n'est plus, dans le roman
en prose, cette fille sensuelle et dénaturée qui a soif
du sang de son père. C'est une charmante demoiselle,
et des mieux élevées : « Fleuripeuz fust à genoilz
devant son père, qui ly dist ainsy : a Monseigneur mon
père, pour Dieu ayez pitié de vous, et ne vous lessez
pas mourir par vostre folie ^ » Une jeune fille de nos
1. Voici le texte même des trois épisodes que nous venons de men-
tionner : ce texte donnera de nos romans en prose une idée plus
complète que tous nos commentaires :
I. La Mort de Vivien. « Icy parle de la grant bataille d'Alischant
dont nul n'escTiaj^a sinon Guillaume d'Orange^ et dit comment Vivien^
LES ROMANS EN PROSE. 591
jours ne parlerait guères autrement, et c'est à peu près
de la sorte qu'il est recommandé de s'exprimer dans ~
la Civilité puérile et honnête.
Nos prosateurs ne sont pas seulement civilisés et
le neveu Guillaume, fut occis. Guillaume veant son nepveu languir et
qui à si grant peine parloit comme celui qui plus n'en povoit, par la
mort qui toute vertu, force et puissance lui vouloit tolir, parla encore
et lui demanda se il avoit point de pain beneist avecques lui aporté et
usé ou nom de la sainte Trinité. Et illuy respondi : « Dieux scet les
voulentés des créatures, biaux oncles, fit-il ; il aura de moy mercy, s'il
lui plaist, et jà pour ce ne me reffusera en sa compaignie. Si lui prie
que, quand ma char aura pourry en terre et mon corps ressuscitera
au grand jour du Jugement, qu'il me donne grâce de le veoir en la
gloire où il colloque et mettra ses benoists martyrs. » Alors cercha
Guillaume sous son haucqueton et prist en son aulmosnière du pain
beneïst : car il en pourtoit voulentiers sur luy quant il alloit en ba-
tailles pour tous doubtes, et il lui dit : « J'ai du beneïst pain aporté,
beaux nieps, fit-il. Si veil que vous en usiés ou nom du Père, du Fils,
du Saint Esperit, par vertu desquyeulx et ou nom d'un seul Dieu... »
Si ouvre les yeulx le noble chevallier Vivien, et, en regardant le pain
avec trouble, lui respond : « Donnez m'en donques, beaulx doulx on-
cles, fet-il, et soies à ce dernier jour mon chapelain. Car tant feut le
mien cuer vain, lasche et affebli que aidier ne me pourrois plus. Si
me soit celui pain le saulvement de mon ame. » Et lors lui aministra
Guillaume en souspirant du cuer parfont. Car puis ne ouy parler Vi-
vien. .) (Bibl. Nat., fr. 1497, f^ 363 ro.)
IL — Les derniers instants de Roland. « Toy, racheteur d'humain
lignage [dit Reliant], jette hors du povoir d'enfer ton povre champion
qui apelle miséricorde. Et lui envoies ung bon Angle qui garde cellui
et préserve qu'il ne perde la vision de ta très glorieuse face. » Quand
il eut dittes ces paroles, sa dextre main mist en ses plaies et en pring
un billot de char et de cuir d'entre les mammelles. Et lors dist mult
amèrement de rechief à notre Seigneur, les yeux levés envers le ciel
(comme au mains Thierry le conta un peu après à Charlemaine) : « 0
fil de la Vierge, mes péchiez je te regehis de mon cuer et de ma puis-
sance, etc., etc. » (Bibl. de l'Arsenal, 3324.) — C'est presque une tra-
duction du faux Turpin. Cf. le texte latin, éd. Reifïemberg, dans
Philippe Mousket, I, p. 511.
III. Floripeuz et Fierabras. Adonc Fierabras se mist à genoulz et
commaynça à dire [à son père Balant] : « Pour Dieu, monseigneur
l'Amiral, je scay bien que vous estes mon père charnel, et je vous
doibz aymer loyaulment ; mes ung aultre père spirituel, c'est Jesus-
Christ, mon père créateur, lequel je vous prie, de bonne loyaulté, que
vous le aourez et croyez. Si vous faistes baptiser, et je scay bien
que le roi Chaiiemagne, que vessi devant vous, vous pardonnera tout
le mal que luy avez fait. Et vous rendra vostre terre sans que vous
en perdiez ung pié. Vous savez que vous estes conquis par force et
vous gens tous mors et desconfiz. Je vous pri, mon père, faites le gré
à Charlemagne et ne vous lessez pas ensi mourir en la loy du Dyable
d'enfer qui vous ha asailli, et vous ydolez aussi vous ont failli au
besoing, come vous le povez voyr. Et pour Dieu, syre père, regardez
l PART. LIVR. III.
CHAI». YI.
1 PART. LIVR. lit,
CHAP. VI.
592 LES ROMANS EN PROSE.
polis : ils sont savants par dessus le marché, n'igno-
' rent pas qu'ils le sont, et s'étudient à le faire voir \
Quelques-unes de leurs œuvres sont farcies de textes
latins. Cette Berte, femme de Girard de Roussillon,
qui joue un si admirable rôle dans la vieille chanson
provençale et que le poète du xiv"" siècle était déjà
parvenu à défigurer odieusement, cette femme si pro-
fondément épique, savez-vous quel langage elle tient
à son mari dans le très médiocre roman en prose qui
fut écrit vers le milieu du xv'' siècle? Ecoutez-la parler
à ce vieux soldat germain, à ce farouche, à cet impla-
cable : « Mal avez estudié et retenu l'enseignement
de Cathon. « Mon chier fils (dit Cathon) souffre la
« parole de ta femme puisque tu vois qu'elle parle
« pour ton prouffit. » Mon très chier seigneur, les fem-
mes ont mantefoiz donné bons consaulz. Et ce vous
puis-je prouver par la bonne dame Judith qui... par
Hester qui... etc., etc. » Ce fléau de la fausse érudi-
tion a fait ses ravages dans les moins méprisables de
nos romans en prose. L'auteur de Garin le Loherain
interrompt son récit, et prend par avance les allures
et considérez que je dy vérité. » Et quant l'Amiral Touyt ainsi parler,
si ly dit : « Ha, a, traitrez, maulvais chien enragé, se Mahomet mon
Dieu me done vie, je te ferai encore mourir de malle mort ; ne je
veil ouyr ne toy ne ton conseil, ne ne croyre en ton Dieu. Fuyiez toi
d'ycy que je ne te voye plus. » Et Fierabras s'en ala bien marry...
Et Charlemagne, quand vit se, fut bien mary et tyra son espée, et
l'eust tué, quand Fierabras aUa à genoilz devant ly, et ly requist qu'i
le lessast parler à ly : « Voulentiers, » dist Charlemagne.^ Si li com-
mança à dyre Fierabras: «Pour Dieu, monseigneur mon père, ne
vous lessez pas mourir par vostre oultrage, mes faites le plaisir
Charlemagne, et il vous rendra toute vostre terre, et vous fera plus
grans seigneurs que vous n'estiez ne que vous ne fustes oncquez. »
Et Floripeux aussi fut à genoilz devant ly que ly dist ainsi ; « Mon-
seigneur mon père, pour Dieu, ayez pitié de vous et ne vous lessez
pas mourir par vostre folie. Et, pour Dieu, monseigneur, faites le
plaisir Charlemagne. » (Bibl. Nat., fr. 2172, f<' 57 r^.)
1. Ils commettent cependant des bourdes énormes, notamment sur
les noms de leurs héros. Gondrebeuf y est appelé « Gardebeuf», et Hes-
tous y est changé en Hector, etc., etc. {Galiens li restorés, éd. Sten-
gel, p. 103, d'après le ms. 1470. Etc., etc.
)-ES ROMANS EN PROSE. 393
d'un d'Hozier : « Affm, dit-il, que mieux puisse estre
entendu ce romans, je vous dïray la généalogie de
part et d'autre, » Enfin, si nous avons énergiquement
protesté contre les savants qui attribuaient naguères
une origine cléricale à nos anciens poèmes, nous
sommes mis en demeure de ne plus protester en ce
qui concerne un certain nombre de nos romans en
prose. Quelques clercs, suivant nous, y ont mis la
main. Le Girart de Roussillon porte cette empreinte.
L'auteur raconte, fort longuement, tous les miracles
de saint Girard et tous ceux de sainte Berte. Les dix-
sept derniers chapitres de son récit sont tout entiers
consacrés à cette hagiographie inattendue. Mais que
dire surtout, que dire du titre du chapitre cxviii : Les
huit causes pour quoy on doit prier pour les trespassésl
Le malheureux théologien n'a pu sans doute en trou-
ver que sept, puisqu'il a laissé une demi-page toute
blanche pour écrire un jour la huitième, si, d'aven-
ture, elle lui revenait à la mémoire. Ce sont là des
procédés de clerc, et l'on peut regretter qu'on en
soit venu, avec cette piété pédante, à écrire un jour
les actes d'un saint au lieu de la vie d'un soldat.
Il ne faut cependant rien pousser à l'extrême : les
clercs sont loin d'avoir inspiré ou écrit tous nos
romans en prose. A des laïques seuls il appartenait de
donner plus librement à nos anciennes fictions le
caractère haïssable d'œuvres décidément sensuelles et
lubriques. Dans nos chansons de geste, il arrive plus
d une fois que les chevaliers s'abandonnent fort gros-
sièrement à la brutalité de leurs désirs ; mais il est
assez rare que nos poètes s'arrêtent longtemps à des
détails graveleux. Ils sont grossiers, ils ne sont pas
grivois. Or, plusieurs de nos traductions en prose sont
véritablement grivoises, et il est aisé de se convaincre
"• 38
I l'AdT. LIVR. 111.
GHAP. VI.
l PART. LIVR, III,
CHAP. VI.
594 LES ROMANS EN PROSE.
que leurs auteurs se prolongent et se plaisent dans
- les épisodes les plus scabreux. Ils les inventeraient au
besoin, tout en feignant d'être candides. Lisez, dans
Fierabras^ le baptême de Floripeus : le prosateur
abonde, sur la nudité de la catéchumène, en traits
qui paraissent naïfs et qui sont simplement obscènes.
Il s'est évidemment proposé de plaire à la plus mau-
vaise partie de son public, aux plus bas instincts de
ses auditeurs. Il y a réussi, et nous ne sommes pas de
ceux qui l'en félicitent. Le commencement de Beiwes
(fHanstone est, à ce point de vue, tout à fait odieux :
les vieux libertins du xv*" siècle devaient rire, d'un
détestable rire, en écoutant ou en lisant ces pages qui
sont pleines d'impuretés voilées et de mots à double
entente. On sent que le siècle où l'on a pu écrire de
telles pages est un siècle corrompu, mais délicate-
ment corrompu, si je puis parler de la sorte, et
avec des apparences de vertu. Ce début de Beuves
d'Hanstone^ où l'adultère est présenté sous de belles
couleurs et avec des circonstances atténuantes, est
une des plus abominables choses qui soient jamais
passées sous nos yeux. Nous ne le citerons pas.
En résumé, les romans en prose des xiv'^ et xv' siè-
cles — (( littérature un peu lourde pour la forme,
mais légère quant au fond ^ » — nous offrent un sin-
gulier mélange d'idées contradictoires. Les formules
y sont demeurées héroïques, mais l'esprit en est
moderne. Elles y sont demeurées chrétiennes; on y
parle, à toutes les pages, de Jésus et de Marie; on les
termine dévotement par un signe de croix et par un
Amen; mais trop souvent déjà le fond n'est plus chré-
tien. L'esprit de la Renaissance domine déjà ces très
1. Paul Meyer, Alexandre dans la littérature française du moyen
LES ROMANS EN PROSE. 595
médiocres traductions qui sont l'œuvre de très mé- i i^art. livr. m.
1 . , . , _^ , CHAP. VI.
diocres écrivains. Révoltes de la chair, désirs de la
science, premières manifestations de l'esprit critique,
on trouve tous ces éléments en plus d'un roman du
xy° siècle; mais d'autres romans, à côté de ceux-là, sont
visiblement animés par l'esprit clérical et transfor-
més en traités d'oraison. Il faut s'attendre ici à de
surprenants et innombrables contrastes : un Ave
Maria près d'un tableau lascif; une naïveté emprun-
tée à nos vieux poèmes, près d'une citation d'Ovide ;
Charlemagne, « l'Empereur à la barbe fleurie »,
encore tout paré de son appareil homérique, et trans-
porté soudainement dans la société féodale de la
guerre de Cent ans; une satire contre le pape et
les évêques suivie du candide récit d'un miracle;
enfin, le xv" siècle bizarrement pétri avec le xiii% qui
déjà, dans nos romans carlovingiens, avait em-
prunté aux viif et ix" siècles une partie de son affa-
bulation et un certain nombre de ses héros...
Il va sans dire (et nos lecteurs en pourront juger
d'après les très nombreux fragments que nous pu-
blions plus loin) que le style de ces rapsodies en
prose ne nous dédommage en rien de leur infério-
rité dans l'ordre moral. Ce style est long, gluant,
baveux comme celui de Monstrelet dont il ne diffère
pas sensiblement, pédant et ennuyeux « à plaisir ».
On n'a jamais plus mal écrit en notre langue. Les lon-
gues phrases bêtes et entortillées se développent inter-
minablement avec des incidentes qui sont elles-mêmes
chargées d'autres incidentes, et avec d'intolérables
accumulations de çui et de çue qui s'engendrent et
se pénètrent. Ces médiocres n'ont même pas l'idée
de la composition littéraire. A l'exemple de l'auteur
de Bauduin de Sebourc (un homme d'esprit, celui-là),
PART. LIVR. 1
CHAP. M.
?i96 LES ROMANS EN PROSE.
'• ils coupent périodiquement leurs récits par des nota-
— blés ou proverbes en vers qui, plus d'une fois, n'ont
aucun rapport avec le texte qu'ils accompagnent :
« Par soubvenir, par soing, par diligence, Est le jeune
homme tost monté en chevance. — Profitable est le
travail en jeunesse. Qui eschiver fait suffraite en vieil-
lesse. * » Un de ces conteurs, qui n'est pas le moins
célèbre, va encore plus loin et intercale dans son récit
tout un recueil d'anecdotes et de bons mots : « Du
preudomme qui se plaignoit de ce qu'on li avoit osté
les vieilles moustaches. — D'un juge qui se fit crever un
œil et à son fils l'autre pour accomplir justice. » Celui-
là connaissait ses lecteurs, et comprenait (comme
certains journaux de notre temps) qu'ils avaient
besoin d'être réveillés par des (( nouvelles à la main ».
Il ne faudrait pas demander à ce bonhomme ni à
ses confrères cette couleur locale, à laquelle leur siè-
cle n'était aucunement préparé et que le romantisme
seul devait faire pénétrer dans notre littérature trois
ou quatre cents ans plus tard. Nos prosateurs font
comme leurs devanciers, les poètes des bons siè-
cles : ils s'accommodent, tant bien que mal, aux
tempéraments et aux mœurs de leur temps. Leur siè-
cle est galant: ils seront galants ; il est aventureux,
léger et politique : ils seront tout cela. Les romans
en prose reflètent le xv'' siècle. Charlemagne y res-
semble au duc de Bourgogne ; Roland a tous les traits
du Connétable, et Ogier, le sauvage et cruel Ogier
(( est docteur es lois et en décret ^ ».
1. Dans le manuscrit 3351 de FArsenal il y a un proverbe en vers
à la fin de chaque section de prose : « Trouver à tort sor autruy à
redire — Donne achoison d'oïr de soy mesdire » (f" 278) « Dilig-ence,
grant soing et soubvenir — Font souvent Tomme à hault bien par-
venir. » (fo 269) « Fais dissolus, quelqu'en soit la plaisance, — En la
parfln tournent en desplaisance» [P 285). Etc., etc. —2. Le Myreur des
histors, Chronique de Jean d'Outremeuse, t. III, p. 79.
I l'ART. LIVR. III.
CHAn». M.
LES ROMANS EN PROSE. 597
La dominante de ces œuvres étranges est le scep-
ticisme de leurs auteurs. Tel est leur caractère le plus
constant et, peut-être aussi, le plus regrettable. Ces
merveilles qu'ils racontent, ils y croient encore moins
que Virgile ne croyait en ses dieux. Bref, ils n'ont
plus la foi (nous ne parlons que de la foi épique), et
l'un d'eux, qui a le cynisme de son doute, va jusqu'à
s'écrier en parlant de son propre ouvrage : a S'au-
cune mensonge y est par aventure ditte ou ra-
comptée plaisamment, sy est-elle distrette des rom-
mans et histoire rimez d'anciens temps que l'istorien
croit aussy à paine que les escoutans. ^ » C'est assez
dire que les temps de l'épopée sont décidément passés.
Si mal écrits qu'ils fussent et si sceptiques, ces
pauvres romans ne furent pas cependant sans con-
quérir un certain succès qui nous irrite d'autant
plus vivement que cette vogue imméritée a donné
raison , en apparence , aux Rabelais et aux Cervan-
tes contre la chevalerie et la littérature chevaleresque.
Et c'est là un méfait que nous ne saurions pardonner.
Les érudits modernes, toutefois, ne négligeront De lutiiué des
j, ^ ^ romans en prose
pas a étudier ces œuvres de notre décadence épiaue. et comment
^ ^ A T^ ils comblent
Ils se diront, tout d'abord, que, dans tous les ouvra- ""'"del^^omT^^^^^^
ges de l'homme, tout révèle l'homme, et que, par '"'^'''•
conséquent, tout y est intéressant. Ils se diront
encore qu'ici comme ailleurs on peut observer les
caractères particuliers d'une race, d'un tempérament
et d'un milieu. Puis, ils n'oublieront pas (comme
nous l'avons prouvé d'une façon presque mathé-
matique) que l'on peut, avec certains romans en
prose, reconstruire vers par vers un poème perdu ^
1. Bibl. de rxVrsenal, 3351, fo 186 t^. — 2. Nous rappelons ici que
Ton trouve, dans certains romans en prose, le texte intégral de quelques
vers de l'original rimé. C'est ainsi que dans le Myreur des histors de
598 LES ROMANS EN PROSE.
' ''^cLni?"" ^^ î^^ ^'^^t là un des triomphes de la critique. Cette
méthode, je le sais, ne peut rigoureusement s'appli-
quer qu'à ceux de nos romans en prose qui sont
calqués sur les romans en vers ; mais, à ce point de
vue, les autres mêmes sont utiles et nous aident
heureusement à retrouver, non plus la forme pre-
mière, mais l'affabulation des chansons disparues. Il
ne serait pas juste d'oublier de tels services, et ce
serait faire preuve d'une véritable ingratitude.
Certaines chansons de geste ne nous sont point
parvenues dans leur précieuse intégrité : la fin parfois
nous manque et, avec la fin, ces dernières péripéties
dont on est si friand. C'est ainsi qu'on a pu, durant
quelque temps, ignorer le dénouement de ce Moniage
Guillaume qui est assurément une de nos plus vigou-
reuses et de nos plus antiques chansons. Un manus-
crit longtemps délaissé, un manuscrit en prose, nous
a, par bonheur, fourni ce qui nous manquait et calmé
en nous ce certain chagrin littéraire qu'éprouvent
tous les lecteurs en présence d'une œuvre d'imagina-
tion ou d'histoire qui n'est pas terminée.
Ce ne sont pas seulement des fragments épiques,
mais ce sont des poèmes tout entiers qui pourraient
être ainsi reconstitués, grâce aux romans en prose.
Nous l'avons longuement démontré pour le Galien;
mais il serait aisé d'en citer ici d'autres preuves.
On s'était scientifiquement convaincu que des chan-
sons spéciales avaient été consacrées aux quatre fils
Jean d'Outremeuse nous lisons ces vers de Boon de Mayence : « Or
soit pendus qui ja le monstrerat. — Si vos teiseis, mal ait qui vos por-
tât... — Qui ne dest mie tout chu que ilh pensât » (II, p. 445). Cf. le
Doon de Mayence en alexandrins (éd. des Anciens poètes de la France,
p. 26, vers 822.) = Nous avons sous les yeux d'autres exemples tirés
dums. 3351 de l'Arsenal, f» 28 v°; du Maugis d'Aigremonf^ de Jehan
Trepperel (1527, fo 59 v«) ; du Guerin de Montglave de Jehan Bonfons^
fo D iiii. Cf. la note 2 de la page suivante. Etc., etc.
LES ROMANS EN PROSE. 599
de Garin de Montdane et à chacun d'eux en particu- ipart. livr. m.
C» 1 CHAP. VJ.
lier. Or, nous ne possédions que Girart de Viane, et
étions trop heureux de demander aux incunables les
éléments des anciens poèmes intitulés i?mer de Gen-
nes et Hernaut de Beaulande. Un précieux manuscrit
de la Bibliothèque de FArsenal ^ a comblé cette
lacune, et nous avons eu naguère la joie d'y décou-
vrir ces deux romans en prose dont un savant con-
temporain devait plus tard établir la filiation exacte.
Nous n'avons pas à disserter ici sur le rapport qui
existe entre ce manuscrit et les incunables, et cons-
tatons seulement que le manuscrit est ici d'une
incontestable et heureuse utilité.
Il y a plus : le prosateur du xv"" siècle a poussé la
complaisance jusqu'à transcrire un couplet en vers
de chacun de ces deux poèmes qu'il s'était pro-
posé de traduire, de Renierai à' Hernaut, Ces couplets
sont l'un et l'autre en vers de douze syllabes et nous
paraissent appartenir à la fin du xiif siècle ou au
commencement du xiv°. Encore une lacune comblée ^
1. N<^ 3351. — 2. Voici le texte de ces deux couplets auxquels nous
avons déjà fait allusion plus haut : « Si tost comme Tostesse sceut
la venue Arnault, — Tart li est que le sacent Gautier et Thevenault. —
Ne le tenist secret pour tout l'or de Haynault. — Aussi bien le cella,
puis que dire le fault, — Queprestre son sermon quant est en l'escaffault.
— Les voisins s'asamblerent sans faire aucun default.— Qui lors veist
arriver Katherine et Mahault, — Ysabel etPerrette, Gertrus etGuyne-
haut, — Et d'autres plus de quinze qui parlèrent si hault — Qu'assez
de gens y vindrent pour livrer un assault. — Arnault s'en efîroya, le
nobile vassault. — De table se leva, par dessus flst ung- sault ; — Puis
vint à la fenestre regarder le debault— Du peuple qui crioit de joyeux
cuer et bault : — Où est nostre nouvel sire, montrez nous le, Thibault,
— Car plus n'obeïrons à ce bastart Hunault. » {Hernaut de Beaulmide^
Bibl. de l'Arsenal, 3351j =: « Entre l'ost des paiiens et Gennes la cité, —
En l'ombre d'un grant ourme de vielle antiquité, — Mena Régnier
Olive pour soy estre aquité. — Puis lui dist : « Adieu, belle, par
moult grant ami[s]té — Qui me doint pacience en ceste adversité. —
Et à vous tel puissance, force et habilleté — Que le gayant puissiés
avoir suppedité — Qui est greigneur de vous sans nule equalité. —
D'un tel homme combattre est grande niceté, — Se Dieu le tout puis-
sant qui prist humanité — Ou ventre virginal par sa grant dignité, —
600 LES ROMANS EN PROSE.
PART. iiYR. m. x^i Q^{ l'intérêt véritable que nous offrent les
CUAP. VI. J-
— ^— ^ romans en prose, si médiocres et si misérables à tant
de points de vue.
Quand on aura achevé de publier le texte antique
de nos vieilles chansons dont un si grand nombre,
hélas! sont encore inédites; quand on aura enfin
édité des œuvres telles que les Lorrains et le Moniage
Guillaume y il conviendra de donner une édition cri-
tique de cette méchante prose qui est parfois si ins-
tructive.
Ce sera Tœuvre du vingtième siècle.
Ne vous a. de sa grâce aujourd'huy visité, — Je suis morte et vous
mort. » Lors pleure de pité. » {Régnier de Germes^ BibL de l'Arsenal,
3351).
CHAPITRE YII
LES INCUNABLES
Vous les connaissez, tout au moins par les imita- i part. livr.
r-Tikti -vil
tions qu'on en fait aujourd'hui, vous les connaissez ces
Livres d'heures de Simon Vostre et de Vérard. Ils ont ^^gSaT*"
des incunables.
1. Notre but n'est pas d'offrir ci-dessous une liste complète des
Romans incunables, mais seulement d'indiquer leur première édition
et, pour le plus grand profit de nos lecteurs, de signaler les éditions
de chacun de ces romans qu'ils pourront aisément consulter dans cette
riche collection de la Bibliothèque nationale dont nous ne prétendons
aucunement énumérer ici tous les trésors. = Dans les Notices qui sont
consacrées plus loin à chacune de nos Chansons de geste, nous
devrons entrer en plus de détails et mentionner, une à une, toutes
les éditions des xv^ et xvi^ siècles.
Amis et Amiles. Première édition : Milles et Amys; Paris, Anthoine
Verard, vers 1503. Petit in-f», go th. = La Bibl. nat. possède cette édi-
tion, et celles aussi d'Alain Lotrian (Paris, in-4o, s. d.) et d'Olivier Ar-
noullet (Lyon, 1531, in-4o). Nous avons publié plus haut un extrait de
rédition de Verard (t. I, pp. 472, 473).
Beuves d'Hanstonne. Première édition : Beufves d'Anthonne ; Pa-
ris, Michel Lenoir, 1502, in-4o, goth. On trouve une autre édition
de même date, chez le même, en format in-folio. ■=^ Une édition d' An-
thoine Verard (Paris, in-f», sans date) est attribuée par Haïn à la fin
du xv^ siècle et par Brunet au commencement du xvi^. = La Bibl.
nat. possède l'édition de Verard et celle in-4o ^q Michel Lenoir ; de
plus, une édition de Jehan Bonfons, Paris, in-4o, s. d., etc.
Chevalier au Cygne. Première édition : La Généalogie avecques les
gestes et nobles faitz du très preux et renommé prince Godeffroy
de Boulion et de ses chevalereux frères... yssus et descendus de la très
noble et illustre lignée du vertueux Chevalier au Cygne; Paris, Jehan
Petit, 10 octobre 1504, in-f», goth. = La Bibl. nat. possède cette édition,
et celles de Lenoir; Paris, 1523, in-f» ; de Jehan Bonfons, Paris, in-4o,
s. d.; de François ArnouUet, Lyon, 1580, in-4^.
Ciperis de Vignevaux. Première édition : L'hystoire plaisante... du
noble Sypperis de Vinevaulx. Paris, chez la veuve de Jehan Saint-
Benys, in-4o, goth. s. d. — La Bibl. nat. possède l'édition de Nicolas
Bonfons, Paris, in-l», s. d.
Conqueste deTrebisonde, seconde Suite des Quatre fils Aimon. Pre-
IFART. LIVR. I
CHAP. VIT.
602 LES INCUNABLES.
fait la joie et l'orgueil de nos pères à la fin du xv' siè-
cle et durant tout le xvI^ Pour les avoir vus une seule
mière édition : La Conqueste du très puissant empire de Trehisonde
et de la spacieuse Asie (faite par Regnault de Montauhan) : Paris,
Yvon Gallois, 15 mars 1517, in-4o. — La Bibl. nat. possède cette édi-
tion, ainsi que deux autres s. d., et in-4û, l'une de Jehan Trepperel,
Fautre d'Alain Lotrian. = La première suite des Quatre fils Aimon
est Mahrian. V. ce nom.
Conqueste du grant roy Charlemaine des Espaignes. V. Fle-
rahras .
DooN DE Mayence. Première édition : La fleur des batailles Loolin
de Mayence. Paris, Anthoine Verard, 27 mai 1501, in-f», goth. = La
Bibl. nat. possède cette édition, et celles d'Alain Lotrian, Paris, in-4o,
s. d. et de Nicolas Bonfons, Paris, in-4o, s. d.
Fierabras. Première édition : Le Roman de Fier a Bras le gearit;
Genève, 28 nov. 1478, in-f», goth. La Bibl. nat. possède cette édition
et celle de Pierre Mareschal et Barnabas Chaussard ; Lyon, in-4o, 1497.
= Comme nous aurons lieu de le dire plus loin (III, 383), la compila-
tion précédente parut sous un titre beaucoup plus pompeux et qui fut
consacré par le succès : La Conqueste du grant roy Charlemaiiie des
Espaignes, et les vaillances des douze pers de France, et aussi celles
de Fierabras. C'est à Lyon, en 1501, dans l'édition in-4o de Pierre Ma-
reschal et de Barnabas Chaussard (30 janvier, près de Nostre Dame du
Confort) que le Fierabras semble avoir reçu définitivement le titre
alléchant que nous venons de transcrire. =La Bibl. nat. possède, de
la Conqueste, les éditions de Rouen, s. d. in-4o; de Pierre de Sainte-
Lucie, Lyon, in-4% 1536; de Nicolas Bonfons, Paris, s. d. in-4o.
Florent et Lyon. Paris, s. d. goth., vers 1540.
Galien. Première édition : Galien rhetoré; Fs^ris^ Anthoine Verard,
12 décembre 1500, in-f», goth. = La Bibl. nat. possède cette édition et
celles aussi de Nicolas Bonfons, Paris, in-4o, s. d. ; de la veuve de Jehan
Trepperel, Paris, vers 1521, in-4o; de Benoist Rigaud, Lyon, 1575, in-S».
C'est de la première édition que s'est servi M. Stengel dans sa belle
publication de Galiens li restorés. — Nous avons recours plus loin
(III, 320-340) à l'édition de Nicolas Bonfons, dont nous citons de nom-
breux extraits. Cf., dans notre première édition (II, p. 284) une analyse
de la version des deux éditions lyonnaises (1515 et 1575) qui forment
une seconde famille de textes, et ont été copiées par les Oudot.
Gérard d'Euphrate. Vincent Sertenas, Paris, 1549.
GiRART de Roussillon. VHystoire de monseigneur Gerart de Rous-
sillon; Lyon, Olivier Arnoullet, petit in-4o, goth., s. d. (commencement
du xvi^ siècle)
Guerin de Montglave. La première édition est peut-être celle de
Jehan Trepperel: Paris, in-4o, goth., s. d., qui est certainement anté-
rieure à 1511 (date de la mort de Jehan Trepperel). — Cf. celle de
Nicolas Chrestien : Paris, in-4o, goth., s. d. (La plaisante hystoire du
très preux et vaillant Guerin de Montglave, lequel fist en son temps
plusieurs nobles et illustres faictz en armes. Et aussi parle des terri-
bles et merveilleux faictz que firent Robastre et Perdigonpour secou-
rir le dict Guerin et ses enfants.) — Un jour, au commencement
du xvi*^ siècle, on eut l'idée de réunir en un seul et même volume
Guerin de Montglave et Maugis d'Aigremont, etc. De là l'édition de
LES INCUIS^BLES. 603
fois, on se les rappelle touiours. On 2;arde involon- i part. livr. m.
tairement sous ses yeux ces bois grossiers servant
Michel Le Noir (Paris, 15 juillet 1518, petit in-f», goth.), qui porte ce
titre : Icy est contenu les deux très plaisantes hystoires de Guerin de
Montglave et de Maugist d'Aigremont, etc. = La Bibl. nat. possède
cette dernière édition, ainsi que celles d'Alain Locrian (Paris, s. d.,
in-4o) et de Nicolas Bonfons (Paris, s. d., in-4o). = Nous citons plus
loin (IV, p. 136), un extrait de l'édition de Nicolas Chrestien.
HuoN DE Bordeaux. Première édition : Les prouesses et faictz mer-
veilleux du noble Huon de Bordeaux^ per de France^ duc de Guyenne^
merveilleusement rédigé en bon françoys, Paris, Michel Le Noir,
24 décembre 1516, in-fo, goth. Il convient d'observer que toutes les
éditions d'Huon renferment les Suites (Esclarmonde, Clairette et
Florent, Ide et Olive et, enfin. Croissant). = La Bibl. nat. possède
l'édition de 1516, et celle de Jean Bonfons, Paris, s. d. in-4o, etc. =
Nous citons plus loin (III, p. 741), un extrait de l'édition de Michel
Le Noir, et (ibid., p. 743) nous donnons, d'après celle de Jean Bonfons,
une analyse des quatre Suites ci-dessus énumérées.
JouRDAiNS DE Blaives. Première édition : Les faitz et prouesses du
noble et vaillant chevalier Jourdain de Slaves, filz de Girard de Bla-
ves, lequel en son vivant conquesta plusieurs royaulmes sur les Sar-
razins. Paris, Michel Le Noir, 1520, in-fo. = La Bibl. nat. possède
cette édition, comme aussi celle de Nicolas Bonfons, Paris, s. d. in-4o.
Mabrian, première suite des Quatre fils Aimon. = Mabrian a été
imprimé sous deux titres différents : 1** Histoire singulière et fort
récréative contenant la reste des faiz et gestes des quattre fils Aymon
et de leur cousin Maugist... semblablement la cronicque et hytoire...
du chevalereux, preux et redoublé prince Mabrian, roy de Jérusalem
et de VInde la majoure, Paris, Jacques Nyverd s. d. [1525] in-f*» goth ;
2" La cronicque et hytoire... du pr eus, vaillant et nompareil cheva-
lier Mabrian, roi de Hierusalem. Paris, Jacques Nyverd, 20 janvier
1530, pet. in-f°, goth. =i La Bibl. nat. possède cette dernière édition
ainsi qu'une autre d'Alain Lotrian et Denis Janot (Paris, s. d. in^*^)
qui porte le même titre que le n^l de Jacques Nyverd, cité ci-dessus.
— La seconde Suite des Quatre fils Aimo7i est la Conqueste de Trèbi-
sonde. Y. ce mot.
Maugis d'Aigremont. L'histoire de Maugis réunie à celle de « Guerin
de Montglave » nous est offerte dans l'édition de Michel le Noir (Paris,
15 juillet 1518, petit in-f», goth). -L'Histoire de Maugis, toute seule,
a été publiée à Paris par Jehan Trepperel? (10 septembre 1527, petit
in-4o, goth), sous le titre suivant : La très plaisante hystoire de Mau-
gist d'Aigremont et de Vivian son frère, en laquelle est contenta com-
ment ledict Maugist à Vayde Oriande la faée s'amye, alla en Visle
de Boucault. = La Bibl. nat. possède l'édition de 1518 et celle de 1527,
comme aussi celle de Nicolas Bonfons, Paris, s. d. in-4o, etc.
Meurvin. Première édition : L'histoire du preux Meurvin, fils de
Oger le Lannoys : Paris, imprimé chez Etienne Cuveiller pour Jehan
Longis et Pierre Sergent, 20 janvier 1540, in-8% goth. r= La Bibl.
nat. possède l'édition de Nicolas Bonfons (Paris, s. d., in-4"), laquelle
est intitulée comme il suit : Histoire du preux et vaillant chevalier
Meurvin, fils d'Oger le Lannois, lequel, par sa prouesse, conquist
Hierusalem, Babilone et plusieurs autres royaumes sur lesLnfidelleS'
CHAP. VII.
G04 LES INCUNABLES.
PART. LivR. m. d'encadrement au texte gothique, ces Danses maca-
CHAP. VU. O T. 7
^bres, ces Sibylles naïves, cette « Image du corps
humain » gravée sur le premier feuillet, ces calen-
driers ornés de préceptes d'hygiène, mais surtout
l'aspect général de ces livres compacts, de ces illus-
trations au trait et où l'encre n'est pas épargnée,
cette physionomie, enfin, tout à la fois triste et char-
mante, candide et austère. Au moment où nous allons
parler de nos romans imprimés, souvenez-vous de
ces Livres d'heures avec lesquels ils ont plus d'une
analogie.
C'est dans quelque atelier typographique qu'il faut
ici nous transporter par la pensée, durant la seconde
moitié du xv"" siècle, durant les premières années
du xvf. C'est à Genève, en 1478, à moins que ce ne
MoRGANT LE GEANT. La première édition est celle de 1519 : S'ensuyt
Vhystoire de Morgant le ^eawf... nouvellement imprimée à Paris pour
Jehan Petit, Reg-nault Chaudière et Michel Lenoir, libraires, et fut
achevée d'imprimer le quinziesme jour de may mil cinq cens dix neuf.
— Alain Lotrian en a donné une nouvelle édition, sous un autre titre,
en 1536 : S'ensuyt VMstoire de Morgant le géant lequel avec ses frè-
res persecutoient toujours les chrestiens et serviteurs de Dieu : mais
finallement furent ces deux frères occis par le comte Roland. Et le
tiers fut crestien qui depuis ayda moult à augmeriter la saincte foi
catholicque .
Ogier le Danois. Première édition : Ogier le Bannoys^ Paris, An-
thoine Verard, s. d. (vers 1498), in-f», goth. — La Bibl. Nat. possède
les éditions de Nicolas Bonfons (Paris, s. d. in-4^ et Paris, 1583, in-4o)
et d'Alain Lotrian et Denis Janot (vers 1536 Paris, in-40). V. Meurvin.
Quatre fils Aimon. Première édition : « L'Istoire de Regnault de
Montauban », s. 1. n. d. grand in-folio, goth. Exemplaire incomplet
par le premier et le dernier feuillets, qui contenaient sans doute
l'indication de lieu et la date. Brunet l'attribue à l'imprimerie lyon-
naise vers 1480. = La première édition datée est celle de Lyon, 20 avril
1493 : « Les quatre fils Aimon. » ■= La Bibl. nat. possède l'édition de
1480; celle de Lyon, en 1497, in-folio; une autre édition lyonnaise du
xv'^ siècle (?) également in-folio ; celles d'Alain Lotrian et Denis Janot,
Paris, s. d. in-4o; de Nicolas Bonfons, Paris, s. d. in-4<'; de Françoys
Arnoullet, Lyon, 1573, in-4o, etc. — Les Quatre fils Aimon ont deux
Suites : l'une est Mabrian^ l'autre est la Conqueste de Trèbisonde.
V. ces deux mots.
Valentin et Orson, Première édition : Lyon, 30 mai 1489, in-fo go-
thique, etc.
1 PART. LIVR. III.
CHAP. VII.
LES INCUNABLES. 605
soit en 1497, chez Pierre Maréchal et Barnabas Chaiis-
sard à Lyon; ou à Paris, chez Vérard en 1500; ou,
encore à Paris, chez la veuve de Jehan Trepperel, en
1521.
On les a déjà décrits vingt fois, ces modestes ate-
liers des anciens imprimeurs, et il y a même certains
(( bois » trop naïfs, mais contemporains, qui nous en
ont laissé l'exacte physionomie ei portraicture .
La presse à grosse vis, si grossière encore, mais
avec laquelle on fait de si bon ouvrage, parce qu'on
le fait avec conscience et amour, la presse est là au
milieu de la chambre éclairée par de petites vitres
verdâtres. Dans tous les coins, sont les formes par
terre ; près des fenêtres travaillent les compositeurs
devant leurs casiers pleins de caractères, tandis que
le petit apprenti bavarde en faisant sécher les pre-
mières feuilles d un tirage inachevé, tout humides
encore et sentant la bonne odeur de lencre d'impri-
merie.
Ces feuilles c'est le Fierabras de 1478 ou celui de
1497; c'est le Galien rhétoré de 1500 ou celui de
1521 ; c'est enfin celui de nos romans que vous vou-
drez, celui que vous préférez aux autres. Vingt près- .
ses sont déjà occupées à répandre dans le monde
vingt autres romans tout semblables. Et c'est préci-
sément cette nouvelle forme de nos anciennes épo-
pées que nous nous proposons d'étudier ici avec quel-
que détail.
Prenons donc entre nos mains les romans qui ont , statistique
^ de nos romans
été alors appelés aux honneurs de l'impression, ceux coiîl^arélT^aVec
dont la popularité puissante a attiré le regard et excité ""^romanr'
lactivité de nos premiers imprimeurs; et constatons ve^s^oreT^osc
tout d'abord que beaucoup de nos anciennes épopées
sont restées en chemin et ne sont pas arrivées vivan-
606
LES INCUNABLES.
T PART. LIVR. 111.
CHAP. VII.
tes, jusqu'aux confins du xy' et du xvf siècle. Nous
possédons environ cent vingt romans en vers ;
SOIXANTE environ ont été traduits en prose dans les
manuscrits ; vingt seulement , sous cette dernière
forme, ont été jugés dignes d'être vulgarisés par la
presse. Et la Bibliothèque bleue y qui au xvif siècle
n'en admettait plus qu'une dizaine à bénéficier des
faveurs de son papier gris et de ses illustrations
grossières, Va Bibliothèque bleue aujourd'hui ne répand
plus guère que les Quatre fils Aymoriy Fierabras^
Galien restauré et Huon de Bordeaux,
En d'autres termes sur quatre chansons de geste,
sur quatre romans en vers qui avaient, sous saint Louis
ou sous Philippe le Bel, conquis un certain succès;
deux seulement ont été mis en prose aux xiv'' et
xv"" siècles; un seul figure, à peine, dans la liste de
nos incunables \
Mais voici que, sur notre table, on a placé dans un
bel ordre les plus anciennes, les meilleures éditions
de tous nos romans imprimés. Il est temps de les
ouvrir.
Les éditions A première vue, elles se divisent en deux grandes
incunables , •(in < • x i
de nos romans classcs, suivaut OU cUes appartiennent ou non a la
se divisent . ^ im-»
matériellement périodc (( gothique » dc 1 histoirc de notre imprimerie.
en deux classes i <^ -i- i
sonToirelont ^^^ Uvrcs dc la première famille sont assurément
pas « gothiques ». |gg plus iutéressauts. L'époque de leur vogue peut
être fixée entre 1480 et 1530, et le plus grand
nombre peut-être ont été imprimés durant les cinq
premières années du xvf siècle : les années 1501
et 1503 méritent une mention spéciale. Les deux
1. V. dans notre tome l^^ (p. 219-223 et pp. 234-243), la liste des
Chansons de geste, laquelle est complétée plus haut (pp. 447-451) par
notre nomenclature des derniers romans en vers. Cf. ci-dessus le
tableau des romans en prose (pp. 544-556) et celui des incunables
(pp. 601-604.)
LES INCUNABLES.
607
centres de fabrication, c'est Paris, c'est Lyon; les
éditeurs qui ont le plus abondamment exploité cette
mine, ce sont, à Paris, les Antoine Vérard, les Alain
Lotrian, les Jehan et Nicolas Bonfons, les Jehan Trep-
perel , les Jacques Niverd , les Michel Lenoir ; ce
sont, à Lyon, les Pierre Mareschal, les Barnabas
Chaussard, les Pierre de Sainte-Lucie, et tant d'au-
tres. Nos romans ont fait la fortune ou la gloire de
tous ces zélés et savants éditeurs.
« Leurs titres ont toujours quelque chose de rare » :
nous ne parlons ici qu'au point de vue typographique.
Il fallait créer cette chose inconnue dans les manu-
scrits, le titre : nos imprimeurs y ont mis toute leur
imagination. Ils ont joué habilement avec l'encre
noire et l'encre rouge, grâce à la facilité de ces deux
tirages qu'on pratique encore de nos jours. Tantôt,
comme dans la Conqueste de Trébisonde^ ils ont alterné
les deux encres ligne par ligne * ; tantôt, comme
dans le Guerin de Montglave et le Huon de Bordeaulx
de Jean Bonfons ^ le Mabrian de Jacques Niverd ^ le
Maugis d'Aigremont de Jehan Trepperel \ les Quatre
fils Aymon d'Alain Lotrian ^ et dans vingt autres édi-
tions, ils ont entrelacé bizarrement le rouge et le noir,
sans autre règle que leur caprice, en ayant soin seule-
ment de faire honneur de la première de ces couleurs
aux noms glorieux de leurs héros et de leurs héroïnes.
Ce titre est écrit d'ailleurs en caractères gothiques de
proportions majestueuses, et les deux ou trois pre-
mières lignes, à tout le moins, sont de nature à satis-
faire les yeux les plus difficiles. Au-dessous s'épanouit
un bois très grossier, qui trop souvent est le même dans
: PART. LivR. m.
CHAP. VII.
Caractères
extrinsèques de
nos romans
imprimés :
Leurs titres.
1. Edition d'Alain Lotrian, sans date. — 2. Ce dernier texte avait été
« littérairement » achevé dès 1454. — 3. Édition de 1530. — 4. Édition
de 1527. — 5. Sans date.
PART. LIVR. III.
CHAP. VII.
608 LES INCUNABLES.
les livres de plusieurs éditeurs. 11 est deux sujets que
nous avons eu le désespoir de retrouver chacun en
tête de plusieurs romans ; l'un représentant un che-
valier fort empanaché à la tête de ses gens, et qui
orne les premiers folios de la Conqiieste de Trehï-
sonde \ de Galien restauré % de Mabrian ^; l'autre,
qui pourrait, au besoin, figurer assez grossièrement
l'entrée triomphale de Charles VIII à Naples, et qui
s'épanouit dans le Fierabras de Nicolas Bonfons et
dans le Huon de Bordeaulx de Jehan Bonfons. Au bas
du titre se trouve presque toujours le nom de l'éditeur
avec son adresse fort détaillée : « On les vend à Paris,
en la rue Neufve Nostre Dame à l'enseigne de l'escu
de France par Alain Lotrian \ » « On les vend à Lyon,
en la maison de Pierre de Sainte-Lucie ^ » « On
les vend à Paris joignant la première porte du Palays
en la bouticque de Jacques Nyverd, imprimeur et
libraire ^ » Néanmoins cette formule, où ne se trouve
encore aucune date , fait défaut dans un certain
nombre de nos romans imprimés, parmi lesquels il
convient de signaler le Mabrian d'Alain Lotrian et
Denis Janot, VOgier le Danois, des mêmes éditeurs \
et bien d'autres. Quelquefois un encadrement, assez
semblable à celui des Livres d'heures, enveloppe
gracieusement tout le titre et lui donne une nouvelle
richesse ^ Rien n'est alors plus attirant que ce
premier feuillet, et c'est souvent le plus agréable à
lire.
Quant à ce que les imprimeurs contemporains
1. Edition d'Alain Lotrian, sans date. — 2. Édition sans date, de la
veuve de Jehan Trepperel et de Jehan Jehannot. — 3. dition de Jac-
ques Niverd, 1530. — 4. Conqueste de Trebisonde, s. d. — 5. Fiera-
bras. — 6. Mabrian de 1530. — 7. Sans date, l'un et l'autre. — 8. Il
faut citer surtout l'édition, mentionnée plus haut, de la Conqueste
de Trehisonde,
LES INCUNABLES, 609
appellent « un faux titre )>, nous n'en avons trouvé i part. livr. m.
-.f -M CHAP. VU.
d exemple que dans le Mabrian de 1530.
Trois formats ont été adaptés à nos romans : le Leurs formats-,
petit in-folio que l'on peut considérer comme le plus
ancien; l'in-octavo qui est le plus commode; l'in-
quarto qui est le plus fréquemment employé et
auquel la Bibliothèque bleue n'a pas craint de donner
une consécration populaire. Quel que soit leur for-
mat, nos incunables gothiques ont été imprimés tan-
tôt à deux colonnes, tantôt en lignes courantes, mais
toujours en caractères compacts et avec la préoccu-
pation évidente de faire tenir le plus de matière
possible sur le moins de papier possible. N'oublions
pas que, malgré leur luxe apparent, on a presque tou-
jours prétendu en faire des livres à bon marché. Leur
papier est médiocre, leurs marges offrent aux yeux
peu de champ pour le repos dont ils ont besoin.
En tête de chaque chapitre, les rubriques sont par
bonheur encadrées dans un espace blanc qui distrait
le regard ^ : rubriques en encre noire et qui ne méri-
tent plus leur nom. Les chapitres commencent par
des lettrines assez élégantes, qui sont conçues, les
unes dans le goût gothique, les autres dans celui de
la Renaissance. Les plus anciens textes ne sont pas
paginés, et sont seulement revêtus de signatures par
Ai, Au, Aiii, Aiv, Bi, Bii, etc. Bientôt, cependant, la
foliation est introduite dans nos romans imprimés ^ ;
un certain nombre sont en outre munis de titres
1. « Comment le comte Guy de Maience ala chasser en une moult
grant forest et comment, en voulant tuer ung cerf, occist un her-
mite. » — « Comment le Comte fîst veu à Lieu de demourer en Vher-
mitage après qu'il eust occis l'ermite, » etc., etc. (Fleurs des batailles
JDoolin de Maye7ice.) Tantôt ces rubriques sont suivies de Findication
numérique des chapitres : « Chapitre i, ii, m ; » tantôt elles se rédui-
sent, comme les précédentes, à un titre en forme d'interrogation. --
2. V. le Huon de Bordeaulx de Jean Bonfons.
". 39
I PART. LIVR. m.
CHAI'. VU.
610 LES INCUNABLES.
courants qui en r(3ndent heureusement la lecture plus
commode \ Le chiffre des libraires éclate souvent au
Leurs indications , , ii •p'iii.i
bibliographiques; vcrso du prcmicr ou du dernier leuillet, et ces pru-
dents éditeurs ont soin, après les derniers mots du
roman, après le bienheureux Amen qui les termine,
d'inscrire une dernière fois leur nom, leur adresse et
le titre exact de l'ouvrage dont ils viennent de nous
faire subir la lecture ^ Ces indications bibliogra-
phiques sont précieuses pour Térudit, mais elles
sont souvent d'une longueur désespérante et aussi
ennuyeuses que le roman lui-même. D'ailleurs les
libraires ne pensent point uniquement à leurs intérêts
Leurs Tables; et gratifient leurs lecteurs de Tables assez complètes,
ou, comme ils le disent, de « bnefves recollections par
chapitres )> de toutes les matières contenues en leurs
volumes. Ces Tables occupent presque toujours les
premiers feuillets de nos romans dont elles repro-
duisent purement et simplement les précieuses ru-
briques ^ Puis, ces romans sont illustrés^ et on a
1. Il faut citer comme type le Màbrian de 1530. — % « Cy flnist le
rommant de Fierabras le géant imprimé à Genève Lan de grâce
•M-CCCC.LXX.YIir le XVIII« jour de novembre. » — « Cy fine la plai-
sante histoire de Maugist d'Aigremont, nouvellement imprimé à Paris
par Jehan Trepperel... et fut achevé le -X^- jour de septembre
M-CCCCC'XXYIL » — « Fin de la cronique et hystoire excellente du
preux, vaillant et nompareil chevalier Mabrian, roy de Jérusalem et de
Inde la majeur, fils du noble roy.de Hierusalem Yvon, lequel fust filz
de Regnault de Montauban, en laquelle est comprins la mort et mar-
tyre des preux chevaliers Alard, Guichard et Richard et leur cousin
Maugis, lequel fut pape de Romme, ensemble les prouesses de Gracian,
fîlz bastard dudit Mabrian et de la belle Gracianne faé. Avec les faits
chevalereux du preux et hardiz chevalier Regnault filz dudit Mabrian
et de son espouse la royne Gloriande. Et fust achevé d'imprimer à
Paris le .XX^. jour de janvier, Tan •M.CCCCC.XXX* par Jacques Ni-
verd, imprimeur et libraire tenant sa bouticque joingnant la première
porte du Palays du costé de la grant salle. » Comme on le voit, ces
indications bibliographiques renfermaient un nouveau résumé du
roman dont ils répétaient le titre. — 3. Certains éditeurs, par écono-
mie sans doute, nous ont privés de ces Tables, notamment Alain
Lotrian et Denis Janot pour leur Ogier le Danois, Jean Bonfons pour
son Guerin de Montglave sans date^ etc.
LES INCUNABLES.
(Ml
•I PART. LIVR. m
CHAP. VII.
Leurs
illustrations ;
pensé à cet immortel attrait de la peinture et du
dessin qui séduit tous les hommes, et particulière-
ment le peuple. Du reste, on ne s'est pas mis en
grands frais. 0 naïveté de ces dessins rustiques ! 0
candeur des bonnes âmes qui les admiraient! Il faut
voir ces chevaliers terribles vissés sur leurs longs
chevaux avec la lourdeur des costumes du temps de
Charles VIII et de Louis XII. Il y a vingt ou trente
illustrations par volume, mais on ne se gêne pas pour
reproduire quatre ou cinq fois la même dans le même
tome, et fort souvent il arrive que ces dessins n'ont
aucun rapport avec le texte \ On fait servir tous ses
vieux hoïs. C'est ce qui se fait encore, hélas! dans
les livres illustrés de nos jours, et l'antique cynisme
est encore dépassé.
Et maintenant, laissons-les, ces incunables gothiques
que nous avons essayé de photographier dans les pages
qui précèdent, laissons-les, après avoir contemplé une %^^^s imprimîs'^
1 , . „ , -i- Qj^ caractères
dernière lois leur écriture anguleuse et raide, tantôt gothiques.
calquée sur celle du xiii% tantôt sur celle du xv' siècle,
et leurs titres bigarrés, et leurs dessins précieusement
grossiers. La Renaissance, d'ailleurs, ne pouvait pas
tolérer plus longtemps ces vestiges d'un autre âge : elle
imposa à nos romans une autre forme typographique.
De là une seconde classe, un second type de romans
imprimés. L'écriture gothique a été décidément chas-
sée de tout le texte, des rubriques, du titre. Tout est
romain. Le titre, en belles capitales de style presque
elzévirien, est en forme de pyramide renversée. Les
dessins sont encadrés dans une ornementation de la
Renaissance : cariatides, acanthes, chimères. Gérard
d'Euphrate, publié en 1549, est le type le plus parfait
Physionomie
de
nos romans
1. Voy. notamment la Gonqueste de Trebiso7ide.
612 . LES INCUNABLES.
'"'^cHlp^vn: "'■ de ces nouveautés. Mais on ne put toujours consacrer
à nos romans tant de luxe, ni faire tant de frais pour
eux. De là un troisième type, une troisième famille :
ce sont ces romans de la fin du xvf siècle, du com-
mencement du xvii% qui ont déjà toutes les appa-
rences de la Bibliothèque bleue dont ils sont la véri-
table origine. Voulez-vous avoir une idée exacte de
ces romans à bon marché : ouvrez les livres édités à
Troyes par Nicolas Oudot, le Morgant et le Mabrian
de 1615 ; prenez entre vos mains VOgie?' et le Meiirvïn
de Nicolas Bonfons, en 1583; placez enfin sous vos
yeux les éditions de Rigaud de Lyon. S'il y a jamais
eu des livres populaires, ce sont ceux-là.
Caractères JusQu'ici, ccpeudant, nous n'avons fait connaissance
intrinsèques ^ ^, ■ ,
de tous nos Qu'avcc la phvsionomie tout extérieure de nos romans ;
romans imprimes. J- J- J ^ ^ '
^et^réckmS^ mals 11 uc faudrait pas les juger seulement sur la mine.
de leurs éditeurs. Le^fg tltrcs, quc nous ne voulons plus examiner
en bibliographe, mais en critique, nous donnent une
première idée de leur style. Ces titres sont de véri-
tables réclames; mais ce dernier mot lui-même est
trop pâle, et rien ne ressemble davantage à ces ef-
frontés boniments, avec ces « palabres » que les char-
latans débitent sur les tréteaux de la foire. Tout ce
qui peut réveiller l'engourdissement des lecteurs est
mis en œuvre avec de singulières solennités de
parole : « Approchez, approchez : vous allez en-
tendre la Conqueste du très -puissant empire de Tre-
bisonde et de la spacieuse Asie, en laquelle sont
comprises plusieurs batailles tant par mer que
par terre ; et maintes triomphantes entrées de villes
et prises d'icelles, décorées par style poétique ; et
aussi de belles descriptions de pays avec des contes
PART, LIVR. lU.
CHAI», Yir.
LES INCUNABLES. 613
d'amour qui n'ont jamais été lus jusqu'ici * ». Préfé- '
rez-vous le Roman de Fierabras le Géant ? a Voici, ^
Yoicil a Conqiieste du gi^and roi Charlemaïne des Espaï-
gnes avec les faits et gestes des douze pairs de France
et du grand Fierabras, et le combat fait par lui contre
le petit Olivier qui le vainquit; et des trois frères qui
firent les neuf espées dont Fierabras en avoit trois
pour combattre ses ennemis, comme vous l'orrez ci-
après ^ » 11 y a certes de quoi faire venir l'eau à la
bouche ; mais que direz-vous, ô lecteurs, de « la très
plaisante Histoire de Maugis d'Aigremont et de Vivien
son frère, en laquelle est contenu comment le dit
Maugis, à l'aide d'Oriande la fée, son amie, alla dans
l'île de Boucaut où il s'habilla en diable; ... com-
ment il occit le serpent qui gardoit la roche, par
laquelle chose il conquist le bon cheval Bayard et
aussi conquesta le géant Sorgalant^? » — « Appro-
chez, approchez : nous possédons dans nos magasins
de quoi satisfaire les goûts les plus variés et les
plus difficiles; nous avons un vaste assortiment de
fées, d'enchanteurs, de chevaliers, de nains, de géants,
de batailles, de tournois, de coups d'épées, de coups
de lance, de contes d'amour, de conquêtes et de beaux
faits d'armes, de miracles et de merveilles de toute
sorte, de rois et d'empereurs, de reines et de prin-
cesses belles comme le jour, le tout revu, corrigé,
augmenté et orné de belles figures. Approchez \ »
Laissons-nous donc séduire et lisons ces œuvres Leurs Proiogues.
merveilleuses : <( N'oubliez pas de lire mon Prologue »,
1. C'est le titre delà Gonqueste de Trebisonde, d'Alain Lotrian, sans
date. — 2. C'est le titre textuel du Fierabras de Nicolas Bonfons, et
c'est encore celui de la Bibliothèque bleue en 1893. — 3. Maugis de
Jehan Trepperel, 1527, in-4o goth. — 4. Rien n'est exagéré, et la plu-
part des expressions précédentes sont textuellement empruntées aux
titres de nos romans du xvi^ siècle, que nous avons relevés avec soin.
1 PART. I.IVR. II
CHAV. YK,
614 LES INCUNABLES,
nous dit railleur de maint roman. Lisons le Pro-
logue.
Le plus souvent, Fauteur se contente ici d'indiquer
ses sources : « Nous trouvons es cromqiies anciennes
que le noble et vaillant roy Pépin espousa et prit à
femme Berte de grant renommée ^ », etc., etc. Quel-
quefois, comme les anciens jongleurs d'heureuse mé-
moire, il discrédite de la belle façon et malmène
tous ses confrères : « Autrefois a esté faict un roman
auquel n'avoit point le quart des faits du dit Ga-
lien, » Même il a l'impudeur de répéter à ses lecteurs
décidément trop crédules qu'il a, lui, consulté les
vieilles annales ; il copie et ressuscite le vieux men-
songe des Chroniques de Saint-Denis, mensonge usé
depuis trois siècles : « J'ai tant fait que j'ai trouvé
LES VIEILLES CHRONIQUES FRANÇoisEs lesquelles estaient
à Saint-Denis en France et en ai composé cestiiy beau
livre ^ » Tout l'avantage, ajoute- t-il avec une vanité
satisfaite, est donc de mon côté : « J'ai remys cette
histoire en estât, tellement que si tu la confères avec
ces vieux et lourds exemplaires qui ont eu leur cours
jusquàpresenty tu la trouveras repurgée de toutes er-
reurs, restituée selon la vérité des anciennes annales
et autres fidelles historiens et ornée d'un élégant et
fluide langage ^ » Vous vous attendez peut-être à des
merveilles de la part d'un éditeur qui fait de si belles
promesses : ce libraire (ô immortalité des jongleurs!)
n'a fait que reproduire textuellement les versions et
éditions précédentes.
D'autres étaient plus candides... ou plus cyniques.
Si j'ai si bien réussi le présent ouvrage, disaient-ils,
1. Prologue de Valeyitin et Or son, Lyon, Rigaud, 1605. — 2. Galien
restauré, Lyon, Rigaud, 1575. — 3. Les Quatre Fils Aimon, Lyon,
Fr. Arnoullet, 1573.
LES INCUNABLES. 615
c'est qu'on m'a payé en belle et bonne monnaie :
(( Vous avez maintes fois ouy dire que pour faulte d'ar-
gent sont demeurez maints beaux édifices à parfaire,
et pour tant que j'ay esté bien payé » j'ai fait d'excel-
lente besogne \ Voilà un auteur qui ne se piquait pas
de désintéressement. D'ailleurs, il est certain que ces
translateurs n'étaient pas des aigles : c'étaient, comme
nous l'avons déjà entrevu, de simples scribes aux
gages de tel ou tel libraire. Aussi ne se nomment-ils
que rarement dans le prologue de leurs œuvres. C'est
dans le Mabrian de 1503 que nous avons à peu près
trouvé la seule mention de ce genre : la postérité
pourra savoir que les auteurs de cette compilation
s'appelaient Gui Bounay et Jean Lecœur ^
Quelle que soit la médiocrité et l'inutilité de ces
prologues, nous les préférons aux prologues savants,
aux prologues philosophiques qui abondent, hélas!
dans nos romans des xv'' et xvi'' siècles. C'était le
temps du pédantisme, et nos auteurs tenaient à être
de leur temps. Dès 1478, l'auteur du Fierabras nous
élève aux hauteurs du beau style : « Saint Pol, doc-
teur de vérité , nous dit que toutes choses réduites
par escript sont à nostre doctrine escriptes. » Le
translateur de Doolin de Mayence ^ est plus long :
il entreprend dans son prologue toute une théorie
des origines de la noblesse. Il établit en doctes ter-
mes qu'il y en a deux, et deux seulement : le sang,
la vertu. Il décerne à Adam le iiiv^Ao^ premier noble ^ et
1. Galien restauré, Lyon, Rigaud, 1575. — 2. « Et qui voudra savoir
les noms de ceulx qui ont dressé le présent livre et compillé, maistre
Guy Bounay, licencié es loix, lieutenant du baillif de Cliastelroux,
Ta commencé. Et a esté achevé par noble homme Jehan Lecueur,
escuyer, seigneur de Nailly en Puysange, estant à Paris pour les
affaires de noble et puissant seigneur messire Régné d'Anjou... », —
3. Édition de Vérard, in-foL goth., 1501,
I PART. LIVU. III.
GHAP. YII.
61G
LES INCUNABLES.
1 PART. LIVR. III.
CHAP, VII.
Leurs débuts;
leur finale.
il en arrive péniblement à parler enfin «du très-fidèle,
loyal et hardy Doolin quem non solum excellentia gène-
?is, sed mores virtittesque nobilitant. » Ce style sent déjà
sa Renaissance de cent lieues; mais nous avons en-
core de plus beaux échantillons à vous offrir, et, sans
parler du translateur de Mabrian \ qui parle « des té-
nébreux anglets de son petit entendement » et de nos
ancêtres qui « ont basty et fondé par ferme stabilité et
incorruptible bastiment les vrays fondemens, qui ont
mis et inséré sus l'immobile pierre d'entière noblesse
les colonnes et pilliers de tout honneur », sans parler
de ce bavard, on trouve dans Fauteur de la Conqueste
de Trebisonde un type de pédant si parfait, qu'on ne
saurait rien lui opposer. Écoutez plutôt le commen-
cement de son Prologue : « Le largiteur de lumière
céleste, ApoUo, par première estincele d'amour oflfrist
son cueur à la très belle Daphné, laquelle florissant
en virginité immaculée , depuis que le vouloir des
Dieux l'eust muée en tousjours verdoyant laurier
que iceluy ApoUo choisist pour son especial arbre,
lui donna le tiltre de superatrice victoire et ne per-
mist qu'aux triumphateurs et impérissables poètes de
la porter. » Et il y en a long, il y en a très long dans
ce style. Ah! nous sommes bien loin du début
à'Aliscans ^ !
Après ce Prologue, les auteurs, satisfaits de leur
petit entretien avec leurs lecteurs, entrent décidé-
ment in médias res. Quelques-uns imitent (rien n'est
plus naturel chez un copiste) certains débuts de nos
romans en vers et placent tout un printemps au com-
1. Édition de 1530, déjà citée. —2. Quelquefois, dans ces Prologues,
les auteurs nomment celui qui leur a commandé leur prose. L'auteur
du Fierabras de Genève (1478) nous apprend qu'il a composé son livre
à la prière de Henri Bolomier, chanoine de Lausanne, etc.
LES INCUNABLES. 617
mencement de leur livre : « A Fissue de Fyver, que ' ^'^^t. uvr. m.
>} > i- CHAP. VU.
le joly temps d'esté commence et qu'on voit les arbres ™
florir et leurs fleurs espanyr, les oisyllons chanter en
toute joye et doulceur \ » Quant aux derniers mots,
quant à la fin de nos romans, on y trouve toujours ce
souhait du Paradis que déjà nous avons lu tant de
fois dans nos chansons du xif au xv° siècle : « Sei-
gneurs, qui ce présent livre lirez, nous prierons Dieu -
et labenoiste Vierge Marie, qu'il nous doint grâce de
vivre en très bonnes meurs par lesquelles nous puis-
sions avoir, à la fin de nos jours, vie pardurable et la
gloire céleste de Paradis. Amen ^ » La finale d'un
seul de nos romans imprimés fait peut-être exception
à la règle générale : c'est celle d'Huon de Bordeaulx;
nous y apprenons (ce qui n'a rien de trop surprenant)
que l'auteur prétendait suivre un original en vers;
que son travail premier avait été achevé en 1454 et
qu'il lui avait été commandé par deux puissants
seigneurs, Charles de Rochefort et Hue de Longue-
val, et par un troisième Mécène du nom de Pierre
Ruotte^Mais en général, si vous voulez d'utiles rensei-
gnements sur les sources et la date de nos romans,
allez les chercher ailleurs que dans leurs dernières
phrases.
Nous venons de déblayer le terrain, et pourrons
maintenant étudier en eux-mêmes, dans leur agen-
cement, dans leurs sources réelles, dans leur style
enfin, ces mêmes romans dont nous connaissons
1. Guerin de Montglave, de Jean Bonfons, sans date. — 2. Quatre
fils Aymon, Lyon, Arnoullet, 1573. — 3. « Lequel livre et histoire a
esté mis de rime en prose à la requeste et prière de monseigneur
Charles, seigneur de Rochefort, et de messire Hues de Longueval,
seigneur de Vaulx, et de Pierre Ruotte, lequel fut faict et parfaict le
vint neufiesme jour de janvier Tan 1454. Explicit. » [Hiion de Bor-
deaux, de Jean Bonfons.)
618 LES INGUxNABLES.
iPART.LivR. m. maintenant tous les caractères extérieurs, dont nous
CHAP. m. "
avons lu vaillamment les prologues, dont nous savons
par cœur les premières et les dernières lignes.
Deianaturo Trausportous uous de nouveau dans l'atelier tvpo-
et de 1 origine ^ *> ^
romansfncunabies graphique quc uous avous plus haut essayé de décrire.
ci/S^ troupes : La « coplc » d'uu uouveau roman est là, sur la
reproductions tablc du maîtrc imprimeur, et c'est de ce côté que se
d 'œuvres t . i
antMeurcs, portc uotrc rcgard.
vers;'' Quellc cst ccttc « copic »? Quelle en est la nature
2" Les œuvres '-
originales, exactc? QucUc cu est l'origine? Hâtons-nous de la
feuilleter. Faisons mieux : lisons-la.
Cette copie a-t-elle été spécialement commandée
par l'éditeur et composée tout exprès pour l'impres-
sion? Ne serait-elle, au contraire, que la reproduc-
tion, plus ou moins exacte, d'un manuscrit plus ou
moins antérieur à l'admirable découverte de Gutten-
berg? L'auteur a-t-il, en ce dernier cas, travaillé
directement sur un de nos derniers romans en vers,
ou bien s'est-il inspiré, plus ou moins étroitement,
(l'hypothèse est toute différente), d'un de ces romans
en prose du xv'' siècle, auxquels nous avons tout à
l'heure consacré de si longues pages? Voilà ce qu'il
s'agit de déterminer nettement.
La question est plus délicate qu'on ne pourrait le
croire ; mais, pour ne pas laisser trop longtemps nos
lecteurs en suspens, nous essaierons de leur donner
la solution du problème.
Donc, à nos yeux, toutes les hypothèses précé-
dentes sont possibles, sont acceptables.
Certains incunables ont été calqués sur des romans
en vers, et certains autres sur des manuscrits en
prose.
LES INCUNABLES. 610
Certains autres, enfin, sont réellement des œuvres
de commande, et ont été effectivement composés tout
exprès pour un éditeur, lequel voulait à tout prix
a de la nouveauté » et qui avait l'esprit de la payer
plus ou moins cher.
En d'autres termes, plus décisifs et plus brefs, il y
a lieu d'établir ici deux grands groupes parmi nos
romans incunables : « Les reproductions ou adapta-
tions d'anciennes œuvres en vers ou en prose ; les
romans originaux. « Rien ne semblera plus aisé à
saisir.
Prenons des exemples et choisissons des types.
Il est manifeste, d'une part, que le Fierabras de
1478 n'est que la reproduction d'un manuscrit en
prose, dont la date n'est pas sans doute très antérieure
à celle de l'impression \
Il est probable, d'autre part, que le Galien incuna-
ble, pour nous borner ici à cette mention, a été direc-
tement composé d'après un Galien en vers du xiv*" siè-
cle. Nous ne nous servons, en ce dernier cas, que du
mot « probable », et n'oserions pas, en réalité, nous
aventurer plus loin.
On ne saurait en effet (à tout le moins dans l'état
actuel de la science) affirmer nettement qu'entre un
roman en vers du xiv° siècle et un incunable du
xvf , il n'ait pas existé un intermédiaire. Et par cet
1. Il existe, à notre connaissance, deux manuscrits du Fierabras en
prose (xv^ siècle) où l'auteur déclare avoir écrit son livre à la de-
mande d'un chanoine de Lausanne nommé Henri Bolomier. Or, cette
mention du chanoine de Lausanne et du rôle qu'il a joué en cette
affaire, cette même mention se retrouve dans le Fierabras de 1478,
qui est évidemment postérieur à ces deux manuscrits et appartient à
la même famille de textes. L'un des deux manuscrits en question a été
sig-nalé par Senebier en son Catalogue raisonné des tnanuscrits con-
servés dans la Bibliothèque de la ville de Genève (1779, p. 452, n» 188) ;
l'autre faisait partie de la Bibliothèque d'Ambroise Firmin Didot.
I PART. LIVR. 111.
CHAP. VIT,
I PART. LIVR. I
CHAI». VU.
620
« intermédiaire »
LES ÏNCUiNABLES.
, nous entendons un roman manu-
^ scrit en prose du xv' siècle.
Entre le Meurvin en vers qui a certainement existé ^
et le Meurvin incunable, y a-t-il eu un Meurvin
manuscrit en prose? C'est possible, et presque pro-
bable ; mais ce n'est pas certain.
Autre incertitude ; mais moins vive, celle-là. Tous
les romans en prose ont-ils été précédés d'un roman
en vers ? Nous possédons un Mabrïan en prose ; mais
le Mabrian en vers n'est pas, que je sache, parvenu
jusqu'à nous.
Bref, pour résoudre scientifiquement tous ces pro-
blèmes, il faudrait posséder et connaître tous nos
derniers romans en vers, tous nos romans manuscrits
en prose. Nous n'en sommes pas là.
Voilà pourquoi Ion ne saurait ici procéder avec
trop de prudence ; voilà pourquoi il faut résolument
s'interdire toute affirmation téméraire.
Mais toute incertitude cesse devant des œuvres telle
que la Conqueste de Trebisonde qui a été commandée
par Alain Lotrian à un romancier de bonne volonté,
et dont nous aurons lieu de reparler plus loin avec
quelque détail.
Telles sont nos conclusions : nous les souhaiterions
plus précises; mais elles paraîtront peut-être accep-
tables.
* ■¥■
Caractères
spéciaux
de ces
deux groupes.
Sur ces deux classes d'incunables, — les repro-
ductions, d'une part, et, de l'autre, les œuvres nou-
velles — il importe de revenir plus longuement.
Voici tout d abord les reproductions.
1. V. plus haut (p. 447), notre liste des derniers Romans en vers.
LES INCUNABLES. 621
Il faudrait bien se garder de croire qu'elles ont
toutes la même nature, la même physionomie, le
même style.
Qu'elles soient exécutées d'après un original en
vers ou d'après un original en prose, elles se pré-
sentent à nous sous deux aspects bien différents.
Les unes sont l'œuvre de certains romanciers qui
mériteraient plutôt ce nom, ce même nom de (( décal-
queurs » dont nous avons dû nous servir plus haut,
au sujet des premiers remaniements en prose. Ces
prosateurs timides se contentent de reproduire servi-
lement leur modèle et y changent à peine quelques
mots. C'est ce que j'appellerais volontiers Fécole ^7m/6.
D'autres, au contraire, se sont montrés beaucoup
plus indépendants, beaucoup plus osés, et n'ont em-
prunté à leurs devanciers que le fond de leur œuvre.
C'est ce que j'appellerais l'école large \
1. n est facile de se faire une idée du travail de l'école large; mais
il semble nécessaire de donner un exemple typique des procédés de
récole étroite. Nous rempruntons à la première édition incunable de
Guerin de Montglave. Les tirets qui figurent dans ce texte ont été
ajoutés pour mieux faire comprendre la relation de la prose avec les
vers.
Galien du ms. de Cheltenliam Guerin de Montglave incunable
(éd. Stcngel, p. 123). (édition de Jehan Trepperel, s. d.)
Par dedens Rainclicvaulx fut grande la pités : Par dedans Roncevaulx fut grande la
Seize mil cresti^ns y eut mors et tués pité : — car bien seize mille chrestiens
Et des quatre vivans y en eut mil navrés. >^ ®"^ P^^^^ ^^' "'^^^ - ^* ^^^ ^u^tre
f^y . .ni,., X ,. , , "^^^^^ <î"i sont demeurez, en y a bien
Olivier et Roullant les ont moult regrettés ; ^jne qui sont navrez. - Si les regret-
Et quant Roullant choisi les grans mortalitez, tent moult Olivier et Rolant. — Et
Mist li quens naturelz le cor en sa bouchez, quant Rolant vit si grande mortalité
Et disoit en son cor : « Hé ! roy Charles, venez ; ~ '\ "^'^ !'.'^' ^ '^ ^,°"t'" '* ^' '""""^
^ ' ' par trois fois, — et disoit en son cor :
« Aujourduy sera mort cil que le mieuk amés. » „ Charles, venez ; - car aujourdhuy
Par trois fois le sonna, ce dit l'auctorités, cil que vous aymez le mieulx sera
C'unne vaine rompy tant estoit aïrés. "^o^*- '' ~ ^^ le sonna par trois fois —
rKn».iu«,o,-v,« IV ■ • L -, , o par tel ayr que il rompit une des veines,
Lnarllemaine 1 oui qui estoit en son trefz. I t ^ . , t^, r>. , .
^ uu uLi£. tant estoyt courroucé. — Et Charlemai-
II a dit à Naymon : « Beau sire, or escoutés ; gne qui estoit en son tref l'ouyt bien ;
N'est-ce le cor Roullant qui là s'est démenés ? — Si dist à Naymon : « Sire, or es-
<>i nçt liai- r.oi «5r.i^,,^.,„ • • i- i f coûtez. — N'est-cc pas le cor do Roland
&i est, par cel feoigneur qui en croix fut nenés. •» o c- i •
* ^ que ] av ouy ? — Si est vraiement. — Je
Je croy qu'asailli l'a Marsille le doubtés ; » croy que Marsille l'a assailly. — « Sire,
I PART. LIVR. Ht.
CHAP. VU.
622
LES JNCUNABLES.
l PART. LIVR. 111.
CHAI', m.
Du style
des romans
ineunables.
II va sans dire qu'entre ces deux écoles, il y a un
certain nombre de degrés intermédiaires , dont il
convient de faire estime ; mais les deux grands grou-
pes, les voilà.
Nous n'avons pas cru qu'il fût nécessaire d'étudier
de près le style de ces reproductions, puisqu'il est trop
souvent calqué sur celui des romans en prose manus-
crits. Nous aurions ici à répéter presque textuelle-
ment tout ce que nous avons dit de ces œuvres de
notre décadence épique, et une telle répétition n'au-
rait rien qui fut scientifique. Nous nous contenterons
de quelques observations rapides.
Toute règle comporte des exceptions, et il ne fau-
drait pas affirmer, par exemple, que tous les auteurs
de nos incunables ont atténué et, pour ainsi par-
ler, efféminé la vigueur de nos vieilles chansons.
Au lieu de reproduire les fadeurs de quelque œuvre
du xiv"" ou du xv"" siècle, plus d'un de ces prosateurs
fait au contraire un bond jusqu'aux poèmes du xiif
et en garde la rudesse. Vous rappelez-vous que, dans la
rédaction manuscrite du Fierabîms en prose, on avait
singulièrement transformé et adouci le caractère de
Floripas, de cette fille de l'émir Balan ? On en avait fait
une pieuse et tremblante jeune fille, se jetant en larmes
aux genoux de son père, pour le supplier de se conver-
« Sire, dit Guanelon, qu'es-ce que ditavés?
Roullant chascc en ces bois où il s'est déportés, w
Quant Galien l'oui, le sanc lui est mués ;
Il a dit à Charlon : w Jamais ne me créés,
« Se bataille n'a là où le cor est sonéS. »
11 garde à Guanelon et est avant passéSj
Et puis luy dit en hault Galien le doubtcs :
(t Pleust à Jhesucrist qui en crois fut pcnés
<t Que je scusse bien les maulx que vous pensés ! »
dist Guannes, qu'est ce que vous dittcs?
— ■ Rolant chasse au bois et se des-
duyt aux bestes saulvaiges. « Quant
Galien l'ouyt, à peu qu'il enraigea, —
et dist à Charlemaigne : « Sire, ne me
croyez jamais, — s'il n'y a bataille là
où le cor est sonné. — Regardez comme
Guannes est pasle. » — Et puis Galien
luy dist : « Pleust à Dieu — que jt^
sceùsse les maulx que vous pensez en
toslre mauvais couraige !
CHAP. VU.
LES INCUNABLES. 623
tir et de sauver sa vie terrestre en se soumettant hum- ' ™;„^'!^- "^•
blement à la volonté de Charlemagne. Tout au con-
traire, dans le Fierabras qui fut imprimé à Genève en
1478 (d'après une version manuscrite), Floripas est
bien la même que dans le poème original. C'est une
vraie furie qui, avec des cris odieux, réclame la mort
de son propre père pour avoir le droit de se jeter plus
tôt dans les bras de son ami Gui de Bourgogne : « Sire
empereur, dit-elle, pourquoy mettes vous tant à faire
mourir celluy dyable. Il ne m'en chault, s'il meurt;
seulement que Guy de Bourgongne soit mon espoux. »
Il faut ajouter qu'un tel cas est assez rare, et qu'en
général les piètres auteurs de nos romans imprimés
ont plutôt édulcoré à l'excès nos anciennes fictions
épiques.
Ogier le Danois n'a pas été calqué, on le pense bien,
sur le rude poème de Raimbert de Paris ni même sur
l'élégante chanson d'Adenet; mais le prosateur du
xvf siècle a pris pour base une version qui reproduit
plus ou moins exactement l'interminable roman du
XIV' siècle en vers de douze syllabes, dont nous avons
déjà eu l'occasion de dire quelques mots. A force de
subir toute cette série de dilutions, l'œuvre antique
est devenue tout à fait méconnaissable. Le Danois du
xif siècle est un gros baron féodal, mal baptisé, demi
sauvage, brutal, charnel, farouche, et ayant, grâce à
l'influence chrétienne, je ne sais quels retours subits
et quelles douceurs inespérées. Il lutte contre Char-
lemagne d'un front terrible, comme un taureau en
rage, et il faut qu'un jour le Ciel intervienne visible-
ment pour lui arracher un pardon qu'il refusait à
la France et à l'Église. Géant vainqueur de géants,
homme immense, personnification redoutable de la
redoutable féodalité, jetant sur la société des regards
I PART. LlYR. 1(1.
CHAP. 111.
624 LES INCUNABLES.
torves, il ne se calme un peu qu'à la fin d'un poème
en onze mille vers qui est presque uniquement con-
sacré à l'histoire de sa colère. Et maintenant voulez-
vous savoir ce qu'ont fait d'un tel héros les imagina-
tions amollies des xv° et xvi' siècles, suivez Ogier,
dans ces œuvres bizarres, suivez-le jusqu'au déclin
de sa vie, jusqu'au jour où, à l'âge de cent ans, « il
advise soudain une belle dame, vestue de blanc, si
bien et si richement aornée que c'estoit triomphe de
la voir ». Le Danois s'imagine d'abord que c'est la
Vierge Marie et dit hautement Ave Maria; mais ce
n'est que la fée Morgue, qui lui dit en termes tendres
et précieux : « Puis que je vous tiens par deçà, je vous
meneray à Avallon, là où vous vous esbatrez à faire pas-
ser le temps aux dames. » Ogier reprend avec un bon
sens fort prosaïque : « Ce n'est pas viande qui faille
à ung malade que entretenir les dames. Il a bien
mestier d'autre confort. » Et il ajoute plus piteuse-
ment encore : « Je vous promets en bonne foi que je
ne suis pas à mon ayse. » C'est alors que Morgue lui
répond : « Je vous y mettrai », et lui donne un anneau
qui le fait revenir à l'âge de trente ans \ Voilà ce
qu'était devenu le sauvage et sublime assiégé de Cas-
telfort ; voilà cette féodalité de carton qui avait suc-
cédé à la féodalité en fer; voilà les fadaises et, tran-
chons le mot, les inepties qui avaient enfin remplacé
la rudesse délicieusement barbare de nos premières
épopées.
Jusqu'ici cependant nous n'avons eu affaire qu'à
des copies ; mais il faut bien se persuader que les
(( nouveautés » ont exactement ce même caractère
1. Ogier le Danois^ édition d'Alain Lotrian et Denis Janot, sans
date (vers 1536).
LES INCUNABLES. 625
d'alanguissement et de platitude. Les éditeurs de ce
temps-là éprouvaient, comme ceux de tous les temps, ^
le besoin de régaler leur public de ces nouveautés dont
il est toujours si vivement afîriandé. Ils commandaient
à leurs auteurs des romans originaux; mais laffabu-
lation et le style de ces prétendues nouveautés ne
différaient guère de Faffabulation et du style des an-
ciennes copies. Il faut vraiment avoir un regard bien
perçant pour saisir la différence. Est-ce une nouveauté,
est-ce une copie que ce bizarre Gérard d'Euphrate au-
quel nous avons attribué naguère une origine italienne
et que son auteur cependant (mais ils sont si menteurs ! )
déclare avoir emprunté à un poème « wallon »? Ce
Gérard d'Euphrate figure déjà dans les Suites à'Ogier^
et, s'il faut en croire Fauteur inconnu de ces Suites,
il ne serait autre que Girart de Roussillon, qui aurait
ainsi changé de nom le jour où Ogier lui céda la cou-
ronne de Jérusalem \ Dans le roman qui lui est spécia-
lement consacré, la donnée n'est plus la même, et on
nous le représente comme un fils de Doon de Mayence
adopté par Girart de Roussillon. Sa naissance est
annoncée par le nain Berfunes à Oriande la fée, reine
de Rosefleur. Morgue veut faire mourir le merveilleux
enfant qui est défendu par le souverain de File Téné-
breuse, par un roi-enchanteur nommé Aldeno. Ce
prince, qui est un puissant magicien et tient une
grande place dans toute Faction, s'oppose énergique-
ment aux méchants desseins de la fée Morgue. L'en-
nemie de Gérard réclame inutilement contre Aldeno
le secours d'un autre enchanteur qui s'appelle Tarta-
1. V. notre l^-^ édition, I, p. 533.= H est évident qu'on a ici joué sur
les mots. « Gérard d'Euphrate » est la corruption du nom de Girard
de Fraite, de ce barbare et de ce renégat qui joue un rôle si terrible
dans notre épopée primitive. Cf. plus loin notre analyse d'Aspremont,
III, p. 82 et suiv., etc.
I PART. MVR. m.
CHAP. VII.
PAUT. LIVK. 111
CHAP.
de
62(1 LES INCUNABLES.
• rin. Dieu intervient enfin et sauve l'enfant de Doon
de Mayence... Voilà du singulier « nouveau », et qui
est volé un peu partout.
Les autours Rieu, rleu, rien ne pouvait en réalité rajeunir cette
des romans 7 ? r o
i^"ecours^à deux viciUe ridéc et édentée qui s'appelait l'antique épopée
cxpédfenS: frauçalse ; rien, dis-je, pas même cette sotte transfu-
poôm'^sltaiiel's siou du saug de la légende « celtique ». Ils ont résisté
et font pénétrer ,. . .^ t r * t r y
dans leur œuvre Cependant, nos derniers romanciers; ils ont résiste a
la mythologie ^ ii i "o • • x'i i
'la Renaissance, coups rcdouMés dc fécs ct d euclianteurs. Peiue inutilc !
En désespoir de cause et pour sauver cette litté-
rature aux abois, ils ont eu recours à deux expédients
qu'ils croyaient irrésistibles. C'est de ces deux expé-
dients qu'il nous reste à parler.
Donc, ils ont cherché leur inspiration dans cette
poésie italienne qui nous avait fait effrontément tant
d'emprunts.
Et ils ont demandé une dernière lueur d'origina-
lité à cette Renaissance païenne qui mettait audacieu-
sement Jupiter en la place du Christ et Vénus en celle
de la Vierge.
Les poèmes italiens, la Renaissance, telles ont été
leurs deux suprêmes ressources.
De là Morgant le géant , d'une part; et, de l'autre,
la Conqueste de Trehisonde.
Cette double évolution n'a pas eu tout le succès
qu'on en pouvait attendre ; mais elle vaut cependant
qu'on la tienne en quelque estime. Et c'est ce que
nous voulons faire.
L Ecole italienne Tous CCS compilatcurs ou traducteurs de dernier
et Morgant ^
le géant, ordre, dout nous avons jusqu'ici analysé ou com-
LES INCUNABLES. (i27
mente les œuvres, tons ces inculiocres appartenaient
à l'Ecole française. Pour mieux parler, il n'y avait
pas en France d'autre école, et l'on voyait tous nos ro-
manciers continuer partout et à qui mieux mieux les
traditions de leurs devanciers desxiv'' et xv' siècles, en
se contentant d'exploiter cet inépuisable acbalandage
de magiciens et de fées qu'ils trouvaient trop aisément
dans les contes bretons. Cependant toute l'Italie,
comme nous l'avons vu plus baut, retentissait de la
gloire de Bojardo, de Pulci et de l'Arioste. VOrlando
furiosOy publié en 1516, avait conquis d'emblée l'admi-
ration universelle; VOrlando mnamorato^ et le Mor-
gante ^ (retenez ce dernier nom) avaient déjà un droit
incontesté à Tentbousiasme et aux applaudissements
de ce peuple ami de la beauté. L'Italie nous avait pris
naguère tous nos vieux héros qui, depuis plusieurs
siècles, étaient populaires dans ses Reali^ dans ses
Spagna, dans ses Nerhonesi : elle les avait revêtus de
costumes éclatants, les avait enveloppés dans une at-
mosphère qui semblait plus lumineuse et leur avait
eniîn donné une célébrité nouvelle, une popularité ar-
tistique. Roland même, notre Roland dut plus tard à
ces poètes italiens de conserver quelque notoriété
parmi les lettrés de France qui ne l'ont trop longtemps
connu que d'après l'Arioste. C'est cette singulière in-
fluence qui se fait déjà sentir en quelques-uns de nos
romans du xvf siècle, mais qui a surtout abouti à ce
trop fameux Morgant le géant, dont les éditions se sont
multipliées depuis 1519 et qui a vaillamment conquis
sa place dans la Bibliothèque bleue \
1. 1186. — 2. 1481. — 3. L'édition la plus rare et la plus ancienne
que nous connaissions de cette traduction ou imitation du poème
célèbre de Pulci est la suivante : S'ensuyt Vhystoire de Morgant le
géant. — Gy finist l'histoire de Morgant, nouvellement imprimée à
1 PAFiT. Livn. m.
CHAI', vil.
1 PART. L\M\. m.
CHAP. VIT.
628 LES INCUxNAELES.
Cependant, avec un autre but et des procédés diffé-
rents, une troisième école de romanciers avait révélé
de la Renaissance SOU cxisteuce. Ccrtains esprits peu profonds s'étaient
et la Congueste po * ^
de Trebisonde. {quix à pcu près cc langage : « JNous avons atiaire a
deux classes de lecteurs. Les uns sont savants et
uniquement passionnés pour l'antiquité grecque et
latine ; les autres sont ignorants, et ont la faiblesse
d'aimer encore, avec un enthousiasme persévérant, les
héros des vieux romans français. iN'y aurait-il pas
moyen de plaire en même temps aux uns et aux
autres? N'y aurait-il pas de conciliation possible, sur
ce terrain, entre le style de l'antiquité et les fictions
modernes? Pourquoi n'écrirait-on pas en beau style
antique un roman dont tous les personnages seraient
empruntés à nos vieux poèmes? Il y a plus. Pourquoi,
à côté des anges et des fées, n'introduirait-on pas une
troisième famille de personnages merveilleux, les
dieux et les déesses de l'ancien Olympe? La chose
n'est pas impossible : tentons l'aventure. » Il se trouva,
en effet, un romancier au moins qui la tenta, et c'est
à ce singulier projet de conciliation que nous devons
le plus curieux peut-être et à coup sûr le plus bizarre
de tous nos romans imprimés, la Conqiieste de Tre-
bisonde \
Paris pour Jehan Petite EegnauU Chaudière et Michel Lenoir librai-
res^ et fut achevé d'imprimer le quinziesme jour de may mil cinq
cens dix neuf, petit in-fol. goth. (Brunet, 5^ éd., IV, 974). = Alain
Lotrian en a donné une nouvelle édition vers 1536 sous un titre nou-
veau : S'ensuyt l'histoire de Morgant le géant, lequel avec ses frères
persecutoient toujours les crestiens et serviteurs de Dieu. Mais flnal-
lement furent ces deux frères occis par le comte Roland. Et le tiers
fut crestien que depuis ayda moult à augmenter la saincte foy
catholicq[ue]. Nouvellement imprimée à Paris par Alain Lotrian (vers
1536), in4o, goth. = Il y a d'autres éditions de Nicolas Chrestien, s. d.;
de Jean Bonfons, 1584, etc. » Il ne faut pas oublier que c'est en 1481 que
Pulci avait publié les vingt-trois premiers chants de son Morgante,
TRENTE-HUIT ANS a\ant la première édition du Morgant français.
1. La première édition de la Conqueste de Trebisonde est de 1517.
l.ES INCLINABLES. 021)
Le héros de ce singulier récit est Regnaiilt de
Montaiiban, mais Taffabulation et les personnages de
toute cette action n'ont pas été moins paganisés que le
style lui-même... Charlemagne donne un grand tournoi
à Paris : Regnault y prend part sans se faire connaître
et remporte le prix. C'est durant ces fêtes que le
prince de Savoie commence à aimer la belle Cornine
et que Maugis nous apparaît sous la forme de Mercure.
Sur ces entrefaites, le roi de Cappadoce arrive en
France, et défie les chevaliers français à la joute :
Regnault rabaisse Forgueil de ce roi dont il est vain-
queur. Un grand conseil alors se tient dans l'Olympe :
Cupido, Vénus et Mercure se liguent contre Regnault
de Montauban, contre ses frères et surtout contre
l'enchanteur Maugis dont les dieux sont jaloux : Tisi-
phone est envoyée à la cour de Charlemagne pour y
jeter le trouble dans tous les cœurs, et c'est alors que
Ganelon va en Espagne préparer par sa trahison la
catastrophe de Roncevaux. Cependant le prince de
Savoie aime de plus en plus vivement sa mie Cornine
qui lui demande le carcan de la belle Déiphile de
Chypre. Ce carcan a une étonnante et rare vertu : celle
qui le porte est irrésistiblement aimée de tous ceux
qui la voient. Le prince se lance tout aussitôt à la
conquête de cet incomparable talisman. La scène se
transporte en Chypre où Maugis combat contre Mer-
cure et se prend d'amour pour Déiphile. Jusque-là il
n'est guère question de Trébisonde, et Regnault de
Montauban lui-même est laissé au second plan ; mais le
voilà qui reprend le premier rôle. Il fait en Italie une
expédition qui n'est pas sans présenter une étroite res-
semblance avec celle de Charles VIII. Il met en fuite
les armées combinées de Gênes, de Venise et du Saint-
Siège; il donne à son frère Richard la belle Cornine,
I PAKT. LIVR. m.
CHAP. VI [,
I PAItr. 1.1 VR.
C\IM>. vil.
(i;}() LES INCUNAIJLES.
qui est la pro})re lille du duc de Gênes ; il envoie des
ambassadeurs au Pape et fait dans Rome une entrée
digne des triomphateurs antiques. Cependant Maugis
est en grand péril dans l'île de Chypre où il se con-
sume d'amour pour Déiphile : Regnault s'embarque,
aborde dans Tîle, triomphe partout où il se montre,
unit Maugis et Déiphile, et leur met au front la
couronne de Chypre. C'est alors seulement que le
prince de Savoie peut faire présent à Cornine de ce
fameux carcan si longtemps convoité. Quant à Re-
gnault, à l'infatigable Regnault, il court à de nou-
veaux exploits ; il combat corps à corps avec le roi
d'Ethiopie et, après cette dernière victoire, est cou-
ronné empereur de Trébisonde. C'est le bon arche-
vêque Turpin qui nous a laissé le récit de toutes ces
merveilles : le romancier, du moins, FafTirme avec
une audace qui nous paraît plus merveilleuse encore
que toute la légende de son roman.
Mais c'est le style de la Conqueste de TreMsonde
qui défie surtout toute comparaison. Sans doute, il
est singulièrement choquant de voir lutter Cupido et
Maugis ; il est scandaleux de voir attribuer à Faction
de Mercure et aux serpents de Tisiphone la défaite si
profondément nationale de Roncevaux, et rien n'est
plus méprisable ni plus niais que ce mélange de fables
grecques, latines et celtiques avec des traditions fran-
çaises et chrétiennes. Néanmoins, le style est encore
un sujet d'étonnement plus vif et d'ennui plus pro-
fond. Voulez-vous, pour vous en donner quelque idée,
assister ici à un lever de soleil : « Le rutillant filz de
Yperion, rengnant les dorez frains jadis follement
desirez par le présomptueux Phaeton, déjà rendoyt
à toutes choses leurs propres couleurs noircies par
la princesse des ténèbres. » Préférez-vous un frais
I PART. yvR. m.
CHAP. VII.
LES INCUNABLES. li:il
tableau de printemps? L'auteur nous vante « le deli-
cieulx temps modéré et attrempé soubz les deux
cornes du celestiel Thoreau, alors que la déesse
Cybelle, despouillée de son glacial et gelide babit,
revestsa verdoyante et très florissante robe ». Souhai-
teriez-vous quelque épisode plus réel et, par exemple,
d'entendre une allocution au Pape? Écoutez cette ha-
rangue où le roi d'Angleterre déclare, en un abomi-
nable charabia, que le Souverain Pontife « est craint
et redoubté jusques aux phlegetontées abismes et
qu'oultre splendeurs equipparables à la décorée face
de la stelifere sphère, l'Eglise militante, à bonne et
évidente raison, lui attribue la faulx saturnine par
laquelle il peult murtrir les dégénérez enfans d'icelle
église, et lui donne l'espoventable foudre d'anathenie
(sic) qui est plus à craindre que celluy de Jupiter ».
Imaginez un livre compact, un long, un redoutable
volume écrit tout entier dans ce style, et pour surcroît
de ridicule, émaillé de méchants vers, de rondeaux
et de madrigaux... imaginez cet ensemble et plaignez
ceux qui sont condamnés à une telle lecture.
La Conoueste de Trehisonde, d'ailleurs, n'eut aucun conclusion sur los
-^ incunables :
succès. L'Ecole de la Renaissance, plus présomptueuse '''^'fllJ^^^^^'!^
que TEcole italienne, ne se montra pas moins im- ^bUothSiuo
puissante. Ces deux tentatives avortèrent misérable- ^^'"'•
ment, et nos anciens romans demeurèrent en posses-
sion des sympathies du public.
Elles déclinaient cependant, ces pauvres vieilles
légendes, elles déclinaient toujours.
A la fin du xvf siècle, un petit nombre d'entre
elles survivaient encore avec quelque vigueur, et nous
savons leurs titres. C'étaient Fierabras, Galien res-
tauré, Hiion de Bordeaidx, Maiigis d'Aigremont, les
Quatre fils Aimon, Valentin et Orson, Mabrian, Mor-
PART. LIVU. I
CHAP. VI r.
()32 LES INCUNABLES.
yant le (jeant, et deux ou trois encore. Toutes nos autres
tictions épiques étaient mortes, mortes à tout jamais.
Les libraires Oudot à Troyes, Costé à Rouen,
Rigaud à Lyon, allaient bientôt répandre par milliers
les exemplaires à bon marché de ces récits privilégiés
qui avaient si bien résisté au temps.
Ces petits livres populaires ne sont que la repro-
duction presque textuelle de nos romans du xvf siècle;
Et telles sont les origines de la Ribliothèque bleue.
CHAPITRE VIII
LA RENAISSANCE
I PART. LIVR. III.
CHAP. Ylll.
Nous ne savons pas si, dans toutes les annales de
rhumanité, il est une époque que Ton puisse légitime- ^
ment comparer à notre Renaissance. « Histoire d'une de la Renaissance.
. . . . . Rapidité
a;rande in2:ratitude », tel est le titre qu'il faudrait , ^^ec laqueiie
o o 7 1 furent oubliés les
donner à une histoire impartiale de cette singu- ^''^IJYa'Fmile^^^
lière période. Il est bien entendu que, voulant ici
nous placer uniquement au point de vue littéraire,
nous n'aborderons à dessein ni la politique, ni la
philosophie, ni la religion. On n'a jamais vu, sui-
vant nous, une nation tout entière, que dis-je? un
siècle tout entier, mettre autant de rapidité à oublier
toutes ses origines intellectuelles, toutes ses tradi-
tions, toutes ses annales. Les lettrés du xvi'' siècle
furent plus ignorants de notre ancienne poésie et en
particulier de nos épopées nationales, que nous ne
le sommes aujourd'hui après cinq ou six cents
ans. En quelques années on effaça de sa mémoire
trois ou quatre siècles et, avec cette impertinente
présomption qui est le fait de tous les novateurs, on
voulut reconstruire à nouveau toute la littérature fran-
çaise. Il faut nous représenter Ronsard et sa pléiade
se précipitant, pleins d'ardeur, sur tous les beaux
I PART. Livn. I
CHAP. \1II.
f):i4 LA RENxilSSANCE.
chemins de la poésie avec cette conviction naïve
qu'ils sont les premiers à y entrer et que personne
avant eux n'a connu le printemps ni les fleurs. Us
ne disaient même pas « : Tout est à refaire. » Ils
disaient candidement : « Tout est à faire », persua-
dés qu'avant eux il n'y avait eu ni lettres ni lettrés,
ni poésie ni poètes. Existait-il un chef-d'œuvre
qui s'appelait la Chanson de Roland? Possédions-nous
le trésor de vingt épopées (pour parler seulement
des meilleures) que nous enviaient les autres nations
chrétiennes? ils n'en savaient rien. Depuis Jésus-
Christ c'était la nuit, c'était le noir : le jour, la
lumière, la joie, l'amour, la grâce et la beauté ne
se trouvaient qu'au-delà de la nuit du Gloria in
excelsis. Ils remontèrent jusque-là et se passionnè-
rent pour l'antiquité grecque et latine avec la plus
ardente et la plus aveugle de toutes les frénésies.
Ce furent des convulsions d'enthousiasme, une épi-
lepsie. On laissa les œuvres des poètes et des chro-
niqueurs du moyen âge pourrir dans les manuscrits
des bibliothèques délaissées ; mais on mit en lumière
(ce qui était légitime) tous les philosophes, tous les
poètes, tous les historiens de l'antiquité, et on les
imita (ce qui était maladroit) avec une servilité qui
n'avait rien de glorieux. La vieille langue nationale
elle-même ne fut pas respectée par l'audace de ces
singuliers réformateurs : ils la remirent sur le métier
et la fabriquèrent une seconde fois. Puis, ce premier
travail étant terminé, ils se dirent un beau jour :
« La France n'a pas d'épopée; il faut lui faire ce
cadeau. » Ronsard alors éo^visiiVà Franciade , \]x\ ({WiX-
train, dont il accompagna ce poème inachevé, révèle
bien sa pensée et celle de toute son époque : a Les
François qui mes vers liront, — S'ils ne sont et
LA RENAISSANCE. {\:\:\
Grecs et Romains, — En lieu de ce livre ils n auront
— Qu'un pesant faix entre les mains *. »
Si nous croyons légitime de reprocher au xyi' siècle
son ingratitude et ses oublis, nous ne voudrions pas
toutefois qu'on se méprît sur notre pensée, et il est
juste de plaider ici les circonstances atténuantes en
faveur des hommes de la Renaissance. Nous venons
d'étudier nos romans des xiv'' et xv'' siècles, et avons
dû constater leur médiocrité prodigieuse. Ils méri-
taient cent fois de provoquer les mépris et d'en-
flammer les indignations d'un Ronsard, d'un Rabe-
lais, d'un Cervantes. Les abaissements de notre
ancienne poésie expliquent les ingratitudes de la
Renaissance, mais ne les justifient pas. Pour tout
dire, nous aurions désiré que les grands esprits du
xvf siècle eussent su démêler dans notre ancienne
littérature les bons et les mauvais éléments, les ténè-
bres et la lumière, la laideur et la beauté. Nous
aurions voulu que, pleins de dédain pour nos romans
en prose et pour nos dernières chansons en vers, ils
fussent remontés, pleins de respect et d'admiration,
jusqu'à nos premiers poèmes, jusqu'à notre Roland et
à notre Girart de Roussillon. Ils auraient dû raviver ce
beau mouvement poétique, et non pas le suspendre. Ils
auraient dû se mettre au courant de toutes les tradi-
tions de la littérature chrétienne et de la littérature
française, les reprendre, les continuer, les parfaire. De-
puis plusieurs siècles, notre poésie, souvent admirable
par sa pensée et par son élan, était imparfaite dans sa
forme : c'est cette forme qu'il fallait perfectionner, c'est
cette beauté qu'il fallait conquérir; mais il la fallait
conquérir à la française, et non pas à la grecque ou à
1. Œuvres de Ronsard, édition Buon, 1, p. 670.
1 PART. LIYR. ITl,
CHAP. VIII.
o;j(i
I PART. MVll. Ifr.
GHAP. VlU.
La Franciade
de Ronsard.
Théories de
Ronsard
sur l'Epopée
LA RENAISSANCE.
la romaine. Avant tout, il importait d'être indépen-
dant et original, et que les Français fussent Français.
Avec ces idées saines et généreuses, Ronsard eût sans
doute été un de nos plus grands poètes : il n'est peut-
être qu'un de nos plus étonnants écrivains.
Donc, il fut décidé que la France aurait son Iliade^
et que Ronsard serait notre Homère. On ne se ren-
dait pas bien compte des circonstances spéciales où
doivent se produire les véritables épopées ; on ne se
disait pas que le xvf siècle était une époque trop
civilisée, trop corrompue, pour posséder un poème
épique naturel, spontané, sincère. Non, mais on pen-
sait aux poètes grecs et latins, on avait Fœil cloué sur
eux, on voulait reproduire servilement leur physiono-
mie et leurs traits. Que ne puis-je me servir du mot
(( photographie » qui serait le vrai mot! La Franciade
de Ronsard était destinée à faire décidément oublier
tous nos vieux poèmes nationaux, et Charlemagne
allait pâlir devant Francion fils d'Hector. Les premiers
chants de cette épopée tant désirée parurent enfin ;
mais, hélas ! ils ne répondirent ni aux espérances de
tous les contemporains, ni à celles de Ronsard lui-
même.
Il ne faut point trop s'étonner de cet insuccès : il
était mérité. Une épopée véritable pouvait-elle sortir
de la plume d'un écrivain savant, dont l'esprit était
meublé de théories, et qui s'était fait, à tête reposée,
tout un système sur le poème héroïque? « Le poème
héroïque, dit Ronsard, comprend seulement les actions
d'une année entière \ » Et un peu plus loin, il ajoute :
« Le poète héroïque invente et forge argumens tous
1. Œuvres de Roîisard, 6d. Nicolas Buon, I, p. 582. V. aussi son Art
poétique (Paris, 1585, Linacier, in-16).
LA RENAISSANCE. 637
nouveaux, fait entreparler les hommes aux dieux et ii^art. lwr. m.
" r CHAP. VIll.
les dieux aux hommes, n'oublie pas les expiations et
les sacrifices que l'on doit à la divinité. Tantôt il est
philosophe, tantôt médecin, arboriste, anatomiste et
jurisconsulte, se servant de l'opinion de toutes sectes,
selon que son argument le réclame *. » Il montre
ailleurs comment l'auteur d'une épopée, comment
tout poète doit « orner et enrichir son style de figures,
schemes, tropes, métaphores, phrases et périphrases
pour le séparer nettement de la prose triviale et vul-
gaire ^ » Et, donnant enfin tout leur développement
à ces fausses et déplorables idées qui devaient jeter
trois siècles entiers sous la férule de la rhétorique,
il conclut, en toutes lettres, que la poésie consiste à ne
jamais appeler les choses par leurs noms. Nous n'exa-
gérons rien : « Les excellens poètes, dit-il, nomment
peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile,
voulant descrire le jour ou la nuit, ne dit pas sim-
plement en paroles nues : « 11 estoit nuit, il estoit
jour », mais par de belles circonlocutions : « Postera
Phœbea lustrabat lampade terras ^ ». Il ajoute
qu'à cet égard, comme à tous les autres, les anciens
doivent être nos seuls modèles : « Homère de science
et de nom illustré — Et le Romain Virgile assez nous
ont montré — Comment et par quel art et par
quelle pratique — Il falloit composer un ouvrage
HÉROÏQUE '. » Cette doctrine, qui est ultrapaïenne, fut
admise avec une scandaleuse unanimité, et il faut
vraiment envoyer à Dubellay un témoignage de notre
reconnaissance pour avoir eu le courage de s'écrier
dans sa Défense et illustration de la langue française :
1. Œuvres de Ronsard, éd. Nicolas Buon, I, p. 583. — 2. Ihid,, p. 581.
— 3. Ibid., p. 582. — 4. Ihid., p. 589.
I PART. LIVH. 1
CHAI', vm.
«:m LA RENAISSANCE.
« Rentrons au port. Echappons du milieu des Grecs
et au travers des escadrons romains, et pénétrons
jusqu'au sein de la France, de latant désirée France. »
Ce cri superbe est tombé dans le vide.
Eh bien! avec de telles théories \ c'en était fait
en France et du passé de notre épopée nationale, et
de l'avenir de la poésie française. De Ronsard qui a
produit Roileau à Boileau qui méprise Ronsard, il n'y
a pas loin. La convention, la formule, vont régner
dans toute notre littérature ; une mythologie mal com-
prise va remplacer la vérité qu'on déclarera n'être
décidément pas assez poétique. Et Boileau ajoutera,
en riant aux éclats de la folie de l'auteur de Childe-
brand, qu'il est absurde de choisir les héros d'une
épopée au sein d'une nation dont les grands hommes
portent des noms si désagréables. Parlez-moi de la
Grèce : Hector sonne bien mieux à l'oreille que
Roland^ et Agamemnon est bien plus doux que
Charlemagne. La chose est certaine : Boileau l'a dit.
La Franciade ne fut pas, disons-nous, accueillie
avec enthousiasme. Une Théhdide eût mieux réussi '".
1. Elles furent propagées par tous les Arts poétiques du xyi*^ siècle.
V. V Art poétique de Cl. de Boissière (Paris, 1554); celui de Peletier
du Mans (Lyon, 1555); celui de Tli. Sibillet (Lyon, 1556) et V Art poé-
tique frmiçois de Pierre de Laudun d'Aygaliers (Paris, 1597). L'illustre
Scaliger est encore le plus étonnant de ces étranges théoriciens :
« C'est entre une page sur les Flûtes et une autre sur les Hymnes
que se trouvent jetées deux pages de lui sur l'Épopée dont le sujet
doit toujours être un général, une armée, une flotte, des chevaux, une
victoire. Ce genre, ajoute Scaliger, est un composé de pastoral, de
comique et de tragique: aussi est-il le genre-roi parce que Fauteur y
renferme toutes les sortes de sujets. » Cf., sur l'épopée en France à
cette époque, un excellent volume de M. Julien Duchesno : His-
toire des poèmes épiques français duxyn"^ siècle (Psivi^, Thorin, 1870).
Nous lui empruntons la citation précédente ; mais il faudrait tout
lui emprunter. Il n'a manqué à M. Julien Ducliesne que de connaître
la véritable P]popée nationale; mais on ne saurait, d'ailleurs, être à
la fois plus équitable et plus français. — 2. La Ifenriade et la Loyssée
de Séb. Garnier (1593 et 1594), la Guisiade de 1589, etc., n'eurent pas
un succès plus durable.
I PART. LIVR. 111.
CHAr. VUl.
LA RENAISSANCE. 639
Ronsard eut, aux yeux de son siècle, le tort grave
d'avoir traité un sujet français, et on ne lui sut pas
gré de l'avoir traité si grecquement et si latinement.
Le début cependant était des plus classiques, et sem-
blait conforme à toutes les règles : « Muse, enten moi
des sommets de Parnasse, — Guide ma langue, et
me chante la race — Des rois françois yssus de
Francion \ » On n'est pas plus antique.
Tant de rhétorique ne trouva pas grâce devant le
plus rhéteur de tous les siècles. L'œuvre de Ronsard
ne tarda pas à tomber justement dans ce triste oubli
où la France, complice de ses savants, complice de
Ronsard, laissait injustement la Chanson de Roland
et vingt autres épopées si profondément françaises.
Ce n'est pas Rabelais qui devait replacer nos vieux ^^"^^^^^f^^.^
poèmes dans la lumière et dans la gloire. J'ai cherché .''^^/le.^^^gt^^^^^^
vainement dans Pantagruel une mention de nos chan-
sons de geste, une critique contre elles. Rabelais n a
pas daigné attaquer ces romans qu'il connaissait à
peine. Il fait mourir un de ses héros « de la mort
Roland ^ », et les commentateurs se sont gravement
1. Voici le commencement et la fin de la Franciade, Les derniers
vers, qui ont pour sujet le père de Charlemagne, pourront être com-
parés à ceux de nos chansons de geste : « Muse, enten moy des som-
mets de Parnasse, — Guide ma langue, et me chante la race — Des
rois françois yssus de Francion, — Enfant d'Hector, Troyen de nation,
— Qu'on appeloit en sa jeunesse tendre — Astyanax et du nom de
Scamandre ; — De ce Troyen conte moi les travaux, — Guerres, con-
seils, et combien sur les eaux — Il a de fois (en despit de Neptune
— Et de Junon) surmonté la Fortune, — Et sur la terre eschappé de
péris — Ains que bastir les grands murs de Paris... » = « L'autre est
Pépin, héritier de son père, — Tant en vertu qu'en fortune prospère,
— Qui mariera la justice au harnois — Et régira les siens par bonnes
lois. — Luy, bas de corps, de cœur grand capitaine, — Par neuf con-
flits assaillant l'Aquitaine, — De Gaïfier occira les soudars. — \\
rendra serf le prince des Lombars, — Dontant sous luy les forces
d'Italie. — Rome qui fut tant de fois assaillie — Sera remise en son
premier honneur : — Par lui le Pape en deviendra seigneur... » {Gsetera
desiderantur.) — 2. Pantagruel, liv. II, ch. vu.
de nos
vieux poèmes.
I PART. LIVR. m.
CHAI'. VIII.
<i40 LA RENAISSANCE.
demandé si ces mots signifiaient la soif ou la rage.
Aucune œuvre n'a plus contribué que celle de Rabe-
lais à épaissir le mépris et l'oubli autour de nos
épopées nationales. Un grand écrivain, un grand
poète de nos jours, qui a classé Rabelais au nombre
des quatorze génies de l'humanité, lui accorde surtout
cette place d'honneur pour ce singulier et méprisable
motif : « Rabelais a fait cette trouvaille, le ventre \ »
Hélas! Rabelais n'a pas droit h ce brevet d'inven-
tion ; mais il est certain qu'il a prodigieusement dé-
veloppé parmi nous ce qu'un orateur de notre temps
appelle énergiquement le sens abject. Depuis Rabe-
lais le monde est plus passionné pour la matière,
pour la bonne chère, pour les faciles amours, pour
la terre enfin. Rabelais est un Cervantes grossier et
lubrique qui a plus détruit de chevalerie ici-bas que
l'auteur de Bon Quichotte. Et puisque les hasards de
la plume nous conduisent à prononcer ce nom très
justement illustre, constatons que Cervantes, qui a
été un vrai chevalier dans toute sa vie et l'ennemi
de la chevalerie dans toutes ses œuvres, n'a pas en
général dirigé la violence et le piquant de ses satires
contre nos chansons de geste, mais surtout contre les
romans d'aventures et contre ceux delà Table-Ronde.
Lisez, dans Bon Quichotte, la liste célèbre des livres
qui avaient troublé la cervelle du pauvre chevalier de
la Manche, et vous serez aisément de notre avis. Ce
n'est pas Roland, ce n'est pas Aliscans^ ce n'est pas
Girart de Roussillon qui ont jamais affolé personne.
Le peuple reste Qui douc sc souvcualt cucorc des véritables épo-
fidèle à l'Epopée , ^
nationale, pées frauçaiscs, qui les aimait? Le peuple, qui leur
fut opiniâtrement fidèle. En plein règne de Ronsard,
1. Victor Hugo, William Shakespeare.
LA RENAISSANCE. 641
les Confrères de la Passion jouaient le Jeu de Huon
de Bordeaux \ et l'on continuait sans doute à repré- ^
senter VEsbatement du mariage des quatre fils Hemon,
composé au siècle précédent ^ , avec d'autres Mys-
tères nationaux. Les bourgeois et les petites gens ne
pouvaient se promener dans les rues étroites de leurs
villes, sans que vingt enseignes (de ces enseignes formi-
dables dont nous parlions plus haut) ne leur remissent
soudain nos vieux romans en la mémoire. Il y avait ^
le Moiistier du Chevalier au Cygne ^ : Ogier, Roland,
les Quatre fils Aimon n'étaient pas moins populaires.
Les libraires répandaient par milliers ces petits in-
quarto demi-grossiers, qu'on peut considérer comme
les origines de la Bibliothèque bleue. Un berger, une
paysanne, un petit marchand, savaient tout au long
les vieilles légendes qu'un Ronsard ignorait, qu'un
Rabelais dédaignait. Et quand, à la fin du siècle pré-
cédent, le poète populaire, Villon, avait voulu, en des
vers célèbres, énumérer les héroïnes les plus con-
nues du peuple de son temps, il en avait emprunté
plusieurs à nos chansons de geste : « Berte au grand
pied, Bietris, Alis, — Harembourges qui tint le
Maine — Et Jehanne la bonne Lorraine — Qu'Anglais
bruslerent à Rouen, — Où sont-ils. Vierge souve-
raine? — Mais où sont les neiges d'antan *? » Dans
l'esprit de Villon et dans l'imagination de tout le peu-
ple, des personnages aussi légendaires que Berte se
confondaient avec des personnages aussi historiques
que Jeanne. Nous sommes heureux d'avoir à constater
une aussi honorable confusion. Il vaut mieux (que
1. Archives Nationales, Parlement, Conseil. — 2. Mystères inédits
du xv^ siècle^ publiés par Ach. Jnbinal. — 3. F. Michel, De la popu-
larité du Roman des Quatre fils Aymo7i, Actes de l'Académie de
Bordeaux, t. IV, 1842, p. 90 et ss. — 4. Œuvres de Villon^ édition de
1723, p. 23, etc.
1 PART. LIVR. m.
CHAI'. Vltl.
r,i2 LA RENAISSANCE.
Il ART. LIVR. II
CHAP. VIU.
Ronsard me pardonne) se passionner en France ponr
Berte aux grans pies que pour Francion, fds d'Hector.
Quelques émdiis Quclqucs savauts, d'ailleurs, restèrent fidèles à la
ibnl comme le , a ti <> * i i • i
peuple : Jehan pocsic du moYcn agc. 11 uc tant pas oublier que du
de x\ostre-l)amc et ^ " i p i i • i tt- / /
^ixViedesiJoHes ylvaut dc Rousard furent publiées les Vies des plus
provençaux. •*- '
célèbres et anciens poètes provençaux^ de Jehan de
Nostre-Dame \ C'était un commencement de réaction.
La bibliographie commençait à faire son travail, à
dresser ses tables. En 1585 paraît la Bibliothèque ^ de
Duverdier, une année environ après celle de Lacroix
du Maine : Duverdier consacre à nos romans de nom-
Étiemic Pasquicr breuses colouncs. Un des pères les plus augustes
et SCS Rachcrclies r
cieiaFrance: de Féruditiou frauçaisc, Etienne Pasquier % dans ses
Recherches de la France où se trouvent dispersés en
un mauvais ordre tant de bons matériaux, n'a pas
pour nos origines littéraires les mépris de son temps
et les dédains de sa classe. Un de ses plus hardis et de
ses plus curieux chapitres est intitulé : « De l'ancien-
neté et progrez de notre poésie françoise ^ » Il cite le
roman à'Athis et Profilïas \ la chanson d'Ogier le
Danois '% celle de Berte aux grans pies ^ Il étudie
dans nos vieux poèmes la a texture des vers » que
Fon voit, dit-il, « estre faite d'une longue suitte
de mesmes rimes, comme aussi Fay-je trouvé dans
les romans d'Ogier le Danois , Datis (sic) et Profilias,
et par especial en celuy de Pépin et Berte, où
j'en ay cotté cinquante-trois finissans en hier et
soixante-un en ée ^ ». 11 cite le couplet de Berte :
(( Or s'en va Blancheflor qui ot le cuer certain ; » il
1. « Les Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux qui ont
fleuri du temps des comtes de Provence, par Jehan de Nostre-Dame,
procureur en la Cour du Parlement de Provence (Lyon, 1575). —
2. 1529-1615. — 3. Recherches de la France, livre VII, cli. m, éd. d'Ams-
terdam, en 1723, I, p. 686. ~ 4. Ihid., p. 692.— 5. Ihid,, même page. --
6. Ihid., p. 688, 689. — 7. Ihid., p. 689.
I l'ART. LIVR. m.
CHAP. VIII.
LA RENAISSANCE. H43
avance, un peu plus loin, que le mot alexandrin vient
du roman à' Alexandre, qu'il attribue à Lambert
Licors [sk)^ et trace enfin un portrait assez ressem-
blant des jongleurs, tout en affirmant « qu'on appeloit
surtout ainsi ceux qui fréquentoient la cour des com-
tes de Flandre ^ ». Enfin, dans une autre partie de son
livre, il discute fort gravement le caractère historique
de Roland et de la bataille de Roncevaux ^ Il faut
être en vérité fort reconnaissant à Etienne Pasquier de
ces études qui ne devaient pas trouver sur le champ
beaucoup d'imitateurs, et qui ouvraient une voie où
nous sommes seulement entrés depuis cinquante ou
soixante ans. Fauchet, dans son Recueil de Voriqine de lc président Fau-
^ ^ chet : ses Anti-
la langue et poésie françaises ^ donne les noms et cite jf^cwt/z^LTa
les œuvres de cent vingt-sept poètes français antérieurs ^'"''^rLfoiseT'''
à l'an 1300. Ces Notices, sans doute, sont imparfaites,
mais c'est encore le travail le plus complet de l'épo-
que, et nous devons notamment mentionner les pages
consacrées par le docte président à Lambert Licors et à
Alexandre de Paris ; à Huon de Villeneuve qu'il consi-
dère comme l'auteur des Quatre fils Aimon, à^Aye
d'Avignon, de Doon et de Gui de Nanteuil; au roman
de Siperis de Vignevaux, à Girard d'Amiens, au « roi
Adenès » et à Chrétien de Troyes. Dans ses Antiquités
et histoire gauloises et françaises \ Fauchet se montre
moins sympathique à nos vieux romans où il ne voit
guères que de méprisables mensonges : il s'attaque
1. Recherches de laFrance, ibid.,i). 622. Cette opinion peut sembler
bizarre ; mais Pasquier est peut-être excusable de l'avoir ainsi formu-
lée, puisqu'un certain nombre de nos derniers Romans en vers (les
plus voisins de Tépoque où écrivait Pasquier) ont été, en effet,
Toeuvre de poètes wallons. — 2. Liv. II, ch. xv, p. 119. — 3. Recueil
de Vorigine de la langue et poésie françaises, ryme et romans,
X3lus les noms et sommaire des œuvres de CXXVII poètes français
vivans avant MCCC. A Paris, Mamert Pâtisson, imprimeur du Roy, au
logis de Robert Estienne, MDLXXXl. avec Privilège. ■— 4. Édition de
Genève, chez Paul Moreau, 1611.
1 PART. LITR. m,
CHAI'. VIII.
(>44 LA RENAISSANCE.
sévèrement à la Chronique du faux Turpin ; il s'élève
contre le proverbe Autant que Charles fut en Espa-
gne, qui était usité de son temps pour désigner une
longue et difficile entreprise : « Tant y a, dit-il, que
les romans ont embelli leurs contes fabuleux de ceste
défaite de Roncevaux, )> et il exprime son incrédulité
ace sujet, sans accorder à nos vieux poètes ce certain
respect que Pasquier ne leur refusait pas. Lexvii' siè-
cle allait imiter Fauchet plus que Pasquier. Pour nos
anciens poèmes, la période de l'oubli allait encore
durer plus de deux cents ans.
ih^^LwenfL Si donc nous avions à résumer toute cette histoire
^brrondeVfnmi' dc la Rcuaissance dans ses rapports avec nos chansons
de nos Chansons i . , . * i • i •
de geste, de gcstc, uous montrerions sans trop de peme combien
Conclusion sur la, n'>i i * à /<. i n t i i ii ^ 11 r r
Renaissance. Ic XVI sicclc dcvait etrc fatalcmcut rebelle a 1 épopée
véritable, combien il devait être fatalement passionné
pour les épopées artificielles. Nous ferions voir que les
théories littéraires de cette époque singulière devaient
lui inspirer à l'égard du passé une ingratitude pro-
fonde, à l'égard de l'avenir une confiance exagérée.
Ronsard et la pléiade, voulant tout refaire, n'ont rien
fait. Seuls, le peuple et les érudits ont gardé le souvenir
de nos vieilles chansons : le premier a eu la mémoire
du cœur, les autres celle de l'intelligence. Le peuple
a dévoré nos romans en prose, les critiques ont eu l'au-
dace de remonter pour la première fois jusqu'à nos
romans en vers, et nous avons dû nommer Fauchet et
Pasquier. Cependant Cervantes et Rabelais tuaient la
chevalerie. Mais, toujours plus heureuses que nos épo-
pées nationales, les fictions celtiques, les romans
d'Artus triomphaient de nouveau dans les Amadis. Le
premier Amadis parut en Espagne au xiv° siècle ; la
plus ancienne rédaction qui nous en soit restée peut
être placée entre les années 1492 et 1504; la plus
l.A RENAISSANCE. 64;5
ancienne traduction française est de 1539, et leur
vogue a duré chez nous plus d'unsiècle. Or ces Amadïs ^
ne sont visiblement que des romans de la Table ronde
assez mal déguisés. Ce brillant chevalier, ce fils d'Éli-
sène et du roi Perion, ce frère de Galaor qui a vaincu
1. Nous ne pouvions quitter le xvic siècle sans parler de VAmadis de
Gaule et de son prodigieux succès. UAmadis^ d'ailleurs, ne se rat-
tache à notre sujet que par de très faibles liens, et c'est avec nos
Romans de la Table ronde qu'il offre, en effet, la connexité la plus
étroite. Nous nous contenterons dïndiquer sommairement l'origine
de VAmadis, d'en résumer l'action et de fixer l'époque de son intro-
duction en France.
I. Origine. 1° Le plus ancien texte de VA77iadis parvenu jusqu'à
NOUS est celui de Garci-Ordonez de Montalva, « regidor » de Médina
del Campo. On a pu en fixer la date entre les années 1492 et 1504. — 2^ Il
est évident toutefois que ce n'est point là la version la plus ancienne,
et l'on se trouve ici en présence de deux écoles qui attribuent VAmadis
original l'une à l'Espagne et l'autre au Portugal. — 3» On a longtemps
donné raison à la dernière école, et on a pu affirmer que la plus an-
cienne rédaction de VAmadis était due au Portugais Vasco de Lobeira,
mort en 1403. — 4oUne Dissertation du docteur Ludwig Braunfels [Kri-
tischer Verstwh ilber den Roman Amadis von Gallien, Leipsig, 1876)
semble avoir décidément changé l'état de la question, et il paraît
prouvé aujourd'hui que le roman original aurait été écrit en Espagne,
et que ses trois premiers livres y étaient populaires dès le milieu du
xiv*^ siècle. Depuis longtemps, d'ailleurs, on avait invoqué en faveur
de cette thèse le témoignage d'Ayala, en son Riynado del palacio,
— 5° Il faut encore remonter plus haut, et ce n'est pas à l'Espa-
gne qu'appartient en réalité l'honneur d'avoir « inventé » cette folle
fiction (bien qu'on ait fait la mauvaise plaisanterie de l'attribuer un
jour à sainte Thérèse). L'Espagne n'aurait fait que copier ou imiter
une œuvre française ou provençale, et rien n'est plus vraisemblable,
si l'on veut bien se donner la peine de comparer VAmadis avec nos
derniers romans de la Table ronde. (Pour tout ce qui précède, v. l'ex-
cellent livre de Ward, Catalogue of Romances in the Department
of manuscripts in the British Muséum, p. 787.)
II. RÉSUMÉ. La scène, comme dans tous les romans d'Artus, est
en petite Bretagne, et nous sommes^ en présence du roi Garinter et
de ses deux filles. L'une d'elles, Élisène, se laisse séduire par le
roi de Galles, Perion, et en a un fils, qui est Amadis. Élisène, sans
doute, répare sa faute en épousant Perion dont elle aura plus
tard un second fils, le célèbre Galaor; mais il a fallu d'abord cacher
la naissance d'Amadis, et l'on a exposé sur la mer le malheureux
enfant qui a été recueilli par Gandalès et qui est protégé par la fée
Urgande. Nous le retrouvons plus tard, à la cour de Languinès, où il
se prend à aimer du plus chaste amour la belle Oriane, fille de Lisuart,
roi de la Grande-Bretagne. On fait chevalier ce « damoiseau de la
mer », et il révèle sa bravoure dans ses premiers exploits contre le
roi d'Irlande. Oriane cependant ne tarde pas à découvrir le secret de
la naissance d'Amadis : nouvelles amours, dont la singulière pureté
I PART. UVR, m.
GHAP. Mil,
I>ART. LTVU. I
CHAP. Ylir.
646 LA RENAISSANCE.
tant de géants et tant de monstres, cet invincible
Amadis, hélas! a triomphé aussi de l'Épopée fran-
çaise. Il lui a porté le dernier coup.
fait contraste avec les amours beaucoup plus grossières de Galaor. Ici
commencent d'autres aventures qui s'enchevêtrent les unes dans les
autres : épisode de la belle Briolanja dont Oriane devient injustement
jalouse; épisode du château d'Apollidon où ne peut entrer qu'un
chevalier constant et brave, qui aura le gouvernement de l'Ile-ferme ;
épisode de la jalousie persistante d'Oriane et de Fexil d'Amadis à la
Roche-pauvre, dans une forêt où il reçoit le nom de « Beau-ténébreux ».
Enfin les deux amants se réconcilient, et Esplandian nait de leur heu-
reuse et coupable réconciliation. Puis, Amadis se remet à courir le
monde et à l'étonner de ses exploits. Il revient dans la Grande-Bre-
tagne au moment où la pauvre Oriane allait devenir la femme de
l'Empereur. Le roman se termine, on peut le croire, par le mariage
d'Oriane, et aussi par celui de Galaor et de Briolanja.
III. Introduction en France. C'est Nicolas d'Herberay, seigneur
des Essarts qui traduisit, le premier V Amadis en français, non pas en
1548, comme l'écrit M. Ward, mais en 1539, comme l'affirme l'auteur de
ce roman de Gérard d'Euphrate dont nous parlons plus haut et qui
parut en 1549 : « Le peu d'accueil, dit-il, que l'on faisoit adoncq des
traductions de M. Seissel .... me découragea et me fit cacher et mettre
en layette mes mignutes jusques à l'an 1539 que le gentilhomme des
Essarts fit revivre et reflorir par son Amadis les vieux chevaliers de
la grant Bretagne. » La première édition porte cependant le millé-
sime 1540. Depuis la traduction de M. des Essarts, les traductions ont
succédé aux traductions, les éditions aux éditions, et nous n'avons
pas à entrer ici dans leur détail. Comme nous l'avons dit, le succès
fut considérable et l'influence énorme, et la France se passionna
candidement pour une œuvre qui venait d'elle et où elle se recon-
naissait plus. En 1830, ce singulier prestige durait encore, et M. Vil-
lemain ne craignait pas d'opposer le cycle d'Amadis aux deux cycles
de Charlemagne et d'Artus.
CHAPITRE IX
LE DIX-SEPTIEME SIECLE.
Tous les arts ont entre eux d'évidents et étroits rap-
ports : les vicissitudes de l'architecture, par exemple,
ne sont pas sans correspondre assez exactement avec ^du
celles du goût littéraire. C'est ainsi, pour ne pas aban-
donner notre sujet, qu'entre l'architecture au sei-
zième siècle et le même art sous le règne de Louis XïV
il y a les mêmes différences qu'entre les passions du
public français, à ces deux époques, en matière de litté-
rature, de poésie et surtout de roman. Sans aucun
doute, la Renaissance s'était montrée oublieuse et in-
grate à l'endroit de nos vieux poèmes ; mais elle en
avait bon gré mal gré subi l'influence ; mais elle avait
dû, notamment en Italie, accepter nos héros et consa-
crer leur gloire. Le xvii"" siècle n'ira pas jusque-là : il
ne fera plus de ces concessions ; il rompra définiti-
vement avec toutes les traditions poétiques de l'an-
cienne France et ira jusqu'à mettre de la haine dans
ses oublis. C'est ainsi, pour reprendre notre compa-
raison entre les deux siècles, que, si vous examinez d'un
œil attentif l'incomparable nef de Saint-Eustache, vous
retrouvez dans ce chef-d'œuvre une imitation mani-
feste autant qu'involontaire des œuvres du moyen âge :
tandis que la vue de Versailles, cette « caserne à cour-
I PART. LIVR. m.
CHAP. IX.
Caractère général
xvii" siècle.
I PABT. LÎVR. m.
CHAP. IX.
C.48 J.E DIX-SEPTIÈME SIECLE.
tisans » et de tous les monuments contemporains ne
vous rappellera plus en rien le passé de la France.
Nos Chansons de geste peuvent être à la fois con-
sidérées comme des poèmes et comme des romans.
Au xvif siècle, l'Epopée et le Roman devinrent deux
genres complètement distincts et qui jamais plus
ne devaient retrouver leur antique unité ; mais, dans
l'un comme dans l'autre de ces deux genres, le siècle
de Louis XIV abandonna résolument toutes les inspi-
rations nationales. Quand on n'emprunta plus à l'an-
quitéles sujets et les héros de ces fictions, on lui em-
prunta son style, sa manière : on fit le portrait de
Charlemagne, l'œil fixé sur César. .. ou sur Louis XIV.
Pour parler d'abord des romans qui eurent le plus
d'influence sur la société du xvii'' siècle, nous n'im-
poserons pas à nos lecteurs la désespérante lecture
du Grand Cyrus ^ et de Clélie % de ces deux œuvres
de M"' de Scudéri qui ont affadi tant d'intelligences
et dévoyé tant d'imaginations. Jamais plus de succès
n'a couronné une plus fausse et plus ennuyeuse lit-
térature : ajoutons une littérature moins nationale.
Nous irions, oui, nous irions jusqu'à préférer à ces
trop célèbres rapsodies les plus longs de nos romans
en prose, Ogier le Danois avec toutes ses Suites,
et Meurvin, et Mabrian, et même la Conqueste de
Trebisonde. Le Roman, je le sais, ne demeura pas
dans cette voie. Les bergeries de VAstrée ^ d'une
fadeur plus naturelle, n'eurent pas un succès moins
éclatant, ni plus durable : on se dégoûta de l'Arcadie
autant que de la Perse, du Lignon autant que du Ten-
dre, de Céladon autant que de Mandane , du grand
1. Les dix parties du Grand Cyrus parurent de 1649 à 1653. —
2. 1656. — 3. 1610, 1612, 1619, etc.
I PART. LIVR. ni.
CHA3>. IX.
LE DIX-SEPTIEME SIÈCLE. G 49
druide Adamas autant que de Cyrus lui-même. Boi-
leau, qui obtint en bon sens sa part d'imagination, se
montra trop sévère pour Cyrm et Clélïe et trop indul-
gent pour VAstrée : il eut toutefois le mérite de dégoû-
ter son siècle de ces histoires sucrées et débilitantes.
Déjà un progrès éclatant se manifeste dans les œu-
vres de M"^' de Lafayette, dans la Princesse de Clèves ,
dans Zayde^ et le roman y tend à devenir ce qu'il est
en effet devenu : un genre puissant où les âmes sont
peintes, où les passions sont aux prises, où les carac-
tères se heurtent, où les mœurs se révèlent, une sorte
de psychologie en action qui est, s'il faut tout dire,
fort supérieure à la plupart de nos chansons de geste.
Faut-il parler de la poésie épique? Le tort du. Le siècle dq
^ ^ ^ ... Louis XIV ne pou
xvif siècle fut de croire à la possibilité d'une épo- ^^^\ produire
A F que des épopées
pée vraie dans un siècle aussi civilisé. Parcourez ^^tifîcieiies.
les grands salons de Versailles, laissez-vous éblouir
par ces glaces et ces dorures, contemplez les batailles
de Van der Meulen et celles de Lebrun, accoudez-vous
à une de ces larges fenêtres, regardez ces arbres taillés
en mille figures bizarres, et la régularité de ces allées,
et la précision de ces alignements, et la pompe adula-
trice de ces eaux jaillissantes. Reconstruisez en ima-
gination le Versailles vivant du temps de Louis XIV,
peuplez ce parc de courtisans en jaquettes dorées et
de belles dames qui viennent d'entendre la dernière
comédie de Molière et le dernier divertissement de
Quinault où le Roi lui-même a voulu danser un pas...
Et, après vous être pénétré de ce spectacle, dites si
l'épopée véritable était possible au milieu de tant de
splendeurs et de tant de raffinements. Une Enéide
peut-être; une Iliade^ non.
On hasarda cependant quelques tentatives qui mé-
ritent d'être mentionnées. Bravons les anathèmes de
I PART. LIVR. III.
OHAP. IX.
650 LE DIX-SEPTTÈME SIÈCLE.
Boileau, et signalons à la reconnaissance de la pos-
térité ces essais plus ou moins heureux de poèmes
nationaux et de poèmes chrétiens, ces vers médiocres
sans doute, et plus que médiocres, mais où des chré-
tiens ont prétendu rester chrétiens et des Français
rester Français. Ne craignons pas de nommer ici,
avec quelque respect, le Moïse sauvé \ par M. de Saint-
Amant, ce fameux Moïse « qui commence à ynoïsir
par les bords » (calembour qui est, hélas ! signé
Boileaii) ; la Pucelle ^, de Chapelain, noble et impar-
fait effort d'un de ces rares Français qui se sou-
venaient alors de Jeanne d'Arc; le Clovis ^ de Des-
marets de Saint-Sorlin ; le Saint-Louis ^ du P. Le
Moyne; le David \ de Les Fargues; le Charlema-
gne, de Louis le Laboureur ^ et le Childebrand \ de
Carel de Sainte-Garde. Ce dernier poème fut con-
damné sans appel par Boileau parce que le héros
s'appelait Childebrand, nom trop dur à prononcer
et qui écorchait douloureusement les oreilles du
« législateur du Parnasse ». Le législateur du Par-
nasse oubliait que ce poème était consacré à Char-
les Martel et à l'expulsion des Sarrasins : sujet glo-
rieusement national. Il préférait Ulysse et le cheval
de bois.
1. Publié en 1653. — 2. Paris, 1656. — 3. Paris, 1657. Le titre exact
est: « Clovis ou la France chrétienne^ poème chrétien par Desmarets
de Saint-Sorlin. » — 4. Saint Louis ou la Couronne conquise^ poème
héroïque en dix-huit chants par Pierre Lemoyne, de la Société de
Jésus. Les sept premiers chants parurent en 1651 ; l'œuvre complète
en 1653. En 1654, parut VAlaric de G. de Scudéri. — 5. Paris,
1660. — 6. Paris, 1664. (C'est la date de la première édition, qui no
renferme que quatre chants.) — 7. Les quatre premiers chants
parurent à Paris en 1666. Le véritable titre était : Childebrand ou les
Sarrasins chassés de France. Joignez à cette énumération les deux
poèmes de Courtin : Charlemagne ou le rétablissement de VEmpire
romain (1666) et Charlemagne pénitent (1668) : « Le second de ces poè-
mes qui décrit la vieillesse et les vertus chrétiennes de Charlemagne
paraît être supérieur au premier qui est consacré à la guerre des Lom-
bards ». (G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 114.)
PART. LIVR. III.
CHAP. IX.
LE DIX- SEPTIÈME SIÈCLE. 651
Tous les poèmes que nous venons de citer paru- '
rent, chose peu croyable, en l'espace d'environ
dix ans. Huit ou dix épopées, juste ciel! en si peu
d'années!
Un de ces poèmes cependant intéresse plus vive- ^I^loSTC^
vement que tous les autres l'historien et les lecteurs ^^commmrtyp?^^
de nos anciennes chansons de geste : c'est le Charle- xvii«%Squiont
-, T • 1 T 1 Ti < • I • quelque rapport
magne de Louis le Laboureur, il est vraiment curieux avec nos chansons
de savoir quelle était au xvif siècle la conception
épique de ce grand Charles dont nos vieux poètes
avaient naguères, avec un enthousiasme si ardent,
chanté l'histoire ou la légende. Prenons donc entre
nos mains et lisons l'œuvre de Louis le Laboureur,
(( bailly du duché de Montmorency », telle qu'elle
parut en 1664, à la librairie de Louys Billaine \
La seule action de cette prétendue épopée suffira à
nous en montrer l'insigne pauvreté Charlemagne
fait la guerre aux Saxons que Witikind pousse sans
cesse à de nouveaux combats. Deux chevaliers fran-
çais, Bouchard de Montmorency et Joubert de Sainte-
Maure, aiment tous deux la belle Yolande : rivalité
courtoise, lutte galante. Il est décidé qu'on s'en remet-
tra au choix de la dame, et l'un des deux prétendants
dit à l'autre : « Je la veux adorer, aimez-la comme
moi, — Et pour la mériter, servons bien notre
roi ! »
L'occasion de nouveaux exploits ne se fait pas long-
temps attendre : on se jette sur les Saxons, on les bat
avec un entrain tout chevaleresque. Cependant (et
c'est ici que commence le second chant) Irminsul, dieu
des Saxons, rassemble un Conseil contre Charles qui va
1. « Charlemagne, poème héroïque, à son Altesse Sérénissime Mgr.
le Prince, par Louis le Laboureur, bailly du duché de Montmorency :
à Paris, chez Louys Billaine... 1664, avec privilège. »
PART. LIVR. m.
CHAP. TX.
652 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
partout détruisant le culte ancien et élevant des tem-
ples à Jésus-Christ. Charlemagne est un jour enlevé par
les Démons, et l'armée française cherche en vain son
général disparu. Saint Boniface apparaît alors comme
un consolateur, et promet de retrouver le grand empe-
reur. Le fils de Pépin est sous la puissance d'un
enchantement terrible : il est captif au fond d'une
grotte, et un Ange profite de cette séquestration pour
lui professer tout un cours de physique, suivant les
principes de Descartes. Le troisième chant, qui débute
par cette poésie savante, se termine par le récit chro-
nologique de toute l'histoire de Charlemagne : récit
beaucoup plus long que celui de Théramène et qui est
adressé par Louis le Débonnaire à Alfred, roi d'An-
gleterre. Au chant IV, Turpin retrouve enfin son roi,
et Charlemagne, qui a des loisirs, se permet, en ce
moment solennel, d'avoir un songe interminable : il
voit dans l'avenir toutes les gloires de sa race et
aperçoit surtout ce soleil, Louis XIV... Nous voilà
cependant un peu loin de nos deux rivaux, de ce Jou-
bert de Sainte-Maure et de ce Bouchard de Montmo-
rency auquel Louis le Laboureur (bailli du duché de
Montmorency) donne un rôle prématurément glo-
rieux. Toute la noblesse de France fait, d'ailleurs,
bonne figure dans ce poème étrange : les Beauvau,
les Maillé, y portent et y reçoivent de beaux coups;
Yolande est une Maillé. Après vingt péripéties qu'il est
superflu de raconter, cette très incertaine princesse
se décide enfin... à ne pas se décider entre les deux
prétendants. Le sixième et dernier chant se termine
par la défaite et le baptême de Witikind.
Et tel est le Charlemagne de Louis le Labou-
reur.
Le style répond dignement à l'intrigue et aux péri-
LE DIX-SEPTIEME SIECLE. 653
péties de cette prétendue épopée \ et nous aurions '
déjà jeté loin de nous ce livre médiocre, s'il n'était pas "
utile de savoir ce qu'était devenue la légende de
Charlemagne à une époque où l'on témoignait d'un si
profond dédain pour notre ancienne poésie. Le Labou-
reur, dans une longue préface, a développé ses idées
en matière de poésie épique : elles sont bizarres et
fausses : « Il me semble, dit-il, que le poème héroïque
est un tableau de la nature universelle. » Pour se
livrer à l'épopée, « il faut avoir du feu et du phlegme,
estre politique et galant, courtisan et philosophe,
entendre la guerre et le monde; il faut avoir un
heureux naturel avec un grand savoir et joindre à
tant d'imagination , d'invention et d'élégance , un
jugement exact et ferme. » Et le poète qui intérieure-
ment se croyait sans doute orné de toutes ces qualités
précieuses, veut bien nous apprendre, avant de nous
emporter sur les ailes puissantes de sa poésie, que
(( l'histoire, si belle qu'elle puisse être, ne l'est jamais
assez à notre goût, » et qu'il faut lui donner « tous les
ajustements qui lui peuvent convenir ». Ce sont là,
il faut l'avouer, de singulières doctrines. Ajoutez y
une adulation sans délicatesse, des flagorneries sans
dignité, et une servilité littéraire qu'on ne saurait
excuser, jusque-là que l'auteur de Charlemagne^ pen-
sant à Louis XIV, s'écrie <( A genoux, je le voy :
saluons ses auspices ! »
1. En voici un échantillon, pris au hasard : « Sur les spacieux bords
du Danube rapide — Le grand Charles poussoit le Saxon intrépide. —
Déjà les Bavarois ou prisonniers ou morts — Etoient tombés sanglants
sous ses puissants efforts. — Déjà, comme Titans terrassez de la
foudre, ~ Ces rebelles vaincus couvroient Thumide poudre — Et, tout
percez de coups, ils monstroient étendus — Avec quelle fureur ils
s'estoient défendus. — Là se voyoient de Mars les horreurs étalées;
— Des rivières de sang inondoient les vallées, — Des montagnes de
corps s'élevoient dans les champs — Et coût l'air résonnoit d'ef-
froyables accents, » etc.
PART. LIVR. m.
CHA1>. IX.
654 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE,
I PART. L1VR. 111.
CHAP. IX.
Thcorjes du L^g sentimeiits du xvif siècle à l'éi^ard de la poésie
xvti" siècle en ma- or
^''Iplqu'c'!'''''' épique, de Tesprit qui doit l'animer et des lois qui
pr^scncf^i^^^^^^^^ doivent la régir, ces sentiments sont loin d'avoir été
et modernes ; . ^^ •!•><< t t i
païens et chré- unauimes. On a cru, mais bien a tort, que tout le
tiens.
siècle avait ici partagé les idées de Boileau. Il n'en est
rien. 11 y eut alors deux partis très distincts et fort
emportés l'un contre l'autre ; il y eut guerre, il y eut
batailles, et cette lutte au sujet de l'épopée fut presque
épique.
Ces deux armées en présence, c'étaient le camp
païen et le camp chrétien. Et ce dernier était aussi le
camp français.
Rien de pareil ne s'était vu avant les dernières
années du xvi° siècle. Jusqu'à Dubartas et jusqu'à
Vauquelin, le paganisme littéraire avait insolemment
triomphé et presque sans résistance. Au xvif siècle
les « modernes » relevèrent la tête, et l'on se battit.
Le chef des « anciens » on le connaît, c'est Boileau,
et l'on connaît aussi ses théories sur le poème épique.
(( A ses yeux ^ toute épopée n'est que jeu, fiction et
plaisanterie. Ce n'est qu'un caprice d'artiste et qui n'a
nul rapport nécessaire avec la vie réelle. » Il y a loin,
il y a bien loin de là à la noble et sagace doctrine du
xix' siècle qui voit dans la véritable épopée « la poésie
des peuples chez qui l'histoire n'est pas encore née )),et
qui la considère, à juste titre, comme l'expression vi-
vante et le reflet exact de toute une époque, de toute
une religion, de toute une race. Sans aucun doute il est
1. V. l'excellent livre de M. Julien Duchesne : Histoire des poèmes
épiques français du xvii<^ siècle, Paris, Thorin, 1870. On n'a, suivant
nous, rien écrit de plus sage sur la matière, et nous aurons lieu
de le citer souvent.
LE DIX-SEPTIÈME SIECLE. 65;»
juste, quand on lit Boileau, de faire la part des idées et
des préjugés de son temps ; mais il est, malgré tout,
permis de s'étonner de tant de mépris et de tant d'igno-
rance à l'égard d'un passé dont il eut fallu être fier et
qu'à tout le moins on eut dû respecter. Ce qui paraîtra
plus surprenant encore, c'est l'assurance avec laquelle
le même Boileau déclare, à vingt reprises, que la
Vérité ne saurait être poétique et que Dieu ne Test pas.
La Fable seule a ce privilège qui est impitoyablement
refusé a aux mystères terribles de la foi des chré-
tiens ^ ». L'épopée, enfin, ne vit que de mensonge.
Boileau n'était pas le seul, hélas ! à professer une
aussi monstrueuse et aussi néfaste doctrine. Ce chef
d'école avait de nombreux élèves, et le P. Le Bossu
n'était pas le moins ardent. Ce chanoine de Sainte-
Geneviève, (( honoré de la haute estime de Boileau % »
fît paraître son Traité du poème épique en 1675, peu
de temps après VArt poétique de son maître ^ La prose
du Père n'est trop souvent qu'un calque des vers de
Boileau '' ; mais le bon génovefain a des idées qui lui
appartiennent en propre, et c'est ainsi qu'il définit
bravement l'Épopée « un poème allégorique qui tend
à démontrer une maxime morale », une fable qui ne
diffère de la fable ordinaire que par la dignité des
héros. Il va sans dire que l'Histoire n'a rien de com-
mun avec l'Épopée ainsi définie, et il conviendrait,
suivant Le Bossu, de ne pas profaner le nom de poème
épique en lattribuant à des poèmes qui, comme le
Pharsale, « ne renferment ni allégories ni déguise-
ments, » Par bonheur, il n'en est pas ainsi d'Homère
I. D'un air plus grand encor la poésie épique. — Dans le vaste
récit d'une longue action. — Se soutient par la fable et vit de fiction
[Art poétique, ch. m). -^ 2. J. Duchesne, 1. c. p. 269. — 3. l^Art poé-
tique parut en 1674. — 4* J. Duchesne, 1. c.
I PART. LÎVR. III.
CHAP. IX.
1 PART. LIVU. HT.
CHAI'. IX.
G56 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
et de Virgile qui eux, du moins, « ne font rien sans
déguisements ^ » . Une telle constatation comble de
joie notre étrange théoricien. Boileau n'en fut guère
moins ravi, et déclara très haut que « le Traité du
Père était un des meilleurs livres de poétique qui eus-
sent été faits en notre langue ». L'Oracle avait parlé !
Si parfait cependant que fut le Traité du poème épi-
que,'A n'eut pas tout le succès auquel son auteur devait
prétendre. Il n'avait et ne pouvait avoir rien de popu-
laire, rien de vivant. En pareille matière les théories
ne suffisent pas. Au lieu d'expliquer le mécanisme de
l'épopée, il valait mieux écrire une épopée conforme
au système de l'allégorie et de la fable, une épopée-
type. Fénelon s'en chargea. Ayant eu un jour à choi-
sir un idéal pour un prince chrétien et français, ce
très honnête homme, ce saint prêtre de Jésus-Christ,
cet excellent évêque n'hésita pas un seul instant. Il
choisit son héros et plaça l'action de son poème
quelques douze cents ans avant notre ère, en plein
paganisme. La France apparemment manquait de
grands hommes ; Clovis et Charlemagne, saint Louis
et Jeanne d'Arc avaient à peine existé ; seize siècles
chrétiens, douze siècles français n'offraient enfin ni
un seul sujet, ni un seul personnage dignes des hon-
neurs de l'épopée. L'archevêque de Cambrai écrivit
Télémaque ^ et Télémaque ne surprit personne.
(( Personne, » disons-nous. Non, le mot serait trop
dur et inexact. Il y eut en France, depuis la fin du
xvi' siècle, une école énergiquement chrétienne qui,
longtemps avant le Télémaque, défendit les saines et
1. J. Duchesne, L c. pp. 276, 27. — 2. Le Télémaque fut édité sans
nom d'auteur en avril 1699, et c'est seulement en 1717 que le neveu de
Fénelon en donna la vraie « première édition, conforme au texte ori-
ginal ». Il en circulait, depuis longtemps, des copies plus ou moins
conformes au manuscrit original.
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 657
hautes doctrines avec une rare honnêteté et un cou- ipakt. uvr.
CHÂP. IX.
rage plus rare encore.
C'est à peine si l'on connaît aujourd'hui le nom et
les œuvresde Yauquelindela Fresnaye * qui, dès la fin
du xvf siècle et le commencement du siècle suivant,
eut la hardiesse d'affirmer que le but de l'Épopée
doit être « non pas d'amuser les yeux, mais d'éle-
ver les cœurs » ; qui réclama audacieusement la sup-
pression du merveilleux païen et qui, un jour, jeta
à la tête de ses adversaires ces deux beaux vers faits
pour indigner tous les Ronsardiens et tous les pé-
dants de son temps : « Si les Grecs, comme vous,
chrétiens, eussent écrit, — Ils auraient les beaux faits
chanté de Jésus-Christ ^ » Ce Vauquelin était catho-
lique ; mais le huguenot Dubartas ^ partageait les
mêmes idées et voulut en démontrer la justesse en
écrivant lui-même une épopée chrétienne. Cette épo-
pée, ce furent ses deux Semaines où il ne craignit pas
de tenter une traduction et un commentaire poé-
tiques de l'Ancien Testament en des vers souvent trop
rudes, mais fièrement frappés et assez beaux enfin
pour avoir mérité l'admiration de Gœthe.
Dubartas et Vauquelin ont ouvert une voie où leurs
successeurs ne sont résolument entrés que vers le
milieu du grand siècle.
Dès 1650, il y avait tout un groupe de vaillants
qui considéraient TÉpopée comme un roman moral
fondé sur l'histoire et où l'on doit se proposer avant
tout d'inspirer l'héroïsme \ Cette définition, sans
doute , paraîtrait aujourd'hui fort imparfaite ; mais on
1 . Mort en 1607. — 2. J. Duchesne, 1. c, pp. 41, 42. —3. Mort en 1590.
= La Semaine de la création parut en 1578 ; la Seconde semaine
en 1584. La Muse chrétienne est de 1574. — 4. J. Duchesne, 1. c,
p. 59.
l'AKT. LIVR. III.
CHAP. IX.
G58 LE DIX-SEPTIÈME SIECLE.
voudra bien avouer qu'une telle doctrine est de cent
coudées plus haute que celle de Boileau et de Fénelon.
Le P. Mambrun exprimait une idée analogue, en affir-
mant que notre poésie devait énergiquement répudier
tout souvenir de rOlympe pour ne s'inspirer que «du
Sinaï et du Calvaire ^ ». Mais il est surtout un homme
auquel on n'a pas, à ce point de vue, suffisamment
rendu justice : c'est une des victimes de Boileau, c'est
l'auteur du Clovis^ c'est Desmarets de Saint-Sorlin.
Ce Desmarets est un polémiste des plus vigoureux et
qui ne sait pas déguiser sa pensée : a Les sujets chré-
tiens, dit-il, conviennent seuls à la poésie héroïque. »
Et il ajoute : « Je veux, pour m'inspirer. Dieu seul et
la raison ^ » Il ne lui a manqué, comme à tous ces
excellents théoriciens, que de mettre ses propres vers
à la hauteur de ses théories.
Vers la fin de ce siècle^ il advint que la fameuse
querelle des Anciens et des Modernes ^ se confondit
avec la discussion relative à l'Épopée et ne fit qu'un
avec elle. Les deux noms qui dominent ici tous les
autres sont ceux de Perrault et de Bossuet.
Ce Perrault est vraiment une figure charmante.
Courtois et modéré autant que Boileau était acre et
rageur, il mena la bataille avec une verve vraiment
merveilleuse et une allure presque chevaleresque. On
ne fut jamais autorisé à lui reprocher une idée basse
ou seulement mesquine. Il avait de la Poésie une idée
très haute et protestait avec quelque indignation con-
tre ceux qui ne la considéraient que comme un jeu :
(c Elle n'est pas plus un jeu, s'écrie-t-il, que la grande
Éloquence dans les harangues et dans les sermons. »
1. Mort en 166L II est Fauteur d'un Constantinus sive de Idolola-
tria debellata (1658). Cf. J. Duchesne 1. c, pp. 218. — 2. Ihid., pp. 280^
281. — 3. 1667-1700.
LE DIX-SEPTIEME SIECLE. <)5l)
Ayant affaire à des adversaires qui prétendent exclure
le christianisme de la poésie parce qu'ils le respectent
et ne le veulent pas profaner, il observe avec sa modé-
ration habituelle que « le merveilleux chrétien peut
être employé sans indécence par un poète sérieux et
sévère », et il ajoute, avec une élévation pleine de
justesse : « L'Epopée moderne réclame ce merveilleux
parce qu'elle est la forme la plus grave de la poé-
sie. )) 11 s'anime parfois, mais sans emportement :
(( Est-ce suivre la raison, dit-il, que de demander
l'inspiration à des dieux dont on connaît la fausseté.
Ce n'est pas ainsi que chante Pindare, et il n'invoque
ces divinités que parce qu'il y croit \ » On ne saurait
mieux dire.
Au-dessus de Perrault il n'y a que Bossuet, quand,
de sa grande voix qu'il faut écouter, il proclame que
la Poésie est faite pour louer Dieu et sanctifier l'homme
et quand, lui, admirateur passionné d'Homère, il dé-
clare hautement « préférer Salomon à Horace et David
à Pindare ». C'était indirectement se prononcer en
faveur de Perrault, mais en faveur surtout de la vraie
poésie et de l'épopée chrétienne.
La victoire, malgré tout, demeura aux anciens, aux
classiques, à Fénelon, à Boileau. Or nous savons ce
qu'ils pensaient du moyen âge français et chrétien, et
nous savons aussi jusqu'à quel point ils poussaient la
méconnaissance de nos vieux poèmes. Ils n'eurent pas
d'ailleurs beaucoup d'efforts à faire pour entraîner un
siècle qui était en pente vers l'ingratitude et l'oubli.
Au milieu de tant de dédains ^ n'y eut-il pas quel-
1. V.oir pour tout ce qui précède, J. Duchesne, 1. c. pp. 269 et ss.;
276, 277, 329, etc. — 2. Il faut peut-être savoir quelque gré à Quinault
de n'avoir pas accepté les jugements de Boileau quand, enFespace de
trois ans, il écrivit (d'après des sources relativement modernes) trois
l PAU T. lAVH. m.
CHA.P. IX.
I PART. LIVK. 111.
CHAP. IX.
^•t'O LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
qiies derniers asiles où put se réfugier la popularité
de nos épopées?
Oui, certes, et, au lieu d'un refuge vivant, elle en
eut deux : le peuple, d'une part, les érudits de l'autre.
cUesTScTits Pendant qu'on essayait d enfanter doctement quel-
^""souvenbl^^^ que Enéide agréable au grand roi; pendant que
notre ancienne t^., r««< iî* ni
épopée. Boileau sévissait contre « 1 art confus de nos vieux
romanciers, » pendant qu'on lisait Télémaqiie et qu'on
se laissait ravir (un peu en secret) par les hardiesses
de ce roman politique, pendant qu'on perdait tout
souvenir de Roland et de Charlemagne \ ou qu'on
ne les voulait plus connaître que par les poètes italiens ;
pendant ce temps, les paysans de toute la France,
même ceux des environs de Versailles, même les
petits bourgeois de Paris, lisaient et relisaient nos
romans mis en prose et obstinément réimprimés avec
des têtes de clous sur un papier de plus en plus gros-
sier; mais si amusants, mais à si bon marché! La
maison Oudot, de Troyes^ peut être considérée comme
de ses meilleures œuvres : Amadis en 1684, Boland en 1685, Armide
en 1686. Voici le titre exact du second de ces opéras, le seul qui nous
intéresse véritablement : « Boland, tragédie représentée pour la pre-
mière fois devant Sa Majesté à Versailles, le trentième janvier 1685
par l'Académie royale de musique et remise au théâtre le quinzième
novembre 1709. A Paris, chez Christophe Ballard, 1709. » On devine
sans peine que les vers de Quinault sont une paraphrase de TArioste.
Les « acteurs de la tragédie » sont Angélique, reine de Catay, Temàre,
Medor (suivant d'un des roys africains) , Ziliante (prince des Isles
Orientales), Roland, une troupe d'Amours, deux Amantes enchantées,
une troupe de Sirènes et de Dieux des fleuves, Coridon, Tersandre et
des bergers..., les Ombres des anciens héros, et, pour terminer, la
Gloire, la Terreur et la Renommée. Cf. notre première édition du
Roland^ (pp. cl et CLi). Nous y citons in extenso la grande scène où
le héros du drame recouvre la raison.
1. Il faut cependant noter, que d'après les Registres de la.Grange, la
troupe de Molière joua en 1661 un Iftcon de Bordeaux. (Cf. E. Four-
nier, le Boman de Molière, p. 8, et G. Paris, Histoire poétique de
Charlemagne, p. 117.) -- 2. L'impression d'un livre destiné au colpor-
tage ne commença réellement qu'à la mort de Jean Oudot, sous son fils
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 661
avant été au xvii' siècle une sorte d'usine ou de manu- ' ''^^''- ^^v^- ^"-
'' ^ CHAP. IX.
facture centrale d'où sortirent par milliers, par cent
milliers peut-être, les livres toujours aimes de la b{eue et la
Bibliothèque bleue. Qui ne connaissait les in-quarto ""d^Tioyes?
de Nicolas et de Jacques Oudot ? Qui ne connaissait
la fameuse enseigne de ces estimables commerçants :
« Au chapon d'or couronné »? Charles Perrault, dans
son Apologie des femmes en 1694, avoue que la Biblio-
thèque bleue était répandue dans toutes les chau-
mières \ C'est en vain que les Rigaud de Lyon, c'est
en vain que plus tard les Costé de Rouen tentèrent
de faire concurrence à la redoutable dynastie des
Oudot ^ La Bibliothèque de Troues triompha pendant
ce siècle, et même pendant presque toute la durée du
siècle suivant ^ : Épinal et Montbéliard ne devaient
que bien plus tard lui enlever la gloire de cette antique
et incontestable prééminence.
Et quels étaient les romans, qui sous cette forme
très humble, mais très populaire, continuaient à char-
mer tant d'imaginations, à ravir tant de lecteurs et,
surtout, à sauver de l'oubli tant de vieilles légendes
françaises? La liste n'en est pas fort longue : c'étaient,
comme nous l'avons dit, Fierabras et Galien, Hiion de
Bordeaux et Mabrian^ Giierin de Montglave et Mor-
gant le Géant, les Quatre fils Aimon et Valentin et
Orson, Tels étaient ces romans qui ne voulaient pas
mourir, qui s'entêtaient à vivre.
Nicolas-Jean Oudot : « A p)eine a-t-il publié le roman d'Ogier le Da-
nois que nous voyons successivement sortir de ses presses Morgant
le geanty Maugis d'Aigremont, Mahrian, Les quatre fils Aimon. La
Bibliothèque bleue était fondée »• (Alexandre Assier, La Bibliothèque
bleue depuis Jean Oudot I^'^ jusqu'à M. Baudot (1601-1863). Paris, 1874.)
1. Assier, 1. c, p. 13. — 2. V. le Fierabras de la veuve Costé en 1610
et les Quatre fils Aimon ^ de la même date ; le Mabrian, etc., etc. —
3. V. les éditions de Jean Garnier et de la veuve Garnier, que nous
avons en ce moment sous les yeux, etc.
()62
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
l PAKT. LIVR- Ul.
CHAP. IX.
Leurs titres étaient toujours aussi pompeux que pen-
dant le siècle précédent, et les éditeurs ne cherchaient
pas à attirer le public par moins de tapage. Ces titres
étaient de véritables réclames. Qui ne sentait l'eau lui
venir à la bouche en lisant ces mots sur le premier
feuillet de Valentin et Orson : a Contenant soixante-
treize chapitres, lesquels parlent de plusieurs et diverses
matières très-plaisantes et récréatives ? » Ajoutez Fat-
trait de ces naïves gravures qu'on se donnait bien
garde de perfectionner, et qui ont conservé jusqu'à
nos jours leur aspect de barbarie originelle. Quant
aux grands seigneurs, ils se passionnaient volontiers
pour les Amadis^ jusqu'à porter des habits de ce
nom, mais ils auraient cru se déshonorer en tou-
chant à ces livres grossiers que les lettrés abandon-
naient au peuple. Antoine, le jardinier de Boileau
à Auteuil, aurait pu sans doute en apprendre fort
long à son maître sur les aventures de nos héros les
plus nationaux. Et Boileau eut peut-être bien fait
d'écouter son jardinier.
Les érudits Ccpcndaut l'érudition commençait à porter sur nos
commencent à i7xl(* i ii •> t r i
fixer leurs regards romaus 1 attcutiou qu clle n en a pas encore detour-
vers la poésie , , , , r\ * i
du moyen âge. ncc, au momcut ou nous écrivons. On sait quel
magnifique mouvement la France imprima alors au
monde entier. Mabillon enseigna la critique à toute
l'Europe ; à côté de lui, représentant l'érudition laïque.
Du Cange coUigea cet incomparable Glossaire où il
est presque aussi difficile de trouver des erreurs que
des lacunes. Les Acta sandorum^ œuvre qui n'est pas
française, mais universelle, prenaient, sous les yeux
et par la volonté du grand Papebrock, un développe-
ment inattendu ; Leibniz en Allemagne , Leibniz,
génie universel, propageait ce noble enthousiasme
pour l'étude des siècles chrétiens. Enfin, notre renais-
I l'ART. LIVR. m.
CHAP. IX.
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 663
sance commençait, et Ton se déprenait de l'antiquité
pour s'éprendre du moyen âge.
C'est ici qu'il faut vraiment reconnaître la puis- leibniz
■*• . , . ■*- et Du Gango.
sance du génie. Aucune question n était enveloppée de
tant de ténèbres, au xvif siècle, que celle des chan-
sons de geste dont on ignorait jusqu'au nom, et
qui moisissaient lentement dans les bibliothèques.
Eh bien ! Du Gange et Leibniz , par la seule
force de leur lumineuse intelligence , débrouillè-
rent ces ombres : ils virent clair. Nous n'avons pas
été peu étonné de trouver \ dans les Annales imperii
occidentis de Leibnitz, tout un long chapitre sur nos
romans de chevalerie, que le meilleur érudit de notre
temps signerait volontiers des deux mains. Leibniz,
avec une sagacité et une aisance merveilleuses, expose
l'histoire légendaire de nos héros épiques, la discute,
la rejette. Guillaume d'Orange, Roland, Ogier le Da-
nois, attirent tour à tour les regards du grand philo-
sophe qui est devenu soudain un grand critique. Il a
de belles colères contre la Chronique du faux Turpin
qu'il a le tort grave d'attribuer en partie au pape Ca-
lixte IL II s'indigne contre les fabulât ores qui ont ré-
pandu sur le roi Agolant tant de récits ridicules. Il
établit que les traditions relatives à la taille gigantesque
du prétendu neveu de Gharlemagne ne sont que des
mythes ou des sornettes : nugœ. Il s'étend longtemps
sur les statues plus ou moins authentiques de Roland
que l'on voyait, que l'on voit encore à Magdebourg,
à Halberstadt et dans vingt autres villes d'Allema-
gne. Il ne fait pas preuve de moins de critique en
1. Godefridi Wilhelmi Leibnitii Annales imperii occidentis Brun-
swicenses, edidit Georgius Henricus Pertz, Hanoverse, 1841. —
L'œuvre de Leibniz ne parut qu'en 1707 pour la première fois, mais
on peut considérer Leibniz comme appartenant tout entier au
xvii<^ siècle.
J PART. LIVR. 111.
CHAP. IX.
664 LE DIX- SEPTIÈME SIÈCLE.
parlant d'Ogier le Danois et ne se trompe guère que
sur l'étymologie du mot danois qu'il dérive (idedœgen,
vïr fortïs)). Nous aurons lieu de démontrer plus tard^
contre M. Barrois, que ce héros de tant de poèmes
était véritablement du Danemark, et non pas des
Ardennes ^ ; mais enfin c'est là une erreur sans gra-
vité, et il faut se hâter de reconnaître que Leibniz a
jeté sur toutes ces questions une excellente lumière
et qu'il a devancé de plus de cent ans les travaux
décisifs de l'érudition moderne.
Du Gange faisait mieux que de bien parler de nos
romans : il les citait, et même il les citait avec une
infatigable complaisance. Il avait eu le courage de
les exhumer de nos bibliothèques, d'en respirer la
poussière et de les lire. C'est ainsi qu'il avait dé-
pouïllé^ avec son exactitude habituelle, les romans
de Roncevaux ^ à'Auberi le Boiirgoing, de Garin
le LoheraiYiy de Panse la Duchesse ^ de Gaydon ,
à'Aye d'Avignon et de Girart de Viane ^ Il y a bien
par ci par là quelques mauvaises lectures, quelques
erreurs; mais il ne serait pas juste de s'arrêtera ces
détails. Le point le plus important, en effet, c'était
que nos chansons de geste originales fussent enfin
remises en honneur \ Du Gange eut l'incomparable
mérite de soupçonner leur importance, tout au moins
au point de vue de la Lexicographie et (ce qui devait
être plus utile encore et plus fécond) de l'Histoire
de nos mœurs et de notre vie privée. Il convient
de lui en savoir gré.
1. Voir les Annales de Leibniz, anno 1778, I, 75-81. Toutes ces
pages sont à lire. — 2. C'est le remaniement du xiii^ siècle. —
S.Y.passim l'édition de 1678. — 4. Du Gange définit assez correctement
le Roman : « Romanus liber romane seu lingua vulgari francica
scriptus, quomodo fabulosas historias vernacule conscriptas etiam-
num Romans dicimus. »
665
1 PART. LIVR. m.
CHAP. IX.
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Les Bollandistes auraient été beaucoup moins coupa-
bles d'ignorer nos antiquités littéraires. Néanmoins ils
furent plus d'une fois amenés par leur sujet à parler Ae^« sZctorum
des héros de nos chansons : car ces héros étaient en Boiiandistes.
même temps des Saints dont il fallait discuter criti-
quement l'histoire ou la légende. Déjà, au sujet de
saint Charlemagne, ils avaient dû flétrir fort énergi-
quement les fables honteuses du faux Turpin \ Quand
plus tard, avec le grand Daniel Papebrock, ils en
vinrent à écrire l'histoire de saint Guillaume de Gel-
lone, les nombreux poèmes dont Guillaume d'Orange
avait été le sujet frappèrent vivement l'attention de
ces excellents critiques. Ils allèrent jusqu'à émettre
publiquement le vœu que l'on publiât le texte original
de ces vieux poèmes. De là ces paroles qui sont si
remarquables pour le temps où elles furent écrites :
(( De Francka tamen veteri lingua fortassis non mâle
MERERETUR QUI EJUSMODI POEMATA PROFERRET IN LUCEM ^ »
C'était de l'intuition.
Mais Leibniz, Du Gange et les Bollandistes n'en- Mouvement
traînèrent pas leur siècle. L'historien Mézeray fait deFéSL
preuve de peu de critique, lorsqu'il écrit, non sans noTvlel'^o^^^^^^^
naïveté : « Ce fameux Roland, TAchille français, si
divinement chanté par l'Arioste, l'Homère italien,
était amiral des côtes de Bretagne et comte d'Angliers.
Charles le fit enterrer à Blaye avec son épée à sa
tête et son cor d'ivoire à ses pieds. » Et plus loin :
« Il établit en Albigeois Aymon, père des quatre
preux Renaud, Alard, Guichard et Richard. » Et il
ajoute : « Les romans les ont célébrés avec leur châ-
1. « Extat in variis manuscriptis et aliquoties editus liber degestis
Caroli Magni sub nomine Turpini Reniensis archiepiscopi, infamibus
et flagitiosis commentis factus ab homine quopiam non modo otioso,
sed imperito ac stolido, etc. » {Acta sanctorum Januarii, t. II, p. 875.)
— 2. Acla sanctorum Mail, VI, p. 811. Ce volume est de Tannée 1688.
I PART. LIVR. m.
CHAP. IX.
666 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
teau de Montauban près de Fronsac \ » Le P. Labbe
tombait dans un excès contraire à celui de Mézeray,
dans sa Nouvelle Bibliothèque des^ manuscrits, où il
condamnait sans pitié ces mêmes romans auxquels
l'historien ajoutait une foi trop superstitieuse ^ En
revanche, Catel, dans ses Mémoires sur l'histoire du
Languedoc, était depuis longtemps entré dans la vraie
voie et avait discuté scientifiquement la date et la
valeur du Philomena ^ Le P. Lelong préparait, pour
sa Bibliothèque historique, une bibliographie fort in-
complète, mais néanmoins précieuse, de nos Romans
de chevalerie \ Moréri, au sujet de Roland, ne man-
quait pas de dire « que les romans et les poètes lui
attribuaient des aventures surprenantes, et que ces
contes étaient aussi fabuleux que ceux des Espagnols » .
Au mot Romans^ le même Moréri ne citait (chose
curieuse) que « VAmadis de Gaule en vingt-quatre
volumes, le Roman de la Rose, Palmerin d'Olive et
Palmerin d'Angleterre », et il ajoutait gravement que
(( les Arabes avaient donné aux Espagnols le goût de ces
fictions ». Saumaise était du même avis : rien de la
France, rien de nos chansons. Entre Moréri et Leib-
niz il y a toute la distance qui sépare le génie de la
patience et du travail. Huet, évêque d'Avranches,
mérite d'être placé beaucoup plus près de Leibniz
que de Moréri. Il écrivit une Lettre à M. de Segrais
sur l'origine des romans^ qui est presque un chef-
d'œuvre d'érudition et où vingt de nos chansons de
geste sont citées et critiquées \ Ménage, dans la pre-
mière édition de son Dictionnaire \ ne mettait pas en
1. Histoire de France, I, 340, 341. — 2. No-oa Bihliotheca Mami-
scriptorum, 1657. — 3. 1633, pp. 404-409, 547-566. — 4. Le P. Lelong
naquit en 1665 et mourut en 1721. La première édition de la Biblio-
thèque est de 1719. — 5. La première édition est de 1670. — 6. En 1694.
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 667
doute qu'à Roncevaux Charlemagne « n'eût été défait
par les Sarrasins )>. Crescimbeni, avec quelque har-
diesse, publiait à Rome en 1698 la première édition
de son Istorïa délia volgar poesia. Cependant l'Aca-
démie des Inscriptions et Belles-Lettres prenait tous
les jours un nouveau développement en France, et
ses Mémoires devenaient une sorte de Manuel à l'usage
des érudits français. C'est dans ce Recueil que Gal-
land publia son Discours sur quelques anciens poètes
et sur quelques romans g avlois peu connus \ Ces ro-
mans étaient « le Brut d'Angleterre par maistre
Eustace, Atys et Profylias, le Roman de Troye par
Benoît de Sainte -Maure, Dolopathos et Perceval ».
Une seule œuvre analysée par Galland se rapporte
directement au sujet de notre livre : c'est le Charle-
magne de Girard d'Amiens. Il semblera peut-être assez
intéressant de voir comment, durant les premières
années du xviif siècle, on lisait les vieux manuscrits,
même à l'Académie des Inscriptions. Qui reconnaî-
trait, dans ces mots donnés par Galland : « Guanelon
les venetian roy Marsile ))^ ces mots qui appartien-
nent à Girard : « Guanelon les vendi au roi Marsile » ^ ?
Tout est de la même force \
1. Mémoires de V Académie royale des Inscriptions et Belles-
Lettres, II, p. 673 et suiv. — 2. Ibid., p. 680. — 3. Au lieu des vers
suivants donnés par Galland :
Mais dit vous en avons la plus grande partie
Et encor furent tant que j'aye ass...
L'estoire tout ainsi comme il m'est chargié ;
Car n'estoit que par moy soit de tout abbregié
Que celé que j'ai dit fust de tout enlardio
Que Jean Bodiaux fist que les langue ot polie
De biaux savoir parler et de science acquisce.
Il faut lire les suivants :
Mes dit vous en avons une grande partie
Et enquore ferai tant que j'aie asievie
L'estoire, tout aussi comme ele m'est cbargie ;
1 PART. LIVR. 111.
CHAI'. IX.
i l'ART. 1,1 vn. m.
CHAP. IX.
^'^^ LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Mais il est temps de nous arrêter dans une nomen-
- clature qui est déjà si longue et que Ton pourrait
encore allonger à plaisir. Nous avons dépassé de
quelques années les limites duxvii' siècle, et le siècle
suivant mérite, à bien des égards, les honneurs d'un
chapitre spécial.
Mes lie veuill que par moi soit de tant abrcgie
Que celé que j'ai dit fust de riens enledie
Que Jehan Bodiaux fist à la langue polie
De bel savoir parler et science aguisie...
(BibL Nat. fr. 778, fo 165 r«, v«.)
CHAPITRE X
LE DIX- HUITIEME SIECLE.
C'est dans les œuvres de Boileau que nous avons i part. uvr. m.
-*■ CHAP. X.
cherché tout à l'heure l'expression la plus exacte de
la pensée de tout le xvif siècle à l'endroit de nos 'P'''^df^'^''''
xviii* siècle
épopées nationales : c'est à Voltaire que nous deman-
derons aujourd'hui, sur ce même sujet, la pensée de
tout le xviif siècle.
Il est certains hommes qui ont le lourd et périlleux
honneur de représenter toute une époque.
On attribue généralement à Voltaire le fameux
mot : « Les Français n'ont pas la tête épique » ; il faut
loyalement reconnaître qu'il n'est pas de lui, mais de
M. de Malezieu. Voltaire, d'ailleurs, le cite avec un
sourire approbatif, et exprime exactement la même
pensée en d'autres termes : (( Il faut avouer, dit-il,
qu'il est plus difficile à un Français qu'à un autre de
faire un poème épique.C'EST que, de toutes les nations,
LA NÔTRE est LA MOINS POÉTIQUE. » A CCS demicrs mots,
nous découvrons avec une sorte d'effroi les profondeurs
de l'ignorance, et nous comprenons l'indignation de
Génin citant ce singulier passage. Boileau croyait à
l'existence de nos vieux romanciers .-Voltaire ne la soup-
çonne même pas. Dans quel ébahissement il serait
tombé, si on avait seulement essayé de lui démontrer
1 PART. LIVIl. m.
CHAP. X.
Voltaire
cl son Essai sur
la
Poésie épique.
670 LE DIX-IÎUITIÈME SIÈCLE.
que la plus épique de toutes les nations modernes,
c'est la France.
Nous avons lu V Essai sur la poésie épique de Vol-
taire. A franchement parler, c'est un pauvre ouvrage;
mais où il faut voir le reflet exact de toutes les opi-
nions du temps. A l'adresse de ce siècle frondeur
et qui s'est attaqué à nos Livres Saints, un critique a
dit récemment : « Qui ne comprend pas la Bible ne
comprendra jamais le Roland. » Ces paroles s'appli-
quent très justement à Voltaire. Encore a-t-il quelque
mérite et quelque bonne grâce à protester, dès sa
première page, contre la rhétorique et contre les rhé-
teurs, et c'est par là qu'il se montre supérieur à ses
contemporains. Il ne veut pas que l'on définisse
l'épopée « une fable inventée pour enseigner une
vérité morale et dans laquelle un héros achève quel-
que grande action avec le secours des Dieux dans
l'espace d'une année ». Il établit que l'action épique
doit être « une, simple, grande, variée, intéressante » :
c'est fort bien. Mais quand il arrive in médias res;
quand il en vient à tracer les portraits des huit grands
épiques de l'ancienne et de la nouvelle humanité,
cette liste malencontreuse révèle tout aussitôt sa pro-
fonde et irrémédiable ignorance. Ces huitgrands hom-
mes sont Homère, Virgile, Lucain, Le Trissin \ Le
Camoëns, Le Tasse, Don Alonzo de Ercilla ^ et Milton.
C'est alors, c'est à la fin de cette nomenclature inat-
tendue que Voltaire, les yeux modestement baissés,
se laisse aller à dire : (c Nous n 'avions pas de poème
épique en France, et je ne sais même pas si nous en
1. C'est le très médiocre auteur d'un long poème, aujourd'hui tombé
dans l'oubli, Vltalia liber ata da* Goti (terminé en 1547, 1548). —
2. Auteur de YAraiwana, poème espagnol en trente-six chants
(1577-1590).
I PART. LIVH. lU
CHAP. X.
et les héros de
l'Epopée
nationale.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 671
AVONS aujourd'hui. LdL Henriade^ il est vrai, a été im-
primée souvent, mais il y aurait trop de présomption ~~"
à regarder ce poème comme un ouvrage qui doit pas-
ser à la postérité et effacer la honte qu'on a repro-
chée si longtemps à la France de n'avoir pu produire
un poème épique. » Cette honte était effacée sept
cents ans avant Voltaire, et c'est le Roland qui pas-
sera à la postérité.
Voltaire, d'ailleurs, n'est pas coupable d'avoir ignoré Travaux
' ... ^ des érudits
ce que tout son siècle ignorait. Nos chansons de ^^ xviii« siècie
A O sur la légende
geste lui étaient aussi complètement inconnues que ^^ ^^^^Itl
les Niebelungen et le Mahabharata, h' Encyclopédie
n'est guère plus savante. Dans un singulier article sur
les statues de Roland, elle répugne à croire — ce qui
est pourtant une thèse fort acceptable , — qu'elles repré-
sentent réellement le neveu de Charlemagne ; mais
elle insinue que « le nom qu'on leur donne vient de l'an-
cien mot rugen (dénoncer en justice), ou bien du mot
ruhe (tranquillité ) et land (pays) , comme si ces monu-
ments étaient des symboles de la tranquillité que
procure la justice * ». Le P. Daniel, dans son Histoire
de France^ parle a du fameux Roland si renommé
dans les contes de l'archevêque ïurpin ^ ». M. de La-
moignon est l'auteur d'une « Relation manuscrite des
Pyrénées et de Roncevaux », qui est datée du 15 dé-
cembre 1707. Il y donne des détails fort précieux sur
la chapelle de Roncevaux, où l'on voyait encore de
son temps certaines fresques représentant \% mort des
douze Pairs. Le Dictionnaire de r Académie française,
en son édition de 1718, cite uniquement au mot Ro-
1. Encyclopédie de d'Alembert et de Diderot, au mot Roland. —
2. II, 40, V. aussi I, 453. ^^ V Histoire générale de l'Espagne^ traduite
de l'espagnol de Jean de Ferreras par M. d'Hermilly (Paris, 1751 et
suiv.) n'est pas moins dédaigneuse à Fendroit de Roncevaux : « Ce
n'est, dit-il, qu'un tissu de fables et de contes de vieilles^ » (II, 509.)
I PART. LIVR. m.
CHAP. X.
^- LE DIX-IÏUITIÈME SIÈCLE.
man les romans de Lancelot du Lac, de Perceforest,
à'Amadis, A'Astrée, de la Rose. Mêmes citations dans
l'édition de 1762, et le Vocabolario délia Crusca, pu-
blié à Florence en 1735, ne parle également que des
Romanzi brettoni. De nos chansons de geste, pas un
mot. Nos Bénédictins étaient moins oublieux : dans
leur Voyage littéraire, publié en 1724, ils décrivent la
statue de Roland à Statberg : « Elle sert d'asyle à
tous les criminels, disent-ils, et l'on n'oseroit mettre la
main sur celui qui peut seulement la toucher '. »
Dans une Histoire fort médiocre de la Ville et princi-
pauté d'Orange \ le P. Bonaventure de Sisteron dis-
cute longuement les titres historiques de Guillaume
d'Orange : il rappelle, d'après M. de Marca, que ce
héros est le sujet d'anciens romans, et n'est pas éloi-
gné de croire que Guillaume fut surnommé au cornet,
« parce qu'il en portait un sur son écu ^ »
^\^^Mre^^ Mais bientôt parut un livre uniquement destiné à
'^^''Fi'ance^ "" mcttrc cu lumlèrc toutes les origines littéraires de
la France, un livre commencé en 1733, et qui est
loin d'être encore achevé. Les auteurs de V Histoire
littéraire devaient nécessairement et de fort bonne
heure rencontrer sur leur chemin la question de
nos romans, de leur antiquité, de leurs origines.
Dom Rivet l'aborda résolument dès le sixième vo-
lume de son œuvre gigantesque, en 1742. Certes, on
ne saurait refuser à DomRivet une singulière ardeur de
1. Second Voyage littéraire de deux Religieux bénédictins, p. 250.
— 2. A Avignon, chez Marc Chave, 1741. — 3. On a signalé avant nous
« le petit roman politico-sentimental » de Dufresne de Francheville,
dont le titre suffit à faire connaître la nature et l'esprit : Histoire des
premières expéditions de Charlemagne pendant sa jeunesse et avant
son règne, composée pour l'instruction de Louis le Débonnaire, ou-
vrage d'Aiigilbert, surnommé Homère, mis au jour et dédié au roi
de Prusse, par M^ *** (Amsterdam, 1742, in-S»). Cf. Gaston Paris, His-
toire poétique de Charlemagne, p. 116.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 673
patriotisme ; pour mieux atteindre le but, il le dépassa.
Prenant pour guide la fameuse Lettre de M. Huet à
M. de Segrais sur l'origine des romans, il établit cou-
rageusement, ou plutôt essaye d'établir que nos plus
anciens romans remontent au x° siècle, et va jusqu'à
citer le Philomena comme un exemple irrécusable.
Il n'est pas, d'ailleurs, embarrassé d'alléguer d'autres
preuves : « Le roman de Guillaume au court nez,
contient l'histoire travestie de saint Guillaume de
Gellone. Ce roman en vieux vers français était, dès
1070, répandu en Angleterre. » Tels étaient encore,
ajoute Dom Rivet, « les romans de Garin le Loherain,
de Lancelot du Lac, A' André de France « qui mourut
par trop aimer celle qu'il n'avoit jamais vu .,, de
Perceforest, de Geofroy de Bouillon, de Matheolus, de
Pepin et de Berte, du Chevalier à l'Épée, de Bertain,
du Saint-Greal, de Merlin, à'Artus, de Perseval et
peut-être aussi A'Amadis de Gaule \ » Ce sont là les
propres paroles de notre grand critique qui, comme
on le voit, fait de regrettables confusions, amalgame
les chansons de geste et les romans de la Table ronde,
regarde Pepin et Berte et Bertain comme deux œuvres
différentes, et exagère singulièrement l'antiquité véri-
table de nos premiers poèmes nationaux. Mais cette
exagération ne nous est pas désagréable : elle est
mille fois préférable au silence de Voltaire et au
dédain des autres.
Les allégations de Dom Rivet parurent bizarres à
plus d'un bon esprit, et le Journal des Savants les atta-
qua sans ménagement ^ On ne pouvait supporter que
notre langue fût si ancienne. Le savant bénédictin
répliqua avec indignation, presque avec éloquence : de
17^2 ^'"fiQW "f ~"'«' t- VI, 1742, p. 16. - 2. Journal des Savants,
il^, p. 695. Lettre anonyme.
I PART. LIVR. m,
CHAP. X.
43
I l'AliT. LIVR. 111.
CHAP. X.
674 LE DIX-IIUITIEME SIÈCLE.
là le long Avertissement qu'il plaça en tête du septième
volume de V Histoire littéraire \ Il y reprend la ques-
tion de Philomena^ et s'entête à voir dans ce roman
en langue vulgaire une œuvre composée vers 950.
Là-dessus il s'échauffe et réfute vivement son agres-
seur. Puis, pensant l'avoir accablé sous le poids de
ses arguments, il l'achève sans pitié en lui citant la
chanson de Guillaume au court nez, le plus ancien de
tous nos romans après Philomena « bien qu'il soit
écrit en vers de dix syllabes, et que M. Galland accorde
l'antiquité aux seuls romans écrits en alexandrins ».
Dom Rivet cite encore Ogier le Danois, Aubry le
Bourg oing, Girart de Viane^ Gode/roy de Bouillon^
Alexandre^ la Chanson de Roland et le Roman de
Roncevaux, affirmant que la version de ce dernier
poème, citée par Du Gange, est du xf siècle tout au
moins ^ Il eût été singulièrement indigné si quelque
critique imprudent avait alors vieilli de cent ou deux
cents ans la plupart de ces poèmes, qui appartiennent
réellement aux xif et xiif siècles. Mais, encore un
coup, cette exagération de Dom Rivet était, pour nos
vieux poèmes, une heureuse fortune : en les croyant
si anciens, on devait éprouver un plus vif désir de les
connaître et de les publier ^
de sahiT/-Paia c ^.près V Histoire littéraire, on ne peut plus signaler,
^^ ^trav^uTf'''^' ^^ xviif siècle, que les immenses travaux de Lacurne
de Sainte-Palaye ; mais il convient de les mentionner
avec tous les éloges qu'ils méritent. Sainte-Palaye fut
1* Ce volume parut en 1746. — 2. Histoire littéraire, tome VU ;
Avertissement, pp. lxiii-lxxxii . — ■ 3. Dom Rivet cite çà et là quel-
ques fragments de nos poèmes, et c'est en lisant ces textes qu'on peut
se convaincre de Fignorance des meilleurs érudits de cette époque en
matière de philologie romane. L'auteur de V Histoire littéraire écrit
par exemple :
Tint durendars dont librans fu lettrés.
Tout diffublés en Bliant de Sulie..., etc., etc,
LE DIX-IIUITIÈME SIÈCLE. tn:j
le Du Gange de son temps : Du Gange a sa statue ;
Sainte-Palaye n'aura peut-être jamais la sienne. Tra-
vaillant et faisant travailler avec une merveilleuse
intelligence et une infatigable énergie, il a laissé peu
de livres imprimés, mais un nombre étonnant de
manuscrits. Gent in-folios attestent encore aujourd'hui
la vigueur singulièrement productive de cet enten-
dement toujours en éveil. La Bibliothèque Nationale
possède les incomparables éléments de ce Dictionnaire
qu'il n'eut pas le temps de faire paraître : mais qui
pourrait songer désormais à écrire un nouveau Dic-
tionnaire de notre langue ou de nos antiquités natio-
nales, sans consulter le très précieux répertoire de
Sainte-Palaye ^? Il convient ici de parler surtout des
belles transcriptions qu'il fit exécuter d'après les ma-
nuscrits de nos chansons de geste. Ges copies nous
sont restées^ : elles ne remplacent pas les originaux
sans doute, mais on aurait tort de contester leur
utilité, même en un temps où les paléographes sont si
nombreux et si habiles. Quelle que soit, d'ailleurs,
leur utilité actuelle, il ne faut pas oublier qu'au
siècle dernier, de tels travaux, menés à bonne fin au
milieu de l'indifférence universelle, étaient bien faits
pour ramener enfin l'attention sur nos origines litté-
raires et pour hâter cette réhabilitation de nos épo-
pées qui est l'honneur de notre époque. Plusieurs
contemporains de Sainte-Palaye imitaient généreu-
sement son zèle pour notre ancienne littérature. G'est
en 1756 que Barbazan publia, à Paris et à Amsterdam,
■ 1. V. rédition du Dictionnaire historique de V ancien françois
publiée par les soins de L. Favre, avec le concours de M. Pajot
(dix vol. in-4o, 1875-1882). — A la fin du dixième et dernier volume,
(Appendice, p. 25 et ss.) on lira avec intérêt la « liste des ouvrages
préparés ou composés par Lacurne de Sainte-Palaye ». — 2. A la
Bibliothèque de l'Arsenal, etc.
I PART. LIVH. III.
CHAP. X.
i>Aii*i'. 1.1 VU. m.
GHAP. X.
G7(i LE DIX-HUITIÈME SIECLE.
les Fabliaux et contes des poètes français du xif au
xv"" siècle. Déjà, en 1742, Lévesque de la Ravallière
avait mis en lumière les Poésies du roi de Navarre,
Thibaut de Champagne. En 1774 paraissait rj^i^foire
littéraire des Troubadours , de TabbéMillot, et en 1779
les Fabliaux et contes du xif et du xiif siècles, traduits
ou extraits d'après les manuscrits du temps \ Le Grand
d'Aussy, éditeur de ce Recueil scandaleux, écrivait en
même temps son Histoire de la vie privée des Fran-
çais^ qui parut en 1782. Tous ces travaux ne sont
pas également louables. Qu'il nous soit permis, en
particulier, de protester très vivement contre Fengoue-
ment excessif dont nos fableaux ont été l'objet, alors
qu'il eut seulement fallu leur demander d'utiles ren-
seignements sur l'histoire de nos travers et de nos
vices. Surtout, il ne fallait pas traduire ces vilenies,
qui sont la seule œuvre d'après laquelle beaucoup
d'esprits médiocres connaissent et jugent le moyen
âge. Elles ont encore augmenté la corruption du siè-
cle si corrompu où elles furent imprimées pour la
Lo manuscrit T^|.pry|;Ar^p f^i'c 2
le plus ancien du piClUieiC 1U1& .
cstsfgnaré'^enfm Ne quittous pas cette triste époque sans signaler un
à Vattention desp.. -, -, >ir>ii t\
érudits. tait qui nous consolera du succès des fableaux. Dans
1. Paris, Onfroy, 1779-1781, trois vol. in-8. — 2. Certaines de nos
traditions épiques étaient restées vivantes parmi le peuple. Barbier,
dans ses Mémoires (éd. de la Société de l'histoire de France, III, p. 125),
en fournit une preuve dont il n'a pas conscience. Au mois de mai 1750,
Paris fut épouvanté par certains enlèvements d'enfants, qu'on attri-
bua tout naturellement à la police : « Il s'est débité (dit Barbier en
s-on détestable français) que l'objet de ces enlèvements d'enfants était
qu'il y avait un prince ladre (lépreux), pour la guérison duquel il
fallait un bain ou des bains de sang humain, et que, n'y en ayant
point de plus pur que celui des enfants, on en prenait pour les saigner
aux quatre membres et pour les sacrifier. » L'éditeur de Barbier croit
devoir ajouter en note : « C'était une opinion généralement admise
dans le peuple que les malades attaqués de la lèpre ne pouvaient
guérir qu'en prenant un bain de sang d'innocents. » C'est tout simple-
ment, sans doute, la légende épique d'Amis et d'Amile.
GHAP.
LE DIX-ÏIUITIÈME SIÈCLE. 677
les Canterbury taies ofChaucer \ qui parurent de 1772 '^^''^- '^''^"- "'•
à 1778, un Anglais, Thomas Tyrwhitt, signalait à
Tattention des savants de son temps, un manuscrit
qui contenait un vieux poème français consacré à la
gloire de Roland. Or ce manuscrit, ignoré, délaissé,
méprisé, dont la France elle-même ne soupçonnait
pas l'existence et dont elle n'eût même pas voulu
accepter le présent, ce manuscrit renfermait Vlliade
de la France. C'était le plus ancien texte de la Chan-
son de Roland.
1. Cinq volumes in-8o. Une seconde édition parut en 1798 (deux
voL in-4o).
CHAPITRE XI
LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS.
'"^^CHAP.T./"' Un homme d'esprit, un curieux, un mondain, un
parfait gentilhomme, M. le marquis de Paulmy ieta
M. de Paulmy , . V i, m ., , ,./ ,, .,
et la certain iour un coup d'œil sur son siècle qu il était
Bibliothèque !: ^ ^
universelle des merveiUeusement en état de comprendre. Il n'eut pas
Romans. , ^ ^
de peine à découvrir que tous les goûts littéraires de
ses contemporains les portaient vers le roman. A un
siècle qui s'était passionné pour Boucher et Watteau,
il fallait un genre facile, mou, fadasse, avec quelques
grivoiseries assez peu voilées pour être comprises.
M. de Paulmy résolut de donner au goût de son temps
une satisfaction décisive, éclatante, complète : il
fonda la Bibliothèque universelle des romans^ dont le
premier volume parut en 1775 et le dernier quatorze
ans plus tard, à la veille de la Révolution. La collection
forme deux cent vingt-quatre parties en cent douze
volumes; mais, dès 1778, le marquis de Paulmy ne
prit plus aucune part active à la rédaction de cette
encyclopédie amusante. Dès lors, il travailla avec
Contant d'Orville aux Mélanges tirés d'une grande
bibliothèque \ Nous n'avons pas à nous plaindre de
ce changement survenu dans les idées et dans les
occupations de M. de Paulmy.
1. Paris, 1779-1788, 69 volumes in-8.
LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS. 619
Que s'était en définitive proposé le fondateur de la
Bibliothèque universelle des romans? Ce titre le disait.
Il voulait demander à tous les peuples leurs plus
célèbres, leurs plus populaires, leurs plus anciennes
fictions, et les faire passer en notre langue. Dans
cet immense pandsemoniiim, on devait, que dis-je ? on
allait voir un roman chinois coudoyer un roman égyp-
tien ; un roman de la Perse habiter le même volume
qu'un roman de la Norvège ou de l'Islande ; les contes
des anciens Bretons faire bon ménage avec ceux des
Hindous ; tous les climats, tous les cieux, toutes les
nations se trouver réunis sans être confondus. Romans
français, Scandinaves, allemands, italiens, espagnols,
anglais, africains, portugais, grecs et dalmates, turcs
et roumains, de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique :
tous allaient répondre à l'appel, et les lecteurs du
xviif siècle allaient avoir la délicate jouissance de
lier tour à tour connaissance avec les mœurs et la
physionomie de tous les peuples à toutes les époques.
Après avoir parcouru sur des jonques couvertes de
fleurs les rivières bleues de la Chine, ils devaient être
brusquement transportés dans les glaces du pôle Nord,
aux bornes du monde. Ils allaient bientôt tout con-
naître dans le passé de l'humanité, la vivacité de
l'Italien, la fierté de l'Espagnol, le flegme de l'Anglais,
l'immobilité du Turc, et surtout les gloires, les vieilles
gloires de la France. Quel délicieux, quel admirable
voyage !
Par malheur, un si beau plan fut médiocrement
exécuté. Au lieu de donner de bonnes et sincères tra-
ductions où les originaux auraient été sévèrement
reflétés, M. de Paulmy résolut de parer, d'attifer,
d'embellir les fictions qu'il reproduisait. Il ne les
embellit que trop : car il les défigura entièrement.
I PART. LIVll. III.
CHAP. XI.
680 LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS.
1 PART. LivR. m. Il vêtit tous ses personnages, français ou chinois,
indiens ou anglais, du costume de son temps, qui
d'ailleurs était charmant. Tous ces héros furent obli-
gés de revêtir la jaquette et les dentelles. Mais rien ne
fut aussi défiguré que nos chansons de geste. Pour-
rions-nous nous en étonner, quand nous saurons que
M. de Paulmy demanda la « rédaction » de quelques-
uns de ces romans à M. de Tressan, le plus élégant, le
plus musqué, le plus raffiné de tous les lettrés de son
temps? Nommer M. de Tressan, c'est tout dire \
Ogier le Danois et Roland tombaient bien.
chanIons"'(te geste ^a BiMiothèque UYiiverselle des romans ne s'est occu-
romtnrfranVis P^B de uos poèmcs uatlouaux que pendant les deux
qufsonranafsés annécs 1777 et 1778 ^ ; mais la plus grande partie des
dans
la Bibliothèque
des Romans. 1. Les Œuvres choisies du comte de Tressan ont été publiées à part
en 12 volumes in-8 (Paris 1787-1791). Voy., t. VIII. p. 48 et suiv., un
extrait à' Ogier le Danois, et pp. 138-268, l'analyse d'Huon de Bordeaux.
— 2. Nous croyons devoir publier ici une Table complète de ces deux
années qui facilitera les recherches et donnera une idée des propor-
tions et du plan de la Bibliothèque des romans.
Janvier 1777. Cleriadus et Meliadice, t. I, pp. 26-68; — Guérin,
auparavant nommé Mesquin, fils de Millon de Bourgogne; t. H,
pp. 5-44. — Notice sur les Romans de la Table ronde, pp. 45-48. —
Erec et Enide, pp. 49-86.
FÉVRIER 1777. Fableaux intitulés : Le Chevalier à Vépée. — La Mule
sans frein. — Le Court Mantel, pp. 87-115. — Flores y B lança fîor
(roman qui n'a rien de commun que le titre avec Flore et Blanche-
fleur), pp. 151-223.
Avril 1777. Le Chevalier à la charrette, t. I, pp. 67-94. — Le Che-
valier au lion, pp. 95-120. —Berte au grand pied, pp. 141-167. — Cléo-
madès, 168-225.
Mai 1777. Fregus et Galienne, pp. 36-59. — Valentin et Orson,
pp. 60-205.
Juillet 1777. Fableau intitulé : L'Atre périlleux, pp. 70-86. — Les
Quatre frères chevaliers de la Table ronde, pp. 87-122. — La Chro-
nique de Turpin, pp. 133-163. — La Chanson de Saisnes, pp. 163-182.
— Clygès, pp. 183-216.
Août 1777. Claris et Laris, pp. 62-115. — La Chanson de Saisnes
(suite), pp. 122-128, — Extraits historiques sur Charlemag-ne, pp. 139-181.
Octobre 1777. Giglan, fils de Gauvain, pp. 59-90. — Geoffroy de
Mayence, chevalier d'Artus, pp. 91-113. — Résumé du Charlemagne,
de Girard d'Amiens, pp. 119-134. — Simon de Fouille (sous un autre
titre et bien défiguré), pp. 135-156. — Analyse du Philomena,
pp. 156-170. — Extrait du texte provençal de ce dernier roman,
pp. 170-172. — Analyse de Noches de Invierno, roman espagnol con-
LA BÏIÎLIOTIIÈQUE DES ROMANS. 681
seize volumes qui parurent en ces deux années est
consacrée à ces œuvres si profondément françaises.
Néanmoins on ne trouvera dans la collection de
M. de Paulmy que l'analyse de quinze ou vingt de nos
chansons. Le reste, fort heureusement, est resté dans
une ombre qui valait mieux qu'une telle lumière.
D'après quels textes ont été faites ces prétendues
analyses? Hélas! sauf pour un ou deux romans \ ce
n'est pas sur les poèmes des xif et xuf siècles : c'est
le plus souvent sur les méchantes versions en prose
des xiv° et xv° siècles \ Mais encore ces plates traduc-
tions étaient-elles françaises. M. de Paulmy et ses
collaborateurs ont été beaucoup plus loin : ils n'ont
pas craint d'aller demander presque toute l'histoire
sacré aux Enfances de Charlemagne et de Roland, p. "172-177. —
Analyse du sixième livre des Reali di Francia (Enfances de Charle-
magne et de Roland), pp. 177-182.
Novembre 1777. Histoire complète de Roland, d'après les sources
françaises et surtout italiennes. Ces sources sont : Girart de Viane,
les Quatre fils Aimon, Galien restauré, Fierahras, le Morgante de
Pulci, YOrlando innamorato de Bojardo, et la Suite de ce poème par
Agostini), p. 10-239.
DÉCEMBRE 1777. Histoire complète de Roland (suite). Résumé de
YOrlando furioso de l'Arioste, de la continuation de ce poème par
Grotta, de la Mort de Roger, par Pescatore de Ravenne, etc., etc. —
La Chanson de Roland, restituée par M. de Tressan, pp. 5-215.
Janvier 1778. Hugues Gapet, pp. 5-70.
FÉVRIER 1778. Doon de Mayence, pp. 7-70. — Ogier le Danois,
pp. 71-167. — Meurvin, fils d'Ogier, pp. 168-179.
Avril 1778. Huon de Bordeaux, t. II, pp. 7-164.
Juillet 1778. Maugis d'Aigremont et Vivien son frère ^ t. I, pp. 7-59,
— Renaud de Montauban^ pp. 60-102. — Mabrian, roi de Jérusalem^
pp. 102-161. —La Conquête de Trèhisonde, pp. 161-171. — Analyse du
Rinaldo innamorato du Tasse, t. II, pp. 5-91 ; — du Rinaldo furioso
de Fr. Tromba de Gualdo, pp. 92 et suiv. — Du Rinaldo appassion-
nato, pp. 97-105 ; -- de Dama Rovenza del Martello, pp. 105-111 ; —
de Richardet amoureux, pp. 115-216.
OcTORRE 1778. Garin de Montglane, pp. 4-89; — Galien restauré,
pp. 90-114.
DÉCEMBRE 1778. Milles et Amys, pp. 3-51. — Jourdain de Blaives,
pp. 51-91.
1. Notamment 5er^e aux grands pieds et la Chanson de Saisnes. —
2. Cela est frappant (sans parler de la chronique du faux Turpin)
pour Valentin et Orson, Ogier le Danois, la Conquête de Trèhisonde,
Milles et Amys, Guerin de Montglave, etc., etc.
I l'ART. LIVR.
CHAP. XI.
1 PART. IJVR. 111.
CHAP. XI.
Roland.
682 LA BIBLTOTIÏÈQUE DES ROMANS.
de Roland et toute celle de Renaud aux Italiens de la
Renaissance, à Bojardo, à TArioste, à Agostini, à
Pescatore de Ravenne, au Tasse, àPulci, et à d'autres
encore qui sont à peu près inconnus \ Vous pensez
peut-être que c'était là la dernière étape de la déca-
dence, et qu'on ne pouvait guères descendre plus bas :
M. de Tressai! yous VOUS trouipcz. M. dc Trcssau a trouvé un lour
entreprend r "^
de reconstituer \q, sccrct d'outra£;er plus cruellement notre Epopée: «La
la Chanson de cj x i i
Chanson de Roland est perdue, dit-il; mais je vais la
reconstituer telle que nos soldats ont dû la chanter
durant trois ou quatre siècles. » Et il la reconstitue,
candidement. Seulement il se méprend tout à fait sur
le vieux sens du mot « chanson ^), et compose une
sorte de chansonnette de caserne en plusieurs couplets
qui sont ornés d'un refrain. Nulle citation, d'ailleurs,
ne pourrait donner une idée plus exacte de toute la
Bibliothèque des Romans : c'est là que l'on saisit le^
mieux tous les procédés du xviif siècle à l'égard de
nos vieux poèmes. Vous allez voir comment Roland fut
travesti en mousquetaire « aimant le cotillon » [sic]^
« usant sobrement de vin les jours de garde et d'exer-
cice » [sic) et « partageant la fricassée du paysan et
du bourgeois » [sic). Cette chanson de M. de Tressan
peut faire suite à Vive Henri IV : c'est la même inspi-
ration. Mais laissons la parole au délicieux écrivain
du xviif siècle :
« Nous ne disserterons pas sur la fameuse chanson de
Roland. Il est certain que pendant tout le temps qu'ont régné
les descendants de Gharlemagne, et pendant environ trois
siècles, sous la troisième race de nos rois, les troupes fran-
çoises répétoient cette chanson... Sans nous amuser à déterrer
I.V., dans la table précédente, les mois de novembre et décembre 1777,
et de juillet 1778. La Bibliothèque des Romans a également utilisé
sans scrupule les Beali di Francia, même pour l'analyse du Charïe-
magney de Girard d'Amiens, et elle a également mis à contribution plu-
sieurs romans espagnols, les Noches de Invierno, etc.
CHAP. xr.
LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS. 68:î
dans la poussière des bibliothèques quelques fragments impar- i part. livr. m.
faits et barbares de cette chanson,, sans recourir à la supposi- ,
tion d'un manuscrit dans leciuel cette chanson se trouveroit
transcrite dans son langage originel^ imaginons plutôt cruels
pouvaient en être le sens et l'esprit. Il est probable qu'elle ne
contenoit point une relation de tous les hauts faits de Roland.
Il est plus naturel de croire qu'on présentoit aux soldats le
caractère de Roland comme un modèle à imiter, et qu'on
leur montroit le paladin comme un chevalier brave, intré-
pide, ardent et zélé pour le service de son roi et de sa patrie,
qu'on leur ajoutoit qu'il étoit humain après la victoire, ami
sincère de ses camarades, doux avec les bourgeois et les
paysans^ qu'il n'étoit pas querelleur, évitoit l'excès du vin el
n'étoit point esclave des femmes. Enfin voici ce que nous
CROYONS QUE CHANTOIENT NOS SOLDATS IL Y A SEPT OU HUIT
CENTS ANS, EN ALLANT AU COMBAT :
CHANSON DE ROLAND.
Soldats franco is, chantons Roland :
De son pays il fut la gloire.
Le nom d'un guerrier si vaillant
Est le signal de la victoire.
Premier couplet.
Roland étant petit garçon
Faisoit souvent pleurer sa mère ;
Il étoit vif et polisson.
« Tant mieux, disoit monsieur son père.
A la force il joint la valeur:
Mauvaise tête avec bon cœur,
C'est pour réussir à la guerre. » (Refrain.)
II
Au paysan comme au bourgeois
Ne faisant jamais violence,
De la guerre exigeant les droits
Avec douceur et bienséance,
De son hôte amicalement
11 partageoit la fricassée,
S'il ne faisoit pas Finsolent
Ni sa fille la mijaurée. (Refrain.)
III
Roland à table étoit charmant,
Buvoit du vin avec délice ;
GHAP.
684 LA BIBLIOTHÈQUE DES BOMANS.
I PART, i.ivu. m. Mais il en usoit sobrement
Les jours de f^^arde et d'exercice... (Refrain.)
IV
Roland aimoit le cotillon
(On ne peut guères s'en défendre)
Et pour une reine, dit-on,
Il eut le cœur un peu trop tendre.
Elle l'abandonne un beau jour
Et lui fait tourner la cervelle.
Aux combats, mais non en amour,
Que Roland soit notre modèle. {Refrain.) ^
Voilà comment le xviif siècle entendait la restitu-
tion de nos vieux poèmes.
Et M. de Tressan croyait si bien à l'exactitude de
sa traduction qu'après le septième couplet de cette
vraie chanson du Caveau, il insérait cette précieuse
note que nous nous garderions bien de ne pas repro-
duire : (( Il est a présumer que les soldats, chantant
cette chanson lorsqu'ils marchaient contre l'ennemi,
NE DISAIENT QUE LES SEPT PREMIERS COUPLETS €t qu'ïls
disaient les suivants dans le repos des garnisons, » On
n'a jamais été plus loin dans cette voie ^
Quant au style de la Bibliothèque des romans, vous
venez d'en juger. Il est partout le même. C'est une
suite de bergeries, signées Watteau. Du rose, du bleu,
de la soie, des mouches, de la poudre, des rubans,
des petits moutons blancs et des bergères en corselets
de soie, de la galanterie de caserne, des grâces de capi-
taine aux gardes-françaises, et nos vieux héros enfin
qui hantent les boudoirs et qu'on transforme en
talons rouges...
Écoutez encore :
1. Bibliothèque universelle des Romans. Dec. 1777, pp. 210-215. —
2. Cf. les Mémoires du duc des Cars (Paris, 1890, in-S», tome I, p. 210) :
« En 1780, à un dîner chez lui, le vin de Bordeaux, de Champagne, de
Bourgogne, fut bu en abondance à la santé du général des dragons et du
général Vioménil; puis, l'on chanta en chœur la Chanson de Roland. »
I PART. LIVH. Ul.
CHAP. xr.
LA BIBLIOTHEQUE DES ROMANS. 685
Les douze pairs sont en Terre-Sainte, ils sont pri-
sonniers pour l'Église et pour la France, et voici le
portrait qu'en trace le prétendu traducteur de Simon deiaAôSè^u.
7T-V.77 T ri * i i y , ^ . dcs Romaiis .
de P ouille : a Les soupers etoient très 2:ais ; les leunes caractère
, ^ . , immoral et faux
seigneurs françois mangeoient beaucoup, buvoient ^"^ ^«^^^^ i'^^^^^^^
de même, chantoient et contoient leurs bonnes for-
tunes de France avec des détails qui auroient pu pas-
ser pour indiscrets à Paris, mais qui en Palestine (où
les dames dont il étoit question n'étoient même pas
connues de nom) ne pouvoient tirer à conséquence \ »
Les (( Enfances » de Charlemagne ont été racontées,
comme on le sait, par plusieurs de nos épiques ; mais
qui les reconnaîtrait dans ce récit de M. de Paulmy :
« L'Aragon avoit une infante qu'on appeloit Galienne;
elle était belle, vive et disposée à la tendresse. La
réputation de l'aimable Maine, quelques coups d'œil
qu'elle avoit eu occasion de jeter sur sa personne,
avoient commencé à intéresser son cœur en sa faveur.
Mais un jour, à un tournoi, le jeune Charles joua de
la harpe et dansa avec une grâce infinie ; il remporta
le prix de ses talents, et ce fut une couronne de fleurs
qui lui fut donnée par Galienne. Bref leurs cœurs
s'enflammèrent l'un pour l'autre; et, dès lors, les
confidents furent en campagne, les billets trottèrent,
les rendez-vous, les protestations, les preuves d'amour
et de tendresse se multiplièrent^ et on se jura un
amour éternel ^ » Vous plairait-il maintenant d'en-
tendre un chant de ménestrel au xiif siècle ? la Bi-
blïothèque des romans va vous satisfaire. Savourez ce
couplet des Quatre fils Aimon :
Laissez-vous, nobles paladins,
Amuser par des tambourins,
1. Bibliothèque des romans, octobre 1777, t. I p 148 2 Ihid
octobrel777, t. I, pp. 125-126.
I PART. LlVll. 111
CHAP. xr.
686 LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS.
Venez, oubliant vos querelles,
Danser avec nos demoiselles.
Nous avons pour les chevaliers
Des dames ravissantes,
Et pour leurs galants écuyers
De gaillardes suivantes i.
L'absence de couleur locale ya jusqu'au ridicule :
(( Mon cher Girard^ dit un jourCharlemagneau filsde
Guérin deMontglane, la jeune comtesse de Toulouse
vient de perdre son vieux mari avec lequel elle a passé
deux ans à le voir toujours expirant auprès d'elle.
Tous les peuples de la langue à' hoc l'adorent. Je te
l'offre avec ses États ^ » Et c'est avec ce même style
que le père de ce Girard tance un jour tous ses
enfants : <( Et vous autres, quatre grands gaillards
comme vous êtes, ne rougissez-vous pas de perdre
temps et jeunesse à banqueter comme poussins man-
geant grain sous une mue ^ » Ne croirait-on pas en-
tendre un petit hobereau interpellant ses fieux au
dernier siècle, dans quelque manoir de Normandie
ou de Bourgogne ?
Voilà qui peut du moins passer pour innocent ;
mais, sous le règne de Louis XV, on en devait fatale-
ment venir à saupoudrer plus scandaleusement ces
romans ainsi « restitués » de quelques grivoiseries
plus ou moins gauloises. Dans l'adaptation d'Her-
naut de Beaulandey Robastre, travesti en ermite, en-
treprend (et la chose n'est que trop aisée) de marier
un jour son compagnon d'armes avec la belle Fré-
gonde. Il s'en explique, au dessert d'un bon repas :
« Les deux amans mangèrent avec quelque modéra-
tion ; mais Robastre réserva la valeur d'un gobelet
1. Bihliothèqee des romans, juillet 1778, p. 82. — 2. V. plus loin,
lY, p. 181. —3. Ihid., p. 147. C'est calqué sur le texte du Gtierin in-
cunable.
LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS. 687
d'eau et expliqua à la princesse l'usage qu'il en vou-
lait faire : c'était de la baptiser et de la marier tout
de suite avec Arnaud, persuadé qu'elle avait été assez
instruite par le jeune Duc : <( Crescite et multipli-
(( camini ))^ dit-il en leur donnant la bénédiction
a nuptiale. C'est, ma foi, le seul mot de latin que je
<( sache \ » La plaisanterie est des plus fines.
Raimbert de Paris, auteur présumé de la première
version A'Ogier le Danois , avait raconté en trois
vers, avec une brutalité simple, les amours d'Ogier
et de la fille du châtelain de Saint-Omer ^ Adenès,
au siècle suivant, avait un peu plus détaillé le récit
de ces mauvaises amours et avait jugé convenable
de faire mourir de douleur la pauvre Mahaut; mais
une telle concession ne fait pas l'aff'aire de MM. de
Paulmy et de Tressan. Plusieurs pages scabreuses,
très scabreuses, sont consacrées à la narration de
cette amourette. Tout le xviif siècle est dans ce récit
qui aurait tenté jadis Boccace et La Fontaine. 0 faus-
seté ! ô fadeur insupportable de ces pastorales lubri-
ques ! On voit Ogier, cet homme terrible qui tuait les
bœufs d'un coup de poing, habillé en satin rose et
faisant à la belle Elizène (nom volé aux Amadis) un
cours d'histoire naturelle « sur les caresses des moi-
neaux et les gémissements des tourterelles, surl'm-
stinct des moutons et des autres quadrupèdes, » etc.,
etc. Le cours finit mal. Ogier délivre un jour Eli-
zène d'un loup menaçant, et bientôt après : « il fut
vainqueur, non plus d'un monstre carnassier, mais
du plus aimable objet qu'eût peut-être jamais formé
la nature. » Ces périphrases décidément donnent
la nausée. Combien je préfère le vieux Raimbert
1. V. plus loin, III, p. 201. — 2. La Chevalerie Ogier, vers 83-86.
I PART. LIVH. Uf.
CHAP. XI.
1 PART. LlVa. 111.
CHAP. XI.
688 LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS.
disant carrément : « En fist Ogier toutes ses volon-
tés \ »
1. Il faut, par quelques dernières citations, donner une idée encore
plus complète de cette Bibliothèque dès romans qui occupe une place
si considérable dans Fhistoire de nos épopées nationales. Nous choisi-
rons ces citations dans le roman d' Ogier le Danois dû à la plume « élé-
gante » de M. de Tressan.
I. Ogier doué par les fées. L'enfant Ogier reposoit tranquillement
dans son berceau, lorsqu'au milieu de la nuit, six dames, belles et
magnifiquement vêtues entrèrent dans la chambre au grand étonne-
ment des femmes qui le veilloient : c'étoient des fées favorables et
bienfaisantes. Elles entourèrent le berceau, et, ayant successivement
pris Fenfant dans leurs bras, chacune d'elles l'embrassa et le fit pas-
ser à sa compagne après l'avoir doué de quelque qualité ou lui avoir
promis quelque bonheur particulier. La première de ces demi-divinités
(qui se nommoit Gloriande) assura qu'il seroit le plus fort, le plus vaillant
et le plus hardi chevalier de son temps. La seconde (nommée Pala-
tine) dit que ce n'étoit pas tout d'avoir la force et le courage, si l'oc-
casion de les exercer ne se rencontroit fréquemment, et qu'elle répon-
doit que cet enfant auroit les plus belles occasions d'acquérir de la
gloire. La troisième (qu'on appeloit la fée Faramonde) dit qu'elle
alloit mettre la dernière main aux dons de ses sœurs: qu'il ne seroit
jamais blessé, du moins mortellement, à la guerre; qu'il ne livreroit
aucun combat dont il ne sortît vainqueur. La quatrième (nommée Me-
liore) prit la parole : « Mes sœurs, dit-elle, vous n'avez pensé qu'à en
faire un héros; moi, je veux en faire un homme aimable : je le doue
donc de la beauté la plus mâle et de la figure la plus noble, de l'aspect
le plus séduisant et du caractère le plus heureux. — Ah ! ma sœur,
s'écria à l'instant Persine (la cinquième) en l'enlevant à Méliore, il ne
lui reste qu'à être toujours sûr de plaire, puisqu'il doit toujours en
être digne. Eh bien! je veux qu'il s'enflamme aisément, et qu'il ne puisse
aimer aucune femme sans la rendre sensible. » Il ne restoit plus qu'à
une seule fée de prononcer en sa faveur : c'étoit Morgane, sœur du
bon roi Artus, qui vivoit du temps de Pharamond, quatre cents ans
avant le règne de Charlemagne. Malgré cela, Morgane étoit la cadette
et la plus belle de ces six dames. Elle paraissoit encore dans la fleur
de sa jeunesse et ajoutoit aux attraits qu'elle avoit reçus de la na-
ture et qu'elle devoit conserver toujours, une expérience de quatre
siècles dans l'art de la coquetterie : « Mes sœurs, dit-elle à ses an-
ciennes, je vous remercie de tout le bien que vous venez de faire à ce
cher enfant... Je veux que, quand il aura acquis toute la gloire dont
un héros est capable,... il vienne me faire hommage de tous les
myrtes et de tous les lauriers qu'il aura cueillis; que je sois la récom-
pense de ses victoires et de ses conquêtes, et que, partageant avec
moi la jeunesse et les plaisirs qui me sont assurés pour tous les siè-
cles dans mon château d'Avalon, nous oubliions longtemps le reste
du monde. » Peut-être les cinq premières fées furent-elles fâchées de
n'avoir pas doué Ogier comme faisoit la sixième. Quoi qu'il en soit,
cette auguste cérémonie étant terminée, les enchanteresses disparu-
rent, et l'enfant se retrouva dans son berceau au milieu de ses nour-
rices.
II. Ogier chez le châtelain de Saint-Omer. Le châtelain de Saint-
LA BIBLIOTHEQUE DES ROMANS. 689
Et que dire du récit de la rencontre de Berte et de
Pépin? Et de cette jolie phrase de Simon de PouiUe :
(( Le plus beau compliment qu'on puisse faire à une
jeune personne que l'on croit accomplie, c'est de lui
Orner était un vieux et sage chevalier. Sa femme Beline avoit une de
ces âmes douces et compatissantes qui ne peuvent voir ni l'injustice
ni le malheur sans en être touchées, et sur qui la jeunesse infortunée
a surtout des droits assurés. Elle avoit été aimable et n'avoit de son
mariage qu une fille unique, à peu près de l'âge d'Ogier. Celle-ci s'ap-
peloit Elizène. Sa figure étoit également agréable, douce et intéres-
sante, et son caractère y répondoit parfaitement... l\ y avoit un grand
parc qui touchoit le château de Saint-Omer : il étoit bien planté et
coupé agréablement par une petite rivière ou ruisseau d'eau très
claire. Le jeune et charmant Ogier avoit la liberté de s'y promener,
et l'innocente Elizène étoit, dès ses plus tendres années, accoutu-
mée à le parcourir plusieurs fois par jour. Ces deux aimables enfants
passoient une partie du jour dans l'intérieur du château, auprès du
châtelain et de la châtelaine, et on ne pouvoit pas empêcher qu'ils ne
se retrouvassent dans les routes du parc. Leur jeunesse, leur douceur,
leur innocence, paroissoient des raisons de ne pas craindre les suites
de leur tête à tête: cependant des parents plus éclairés et plus dé-
fiants n'auroient pas eu la même facilité. Ils conversoient, ils raison-
noient ensemble sur ce qu'ils savoient et ne savoient pas. Quoique
Ogier fût beaucoup plus instruit, ayant déjà étudié la physique sous
Alcum, il étoit cependant toujours de l'avis d'Elizène qui soupçonnoit,
imagmoit, devinoit, et enfin faisoit de petits systèmes sur tout ce
qu'elle voyoit. Ogier n'osoit la contredire sur rien, parce que déjà il
cherchoit à lui plaire. Quelquefois elle lui faisoit des questions sur
lesquelles il n'osoit s'expliquer : il rougissoit au lieu de lui répon-
dre, et alors, sans savoir pourquoi, elle baissoit les yeux et les rele-
voit ensuite tendrement sur lui. La rencontre d'un papillon ou de tout
autre insecte, les caresses des moineaux, les gémissements des tourte-
relles, l'instinct des moutons et des autres quadrupèdes les occu-
poient agréablement. Ogier grimpoit sur les arbres pour aller déni-
cher de petits oiseaux pour Elizène, etc., etc..
III. Ogier dans l'île d'Avalon *. On conduisit Ogier dans Favenue
d'un superbe palais d'où il vit sortir la merveilleuse Morgane au
miheu d'une troupe de nymphes dont elle paroissoit la plus belle
et la plus jeune : « Venez, mon fils, dit la fée en abordant notre héros,
venez dans mon château d'Avalon où vous êtes depuis si longtemps
attendu. J'ai assisté à votre naissance. — Ah! madame, que dites-
vous? s'écria aussitôt Ogier en se jetant à ses genoux. Ce seroit plu-
tôt moi qui pourrois avoir assisté à la vôtre. Vous n'avez pas dix-
huit ans. — J'en ai davantage, répondit modestement la fée; mais
suivez-moi : nous vous expliquerons ce mystère. » Bientôt ils entrè-
rent dans un magnifique salon, et Morgane, prenant une couronne
d'or ornée de pierreries représentant des feuilles de lauriers, des
myrtes et des roses, dit à notre héros : « Régnez ici. » Ogier laissa
* « On peut bien assurer que ce château n'étoit pas la ville de ce nom, située en Bour-
gogne, puisqu'on y alloit par mer. » (Note de la Bibliothèque des romans.)
II. 44
l PART. LIVR. 1
CHAI». XI.
1 l'AKT. I.rVK. 111.
GHAP. XI.
Utilité
que peut parfois
présenter
la Bibliothèque
des Romayis.
m) LA Jilï3LI0TIÏEQUE DES ROMANS.
dire qu'elle est digne du sérail de Jonas ^? » Mais il
est inutile de citer tant de lubricités plus ou moins
déguisées : nous espérons bien ne donner à personne
Fenvie de lire la Bibliothèque des romans.
Cependant ce méchant Recueil est parfois d'une cer-
taine utilité, etillui est arrivé, par exemple, de combler
certaines lacunes. Nous ne possédons (à Paris) qu'un
seul exemplaire du roman de Simon de Poidlle^ et cet
exemplaire est incomplet. A ceux qui n ont pas le
loisir d'aller consulter le manuscrit de Londres, la
Bibliothèque des romans offre sa médiocre mais utile
analyse. Ces cas sont rares et de peu d'importance. 11
faut du reste se défier singulièrement des citations en
vers que M. de Paulmy hasarde quelquefois d'après
les poèmes originaux. L'analyse de Berte aux grans
pies a été faite avec plus de soin peut-être que toutes
les autres, comme aussi celle de la Chanson de Sais-
nés. On y trouve néanmoins ces vers singulièrement
cités ou traduits : « Justicioit s'assoigne et la terre
environ ^.. — Moult avons belle dame et de grant
chasemenf^. » Ces derniers mots, qui sont conformes
au texte, sont traduits par ceux-ci : « de grand mé-
rite ». Nous pardonnerions volontiers de telles erreurs
si elles éclataient dans une œuvre consciencieuse,
exacte, morale; mais aucune de ces épithètes ne con-
vient à la Bibliothèque des romans qui est souvent
impure, qui est toujours inexacte et fausse. La Biblio-
thèque des romans, c'est une Estelle et Némorin en
cent volumes. C'est long.
poser sur sa tête cette couronne fatale à laquelle étoit attaché le don
d'immortelle jeunesse, mais en même temps Toubli de tout autre sen-
timent que celui de Tamour de Morgane. » [Bibliothèque des Romans,
février 1778, pp. 71-139.) — Cf. plus loin d'autres citations de la Biblio-
thèque des romans, IV, pp. 137; 181, 182; 196; 206, etc.
1. Octobre 1777, p. 145. - 2. Juillet 1777, p. 165. - 3. Avril 1778,
t. I, p. 146.
CHAPITRE XII
l'épopée nationale a la fin du dix-huitième siècle.
— la bibliothèque bleue.
Transportons-nous dans les dernières années du i part. uvr. m.
, . CHAP. XII.
xviif siècle, et, jetant les yeux autour de nous, cher
chons à constater quelle était, en France, à cette épo- les^deSes
que, la destinée de notre épopée nationale. du x?"" tLie,
T £' J'" 1 o i il. X J notre antique
La nation se divise alors fort nettement en deux épopée
, , est méprisée
2;randes classes, les lettrés et les ia:norants. par les lettrés et
*-J ' <--> n est tenue
Les lettrés sont très intimement pénétrés de Tes- ^^ ^^^^^^ ^^«
J^ par
prit de ce Voltaire qu'ils considèrent comme Toracle quelques émdits.
de leurs intelligences. A leurs yeux, les Français n'ont
pas la tête épique ; à leurs yeux, la France ne possède
qu'une épopée, et c'est l^Henriade.
Quelques érudits se tiennent à l'écart et se disent La noblesse
^ ^ ^ et la bourgeoisie
entre eux, presque à voix basse, que dans la Biblio- la connaissent
tlièque du Roi certains manuscrits, dont ils connais- ^i'^^omanT
sent vaguement la cote, renferment certains poèmes peupte paria
fort longs, où Lacurne de Sainte-Palaye a puisé d'ex- ^'^iTeue!^''''
cellents exemples pour son précieux et interminable
Dictionnaire, Du Gange aussi en a cité quelques-uns,
tels que Roncevaux et Garin le Loherain. V Histoire
littéraire en a mentionné plusieurs autres, et n'a pas
craint de placer leur rédaction première au x"" siècle :
oui, dom Rivet a eu cette audace. Enfin, un écrivain
1 PART. LIVR. III.
CHAP. XII.
692 LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
anglais vient de signaler à l'attention des savants un
vieux manuscrit consacré à Roland, et qu'il sera
peut-être intéressant de déchiffrer, de lire, de publier,
quand la paix aura été rendue à la France et à l'Eu-
rope. Voilà ce que se pensent ces érudits sans atta-
cher trop d'importance à des « on dit » qui leur sont
encore assez indifférents.
Dans la noblesse et dans la bourgeoisie, on se com-
munique, on se prête, on lit avec un certain enthou-
siasme des exemplaires plus ou moins dépareillés de
la Bibliothèque des romans; les femmes surtout s'inté-
ressent à ces fictions qui les désennuient, et préfèrent
généralement les volumes des années 1777 et 1778,
qui sont consacrés à nos romans de chevalerie :
(( Que M. de Tressan écrit donc divinement! )> Et
l'on se montre les beaux passages de son Ogier le
Danois, de son Huon de Bordeaux, de sa Chanson de
Roland. Ces lectures étaient appelées à faire plus tard
les délices des douairières pendant les tristes soirées
de l'émigration.
Il nous reste à parler des illettrés.
Au milieu de tout le tumulte de la Révolution et de
l'Empire, durant les loisirs que laissaient à nos paysans
ces terribles guerres plus épiques que nos épopées,
entre la campagne du dernier automne et celle du
printemps suivant, nos vieux romans continuaient à
circuler dans les campagnes sous cette forme grossière
que leur avaient jadis imposée les éditeurs de la Bi-
bliothèque bleue \ Il importe d'en finir avec ces petits
livres dont nous avons exposé plus haut les origines
1 . Le Catalogue des livres qui s'impriment et se vendent chez la
veuve de Jacques Oudot, imprimeur à Troyes, rue du Temple, 1711-
1742, renferme la mention des livres suivants : « Volumes in-4o : Huon
de Bordeaux, les Quatre fils Aimon^ le Calendrier des bergers, Ga~
lien restauré, Valentin et Orson, la Danse macabre, l'Histoire de
1 PART. LIVR. m
CHAI». XII.
LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. 693
et le progrès, et nous voulons, par anticipation, con-
duire ici leur histoire jusqu'à la présente année 1893. ~~
Durant les dernières années du xYiif siècle, plu- Histoire des ihros
de la
sieurs Collections complètes ou prétendues complètes Bibliothèque
^ ^ ^ bleue depuis la
de la Bibliothèque bleue avaient été publiées. Tune à ■us^^t'ios'^ours
Paris, l'autre à Troyes ; la dernière enfin à Liège en
1787; mais l'édition de Paris, chose curieuse, ne ren-
ferme pas un seul remaniement de nos chansons de
geste, etla porte n'a été ouverte qu'aux romans d'aven-
Mélusine. Volumes in-8o : la Vie de Jésus-Christ, Cantiques spirituels,
les Quatrains de Pibrac, la Civilité puérile et honnête, les Conquestes
de Charlemag7ie, les Vies de Saints populaires, la Méchanceté des
filles, la Femme mécontente de son mari, l'École de Salerne, les Pro-
menades de la guinguette, Aventures et histoires galantes, Griséli-
dis, etc. » (Alex. Assier, Xa Bibliothèque Bleue depuis Jean Oudot I^^
jusqu'à M. Baudot 1601-1863. Cf. Conrad de Breban et Thierry
Poux : Recherches sur rétablissement et l'exercice de l'imprimerie à
Troijes, 3^ édit., 1893, p. 187). — Dans le Catalogue de M. Baudot,
libraire, dernier éditeur de la Bibliothèque bleue, on retrouve les
mêmes romans, aussi bizarrement encadrés : « La bonne femme sans
tête; le Catéchisme poissard; la Clef du Paradis, les Conquêtes de
Charlemagne, Galien restauré, la grande Danse macabre, la Guérison
des bestiaux, Huon de Bordeaux, le Jargon de Fargot, les Quatre fils
Aimon, Valentin et Orson^ la Vie de Napoléon, le Bonhomme Misère,
la Vie de Cartouche, etc. (Assier, 1. c). =: On observera que (sauf pour
les Conquêtes de Charlemagne qui sont de format in-octavo) les hon-
neurs peu prodigués de l'in-quarto ont été décernés à ces dernières
reproductions ou imitations de nos vieux poèmes = Aux cinq Romans
signalés dans les Catalogues ci-dessus {Huon de Bordeaux, les Quatre
fils Aimon, Galien restauré, Valentin et Orson et les Conquêtes de
Charlemagne) on peut joindre encore les Romans suivants qui n'ont
pas sans doute fait « officiellement » partie de la Bibliothèque bleue,
mais qui ont la même origine, le même caractère et le même but :
a. L'histoire du noble, preux et vaillant Guerin de Montglave, lequel
fit en son temps plusieurs illustres faits d'armes (à Rouen chez
Louis Costé, aux trois fff couronnées; achevé d'imprimer ce
5 mars 1626) ; b. Mabrian, publié à Troyes par Nicolas Oudot, en
1625, à Rouen par Louis Costé vers 1640, etc.; c. Morgant le géant
publié â Lyon par Rigaud, 1613^ et à Troyes par Nicolas Oudot,
1625, etc. = On trouvera toutes ces éditions, devenues rares, et quel-
quefois rarissimes, à la réserve de la Bibliothèque Nationale.
= Pour plus de détails, voy. nos Épopées, III, pp 735 (Huon de Bor-
deaux) ; 590, 591 (Morga7it le géant); 381 [Conquestes de Charlema-
gne). Cf. les livres d'Assier et de Thierry Poux cités plus haut, et aussi
les Romans en prose des cycles de la Table Ronde et de Charlemagne,
de J. W. Schmidt, dans Wiener Jahrbucher der Literatur (1825). tra-
duits et annotés par le baron F. de Roisin dans les Mémoires de la
Société des Antiquaires de la Moririie, t. VI, pp. 1-188). Etc.
I PART. LIY
CHAP. XII
Or son.
694 LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
2;'''' tures ou de la Table ronde. Après les Oudot, après
les Rigaud de Lyon, après les Costé de Rouen, voici
Sans ont' ^^nir, à leur tour, les Deckherr de Montbéliard; voici
'aulourdliuf^^^^ Épiual, Liuioges, Lons-le-Saulnier et même
mlothèquc^ Paris, qui se partagent le privilège de publier ces bro-
Fierlbras, chures populalres que les petits colporteurs achètent
(jClllGTl TCStCLUré,
HuondeBor- à bas prix ct revendent, pour quelques sous, dans
deaux, les (Juatre '^ ^ 11.1.x 7
%aântin7t toutcs Ics folrcs, dans tous les marchés et jusques
dans le plus pauvre bouge du plus pauvre paysan de
France. Fïerahras^ Galien restauré^ Huon de Bor-
deaux, les Quatre fils Aymon, Valentin et Orson \ tels
sont les seuls romans qui ont survécu au grand nau-
1. I. FiERABRAS. « Conquêtes du grand Gharlemag ne, roi de France,
avec les faits héroïques des douze pairs de France et du grand Fier-
abras, et le combat fait par lui contre le petit Olivier qui le vainquit,
et des trois frères qui firent les neuf épées dont Fierabras en avoit
trois pour combattre contre ses ennemis, comme vous le verrez ci-
après. » Montbéliard, chez Deckherr, in-4o, sans date. Etc., etc.
IL Galien restauré. « Histoire des 7iobles prouesses et vaillances
de Gallien restauré, fils du noble Olivier le marquis et de la belle
Jaqueline, fille du roi Hugon, empereur de Constentiîiople. » (Mont-
béliard, Deckherr, in-l^ à 2 col., 108 pages, sans date.) Etc., etc.
III. Huon de Bordeaux. « Histoire de Huon de Bordeaux.^ y air de
France, duc de Guyenne, contenant ses faits et actions héroïques mis
en deux livres aussi beaux et divertissants que jamais on ait lu. »
(Montbéliard, Deckherr, 2 vol. in-d", 112 et 104 pages, sans date. —
Édition de Deckherr, 1821.— Edition d'Epinal, chez Pellerin, in-4o, s. d.
— Edition Lécrivain et Toubon, 1859, grand in-8^ 2 col., 48 pages
(faisant partie de la Bibliothèque bleue réimprimée sous la direction
d'Alfred Delvau.) Etc., etc.
IV. Les quatre fils Aimon. « Histoire des quatre fils Aimon, très-
nobles, très-hardis, très-vaillayits chevaliers. » Édition de Montbé-
liard, chez Deckherr, in-4o à 2 col., 120 pages, sans date. — Edition
de Limoges, chez Martial Ardant, in-18, 106 pages, sans date. — Edi-
tion d'Épinal, chez Pellerin, imprimeur-libraire, sans date, in-4o,
96 pages à 2 colonnes, 8 figures (c'est peut-être la plus populaire). —
Édition de Lons-le-Saulnier, in-4o, sans date. — Edition de M^e veuve
Desbleds, à Paris, 2 vol. in-18, sans date. — Les quatre fils d'Aymon,
histoire héroïque, par Huon de Villeneuve, publiée sous une forme
nouvelle et dans le style moderne, avec gravures » et avec cette épi-
graphe : Ennii de stercore, 1848, 2 volumes in- 12 de 108 pages chacun.
— « Histoire des quatre fils Aimon », édition Lécrivain et Toubon,
1859, gr. in-8^, 48 pages à deux colonnes faisant partie de la Biblio-
thèque bleue d'Alfred Delvau. — « Histoire des quatre fils Aimon ou
courage, bravoure et intrépidité de ces héroïques chevaliers, » nou-
1 PART. UVK. ITt
CHAP. X(I.
LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. 695
frage de nos vieilles chansons et qui composent en
ce moment la partie « épique » de la Bibliothèque
bleue. Parmi ces romans trois seulement sont vérita-
blement anciens * ; trois sur cent !
Mais ces œuvres de nos pères, qui ont eu la singu- lc texte de la
1' y o i 1 • 7>* BiblioUièquc bleue
liere fortune de conserver lusqu a nos jours une popu- est en génc'rai
,. 11 o n 1 ^^^"' *^°^ romans
larité vivante, quelle forme ont-elles revêtue dans ces <i" xmo siècle
-^ plus ou moins
petits livres à cinq sous qu'on lit encore aux veillées? '"°^'^"-
Quelle en est la provenance? Quel en est le texte?
C'est en général le texte des incunables, légèrement
modifié, et modifié seulement quant à la langue : car,
dès le xvf siècle, on avait été forcé de retoucher le
style un peu suranné de ces vieux récits. A mesure
qu'un mot ancien disparaissait de notre langage ap-
pauvri, les éditeurs le remplaçaient par quelque mot
nouveau, presque toujours moins expressif et moins
heureux. Si j'ouvre VOgier le Danois, publié par Ni-
colas Bonfons en 1583, et si j'en confronte le texte
avec le même roman publié cinquante ans auparavant
par Alain Lotrian etD. Janot, je constaterai aisément
ces curieuses différences de langage :
ÉDITION d'aLAIN LOTRIAN ÉDITION DE NICOLAS BONFONS
Le duc fut fort troublé de la Le duc fut troublé de la mort
mort de la duchesse, sa femme, de la duchesse, safemme, qu'il ai-
laquelle il aymoit tant, mais il se moit tant, mais il se réconfortoit
confortoit de son tant bel enfant de Fenfant que Dieu luy avoit
que Dieu luy avoit donné... donné...
Ces différences deviennent de plus en plus tranchées
dans les éditions des xvii' et xviii' siècles; mais elles
velle édition ornée de gravures, chez Lebailly, à Paris, in-18 de
108 pages, sans date. Etc., etc.
V. Valentin et Orson. « Histoire de Valentin et Orson, très-nobles
et très-vaillants chevaliers, fils de l'empereur de Grèce et neveux de
très-vaillant et très-chrétien Pépin, roi de France. » Edition d'Epinal,
chez Pellerin. in-4o, 96 pages à 2 col., sans date. Etc., etc.
1. Fierabras, Huon, les Quatre fils Aimon,
696 LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
' Thap"!^;/"* n'atteignent presque toujours que la langue ou l'ortho-
- — graphe de plus en plus défigurées. J'ai en ce moment
tivelriTdïr- sous les yeux trois éditions des Quatre Fils Aimon qui
"mmiLTb'' ont été publiées en ces dernières années à Épinal et à
'^weue!^"'' Paris : elles présentent exactement la même version
qui remonte aux premiers temps de l'imprimerie,
mais avec des variantes orthographiques qu'il est utile
de mettre en lumière. Des fautes grossières éclatent
dans ces textes maladroitement rajeunis. Dès la pre-
mière page on lit, dans toutes ces versions, que Char-
lemagne avait vaincu « Guerdelin-le-Fêne ». L'édition
de 1859, croyant raffiner, va plus loin, et nous donne
« Guerdelin-le-Feve ». Vous comprenez qu'il s agit de
Guiteclin le Saisne et que nous avons affaire à une
formidable coqtdlle. C'est encore ainsi que dans la
même page Berales a été mis à la place de Berruiers,
et nous en pourrions noter mille autres. Malgré tout,
ces vieilles traductions ont je ne sais quel charme, et
nous regrettons que certains éditeurs contemporains
aient éprouvé le besoin de les modifier trop profon-
dément. Il fallait respecter cette naïveté. En 1859, les
libraires Lécrivain et Toubon entreprirent de publier
une nouvelle Bibliothèque bleue dont ils confièrent la
rédaction à M. Alfred Delvau qui « translata en fran-
« çais moderne le français des xif , xnf, xiv% xv' et
(( xvf siècles, premier bégayement d une langue au-
« jourd'hui définitivement formée et fixée ». Prenant
pour base les versions en prose de la Renaissance, ils
publièrent ^i/c>72 de Bordeaux et les Quatre Fils Ay mon;
ils annoncèrent la publication de Guerin de Mont-
glave, de Doolin de Mayence, de Fier-à-bras et de
Gerart de Roussillon \ Nous n'aurions qu'à applaudir
1. Nous ne nous occupons ici que de ce qui concerne nos chansons
de geste.
LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. 6<)7
à une telle entreprise, si l'éditeur n'avait pas, si mal à
propos, dramatisé le vieux récit; s'il ne l'avait pas
habillé à la moderne et ne lui avait pas donné par là
cet air gauche d'un paysan égaré dans les vêtements
d'un bourgeois ^ Les Quatre Fils Aimon écrits dans
le style des Trois Mousquetaires !
I PART. LIVR. IH.
GHAP. XH.
1. Edition populaire d'Epinal (s. d.J.
Aymon était à la chasse ; la Duchesse
était dans sa chambre; elle était bien in-
quiète de n'avoir point reçu de nouvel-
les de ses enfants. Ils entrèrent dans la
salle et ne trouvèrent personne à qui
parler ; ils s'assirent et restèrent quel-
que temps pour se reposer. Leur mère,
qui descendait de sa chambre, les aper-
çut dans la salle, mais ne les reconnut
point, tant ils étaient défaits. Elle entra
dans la salle, et leur dit : « Que Dieu
vous garde ! puis-je savoir qui vous
êtes et quel est votre pays? si vous êtes
chrétiens ou païens, ou des gens qui
font pénitence ? Ne demandez-vous point
l'aumône ? Je vois que vous avez besoin :
je me ferai un vrai plaisir de vous aider
pour l'amour de Dieu, le priant d'avoir
pitié de mes enfants et de les préserver
de tous dangers : il y a bien sept ans que
je ne les ai vus. Hélas ! quand aurai- je le
bonheur de les voir ? » Elle témoigna
tant de douleur qu'ils en eurent pitié.
Regnault, voyant sa mère ainsi déso-
lée, ne put retenir ses larmes, et allait
se faire connaître ; mais la Duchesse,
l'ayant regardé, tomba en faiblesse et
demeura longtemps sans proférer une
parole. Enfin, étant revenue à elle, elle le
reconnut à une cicatrice qu'il avait au
front dès son enfance. Elle lui dit alors :
« Mon cher fils, vous qui êtes un des
plus vaillants chevaliers, qu'est devenue
votre beauté? je vous aime plus que
moi-même. » Pendant qu'elle disait ces
paroles, elle reconnut tous ses enfants ;
elle les embrassa tendrement, les fit as-
soir auprès d'elle, et leur dit : « Mes en-
fants, comme je vous vois pauvres et
défaits ! vous n'avez donc point de che-
valiers avec vous ! — Dame, répondit
Regnault, nous n'avons point de cheva-
liers : car notre père les a tous tués et
voulait nous tuer aussi,.,. »
Édition Li'crivain et Toubon (1859.)
Le vieux duc Aymon était à la chasse. La Du-
chesse était dans sa chambre, occupée à lire ses
Heures et à penser à ses enfants dont elle n'avait
pas reçu de nouvelles depuis si longtemps. De
temps eu temps elle s'interrompait dans sa lec-
ture et dans sa méditation, pour essuyer une
larme qui coulait le long de sa joue. Enfin, en
proie à un pressentiment mal défini, elle se leva
et descendit dans une salle basse où, précisé-
ment, venaient d'entrer les quatre frères qu'elle
ne reconnut pas, à cause du désordre de leurs
vêtements et de l'état de leurs visages.
— Seigneurs, leur dit-elle avec bonté, que
Dieu vous garde! Qui ôtes-vous? Vous êtes
pauvres ; vous avez faim : on va vous servir.
C'est le devoir de ceux qui ont, de donner à ceux
qui n'ont pas. Le pain que vous romprez tout à
l'heure, je vous supplie de le rompre en souvenir
de mes enfants, qui, peut-être, en ce moment,
n'en ont pas à se mettre sous la dent. Dieu vous
garde, seigneurs, Dieu vous garde!
La Duchesse, à ce souvenir, ne put contenir
son émotion ni retenir ses larmes : elle tomba en
faiblesse. Renaud, alors, courut à elle avec em-
pressement et la releva de ses bras robustes :
— Mon fils ! mon cher fils ! s'écria la Duchesse
en regardant attentivement Renaud et en recon-
naissant une cicatrice qu'il avait au front depuis
sa première jeunesse. Mon fils ! mon cher fils !
Vous qui étiez un des plus vaillants et des plus
beaux chevahers, qu'est devenue votre beauté ?
Mon cœur vous reconnaît, non mes yeux.
Tout en disant ces paroles et en embrassant Re-
naud, elle reconnut un à un ses autres fils, tout
aussi changés que lui.
— Mes enfants , mes pauvres et chers enfants !
ajouta-l-elle en les embrassant comme elle avait
embrassé Renaud. Que vous voilà défaits et mé-
connaissables ! Toi, mon Allard, si jeune et si
frais, tu ressembles à un revenant ! Qui donc a
produit ces changements et ces méconnaisse-
ments ? N'aviez-vous donc pas avec vous de
chevaliers pour vous aider et vous servir ?...
— Des chevaliers ! répondit Renaud. Notre père
en a tué les trois quarts ; le reste est mort de
faim, de fatigue et de misère.
— 0 mes pauvres enfants ! mes pauvres en-
fants!... répéta la duchesse Aymon, affligée...
1 PART. LIVR. III.
CHAP. Xll.
698 LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
En 1848, avait déjà paru une édition « sous un(3
forme nouvelle et dans le style moderne ». Le nouvel
éditeur avait été choqué de l'ancien dénouement où
l'on se permettait de faire entrer le bon Renaud dans
le catalogue des Saints : cet esprit fort fit un coup
d'état et supprima cette canonisation populaire. Il
donna d'ailleurs un dédommagement à son héros
en le faisant mourir d une façon fort mélodrama-
tique, tandis que ce généreux chevalier essayait d'ar-
racher une jeune fille aux mains du traître Pinabel.
Toutefois, ces outrages n'étaient pas encore les der-
niers que nos romans fussent appelés à subir dans la
Bibliothèque bleue. Il y a quelques années, parut à
Paris ^ une nouvelle « Histoire des Quatre Fils Aimon,
ou Courage^ bravoure et intrépidité de ces héroïques che-
valiers ». Nous l'avons lue avec surprise. Elle est évi-
demment l'œuvre d'un sceptique et d'un savant : que
l'auteur ait été bachelier ou ait essayé de l'être, c'est
ce dont nous ne doutons pas. Quoi qu'il en soit, rien
n'est plus singulier que le nouveau travestissement
que cet éditeur anonyme impose au vieux roman
dont il prétend fort gravement avoir le manuscrit sous
les yeux ^ Le seul Avant-propos vaut tout un poème.
L'éditeur affirme qu'on ne sait pas assez l'histoire en
France, et que onze rois de France seulement, « onze
sur soixante-trois », sont connus de nos jours. Et
pourquoi sont-ils plus connus que les autres? « Pépin
le Bref, répond notre auteur, parce qu'il tua un
bœuf d'un coup de poing; Charlemagne, on ne sait
POURQUOI ; Louis IX, parce qu'on en a fait un saint;
1. Chez Lebailly, libraire, rue Cardinal, 6, faubourg Saint-Germain.
— 2. P. 44. « Avant de faire assister le lecteur au siège de Toulouse,
nous allons extraire du roman original, publié en caractères gothi-
ques par Huon de Villeneuve en 1158, l'Histoire de Maugis. »
LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. 69!)
Charles VL parce qu'il était fou, » etc., etc. A ce ton 'i^rt. lur.
^ i^ ^ ' ' CHAP. XII.
irrévérencieux de la Préface, vous devinez le ton du
livre tout entier. Mais vous ne sauriez pas tout deviner,
et l'éditeur vous ménage des surprises. C'est dans cette
édition étrange que Turpin est surnommé a l'Ulysse
français » ; que le père de Maugis est nommé d' Aigre-
mont tout court, oui, d'Aigremont comme d'Artagnan ;
que l'on nous fait voir, dans l'armée de Charlemagne,
« un jeune et pimpant officier caracolant en avant
d'au moins 2 kil. sur la colonne » (sic); que le grand
Empereur nous est montré sortant du sac de Maugis
« en camisole et en bonnet de nuit » , et qu'enfin Roland
nous est présenté comme le fils de Milon de CrotoneM
L'auteur, d'ailleurs, se pique d'érudition, cite ses
sources, hausse les épaules avec un sourire plein d'in-
crédulité et se montre aussi profondément sceptique
que parfaitement ennuyeux.
Après cette édition, il n'en faut plus espérer beau-
coup d'autres. Le scepticisme et l'érudition pénètrent
dans nos vieux romans. C'en est fait de leur popula-
rité.
La Bibliothèque bleue est morte ^
l.Ibid., pages 5,10, 12,28, 63,80, etc. — 2. Nous n'avons pas à parler ici
de la Nouvelle Bibliothèque bleue que publie en ce moment notre ami,
le baron A. d'Avril. Le dernier volume paru (1893) porte ce titre :
C'est l'histoire véritable de l'illustre Girart de Rossilloîi, duc de Bour-
gogne et d'Aquitaine qui porta le charbon pendaîit sept ans. Les
volumes précédents étaient intitulés : Bu temps que la reine Berte filait.
— Les Enfances de Roland. — Le chien de Montargis. — Le mystère
de Roncevaux. Le tout forme une œuvre consciencieuse et savante
sur laquelle nons aurons lieu de revenir plus loin.
CHAPITRE XIII
HISTOIRE DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE DE 1789 A 1830.
COMMENCEMENTS DE LA PÉRIODE DE RÉHABILITATION.
1. LA POÉSIE.
I PART. LivR. m. L'Histoire de la littérature française pendant la
r.HAP. \!1T. '^ A
Révolution a déjà été écrite, et il n'est rien qui soit
CHAP. X'.II.
Rouget de l'Isle
et la « chanson de do nature a nous intéresser plus vivement; mais je ne
Influence' saclio pas ciu'ou v ait jamais consacré un chapitre
de Chateaubriand i i i • i
et dn Génie du spéclal aux ci-dcvaut héros de notre ci-devant épopée
Christianisme. ^ .
nationale. Le sujet serait neuf et piquant. Ce serait la
romance, l'éternelle romance qui serait le fond de ce
chapitre vraiment original, et nous voici tout d'abord
en présence de ce fameux Rouget de l'Isle « capitaine
au corps du génie, auteur du Chant marseillais, musi-
que et paroles ». Le capitaine, qui le croirait? a été
tenté par la gloire de Roland et, jaloux ou non des
lauriers de M. de Tressan, a voulu, en pleine année
1792, reconstituer, lui aussi, l'antique « chanson de
Roland ». Or, cette romance héroïque de Rouget de
l'Isle, nous en avons, en 1848, chanté fort inconsciem-
ment le refrain à tue-tête : « Mourir pour la Patrie ! —
« C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie »
(bis). » Quand nous l'entonnions bruyamment en
chœur, nous étions bien loin de nous douter que ce
refrain, qui passait pour actuel, était en réalité le
ENTRE 1789 ET 1830. 701
refrain d'une vieille chanson sur la mort de Roland à '"^"^.HAp'Tn."''
Roncevaux. L'œuvre mérite d'être citée, et nous la
plaçons plus bas sous les yeux de nos lecteurs \ Ce
qu'elle offre peut-être de plus précieux, c'est la petite
Préface dont l'auteur du a Chant marseillais » a jugé
bon de faire précéder ses strophes Rolandiennes :
« On a cherché à renouv^eler ici cette fameuse romance de
Roland qui était le chant de guerre de nos ancêtres et dont
il ne reste aucun vestige. Sedaine avait eu le premier cette
idée dans son opéra de Guillaume Tell; mais le cadre où il
Fa placée ne lui a pas permis de la développer. On a profité
sans scrupule de quelques-uns des traits de Sedaine. Ce n'est
point un plagiat : c'est un hommage rendu à sa mémoire
et une manière franche d'indiquer la source où l'on a puisé.
= Le « chant de Roland » est plus en rapport avec les cir-
constances actuelles qu'on ne le croirait au premier coup
d'œil. Comme ceux d'aujourd'hui, les Français d'alors com-
battoient pour leurs lois et leur liberté contre les Maures qui,
après avoir envahi l'Espagne, voulaient soumettre le reste
de l'Europe au despotisme. Il n'y a de différence que celle
des temps et des costumes ^. »
Malgré toutes les périphrases et les précautions ora-
toires du capitaine, il est aisé de voir qu'il a un peu
pillé Sedaine. Nous lui en donnons volontiers l'abso-
lution.
Il faut ici faire un bond au-dessus de quelques an-
1. « Premier couplet. Où courent ces peuples épars? — Quel bruit
a fait trembler la terre — Et retentit de toutes parts? — Amis, c'est
le cri du dieu Mars, — Le cri précurseur de la guerre, — De la gloire
et de ses hazards. Refrain : Mourons pour la Patrie. — C'est le
sort le plus beau, le plus digne d'envie. = Deuxième couplet. Voyez-
vous ces drapeaux flottants — Couvrir les plaines, les montagnes, —
Plus nombreux que les fleurs des champs ? — Voyez-vous ces fiers
mécréants — Se répandre dans les campagnes — Pareils à des loups
dévorants ? Refrain : Mourons pour la Patrie, etc. = Troisième cou-
plet. « Combien sont-ils, combien sont-ils? » — Quel homme, ennemi
de sa gloire,— Peut demander: « Combien sont-ils? —Eh! demande
où sont les périls : — C'est là qu'est aussi la victoire. — Lâche sol-
dat, combien sont-ils ! Refrain : Mourons pour la patrie, etc. » (A
Paris, chez le Duc, rue de Roule, n^ 6, et rue Joseph, n» 17.)— 2. Ibid.
IPART. LIVR. III.
CHAP, XIII.
702 ENTRE 1789 ET 1830.
nées, au-dessus de quelques centaines de romances
-^ plus ou moins niaisottes et tomber d'un saut en pleine
fin de république. Depuis que, dans son Musée des
Monuments français \ Alexandre Lenoir avait entre-
pris pieusement de mettre en lumière Fart national
si prodigieusement oublié, méconnu, outragé; depuis
que, dans 9^^^ Antiquités nationales '\ Millin avait fait
passer, sous le regard de ses contemporains, en des
dessins imparfaits mais saisissants, la reproduction
pittoresque de nos vieilles églises, des châteaux, des
statues et des tombeaux du moyen âge, on s'était pas-
sionné, avec un commencement de fièvre, pour cette
époque décidément trop délaissée. Puis, en 1802, un
livre parut, un de ces livres dont le mérite est grand,
mais l'influence plus grande encore et qui entraîna
puissamment tous les esprits sur cette heureuse pente :
c'était le Génie du Christianisme, œuvre d un jeune
homme qui portait un grand nom. Cette œuvre, théo-
logiquement très faible, se réduisait à cette thèse :
(( On a tort de combattre le christianisme : il est plein
de si jolies choses! » Au nombre de ces jolies choses.
Chateaubriand, avec une initiative très intelligente et
dont on ne saurait trop le louer, voulait bien placer
les églises gothiques dont il décrivit, en des pages
célèbres, les grands aspects, les ombres religieuses, les
touchants effets au clair de lune. Nous n'ignorons pas
que, dans ce même livre, lauteur, parlant très lon-
guement de l'épopée chrétienne, ne paraît même pas
soupçonner l'existence de nos vieux poèmes et se
borne à citer la Jérusalem délivrée et la Henriade,
Mais qu'importe? Le grand coup était porté. Étant
1. Cette œuvre considérable, commencée en 1800, ne fut achevée
qu'en 1822. — 2. Cinq volumes in-octavo : le premier est de 1790; le
dernier de Fan VIL
ENTRE 1189 ET 1830. 703
donné le Génie du Christianisme, on devait nécessaire- ' ''^^^;^,l'']^,;^''''
ment arriver à la découverte et à l'intelligence de "
nos chansons de geste. Ici, comme partout, la poésie
avait joué son rôle de « créatrice ».
De là vint cette passion subite qui enflamma les su/it^^^roSces
hommes du monde eux-mêmes et les femmes à la dJ^faStratton
mode pour Tarchitecture et le style gothiques. De là, rapportsTvec
^i «'iii 4 4 11 11 notre ancienne
cegout nouveau, qui éclate alors en tant d ameuble- poésie nationale.
ments ridicules, en tant de romances, de tableaux,
de statues, de dessins, d'œuvres d'art. De là, ces
chansons si connues sur « le jeune et beau Dunois »,
ou sur « Roland, la fleur de la chevalerie » ; de là,
cette marée, cette inondation de chevaliers, de trouba-
dours, de pages, d'écuyers, de châtelaines, de cré-
neaux, de tournois, de passes d'armes, de guitares,
de lais d'amour, de tourelles, d'ermitages, de cha-
pelles, de guirlandes, d'écharpes, de lévriers et de
levrettes, etc., etc., etc. Le frontispice du Glossaire
de Roquefort est le type de ce style auquel on a
si justement infligé l'épithète de « troubadour-
empire ». Cette précieuse gravure off're à nos yeux
un portail gothique, mais, hélas! d'un gothique de
pendule : architecture à rosaces plaquées, à mou-
lures plates, à ornements papillotants. Sous ce por-
tail, un troubadour à jambes nues, qui ressemble à
un Ecossais, contemple, assis, une jeune femme qui,
debout, lit dans un livre fermé. A côté de cette châ-
telaine est la levrette de rigueur, qui porte au cou une
oriflamme aux armes de la noble dame. Voilà le
moyen âge tel que le comprenaient les lettrés et les
tapissiers de 1808.
Les romances de l'Empire ne diffèrent pas nota-
blement du frontispice délicieux que nous venons de
décrire : c'est le même style. Nous avons sous les
l PART. LIYR. m.
CHAI'. XIII.
704 ENTRE 1789 ET 1830.
yeux ces Cinquante chants français que Rouget de Flsle
a compilés et qu'il a mis en musique. L'auteur de la
Marseillaise ne les a publiés qu'en 1825, mais il est
manifeste que la plupart sont fort antérieurs à cette
date. C'est Millevoye qui paraît l'avoir surtout inspiré,
mais c'est, par malheur, le Millevoye de ce Charlemagne
à Pâme dont nous aurons lieu de parler tout à l'heure.
Il faut, dans le Recueil de Rouget de L'Isle, lire ou chan-
ter, de préférence, la romance intitulée Olivier,
laquelle se termine par un récit de la mort du héros
et par ce couplet fait pour plaire aux âmes sensibles :
(( Consolons nous, il est vivant encor. — Le Paladin
(( fut cher à la Sylphide — Et sur son char la Fée aux
(( cheveux d'or — Le transporta dans l'heureuse
« Atlantide \ » Vous nous direz qu'il n'y a pas là de
quoi se scandaliser à l'excès et qiie c'est visiblement un
souvenir de la fée Morgane transportant Ogier dans
l'île d'Avallon.Nous voulons bien le croire ; mais voici,
d'ailleurs, un autre chant du même poète, qui, à
défaut de couleur locale, ne manque pas de couleur
politique. C'est encore un « chant chevaleresque »
dont nous nous permettrons de recommander le
refrain aux admirateurs de la Marseillaise :
I.ance en arrêt, marchez, vaillants rivaux :
Le fier Roland préside à vos travaux,
Le fier Roland qui rendit sa grande âme
En défendant aux champs de Roncevaux
Son Dieu, son Roi, son pays et sa dame ^.
C'est à la fin de l'Empire et au commencement de
la Restauration, comme l'indique ce dernier vers,
que ce genre abominablement faux s'épanouit dans
toute sa gloire. Armées d'une guitare ou devant le
clavecin, les jeunes filles rougissantes chantaient alors
1. Cinquante chants français, n» 2, p. 6. — 2. Ibid. Ce dernier vers
est le refrain.
ExNTRE 1789 ET 1830. 703
des sornettes pleines de sensibilité, comme ces Adieux ^ ^^.^"/p^^^;/"-
du chevalier français dont l'auteur est M""' ou M^^' Aglaé
Quenedey :
Sur le balcon de son amie,
Jeune et sensible troubadour,
En s'éloignant de sa patrie,
Venait lui faire adieu d'amour (bis).
(( Je suis un enfant de la gloire,
Je dois me soumettre à sa loi
Et, pour voler à la victoire,
Laisser l'amour, suivre mon Roi. »
La Romance n'est pas, d'ailleurs, le seul genre qui
soit atteint de cette épidémie cheyaleresque. Le comte
Amédée de Pastoret * (il n'avait alors que vingt-deux
ans : qu'on lui pardonne) n'hésite pas à publier, en
1813, les quatre chants d'un poème intitulé : Les
Troubadours, C'est là qu'on assiste à tous les rites de
l'entrée d'Ogier dans la chevalerie; c'est là que « la
sage Yseult, non sans émotion, — De soins abjects
noblement occupée, — Lui chausse l'éperon » ; c'est
là, enfin, que certain chant de jongleur se termine
patriotiquement par ces vers aimables : « Tels ont
vécu, tels vivent aujourd'hui — Tous ces guerriers,
nos amis, nos modèles, — Vainqueurs des rois, mais
vaincus par les belles ^ » Nous n'avons pas lu un autre
livre du même auteur qui a pour titre : Des moyens
mis en usage par Henri IV pour s'assurer la couronne ^ ;
mais il n'est pas possible qu'il soit inférieur à d'aussi
méchants vers.
Il nous faut revenir à Millevove, et il nous en Le
., Charlemagne
coûte de railler ici Fauteur du « Jeune malade » ; , 1^?"^^
^ de Mmevoye.
mais il nous serait impossible de ne pas faire quelque
1. Fils du marquis de Pastoret, membre de l'Institut et l'un des con-
tinuateurs de VHistoire littéraire. — 2. Les Troubadours, poème en
quatre chants [par le comte Amédée de Pastoret]. Paris, 1813, in-8,
p. 78 et suiv. — 3. 1815 et 1819.
u. 45
706 ENTRE 1789 ET imo.
1 PART. LivR. m. halte devant ce Charlemaqne à Pavie qui appartient
CHAP. XIII ^ X 1 1
directement à notre sujet. Donc, Millevoye suppose
qu'Ogier le Danois a abandonné Famour de la fée
Morgane pour celui de la fille du roi Didier, qui s'ap-
pelle Ophélie (!). La Fée est jalouse et se venge
d'Ogier en inspirant à Ophélie un ardent amour...
pour Charlemagne. Elle suggère en même temps au
fils de Didier la pensée de tuer le grand empereur et
Farme dans ce but d'un poignard empoisonné. Charles
est blessé, mais Ophélie, vêtue en chevalier, le sauve
héroïquement en suçant le poison de la blessure, et
meurt. Cet étrange récit est coupé par des épisodes
non moins singuliers, et notamment par un résumé
très bref et très inattendu de notre Berte aus grans
piés^ qui se termine par le mariage de Fhéroïne avec
Pépin. Il va sans dire que c'est un vieil ermite qui
bénit cette union : a Le saint pasteur verse des pleurs
de joie — Et de son maître embrasse les genoux. —
Quand de minuit Fétoile radieuse — Revint briller
sur Fenceinte pieuse, — Il consacra ces nœuds tou-
chants et doux \ » Vous voyez que c'est du plus pur
treizième siècle.
•Le A ce concert universel il ne manquait plus guère
Charlemagne ■*■ ,
^déiirét qu'une véritable épopée et quelques tragédies. Les
Lucien Bonaparte, tragédlcs, Ics volci. C'cst Ic Charlemagne de Montfort,
qui parut en 1810^; c'est le Charlemagne au château de
Clérancy, par Dieulafoy, qui eut l'heureuse fortune
d'être représenté devant Murât ^ Un opéra n'est
qu'une tragédie chantée, et nous assistons par la
pensée à la première représentation, en 1808, de
Charlemagne empereur d'Occident par Montol-Seri-
1. Charlemagne à Pavie, poème en six chants par Charles Millevoye.
Paris, Didot, 1814 in-18, (pp. 94 et ss.). — 2. Madrid, 1810. — 3. Voyez
Gaston Paris, Histoire poétique de Gharlemagnei p. 117;
ENTRE 1789 ET 1830. lOl
PART. LIVIÎ. m.
CHAP. xm.
gny ^ Quant à la a véritable e'ipopée », elle nous est
venue d'où on l'attendait le moins, d'un Bonaparte,
d'un frère de l'Empereur. Ce fut en Tannée de Wa-
terloo que Lucien Bonaparte publia deux volumes
sur Charlemagne et V Eglise délivrée, œuvre qui avait
charmé naguères les loisirs d'un prisonnier, œuvre très
cléricale (comme on dirait aujourd'hui) et qui est fort
pieusement dédiée au Pape. Il y a là toutes les vieilles
machines, y compris le Songe qui a résisté et survécu
à toutes les révolutions littéraires ; il y a là aussi ce
qu'on a appelé le merveilleux chrétien, des descrip-
tions du ciel et de l'enfer et des luttes d'anges contre
démons; il y a surtout un épais ennui et l'on a pu
dire fort légitimement ^ que c'est un des livres les
plus lourds qu'on ait jamais écrits.
Voilà qui nous conduit jusqu'à la Carolëîde où h^^caroieUe
M. le vicomte d'Arlincourt essaye, lui aussi, de recon- m. dArUncourt,
stituer l'hymne de Roland a laquelle a été tout à fait
perdue et dont il prétend seulement donner une
imitation ^ ». Comment peut-on imiter un poème
tout à fait perdu? Il n'y a que M. d'Arlincourt qui soit
de taille a résoudre un tel problème \ Au reste,
1. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 117. —
2. Ihid. — 3. Note à la fin du cliant X. La Caroleïde parut en 1818.
— 4. Voici quelques fragments de cette étrange « imitation » : « Il est
tombé, le vainqueur d'Agramand, — Mais Dieu lui seul a pu vaincre
Roland... =: Lorsque Roland fondoit sur l'ennemi,— Chacun fuyait en
s'écriant : « C'est lui. » — Lorsqu'on citoit un preux, amant fidèle : —
« Oh! c'est bien lui, se disoit chaque belle » = « Déjà Roland, du
fond de l'Ibérie, — Revient vainqueur au sein de sa patrie. — Entre
deux monts dont le front touche aux cieux — Il passe. Hélas ! leur
sommet sourcilleux ~ De Sarrazins tout à coup se hérisse. — Route
funeste ! Au bord du précipice, — Rocs et sapins qu'arrachent les bri--
gands — Sur le guerrier s'écroulent, foudroyants. — L'abîme attend
Favalanche tonnante, — L'onde égarée écume, mugissante; — Sous le
torrent, des gouffres ténébreux — Ouvrent leurs flancs, d'où jaillis-
sent des feux — Que suit la mort. Un Dieu tonne, invisible.— Il sem-
bleroit en ce désordre horrible — Que l'univers doit périr écroulé —
Pour qu'il soit dit : « Roland fut ébranlé ». Etc., etc. On peut comparer
708 ENTRE 1789 ET 1830.
I PART. LivR. m. c'était à la Gaule poétio ne, et non pas à la Caroleïde,
CHAP. XllI. ^ X ± ' i.
-^ qu'il était réservé de donner un corps à tant d'idées
éparses sur la légende et la poésie chevaleresques.
M. d'Arlincourt et son œuvre tombèrent bientôt dans
la nuit.
^ i^a,,. La Gaule poétique de M. de Marchan£;Y ^ repré-
haute 'poétique l i o j r
M. de Ml?changy. ^^^te toute uuc époquo de notre histoire littéraire,
comme V Art poétique de Boileau, comme VEncydo-
pédie, comme la Bibliothèque des romans, M. de Mar-
changy n'avait pas été sans étudier son sujet avec
un certain soin : il avait beaucoup lu et avait accu-
mulé beaucoup de notes. Chose surprenante, l'histo-
rien trouvera dans les pages poétiques de ce singulier
livre plus d'une indication précieuse. Quant à l'éru-
dition positive, on ne saurait ici se montrer trop exi-
geant, ni demander à l'auteur de la Gaule poétique
ce qu'aucun de ses contemporains ne possédait en-
core : la connaissance de nos poèmes originaux.
« L'Épopée romanesque, dit M. de Marchangy, a deux
sources principales : la Chronique de Turpin et le
roman de Brut. La Chronique de Turpin est apocryphe,
mais les critiques ont démontré qu'elle a été com-
posée dans le ix"" siècle par un moine du même nom.
Les romanciers qui ont exploité avec le plus de succès
la mine que leur ouvrait la Chronique de Turpin
furent Adenez (sic), Le Roi {sic) et Huon de Ville-
neuve. Quant aux romans de la Table ronde, ils
furent d'abord composés en prose et plus tard
furent mis en vers par Chrétien de Troyes, Gautier
à ce pathos les beaux vers de la vraie Chanson de Roland sur les pro-
diges qui annoncent la mort du héros (1423-1437).
1. La Gaule poétique, ou l'Histoire de France considérée da^is ses
rapports avec la poésie, l'éloquence et les beaux-arts. Paris, 1813 et
années suivantes.
CHAP. X'II.
ENTRE 1789 ET 1830. 709
d'Arras et Gautier Auxais (!) \ » Voilà le résumé le '^'^^JI;™"''
plus exact, voilà la quintessence de toute l'érudition
de M. de Marchangy, qui d'ailleurs se contente le plus
souvent de la Bibliothèque des romans et lui fait de
nombreux emprunts. Mais il n'a pas voulu rester
inférieur à M. de Tressan, et, lui aussi, après tant
d'autres, s'est piqué de refaire à sa manière cette
Chanson de Roland dont il ne soupçonnait pas l'exis-
tence. De là ce Chant funèbre en l'honneur de Roland,
qui est un des plus curieux passages de la Gaule poé-
tique et donnera à nos lecteurs une idée de tout l'ou-
vrage :
Chant funèbre en l'honneur de Roland. « Sous les pas de
Roland, nos héros goûtaient le plaisir des batailles dans les
champs de l'ibérie et de la Navarre. Les tours de Pampelune
et de Saragosse devant eux s'étaient abaissées, et sur leurs
débris fumants le vainqueur d'Agramant et de Ferragus le
premier était apparu. Les lueurs de sa redoutable épée frap-
pent d'un vertige imprévu le perfide Abutar, et sur les bords
de l'Ëbre l'altier Sarrasin voit l'arbre de son orgueil abattu.
« Les sommets des hautes Pyrénées répandaient une
nuit éternelle sur cet étroit sentier que resserrent les escar-
pements des rochers sourcilleux, et que dominent des mas-
ses pendantes et des forêts redoutées. A travers ces horreurs
et ces ombres sinistres, Roland passe avec sécurité. Tout à
coup un bruit sourd fait retentir la triple chaîne des échos
sonores. Le preux, sans s'effrayer, lève les yeux et voit la
cime des monts hérissée de [Sarrasins] nombreux.
(c Forts de leur nombre et plus encore de leurs postes
inexpugnables, les lâches crient au héros qu'il faut mourir.
La grêle qui, dans l'ardente canicule, écrase des moissons
entières, est moins bruyante et moins obscure que la nuée
de leurs flèches sifflantes. Leurs carquois s'épuisent^ mais ils
arrachent les mélèzes, les sapins et les cyprès ; ils font rou-
ler des rochers énormes qui, dans leur chute, détournent le
cours des torrents, entraînent les neiges amoncelées. L'onde
égarée écume et mugit, l'avalanche tonne et foudroie, des
gouffres nouveaux ouvrent leurs flancs ténébreux^ d'où
1. Gaule poétique, III, pp. 177, 180, 415, 418.
CHAP. XIII.
710 ENTRE 1789 ET 1830.
iPART. LivR. m. s'exhalent des feux souterrains. A cette image de destruction,
à ce désordre des éléments confondus, on dirait qu'il faut que
l'univers périsse pour que Roland périsse K
(( Ses compagnons ont disparu. Mais, sanglant, mutilé, il
se montre encore debout, et c'est lui qui menace. Il plane sur
le chaos, il lutte avec la nature, il triomphe de la mort qui
l'assiège sous mille aspects divers. 0 prodige d'un grand
cœur! audace d'un paladin immortel!... Pour la première
fois le désespoir hérisse sa chevelure et inonde ses membres
nerveux d'une sueur écumante. Tantôt il saisit son épée et
frappe en insensé les rochers qu'il fend, les arbres qu'il pul-
vérise... Les monts ont tremblé, l'air a frémi, les bêtes féro-
ces regagnent leurs tanières, le géant se cache entre les pins
de la colline, et la sentinelle des châteaux lointains s'inquiète
à ce chant surnaturel qui se fait entendre jusqu'à l'armée
française.
«... Roland expirait. Les veines de son col robuste avaient
éclaté, ses poumons déchirés vomissaient à longs flots son
sang qui bouillonnait. Il expirait, et nos bataillons, entou-
rant les bords de l'abîme, gémissent pendant trois jours sur
le plus magnanime et le plus courageux des guerriers. »
Ce seul fragment suffira pour faire connaître la
couleur générale de la Gaule poétique et le style de
M. de Marchangy. La Bibliothèque des romans était
le plus souvent galante : la Gaule poétique est presque
toujours déclamatoire; M. de Tressan était pimpant,
sémillant, agaçant, charmant; M. de Marchangy est
enflé, pompeux, guindé, prétentieux. Les deux livres
sont aussi faux l'un que l'autre.
La Gaule poétique eut, malgré tout, un grand suc-
cès : cinq éditions furent rapidement épuisées. La
date de la dernière dépasse les limites que nous avons
imposées à ce chapitre : elle parut en 1835.
1. On remarquera ici la ressemblance, facile à expliquer, de la prose
de M. de Marchangy avec les vers de la Caroleïde. Ce sont presque
les mêmes mots.
CHAPITRE XIV
HISTOIRE DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE DE 1789 A 1830.
COMMENCEMENTS DE LA PÉRIODE DE RÉHABILITATION.
— II. l'érudition.
I PART. LTVR. m.
CHAP. XIV.
La Révolution française n'était pas faite pour ren-
dre à nos épopées nationales la couronne perdue de
leur antique popularité. Le premier Empire fut lui- ^aVrinsutuf
même trop occupé pour songer pratiquement à cette ^^'^^iXenœ''''^
réhabilitation de nos vieux poèmes ; mais la création nos"viru^pïèmes.
de l'Institut ^ était heureusement destinée à leur
préparer enfin un avenir meilleur. La classe d'His-
toire et de Littérature anciennes allait peu à peu
renouer les fils rompus de la tradition et reprendre
tous les grands travaux d'érudition si brutalement
interrompus en 1790. Parmi ces travaux, il faut avant DomBmi
tout mentionner V Histoire littéraire de la France, dont %ttér^r"f
le treizième volume parut en 1814. Un ancien béné-
dictin, dom Brial, fut le trait-d'union vivant entre
l'ancienne Académie et la nouvelle : il enseigna à ses
confrères tous les procédés de l'école bénédictine. Le
nouveau volume fut rédigé par ce consciencieux éru-
dit et par MM. de Pastoret, Ginguené et Daunou : il
contient plusieurs Notices sur des poètes français et
provençaux du xif siècle.
1. Antérieure à TEmpire (1795 et 1803).
712 EiNTRE 1789 ET 1830.
1 PART. uvR. m. Lorsqu'en 1815, la paix fut rendue à FEurope,
GHAP, XIV. ^ 'A l^ J
les érudits respirèrent et saluèrent avec joie laurore
d'une ère nouvelle. Les bibliothèques se rouvrirent
de toutes parts à un public que les manuscrits du
Daunou moven âg-e commençaient à affriander. Daunou écrivit
et son Discours j o >>
^ ^^rvétatdes ^Qj^ DiscQurs SUT V état des lettres en France au trei-
lettres en Jb rance
treizièZ siècle, ^^^me sièck ^ \ Ics tomcs XIV, XV et XVI de V Histoire
littéraire ^ parurent coup sur coup. Il y était par mal-
heur trop peu question de nos épopées nationales :
1. Le Discours sur l'état des lettres en France au xiii« siècle parut
en 1824, dans le seizième volume de V Histoire littéraire dont il occupe
la plus grande partie ; mais M. Daunou y travaillait depuis plusieurs
années. Nos Chansons de geste, d'ailleurs, n'ont pas retenu bien long-
temps son regard : quelques pages seulement leur sont consacrées, et
il serait trop facile d'y signaler de graves erreurs. Toutefois il ne con-
vient pas dereprocher durement àM.Daunouces méprises et ces lacunes
qui lui étaient en quelque manière imposées par le temps où il écrivait.
Il parle du Chevalier au cygne qu.i^ dit-il, « a été commencé par Renax et
achevé par Gandor de Douay, lequel a rimé aussi Ansèis de Garthage ».
Jehan de Flagy, ajoute notre érudit, « mit les Lorrains en vingt-neuf
mille vers de huit syllabes ». V Histoire littéraire, adoptant l'opi-
nion du président Fauchet, attribue à Huon de Villeneuve « les
romans de Regnault de Montauban^ de Doolin de Mayence et des
Quatre fils Aimon. » Le plus célèbre de nos poètes, c'est, aux yeux
de M. Daunou, Adenès le Roi « qui a écrit le poème d'Aimeri de Nar-
honne en soixante-dix-sept mille vers de dix syllabes. La Berte
d' Adenès a été continuée par le Charlemagne de Girardin d'Amiens.
Enfin, il faut mentionner deux romans provençaux : Jaufre et Girard
de Roussillon». Comme on le voit, l'auteur du Discours ne connaissait
guères qu'une douzaine de nos chansons; douze sur cent. Or, M. Daunou
passait légitimement pour un de nos plus consciencieux et de nos
meilleurs érudits; on peut juger par là de tous les autres. —
2. Le quatorzième volume deVHistoire littéraire^ rédigé par MM. de
Pastoret, Brial, Ginguené et Daunou, parut en 1817. Une seule Notice
s'y rapporte à nos études : celle sur « Geoffroy, prieur de l'abbaye
du Vigeois, mort en 1184 ». = Le quinzième volume fut publié en 1820.
Les auteurs sont MM. de Pastoret, Brial, Ginguené, Daunou et
Amaury Duval. 11 y faut signaler les Notices consacrées à plusieurs
troubadours (pp. 22 et suiv.; 484-493); à Alexandre de Paris et Lam-
bert-li-Cors, auteurs du Roman d'Alexandre (pp. 119 et 160); à Chré-
tien de Troyes (p. 193); à Luces du Gast, Gasse le Blond, Gautier
Map, Robert de Borron, Hélis de Borron, Rusticien de Pise, auteurs ou
translateurs des anciens romans de la Table ronde (p. 494 et ss.). =
En 1824, fut édité le seizième volume. Ginguené était mort; Petit-Radel
était entré dans la Commission de Y Histoire littéraire. Ce volume est
presque tout rempli par le Discours sur l'état des lettres en France au
xiii« siècle, par Daunou. (Voy., pp. 208 et suiv., ce qui se rapporte à
nos Chansons de geste.)
ENTRE 1789 ET 1830. 713
quelques lignes seulement leur étaient accordées, ^ part. livr. m.
CHAI». XIV.
comme par grâce, et dans ces quelques lignes les
erreurs pullulaient. Mais Télan était donné ; mais le
présent inspirait déjà quelque confiance ; mais sur-
tout, avec V Histoire littéraire^ l'avenir était assuré.
Trois choses cependant étaient nécessaires pour
donner à une science aussi nouvelle un développement
devenu indispensable : il importait que de bons textes
fussent publiés ; que de bonnes dissertations éclairas-
sent les ténèbres de ces textes peu compris ; qu'un
glossaire de notre ancienne langue facilitât enfin des
recherches auxquelles les esprits les plus cultivés
n'étaient pas encore suffisamment accoutumés.
On publia des textes ; mais les mœurs de l'époque Textes
, , , ^ ^ du moyen âge,
n étaient pas beaucoup plus pures que celles du siècle ^/^j^^^^oo
précédent : le Directoire avait laissé en France cer- J"'^"'^ ^^^*^-
taines habitudes de volupté raffinée et de mollesse
sensuelle que les Fableaux seuls pouvaient satisfaire.
Méon s'empressa de réimprimer le recueil graveleux
de Barbazan * : le premier volume de cette inutile et
dangereuse réimpression est orné d'une gravure ob-
scène, devant laquelle on ne ferma pas trop les yeux.
Le même Méon publia, en 1814, le Roman de la
Rose, où tous les historiens de notre littérature virent,
pendant cinquante ans, où quelques-uns voient encore
aujourd'hui le plus merveilleux spécimen ou, plutôt,
le type unique de toute la poésie du moyen âge. En
1823, le même érudit fît paraître un nouveau Recueil
de Fableaux et de Contes inédits, et, en 1826, le
Roman de Renard, cette œuvre si profondément vol-
tairienne d un siècle si chrétien \ En 1827, MM. Plu-
1. Fableaux et Contes des poètes français dit xi^ au xv^ siècle, par
Barbazan ; nouvelle édition, par Méon, 1808(quatre vol. in-8). — 2. Qua-
tre vol. in-8. Un Supplément a été publié en 1835 par M. Chabaille.
714 ENTRE 1789 ET 1830.
, PART. LivR. m. quet et Auguste Leprévost mirent pour la première
fois en lumière le Roman de Rou et des Ducs de Nor-
mandie \ Roquefort de Flaméricourt, qui avait donné
dès 1815 une nouvelle édition de V Histoire de la vie
privée des Français, par Legrand d'Aussy, publiait,
en 1820, les Poésies de Marie de France ^ Cependant,
dans Fombre, un poète, assez mal vu du gouverne-
ment impérial. Fauteur des Templiers, l'illustre Ray-
nouard, avait préparé en silence son Choix de poésies
originales des Troubadours, qui allait si utilement
paraître au lendemain de Waterloo ^ Nous devrions
être fiers de notre Raynouard, autant que les Alle-
mands de leur Diez. On oublie trop et trop vite en
France *.
Dissertations Lcs Disscrtatlous sont en petit nombre. Malgré la
dans le môme profoudo médiocHté de son auteur, il convient de
temps. ^ o T\ 1* 1 1
Les Cours ç^^r d'abord le livre de Roquefort .De létat de la
publics : -i
M. j. de^chénier^^^'^^^ française dans les xif et xiif siècles, La même
Aimé Martin, ^j^^éc, cu 1815, Benoiston-de-Châteauneuf publiait
son Essai sur la poésie et les poètes français aux xii%
xiif et nis'' siècles. Quatre ans auparavant, en 1811,
Théodore Lorrin avait écrit son opuscule intitulé : Des
avantages qu'on pourrait tirer de la lecture des anciens
romans. Comme on le voit, les intelligences se te-
naient en éveil. Marie-Joseph de Chénier, dans son
Cours de littérature, professé à FAthénée de Paris en
1806 et 1807 ^ consacrait toute une leçon aux Romans
1. Rouen, deux volumes in-8. — 2. V. aussi les Fables inédites des
xii^, xiiie et xive siècUs, publiées en 1825 par A.-C.-M. Robert (Paris,
deux volumes in-8). — 3. Choix de poésies originales des Trouba-
dours'^ par M. Raynouard, 1816-1821, six volumes in-8. — 4. Ce n'est
qu'en 1826 que Diez publia, à Zwickau, son livre : Lie Poésie der Trou-
badours^ qui fut traduit en 1845 par M. de Roisin. En 1829, il fît pa-
raître ses Leben und Werke der Troubadours^ et Galvani, la même
année, publia ses Osservazioni sulla poesia de' Trovatori. — 5. Ce
Cours a été publié à Paris en 1818,
ENTRE 1789 ET 1830. 715
français depuis le règne de Louis VII jusqu'à celui '""^n
de François T' \ Dans ces mêmes salles de l'Athénée, ~
Aimé Martin fit, pendant Thiver de 1813à 1814, un
autre Cours sur notre poésie française où il s'abaissa
jusqu'à parler de nos poètes du moyen âge. Malgré
mille épigrammes dirigées contre eux , les Cours
publics ont en France une influence qu'on ne saurait
méconnaître. Voulez-vous savoir exactement quels sont
chez nous les progrès de telle ou telle science à telle ou
telle époque? Lisez les Cours publics, et soyez persuadé
que le professeur aura donné à peu près la mesure de
l'érudition de son temps. Il en a certainement été
ainsi pour le Cours sur la littérature du moyen âge,
que professa M. Villemain à la fin de la Restaura-
tion. Il est facile aujourd'hui de trouver ces leçons
insuffisantes : l'auteur de V Histoire de Cromwell n'y
parle, en eflfet, que de nos lyriques, et c'est à peine
s'il semble connaître, par ouï dire, nos pauvres romans
de chevalerie qu'il divise en trois cycles : ceux de
Charlemagne, d'Artus et d'Amadis. Quand il en vient
à traiter de l'épopée, c'est en Italie qu'il va chercher
ses exemples, et c'est à la Divine Comédie qu'il les
demande. Mais, on ne saurait trop le répéter, tel
temps, tel professeur. M. Villemain suivait son siècle,
et même, sans aucune flatterie, on peut dire qu'il le
précédait. Un Cours tout entier consacré à la littéra-
ture du moyen âge, à cette littérature qui, aux yeux
des trois siècles précédents, n'avait même pas le mérite
d'exister! Quel incontestable progrès ! Laissons sourire
de dédain ceux qui, jetant aujourd'hui les yeux sur les
leçons de M. Villemain, y relèvent des erreurs considé-
rables et des lacunes plus regrettables encore. Sans de
1 (Eiwre de M-J. Chénier (Paris, 1825, tome IV, pp. 128-167).
LIVR. m.
CHAP. XIV.
1 PART. LIVR. m
CHAP. XIV.
716 ENTRE 1789 ET 1830.
tels livres, que nous avouons d'ailleurs être fort impar-
faits, beaucoup d'autres, qui sont excellents, n'au-
raient peut-être point paru plus tard. Toute science
a ses précurseurs.
Les^ Glossaires Qucllc quc solt l'utilité dcs cours publics, une
de Roquefort, certaine éloquence y occupe souvent la place de la
véritable érudition. De bons Dictionnaires de notre
ancien langage étaient certainement plus utiles : Ro-
quefort eut le mérite de le comprendre. Il vint au
secours de tous ces érudits un peu embarrassés, un peu
bégayants, en publiant son Glossaire de la langue
romane^ « rédigé d'après les manuscrits de la Biblio-
thèque impériale et précédé d'un Discours sur l'ori-
gine et les progrès de la langue française ^ ». Pauvre
ouvrage, sans doute, et qui aujourd'hui provoque sou-
vent le rire et le mépris ; mais ouvrage envers lequel
il convient de n'être pas injuste et qui a rendu d'in-
contestables services. Roquefort, d'ailleurs, ne connaît
qu'un petit nombre de nos chansons de gestes : il
mentionne très vaguement la Chanson de Roland, la
Conquête d'outre-mer et le Roman de Guillaume au
court nez^, 11 cite également quelques chansons déjà
citées par Du Gange ^ ; mais, en général, tous ses
exemples sont choisis dans le Roman de la Rose^ dans
les Romans de la Table ronde et dans lesFableaux \
1. Paris, deux vol. in-8, 1808. Un Supplément a été publié en 1820. —
2. Tome I, p. xxvi. — 3. Dans tous les livres précédemment mention-
nés, il n'est presque jamais question de nos Chansons de geste que
Roquefort cependant définit « des chansons historiques où Ton célébrait
les hauts faits des guerriers ». Dans un Dictionnaire universel^ publié
par Prud'homme en 1812, « on renvoie les lecteurs à la jolie chanson
de « Roland qu'a suppléée M. de Tressan, à défaut de l'ancienne qui
rt s'est perdue par l'injure du temps. » Et ailleurs, on affirme très
placidement que « la Chronique de Turpin est l'œuvre d'un moine du
xvi« siècle î » — 4. Dans la période qui s'-étend de 1800 à 1830, il nous
reste encore à mentionner, comme œuvre d'érudition, les Tables
généalogiques des héros de romans avec un Catalogue des prin-
cipaux ouvrages de ce genre^ par Dutens (Londres, vers 1810); -—
ENTRE 1789 ET 1830. 717
Rien de plus, jusqu'en 1830; rien de plus, et c'est
peu de chose.
Mais enfin, comme nous l'avons montré plus haut,
un grand mouvement entraînait en France tous les
esprits vers la littérature et l'art du moyen âge. Les
érudits n'étaient plus les seuls qui eussent le « tour-
ment de notre passé national ». L'œuvre d'un poète,
le Génie du Christianisme, avait singulièrement activé
cette évolution qu'en 1831 l'œuvre d'un autre poète,
Notre-Dame de Paris, devait encore accélérer plus
vivement. Nous avons vu tout à l'heure que l'on com-
mençait à admirer les portails et les chapiteaux
gothiques, à se passionner pour Fogive et pour le
flamboyant. De cette admiration presque involontaire
et inconsciente à l'étude et à l'admiration de nos
vieux romans, il n'y avait pas loin. Pour nos épopées
nationales le temps de la réhabilitation était enfin venu.
Or, un certain jour de l'année 1829, arriva à Paris
le premier exemplaire d'un livre allemand que peu
d'érudits français furent d'abord appelés à connaître.
Ce livre, c'était notre Fierabras provençal, publié à
Berlin par Immanuel Bekker.
C'était le premier de nos poèmes nationaux qui fût,
dans son intégrité, admis enfin aux honneurs de l'im-
pression \
I PART. LIVR. m.
CHAP. XIV.
Publication
du Fierabras
provençal
par Immanuel
Bekker (1829).
le livre de Simonde de Sismondi : De la littérature du midi de VEtirope
(Paris, trois éditions, 1813, 1819, 1829) ; —un article de M. Louis de Mus-
set, dans les Mémoires de la Société des antiquaires (t. I, p. 145-171,
année 1817), où sont publiés quelques extraits du Roman de Roncivals
d'après un manuscrit de la Bibliothèque particulière de Louis XVI
à Versailles (manuscrit que M. Guyot des Herbiers offrit bientôt
à la Bibliothèque du Roi); — la livraison d'août 1817 du journal
anglais The Gentleman's Magazine, où M. J.-F. Conybeare annonce
la publication de certains extraits du Roland d'Oxford. Enfin, il ne faut
pas oublier, si Ton veut être complet, que dès 1822 M. Bourdillon com-
mençait son travail sur le Roman de Roncevaux.
1. Ler Roman Ferabras herausgegeben von Immanuel Bekker,
Berlin, 1829, in-4.
718 ENTRE 1789 ET 1830.
I PART. LivR. III. Nous ne voudrions pas ici nous laisser aller à un
CHAP. XIV. A
enthousiasme excessif; mais, en réalité, c'était un
véritable événement que ce livre de Berlin. Les éru-
dits de France avaient sous les yeux un type complet
de nos chansons de geste, avec leur versification sin-
gulière, avec leurs grandes laisses monorimes, avec
leurs épithètes a homériques », avec leurs héros si
vivants qui se groupaient autour du vieux Charles à
la barbe fleurie. Certes, Fierabras est loin d'être une
œuvre de premier ordre; mais ceux qui eurent le
courage de lire le pauvre poème édité par Bekker,
durent ressentir quelque chose de cette émotion que
l'on éprouve, dans les fouilles lointaines, avoir sortir
du sol la beauté encore inconnue d'une statue romaine
ou grecque.
C'est à l'Allemagne que nous avons dû cette joie,
et il convient de reconnaître qu'elle s'est montrée
avant nous soucieuse de notre gloire.
CHAPITRE XV
PÉRIODE DE RÉHABILITATION.
I. DE 1830 A 1870.
Nous voici enfin arrivé à cette époque vers laquelle » i^rt. livr. m.
'■ ^ ^ CHAP. XV.
nous soupirions depuis si longtemps. Depuis le
xïif siècle, en effet, nous avons tristement suivi les Rjsurné rapide
^ ^ de 1 histoire
phases d'une décadence qui, au lieu de se précipiter *^^°degest?°"'
rapidement, s'est prolongée douloureusement peu- jusqu'à iSo.
dant près de six cents ans. Nos romans n'ont pas
su mourir avec promptitude et nous ont ennuyé de
leur interminable agonie. Mais enfin voici qu'une
faible lueur a lui. Dès le commencement de notre siè-
cle, il y a eu des désirs, des tendances que nous avons
eu la joie de constater et qui ont eu pour objet une
connaissance plus approfondie de notre littérature
épique. Néanmoins, il nous fallait mieux. La seule
réhabilitation efficace, pour nos chansons de geste,
c'était, comme nous l'avons dit, la publication, la
mise en lumière de leurs textes originaux. Notre
siècle se mit à l'œuvre : Immanuel Bekker donna
l'exemple en publiant le Fierabras provençal. La
France eût dû commencer.
La publication du Fierabras n'eut que peu de reten-
tissement malgré Fappui que M, Raynouard prêta à
PART. DVR. m.
CHAP. XY.
720 LA RÉHABILITATION (1830-1870).
M. Bekker \ C'est alors que Michelet ' et Quinet '
essayèrent d'éveiller, par leur parole déjà retentis-
sante, l'attention publique obstinément endormie.
Rien n'y fit. Le texte édité par l'érudit de Berlin était
provençal : c'est assez dire qu'il n'était chez nous
compris de personne. Nos méridionaux eux-mêmes
se montraient fiers d'oublier le patois dont Mistral
était appelé à relever la gloire, et Ton connaît cette
jolie histoire du poète Jasmin obligé de traduire et
d'expliquer son premier poème à ses compatriotes
d'Agen.
Qu'y avait-il à faire, et quel remède apportera cet
engourdissement universel?
Il fallait publier une chanson de geste française.
C'est ce que fit Paulin Paris, en éditant Tœuvre, à
la fois médiocre et charmante, du trouvère Adenet, le
Roman de Berte aus grans pies \ C'était, on peut
le dire, un acte de courage ; c'était même une véri-
table témérité.
1. Journal des Savants, 1831, p. 129 et ss. — 2. Lettre sur les Epo-
pées du moyen âge (article de la Bévue des Beux-Mondes^ juil-
let 1831). — 3. Rapport à M. le Ministre de l'Instruction publique
sur les Epopées françaises du xii® siècle restées jusqu'à ce jour en
manuscrit dans les Bibliothèques du Boi et de l'Arsenal (publié dans
la Bévue de Paris, XXVll, 1831, pp. 129-142). — 4. « Le Boman de
Berte aus grans pies, précédé d'une Dissertation sur les Bomans des
douze pairs, par M. Paulin Paris, de la Bibliothèque du Roi, 1832.
in-12. » En tête de cette publication se trouve en effet la célèbre Lettre
à M. de Monmerqué sur les Bomans des douze Pairs de France. l\ est
permis d'affirmer que cette Lettre a contribué largement à la création de
cette science toute nouvelle de notre poésie notianale: « Je hasarderai,
dit Tauteur, quelques réflexions sur le système de tous ces ouvrages que
j'appellerais de grand cœur nos Epopées françaises, si l'on n'avait pas
décidé, depuis Ronsard, Chapelain et Voltaire, que les Français n'ont
pas la tête épique » (p. viii). Puis, après avoir divisé nos Romans en
trois familles, suivant qu'ils se rapportent à l'antiquité, à la Bretagne
ou à la France, M. Paulin Paris arrive à examiner en détail ces derniers
poèmes, qui, pour la première fois en Allemagne et en France,
reçoivent de l'érudition moderne leur véritable nom, celui de Chansons
de geste (page xvin). Il plaide ensuite avec ardeur la cause de cette
littérature inconnue, montre la diffusion de nos romans à travers
toute 1 Europe, proteste contre les errements de Boileau, esquisse un
LA REHABILITATION (1830-1870). 721
Ce roman, d'ailleurs, était merveilleusement choisi,
et l'on ne pouvait mieux débuter : sa langue était de
celles qu'il n'est pas malaisé de comprendre ; il repro-
duisait une légende qui offre de singulières ressem-
blances avec la légende très populaire de Geneviève
de Brabant ; il n'était pas jusqu'à son titre étrange
qui ne sollicitât l'attention. Cette publication eut des
résultats considérables, et ce n'est pas sans une très
légitime fierté que Paulin Paris a pu se vanter d'avoir,
lui le premier, fait connaître ce qu'était une chanson
de geste : « C'est moi, nous disait-il un jour, qui ai
retrouvé ce nom même de chanson de geste, depuis trop
longtemps oublié ». Véritablement cette année 1832
mérite de retenir notre regard. Un élève de l'Ecole
normale, que ses études sur l'antiquité n'avaient nul-
lement préparé à une érudition aussi nouvelle, M. H.
Monin écrivit alors sa fameuse Dissertation sur le Ro-
man de Roncevaux ^ où, ne connaissant pas le texte
I PART. LIVR. lU.
GHAP. XV.
Première période :
rinitiation .
Publication en
1832
de Berte ans
grans pies
par
Paulin Paris.
traité de la versification de nos épopées, déclare que le Roman de
Roncevaux conservé à la Bibliothèque du Roi est la véritable Chan-
son de Roland qui retentit à Hastings, et répond enfin avec énerg-ie
aux différents reproches littéraires dont nos Chansons de geste ont
été l'objet. C'est ce qui lui donne l'occasion de traiter rapidement la
question de la Chronique de Turpin dont il établit fort imparfaite-
ment la date et dont il démontre la fausseté. Telle est cette Lettre
où les erreurs et les lacunes peuvent aujourd'hui être trop facile-
ment signalées, mais sans laquelle nous n'aurions peut-être pas assisté
au spectacle si désiré de la réhabilitation définitive de nos vieux
poèmes.
1. Dissertation sur le Roman de Roncevaux, par H. Monin, élève de
l'Ecole normale, Paris ; imprimé par autorisation du Roi à l'Impri-
merie royale, 1832, in-8. Cette petite brochure mérite de n'être jamais
oubliée. Ce n'est pas qu'elle puisse être aujourd'hui de quelque
utilité scientifique : elle est depuis longtemps dépassée. Mais, avec
la Berte aus grans pies de Paulin Paris, elle eut le privilège d'éveil-
ler en France une question trop longtemps endormie. Il importe de
remarquer tout d'abord que la Dissertation de M. Monin porte, non
pas sur le texte d'Oxford, complètement inconnu à cette époque, mais
sur ce remaniement médiocre qui est conservé à la Bibliothèque
nationale. M. Monin commence par analyser ce poème de seconde
main (p. 1-63). Puis, il entreprend d'en fixer la date : « Le Roman
1 PART. LIVR. 111.
CHAP. XV.
722 LA RÉHABILITATION (1830-1870).
d'Oxford et, n'ayant sous les yeux qu'un remaniement
du xiif siècle, il arrive néanmoins à découvrir d'éton-
nantes vérités sur la légende de Roland, sur l'âge et la
physionomie de son roman, et sur le parti qu'on peut
tirer de la lecture d'une telle œuvre pour la peinture
des mœurs à l'époque où elle fut composée. C'était le
temps où M. Fauriel charmait ses auditeurs en leur
exposant, dans une chaire célèbre, les origines de
l'épopée chevaleresque. Esprit vif, enthousiaste, bril-
lant, aimant trop le Midi en méridional et la Gascogne
en Gascon, il se proposait avant tout de revendiquer
pour la langue d'oc toute la gloire de notre littérature
épique : « Le Midi a tout fait, s'écria-t-il, et la France
n'a guères été que notre plagiaire. » Par la « France », il
faut entendre ici toute notre région de langue à' oui
et tout le pays, enfin, de ceux que Mistral et Jasmin
appellent des « Francimans ». M. Fauriel nous appa-
raît comme un homme qui tient dans une main des
vérités et dans l'autre des paradoxes, et qui vous
jette à la tête les deux poignées à la fois. N'ayant
presque rien lu de nos vieux poèmes, il les devinait
de Roncevanx, dit-il, appartient par sa rédaction primitive aux pre-
mières années du xiii^ siècle. » L'auteur, ensuite, se pose ce problème :
« Ce Roman se chantait-il?» et il répond par Taffirmative. « Mais
faut-il voir dans cette oeuvre trop littéraire la primitive Chanson de
Roland?— Non, répond M. Monin; » et il établit que les récits rela-
tifs à la mort du neveu de Charlemag-ne étaient depuis long-temps
Tobjet de traditions nationales et de légendes populaires. La Chro-
nique de Turpin renvoie elle-même ses lecteurs à des cantilènes anté-
rieures : « Mais ne serait-ce pas sur cette Chronique qu'a été construit
le Roman de Roncevaux? » M. Monin prouve aisément le contraire.
Il termine son argumentation en montrant que la défaite de Ronce-
vaux a des fondements sérieusement historiques ; que des faits très
réels ont été défigurés dans le roman, et qu'il y faut chercher la pein-
ture des mœurs féodales, et non pas des mœurs du viii^ siècle. Telle
est l'analyse substantielle de toute la Dissertation de M. Monin.
En 1893, elle fait sourire : en 1832, elle était d'une hardiesse presque
téméraire. (Cf. V Examen critique de la Dissertation de M. Monin sur
le Roman de Roncevaux^ par Francisque Michel, Paris, 1832; in-8, et
les articles de Raynouard dans le Journal des savants de 1832.)
LA RÉHABILITATION (LS30-1870). 723
avec une puissance d'intuition que ses plus grands
adversaires ne lui ont jamais refusée \ Remarquez -
cependant, et n'oubliez pas que le meilleur texte
épique de la France n'était pas encore connu : « Ce
fut, dit M. Magnin, ce fut entre les mois de juillet et
d'octobre 1832, que M. Francisque Michel fut informé
de la présence à Oxford du manuscrit de Roland, et
il eut sur le champ l'heureuse prévision de son impor-
tance. » Encore une gloire pour cette année 1832,
qui vit paraître tant d'œuvres littéraires de premier
ordre.
Si nous ouvrons aujourd'hui ces vieux livres, nous
ne les trouvons pas, hélas! à l'abri de toute critique.
Il est certain que ces textes ne sont pas toujours
établis avec toute la correction que nous serions en
droit de souhaiter ; il est certain que cette annotation
est peu exacte, quand elle n'est pas tout à fait fausse.
On ne peut se défendre de hausser un peu les épaules
à la lecture de telle étymologie étrange, de tel contre-
sens qu'un étudiant de vingt ans rougirait mainte-
nant de commettre. C'est vrai, c'est trop vrai. Mais je
dis que, malgré tant d'erreurs et malgré tant de
lacunes, nous ne devons toucher qu'avec respect à
ces livres d'initiation ; je dis qu'il y a de l'ingratitude
à venir aujourd'hui les critiquer avec une âpre et
injuste sévérité; je dis que sans eux nous ne serions
1. De V origine de l'Épopée chevaleresque du moyen âge, par Fau-
riel: Revue des Deux-Mo7ides, le»' et 15 septembre; 15 octobre; l^r et
15 novembre 1832. ~ Première leçon : Considérations générales sur
les Chansons de geste. Deuxième leçon : Romans carlovingiens ; ma-
tière et arguments. Troisième leçon : Romans carlovingiens; forme
et caractère poétique. Quatrième et cinquième leçons : Romans de la
Table ronde. Sixième-onzième leçons : Romans provençaux. C'est dans
ces dernières leçons que le professeur se laisse aller à tous les excès
de son système ; c'est là qu'il signale plus de cent romans proven-
çaux; c'est là qu'il va jusqu'à dire : « Le cycle de l'Epopée carlovin-
gienne fut en provençal plus étendu et plus varié qu'en français. »
l PART. LIVR. m.
CHAP. XV.
f
l PART. LIVR. 111
CHAP. XV.
724 LA RÉHABILITATION (1830-J87Û).
peut-être rien. On ne rend pas assez justice, notam-
~ ment dans le monde des érudits, à ceux qui ouvrent
une voie nouvelle, qui se mettent les mains et les
pieds en sang, qui se blessent, qui se meurtrissent
pour nous donner le délicat plaisir de marcher un
jour sur un chemin bien aplani, bien doux, sans cail-
loux et sans épines. Nous leur devons de la recon-
naissance, et il est peu décent, à mon avis, de se
moquer de ces vieux combattants, en regardant, pour
les railler, les traces de ces blessures qui nous ont
été si profitables. Je les remercie, quant à moi, du
fond du cœur : ils m'ont appris le peu que je sais ou
m'ont mis en état de l'apprendre.
Si bien choisi qu'il fût, le roman de Berte (le pre-
mier qui eut été publié en France) était manifes-
tement une œuvre de la décadence et ne donnait
qu'une idée fort affaiblie de notre antique épopée.
Pour tout dire, il n'était qu'à moitié épique. En 1834,
Paulin Paris publia un second poème, mais vraiment
primitif celui-là, et primitif jusqu'à la sauvagerie,
jusqu'à la barbarie : Garin le Loherain \ Certes il
manquait à ces vers farouches le sentiment national,
Famour de la France; certes ils étaient de nature féo-
dale et presque germanique : mais que de beautés
mâles, mais quel accent épique! Et qu'y a-t-il de
comparable au récit de la mort de Begon « le plus
preux, le plus loyal chevalier qui fût jamais sous le
ciel » ? Ce ne sont plus là les alexandrins doux et mous
de Berte^ mais de rudes décasyllabes qui sont serrés
et forts comme les mailles d'un haubert. Pour beaux
qu'ils fussent, ils ne convertirent pas cependant les
1. Li romanis de Garin le Loherain^ piihliè pour la première fois et
précédé de V Examen du systèm^e de M . Fauriel sur les romans carlo-
vingiens, par M. Paulin Paris, 1833, in-12.
LA RÉIÏABILITATION (1830-1870). 72"]
ennemis de cette épopée qui voyait pour la seconde
fois la lumière du jour : Paulin Paris fut de nouveau
attaqué et se défendit avec une jeune et vaillante
impétuosité. Il faut néanmoins avouer qu'il manquait
à Garin un élément important pour entraîner les
âmes, et ceux-là même qui savaient Padmirer n'en
étaient pas émus. Des batailles superbes, du beau sang
rouge répandu à torrents, des meurtres horribles et
des plus horribles représailles, tous ces spectacles
étaient faits pour étonner Pesprit, mais non pour attein-
dre le cœur. Ce n'était pas français, ce n'était pas
national. Avec de tels chefs-d'œuvre, la cause de notre
épopée n'eut jamais été gagnée. On attendait nescio
çindmajm. C'est alors, c'est en 1836 que Francisque
Michel revint d'Oxford avec la copie du Roland de la
Bodléienne ; c'est alors qu'il publia * ce poème qu'il est
aujourd'hui permis de rapprocher de V Iliade. Les vers
du Roland ne sont peut-être pas mieux frappés que
ceux de Garin ; ils ne sont ni plus naturels, ni plus
mâles ; mais ils sont français, mais l'amour de la patrie
française y frémit et les échauffe, mais ils font battre le
cœur, mais ils font pleurer. Une incontestable unité
donne en outre à ce poème une valeur littéraire
qu'aucun autre ne possède à ce point. Cependant il
ne conquit pas d'emblée cette seconde popularité à
laquelle il avait droit, et il a fallu la guerre de 1870
pour nous en donner l'intelligence et l'amour. Sedan
a fait comprendre Roncevaux.
D'autres chansons vinrent bientôt, si je puis ainsi
parler, se grouper autour de ce Roland qui méritait la
première place et la gardera toujours. Ce fut, dès
1. La Chanson de Roland on de Roncevaux du xii« siècle^ publiée
pour la première fois d'après le 7nanuscrit de la Bibliothèque Bo-
dléienne d'Oxford, par Francisque Michel, Paris, 1836, in-8.
I PART, LlYR. III.
CHAP. XV.
I PART. LIVR. 111.
CHAP. XV.
726 LA RÉIIABlLlTATlOxN (1830-1870).
J836, cette Panse la Duchesse^ où Ton put admirer
un type héroïque de femme féodale et chrétienne.
Vingt vers du Roland étaient tout au plus consacrés à
la belle Aude : Parise, elle, est le centre et la vie de
tout le poème qui porte son nom. Trois ans après, ce
fut le tour de cette Chanson des Saisnes qui fut écrite
sur les confins des xif et xiif siècles, mais qui est
déjà une œuvre de la décadence, moins touchante que
Berte^ moins épique que Parise et où il ne faut voir,
pour tout dire, qu'un roman d'aventures en vers épi-
ques ^ Nous lui préférons les superbes brutalités
et barbaries de ce Raoul de Cambrai que M. Le Glay
édita en 1840, au moment même où l'honnête Bour-
dillon, caché dans l'ombre de son cabinet, se décidait
enfin à publier un remaniement du Roland dont il
préparait l'édition depuis 1832 et qu'il s'obstina tou-
jours à considérer comme le vrai Roland^ même après
la publication de Francisque MicheP. Il était juste, il
était bon que toutes les époques de notre poésie natio-
nale fussent successivement mises en lumière par nos
nouveaux Renaissants, et les véritables amis de notre
littérature du moyen âge durent se réjouir de voir,
en moins de deux ans, publier un de nos poèmes
les plus primitivement beaux, Ogier le Danois " et
ce Bauduin de Sebo^irc^ où l'on peut étudier le type le
1. Li Romans de Parise la Duchesse^ publié pour la première fois
d'après le manuscrit unique de la Bibliothèque royale, par G. -F. de
Martonne. Paris, 1836, in-12. — 2. La Chanson des Saisnes, par Jean
Bodel, pjubliée pour ht premAère fois par Francisque Michel. Paris,
1839, deux vol. in-12. — 3. Roncisvals mis en lumière, par J.-L. Bour-
dillon. Dijon et Paris, 1841, in-12. L'année précédente, Tauteur avait
déjà publié un premier livre : « Le poème de Roncevaux traduit par
J. -Louis Bourdillon. Dijon et Paris, 1840, in-12 ». — 4. La Chevalerie
Ogier de Danemark^ par Raimbert de Paris, poème du xii« siècle^ pu-
blié pour la première fois d'après le ma7iuscrit de Marmoutier et le
maîiuscrit de la Bibliothèque du Roi, par M. Barrois. Paris, 1842.,
deux vol. in-12, ou un volume in-4o.
LA RÉHABILITATION (1830-1870). 727
plus achevé de ces romans baveux du xiv"" siècle qui ^ iart. uvr. m.
-L •*- CHAP. XV.
ne sont plus des poèmes et, encore moins, des épo-
pées \ C'est à cette dernière famille d'interminables
et pâteuses rapsodies qu'appartient aussi cette rédac-
tion du Chevalier au Cygne qu'édita un peu plus tard
ce courageux M . de ReifTemberg, auquel il n'a manqué,
pour être un parfait érudit, que de savoir se restreindre
et de ne pas avoir la maladie des notes ^ La loi des con-
trastes a voulu qu'en face de ces longs et ennuyeux
remaniements, M. Edelestand Du Méril eut la pensée
de compléter le Garïn de M. Paulin Paris par la Mort
de Garïn qui offre les mêmes caractères et est de
nature à nous consoler de tous les Bauduin de Se-
hourc^, La plupart de ces œuvres avaient, chose rare,
trouvé des éditeurs, et le libraire Techener, en pour-
suivant à travers cent obstacles sa « Collection des
Romans des douze pairs », avait fait preuve d'une vail-
lantise dont il faut vraiment ne pas se montrer trop
oublieux; mais, enfin, la France n'était pas encore
assez habituée à cette littérature redevenue nouvelle
pour qu'on fût assuré d'y rencontrer beaucoup de
Techener. C'est en Allemagne, c'est pour le compte
d'une Société allemande qu'Henri Michelant dut
publier, en 1846, V Alexandre de Lambert le Tors
et d'Alexandre de Bernay, ce poème si curieux à tant
de points de vue et où s'était condensée l'une des lé-
gendes les plus populaires du moyen âge \ On peut
1. Bauduin de Sehourc, troisième roi de Jérusalem^ poème du
xiv*^ siècle, publié pour la première fois d'après le manuscrit de la
Bibliothèque royale [par M. Boca], Valenciennes, 1841, deux vol in-8.
— 2. Le Chevalier au Cygne, édition de M. de Reiffemberg, publiée
dans la Collection des Chroniques inédites belges (tome J, 1846; t. II,
1848 ; tome III, 1854). Un excellent Glossaire a été ajouté à cette pu-
blication en 1859: il est dû à M. Borgnet. —3. La Mort de Garin le
Loheraifi, poème du xiii^ siècle publié pour la première fois d'après
douze manuscrits, par Edelestand Du Méril. Paris, 1846, in- 12. —
4. Li Bomans d'Alixandre par Lambert le Tors et Alexandre de Ber-
I PART. LIVR,
CHAP. XV.
728 LA REHABILITATION (1830-1870).
III. regretter que Prosper Tarbé, trois ans après, n'ait
— pas eu le courage de nous donner une édition inté-
grale de cet Auhrï le Bourgoing ^ dont l'étendue est,
il est vrai, quelque peu redoutable; on regrette sur-
tout les imperfections trop visibles de cette édition
que devait un jour compléter celle de Tobler. L'année
précédente, en pleine Révolution, avait paru la Chan-
son crAntioche ^ qui avait par avance dédommagé les
lecteurs d'Aubri, Tous les poèmes publiés jusques
là étaient plus ou moins imbibés de légende ; mais
Antioche apparut dans une éclatante lumière, comme
une œuvre solidement historique, en même temps que
comme un poème véritablement inspiré. De l'histoire
et de la poésie tout ensemble, rien ne saurait être plus
beau. Et il s'agissait ici, notez-le bien, d'un récit
authentique de la première croisade, c'est-à-dire d'un
récit qui est cent fois plus dramatique et plus pas-
sionnant que celui de la Retraite des Dix mille. Il
s'agissait de notre France envahissant un jour l'Orient
pour venger son Dieu qui est notre Dieu. Il s'agissait
enfin d'exploits qui, aux yeux d'un juge impartial,
dépassent tous ceux qu'a racontés Homère. Antioche
est le digne pendant du Roland,
Pendant que l'on travaillait ainsi à éditer « pour la
première fois » nos vieux poèmes, d'autres érudits
les analysaient, les discutaient, les commentaient et
les aimaient enfin à leur façon. C'était le grand
Guillaume de Schlegel, cet encyclopédiste si origi-
nay, herausgegeben von Heinrich Michelant in Paris. Stuttgart,
gedruckt auf Kosten des literarischen Vereins, 1846, in-8.
1. Le roman d'Auhri le Bourgoing^ publié par Prosper Tarbé dans
sa Collection des poètes champenois, Reims, 1849, in-8. — 2. La Chan-
son d'Antioche, composée par le pèlerin Richard, renouvelée par
Graindor de Douai, et publiée par Paulin Paris. Paris, 1848, deux
vol. in-12.
LA RÉIIAinUTATION (IsaO-lSlO). 729
nal et si élevé, qui, en 1833, s'attaquait aux idées de
Fauriel ^ ; c'était Wilhelm Grimm qui publiait, cinq
ans après, cette première imitation allemande de
notre Roland^ le Ruolandes Liet ^, en attendant que
Bartscli nous fît un jour connaître cette autre adapta-
tion germanique de notre plus vieux poème, le Karl
du Stricker ^; c'était Adelbert Keller qui, dans un
écrin un peu lourd, recueillait, comme perles, des
fragments de notre épopée principalement empruntés
aux bibliothèques de l'Italie ' ; c'était enfin Massmann
qui, en 1849, éditait cette Chronique des empereurs,
cette Kaiserkronik où deux mille vers sont consacrés
à une légende de Charlemagne que les éléments fran-
çais n'ont point pénétrée ^ C'étaient surtout Ideler
et Nolte, d'une part \ et Graesse de l'autre ^ qui,
comme pour nous montrer que l'Allemagne nous
devançait en ces études, nous offraient deux essais
d'une Encyclopédie bibliographique consacrée à notre
propre Épopée nationale.
Nous avons à dessein groupé ensemble tous les tra-
1. Étude sur le travail de Fauriel intitulé: Origine de l'Epopée che-
valeresque du Moyen âge (dans le Journal des Débats des 22 octobre,
14 nov., 15 déc. 1833, 21 janvier 1834). — 2. Ruolandes Liet, herausge-
geben von Wilhelm Grimm. Gœttingen, 1838, in-8. — 3. L'œuvre de
Bartsch est bien postérieure : elle date de 1857 (Quedlinbourg, in-8).
— 4. Romvart. Beitrage zur Ku7ide mittelalterlicher Bichtung aus
italia7iischen Bibliotheken, von Adalbert Keller (Mannlieim, 1844,
in-8). — 5. Kaiserkronik, herausgegeben von Massmann (Quedlin-
burg, 1849, in-8, trois volumes). — 6. Handbuch der Franzosischen
Sprache und Literatur, von L. Ideler und H. Nolte,... bearbeitet von
Julius Ludwig Ideler, Berlin, 1842, in-8. Dans le second tome, les
pp. 62-163 sont consacrées à notre seule poésie épique dont nos biblio-
graphes examinent d'abord la forme et la versification (p. 66 et suiv.).
Ils étudient ensuite, tour à tour: 1° les récits de Tordre religieux; 2° les
romans nationaux, 3« bretons, 4P normands, 5» tirés de l'antiquité
sacrée et profane. Ce n'est guère, en somme, qu'une table de livres à
consulter. — 7. Bie grossen Sagenkreise des Mittelalters, etc. von
D^ Johann Georg Theodor Graesse (Dresde, in-8). Au tome VI, les
§§ 147-155 ont uniquement la vieille poésie française pour objet, et les
§§ 156-161, la provençale, etc.
I PART. LIVtl.
CHAP. XV.
1 PART. LIVR. m.
CHAP. XY.
730 LA RÉHABILITATION (1830-1870).
vaux allemands, afin de bien faire voir l'activité paral-
lèle de deux peuples voisins, passionnés pour la même
étude. En Italie, nous n'avons guères à signaler, pour
cette période, que la seconde édition , en 1 838, du grand
ouvrage de Melzi \ M. de Reiffemberg, en Belgique,
nous étonne, vers le même temps, par sa prodigieuse
fécondité et, dans la seule Introduction de son Phi-
lippe Mousket^ n'analyse pas moins de quinze de nos
chansons ^ Partout, c'est la même ardeur.
C'est en France, malgré tout, que l'activité doit être et
qu'elle est en effet le plusvive. L'abbé De la Rue, un de
ceux qui méritent ici le titre d'initiateurs ou même de
créateurs, nous donne, en 1 834, le résultat de ses travaux
dans un livre qui, chose rare, n'a pas encore trop vieilli
et qu'il a modestement intitulé : Essais sur les bardes^ les
jongleurs et les trouvères anglo normands^, Achille Jubi-
nar^ et Arthur Dinaux ' rivalisent vaillamment avec lui
et ont les yeux fixés sur ces jongleurs dont nous avons
décrit plus haut la vie errante et les mœurs pittoresques.
Peut-être le temps n'était-il pas encore venu de tenter,
même en quelques pages, une œuvre d'ensemble sur les
origines et la nature de notre poésie épique : M . Ampère ,
cependant, dans son cours au Collège de France ^' et
dans un livre qui eut ses années de célébrité \ ne recula
1. Bihliografia dei romanzi e poemi cavallereschi italimii, seconda
edizione, da Gaetano de' conti Melzi. (Milano, 1838, in-8). — 2. Chro-
nique rimée de Philippe Mousket, publiée par le baron de Reiffemberg
(Bruxelles, 183(>-1838. Supplément en 1846. Trois volumes in-8). —
3. Caen, 1831: trois volumes in-S». L'abbé De la Rue a connu indirec-
tement le Boland d'Oxford et en a le premier publié quelques frag-
ments (II, p. 64). —4. Jongleurs et trouvères, etc. par Achille Jubinal,
Paris, 1835, in-8o. — 5. Trouvères, jongleurs et ménestrels du nord de
la France, par Arthur Dinaux : I. Trouvères camb résiens ; II. Trouvè-
res de la Flandre et du Tournaisis ; III. Trouvères artésiens. Paris,
Valenciennes, 1837, 1839, 1843 : trois volumes in-8. — 6. Publié en
partie dans la Revue frçinçaise (août 1838, t. VIII, p. 96-109). — 7. His-
toire littéraire de la France avant le xii« siècle, par J.-J. lYmpère,
Paris, 1839: quatre volumes in-8.
LA RÉHABILITATION (1330-1870). 731
point devant Faventure. Il n'était plus permis, comme
on le voit, de passer devant notre Épopée sans la
saluer au passage, et le silence, même respectueux,
n'avait plus d'excuse. Le Collège de France était lui-
même envahi; mais c'était légitimement à l'Académie
des Inscriptions que l'on était en droit de demander
ici le plus grand effort en faveur des études nouvelles.
Elle répondit à l'attente publique. Amaury Du val,
dans le tome XVIII, écrit cinq notices sur le Voyage^
la Bataille de Roncevaux qu'il attribue à Turold,
le Regnault de Montaiihan dont il fait honneur à
Huon de Villeneuve, Garin le Loherain et Beuves
d'Hanstonne, Il y a là bien des balbutiements et
bien des ombres ; mais on fera sagement de ne point
s'en étonner, ni de s'en plaindre, si l'on veut son-
ger un instant à la date de la publication \ Le
progrès, d'ailleurs, ne s'arrêtera plus. S'il n'est
question au tome XIX que du seul Anseïs de Car-
tilage ^ ; si le tome XX ^ ne nous offre que les deux
monographies de Jean Bodel et d'Adenet ; si dans le
tome XXI '\ enfin, nous ne trouvons à notre adresse
que les pages de Fauriel sur le Philomena^ il n'en va
pas de même pour l'admirable tome XXII ^ qui est un
véritable <( Traité des chansons de geste ». Fauriel, qui
tient à rester sur son terrain, s'est chargé des romans
provençaux, et c'est à Paulin Paris qu'est tout naturel-
lement échue la tâche, non moins délicate, démettre
en lumière l'épopée nationale. Dans une série de
Notices qui sont à la fois scientifiques et charmantes,
l'éditeur de Garin et d'Antioche nous donne un
résumé vivant des chansons que ses prédécesseurs
n'ont pas encore étudiées. C'est à coup sûr le travail
1. 1835. ~ 2. 1838. —3. 1842. — 4. 1846. — 5. 1852.
I PART. LIVR. ni.
CHAP. XV.
732 LA RÉHABILîTATIOiN (1830-1870).
1 PART. Mvu. m. }(3 p]^g complet que la France pût, en 1852, opposer
CHAP.
à FAUemagne; c'est encore aujourdluii, une lecture
qu'aucun romaniste, même allemand, n'est autorisé à
dédaigner \ Un des collaborateurs de ce tome XXII
était Littré, et c'est pour nous l'occasion de mentionner
ici sa très originale étude sur « la Poésie homérique
et l'ancienne poésie française » ^ Littré avait assez
d'autorité pour qu'on ne se permît pas de le railler sur
cette comparaison entre V Iliade et nos vieilles chan-
sons. D'autres, plus téméraires, ont été moins heureux.
La thèse de l'auteur était, d'ailleurs, d'une vérité qui
était faite pour frapper tous les yeux, et les enfants
eux-mêmes savent aujourd'hui que l'épithète homé-
. rique fleurit en notre épopée française. Où Littré a
été plus aventureux, c'est quand il a voulu traduire le
premier chant de V Iliade en vers français « des xif et
xiii' siècles ». De telles hardiesses n'ont jamais eu
jusqu'ici Theur de réussir, et les plus savants y ont
assez piteusement échoué. La tentative de Littré n'a
pas été cependant sans être profitable à la science, et
c'est le seul éloge qu'on puisse en faire ^
Seconde période. Nous cu arrlvous à la publication du Roland par
h enthousiasme ^
Le Rolam
de Génin,
Le Roland Géulu '' quc uous avons toujours considérée comme une
1. Depuis 1836, M. Paulin Paris avait commencé à publier ses Ma-
7iuscrits français de la Bibliothèque du Roi dont sept volumes
avaient déjà paru en 1848. On y trouve également un grand nombre
de Notices sur nos Chansons de geste, mais qui ont surtout un carac-
tère bibliographique. — 2. Revue des Deux Mondes, l^r juillet 1847.
Cet article a été reproduit dans VHistoire de la langue française,
t. pï", p. 307 et ss. — 3. Voici quelques vers de cette traductio-n qui
donneront quelque idée des autres : «Si dit, si siet. En pieds se dresse
en l'assemblée, — Agamemnon puissans, le héros fils d'Atrée, — Do-
lens et tout pleins d'ire en la noire courée, — Et les deux ieus semblans
à feu vif et charbon.— Premiers parle à Calchas o regart de félon », etc.
— A. La Chanson de Rolatid, poème de Theroulde, texte critique accom-
pag7ié d'une traduction et de fiotes, par F. Génin (Paris, Imprimerie
nationale, 1850; un vol. in-8«). L'Introduction est divisée en huit
chapitres : I. Aperçu du poème. Que renferme t-il d'historique?
II. De la Chronique de Turpin. lU. Recherche des commencemeiits de
LA RÉIIABILITATIOxN (1830-187U). 733
des dates les plus mémorables de ces humbles annales.
Ce n'est pas que le Roland n'eut point encore été tra-
duit, et Delécluze, cinq ans avant Génin, avait pris
cette intelligente et heureuse initiative ^ ; mais nous
n'avions pas encore vu paraître un véritable vulgari-
sateur. Génin, merveilleusement doué, avait toutes les
qualités requises pour populariser une belle œuvre, et
il possédait surtout cet enthousiasme, ce contagieux
enthousiasme, qui est par excellence la puissance vul-
garisatrice. De là rincontestable succès de son livre.
11 est aisé de sourire aujourd'hui de sa préface : il eut
été plus malaisé de l'écrire. Quel feu! quelle verve!
Comme cet homme est convaincu qu'il vient de dé-
couvrir une belle et lumineuse Iliade ! Comme il croit
à son poème! Ce livre très français devait finir par
entraîner l'opinion française, et l'auteur fit école.
On me permettra bien, à ce sujet, de faire ici une
petite place à des souvenirs tout personnels. Je me
rappellerai toujours l'impression profonde que fit sur
moi la première lecture de cette véritable et superbe
épopée. Nous avions un soir, quelques amis et moi,
emporté ce précieux volume dans je ne sais quel grenier
du quartier latin : je l'ouvris presque au hasard, et
Dieu permit que je tombasse sur l'incomparable épi-
sode des derniers moments et de la mort de Roland.
Je le lus à mes compagnons de chambrée, mais ce ne
fut pas sans peine que je pus achever la lecture. Ma
la langue française pour en inférer l'âge dtù Rolaîid. IV. Le la bataille
cVHastings et de Theroulde auteur de ce poème.Y. M. Fauriel réfuté.
VI. Des remaniements et des rajeunissements du Roland aux xiii*' et
xiye siècles. VI. Imitation et traduction du Roland soit en France
soit à l'étranger. VIII. Le la versification du Roland. Observations
sur la lecture du texte. Un mot sur la forme de cette traduction. —
Le poème est arbitrairement divisé en cinq chants ; la traduction est
conçue dans le style du xvi<^ siècle.
1. Roland et la Chevalerie, par E. J. Delécluze, Paris, 1845, deux vol.
in-8o.
I PART. LIVR. 111.
CHAP. XV.
1 I>AHT. LIVR. III.
GHAP. XV.
734 LA RÉIIAIMIJTATION (1830-1810>.
Yoix tremblait, mon cœur se gonflait; enfin je n'y
pus tenir et pleurai abondamment. Nous étions tous
plongés dans le même enthousiame et comme noyés
dans nos pleurs. Cette mort de Roland, je l'ai relue
bien souvent depuis ce soir-là, mais jamais avec une
telle émotion. C'est à Génin que j'ai dû cette joie qui
a décidé de ma vocation ; c'est à Génin que j'en témoi-
gne ici ma sincère et profonde reconnaissance.
Depuis le Roland de Génin jusqu'au « Décret impé-
(( rial ordonnant la publication d'un Recueil des
(( anciens poètes de la France » , il ne s'est écoulé que
cinq ou six années, mais qui n'ont pas été stériles.
Ce n'est pas cependant en France qu'on a mené à
bonne fin la meilleure besogne, et n'était cet excel-
lent tome XXII de V Histoire littéraire dont nous avons
parlé plus haut et qui est d'un si haut prix, nous
n'aurions vraiment pas a à marquer ces années
d'un caillou blanc ». Il y a eu là un point d'arrêt,
une halte qui ne devait pas durer. Par bonheur,
M. Vitet ne se décourageait pas, et sa belle étude sur la
Chanson de Roland ' était faite pour nous revigourer.
Peu satisfait du travail de Génin qui a traduit en
style d'Amyot une œuvre du xf siècle, il essaye de
nous donner lui-même une analyse nouvelle ou, pour
mieux parler, une traduction libre de ce poème qu'il
place au-dessus de tous ceux du moyen âge et qu'il
veut encore vulgariser plus largement. Puis, M. Vitet
est chrétien, et il voit dans le Roland ce que Génin,
voltairien et sceptique, n'avait pas voulu y voir : « La
Muse antique, dit-il, ne se fut jamais permis de cékî-
brer les revers de la patrie. Pour que la poésie se
hasarde à choisir de tels sujets, il faut que la lumière
1. Revue des Detix-Mondes^ 1<=»' juin 1852.
LA RÉHABILITATION (1830-1870). 735
chrétienne ait éclairé le monde. )> On ne sanrait mienx
dire, mais peu de voix faisaient ici chorus avec la
sienne. C'est à peine si Ton peut citer une édition de
chanson de geste, le Girart de Viane de M. Prosper
Tarbé \ En Allemagne et en Hollande, on travail-
lait davantage et mieux : Conrad Hoffmann publiait,
dans le corps d'un même volume, deux de nos chan-
sons vraiment héroïques et presque sauvages : l'une
(c'est Amis et Amiles) où Ton voit un père trancher sans
hésiter la tête de ses enfants pour sauver un de ses amis;
l'autre (c'est Joiirdains de Blqivies) où un vassal sub-
stitue au fils de son seigneur son propre fils qui est
frappé et meurt ^ Cependant M. Jonckbloet publiait à
la Haye ^ les plus beaux poèmes '* de ce cycle de Guil-
laume dont on avait à peine effleuré l'histoire avant lui
et où il nous est donné d'admirer une chanson, A&m;?^,
qui vaut presque le Roland, Un des deux volumes de
M. Jonckbloet, le second, est tout entier consacré à un
Examen critique des chansons de cette geste, et c'est
un travail qui est, encore aujourd'hui, l'un des plus
complets sur la matière '\ Quelques fautes de lecture,
1. Le Roman de Girart de Viane, par Bertrand, de Bar-sur-Aube,
publié par P. Tarbé, Reims, 1850, in-8. — 2. Amis et Amiles und
Jourdains de Blaivies, zwei altfranzôsisclie Heldengedichte des Ker-
lingischen Sag-enkreises nach der Pariser Handschrift zum ersten
Maie herausgegeben von D^" Conrad Hoffmann (Erlangen, 1852, in-S»)-
— 3. Guillaume d'Orange, Chansons de geste des xi^ et mi^ sièclesi
publiées pour la première fois... par W.-A. Jonckbloet, professeur à
l'Université de Groningue. La Haye, 1854 : deux volumes in-8. —
4. Le Couro7inement Looys (I, p. 1), le Charroi de Nîmes (p. 73),
Prise d'Orange (p. 133), le Covenant Vivien (p. 163) et Aliscans{i). 215).
—5. Le savant hollandais analyse le^ Enfances Guillaume (t. II, p. 14);
dessine rapidement la silhouette du Guillaume de Thistoire d'après tous
les chroniqueurs contemporains (pp. 21-26); compare à ce sujet l'his-
toire et la tradition poétique (p. 27); établit que, dès le xi^ siècle, les
chansons sur Guillaume étaient universellement populaires (p. 40;;
démontre la réalité historique de la bataille d'Aliscans (p. 41) ; dis-
serte sur les mots Ar chant et Aliscans (p. 56) ; fait voir que les deux
légendes de Guillaume d'Orange et de Guillaume P^^ comte de Pro-
vince, se sont un jour fondues en une seule (p. 60) ; discute les origines
I PART. LIVR. III.
CHA?. XV.
^36 LA RÉHABILITATION (1830-1870).
''"Sip^Iv".'"" quelques erreurs de détail ne sauraient infirmer un
tel jugement. Le Guillaume cFOrange de Jonckbloet
est (( une œuvre » .
pSiodr? ^^^^^^ disions tout à l'heure qu'en France le labeur
hl^lcTetdes semblait s'être un peu ralenti ; mais ce ralentissement,
""''Ta^Franœ' ^ disions-uous aussi, ne devait pas être de longue durée.
Dès 1 854, il s'élaborait à Paris un vaste plan qu'il fallut
ramener bientôt à des proportions moins grandioses,
mais qui, malgré tout, a abouti à d'excellents résultats.
Nous avons été mêlé , jour par jour, à cette géné-
reuse entreprise et pourrions en écrire l'histoire
détaillée. Il ne s'agissait de rien moins que de publier
TOUTE la poésie française du moyen âge : quelque
chose, je pense, comme plusieurs millions de vers.
Comme on était jeune en ce temps-là!
Il se trouvait, d'aventure, que le Ministre de Flns-
truction publique, à cette époque reculée, était
un érudit que les études sur le moyen âge avaient
naguères occupé et charmé. L'étendue de ce dessein
ne l'effraya pas, et il mit sans tarder la main à
l'œuvre : « Faites-moi un Rapport sur un Recueil
projeté de tous les anciens poètes de la France ». Ces
paroles s'adressaient à l'homme d'esprit et de savoir
qui enseignait alors la philologie à l'École des Chartes,
à notre maître Francis Guessard. Celui-ci rivalisait
d'enthousiasme avec le Ministre, et me dicta bientôt ce
Rapport où l'on put admirer cette netteté de style et
cette précision d'idées dont il était coutumier. Peu de
temps après, il fut en mesure d'offrir à M. Fortoul le
plan détaillé de toute la Collection rêvée. Seule-
toriques du Charroi, de la Prise d'Orange (p. 65) et du Couronne-
ment Looys (p. 80) qui lui donnent l'occasion de montrer que plu-
sieurs Guillaume ont concouru à former la légende de toute cette
geste. Etc., etc.
LA RÉHABILITATION (1830-1870). 737
ment, il avait eu, au dernier moment, quelque scru-
pule devant la masse trop imposante de tant de maté- ■
riaux et croyait bien faire en ne demandant (tout
simplement) que soixante volumes contenant chacun
soixante mille vers. Le Ministre ne l'entendait pas de
la sorte et, d'une main rapide, écrivit en marge du
Rapport : a Publiez tout, tout, tout. » En trois coups
de crayon il venait de décréter la publication de plu-
sieurs millions de vers.
Le 12 février 1856, en tête du Moniteur universel,
paraissait le fameux Décret, déjà cité, « ordonnant
la publication d'un Recueil des anciens poètes de la
France ». Le Journal officiel a rarement inséré un
document qui fit autant d'honneur au gouvernement
et au pays.
On se mit joyeusement au travail; on hanta les
bibliothèques de Paris; on dressa une bibliographie
complète de toutes les chansons qui y étaient con-
servées; on partit allègrement en Italie (j'en étais)
et l'on en revint avec la copie de V Entrée de Spagne,
de la Prise de Pampelune, de YAuberon et du Ma-
caire; on discuta longuement s'il fallait, comme le
voulait M. Victor Leclerc, ramener tous les textes au
dialecte de l'île de France que cet érudit considérait
obstinément comme la langue « classique » du moyen
âge, et il fut entendu que l'on se contenterait, plus
respectueusement, de reproduire, non pas toujours le
plus ancien, mais le meilleur manuscrit de chaque
poème; on fixa les principales règles qui devaient
présider à l'établissement du texte et, pour être mieux
compris de tout le monde, on prépara un spécimen
de la future Collection. Ce spécimen fut imprimé par
Didot, avec les types de sa maison, en un bel in-octavo
à deux colonnes, et l'on y put lire la première partie
I PART. LIVU. 111.
CHAP. XV.
1 PART. LIVR. UI.
CHAP. XV.
738 LA RÉHABILITATION (1830-1870).
de cette Chanson cVAspremont ^ qui est encore inédite.
Je la possède encore, cette rarissime plaquette, et elle
me rappelle vivement tous ces souvenirs d'il y a qua-
rante ans.
Quand tous ces préliminaires furent achevés, on
jeta un dernier regard sur le plan énorme de M. For-
toul, et Ton estima qu'il était irréalisable. Sur ces
entrefaites, le ministre mourut. Son successeur,
homme pratique , considéra le Recueil des anciens
poètes de la France comme un beau rêve, et Ton put
même craindre un instant que ce rêve n'eut le sort de
tous les autres. Il n'en fut rien : M. Rouland rogna le
plan de son devancier, mais se garda de le détruire.
Il décida que les seuls romans « carlovingiens » feraient
partie du Recueil sagement amoindri, et lui attribua
modestement quarante volumes de format elzévirien ^
M. Guessard restait à la tête de l'œuvre.
Dix volumes parurent en moins de dix ans ^ : on
1. On avait pris pour base le meilleur des manuscrits, le 2485 du
fonds français à la Bibliothèque impériale (ancien 8203). Aux autres
manuscrits on n'avait demandé que les variantes indispensables.
Rien, d'ailleurs, n'avait été ajouté au texte, si ce n'est quelques let-
tres ou quelques mots omis par le scribe, et ces additions avaient
été placées entre crochets pour qu'on ne put pas les confondre avec
le texte du manuscrit choisi pour type. Ces règles étaient des plus
élémentaires. — 2. Chaque volume contient une ou plusieurs chansons
publiées chacune sous la responsabilité d'un éditeur particulier. En
tête de chaque poème se trouvent une Préface presque uniquement
consacrée à la bibliographie de la chanson, et un Sommaire très déve-
loppé, qui est composé dans la tonalité de l'original et peut, pour le
«grand public», remplacer au besoin la lecture du vieux roman. Le poème
est ensuite publié d'après le manuscrit qui a été jugé le meilleur; mais
tous les autres manuscrits sont scrupuleusement consultés, et l'on y
cueille avec soin toutes les variantes utiles. Quelques notes fort brèves
et un Erratum terminent le volume. — 3. Voici l'énumération de ces
volumes, avec leur date, leur composition et les noms de leurs édi-
teurs : I, 1859 : Gui de Bourgogne^ Otinel, Floovant (éditeurs : MM. Fr.
Guessard et H. Michelant) ; II. 1859: Doon de Mayence (A. Pey.);
III, 1859 : Gaufrey (Fr. Guessard et P. Chabaille); IV. 1860 : Fierabras
(A. Kroeber et G. Servois), Parise la Duchesse (F. Guessard et L. Lar-
chey); V. 1860 : Huon de Bordeaux (F. Guessard et G. Grandmaison);
Vï. 1861 : Aye d'Avignon (F. Guessard et P. Meyer); Guide Nanteuil
LA RÉHABILITATION (1830-1870). 739
débuta en 1859 par Gui de Bourgogne et l'on finit
en 1870 par Aliscans. L'année terrible mit brutale-
ment fin à une oeuvre aussi nationale; mais, avec
un peu de bonne volonté, on la pourrait reprendre
dès demain, et il serait aisé de trouver encore la
matière de trente volumes. Qu'on essaie.
' Depuis les commencements du Recueil auquel le
nom de notre maître restera attaché jusqu'à l'heure fa-
tale où il fallut l'interrompre, il y a encore à signaler,
en France et à l'étranger, plus d'une première édition
de textes, plus d'un excellent mémoire, et le mouve-
ment désormais ne s'allentit plus. F. Guessard n'avait
pas fait entrer dans sa Collection moins de quatorze
poèmes; mais il en restait tant d'autres qui récla-
maient la lumière ! Il y avait par bonheur quelque
émulation entre les Allemands et nous. Francisque
Michel (qui a tant copié dans sa vie) publiait en 1856,
dans la Bibliothèque elzévirienne, le texte de deux ma-
nuscrits de Girart de Boussillon *; mais il avait été,
pour l'un d'eux, devancé, l'année précédente, par
Conrad Hoffmann ^ En 1858, nous éditions nous-
même notre premier ouvrage, V Entrée en Espagne %
où nous transcrivions environ mille vers de ce poème
encore inédit et qui est d'un si puissant intérêt pour
l'histoire légendaire de Charlemagne et de Roland.
Prosper Tarbé, en 1860, éditait partiellement ce
(P. Meyer) ; VIL 1862 : Gaydon (F. Guessard et S. Luce); VIII. 1863 :
Hugues Capet (marquis de la Grange) ; IX. 1866 : Macaire (F. Gues-
sard); X. 1870 : Aliscans (F. Guessard et A. de Montaiglon).
1. Girart de Roussillon, Chanson de geste ancienne, publiée en
provençal et en français d'après les manuscrits de Paris et de Londres.
Paris, 1856, in-18. — 2. Girartz de Rossilho nach der Pariser Hand-
scrift, herausgegeben von G. Hoffmann. Berlin, 1855-57 (Collection de
M. Mahn). — 3. L'Entrée en Espagne^ chanson de geste inédite, ren-
fermée dans un manuscrit de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise,
notice, analyse et extraits {Bibliothèque de VÉcole des Chartes^ 1858^
p. 217). Tirage à part.
I PART. LIVR. 111.
CHAP. XV.
I PART. LIVR. 111.
CHAP. XV.
740 LA RÉHABlLITATÏOiN (1830-1870}.
Foulques de Candie qui a eu au xiif siècle, on ne sait
trop pourquoi, autant et plus de succès que le Rolande
L'année suivante, le même éditeur nous donnait, tou-
jours par fragments, le Roman des Quatre fils Aymon,
princes des Ardennes ^ ; mais Henri Michelant n'était
pas homme à se contenter, pour une chanson aussi
populaire, de ces lambeaux plus ou moins bien cousus.
En 1862, il publia, à Stuttgart, son Renaus de Montau-
ban ^ pour la même Société qui avait précédemment
édité son Alexandi^e^ et mit ainsi aux mains des éru-
dits deux des poèmes qui ont certainement eu le plus
de vogue parmi le peuple comme parmi les lettrés du
moyen âge. Dès 1851 \ un érudit allemand qui a tou-
jours travaillé très lentement, Theodor Millier, avait
publié le texte du Roland d'Oxford ; mais cette édition
n'avait pas satisfait le très consciencieux éditeur qui
la cacha et se remit à l'œuvre. En 1863, il se montra
moins mécontent de lui et donna enfin au public cette
excellente « seconde édition ^ », qui a été et est encore
la plus légitimement consultée. Un autre romaniste
de haute valeur, Mussafia, faisait paraître à Vienne,
en 1864, une édition de laPm^ dePampelune et de ce
même Macaire ^ dont Guessard, deux ans plus tard, allait
1. Le Roman de Foulque de Candie par Herbert Leduc, de Dam-
martin, publié par P. Tarbé. Reims, 1860, iii-8. — 2. Reims, in-8. Tous
ces ouvrages de M. P. Tarbé font partie de sa « Collection des poètes
de Champagne antérieurs au xvi^ siècle. » — 3. lienaus de Montauhan
Oder die Haimonskinder^ altfranzôsisches Gedicht nach den Hand-
schriften, zum ersten Mal herausgegeben von H. Michelant. Stutt-
gart, 1862, in-8 (Gedruckt auf Kosten des Literarischen Vereins). —
4. La Chanson de Roland^ berichtigt und mit einem Glossar verse-
hen, nebst Beitrsegen zur Geschichte der franzœsischen Sprache. Erste
Abtheilung; herausgegeben von Theodor Millier. Gœttingen, 1851,
in-8. — 5. La Chanson de Roland^ nach der Oxforder Handscrift von
neuem herausgegeben. erlaiitert und mit einem vollstândigen Glossar
versehen; erste Haîlfte, herausgegeben von Th. Millier : Gœttingen, 1863,
in-8. — 6. AUfranzôsische Gedichte aus Venezianischen Ha7idschrif-
ten, herausgegeben von A. Mussafia. I. Prise de Pampelune. II. Ma-
caire; Wien, 1864, in-8.
LA RÉHABILITATION (1830-1870). 741
essayer de convertir le jargon franco-italien en un
bon français de France. Erreur de notre maître, mais -
erreur spirituelle et qu'on est, je l'espère, unanime à
lui pardonner.
Après les textes, les traductions. Dans toute l'œuvre
de Paulin Paris, il n'est peut-être rien que nous pré-
férions à son « Garin le Loherain mis en nouveau
langage ^ ». Nous estimons qu'il serait difficile de tra-
duire plus intelligemment, et cette copie, sans pédan-
terie et sans archaïsme, a la couleur chaude et vive
de l'original : « J'ai voulu, dit très sagement le traduc-
teur, n'employer que des mots d'un usage assez général
pour n'embarrasser aucun lecteur sérieux. » Et il
ajoute : « J'ai fait de grands eff'orts'pour arriver à ren-
dre le reflet de l'original. » Il y a réussi, et ce reflet
est une lumière.
Avec un tout autre système (la traduction en prose
vers par vers), la marquise de Saint- Aulaire nous a
donné une interprétation populaire de la Chanson
d'Antioche ^ qu'elle a voulu commencer, en bonne
chrétienne, le jour de l'Invention de la sainte croix et
qui aura peut-être fait passer sur quelques âmes le
grand souffle des croisades.
Voici trois traductions du Roland : celles de Jô-
nain % d'Alexandre de Saint- Albin * et du baron
d'Avril ^ La dernière seule mérite qu'on en fasse
1. Garin le Loherain, Chanson de geste composée au xii« siècle par
Jean de Flagy, mise en nouveau langage, avec cette épigraphe :
« Bonne chanson plairoit vos à oïr — De grant estoire et de mer-
veilles pris. » (Collection Hetzel, 1862, in-18). — 2. La Chanson d'An-
tioche, publiée par M. Paulin Paris, traduite par la marquise de Saint-
Aulaire. Paris, 1862, in-8. — 3. Roland, poème héroïque de Theroulde,
trouvère du xi« siècle^ par P. Jônain, traduit sur le texte et la version
en prose de Génin. Paris, 1861, in-18. — 4. La Chanson de Roland,
poème de Theroulde, suivi de la Chronique de Turpin, traduction
d'Alexandre de Saint- Albin. Paris et Bruxelles, 1865, in-18. —
5. La Chanson de Roland, traduction nouvelle, avec une Introduc-
tion et des Notes, par Adolphe d'Avril. Paris, 1865, in-8. — L'Introduc-
PÂUT. LIVR. in.
CHAP. XV.
742 LA RÉIIABILITATTON (1830-1870).
t PART. LivR. m. estime. Le nouvel interprète de notre vieux chef-
GHAP. XV. ^
— — d'œuvre a entrepris de le traduire en vers décasylla-
biques, comme ceux de l'original : il ne s'est affranchi
que de la rime. Ce n'est pas ici le lieu de discuter
ce système qui offre à la fois de grands inconvénients
et de grands avantages. La poésie est surtout compo-
sée de deux éléments : le rythme et la couleur.
M. d'Avril a merveilleusement rendu le rythme ; mais
il a dû sacrifier la couleur, et parfois la beauté \
Il nous serait malaisé d'énumérer ici toutes les dis-
sertations, tous les mémoires qui ont notre Épopée
pour objet;, et l'on nous permettra sans doute de ne
mentionner ici que les livres qui ont ouvert une voie
nouvelle, qui ont été originaux et influents. C'est une
bien petite brochure que l'Essai sur rorigine de f Épo-
pée française de Charles d'Héricault, et il est avéré
qu'elle renferme plus d'une erreur que Paul Meyer a
relevée vertement ; mais, malgré tout, quelle intelli-
gence du sujet, que d'aperçus nouveaux, que d'idées
suggestives ^ ! C'est également un volume assez mince
tion est divisée en cinq chapitres intitulés : 1° Les Origines ; 2° Consi-
dérations historiques ; 3° Le Cycle et ses divisions; 4" Les sentiments et
les idées ; 5» La forme.
1. Un exemple (la Mort d'Aude) donnera une idée de ce système
hardi et parfois dangereux : « Notre Empereur est revenu d'Espagne;
— Il vient dans Aix, premier siège de France, — Monte au palais,
entre en la grande salle. — Aide s'en vient, la belle damoiselle — Et
dit à Charles : « Où est Roland le preux — Qui m'a juré de me prendre
pour femme ? » ~ Charles en a douleur et grande peine ; — Pleure des
yeux, tire sa barbe blanche : — « Sœur, chère amie, d'homme mort
tu demandes. — J'en veux trouver en échange un meilleur — Et c'est
Louis, je n'en peux pas mieux dire. — Il est mon fils, il tiendra mes
Etats. » — Aide répond : « Ce discours m'est étrange. — A Dieu
ne plaise, à ses Saints, à ses Anges. —Après Roland que je reste
vivante. »— Elle pâlit, tombe aux pieds du roi Charles, — Meurt aussi-
tôt. Que Dieu prenne son âme. » — 2. Essai sur V origine de l'Épopée
française et son histoire au moyen âge^ par Ch. d'Héricault. Paris,
1859. (Une brochure de 75 pages in-8, tirage à part de la Eevue des So-
ciétés savantes.) — Le travail de Ch. d'Héricault nous a été, au début
de notre œuvre, singulièrement profitable.
LA RÉHABILITATION (1830-1870). 743
que le De Gaidone de Siméon Luce ^; mais c'était
alors une véritable hardiesse que de présenter, pour
le doctorat es lettres, une thèse latine sur une chan-
son de geste. Cependant Dozy, critique instruit et
pénétrant, faisait halte devant nos Chansons de geste,
surtout devant celles de la geste de Guillaume, et
leur consacrait de bonnes pages, quelquefois para-
doxales, dans ses Recherches sur rhistowe et la litté-
rature de l'Espagne au moyen âge ^ ; un norvégien,
M. Unger, nous mettait sous les yeux ce texte de la
Karlamagnus Saga ^ qui allait être si richement com-
menté par Gaston Paris '' ; Bormans, en Belgique,
mettait aux prises la poésie française et la littérature
« thioise » et s'aventurait trop souvent à donner à
celle-ci une victoire trop aisément contestable ';
Bartsch publiait son beau travail sur le Karl Meinet
et débrouillait un chaos dont le seul aspect était
décourageant ^ Le comte de Puymaigre , lui , dé-
brouillait un autre chaos, celui des romances espa-
gnoles, et démontrait, avec une irréfragable lucidité,
cette influence en Espagne de l'épopée française, que
des Espagnols seuls ont pu nier \ Tant d'utiles tra-
vaux étaient dominés, si je puis ainsi parler, par l'acti-
vité de l'Académie des Inscriptions qui continuait
vivement son Histoire littéraii^e et constatait, avec
M. Victor Leclerc, les envahissements victorieux dans
1. Le Gaidone carminé gallico vettistiore cUsquisttio critica; éd.
S. Luce. Paris, 1866, iii-8. — 2. Troisième édition, Leyde, 1864; deux
vol. in-8. — 3. Karlamagnus Saga ok Kappa hans... af C.-R. Unger.
Christiania, 1860, in-8. — 4. La Karlamagnus Saga, histoire islan-
daise de Charlemagne (Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 1864,
XXV, p. 89, 1865, XXVI, p. ec ss.). — 5. La Chanson de Roland, frag-
ments d'anciennes rédactions thioises, par J. Bormans. Bruxelles,
1864, in-8. — 6. Ueber Karl Meinet, ein Beitrag zur Karlsage, von
Karl Bartsch. Niirnberg, 1861, in-8. — 7. Les vieux auteurs castillans
par le comte Ch. de Puymaigre. Paris, 1862, deux volumes in-18 (pre-
mière édition).
I PART. LIVR.
CHAP. XV.
744 LA RÉIÏABILITATTON (1830-1870).
I PART. LivR. m. toute TEurope de notre lanejue et de notre épopée
CHAP. XV. l O 1 A
nationales \
péHodtT II ^^ ^^^^ resterait guère qu'à parler de deux livres,
vmftoS-l' ^t, du premier, nous devons nous taire, puisque c'est
de cfaJiemagne. le uotro ^ Nous uo souiHies pas tenu à la même ré-
serve envers le second, et il y a longtemps déjà ^ que
nous avons salué V Histoire poétique de Charlemagne
comme l'honneur de l'érudition française \
Après les trois périodes auxquelles nous avons
donné ces noms significatifs, l'Initiative, l'Enthou-
siasme et le Travail, la période de la Critique venait
de commencer avec l'œuvre de Gaston Paris.
Mais déjà notre Epopée avait fait son chemin et
conquis sa seconde popularité. Et le jour vint où
l'un des plus grandes poètes de ce temps-ci et de
tous les temps, cherchant à donner, dans sa Légende
des siècles, un portrait exact de toutes les grandes
époques de l'humanité, emprunta l'un de ses tableaux
à une chanson de la geste de Guillaume, à Aimeri de
Narbonne, De là cet Aymerillot qui est la perle de
l'écrin.
Comme ils pâlissent devant ces admirables vers,
tous les Mémoires des érudits !
Dès que le Poète chante, tout doit se taire, tout se
tait. . .
1. Tome XXIII, 1862 : Discours sur Vètat des lettres en France au
xiv^ siècle. Lire surtout les pp. 496-602. — 2. Le tome premier de la
première édition, quoique daté de 1866, a réellement paru en décem-
bre 1865. — 3. Les Épopées françaises, première édition, 1, p. 646.
— 4, Histoire poétique de Charlemagne^ par Gaston Paris, Paris, 1865,
in-8. Le livre est divisé en trois parties : I. Les Sources ; II. Les Ré-
cits; IIL Vérité et Poésie. = L'Histoire poétique de Charlemagne
était la thèse française que Gaston Paris présentait pour le doctorat
es lettres. La thèse latine était le Bepseudo Turpiîio (1865, in-8).
CHAPITRE XVI
PÉRIODE DE RÉHABILITATIOIS (1870-1893).
CE qu'on a fait jusqu'ici. — CE Qu'iL RESTE A FAIRE.
PART. LIVR. m.
CHAP. XVI.
L'Année terrible devait avoir et a eu, en effet, une »
influence considérable sur les études qui ont l'Épopée _
française pour objet. C'est le propre des peuples mal- , Muence
^ J- «J 11 11 des désastres
heureux de se réfugier dans leur passé, pour se con- s^/iéSet
soler des amertumes du présent et se préparer un ^, n^t^épopée
meilleur avenir. C'est ce dont l'Allemagne nous avait "^^io^^^^-
donné l'exemple après léna : c'est ce que nous fîmes
après 1870, et rien n'était plus légitime. L'ennemi
n'avait pas encore quitté notre territoire que déjà nous
nous tournions en larmes vers ces deux figures lumi-
neuses, Roland et Jeanne d'Arc, en leur demandant
à la fois des consolations et des espérances. L'Alle-
magne, avec les Contes des frères Grimm et tant
d'autres œuvres profondément patriotiques, avait
naguère reconstitué son esprit national a par le
sentiment éclairé de la solidarité de son présent avec
son passé * » : la Chanson de Roland fit la même
œuvre durant ces années de recueillement que sui-
virent le grand désastre. Les éditions s'en multi-
plièrent et firent vibrer lésâmes qui étaient désolées
et muettes. Roland, lui aussi, était un vaincu; mais
une telle défaite n'avait fait subir aucun amoindrisse-
1. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagtie, p. 132.
146 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
I PART. LivR. HT. meiit à sa doire, et Charlemagne, d'ailleurs, Tayait
CHAP. XVI. ^ , ; . .
vengé par une éclatante et décisive victoire. En atten-
dant Charlemagne, nous nous consolâmes avec Ro-
land. Ce fut une rage, une frénésie, non pas de celles
qui épuisent un peuple, mais de celles qui le relèvent.
L'œuvre de M. de Bornier vint à point pour donner
une nouvelle satisfaction au sentiment national, et
la Fille de Roland eut cent représentations. Ce fut
une de nos revanches. On répéta partout le fameux
vers : « Tout homme a deux pays, le sien, et puis la
France », lequel est moins nouveau qu'on n'a pu le
croire, mais qui, sous une forme un peu chauvine,
exprime une antique et profonde vérité. Cette Fille
de Roland^ dont l'inspiration générale est due à nos
chansons de geste, on \oulut alors la jouer un peu
partout, et il n'est guère de collège où l'on ne se soit
donné la joie de la représenter avec des coupures et
des suppressions plus ou moins intelligentes et néces-
saires. Ces adaptations étranges et que j'ai connues de
visu portaient généralement ce titre nouveau : Le fils
de Ganelon, et la fille de Roland n'y brillait que par
son absence. On applaudissait quand même.
Le mouvement était donné ; mais on s'aperçut
aisément que, pour être durable, un tel enthousiasme
devait revêtir parmi nous un caractère scientifique.
La France eut la sagesse de le comprendre.
De nouvelles études étaient indispensables : on
s'y assujettit. De nouveaux livres étaient nécessaires :
on les écrivit.
C'est par des publications de textes qu'il importait
de commencer. Il faut, en effet, se dire et se redire
que, sur cent chansons de geste, il y en a environ qua-
rante qui sont encore inédites ; il faut aussi se persua-
der que, parmi celles-ci^ il y en a qui sont de la plus
I PART. LIVU. III.
CHAP. XVI.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 747
haute valeur, comme leMoniage Guillaume et presque
toute la geste des Lorrains. Tant que ces textes pré-
cieux dormiront dans les manuscrits, il n'y aura rien
de vraiment décisif à espérer pour la connaissance
approfondie de TÉpopée française. Tout ce qui se rap-
porte à l'examen critique de la langue et de la versifi-
cation romanes, aux origines historiques^ au déve-
loppement de la légende et, ce qui est à nos yeux
d'un prix plus relevé, à l'histoire de la vie privée et
des mœurs de nos pères, tout, tout demeurera sus-
pendu, tant qu'on n'aura pas publié la somme de notre
littérature épique. Des textes, il nous faut des textes.
Depuis 1870, une trentaine de chansons ont été Textes épiques
publiées ; mais, pour une dizaine d'entre elles \ il s'agit depds Î^to.
seulement d'éditions nouvelles, plus parfaites que les
précédentes ^ Restent donc environ vingt textes
nouveaux, et ce n'est pas assez, suivant nous, pour
vingt-trois ans de travail. Je sais bien qu'en revanche
1. Aigar et Maurin, fragments; Scheler, 1877; Aimeri de Narbonne,
Demaison, 1888; Aïol, deux éditions : 1° Fœrster, 1876; 2^ Jacques
Normand et Gaston Raynaud, 1877; Acqtiin, Jouon, 1880; *Aliscans,
De Montaiglon et Guessard, 1870; *Amis et Amiles, C. Hoffmann, 2^ éd.,
1882 ; Anséis de Carthage, J. Alton, 1892 ; Auberon, Graf, 1878; *Aubry
le Bourgoing, A. Tôbler, 1870; Bastart de Bouillon, Scheler, 1877;
*Berte ans gratis pies, Scheler, 1874 ; Berta de li gran pié, Mussafîa,
1874 ; Bueves de Commarchis, Scheler, 1874 ; Brun de la Montagne,
P. Meyer, 1875; Le Chevalier au Cygne, Hippeau, 1874; *Couronne-
ment Looys, E. Langlois, 1889; Laurel et Béton, P. Meyer, 1880 ; Des-
truction de Rome, Grœber, 1873; Elie de Saint Gilles, deux éditions :
lo G. Raynaud, 1879; 2° Fœrster, 1882; Elioxe, Todd, 1889; Enfances
Ogier, Scheler, 1874; Enfances Rolant (Berta e Milone et Orlandino),
Mussaiia, 1885; Enfances Vivien, Wahlund et Hugo von Feilitzen, 1886;
Galien, Stengel, 1890; *Girart de Bous sillon, texte d'Oxford, Shweppe,
1878, et Fœrster, 1880; texte de Londres, Stiirzinger, 1880; Godefroi de
Bouillon, Hippeau, 1874 ; * Jourdain de Blaivies, 2^ édition, C. Hoff-
mann, 1882 \Mainet, fragments, G. Paris, 1875; Maugis d'Aigremont,
Revue des Langues romanes, 1892, 1893; Mort d' Aimeri de Narbonne,
Couraye du Parc, 1884 ; * Raoul de Cambrai, P. Meyer et A. Longnon,
1882; *Roland, éditions multiples; Roncecaux, remaniements du Ro-
land, Fœrster, 1883 et 1886; * Voyage de Charlemagne à Jèrusalein,
Koschwitz, 1880 et 1883. — 2, Nous les indiquons ci-dessus par un
astérisque.
748 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
I PART. LivR. III. QYi a découvert quelques poèmes nouveaux, comme
CHAP. XVI. 1X1 7
Mainet^ comme VAigar et Maiirin provençal, comme
Aquilon de Bavière ; mais si précieuses que soient de
telles découvertes, elles ne nous consolent pas de tant
d'autres poèmes dont on ne connaît que l'existence et
qui restent dans la nuit. Chose plus grave : le mouve-
ment des éditions nouvelles s'est sensiblement ralenti
depuis plusieurs années, et il n'y a peut-être pas lieu
d'espérer qu'il s'accélère de nouveau. Nous nous
sommes demandé à quelle cause il convenait d'attri-
buer un ralentissement aussi fâcheux, et nous pen-
sons l'avoir découverte. C'est le cas, suivant nous,
d'appliquer ici le fameux axiome : « Le mieux est
l'ennemi du bien ». On se montre aujourd'hui si
difficile sur l'établissement d'un texte critique que les
plus vaillants reculent. Il n'est pas donné à tout le
monde de pouvoir voyager par toute l'Europe à la re-
cherche de tous les manuscrits d'une chanson de geste ;
il n'est pas aisé de les distribuer en familles et sous-
familles, et de reconstituer avec eux le texte, le vrai
texte, l'auguste texte primitif. Alors qu'arrive-t-il? On
se désespère, et l'on attend. Mieux vaudrait, en atten-
dant l'édition définitive, publier de bonnes éditions pa-
léographiques qui permettraient du moins à l'histo-
rien d'utiliser à son profit les données de nos anciens
poèmes. Les philologues prendraient ensuite leur temps
pour nous donner quelque jour la version authentique
de chaque chanson avec cette méthode et cette sûreté
dont Paul Meyer leur a fourni naguères le modèle
dans son édition partielle du Charroi de Nimes \
Traductions Lcs édltious uc suffiscut pas, et il est indispensable
nouvelles. •«- ' i
que quelques chansons, à tout le moins, soient accom-
1. Choix d'anciens textes bas-latins^ provençaux et français, etc.,
2e partie;, Français, pp. 237 et ss.
I PART. LIVR. m.
CHAP. X\I.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 749
pagnées de traductions. Nous ne vivons pas en Alle-
magne où la vulgarisation n'est pas un besoin du génie
national, mais en France où l'on ne se plaint jamais
que la science soit trop élémentaire. Il ne faut pas
dédaigner le grand public, sous peine d'être aban-
donné par lui, et il convient surtout de ne point
transformer la science en je ne sais quel temple où les
prêtres seuls ont le droit d'entrer. Je sais telle édition
de la Chanson de Roland qui n'a dû sa diffusion qu'à
la traduction dont elle est munie, et c'est principale-
ment par ces traductions que notre Iliade a reconquis
son antique popularité. Il en a été de même pour le
Girart de Roussïllon^ pour ce texte hérissé de difficultés
et qui, avant Paul Meyer, n'était guère abordable qu'à
dix savants en France et à cent en Europe. C'est
dans nos collèges surtout, c'est dans nos classes de
seconde que de telles traductions sont de mise. Lorsque
le Roland a forcé les portes de l'Université et conquis
sa place au soleil parmi les grands classiques, nous ne
nous doutions pas que certains professeurs en profite-
raient pour faire induement pénétrer l'enseignement
supérieur dans l'enseignement secondaire et pour se
livrer à une philologie intempestive devant des collé-
giens de seize ans. Ce que nous voulions, c'est qu'on
leur lût, d'une voix vibrante et d'un cœur ému, une
traduction de notre vieux poème ; c'est qu'on en fît
sobrement admirer la beauté simple et profonde ; c'est
surtout qu'on prît occasion de cette lecture pour dire
à ces jeunes Français : «Voyez, mes enfants, combien
la France était déjà grande et combien elle était aimée
il y a plus de huit siècles. )> Toute autre méthode
nous semble présomptueuse et vaine.
Il nous fallait ensuite des Traités complets sur ,^^^îr^^^«,
i- et les Manuels.
notre épopée nationale, des œuvres synthétiques qui
1 PART. LIVR. in.
CHAP. XVI.
750 LA REHABILITATION (1870-1893).
fissent saisir au lecteur français, très amoureux de
clarté, Tensemble même de Fhistoire de nos chan-
sons. Nous avions terminé en 1868 les trois premiers
volumes de nos Epopées : nous nous remîmes à l'œu-
vre dix ans après et, au lieu de terminer notre livre,
nous le recommençâmes. Ce n'est pas à nous qu'il
appartient d'en parler. Quelques années plus tard, en
1883, un érudit danois condensait en un excellent
volume * toutes les données acquises sur notre Épopée
nationale : il y consacrait de courtes notices à cha-
cune de nos chansons de geste et complétait un aussi
utile travail par la plus détaillée et la meilleure de
toutes les bibliographies. Il est peu de français, hélas !
qui soient familiers avec les langues des autres pays, et
notamment avec le danois. Le livre de Nyrop avait
besoin et méritait d'être traduit en français, et nous
savons qu'on y pensait. Nous fumes devancés par un
italien, et nous nous estimons encore heureux que
l'œuvre du savant de Copenhague ait été mise ainsi à la
portée d'un plus grand nombre de nos compatriotes.
Le traducteur italien était, d'ailleurs, un homme au
courant de la science et qui a su donner, par quelques
additions heureuses, un cachet original à cette nou-
velle édition de l'œuvre de Nyrop ^
Les Monographies La syuthèse, c'est fort bien ; mais, pour qu'elle soit
scientifiques, ^^jj^ ^^ ^\\.v^^ 11 couvieut qu'cUc soit de longue main
préparée par d'excellentes analyses. Rien n'est, à cet
égard, plus profitable que de consciencieuses mono-
graphies, et ce sont là les indispensables et solides
matériaux avec lesquels on pourra enfin élever l'édifice
laborieux des grands Traités ou des grandes Histoires
1. Kristoffer Njroi^, JDenOldfranskeHeltedigtning. Copenhague, 1883.
— 2. Storia delV Epopea francese 7iel medio evo, prima traduzione
dair originale danese di Egidio Gorra, etc. Turin, 1889.
LAJ^EHABILITATJON (1870-1893). 751
Générales. Pour être en mesure de posséder, dans trente ' ^^^^- "^'^- •"•
C' r CHAP. XVI.
OU cinquante ans, un Manuel complet de l'Épopée
française, il faudra vingt travaux comme ceux que
Paul Meyer a consacrés à la légende d'Alexandre ^ et
au roman de Girart du Roussillon ^ Remonter aux
sources multiples et cachées de telle ou telle légende;
la suivre à travers toutes les sinuosités de son cours,
et pour ainsi parler, dans tout le partage de ses eaux;
puis, se faire chimiste et étudier au microscope tous
les éléments dont elle se compose, les bien doser et
en faire très clairement connaître la qualité et la
valeur; puis, enfin, pour prendre encore une autre
image, se constituer vaillamment Thistorien exact de
sa grandeur et de sa décadence : telle est Fœuvre, très
abrupte et malaisée, de ceux qui entreprennent une
de ces monographies nécessaires. M. Paul Meyer y a
véritablement excellé, et Ton peut dire qu'il en a créé
le type. Il n'y a plus qu'àFimiter.
Parmi ces sources de la lé2;ende, l'histoire, la véri- ^e^ ^^ay^v^
o ^ 7 sur les origines
table histoire est certainement la plus importante. Il ^j^ nls^Ssons.
y a longtemps déjà qu'on Fa compris, et qu'on a
essayé de débrouiller les origines historiques de nos
chansons de geste, de leur affabulation, de leurs héros.
C'est ici, dois-je le dire, qu'il convient de ne pas se
laisser emporter par l'imagination et par Fesprit de
système. Certes, il y a des éléments historiques dans
nos vieux poèmes, et aveugle serait qui ne les verrait
point ; mais enfin, tout n'y est pas historique, et il serait
bon de ne pas se jeter d'un excès dans l'autre. A force
de trouver que toute épopée est de l'histoire, on en
1. Alexandre le Grand dans la littérature française au moyen âge;
Histoire de la légende^ 1886. — 2. Girart de Roussillon, Chanson de
geste traduite pour la première fois, 1884. L'Introduction et les Ap-
pendices ne renferment pas moins de 234 pages.
i
I PART. LIVR. II
CHAP. XVI.
752 LA RÉHABILITATION (1870-1893.)
arriverait facilement à conclure que toute histoire
est de l'épopée. Il faut être, en ces cas épineux,
d'une véritable sévérité, éviter d'être spirituel, si on
le peut, et ne pas se montrer satisfait de demi preu-
ves. Il faut surtout ne pas se contenter de généralités
vagues, et préciser nettement. Par bonheur, nous
avons encore ici des modèles presque parfaits et qui
sont heureusement imitables. Tels sont les travaux
d'Auguste Longnon qui ont pour objet Girart de Bous-
sillon dans l'histoire \ « l'élément historique deHuon
de Bordeaux ^ » et l'historicité des Quatre fils Aimon ^
Ce qui caractérise l'auteur de ces pages vraiment
concluantes, c'est cette précision même dont nous
venons de parler : « Le Charlemagne des Quatre
fils Aimon n'est autre que Charles-Martel, et le roi
Yon de cette même chanson est cet Eudon qui fut
roi ou duc de Gascogne au viif siècle \ » Voilà des
noms exacts, voilà des dates claires. Il n'y a pas là
de ces points d'interrogation qui troublent les meil-
leurs esprits, mais des affirmations sagement res-
treintes et bien prouvées ; il n'y a pas là de ces ingé-
niosités dangereuses où l'on tombe si aisément en
pareille matière, mais tout juste assez d'imagination
pour découvrir la bonne piste, et assez de sagacité
pour ne pas la perdre. Il importe que l'exemple
d'Auguste Longnon soit suivi et qu'on étende à toutes
nos chansons la méthode dont il s'est si avantageuse-
ment servi pour éclairer les origines de trois ou quatre
d'entre elles.
1. Revue historique^ nov. déc, 1878, pp. 242-279. — 2. Romania^
1879, p. 1 et ss. — 3. Revue des questions historiques^ janvier 1879,
pp. 73-93. Cf. rintroduction du Raoul de Cambrai^ éd. P. Meyer et
Aug. Longnon, etc. — 4. Le roi Eudon a très historiquement fait
accueil aux ennemis de Charles Martel, tout comme Yon, dans notre
vieux poème, offre un refuge aux quatre fils du duc Aymon qui sont
en guerre contre Charlemagne. Etc., etc.
I PART. LIVR. m.
CHAI'. XVI.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 753
L'histoire de la vie privée offre à nos yeux plus
d'intérêt que l'histoire même des révolutions et des
lin 1 • 1 1 ^'^^ études
guerres, a laquelle on donne trop volontiers le nom de sur la vie privée,
a grande histoire ». Ici encore, de nouveaux travaux
s'imposent à l'activité des médiévistes. Les chansons
de geste, en effet, peuvent légitimement être considé-
rées comme l'une des plus fécondes et des meilleures
sources d'une « Histoire de la vie privée au moyen
âge )).Nul n'a décrit avec plus de justesse que nos vieux
poètes le costume et l'armure, l'habitation et le mobi-
lier et, pour mieux parler, toute la vie intime de la
société féodale. Jules Quicherat, qui était un esprit si
positif et si clairvoyant, a été l'un des premiers à pro-
clamer cette vérité, qui est aujourd'hui passée à l'état
d'axiome. Quelques livres, qu'il s'agit à la fois de
continuer et de multiplier, ont mis en évidence cette
nouvelle utilité de nos épopées nationales, et nous
pourrions en citer d'autres que ceux d'Alwin Schultz
en Allemagne * et de Flach en France ^ Ici encore
nous ne pouvons signaler qu'en passant une œuvre
qui porte notre nom, et dont les données ont été en
partie empruntées à notre littérature épique : la
Chevalerie ^
Où il y a encore quelque doute et incertitude, c'est
quand il s'agit, non plus de la vie privée, mais des
mœurs elles-mêmes. Les chansons de geste en offrent-
elles une image exacte, ou bien, comme l'ont prétendu
certains érudits, ne seraient -elles que des romans ,
dans l'acception la plus moderne de ce mot ? Nous
1. Bas hœflsche Lehenzur zeitder Minnesinger^ V^ édition, Leipzig,
1880, deux vol. in-8. — 2. Histoire des institutions de la France, 1892,
in-8. — 3. « Les Chansons de geste sont la principale de nos sources,
et c'est là qu'à notre sens on trouve la peinture la plus exacte de la
chevalerie et des temps chevaleresques » (Préface, p. xiii). La Che-
valerie a paru en décembre 1883.
754 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
I PART. Livu. m. avons longuement étudié ce problème et espérons
CHAP. XV[.
■ publier bientôt le résultat de nos recherches dans un
livre qui aura pour titre : De f autorité des chansons
de geste. Nous avons, pour arriver à une conclusion
solide, interrogé longuement toutes les œuvres histo-
riques depuis le xf siècle jusqu'au xiif, et y avons
relevé les textes qui se rapportent à l'histoire des
mœurs ; puis, nous avons fait le même travail sur les
chansons de geste et avons mis en regard, sur deux
colonnes, ces deux ordres de témoignages, ces deux
familles de documents. La ressemblance est frappante,
et va parfois jusqu'à l'identité. Telle sera notre conclu-
sion ; mais d'autres érudits descendront encore plus
avant dans le détail et achèveront cette démonstra-
tion .Nous nous estimerons heureux de l'avoir ébauchée .
Les recherches Nqus cherchous avant tout, dans le présent cha-
la versmcation T)itre. à déterminer les principaux caractères qu'ont
romane. Jr ' a *
revêtus, en ces dernières années, les travaux sur
l'épopée française. 11 ne faudrait pas oublier les études,
si arides en apparence, et cependant si passionnantes,
qui ont eu pour objet la versification de nos anciens
poèmes. Que de discussions, que de batailles sur le
mètre et sur le rythme! Que d'articles, que de bro-
chures, que de livres ! Il y a trêve aujourd'hui ; mais
la guerre n'est pas terminée, à moins que le livre
tout récent de M. Stengel sur la Versification romane '
ne fasse décidément signer la paix entre les belligé-
rants. Nous n'y comptons guère.
Les Dictionnaires. Les DicUonuaires et Glossaires ne sont pas moins
utiles que les Traités de rythmique, et ces ressources
ne nous manquent plus. On ne pouvait naguère con-
sulter utilement que le très estimable travail de
1. Cf. Romania, 1893, p. 343.
r PART, LIYR. m.
CHAP. XVI.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 755
Gachet ; mais nous avons aujourd'hui entre les mains
r œuvre énorme de Frédéric Godefroy où les chansons
de geste sont citées vingt fois par page, et nous pos-
sédons, grâce surtout à la Société des anciens textes,
de précieux glossaires pour un certain nombre de nos
chansons. On les fondra quelque jour en un seul et
même Dictionnaire, et ce sera un de nos meilleurs
répertoires.
Tous ces travaux ne sont pas sans présenter de véri- ^* cntique.
tables difficultés, et les premiers qui sont entrés dans
ces chemins peu frayés y ont fait plus d'un faux pas.
Par bonheur pour la science et pour eux, ils ont ren-
contré sur leur route ces avertisseurs un peu rudes,
qu'on appelle les critiques. On ne rend justice aux
critiques que longtemps après avoir reçu leurs coups ;
mais il convient d'avouer, en toute sincérité, qu'ils
font souvent une œuvre utile ; que sans eux la médio-
crité serait reine et que, pour nous borner ici aux tra-
vaux sur nos chansons de geste, ils ont singulièrement
contribué aux progrès réels de la science. Aux rédac-
teurs de Fancienne Revue critique et de la Romania,
comme à l'auteur des Recherches sur F Épopée fran-
çaise *, on ne peut certes pas reprocher un excès de
bienveillance ; mais leur sévérité nous a été salutaire
à nous et à d'autres. Nous avons travaillé désormais
avec une lenteur plus consciencieuse ; nous avons re-
commencé celles de nos œuvres qui étaient visible-
ment imparfaites; nous les avons refaites autrement et
moins mal. Sans le vouloir, les critiques font un peu
l'office d'un chef d'orchestre : ils modèrent les uns.
1. Paul Meyer, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes (1867,
p. 28-63, 304-342). La première partie de ce Mémoire était consacrée à
nos Épopées (l^e éd., tome I); la seconde à V Histoire poétique de
Charlemagne, de Gaston Paris.
756 LA RÉHABILITATION (] 810-1893).
I PART. LivR. m. excitent les autres et répriment les notes fausses. La
CHAP. xvr. ^ . A
besogne est utile, mais elle est âpre.
Les Compagnies Nous u'avous guère parlé jusqu'ici que des tra-
l'AcYdTmie des vaux individucls ; mais les Compagnies savantes elles-
inscriptions. , • t rv»
mêmes étaient lom de se montrer indifférentes aux
études sur notre passé épique. L'Académie des Inscrip-
tions, avant toutes les autres, a fait preuve ici d'une
grande largeur de vue, et à deux reprises, a décerné
la plus haute de ses récompenses à des œuvres qui
avaient notre vieille littérature pour objet. Ce prix
Gobert qui a été fondé « pour récompenser le travail
le plus savant et le plus profond sur l'Histoire de
France et les études qui s'y rattachent », l'Académie
l'a très intelligemment accordé, non seulement à des
ouvrages qui sont consacrés à l'histoire littéraire, mais
encore à des livres d'archéologie ^ et d'épigraphie ^
Elle a prouvé par là qu'elle comprenait très libérale-
ment l'idée du fondateur; mais, sur un autre terrain,
elle a favorisé, d'une façon encore plus active, les
recherches sur notre épopée nationale. C'est dans une
de ces Collections où elle continue l'œuvre des Béné-
dictins de Saint-Maur, c'est dans V Histoire littéimre
que l'on peut suivre le mouvement de réaction en
faveur de nos chansons de geste. Nous avons déjà
signalé cet admirable tome XXII dont la plus grande
partie est due à la plume de Paulin Paris ; mais ce
volume n'est pas le seul que nous ayons ici le devoir
de mentionner, et deux autres tomes du même Recueil,
le XXV' et le XXVP, renferment d'aussi substantielles
et attachantes Notices, signées du même érudit, sur
certaines chansons des xif et xiif siècles qui avaient
1. Histoire du costume en France, d'après les sceaux, par G. Demay.
— 2. Musée de Lyon. Inscriptions antiques, par MM. Almeir et Dis-
sard.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 757
été précédemment omises ou réservées, comme aussi i part. uvr. m.
CHAP. XVT.
sur certams romans du xiv' siècle qui sont là, à leur
vraie place, parmi les œuvres du siècle de Froissart.
Il est à peine utile d'ajouter que, dans la Commission
de V Histoire littéraire, M. Gaston Paris continue l'œu-
vre paternelle.
A l'Ecole des Chartes, il n'y a point (la lacune est lécoIg
des plus regrettables) de cours spécial d'Histoire lit-
téraire ; mais nos vieux poèmes y sont, du haut de
plusieurs chaires, signalés vivement à l'attention des
élèves. De là un certain nombre de thèses dont le sujet
a été emprunté par eux à l'Épopée nationale, depuis le
travail de Camille Pelletan sur « la forme et la com-
position des Chansons de geste ' » jusqu'aux essais de
Jacques Normand sur Aiol et Mirabel ^ ; de Demaison
sur Aimeri de Narbonne ^ ; de Couraye du Parc sur la
Mortd'Aimeri de Narbonne \ et d'Ernest Langlois sur
le Couronnement Looys ^ Ces dernières études sont
plus tard devenues de bons livres, comme il arrive
assez fréquemment à l'École, et c'est ce dont personne
n'a pu s'étonner. D'autres chartistes, vers le même
temps, publiaient d'autres textes et Gaston Raynaud,
entre autres, complétait son édition Mol par celle
à^Elie de Saint-Gille. Le jour viendra où l'on créera à
l'Ecole les deux chaires si désirées d'Histoire litté-
raire et de Géographie du moyen âge; le jour vien-
dra où nos élèves sortiront des bancs en connaissant
à fond ce qu'on ne peut apprendre aujourd'hui (et
encore par fragments) qu'à l'École des Hautes études
ou au Collège de France.
Les libraires et éditeurs de nos jours (soit dit sans La société des
leur en faire un reproche) ne se montrent point parti-
1. Positions des thèses de 1869, pp. 65-70. — 2. Ibid., 1875. — 3. Ibid.,
1876. - 4. Ibid,, 1880. — 5. Ibid,, 1883.
anciens textes.
1 PART. IJVR. m
CHAP. XVI.
758 LA RÉÏIABILITAÏION (1870-1893).
ciilièrement friands de publier des chansons de geste,
lesquelles, paraît-il, se vendent un peu moins que la
Débâcle. C'est ce qui a rendu nécessaire la fondation
de Sociétés spéciales qui, grâce à des souscriptions
qu'on souhaiterait plus abondantes, peuvent mener à
bonne fin une entreprise où les libraires ne veulent
pas s'aventurer. Telle est la Société des anciens textes
français qui, avec une rare hardiesse et persévérance,
a déjà publié des éditions à peu près irréprochables
d'un certain nombre de nos vieux romans \ Pas encore
assez à notre gré, et nous attendons d'elle un Aspre-
mont., un Girbert de Metz., un Montage Guillaume. La
Société de l'Histoire de France, qui est l'aînée de la
Société des anciens textes, n'est pas autorisée à la
suivre dans cette voie, et il lui est interdit de publier
des textes qui ne soient pas expressément historiques ;
mais elle a du moins montré quelle estime elle fait
de la littérature narrative du moyen âge en publiant
le Poème sur la croisade des Albigeois et cette Histoire
de Guillaume le Maréchal qui a l'allure épique.
^upériiur''^ L'enseignement supérieur, en France, ne pouvait
demeurer étranger ni se montrer défavorable à la
victorieuse invasion de nos vieux poèmes. La Roma-
nia., dès 1876, avait mené campagne pour que la phi-
lologie romane pénétrât enfin dans l'économie des
examens supérieurs. La cause était gagnée d'avance,
et, pour ne citer ici qu'un exemple entre vingt,
le Roland figura, en 1877, sur le double programme
de l'Agrégation de grammaire et de l'Agrégation des
lettres. On voudra peut-être ne pas trop m'accuser de
chauvinisme, si je déclare que jamais lecture ne m'a
causé autant de joie que celle de ces programmes si
1. Brun de la Montagne^ Aïol, Elle de Saint Gilles^ Laurel et Béton.,
Aimeri de Narbonne, la Mort d'Aimeri, etc.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). "759
heureusement modifiés et si inopinément enrichis. Je ' ^^r^. livr. m.
^ CHAP, XVI.
m'imagine encore aujourd'hui que cette joie fut alors
partagée par les candidats; mais peut-être moins
chaudement.
Rédiger des programmes, c'était fort bien ; mais il
s'agissait de ne pas abandonner à eux-mêmes des
jeunes gens qui abordaient pour la première fois une
étude aussi nouvelle. C'est ce que comprirent à la fois
les Facultés catholiques et celles de l'État, auxquelles
le Collège de France et l'École des Hautes études don-
nèrent l'exemple. Bien peu d'années se sont écoulées
depuis lors sans que Gaston Paris ne soit monté en
chaire, un texte épique à la main \ et sans qu'il l'ait
expliqué avec sa lucidité et sa « suggestion » ordi-
naires. La parole des professeurs leur parut bientôt
insuffisante à eux-mêmes, et chacun de leurs audi-
teurs, auxquels ils laissaient une utile indépendance,
fut chargé par eux d'un travail spécial sur une seule
et même chanson. Pour être emprunté aux Univer-
sités allemandes, le système n'en a pas moins donné
d'excellents résultats. Le très regretté Arsène Darmes-
teter, qui avait trouvé le secret d'être à la fois le plus
érudit et le plus bienveillant de tous les maîtres, choi-
sissait en 1877, pour sujet de ses leçons à la Sorbonne,
« l'Histoire de la poésie épique en France », tandis
que M. Talbert, dès l'année précédente, étudiait à
l'Université catholique d'Angers « les Épopées fran-
1. Paulin Paris avait mis depuis longtemps ce système en honneur
et avait fait imprimer tout spécialement, pour ses auditeurs du Collège
de France, une partie du Roncevaux (texte de Paris) qu'il commentait
devant eux. Son fils suivit, dès 1869, l'exemple paternel dans la même
chaire et choisit en 1872 la Chanson d'Aliscans comme matière de ses
leçons. A l'École des Hautes études en 1872-1873, en 1878-1879, etc.,
il adopta, comme programme de seconde année, une étude critique
sur le Fieràbras. En 1873-1874, ce fut le tour des remaniements du
Roland et, en 1880, du Roland lui-même, etc.
760 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
''chapI'xv;/"' crises et le Roland ». Je ne cite ces deux derniers
faits que comme type d'une foule d'autres qu'il serait
peut-être superflu d'examiner en détail. C'était par-
tout la même passion en faveur de nos vieux textes,
et tout nous donne à espérer que ce n'était point un
feu de paille.
^fe3im"* Pendant que les écoliers de nos collèges et lycées
feuilletaient avec plaisir (phénomène assez rare) les
pages de leurs nouveaux classiques, du Roland tout
d'abord et, un peu plus tard, de ce Villehardouin et
de ce Joinville qui ont si légitimement bénéficié de
la popularité de notre vieille chanson ; pendant qu'ils
organisaient des représentations de la Fille de Ro-
land sans fille de Roland, leurs maîtres, non moins
enthousiastes, célébraient la vieille Épopée jusques
dans ces discours de distribution de prix où elle
n'avait jamais pénétré \ C'était le temps où l'on raf-
folait des conférences, et cent conférenciers, plus ou
moins bien préparés à cette tâche, se taillaient un
succès dans la gloire de Roland. Les bibliothèques
attachaient tous les jours un plus haut prix aux
moindres débris de nos vieux poèmes, et le vieil Am-
broise Didot, qui avait devancé ce mouvement, faisait
rédiger un « Catalogue raisonné de sa bibliothèque »
où les Romans de chevalerie tenaient la plus large
place. Les Revues et les journaux faisaient chorus aux
conférenciers et aux professeurs ; les premiers librai-
Les peintres ^^^ ^^ Fraucc dounaicnt à leurs livres sur la lit-
et les musiciens, térature chevalcresque la parure d'une illustration
dont les éléments étaient tantôt demandés au génie
1. Discours de M. Berton au Lycée de Nevers, le 4 août 1879, etc. etc.
— 2. 1867, t. I. En 1870 parut le premier Appendice de ce Catalogue
sous ce titre : Essai de classification méthodique et synoptique des
Romans de chevalerie inédits et publiés.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 761
des peintres contemporains, tantôt aux monuments ^ "",^1;^^;'J;
figurés du moyen âge ; Luc-Olivier Merson esquissait,
de son plus fin crayon, les principales scènes des
chansons de geste pour un livre dont je ne puis louer
que les images ; mais ces images sont des tableaux, et
il en est, comme la a Mort de. Vivien » et les « Quatre
fils Aimon reconnus par leur mère », qui peuvent
légitimement passer pour des chefs-d'œuvre. Plus d'un
peintre glanait dans le champ où Merson moissonnait,
et nous avons eu successivement plusieurs « Morts de
Roland » qui, je dois l'avouer, ne valaient guères mieux
les unes que les autres. Les auteurs de ces honnêtes
tableaux nous ont parfois consulté, mais c'était toujours
quand leurs toiles étaient achevées et quand ils n'y
pouvaient plus rien modifier. Nous nous sommes d'ail-
leurs demandé pourquoi les sculpteurs et les peintres
ne s'inspirent pas plus souvent de nos chansons épi-
ques où les beaux sujets foisonnent. Les musiciens ne
se montrent guères plus empressés, et nous n'avons
guères obtenu, en toute notre vie, qu'une sorte d'ora-
torio sur Aliscans, qui n'a jamais vu le jour et dont
nous avons sans doute été l'unique auditeur. Et cepen-
dant quel livret d'opéra, quel poème on pourrait
écrire avec cet Aliscans qui est presque aussi beau
et qui est plus humain que le Roland l La grande
défaite des chrétiens à Aliscans en formerait le pre-
mier acte, avec la mort de l'enfant Vivien sous le grand
arbre feuillu. C'est aux portes d'Orange que se passe-
rait le second acte et qu'on verrait entrer en scène
Guibourc,la femme héroïque de ce Guillaume qui vient
d'être battu par les païens et s'enfuit devant eux,
mais que Guibourc ne reconnaît point, parce qu'il
est vaincu, hélas! et qu'elle ne peut supposer que son
mari ne soit pas vainqueur. Le troisième acte aurait
762
1 PART. LIVR. ;
CHAP. XVI.
Le théâtre.
LA RÉHABILITATION (1870-1893}.
pour théâtre (décor superbe) le palais de ce fils de
- Charlemagne auquel le grand vaincu d'Aliscans vient
demander aide et secours contre les païens : Guil-
laume, le pauvre Guillaume est mal reçu par cet
Empereur qui lui doit sa couronne ; il est bafoué par
tous les courtisans; il est repoussé par l'Impératrice
elle-même qui est sa propre sœur, et, fou de colère,
il se jette soudain sur cette ingrate et va la tuer,
quand tout à coup apparaît, dans la lumière, une
jeune fille, une enfant, toute blanche, toute pure,
toute charmante, qui se jette aux genoux de Guil-
laume et lui demande, de sa très douce voix, la grâce
de sa mère. Cette enfant, c'est sa nièce, c'est Aélis :
Guillaume la regarde, pleure et pardonne... Je ne sais
si l'enthousiame nous égare; mais nous nous imaginons
qu'il y aurait là des thèmes superbes pour un musi-
cien qui n'a pas encore paru, et que nous attendons.
Entre l'Opéra où nous voudrions voir représenter
Aliscans et le théâtre du « Chat Noir », la distance est
longue, et cependant, dut-on se scandaliser d'une telle
audace, nous avons le devoir de signaler ici un Ora-
torio en trois tableaux, intitulé Roland, dont nous
avons le texte sous les yeux et qui a, en effet, été
exécuté sur la scène du Chat Noir au mois de janvier
1891. Les personnages, avons-nous besoin de le dire,
étaient en bois et en carton : c'étaient des marion-
nettes, pour tout dire; mais qui n'étaient pas plus
ridicules après tout que ces marionnettes italiennes
qui, à l'heure même où nous écrivons ces lignes,
jouent à Naples ou en Sicile de petits drames tirés de
nos chansons, Ogier ou Renaud. Les paroles du
Roland étaient de Georges d'Esparbès et la musique
de Charles de Sivry. La belle Aude, tout naturelle-
ment, y tient autant de place que Roland lui-même,
1 PART. LlVll. m.
CHAP. XVi.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 763
et il y a dans cet étrange livret bon nombre de notes
fausses. Mais, somme toute, il y reste encore quelque
grandeur, et nous ne haïssons pas le dénouement.
Dans rinstant où Roland meurt, sa fiancée a soudain
le pressentiment de cette mort qui la tue et jette
de loin ces adieux à son fiancé : <( Bon chevalier,
monte vers Dieu; — je t'accompagne sur la route. »
Puis, le récitant s'écrie au moment où la toile baisse :
« Ce fut grand deuil pour la mort de Roland. » C'est
littéralement un des vers de notre poème du onzième
siècle, et l'on ne pouvait, ce semble, mieux finir.
Le même soir, on représentait au Chat Noir la
Phryné de M. Maurice Donnay. Voilà qui nous gâte
Roland.
Par bonheur nous avions, pour nous consoler, les La poésie.
beaux vers d'Autran en sa Légende des Paladins * qui
est consacrée tout entière au drame de Roncevaux.
Cette œuvre distinguée est loin d'avoir conquis la gloire
à laquelle elle a droit. Il y faut voir^ comme dans les
vers de Laprade, une noble protestation contre le
découragement qui avait alourdi certaines âmes après
les désastres de 1870. Autran était un revigourew\ et
dans l'évolution rolandienne dont nous essayons d'é-
crire l'histoire, son nom ne pourra plus être oublié.
La Léqende des Paladins ne convient qu'à un public Les livres
^ . T. i populaires,
très lettré, à des lecteurs d'un goût aristocratique et
raffiné. Ce qu' Autran avait fait pour ces quelques
centaines d'esprits délicats, le baron d'Avril l'a voulu
réaliser pour des milliers d'intelligences et de cœurs
populaires. Tel est le but qu'il se propose dans cette
(( Nouvelle bibliothèque bleue » dont plusieurs petits
volumes ont déjà paru. C'est Girart de Roussillon qui
\. La Légende des Paladins a paru en 1875.
I PART. LIVR. m.
CHAP. XYI.
764 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
porta le charbon, c'est Berte, c'est GuiUaume-Bras-de
fer, le Marquis au court nez. Peut-être n'aurions-nous
pas compris de la même façon cette adaptation popu-
laire de nos chansons de geste à laquelle nous avions
pensé nous mêmes depuis de longues années ; peut-
être aurions-nous serré de plus près le texte de nos
vieux poèmes. Telle qu'elle est, l'œuvre du baron
d'Avril est une œuvre nationale, à laquelle il faut
applaudir et qui mérite d'être continuée et élargie.
Vienne le jour où nous pourrons introduire un Roland
COMPLET dans quelque Bibliothèque à dix centimes
qui aura son million de lecteurs !
A l'étranger. ^ Tétrauger les travaux à l'honneur de notre épopée
n'étaient ni moins actifs ni moins féconds qu'en
France.
10 En Allemagne. Eu Allemagne, le mouvement ne fut pas ralenti
par les événements de 1870. Les érudits allemands se
souvinrent sans doute du cordial accueil qu'ils avaient
toujours reçu en France et, animés d'ailleurs par un
bon esprit scientifique, se gardèrent bien de renou-
veler contre nous les mauvaises plaisanteries du Kut-
schkelied \ Puis, cette Épopée française du moyen âge
les attirait de' plus en plus vivement, et ils ne pou-
vaient s'en déprendre. Dès le lendemain de la guerre,
alors que leurs soldats campaient encore dans nos
villes, alors qu'il y avait tant de femmes et de mères
en deuil, alors qu'il n'était pas encore possible de
penser seulement à une paix durable, les philologues
allemands tenaient, à Leipsig, en mai 1872, leur
assemblée annuelle où M. Grœber, « privât docent »
1. Le Kutschkelied, œuvre du « loyal fusilier Kutschke » était une
médiocre chanson de 1870 contre les Français et leur Empereur, que
les philologues d'Outre-Rhin s'amusèrent à traduire en toutes les lan-
gues, même en caractères hiéroglyphiques et cunéiformes, même en
vieux français et en provençal.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 765
à Zurich, lisait tranquillement son mémoire a sur
une branche inconnue de la Chanson de Fïerabras S) . "
On peut aisément dresser la liste des Revues alleman-
des où Ton est assuré de trouver périodiquement des
Dissertations plus ou moins approfondies sur les ori-
gines et l'affabulation de nos chansons de geste. Cette
liste est éloquente. Aux deux ou trois Recueils qui
sont spécialement consacrés en France à ces études
si françaises ^ T Allemagne peut en opposer plus de
dix, qui nous donnent une haute idée de l'activité
des romanistes allemands ^ Les Universités sont là
qui tiennent en haleine toute une jeunesse travail-
leuse et patiente. Le professeur de renseignement
supérieur n'a pas là-bas la même physionomie que
chez nous : il lit son cours pendant une petite heure
et ne vise point à l'éloquence ; mais il vit plus près
de ses élèves, leur laisse plus d'initiative, les associe
plus activement à son cours et en fait davantage ses
véritables collaborateurs. C'est la méthode de notre
École des Hautes Études, mais qui, au lieu d'éduquer
vingt ou trente élèves, en forme là-bas des centaines.
Appliquée à l'étude de l'Épopée française, elle a
produit un grand nombre de travaux consciencieux et
auxquels on ne saurait peut-être reprocher que d'être
trop analytiques ; mais surtout la seule liste de ces
1. Romania, 1872 p. 400. — 2. La Romania, la Revue des langues
romanes, la Revue de philologie française et provençale (ancienne
Revue des patois, p. p. L. Cledat), etc. — 3. Archiv fur das Studium
der neueren Sprachen und Literaturen (depuis 1846) ; Jahrbuch
fur romanische und englische Literatur, herausg. von L. Lemcke
(depuis 1859) ; Literarisches Centralhlatt; Literaturblatt fur germa-
nische Philologie, herausg. von K. Bartsch (depuis 1880); Romanische
Studien, herausg. von E. Bœhmer (depuis 1871); Romanische For-
schungen, herausg. von K. Vollmôller (depuis 1883) ; Zeitschrift fur
romanische Philologie, herausg von Grœber. — Zeitschrift fur deut-
sches Alterthum und deutsche Literatur (dirigé par M. Steinmeyer).
Etc., etc. =La i^omama donne périodiquement d'excellentes analyses
de ces divers Recueils.
I PART. LP'R. III.
CHAP. XVI.
1 PART. LIVK. III.
CHAI', XVI.
766 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
cours suffirait pour démontrer, hélas ! que notre
poésie nationale est l'objet en Allemagne d'un labeur
qu'on ne connaît guère en France. Dans une petite
ville comme Marbourg, qui n'a pas, je pense, beau-
coup plus de dix mille habitants, M. Stengel est
chaque année entouré de nombreux élèves qui vien-
nent souvent de fort loin pour étudier avec lui lan-
cien français et l'ancien provençal, et il a pu créer
là-bas un Recueil de dissertations et de textes qui en
est à son centième volume \ Pourrions nous constater
une activité analogue dans les plus peuplées de nos
sous-préfectures et dans celles-là même où il y a,
dit-on, le plus de vie intellectuelle ?
Les professeurs d'outre-Rhin donnent à cette jeu-
nesse l'exemple d'un travail intelligemment opiniâ-
tre. Fôrster, à Bonn, a vaillamment édité tous les
textes du Roncevaux^ et il ne lui reste plus qu'à nous
donner enfin une édition vraiment (tviiiqyxQ à^ Roland ;
Stengel, qui, après tant d'autres travaux, vient de
publier une Histoire de la versification romane^ Sten-
gel faisait, en 1878, photographier à Oxford tout
le manuscrit de ce même Roland et prenait la
place de tous les Français dans ce pieux devoir en-
vers notre grand poème national; Tobler, qui a donné
naguères une édition à^Auhri le Bourgoing^ prépare
depuis longtemps un Glossaire de l'ancien français,
et mène à bonne fin une œuvre où il s'est laissé de-
vancer par notre Godefroy ; nous avons parlé ou
parlerons ailleurs de Theodor Millier, de Conrad Hoff-
mann, de Mussafia, de Bœhmer, de Suchier, de Gas-
pary, de Vollmôller, de Grôber, de Suchardt, de
1. Ausgaben und Abhandlungen ans dem Gebiete der romanischen
Philologie, verœffentlicht von L. Stengel. Galiens li restorés forme le
84* fascicule de ce Recueil (1890);
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 767
Koschwilz, de Kôlbing, d'Ahvin Schiiltz et de son
admirable encyclopédie sur la vie privée du moyen
âge où tant de notions sont précieusement emprun-
tées à nos vieux poèmes. En énumérant tant de
noms qui doivent à notre ancienne langue et à l'épo-
pée française le meilleur élément de leur notoriété,
nous n'avons pas eu un seul instant l'idée d'établir
une parallèle entre les travailleurs de France et ceux
d'Allemagne, et nous ne voulons par là que donner
à nos a jeunes » un coup d'éperon \
1. Nous n'avons pas, à beaucoup près, la prétention de donner ici
une liste complète des Cours professés en Allemagne sur FEpopée
française ; mais le tableau suivant, tout imparfait qu'il soit, donnera
peut-être une idée du mouvement des esprits et de la physionomie
de renseignement dans les Universités allemandes. Nous ne nous
proposons pas un autre but.
Berlin. (Académie de philologie moderne.) Mahn. Sur le Giratz de
Rossilho : hiver 1872-73 ; été 73 ; hivers 73-74 et 74-75. Sur la poésie
provençale lyrique et épique : hiver 74-75 ; été 75 ; hiver 75-76 ;
été 76; hiver 76-77; été 77; hiver 77-78; étés 78, 79 ; hiver 79-80.
Sur la Chanson de Roland et la grammaire de l'ancien français :
été 1880, etc.
Scholle. Explication de la Chanson de Roland, d'après l'édition de
Th. Muller. Etés 1874, 75, 76, 77; hiver 77-78, etc.
Steinthal. Sur Giratz de Rossilho : étés 1865 et 1866. Sur la poésie
épique : étés 1865, 66, 67, 69, 71, 72, 76 ; hiver 78-79, etc.
Bonn. W. Fœrster. Sur la Chanson de Roland : hiver 1877-78 ; été 82 ;
hiver 88-89, etc. Sur le Voyage de Charlemagne : été 1881. Sur
l'histoire de l'ancienne Epopée française : hiver 89-90, etc.
Stùrzinger. Sur Giratz de Rossilho : été 1884, etc.
Breslau. Karrow. Sur la Chanson de Roland : hiver 1865-66. Sur les
grands cycles de la poésie au moyen âge : été 66, etc.
Kôlbing. Sur les grands cycles de la poésie au m.oyen âge : été 1876.
Grôber. Sur la Chanson de Roland : hiver 1876-77.
Kôlbing. Même sujet : été 1883.
De Gaspary. Amis et Amiles : été 1884 ; hiver 87-88.
Pakscher. L'Epopée française et la Chanson de Rolayid : été 1888.
Erlangen. Winterling. De l'Epopée : été 1868.
Kissner. Sur la Chanson de Roland, exercices pratiques : hiver
1876-77.
Varnhagen. Même sujet : été 1887, etc.
Gôttingen. Theodor Muller. Grammaire de l'ancien français ; explica-
tion de la Chanson de Roland : étés 1866 et 1872 ; hivers 1875-76
et 1878-79, etc.
Vollmôller. La Chanson de Roland : hiver 1889-90.
Greifswald. Schmitz. Sur la Chanson de Roland, d'après l'édition de
I PART. LIVR. III.
CHAP. XVI.
IPART. LIVR. III.
CHÂP, XVI.
768 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
11 ne faut pas s'attendre à trouver chez les autres
peuples la même animation , le même labeur , les
cii\n\ovvège. mêmes résultats scientifiques qu'en Allemagne; mais
Bôhmer : étés 1874 et 76 ; hivers 78-79 et 80-81.
Behrens. Même sujet : hiver 1884-1885.
Koschwitz. Histoire de rancienne Epopée française : hiver 1888-89.
Sur la Chanson de Roland : été 1889.
Halle. Suchardt. Ancien français (ix^-xiie siècles) ; explication de la
Chanson de Roland : hiver 1873-74.
Suchier. Ancienne Epopée française : été 1880.
Bôhmer. Coup d'oeil d'ensemble sur l'histoire de la poésie chez les
peuples romans : été 1868. Sur la Chanson de Roland : été 1869;
hiver 1872-73.
Heidelberg. K. Bartsch. Sur la Chanson de Roland : étés 1866 et 1882,
etc., etc.
lÉNA. Thurneysen. Laurel et Béton : hiver 1883-84. Explication du
Chevalier au lion de Chrétien de Troyes avec un coup d'œil
d'ensemble sur^la littérature épique des Français : hiver 1883-84.Sur
la Chanson de Roland : hiver 1884-85.
Kœnigsberg. Schipper. Grammaire de l'ancien français et explication
de la Chanson de Roland : été 1872 ; hiver 1873-74.
Kissner. La Chanson de Roland : hiver 1878-79 ; été 1883 et hiver
1887-88. Le Voyage de Charlemagne : été 1882.
LEiPSia. Ebert. Le Chevalier au lion et la Chanson de Roland : hivers
1865-66, 67-68, 69-70, 71-72, 73-74 ; été 1875.
Birsch-Hirschfeld. La Chanson de Roland : hiver 1880-81, etc.
Marburg. Lemcke. Grammaire de l'ancien français et Chanson de
Roland : hiver 1867-68.
Stengel. L'Epopée française : été 1874. La Chanson de Roland :
hivers 1881-82, 87-88, etc, etc.
Munich. Conrad Hofmann. Explication de la Chanson de Roland et du
« Poème du Cid » : été 1872. Giratz de Rossilho : été 1873 et hiver
1874-75. Aliscans : été 1878, etc.
Bregmann. La poésie épique de la France : hiver 1881-82.
Munster. Ten Brink. Grammaire de l'ancien français et explication
de la Chanson de Roland : été 1867.
Kôrting. Explication de la Chanson de Roland : hivers 1877-78,
80-81, 83-84. Le Voyage de Charlemagne, d'après l'édition de
Koschwitz : été 1880. Amis et Amiles et Jourdains de Blaivies :
étés 1884 et 1888, etc.
RoSTOCK. Rochat. Histoire de la rime et de la construction des laisses
dans l'ancienne Epopée française; la Chanson de Roland : été 1886.
Bechstein. Explication comparée de la Chanson de Roland et du
Ruolandslied : été 1881.
Lindner. La Chanson de Roland : hiver 1889-1890.
Strasbourg. Ten Brink. Explication de la Chanson de Roland : été 75.
Vollmoeller. Même sujet : été 1876. La Chanson de Roland et Girhert
de Metz, exercices de lecture sur d'anciens manuscrits français :
hiver 1876-77.
LA UÉIIABILITATIOX (1870-1893). 769
il y a cependant plaisir à voir les savants de tous les
pays penchés sur notre épopée et se passionnant pour
elle. On se rappelle peut-être qu'un érudit Norvégien
avait, dès 1860, publié à Christiania le texte de la
Karlamagnus Saga; mais, depuis lors, l'étude du
vieux français est entrée victorieusement (dans les pro-
grammes universitaires de la Suède comme de la Nor-
vège : on l'enseigne, non sans succès, à Upsal* comme
à Christiania ^ et, tout récemment encore , une chaire de
philologie romane, dont le titulaire est J.Vising, était
fondée à Gothembourg \ Les travaux de Storm sont
connus. Un érudit qui a encore plus de droits à notre
reconnaissance, c'est Cari Wahlund, qui a patiemment
rassemblé à Upsal une riche collection « d'ouvrages
d'ancien français » dont il a dressé la liste avec beau-
coup de méthode, d'après le Manuel de littérature
française au moyen âge de M. Gaston Paris \ C'est
ce même Wahlund qui, avec Hugo von Feilitzen, pro-
fesseur comme lui à l'Université d'Upsal, a publié les
Enfances Vivien d'après quatre textes placés intelli-
gemment en regard l'un de l'autre et accompagnés de
la vieille translation en prose française '. Cet exemple,
Bôhmer, Girart de Roussillon : hiver 1879-80.
Koschwitz. Explication de la Chanson de Roland : hiver 1879-80.
Grôber. Même sujet : étés 1883 et 1888, etc.
Stuttgard (Polytechnicum). Scheck. La Chanson de Roland: été 1879;
hiver 1879-80. Le Voyage de Gharlemagne : hiver 1880-81, etc.
TuBiNGEN. Holland. Histoire de l'ancienne poésie française : été 1871 ;
hiver 1875-76 ; été 1877 ; hiver 1879-80, etc.
Vienne. Mussafîa. La Chanson de Roland : été 1875; hivers 1879-80,
1883-84 ; été 1884. Aliscans, : hiver 1876-77 ; été 1877, etc.
WuRZBOURG. Mail. Exercices sur la Chanson de Roland : hivers 1879-
80, 1881-82,1883-84, 1887-88. Etc., etc.
1. Cours de P.-A. Geger pendant Thiver 1872-73. — 2. Cours de
J.-B. Storm à Christiania, etc. —3. Romania, 1890, p. 633. -- 4. Cette
« liste » a paru à Upsal en 1889. — 5. Les Enfances Vivien,
chanson de geste publiée pour la première fois d'après les manus-
crits de Paris, de Boulogne-sur-Mer, de Londres et de Milan. Upsal,
1886, etc.
1 PART. LIVR. III.
CHAP. XVI.
J PART. LIVR. 111
CHAP. XYl.
770 LA RÉIIABlLlTATIOiN (1870-1893).
donné en Suède, pourrait fort avantageusement être
suivi en France.
30 Au Danemark. Au Danemark, où notre vieille légende carlovin-
gienne n'a pas cessé d'être connue et où de petits livres
populaires entretiennent toujours le souvenir de
Charlemagne avec l'amour de la France, il s' est trouvé
un érudit, Christophe Nyrop, pour écrire une Histoire
complète de notre Épopée nationale \ un livre clair et
bien composé, qu'on s'est empressé de faire passer
du danois en italien ' et qui mériterait assurément
d'être traduit en français.
4o En Belgique et Là-bas, à Copeuhague et à Kiel % on ne cherchait
en Hollande. ^ ti.i < • t r r '
pas à nous contester la gloire de notre primauté épi-
que : il n'en a pas été de même en Belgique, où il
s'est trouvé un consciencieux érudit, M. Bormans,
pour affirmer très loyalement qu'un certain nombre
de nos vieilles chansons étaient d'origine « thioise »,
c'est-à-dire néeriandaise. Nous devons à d'autres
savants « néerlandais » des travaux moins passionnés
où le paradoxe n'a pas eu le même droit d'entrée, et
qui ont sérieusement contribué au progrès des études
romanes. Ce serait se montrer véritablement ingrat
que de ne pas saluer encore une fois le nom de ce
Jonckbloet qui s'est fait le chevalier de notre geste de
Guillaume, et de ne pas rendre grâces à cet Alberdingk
Thijm qui a été le Simrock de la Hollande et y a si
heureusement vulgarisé la légende du grand empereur
1. Den oldfranske Heltedigtning : Copenhague et Paris, 1883. — •
2. Storia delV Epopea francese neV medio evo, prima traduzione
dair originale danese di Egidio Gorra, Turin, 1886. = En Livonie, à
Dorpat, Masing a professé un cours de vieux français en 1867, 1868 et
1880, etc.— 3. M. Stimming a professé des cours, à Kiel, sur notre litté-
rature épique et en particulier sur le Roland (été 1874; hiver 1876-77;
hivers 1879-80, 1883-84, 1884-85, 1888-89; étés 1887 et 1889, etc.). —
M. Sterroz a. professé un cours dans la même ville « sur TEpopée
française du moyen âge » durant Thiver 1874-75. Etc.
I PART. LIVR. I
CHAP. XVI.
LA REHABILITATION (1870-1893). 7Ti
Charles \ On est généralement fort injuste chez nous
envers la bibliographie et les bibliographes, et Ton
ne se défend pas à leur égard d'un dédain qui n'a rien
d'intelligent : ce sont eux pourtant, qui, comme
pionniers nécessaires, nous montrent la route qui
a été parcourue et le chemin qui reste à parcourir.
Tel est le caractère de cette œuvre du docteur Petit
qui a pour objet la bibliographie de la littérature
néerlandaise ; telle est l'utilité de ce livre où douze
pages sont réservées aux /rankische romans ^ En
dehors du mouvement néerlandais, il faut signaler,
chez nos voisins de Belgique, une véritable et excel-
lente fièvre d'activité : nous n'avons plus à parler ici
des travaux antérieurs des Reiffemberg et des Dozy ;
mais c'est depuis 1 870 que l'infatigable Scheler a publié
plusieurs de nos romans nationaux. Il en a édité
trois en la seule année 1874 ^, et nous ne croyons
pas qu'on puisse aisément trouver beaucoup d'exem-
ples d'une telle activité. Si vingt érudits lui pouvaient
ressembler, toute notre littérature épique serait publiée
en moins de deux ans. Plus lent est Godefroî Kurth,
dont toutes les œuvres sont si originales et si sugges-
tives. Nous allions dire a si hardies », en songeant à
cette Histoire poétique des Mérovingiens qui vient de
paraître et où l'auteur voit tout en épopée.
L'Angleterre, qui a été Tun des premiers centres ^' En Angleterre.
de notre littérature poétique, où l'on a parlé français
si longtemps , où les bibliothèques sont pleines de
vieux poèmes français, l'Angleterre ne pouvait se
désintéresser de ces études qui sont pour elle à moitié
L Oud nederlandsche verhalen^ etc. La première édition avait paru
en 1851 : la seconde est de 1873. — 2. Bibliographie der middelneder-
landsche Taal-e7i Letterkunde, 1888. — 3. Berte, Enfances Ogier;
Beuves de Gonmiarchis.
1 l'ART. LIVU, m,
CtlAP. XV(.
60 En Suisse.
712 l.A UÉIIABILITATION (187U-1893).
nationales. Deux de nos chansons, auxquelles est échue
' cette bizarre destinée d'avoir une vie et une popularité
anglaises, VOtinel et le Fierahras, ont particulière-
ment fixé l'attention des érudits d'outre-Manche \
Il faut ajouter que les Sociétés comme VAbbotsford
club et VEarly english text socïety, ont eu chez nos
voisins une initiative dont il faut les féliciter et un suc-
cès que n'ont pas toujours conquis nos Sociétés fran-
çaises. On n'oubliera pas également que les érudits
allemands ont véritablement envahi l'Angleterre et
y ont travaillé avec leur patience et leur énergie
habituelles. Nous faisions tout à l'heure l'éloge de la
bibliographie en général, et du docteur Petit en par-
ticulier : il faut associer à cet éloge M. Ward, l'au-
teur du (( Catalogue des romans conservés au British
Muséum ^ dans le département des manuscrits ».
En Suisse, il n'y a guère à signaler que des cours
comme ceux de Cornu à Baie ^ de Morf à Berne \ de
Rochat ', de Settegast ' et d'H. Meyer ' à Zurich. Mais
les catholiques ont vu en 1889 se réaliser une de leurs
plus vives espérances, et une belle Université a été enfin
fondée à Fribourg. Deux chaires y ont été réservées,
l'une à rhistoire de la vieille littérature française,
l'autre à la philologie romane. Dans la première est
monté M. J. Bedier qui vient de publier un livre si
vivant sur l'histoire des fableaux, et dans l'autre
l'abbé Rabiet, traducteur de la Grammaire de W.
Meyer. Tous nos vœux sont pour le succès et la gloire
1. Cf. Popular romances of the middle âges de Georges Cox et
Eustace Hinton Jones. Londres, 187L — 2. Catalogue of romances in
the department of manuscripts in the British Muséum {yo\. I, 1883).—
3. Sur VAliscans, été 1876, etc., etc. —4. Sur le Voyage de Charlema-
gne à Jérusalem, été 1882-83-, lecture d'anciens textes épiques français,
été 1884, etc. ~5. Sur le Roland, hiver 1865-66; été 1867; hiver 1867-68;
été 1868. Etc. — 6. Sur le Roland, été 1879; sur Aiol et Mirahel, hiver
1880-81. Etc. — 7. Sur le Jourdain de Blaivies, hiver 1884-85, etc.
I PART. LTVR. m.
CHAI'. XYT.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 773
de cette jeune Université, à laquelle nous souhaitons
d'être profondément imprégnée de ce sens catholique
qui manque à tant d'autres établissements du même
ordre; à laquelle nous souhaitons aussi d'avoir un
enseignement synthétique et de ne pas se perdre dans
le byzantinisme d'une pédagogie trop analytique.
Sauf une petite excursion dans la Belgique fran- ToEnitaiie.
çaise, nous n'avons pas encore voyagé aux pays
latins. C'est ici qu'il convient de rendre tout d'abord
pleine et haute justice à l'Italie et aux érudits ita-
liens. Il y a trente ou quarante ans, c'est à peine si
ce mouvement en faveur de notre antique épopée
s'était manifesté de l'autre côté des Alpes, et nous nous
souvenons de cette mission scientifique en Italie^ du-
rant l'année 1856, dont nous faisions partie avec notre
maître F. Guessard, et où la ferveur de notre enthou-
siasme pour les chansons de geste étonnait quelque
peu les savants de Florence et de Venise. Depuis
1870, les choses ont bien changé. De nouvelles So-
ciétés se sont fondées \ des écoles se sont ouvertes,
des chaires ont été créées ^ mais surtout des hom-
mes d'un incontestable talent se sont révélés, et il n'en
est pas un seul parmi eux qui ait la valeur et l'auto-
rité de ce Pio Rajna dont on peut rapprocher le nom
de ceux de Gaston Paris et de Paul Meyer. L'auteur
des Origini deW epopea francese ^ est un esprit supé-
rieur, qui n'a d'autre défaut qu'un peu de hardiesse,
avec quelques longueries dans la composition. En
1869, il se faisait connaître par une étude originale
1. La R. Commissione di testi di lingua nelle provincie deir Emilia,
etc. — 2. On vient de fonder en Italie trois chaires de philologie ro-
mane à Rome, à Naples et à Padoue. On a nommé comme professeurs
M. d'Ovidio à Naples, M. Monaci à Rome et comme chargé de cours
à Padoue M. Canello. Nous félicitons l'Italie de cette intelligente ini-
tiative (Romania, 1876, p. 256). — 3. Florence, 1884.
PAKT. LIVll. m.
CHAP. XVI.
771 LA RÉHABILITATION {1870-1893).
qui se rattachait au Morgante de Pulci \ et il n'est
guères d'années depuis lors où il n'ait publié quelque
œuvre nouvelle sur les destinées et les transformations
successives de l'Épopée française en Italie. Ses tra-
vaux sur les Reali " et ses Fonti deW Orlando fiirioso '
sont peut-être les plus connus ; mais toute Fœuvre
forme un ensemble admirable où abondent les élé-
ments nouveaux, où tout est intéressant et utile. A
côté de Rajna, on ne saurait oublier E. Monaci, ni
Alexandre d'Ancona avec ses Tradïziom carolingie
in Italia '% ni Joseph Pitre avec ses Tradizioni caval-
ier esche popolari in Sicilia \ A côté de ces Disser-
tations souvent excellentes , les érudits italiens ont
compris qu'il était bon, qu'il était nécessaire de pu-
blier des textes, et ils ont fait preuve de quelque vail-
lance en éditant ces compilations énormes, les Beali et
les Nerbonesi, d'où l'ennui s'exhale lourdement. Van-
delli se donne en ce moment tout entier aux Reali \ et
il y a déjà un assez long temps qu'Isola a achevé de
mettre au jour les Nerhonesï\ comme aussi Ceruti la
Seconda Spagna ^ et le Viaggio di Carlomagno in Ispa-
gna \ Avec une modestie qui les honore, les Italiens
ont cru qu'ils ne dérogeraient pas en traduisant les
meilleurs ouvrages étrangers, et c'est ainsi qu'ils ont
fait successivement passer dans leur langue le livre de
Nyrop, Den oldfranske Heltedigtning et <( l'Histoire de
la littérature italienne » de Gaspary , où tout un chapitre
est consacré à la poésie chevaleresque de la France.
Il ne nous reste plus qu'à constater, en finissant, la
profonde et fraternelle union qui, en dépit de tous les
accidents politiques, n'a cessé de régner entre les
1. La materia del Morgante en un ignoto poema cavalleresco del
secoloxY : Bologne. — 2. 1871. — 3. 1876. — 4. 1889. — 5. Romania,
1884, pp. 315-398. — 6. La première partie du t. II a paru en 189'^.
— 7. 1877-1879. — 8. 1871. — 9. Même année.
I PART. LIVR. III,
CtlAP. XVI,
LA REIIABILTTATION (1810-1893). 77")
ériidits français et italiens. A Montpellier, le 31 mars
1875, à Foccasion de la distribution des prix fondés
par la Société des langues romanes ^ dans cette solen-
nité scientifique à laquelle prenaient part Mistral et
Milà y Fontanals, M. Ascoli envoya d'Italie ce télé-
gramme à ses confrères de France : « Evviva la Fran-
cia d'oc e quella à' oïl! Evviva la fraternità latina! »
Malgré tant de malentendus et d'excitations à la haine,
il n'est pas un seul romaniste français dont la voix
ne fasse écho à celle d'Ascoli.
En Espagne les études sur notre Épopée ont eu un ^° ^"p^'Ef
cours moins rapide et moins heureux qu'en Italie.
Nous n'avons guères ici qu'un seul nom à citer et une
seule œuvre ; mais c'est le nom de Milà y Fontanals
et c'est son beau livre : De la poesia heroko-popular
castellana \ Le livre est aussi « critique » que ceux
de Rajna : il est peut-être plus serré. L'impartialité de
l'auteur se fait jour à travers toutes ces pages où il
est condamné à raconter tant de conflits entre l'Espa-
gne et la France, et l'on se rappelle, en le lisant, ces
paroles de Gaston Paris en son Histoire poétique de
Charlemagne ^ : « L'Espagne est encore aujourd'hui le
seul pays où le peuple chante avec amour Charlema-
gne et ses douze pairs. » Milà a chanté comme le peuple.
En Portugal, il n'y a guères que Braga avec ses livres
qui sont trop nombreux pour être très profonds.
Faut-il parler de l'Amérique? C'est à peine si elle 9» En Amérique.
commence à bégayer le Roland ''; mais d'heureux
symptômes nous permettent d'espérer quelque pro-
grès en un avenir assez prochain, et déjà l'étude des
1. Barcelone, 1874. — 2. P. 216. — 3. Une traduction en a paru à
Baltimore en 1885. Il est vrai qu'elle a pour auteur un Français, M. L.
Rabillon. Depuis lors, M. Tood a publié le roman d'Elioxe sous ce
titre : Les Enfants changés e^i cygne. C'est le seul américain qui ait
édité un de nos vieux poèmes.
CHAP. XVI.
776 LA RÉHABILITATION (1870-1893).
I PAUT. LivR. ni. lansiLies romanes est victorieusement entrée dans les
- programmes universitaires des Etats-Unis ^ Pour tout
dire, il sera toujours difficile à un Yankee de se
passionner pour nos chevaliers du xf siècle, et ce ne
sera guères à Chicago ou à New-York qu'une affaire
de curiosité scientifique. Il faut nous en contenter...
Voici cependant que nous avons achevé notre tour
du monde ; voici que nous sommes de retour à notre
point de départ.
Nous avons pu, durant tout ce voyage, nous rendre
un compte assez exact de tout ce qu'on a fait jusqu'à
ce jour pour l'avancement des études dont notre
épopée nationale est l'objet.
Que reste-t-il à faire?
•
3f if
Après avoir Lc plus urgcnt, c'est de publier au plus tôt le texte
exposé ce qui , , , '^ ^
a été fait SI impatiemment attendu des chansons de geste
jusqu a ce jour ...
"^^""'de^otî-e*'"^ qui sont encore inédites ; c'est d'en faire une ques-
on*^t?pondtS tion de dignité nationale et de pas nous laisser devan-
« Qr^reste-lii à ccr Ici par les Italiens ou les Allemands ; c'est d'en
donner, tout d'abord, de simples éditions paléogra-
phiques, grâce auxquelles nous essaierons de patienter
Publication j^i^9^'^ ^^ publication de ces éditions critiques qui
*^1n^édues!"' seront certainement le dernier mot de la science, mais
un dernier mot trop longtemps espéré ; c'est de pu-
blier aussi de nouvelles éditions de nos poèmes déjà
imprimés, mais des éditions populaires et où l'on ne
craigne pas de vulgariser la science, laquelle n'a rien
d'hiératique et est faite pour tout le monde ; c'est de
ne pas reculer devant la publication d'Anthologies ou
de Chrestomathies épiques qui soient intelligemment
1. Romania, 1885, p. 312.
LA RÉHABILITATION (1870-1893). 771
annotées et scientifiquement illustrées ; c'est enfin ^ ^^rt. lur. m.
•*- ^ CHAP. XVI.
d'imiter Fexemple de Stengel et de mettre sous les
yeux du public le fac sïmilé complet des manuscrits
qui ont une véritable importance ou qui prêtent à la
polémique.
Il y aura ensuite à rédiger des Notices sur ceux de Nouvelles nouoos;
, . , , . nouveaux
nos vieux poèmes qui n ont pas encore été étudiés Manuels.
d assez près, et Ton pourra prendre ici pour modèles
ces Notices de V Histoire littéraire qui sont des modè-
les achevés. Il conviendra également de ne pas se
défier à l'excès de la synthèse qui est si bien faite pour
nos entendements français, et de nous donner de bons
Manuels élémentaires où l'histoire de notre épopée
tienne en deux ou trois cents pages. La Littérature
française du moyen âge^ de Gaston Paris, est le type
indiqué de ces petits livres qu'il est facile de réclamer,
mais plus malaisé d'écrire.
Ce n'est pas tout encore. Il faut continuer l'œuvre
si bien commencée par Gaston Paris. Il faut prendre,
un par un, tous les héros de nos vieilles épopées et étu-
dier les destinées de leur légende à travers tous les
siècles. Il faut écrire \me Histoire poétique de Guillaume
d'Orange^ une Histoire poétique d'Ogier et dix autres
encore.
La géographie de nos chansons de geste est à peine La géographie
^ ^ ^ *-' ^ de nos Chansons
ébauchée. Pour être trop souvent fantaisiste ou légen- ^^ s^'^^-
daire, elle n'en est pas moins d'un véritable intérêt,
et il en est de même pour l'onomastique de ces
vieux poèmes où il reste encore tant de problè-
mes à résoudre. L'heure n'est peut-être pas encore
venue de rédiger un Dictionnaire des noms de lieux et
un Dictionnaire des noms de personnes qu'on peut
relever dans les chansons de geste. Il faudra sans
doute attendre qu'un plus grand nombre de textes
1 PART. LIVR. III.
GHAP. XVI.
778 LA RÉHABTLITATION (1870-1 SOT:.
aient été mis en lumière ; mais rien ne serait plus
utile que de tels répertoires. Il est superflu d'ajouter
que le premier de ces deux glossaires devrait être
accompagné de cartes. Elles seraient rigoureusement
indispensables pour donner une idée de notre terre,
telle que la concevaient nos épiques.
Les audes sur la H nc faut Das s'imagiucr que les travaux de Schlutz
vie privée. ^ ^ ^
et de vingt autres aient épuisé cette mine merveil-
leuse, cette mine inépuisable de nos romans, pour
tout ce qui touche au costume, à l'ameublement, à
l'armure, à la vie privée de nos pères. On ne possède
encore que des esquisses, et les tableaux restent à
peindre. De même pour le droit, et M. Flach, un des
premiers, vient de mettre le pied dans ce riche do-
maine qui est presque inexploré. Nous n'osons pas dire
que tout soit à faire ; mais nous ne sommes pas trop
loin de le penser.
Sources nouvelles Pour la pciuture et la musique, ce « tout est à
pour la musique , . ,, .„ ^, , . . -
et la peinture, tairc » u a Hcu Q excessii. 11 y a des centames de pem-
tres qui sont anxieusement à la recherche d'un sujet
de tableau. Que n'ouvrent-ils quelque traduction de
nos épopées nationales, Girart de Roussillon ou les
Lorrains? Les musiciens, en quête d'un poème vrai-
ment neuf, pourraient donner le même conseil à leurs
librettistes dans l'embarras. Les poètes gagneraient à
remonter aux mêmes sources, s'ils n'étaient pas per-
suadés depuis quelque temps que la poésie peut et doit
se passer d'idées. Ils pourraient continuer, mais ils ne
continueront ni la Légende des siècles de Victor Hugo
ni la iJgende des Paladins d'Autran. Au théâtre
du moins, on a besoin de péripéties originales et
entraînantes, et nos chansons en peuvent assurément
fournir beaucoup plus qu'on ne viendra leur en de-
mander. Le pauvre Léopold Pannier, qui a été si pré-
779
LA IIEIÏABILITATION ',1870-189;]).
maturément enlcYé à la science, avait fait tout le plan
d'un Amis et Amiles qu'il destinait à la Porte Saint-
Martin, et Ton m'assure que ce même sujet tente
aujourd'hui M. de Bornier. On peut espérer qu'il en
fera le digne pendant de la Fille de Roland.
La France est l'un des pays où il y a certainement
le plus d'excellents classiques pour les deux ensei-
gnements secondaire et primaire. Notre épopée, il y
a vingt ans, a reçu de l'Université un tardif et gracieux
accueil ; mais le Roland seul a ses droits d'entrée dans
le cénacle. Encore ne l'admet-on que par fragments.
Il faut étendre le cercle de notre humble et utile vic-
toire ; il faut que les plus beaux épisodes de nos autres
chansons participent à la gloire du Roland. Tout, tout
doit être mis en œuvre pour assurer le triomphe dé-
cisif de notre épopée nationale : tout , jusqu'à la
Bibliothèque bleue et aux images d'Épinal pour les
campagnards et les ignorants; tout jusqu'aux Contes
et aux Alphabets pour les enfants. Graf a eu l'idée
ingénieuse d'emprunter à la littérature épique des
Letture per le giovmette: ce qu'il a fait pour les pe-
tites Italiennes, faisons-le pour les petites Françaises,
et atteignons ainsi tous les âges de la vie comme
toutes les classes de la famille humaine.
Voilà ce qu'il nous reste à faire.
Ce n'est pas, comme on le voit, la vigne qui man-
que aux ouvriers, mais les ouvriers à la vigne, et la
tâche est plus vaste encore dans l'avenir que dans le
passé.
Ne reculons pas devant elle.
l PART. MVR. m.
CHAP. XYI,
u Classiques »
pour
l'enseignement
secondaire
ou primaire.
Propagande
active.
CHAPITRE XVII ET DERNIER
RÉSUMÉ DE TOUT LE TROISIÈME LIVRE.
CONCLUSION GÉNÉRALE.
I PART. LTVR. m. Notre troisième livre a été consacré tout entier à
GHAP, XYII.
l'histoire d'une décadence. Après avoir raconté lajeu-
chapitî-Tpar ucssc ct la gloirc de notre épopée nationale, il nous
chapitre, „ ,, • «n
de a tallu raconter sa vieillesse et sa mort. La tâche a
tout le livre III.
été cruelle et longue.
a Quelles ont été les causes de cette décadence? »
C'est ce que nous nous sommes demandé tout d'abord.
L'Épopée vit de légende; donc, elle vit de foi. Dès
que la foi s'efface, dès que la légende est contes-
tée, dès que l'histoire prend sa place, l'Épopée n'a
plus de raison d'être. Or, il est certain que dès le
xiii* siècle un certain scepticisme a envahi les âmes.
Vers ce temps-là, et même un peu plus tôt, on s'est
mis à lire au lieu d'écouter, et l'épopée a été de moins
en moins chantée. Une épopée à laquelle on ne croit
plus et qui n'est plus chantée n'est plus une épopée.
On pourra encore rédiger des Henriades : on n'aura
plus de Roland,
« A quelle époque a commencé cette décadence? »
Il convient aujourd'hui de la faire remonter plus haut
qu'on n'a encore osé le faire, et il est démontré que le
siècle de saint Louis a été déjà contaminé par ce scepti-
RÉSUMÉ DU TROISIÈME LIVRE. 781
cisme qui est incompatible avec le véritable esprit de
rÉpopée. Néanmoins, il faut tenir compte de la force
acquise durant les siècles précédents et qui a encore
communiqué quelque vigueur aux poèmes du xiii'' siè-
cle. C'est au commencement du siècle suivant, c'est
sous Philippe le Bel que Ton doit placer la date fatale
de notre vraie décadence épique. La production, tout
d'abord, a sensiblement diminué, et ce n'est plus
guères qu'au Nord de la France, dans la Picardie,
dans l'Artois, mais surtout dans la Flandre, que l'on
continue à goûter les chansons de geste et qu'on a
le courage de les lire ou de les entendre lire. Ce
n'est plus l'Épopée française : c'est la pseudo-épopée
wallonne.
La décadence, dès lors, va se précipiter. Après ces
derniers romans en vers, après ces rapsodies des xiv°
et xv'^ siècles, viendront les romans en prose, la
« Bibliothèque bleue » ; après la Bibliothèque bleue, la
Bibliothèque des romans de M. de Paulmy, c'est-à-
dire la mort, c'est-à-dire rien. Mais après la mort
viendra la résurrection, à laquelle nous avons assisté,
à laquelle nous assistons encore.
Telles sont les étapes que nous avons parcourues
avec nos lecteurs, et dont nous voulons ici leur rappeler
seulement le souvenir.
Les derniers romans en vers, dont nous donnons
plus haut une liste raisonnée, sont encore assez
nombreux pour qu'une classification, précise et claire,
soit ici nécessaire. Nous les avons partagés en trois
ou quatre groupes : les Remaniements, dont le type
est Galien ; les Compilations, telles que le Charle-
magne de Girart d'Amiens ; les Suites comme Bau-
duin de Sebourc et les « Nouveautés » comme Hugues
Capet ou Charles le Chauve. Chacun de ces groupes
I PART. LIVR. TI
CHAP. XVH.
PART. LIVR. m.
CHAP. XVII.
782 HESUME DU TROISIEME LIVRE.
a ses caractères distincts que nous avons essayé de
mettre en relief; mais il est d autres caractères qui
sont communs à tous les romans rimes des xiv'' et
xv"" siècles, et c'est à ceux-là que nous avons dû
consacrer notre attention la plus soutenue. OEuvres de
commande presque toujours anonymes, dont la lan-
gue est baveuse et la versification flasque, ces romans
sont le plus souvent d une longueur qui est faite pour
décourager les plus vaillants. Il ne faudrait pas, d'ail-
leurs, s'imaginer que leurs auteurs se soient proposé
de réagir contre les anciennes chansons, ni d'innover
profondément : ce sont plutôt de maladroits copistes
qui ont conservé servilement les formules de leurs
devanciers et qui étaient incapables de trouver autre
chose. L'épithète homérique fleurit dans leur œuvre
qui n'a rien d'homérique que cette épithète décidé-
ment passée à l'état de cheville. Le vieil héroïsme s'est
éteint pour faire place, dans ces méchants vers, à l'es-
prit d'aventures. Une impureté sénile s'y mêle à je ne
sais quelle piété crédule et sermonneuse. La haine du
prêtre et du moine, une haine de pamphlétaire, s'y
manifeste partout avec une sorte de dévergondage
qui nous rappelle les plus venimeuses plaisanteries de
Voltaire et les pires chansons de Béranger. Les su-
perstitions y foisonnent comme mauvaise herbe et les
Fées en chassent les Anges. La femme enfin (et c'est
un détestable symptôme) y est l'objet d'un mépris qu'on
ne cherche pas à dissimuler. Ça et là, quelques beaux
épisodes, quelques nobles pages, quelques inspirations
chrétiennes et françaises. Ce sont ces beautés, éparses
et trop rares, qui laissent encore un certain prix à nos
derniers romans en vers. Ces œuvres de second ordre
ne sont pas toutes parvenues jusqu'à nous, et c'est
un accident qui ne paraîtra peut-être pas très regret-
RÉSUMÉ DU TROISIEME LIVRE. 783
table à la plupart de nos lecteurs. Pour consoler les
autres, nous leur avons montré comment, avec un ro-
man en prose heureusement conservé, il est possible de
reconstruire un roman en vers disparu. Essaiera-t-on?
Les romans en prose méritent encore moins d'estime
que les derniers romans en vers, mais ils sont notable-
ment plus nombreux, et nous avons eu beaucoup plus
de peine à en établir la nomenclature, que nous
croyons presque complète. Dès le xiif siècle, on avait
commencé à se fatiguer des longues tirades mono-
rimes et chevillardes, et Ton s'était pris de tendresse
pour une prose que Ton estimait moins ennuyeuse et
moins prolixe. Dans ces romans de la Table ronde
dont les femmes raffollaient, on s'était bien trouvé
d'avoir adopté la prose : on fît de même pour nos
vieux cycles nationaux, et l'évolution s'accentua aux
xiy'^ et XV' siècles. Les romans en prose, à l'égal des
dernières chansons de geste, réclament un classement
méthodique, et nous avons cru pouvoirjles partager
en deux groupes. Il y a, d'un côté, ceux qui sont un
calque servile de nos derniers romans rimes, et il y
a, d'autre part, ceux qui sont une adaptation plus
large, une imitation plus libre de nos poèmes des
xiy'' et XV' siècles. C'est assez dire que « toutes ces
œuvres en prose sont sorties des œuvres en vers », et
nous avons voulu consacrer tout un chapitre à mon-
trer (( comment, avec un roman en vers, on pouvait
alors fabriquer un roman en prose ». Suppression
des anciennes formules épiques, changement d'un
certain nombre de bons vieux mots qu'on n'entendait
plus, addition de quelques maigres développements
littéraires ou moraux, tels sont les procédés le plus
généralement employés. Quelques-uns de ces prosa^
leurs ont été plus indépendants, et il en est qui sont
1 PART. LIVR, m.
CHAP. XVII.
l'AUT. LIVR. m.
CHAP. XVIJ.
184 RÉSUMÉ DU TROISIEME LIVRE.
remontés à d'autres sources, voire aux sources latines ;
mais ce n'est là qu'une exception dont il ne convien-
drait pas d'exagérer Fimportance. Ces médiocres, ces
très médiocres auteurs ne nous ont pas, en général,
légué leurs noms, et nous ne saurions nous en affliger à
l'excès. Ils se plaignent parfois, ils osent se plaindre du
style de ces méchants poètes qui ont été leurs devan-
ciers et qu'ils pillent ; mais leur propre style ressem-
ble à celui de Monstrelet, surchargé d'incidentes avec
d'intolérables traînarderies et longueries. Il est à peine
utile d'observer qu'ils suppriment décidément l'hé-
roïsme antique et le remplacent par cette chevalerie
empanachée qui se bat pour le plaisir de se battre et
ne met plus sa lance au service d'une grande cause. Ils
sont pédants, ils sont galants, ils sont insupportables,
et leur piété (quand ils ne sont pas impies) tourne à un
mysticisme ampoulé et à une dévotion sans profondeur.
Cependant l'érudition contemporaine ne les méprisera
pas : ils comblent plus d'une fois les lacunes de romans
en vers, et il arrive, d'aventure, qu'ils nous conservent
certains couplets rimes des anciennes chansons. C'est
presque là, d'ailleurs, l'unique utilité de ces composi-
tions sans couleur et sans vie, dont les premiers im-
primeurs vont bientôt s'emparer pour les corrompre
encore plus lamentablement et les jeter par milliers,
dans tous les pays de langue française, aux mains
d'un public trop facile à contenter.
Depuis le Fierabras de 1478 jusqu'aux éditions des
Oudot au xvif siècle, les presses ont gémi sous le
poids de nos romans obstinément populaires. Il nous a
paru agréable de décrire ces livres curieux, comme
aussi ces ateliers où ils étaient imprimés par la presse
à vis. Leurs très primitives et très grossières gravures,
leurs titres rouges et noirs, leurs rubriques naïves,
RESUME DU TROISIÈME LIVRE. ^85
tout nous y enchante, jusqu'au nom du libraire, jusqu'à '
la façon dont il se nomme et dont il nous donne son ~"
adresse. Pour les faire mieux connaître, pour les faire
aimer davantage, nous avons cru nécessaire de don-
ner la liste de leurs premières éditions et de la
plupart de celles que possède notre Bibliothèque
nationale. Le classement de ces incunables, fondé
sur leur impression en caractères gothiques ou ro-
mains, n'est pas d'ailleurs pour nous satisfaire com-
plètement, et il est préférable, en allant au fond
des choses, de les diviser en deux classes distinctes,
suivant qu'ils sont ou non la reproduction de romans
préexistants, de romans manuscrits. On se tromperait
étrangement si l'on se persuadait que toutes nos
anciennes épopées, et même tous nos anciens cycles,
sont représentés dans la nomenclature des incunables.
C'est surtout ici que l'on s'est permis une véritable
sélection et, pour ne prendre qu'un exemple, la geste
de Guillaume a, presque tout entière, sombré dans
ce naufrage. Sur quatre de nos anciennes chansons,
deux ont pu être traduites en prose, mais c'est à peine
si l'une d'elles, une seule, a eu les honneurs de l'im-
pression. Au reste, tous les défauts des romans en
prose manuscrits sont exagérés dans les incunables.
C'est la décadence dans la décadence. C'est le triom-
phe niais de l'aventure niaise. C'est une goutte d'an-
cienne épopée diluée en je ne sais combien de bar-
riques d'eau claire. Cela tient du mauvais Roman
d'aventures et de la Vie de saint apocryphe, avec
l'ennui transcendant qui pénètre toute cette méchante
littérature monochrome. Il faut croire qu'au xvf siè-
cle on commença un peu à s'en lasser, et les libraires
eux-mêmes éprouvèrent le besoin de renouveler un peu
leur trop médiocre marchandise. Les uns eurent l'idée
II. 50
PART. LIVR. m.
CHAP. XVII.
I l'AKT. LlVIi. 1
CHAI». XVII.
780 RESUME DU TROISIEME LIVRE.
(le ('opicr lanl bien que mal les romans italiens qui
étaient (mais ils ne le savaient pas) saturés d'éléments
français, et de là le Morgant; les autres, moins bien
inspirés, commandèrent à des pédants de nouveaux
romans où, h la grande stupéfaction de ces bons lec-
teurs bourgeois, le petit dieu Cupido fit son entrée
absolument inattendue, avec le présomptueux E^haéton
et l'horrible Tisyphone, et de là la Conqueste de Tre-
hisonde. Cette friperie mythologique n'eut point le
succès auquel on pouvait s'attendre, et l'épouvantable
jargon de la Renaissance n'était pas fait pour assurer
un meilleur sort à nos infortunés romans. A la fin du
xvi" siècle la clientèle de leurs imprimeurs paraît
changer et les dernières traces de luxe disparaiSvSent
de leur typographie déformée. On ne veut plus que des
livres à bon marché, on n'en imprima plus d'autres,
et ce sont moralement les commencements de la
Bibliothèque bleue.
Rien ne pouvait, d'ailleurs, être plus fatal aux des-
tinées de l'Épopée française que l'esprit de la Renais-
sance. « Pour trouver le type de toute beauté artis-
tique ou littéraire, pour trouver en particulier l'idéal
du poème héroïque, c'est à l'Antiquité qu'il faut
remonter » : telle était la doctrine, fort sincère et pres-
que candide, de Ronsard et de la pléiade. « La France
n'a pas encore d'épopée », ajoutèrent ces savants
hommes, et, pour combler cette lacune qui le faisait
rougir, Ronsard écrivit sa Franciade qui n'eut et ne
pouvait avoir aucun succès. Le peuple demeurait quand
même fidèle à nos vieilles légendes et continuait de
lire, à la barbe des Renaissants, Ogier le Danois ou les
Quatre fils Aimon. Puis, à côté de cette école Ronsar-
dienne, qui était obstinément éprise de la seule anti-
quité, il commençait à se former, très péniblement,
RÉSUMÉ DU TROISIEME LIVRE. 787
très lentement, une école nouvelle à laquelle appar- « part. uvr. „,.
1 * i 11 • r\ • CHAP. XVII
tenait 1 avenir : Pasquier et Fauchet commettaient
cette hardiesse inouïe d'étudier le passé, non plus de la
Grèce, mais de la France. Cette belle et bonne voie
était enfin ouverte; mais l'heure cependant n'est pas
venue de chanter lalleluia, et il y a encore bien des
combats à livrer.
Le xvif siècle n'est trop souvent qu'une seconde
Renaissance avec plus de correction et de méthode,
avec moins d'originalité et de verve : Boileau n'a pas
moins injustement méconnu le moyen âge que Ron-
sard lui-même. Avec une naïve ingratitude et dont il
ne se rend pas compte, l'auteur de VArt poétique fait
commencer avec Villon la poésie française qui serait
donc née sous les piliers des halles, et non pas sur un
de ces champs de bataille où nos pères ont été conduits
à la victoire par quelque Tyrtée populaire et inspiré.
Il serait cependant téméraire de se persuader que les
doctrines de Boileau n'ont pas été, en son temps,
l'objet de très légitimes et très vigoureuses protesta-
tions. Plus d'un poète a tenté alors de faire jaillir de
son cerveau une épopée chrétienne et nationale ; mais
à ces téméraires il n'a guères, hélas ! manqué que le
talent. Malgré tout. Despréaux a trouvé un adversaire
redoutable dans ce Perrault qu'il a si mal traité et
dont la voix, à tout prendre, était souvent Fécho de
celle de Bossuet. La bataille a été rude, mais le succès
du Télémaqiie a encore reculé le triomphe de notre
cause, et, quand s'ouvre le xviif siècle, notre épopée,
que l'intelligence élevée d'un Leibniz et le travail
opiniâtre d'un Du Gange ont seulement remise en
gloire, notre vieille épopée est plus vaincue et, qui
pis est, plus oubliée que jamais.
Ge n'est pas à Voltaire qu'il faudra demander de la
%
CHAI', XVII.
788 RÉSUMÉ DU TROISIÈME LIVRE.
'"^iîll'p'vv;,'"' f^^îi'G sortir d'un oubli aussi immérité: Voltaire est un
~ Boileau qui a infiniment d'esprit, mais enfin c'est un
Boileau, et le Temple du goût est une seconde édition
de VAi't poétique^ revue, corrigée et agrémentée de
quelques malices. Voltaire a consacré à l'Épopée un
de ses plus médiocres ouvrages : il y établit en
bons termes que la France est le moins épique de
tous les peuples tant anciens que modernes, et il
donne modestement à entendre que cette nation des-
héritée n'aurait pas l'heur de posséder une seule épo-
pée, si quelqu'un de sa connaissance n'avait eu l'idée
d'écrire la Henriade, L'Encyclopédie est du même
avis, et du même avis sont aussi tous les lettrés du
xviif siècle. C'était même passé à l'état d'axiome, et
nous nous rappelons parfaitement que, vers 1850,
nous subissions encore cet enseignement au collège.
Cependant les Bénédictins veillaient, et leurs veilles
allaient enfin sauver notre antique poésie nationale.
Dom Rivet met bravement la main à V Histoire littéraire
et se trouve bientôt face à face avec la question de nos
chansons de geste. Ce vaillant ne recule pas, et, animé
jusqu'à l'excès d'un patriotisme trop ardent, déclare
tout d'abord que nos premiers romans remontent au
x"" siècle. On s'étonne, on se scandalise, on réplique à
dom Rivet qui réplique à son tour. L'opinion publique
s'éveille et ne veut plus qu'on la rendorme. Riche,
intelligent, curieux, Lacurne de Sainte- Palaye se
jette, avec un emportement obstiné, sur ces nou-
veaux sujets d'étude et enfin, vers 1778, la voix d'un
érudit anglais, de Tyrwhitt, signale la présence à
Oxford du manuscrit de la Chanson de Roland, Une
véritable réhabilitation se prépare et s'annonce.
Pour que cette réhabilitation fût profonde et dura-
ble, il importait que la connaissance de nos vieux
RÉSUMÉ DU TROISIÈME LIVRE 789
romans descendît plus avant dans la société française.
Le peuple avait la Bibliothèque bleue ; les savants
avaient V Histoire littéraire : il restait à composer un
livre vulgarisateur à l'usage de la noblesse et de la
bourgeoisie. Ce livre, M. de Paulmy l'écrivit ou le fit
écrire, et c'est cette vaste Bibliothèque des romans où
seize volumes, publiés durant les deux années 1777
et 1778, intéressent directement nos études. Par
malheur, le trop léger et trop fantaisiste éditeur jugea
qu'il fallait, pour le succès de son œuvre, habiller
tous nos romans à la moderne : voulant les rendre
plus populaires, il les défigura. M. de Tressan, qui
était le littérateur le plus musqué de son temps, n'eut
pas de peine à les défigurer encore davantage : il
prêta à Ogier les roucoulements d'un tourtereau et
transforma Roland en mousquetaire. Mais, quels que
soient la médiocrité de ses idées et le sucré de son
style, on ne doit pas oublier qu'avec M. de Paulmy,
il empêcha la prescription de s'établir contre nos
vieux poèmes. La Bibliothèque des romans avait été
parfois jusqu'à citer les textes du xiif siècle. Elle
tint l'esprit public en éveil : ce fut à peu près son
seul mérite.
Une période de transition et de crise, c'est celle
qui cornmence avec notre siècle et s'arrête en 1830.
On n'y peut signaler aucun travail décisif et (sauf le
Génie du Christianisme) aucun de ces chefs-d'œuvre
qui entraînent pour toujours l'esprit public; mais
on a la joie d'y assister à des tentatives honorables
et modestement influentes. C'est quelque chose qu'un
balbutiement, et cela fait, à tout le moins, espérer un
langage. La création de l'Institut fut une bonne au-
baine pour notre poésie délaissée : on entreprit sur
le champ d'y continuer V Histoire littéraire^ et Daunou
I PART, LIVB. m.
CHAP. XVII.
790 KÉSUMÉ DU THOISIEME LIVRE.
1 PART. LivR. m. ne tarda pas à publier son fameux Discours sur l'état
GHAP. XVII. ^ ^
des lettres au xiif siècle. On n'osait pas encore aborder
la publication de nos textes épiques ; mais Roquefort
et Méon, commençant par Félément graveleux de
notre vieille poésie, s'attaquaient au texte de nos fa-
bleaux; mais Chénieret Aimé Martin, en des chaires
publiques, appelaient courageusement l'attention
sur la véritable épopée nationale ; mais le Glossaire
de Roquefort, si imparfait qu'il fût, allait faciliter
ces études toutes nouvelles encore et dont les com-
mencements étaient si âpres; mais M. de Marchangy,
après Chateaubriand et avant Victor Hugo, passionnait
les intelligences vraiment françaises pour les épisodes
de notre moyen âge qui sont le plus profondément
français. Enfin, en 1849, on apprit, comme nous
l'avons dit plus haut, qu'un Allemand venait de publier
le premier texte d'une de nos chansons de geste.
Immanuel Bekker, en effet, s'était fait à Berlin l'édi-
teur de Fierabras^ et il est permis, encore aujourd'hui,
de dire, sans aucun excès de langage, que cette publi-
cation fut un véritable événement littéraire.
Depuis 1830, les faits se pressent et deviennent
trop nombreux pour se prêter aisément à un résumé
tel que celui-ci. Dans l'admirable et immense nomen-
clature des œuvres qui ont été consacrées depuis soi-
xante ans à la réhabilitation de nos épopées, quatre
dates sont à retenir, qui correspondent à quatre livres.
Ces quatre dates sont les suivantes : 1832, 1850,
1855, 1865.
Ces quatre livres sont les suivants : la Berte aux
grans pies de Paulin Paris; l'édition de la Chanson de
Roland par F. Génin; le Recueil des anciens poètes de
la France, sous la direction de F. Guessard, et VHls'
toire poétique de Charlemagne de Gaston Paris.
RÉSUMÉ DU TROISIEME IJVRE. 791
Berte aux grans piés, c'est rinitiation ; le Roland
de Génin, c'est renlhousiasme; le Recueil des anciens
poètes^ c'est le travail; V Histoire poétique de Charle-
rnagne, c'est la critique.
Les désastres de 1870 ont donné soudain à l'Épo-
pée française et aux études dont elle est l'objet un
caractère résolument patriotique. La Chanson de
Roland a pris alors les apparences et les proportions
d'une manifestation contre les vainqueurs, et le cor de
Roland a été le clairon qui a rallié les amis de la
France. Rien n'a été plus sincère, rien n'a été plus
sain. De toutes parts on s'est mis à publier de nou-
veaux textes épiques; mais, à notre humble avis, on
n'en a pas encore édité un assez grand nombre, et Ton
eut pu, non pas faire mieux, mais aller plus vite. De
bons Traités synthétiques, comme celui de Nyrop, faci-
litaient dès lors la besogne des jeunes romanistes.
Paul Meyer, dans son Girart de Roussillon et dans son
Alexandre, créait le type exact et parfait de ces mono-
graphies qui ont une chanson pour objet. Auguste Lon-
gnon se sentait la vocation de remonter aux sources
vraiment historiques de nos grandes légendes. Les Aca-
démies, les Sociétés savantes et les Écoles rivalisaient
d'ardeur. Les écoliers de seconde, heureux et fiers de
leurs nouveaux classiques, lisaient le Roland et le
faisaient lire à leurs pères. La Fille de Roland avait
cent représentations consécutives à la Comédie fran-
çaise. Les peintres eux-mêmes voulaient bien, de
temps à autre, demander à notre Épopée quelque
sujet de tableau, bien que de tels tableaux n'eussent
aucune chance de se vendre en Amérique. Les poètes
chantaient, et Autran écrivait pour nous cette Légende
l FART. LIVR. TH.
CHAP. XVII.
792
CONCLUSION GENERALE.
1 PART. LIVR. m.
GHAP. XVII.
des Paladins qui est une très noble et très originale
traduction de notre épopée rajeunie.
A l'étranger, c'était partout le même mouvement et
le même feu ; mais principalement en Allemagne où
cinquante professeurs d'élite expliquent chaque année
nos textes des xif et xiii'' siècles à quelques mille
élèves qui, chose rare, les écoutent, et, chose plus
rare encore, travaillent avec eux. En Suède, à Upsal,
il s'est trouvé des érudits capables de publier avec
succès une de nos chansons inédites. A Copenhague,
Nyrop, dont nous avons tout à l'heure prononcé le
nom, édite son Manuel de l'Épopée française qu'un
Italien traduit, à défaut d'un Français. En Néerlande,
on continue fort innocemment à se prouver à soi-même
que nos romans sont néerlandais. En Angleterre, on
se consume sur le Fierabras et VOtineL L'Italie enfin
a son Pio Rajna au milieu d'une pléiade d'autres éru-
dits, et l'Espagne son Mila y Fontanals presque seul.
Le présent enfin nous fait espérer en l'avenir.
^°énSe" Quant à nous, nous terminons ici cette première
partie de notre livre.
Cette œuvre, nous l'avons commencée il y a trente
ans avec toute l'effervescence et toute la joie de la
jeunesse : nous l'achevons aujourd'hui, sous un ciel
plus sombre, avec quelque découragement et quelque
tristesse.
Tous ceux qui nous ont précédé dans l'étude et
l'amour de notre chère épopée, sont descendus dans
la tombe \ et nous sentons nous-même le poids
importun de la vieillesse.
1. Diez, le 29 mai 1876; Paulin Paris, le 13 février 1881; Théodor
Millier, le 14 avril et Littré le 2 juin de la même année ; Francis
CONCLUSION GÉNÉRALE. 793
Tout ce que nous aimons est parterre.
L'Eglise, à laquelle nous avons consacré le meil-
leur de notre vie, est traquée de toutes parts et jette les
yeux autour d'elle pour chercher un asile qui est
encore incertain. Et voici qu en Allemagne, en Italie,
et jusque dans notre France tant aimée, nous enten-
dons déjà ce cri inattendu, ce cri sinistre : a A bas
la patrie. »
Le livre, dont nous écrivons ici la dernière page,
est le fruit d'un labeur qui n'a pas toujours été sans
quelque amertume et quelque ennui. Oui, plus d'une
fois, quand nous étions égaré dans le ridicule dé-
dale de nos derniers romans, quand nous perdions
de belles et bonnes heures à- lire et à transcrire ces
platitudes uniques qui sont intitulées Morgant le
Géant et la Conqueste de Trebïsonde^ quand nous
étions forcé de subir le musc de M. de Paulmy ou
de M. de Tressan, plus d'une fois, en ces heures
de lassitude, nous avons éprouvé un dégoût profond
et que nous croyions invincible. Nous nous deman-
dions alors s'il n'eût pas mieux valu consacrer les
énergies de notre travail à la défense de la Vérité,
à l'exposition d'idées plus généreuses, plus vastes,
plus utiles. Il nous semblait que nous pouvions avoir
quelque chose de mieux à faire qu'à raconter les
amours d'Ogier et de la fée Morgue. Telles étaient
nos incertitudes et nos angoisses; mais nous avions
trouvé le secret d'en triompher. Vite, nous lisions
quelques strophes de Roland ou à^Aliscans, strophes
Guessard, le 7 mai 1882; Mila y Fontanals, le 16 juillet 1884; le doc-
teur JonckbIoet,le 19 octobre 1885; Francisque Michel le 18 mars 1886;
Karl Bartsch le 19 février 1886; Arsène Darmestetter, le 16 novembre
1888; Henri Michelant, le 23 mai 1890 et Conrad Hoffmann la même
année, etc., etc.
I PART. LIVR. m.
CHAP. XVII.
i PAKT. LIVR. in.
CHAP. XVII..
794 COxNCLUSlON GÉNÉRALE.
très chrétiennes et très françaises, et nous étions
consolé, et nous nous disions que notre livre ne serait
peut-être pas inutile, que la longueur de nos veilles
et les âpretés de nos travaux n'avaient peut-être pas
servi uniquement à un stérile exercice de critique,
et qu'enfin nous avions fait œuvre de chrétien et de
Français en établissant ces vérités que nous voulons
une dernière fois formuler dans les dernières lignes
de ce trop long volume :
« La France est la plus épique des nations
modernes ;
<( Elle a possédé, au moyen âge, une épopée natio-
nale ET chrétienne,
(( Et la Chanson de Roland est notre Iliade. )>
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE.
ORIGINE ET HISTOIRE DES ÉPOPÉES FRANÇAISES.
LIVRE DEUXIÈME (Suite).
PÉRIODE DE SPLENDEUR.
CHAPITRE XVII
[>ES PROl'AGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. —
ORIGINE, NOMS, PAYS ET CLASSIFICATION GÉ-
NÉRALE DES JONGLEURS.
Introduction à une monographie
des jongleurs : époque de leur
apparition dans l'histoire 3
Persistance des jongleurs à tra-
vers tous les siècles 4
Les jongleurs sont d'origine ro-
maine. Preuves empruntées aux
documents ecclésiastiques, aux
textes des Conciles et des Pères,
etc 6
Enumération des différents noms
qu'ont portés les jongleurs.
Etude spéciale sur deux de ces
noms : « Jongleurs » et « Mé-
nestrels » 10
Patrie des jongleurs. — Les jon-
gleurs en Italie, en Espagne, en
Angleterre.— La France consi-
dérée comme le principal pays
de production et d'exportation. 14
Du recrutement social des jon-
gleurs : différence notable entre
le nord et le midi de la France. 19
Essai d'une Classification géné-
rale des divers groupes de jon-
gleurs 21
Histoire de la grandeur et de la
décadence des jongleurs de
geste 27
Un certain nombre de jongleurs
de geste ne se sont pas bornés
à chanter l'épopée nationale et
ont dû, plus d'une fois, faire
concurremment tous les mé-
tiers des autres jongleurs 32
Nomenclature méthodique de
tous les groupes de jongleurs
qui vont, dans les chapitres
suivants, être l'objet d'un exa-
men spécial 38
CHAPITRE XVIII
SUITE DU PRÉCÉDENT. — JONGLEURS CLERCS,
AUTEURS ET ÉDITEURS. — JONGLEURS A POSTE
FIXE ET JONGLEURS AMBULANTS.
Étude détaillée sur les diverses
classes de jongleurs : 1° Les
jongleurs clercs 40
2" Jongleurs auteurs ou (^ irou-
veurs » 45
3» Jongleurs-éditeurs 48
4" Jongleurs ambulants et jon-
gleurs à poste fixe. Ménestrels
au service des rois , des sei-
gneurs, des communes, des
évêques 50
Les Nains et les Fous 55
Jongleurs attachés à la personne
des poètes ou trouveurs 58
796
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
CHAPITRE XIX
LA C.RANDR TRIBU DES
.ES JIUS1G1E^'S ET LES
SUITE DU PRECEDENT.
SALTLMBA>'QUES. -
CHANTEURS.
Les jongleurs-saltimbanques : la
parade 61
Une représentation foraine au
xn° siècle 63
Jongleurs-musiciens : un orches-
tre au moyen âge 68
Jongleurs-chantants 80
Chanteurs-lyriques 83
Conteurs et Tableurs 83
Chants historiques 92
Romans tirés de l'antiquité ; ro-
mans de la Table ronde et ro-
mans d'aventures 93
Les jongleresses 95
CHAPITRE XX
SUITE DU PRÉCÉDENT. — LA JOURNÉE, l'aNNÉE,
LA VIE d'un jongleur DE GESTE.
Commencement de la journée
d'un jongleur. Le lever 102
La toilette, le costume 103
La prière, les patrons, le départ. 106
Lettres de recommandation 107
Le voyage 109
Arrivée du jongleur dans une
ville. Il s'apprête à chanter 112
Physionomie de l'auditoire 113
Appels réitérés au silence : début
de la chanson 114
Le jongleur ne récite pas les
vers de son poème : il les
chante 114
Hypothèses sur la notation et
l'accompagnement de la mélo-
pée de nos chansons 115
Le jongleur continue à chanter
son poème où il introduit volon-
tiers l'éloge des seigneurs qui le
paient bien 119
Le jongleur s'interrompt pour
réclamer son salaire 124
Il compte sa recette. Présents
qu'on lui fait en argent et en
nature. Prodigalités scanda-
leuses dont les jongleiirs sont
l'objet 128
Derniers vers de la chanson et
fln de la journée 142
L'année et la vie d'un jongleur.
Le jongleur aux baptêmes et
aux noces 143
Le jongleur aux repas : dîners
en musique 150
Le jongleur aux cours des rois
et des seigneurs 153
Aux couronnements et aux en-
trées solennelles des princes. . . 154
Aux grandes foires et aux villes-
neuves 155
Aux fêtes de l'Église 156
Aux pèlerinages 158
Aux monastères ; près des évê-
ques; aux élections des papes. 160
Aux veillées des morts, au chevet
des malades ; aux adoubements. 161
Aux tournois ; à la guerre et à la
croisade 163
Les jongleurs se constituent en
corps de métier. Histoire de la
Corporation des jongleurs ou
ménétriers 165
Des confréries de jongleurs et,
en particulier, de celle d'Arras. 169
Les écoles de ménestrandie pour
l'instruction des jongleurs 173
L'Hôpital Saint- Julien des jon-
gleurs 178
Les fiefs de la jonglerie. His-
toire du fief de Beau vais 180
CHAPITRE XXI
SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. — LE BIEN ET LE
MAL qu'on a dit DES JONGLEURS
Le mauvais jongleur : son por-
trait d'après les textes contem-
porains 185
Le « bon jongleur » : son portrait
d'après les mêmes textes 209
CHAPITRE XXII
DE l'exécution des CHANSONS DE GESTE. —
UNE SÉANCE ÉPIQUE DANS UN CHÂTEAU.
Description sommaire du château
et de la « salle » où est donnée
la séance épique 226
A quelle heure la séance épique
a-t-elle lieu, et de la durée de
cette séance. Y a-t-il eu des
chansons en « deux journées » ? 230
Le jongleur s'apprête à chanter.
Les préludes 235
Le j ongleur entonne ses premiers
vers. Débuts ea; abrupto 237
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
797
Débuts précis ; débuts « proplié-
tiques » 238
Débuts « trait d'union » ; débuts
« printaniers » 239
Débuts de « protestation » et où
le jongleur atteste la parfaite
historicité de son poème 240
Débuts où 11 affirme tantôt Fan-
tiquité, tantôt la nouveauté de
sa chanson 244
Débuts moraux 246
Débuts satiriques où le jongleur
dénigre tous ses confrères 247
Débuts en forme de panégyri-
ques 249
Débuts pieux 250
Le chant du jongleur 252
Analyse complète de Doon de
la Roche que l'on choisit ici
pour le type d'un chant de
jongleur 253
Impressions des auditeurs durant
le chant du poème; procédés
du chanteur pour les tenir en
haleine 260
Théorie des « recommence -
ments « 261
Des différentes façons de termi-
ner le chant d'un poème 265
Le jongleur annonce que son
roman aura une Suite 270
CHAPITRE XXIII
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. — I, EN
ALLEMAGNE
Nature voyageuse de l'Épopée
en général, et en particulier
de l'Épopée française 272
Plan des chapitres qui vont suivre. 274
Voyages de l'Épopée française
en Allemagne 274
Le Charlemagne épique est d'ori-
gine française, et non pas ger-
manique 275
Deux poèmes français ont prin-
cipalement influé sur la poésie
allemande : le Rolant qU'AUs-
cans 276
Le Ruolandes Liet 277
Le Karl du « Stricker » 279
Wolfram d'Eschenbach et le Wil-
lehalm 280
UArabellens Entfûhrung d'Ul-
rich von dem Turlin et le Ren-
net^ari d'Ulrich von Thiirheim. 283
Conclusions sur les emprunts que
la poésie allomando a faits à
rE]Jopce française 288
Dernier coup d'oeil sur la desti-
née de nos poèmes en Alle-
magne. Les livres populaires
au xvp siècle ; le romantisme à
la fm du xvni" ; l'érudition
au xix« 289
CHAPITRE XXIV
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. —
II, EN NÉERLANDE.
Les imitations néerlandaises de
notre poésie nationale et leurs
principaux caractères. Enumé-
ration, cycle par cycle , de
celles qui peuvent passer pour
typiques 293
Dès la fin du xiii" siècle une réac-
tion se produit en Néerlande
contre les romans français.... 298
Avec l'imprimerie ils redevien-
nent à la mode sous une forme
populaire ; 299
Mais cette « Bibliothèque bleue »
néerlandaise ne tarde pas à être
condamnée par l'autorité ecclé-
siastique. Nouvelle et dernière
décadence 300
CHAPITRE XXV
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. —
ni. EN ANGLETERRE.
L'Épopée française n'exerce au-
cune influence en Angleterre
avant la conquête normande . . 302
Mais, depuis 1066, nos chansons y
deviennent populaires. Carac-
tère exact et étendue de cette
popularité 303
A la période française succèdent
la période des poèmes anglo-
normands ; 303
Puis celle des traductions et imi-
tations en langue anglaise ; . . . 305
Et enfin celle des adaptations
théâtrales. — Shakespeare et le
Songe d'une nuit d'été. 308
CHAPITRE XXVI
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. —
IV. AUX PAYS SCANDINAVES.
La race Scandinave, avant sa con-
version au christianisme, était
^1'
798
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
réfractairc à rEpo])co fran-
çaise
Il n'en est plus do iiiêmo après
sa conversion et les traductions
de nos vieux poèmes devien-
nent alors des instruments de
propagande contre les derniers
efforts du paganisme norois.
Rôle important du roi Ha-
quin V (1217-1263) dans cette
utile diffusion de notre épopée
nationale et chrétienne
Nos chansons de geste ont sans
doute pénétré dans les pays
Scandinaves par l'intermédiaire
de l'Angleterre
La Karlamagnus Saga islan-
daise. Sa physionomie géné-
rale ; sa division en dix livres ;
sa traduction en Suède et au
Danemark
La Keyser Karl Magnus Kro-
nike
Sagas autres que la « Saga de
Charles »
Des services que l'étude des Sagas
a rendus à l'histoire de l'Epo-
pée française
CHAPITRE XXVII
LES VOYAGES DE l'ÉPOPÉÈ FRANÇAISE. ■
V. EN ESPAGNE.
L'histoire de l'Epopée française
en Espagne diffère notablement
de sa destinée chez les autres
peuples. Division de cette his-
toire en quatre époques : ca-
ractère de chacune d'elles
Première époque, ou « époque
des juglares »
Seconde époque. Réaction patrio-
tique contre les chansons de
France. — Lutte entre les
légendes françaises et les ré-
cits espagnols. —La Gran con~
quista de Ultramar
310
326
328
Troisième époque : les Romances . 335
Quatrième époque. Traductions
de nos romans en prose incu-
nables 339
Le théâtre espagnol et nos vieux
romans : Lope de Yega et Cal-
deron 342
L'érudition contemporaine : Mila
y Fontanals 343
CHAPITRE XXVIII
r.ES VOYAGES DPI l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. —
VI. EN ITAUE.
Vue d'ensemble sur l'histoire de
l'Epopée française en Italie 345
Période française ou des « jon-
gleurs » 347
Période des romans franco-ita-
liens 349
Modifications que subit en Italie,
pendant les deux premières
périodes, la légende de nos
chansons de geste 351
Période italienne. Les Reali di
Francia 354
La Spagna 359
Les Nerbonesi 363
La légende d'Ogier 367
Période de la Renaissance 376
Le Mor gante de Pulci 377
Bojardo et VOrlando innamo-
rato 379
L'Arioste et ÏOrlando furioso.. 381
Depuis l'Arioste jusqu'à nos
jours 387
Conclusion des précédents cha-
pitres 396
CHAPITRE XXIX
DERNIER COUP d'ceIL SUR LA PÉRIODE DE
SPLENDEUR . SYMPTOMES d'uNE DÉCADENCE
PROCHAINE.
Résumé de tout le second livre.
Gloire passée 398
334 Décadence future 402
LIVRE TROISIÈME.
PERIODE DE DECADENCE.
CHAPITRE PREMIER
LES DERNIERS ROMANS EN VERS.
Plan des chapitres qui vont
suivre 407
Caractère spécial de l'époque où
commence la décadence de
l'Epopée française. Causes de
cette décadence 408
De la date à laquelle a com-
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
709
moncô cette dernière époque
de rHistoiro de nos cliaiisoiis. 410
Provenance des derniers romans
en vers ; région où ils ont été
écrits. Essai de classification. . . 4M
Première classe des derniers ro-
mans en vers : les Remanie-
ments et Gaiiens li restauré!^. . 413
Seconde classe des derniers ro-
mans en vers : les Compilations
et le Charle7nafjne de Girard
d'Amiens 421
Troisième classe des derniers ro-
mans en vers : les Nouveautés
et les Suites 424
Hugues Cap et et Charles le
Chauve considérés comme le
type des Nouveautés et Bau-
duin de Sebourc comme le
type des Suites 427
Un certain nombre de romans
en vers ne sont point parvenus
jusqu'à nous ; d'autres nous
offrent de regrettables lacunes.
Comment on peut, à l'aide des
romans en prose, reconstituer
ces poèmes et combler ces la-
cunes 442
CHAPITRE II
SUITE DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE LITTÉRAIRE
DES DERNIÈRES CHANSONS DE GESTE.
Les auteurs des dernières chan-
sons de geste continuent à se
servir des procédés littéraires
de leurs devanciers 447
L'épitbète dite « homérique » fleu-
rit dans leurs poèmes comme
dans ceux des siècles précé-
dents 449
Il en est de même de la négation
explétive et de toutes les for-
mules épiques des xn" etxm^ siè-
cles 452
La charpente même des an-
ciennes chansons est conservée
dans les nouvelles 454
On y retrouve les mêmes ta-
bleaux et les mêmes épisodes
plus ou moins défigurés 455
La plupart de nos derniers ro-
mans sont anonymes 459
Manuscrits où ils sont conservés. 460
Leur langue et leur rythmique. . 461
Leurs sources 463
Ju^Tinent littéraire sur les der-
nièi'es chansons de geste 465
CHAPITRE III
SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. PHYSIONOMIE
MUKALE DES DERNIÈRES CHANSONS DE GESTE.
Les derniers romans en vers con-
servent encore quelque carac-
tère chrétien, mais avec un mé-
lange notable de superstitions
grossières et de haine contre
les clercs 492
Idée de la royauté, du gouverne-
ment et de la magistrature
d'après les romans des xiv et
xv siècles 516
La noblesse et la chevalerie
d'après ces mêmes textes. Di-
gression sur le droit du sei-
gneur 519
La bourgeoisie, les vilains et les
serfs 524
La vie privée 526
Une grossière et révoltante sen-
sualité est trop souvent la « do-
minante » des derniers romans
en vers 531
De l'utilité de nos dernières chan-
sons au point de vue archéo-
logique et historique 538
CHAPITRE IV
LES ROMANS EN PROSE. — LEUR ORIGINE ET
RAISON d'Être. — essai de classification.
Transition entre les derniers ro-
mans en vers et les premiers
en prose 545
C'est le dégoût pour les derniers
romans en vers qui a déterminé
l'engouement en faveur des
romans en prose 555
L'évolution vers les romans en
prose a commencé dès le
xni" siècle ; mais c'est aux xiv°
et XV" siècles qu'il faut placer
la date de leur véritable déve-
loppement 557
Essai de classification des ro-
mans en prose 558
Les imitations et les calques ; les
abrégés et les délayages 559
Les Nouvelles et les Compila-
tions. Triomphe définitif des
Romans en prose 562
Un grand nombre de nos ancien-
800
TABLE AxNALYTlQUE DES MATIÈRES.
lies cli.'insons ont élô délaissées
])aL' les prosateurs des xiv et
xv siècles 503
CHAPITRE V
LE PROSATEUll A l/cJOUVRE. — COMMEM', AVEC
U\ ROMAX EX VERS, ON FABRIQUE U\ HOMAîV
KX PROSE.
De la quadruple tâclie du trans-
lateur qui calque en prose un
roman rimé : « Suppressions,
additions, changements, inter-
versions » 565
Les suppressions 566
Les additions 571
Les changements 572
Les interversions 576
CHAPITRE VI
SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE
GÉNÉRALE DES ROMANS EN PROSE.
La principale source de nos ro-
mans en prose, ce sont les der-
niers romans en vers. Quelques
prosateurs ont également uti-
lisé les textes latins 578
Manuscrits des romans [en pro-
se : leur exécution matérielle,
leurs titres, leurs rubriques ... 580
Quels sont les auteurs de nos ro-
mans en prose ? 582
Comment débutent-ils ? 584
Comment se terminent-ils ? Leur
agencement littéraire, leur va-
leur morale 587
De l'utilité des romans en prose
et comment ils comblent cer-
taines lacunes des romans en
vers 597
CHAPITRE VIT
LES INCUNABLES.
Physionomie générale des incu-
nables • • . . 601
Statistique de nos romans impri-
més, comparée avec celle de
nos romans manuscrits en vers
ou en prose 605
Les éditions incunables de nos
romans se divisent matérielle-
ment en deux classes, suivant
qu'elles sont ou ne sont pas
« gothiques » 606
Caractères extrinsèques de no^
romans imprimés : leurs titres. 607
Leurs formats 609
Leurs indications ])ibliograplii-
ques et leurs tables 610
Leur illustration; aspect de nos
romans quand ils ne sont plus
imprimés en caractères gothi-
ques 611
Caractères intrinsèques de tous
nos romans imprimés. Charla-
tanisme et réclames de leurs
éditeurs 612
Leurs prologues 613
Leurs débuts ; leur finale 616
De la nature et de l'origine des
romans incunables. Leur divi-
sion en deux groupes : 1° Re-
productions d'œuvres antérieu-
res (en prose ou en vers);
2" Œuvres originales 618
Caractères spéciaux de ces deux
groupes 620
Du style des romans incunables. 622
Les auteurs des romans incuna-
bles ont recours à deux suprê-
mes expédients : ils imitent les
poèmes italiens et font péné-
trer dans leur œuvre la mytho-
logie de la Renaissance 626
L'École italienne et Morgant le
géant 626
L'École de la Renaissance et la
Conqueste de TreMsonde 638
Conclusion sur les incunables:
origine première et commence-
ments de la Bibliothèque bleue . 631
CHAPITRE VIII
LA RENAISSANCE.
Caractère général de la Renais-
sance. Rapidité avec laquelle
furent oubliées les origines poé-
tiques de la France 633
La Franciade de Ronsard. Théo-
ries de Ronsard sur l'Épopée. . 636
Influence de Rabelais et de Cer-
vantes sur les destinées de nos
vieux poèmes -^ 639
Le peuple reste fidèle à l'Épopée
nationale 640
Quelques érudits font comme le
peuple : Jehan de Nostre-Dame
et sa Vie des poètes proven-
çaux. Etienne Pasquier et ses
Recherches de la France 642
Le président Fauchet : ses Anti-
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
80 ]
qtiUés et son Recueil de la
langue et poésie franqoises...
Les Amaclis. — Ils dérivent des
Romans de la Table ronde et
non de nos Chansons de geste .
Conclusion sur la Renaissance —
CHAPITRE IX
LE XVII'' SIÈCLE.
Caractère général du xvii° siècle.
Le siècle de Louis XIV ne pou-
vait produire que des épopées
artificielles
Le Charlemagne, de Louis le
Laboureur, considéré comme le
type des épopées du xvn" siècle
qui ont quelque rapport avec
nos cliansons de geste
Théories du xvii« siècle en matière
de poésie épique. — Deux écoles
en présence : Anciens et mo-
dernes ; païens et chrétiens
Le peuple et les érudits gardent
seuls le souvenir de nos vieilles
chansons
Les érudits commencent à fixer
leurs regards vers la poésie du
moyen âge
Leibniz et Du Cange
Les Acta Sanctorum des BoUan-
distes
Mouvement général de l'érudi-
tion vers l'étude de nos vieux
poèmes
CHAPITRE X
LE XVIIl" SIÈCLE.
Esprit littéraire du xvm'' siècle . . .
Voltaire et son Essai sur la poé-
sie épique
Travaux des érudits du xviii" siè-
cle sur la légende et les héros
de l'Épopée nationale —
Dom Rivet et YHistoire littéraire
de la France
Lacurne de Sainte-Palaye et son
œuvre
Le manuscrit le plus ancien du
Roland est signalé enfin à l'at-
tention du monde savant
CHAPITRE XI
LA. BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS.
M. de Paulmy et la BiMiothèque
universelle des Eomans
613
644
644
647
649
651
654
660
665
665
670
671
672
674
67.
Table des chansons de geste et
autres romans du moyen âge
qui sont analysés dans la Bi-
hliotlièque des Romans 680
M. de Tressan entreprend de re-
constituer la Chanson de Ro-
land 68-2
Citations de la Bibliothèque des
Romans. Caractère immoral et
faux de toute l'oeuvre 685
Utilité qu'elle peut parfois pré-
senter 690
CHAPITRE XII
l'épopée NATIONALE A LA FIN DU XSMIl" SIÈCLE.
LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
Pendant les dernières années du
xviii" siècle, notre antique épo-
pée, méprisée par les lettrés,
n'est tenue en estime que par
quelques érudits. La noblesse et
la bourgeoisie la connaissent
par la Bibliothèque des Ro-
mans et le peuple par la Bi-
bliothèque bleue 691
Histoire de la Bibliothèque bleue
depuis la Révolution jusqu'à
nos jours 693
Cinq de nos romans ont survécu
et gardent aujourd'hui leur
place dans la Bibliothèque
bleue : Fierabras, Galien res-
tauré, Huon de Bordeaux,
les Quatre fils Apmon, Valen-
tin et Orson 694
Le texte de la Bibliothèque bleue
est en général celui des romans
du xvi" siècle plus ou moins mo-
^ difié 695
Étude comparative sur les der-
niers remaniements de la Bi-
bliothèque bleue 696
CHAPITRE XIII
HISTOIRE DE l' ÉPOPÉE FRANÇAISE DE 1789 A 1B30.
— COMMENCEMENTS DE LA PÉRIODE DE RÉHABl -
LITATION. — I. LA POÉSIE.
Rouget de Tlsle et la « Chanson
de Roland «.— Influence de Cha-
teaubriand et du Génie du
Christianisme ''OO
Petite étude sur les romances de
l'Empire et de la Restauration
802
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
dans leurs rapports avoc noiro
ancienne poésie nationalr> 703
Le Char le magne ci Pavie do Mii-
levoye 705
Le Chai^leinagne et l'Église déli-
vrée de Lucien Bonaparte 706
Le Caroléide de M. d'Arlin-
court 707
\a^ Gaule poétique de M. de Mar-
cliangy 708
CHAPITRE XIV
HISTOIRE DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE DE 1789 A
1830. — COMMENCEMEÎN'TS DE LA PÉRIODE DE
KÉHABILITATIO?^. — II. l'ÉRUDITION.
De la création de ITnstitut et de
son heureuse influence sur l'é-
tude de nos vieux poèmes.
Dom Brial et VHistoire litté-
raire. — Daunou et son Dis-
cours sur rétat des Lettres
en France au xm" siècle 711
Textes du moyen âge, publiés
depuis 1800 jusqu'à 1830 713
Dissertations éditées durant ces
trente années. — Les cours pu-
blics : M.-J. de Cliénier et Aimé
Martin 714
Les Glossaires et l'œuvre de Ro-
quefort 716
Publication du Fierabras pro-
vençal par Immanuel Bekker
(1829) 717
CHAPITRE XV
PÉRIODE DE RÉHABILITATION.
ï. DEPUIS 1830 jusqu'à 1870.
Résumé rapide de l'Histoire de
nos cbansons de geste depuis
1830 jusqu'à 1870 718
Première période : l'Initiation.
Publication en 1832 de Berte
aus grans pies par Paulin Pa-
ris 721
Seconde période : L'Enthou-
siasme. Le Roland de Gé-
nin 732
Troisième période : le Travail.
Le Recueil des anciens poètes
de la France 736
Quatrième période : La critique.
VHistoire poétique de Charle-
magne (1865) 744
CHAPITRE XVI
PÉRIODE DE RÉHABILITATION. — II. DEPUIS 187l>
jusqu'à 1893. — CE qu'on a fait jusqu'ici.
— CE qu'il RESTE A FAIRE.
Influence des désastres de 1870
sur l'étude et l'amour de notre
épopée nationale 745
Textes épiques publiés depuis
1870 747
Traductions nouvelles 748
Les Traités et les Manuels 749
Les monographies scientifiques. 750
Les travaux sur les origines his-
toriques de nos chansons 751
Les études sur la vie privée 753
Les recherches sur la versification
romane 754
Les Dictionnaires 754
Les Compagnies savantes : l'Aca-
démie des inscriptions 756
L'Ecole des Chartes 757
La Société des Anciens textes. . . 757
L'Enseignement supérieur 758
L'Enseignement secondaire 760
Les peintres et les musiciens 760
Le théâtre 762
La poésie. 763
Les livres populaires 763
Le mouvement à l'Étranger. 1" En
Allemagne 764
2« En Suède et en Norvège 769
3" Au Danemark 770
4« En Belgique et en Hollande. . . 770
5" En Angleterre 771
6«En Suisse 772
70 En Italie 773
80 En Espagne et au Portu-
gal 775
9« En Amérique 775
Après avoir exposé ce qui a été
fait jusqu'à ce jour dans le
domaine de notre littérature
épique, on répond à cette
question : « Que reste -t-il à
faire ?» 776
Publication des chansons iné-
dites 776
Nouvelles Notices; nouveaux Ma-
nuels 777
La géographie des chansons de
geste 777
TABLE ANALYTJQUE DES MATIÈHES.
8o;î
Les fÎLide.s sur la vio privée. 778
Soiii'ccs nouvelles pour la musi-
(|ue et la peinture 778
Nouveaux <■ Classiques ) pour
rensei.cnenenient secondaire ou
primaire 779
Propaof'ande active 779
GHAPITE XVII
i;r IJ-: tp.oisikmk i.ivhk
(AÎSION <.É.VÉKAI-E.
Résumé, chapitre par chapitre, ée
tout le livre |III 7'80
Conclusion générale 7f92
1,E PT^Y. — IMPnnJETITR MAP.CHKSSOTI FILS, BOULEVARD SAINT-LAURENT, 23
LES
ÉPOPÉES
FRANÇAISES
ÉTUDE SUR LES ORIGINES ET L'HISTOIRE
DE LA LITTÉRATURE NATIONALE
LEON GAUTIER
Membre de l'Institut
OUVRAGE TROIS FOIS COURONNÉ PAR L ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
(Grand Prix Gobert en 1868)
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SECONDE EDITION, ENTIÈREMENT REFONDUE
PARIS
LIBRAIRIE UNIVERSITAIRE
H. WELTER, ÉDITEUR
59, RUE BONAPARTE, 59 ,
1892
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l'ATALOGUE COMPLET DES LIVRES DE PONDS ET EN NOMBRE
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1 Acta San torum (Edition Palmé). Quelques volumes séparés jusqu'au tome 54- à 75 « 50 »
et (lu 55- au 61- à 75 » 60 «
2 Analecta Bollandiana. Tomes 1 à 10. 1881-91 150 « 100 »
3 Analecta Juris Pontificii. 28 volumes in-4 . 1855-91 . Le volume 20 » 15 »
4 Analecia Liturgica. publ. par Weale et Misset. 3 vol. in-4. 1888-93 75 » 60 »
5 Annuaire de la Société française de Numismatique. 1866-91, av. les comptes rendus, 21 vol.
in-8, nombr. planches 630 » 150 »
6 Aruch Compietum, sive lexicou, vocabula et res, quse in libris Targumicis, Talmu-
dicis el Midraschicis continentur, illustr. et éd. Dr A. Koliut. 10 vol. in-4.
1878-92 200 »
7 Beaufort. Dissertation sur l'incertitude des 5 prem. siecl. de l'hist. rom. In-8. 1866. 15 »
8 Belfort. Archives (Cartulaire) de la Maison-Dieu de Châteaudun. 1881 10 »
9 Bibliothèque elzévirienne. Beaucoup de volumes non épuisés au choix et d'occasion. . 6 »
10 Bibliothèque grecque vulgaire. Exploits de B. Digénis-Acritas, p. p. Legrand. 1892 15 »
11 Bladé (J.-F.) . Epigraphie de la Gascogne. 1885 7 50
12 Blanc. Bibliographie italico-francaise. 2 vol. in-8. 1886 30 »
13 Blondeaux, Le Christianisme. In-8. 1887 7 50
14 Bœns. L'art de vivre. Traité complet d'hygiène. 1890 5 »
15 Bompois. Sur quelques monnaies anépigraphiques.In-4. 1878 6 «
16 — Les types monétaires de la guerre sociale. In-4, av 3 pi. 1873 15 »
17 — Des monnaies frappées par la communauté des Macédoniens. In-4,
5 planches, 1876 15 »
18 Burguy. Grammaire de la langue d'oïl, 3* éd., 3 vol. in-8. 1882 32 »
19 De Bury. Philobiblion, ou de l'amour des livres. Trad. fr. p. Cocheris, 1856 12 »
20 Caesar. Texte latin, édité avec notes et comment., par Dubner. 2 vol. in4. 1867. . 40 »
Catalogue des thèses soutenues en France depuis 1805
21 I. — Pharmacie (Paris), par le D- Dorveaux. ln-8, avec planche. 1880 5 »
22 II. — Sciences physiques et naturelles, par A. Maire. In-8. 1891 10 »
— Le même sur papier de Hollande 20 »
23 III. — Pharmacie (Province), par le D- Dorveaux. 1893
23 bis Catulle. Texte, trad. en vers fr., et commentaires, p. p. Rostand, E. Benoist
et E. Thomas. 2 vol. in-8. 1882-90 20 »
24 Charles d'Orléans. Poésies, publ. par Champollion-Figeac. In-8, 1848 15 »
25 Chevalier (Tabbé Ulysse) . Repertoriûm hymnologicum. Vol. 1. 1892 25 »
26 Coffinet et Baudot. Armoriai des Evêques de Troyes et de Dijon., avec 53 blasons.
In-1. 1869 ^> »
27 Costa de Beauregard. Les habitations lacustres du lac du Bourget. In-4. 1870 5 »
28 Du Cange, Glossarium latinitatis. 10 vol. in-4. 1883-87, papier fort 400 »
29 Durer^Aib.). La grande passion. 12 pi. sur bois, très gr. in-foL, 70 sur 50 c, en
carton. 1875 • • • 50 »
30 Encyclopsedie der Naturwissenschaften (en cours de publication, éditée par E. Trewendt
de Breslau). Les 27 vol. parus, in-8, illust., brochés et netils. 1879-92 435 »
— Ou séparément: Botanik. 5 vol. (115 fr.^ 50 fr. — Mathematik. 2 vol. (48 fr. 75)
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tologie. 3 vol. (60 fr.) 30 fr. — Pharmacognosie (26 fr. 25) 12 fr. — Physik.
Tome I (30 fr.) 15 fr. — Chemie . tomes I à IX. • • * vvVo\* ^ '' "^^ "
31 Estienne (Henri). Deux dialogues du nouveau langage français italianizé (15*8).
Réimpression, publ. par A. Bonneau 2 vol. in-8, sur Hollande. 1883 25 » 5 »
32 Fesch (l'abbé). De l'ouvrier et du respect. In-12. 1888 1 50 ^ ^ 5
33 Fouché-Deibosc. Grammaire espagnole complète. 2- éd. 1889, brochée 4 » 2 »
Reliée 5 » 2 50
34 Gallia Christiana. Réimpression Palmé. Tomes I à V, XI et XIII. Chaque vol..^ 50 » 30 »
35 Gautier (Léon). Les Epopées françaises. 2- édit. 4 vol. 1878-94. (Presque épuise) 80 »
36 Gazette anecdotique. Collection complète. 1876-91. 32 vol 288 » 88 »
37 Barrisse (H.). Excerpta Colombiniana. Bibliographie de 400 pièces gothiques du commen-
cement du xvr siècle. In-8, avec fac-similés et planches. 1887 35 » 20 »
— Le même, sur véritable papier de Hollande %*:*•;■ " *^ ^ "
38 — Notes pour servir à l'histoire, la bibliographie et la cartographie de
la Nouvelle-France (Canada), ln-8, sur papier de Hollande. 1872 30 » 12 »
39 — History of the Discoverv of North America. With a Catographia
Americana Vetustissima. In-4, avec 23 pi. 1892. Reliure anglaise, tête dorée,
non rog. (presque épuisé) 150 »
8 sur papier de Hollande, à ^50 »
2 sur papier du Japon, à "a^VVcoV ok q "
40 D'Hérisson (le comte). Relation dune miss, archéol. en Tunisie. In-4, av. 9 pi. 1881. j^ » o »
41 Holder. Trésor du vieux celtique (Altceltischer Sprachschatz). 3 liv. par. 1891-92. 30 y> 24 »
42 Journal de Micrographie, publié par le D' Pelletan. 1875-91. 15 vol 3/5 » IbO «
43 Journal des savants. Table générale, par Cocheris. In-4, 1861 W- y kooh" ' en '' o^ ^^
44 Kastner. Parémiologie musicale de la lang. française. In-4, 850 p., relie. 1866... bO » i\) »
45 — Manuel général de musique militaire, avec une histoire des instruments
de musique. ïn-8, avec 7 planches. 1848 •.•••.;••;;;;• S ^^ î "
46 — Sa vie ^en allemand) par H. Ludwig.3 forts v. av. fac.-sim.et portraits. 1866. 50 » 5 >>
47 - Le même, relié. 61 50 7 60
48 De Laborde (le comte). Athènes. Gr. in-8, avec planches. 1851 (très rare). . - 10 »
49 Lacume. Dictionnaire hist. de l'ancien langage français, 10 vol. in-4. 1878-83 ^00 » bU »
(par 5 exemplaires à 40 fr. net, par 10 exemplaires à 35 fr. net). , ^
50 Lajard (F.) . Rech. sur le culte du cyprès pyramidal chez les peuples civilises de
l'antiquité. In-4, avec atlas de*^ 21 planches in-fol. 1854 50 » 30 »
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Suite des Publications de la Librairie A. WELTER
Prix Prix
û'édition de faveur
51 Lasteyne (F. de). Description <lu trésor de (iuarrazar. In-4, avec 5 pi. col. 1860
52 Leblois. ].es Bibles. 7 vol. avec planches et gravures. 1883-89
53 Legrancl (E.). Bibliographie hellénique. 2 forts vol. gr. in-8. 1885
54 Lemaîtr? (A.) Le Louvre. Fort vol. in-4. 1874
55 Lescarbot (Marc). Ilist. de la Nouvelle-France. 3 vol. in-8, av. 4 cart., pap. vél. 1866.
56 Lot (F.!. L'enseignement supérieur en France. In-16. 1892
57 Lydus. De ostentis, de mensibus.et Boethii de dits et priesensionibus. Grœce éd.,
et lat. vertit C. B. Hase. 1823
58 Marchant (l'abbé). Notes sur les Vestales, ln-4. 1877
59 Mas-Latrie. Trésor de chronologie. In-fol. 1889
60 Maze. Poteries et faïences. Avec marques et monogr. In-4. 1870
61 Molière. Les intrigues de Molière et celles de sa femme. Pr. et notes p. Livet. 1877.
62 — Les points obscurs de la vie de Molière, par Loiseleur. 1877
— Le même, sur papier de Hollande
62 his Mystère de la Passion, p. Arnoul Gréban, p. p. Paris et Raynaud. Gr. in-8. 1878..
63 Peintures de Pompéi. Texte p. Raoul Rochette. In-fol. av. un choix de 20 planches
(sur 28) en couleurs. 1867
63 bis Péiiissier (Léon G.). Documents annotés; Lettres de Là Condamine, au Magistrat
de Strasbourg, de Suarez, de Nicaise, de Dom de Vie, d,e Bayle el Baluze,
de Ménage; la Société populaire d'Aix; les papiers de Huet ; le Tartuffe de
Gigli ; l'Escalade de Genève de 1802; quelques manuscrits d'Italie. 12 parties
in-S et table générale. 1887-92
64 Perrot et Chipiez. Le Temple de Jérusalem. In-fol. av. 12 gr. pi. En carton. 1880
65 — Le même, sur papier Japon
66 Pétrarque, Sonnets, trad., av. intr. p. Philibert-le-Duc, 2 vol. in-8 av. 2 port. 1877.
66 his — Le même, sur papier Whatman
67 Poésies gasconnes, recueil, et publ. p. A. Tross. 2 vol. gr. in-8 sur Hollande. 1867-69..
68 Ponton d'Amécourt. Vies de Ste Geneviève, St Adalard, St Oyen. In-4. 1870.
69 Possesse. La faïence de Rouen. — Bizemont. Les faïences d'Orléans. In-4. 1869
70 Potthast. Regesta pontificum Romanorum. 2 vol. in-4. 1873-75
71 Poydenot. Découverte d'un cimetière antique à Garin (Haute-Garonne). In-4, 1869.
72 Rabiet (E.). Le patois de Bourberin (Côte-d'Or). 2 vol. ln-8. 1890-91
73 Rebout. Recueil d'inscriptions lybico-berbères, av. 25 pi. et carte. In-4. 1870
74 Recueil des historiens des Gaules. 23 vol. fol. 1869-94
75 Revue des questions historiques. 1866-88 et tables. 46 vol
76 Revue des patois gallo-romans. Coll. complète. 1887-93
77 Rivière. L'Antiquité de l'homme dans les Alpes-Maritimes. In-4, 338 p. et 96 fig.
(pas de planches). 1887.
78 Ronsard. Œuvres inéd.,publ.p.Blanchemain. In-fol., port et facs.l855(tiré à 25 ex.)
79 Rougé (de). Moïse et les Hébreux. — De Sauicy. Les prédications du Christ. In-4. 1869.
80 Rooses. Christophe Plantin. Très beau vol. in-fol., avec 100 pi. 1884
81 Sagard. Le grand voyage au pays des Hurons, avec le dict. 2 voL in-8, papier
Hollande. 1868
82 Salzmann. Jérusalem, pet. in-fol. avec 40 pi. photographiées. 1856
83 Sauicy (de). Voyage autour de la mer Morte. Texte (2 vol. in-8) et atlas in-4 de
71 planches. 1853
84 — Les monnaies datées des Séleucides. In-8. 1871
85 — Les livres d'Esdras et de Néhémie. In-8. 1868
86 Société française de Numismatique ( Annuaire et comptes rendus. 21 vol. 1866-91
et d'Archéologie. ( Nombr. vol. sépar., variant de 15 à 30 fr. chacun.
87 — Mémoires de la même Société. 11 vol. ou plaquettes in-4 et 2 vol. in-8. (Voy.
le détail, sous les n- 7, 25, 26, 47, 51, 52, 62, 63, 65, 67, 70 et 75 de la présente
liste!
88 Sorel (E.î. Contributions à l'étude de la Bible. 1889
89 Souhart. Bibliographie générale des ouvrages sur la chasse, la vénerie et la
fau(>onnerie. Beau vol. gr. in-8, sur papier vélin. 1886
90 — Le même, sur papier de Hollande
91 Table des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et de l'Académie des
sciences morales et politiques, par de Rosière et Chatel. 1856
92 Table générale de la Revue des questions historiques, de 1866 à 1888. 2 vol. in-8
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93 Meyer-Lûbke. Grammaire des langues romanes. T. I : Phonétique. 1890 20 »
Sous presse le Tome II : Morphologie. 1894 20 »
94 Amiaud et Scheil. Les inscriptions de Salmanasar II, roi d'Assyrie. In-8. 1890 12 50
95 Scheil. Inscriptions assyriennes de Samsi-Ramman IV, roi d'Assyrie. In-4. 1889 8 »
96 Koerting, Dictionnaire latin-roman. Gr. in-8 à 2 col. 1891 27 50
97 Catalogue des incunables de la Bibliothèque Mazarine, par Paul Marais et A.Dufresne de St-Léon. Fort
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98 Koschwitz (E.). Les parlers parisiens. Anthologie phonétique. In-8. relié. 1893 4 50
99 Amélineau (E.). Géographie de l'Egypte à l'époque copte. In-8. 1893 35 »
100 Mariette !A,). Voyage dans la Haute-Egypte. 2' éd. 2 vol. in-fol. , avec 83 pi. 1893 300 »
101 Voigt (Georges). Pétrarque et Boccace ou les débuts de l'humanisme en Italie, trad. par
Le Monnier. 1894 10 »
102 Paris (Gaston), Le haut Enseignement philologique et historique en France. In-16. 1894 1 50
103 Behrens iD,). Bibliographie des patois gallo-romans. 1893 7 50
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Paris, dècentbre 7893.
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575 fr., au lieu de 1150 fr.
Lo j)!an de dom Bouquel, suivi )jar se? continuateurs, consiste à diviser l'histoire de France ])ar
périodes et à grouper dans chaque période les monuments et documents origmauv de toute nature
qui s% rapportent, histoires, chroniques, vies de saints, lettres, diplômes, etc., sauf à scinder eu .
plusieujs parties ceux de ces docvuuculs qui embrassent plus dune période. Chaque volume com-
porte une préface, un tableau chronologique, des index historiques et géographiques, une table
des mal ières et quelquefois un glossaire, pour faciliter la lecture:; de certains textes. La Gaule
avant Cjovis forme un volume (tome 1''), les Mérovingiens en prennent trois (tomes II-IV) et les
Carlo\ ingicns cinq (tomes V-IX). Le reste, à ])artb du tome X, appartient à la troisième race.
Les huit premiers voluinesout été publiés par Dora Bouquet (1737-1752) ; les trois suivants sont
des frfres Haudiquier, aidés pour le Xh' volume par dom Housseau, dom Poirier et dom PrécieuK
(1757-1707) ; les XII* et XIII'^ sont de doia Clément et de dom Brial (1781-1786) ; les tomes XIY-
XVIIl .1806-1822) sont du même dom Brial, devenu M. M.-J.-J. Brial de l'Institut ; le tome XIX
(1833 ' <'st de MM. Brial, Daudet et Daunou : le tome XV (1880) de MM. Naudet et Daunou seuls ;
le tompXXI(1855) de MM. Guignant et de Wailly; le tome XXIf (1865) de MM. de Wailly et
Léopold Dehsle ; enfin le tome XXIIl, le dernier paru (1876) de MM. de Wailly, L. Delisle et Jour-
dain . ,
Ce que lo Pertz (Monumenta Germania^ historica) est pour rAUemagne, le Recueil des Histo-
riens I est pour la France. Les ouvrages d'une teUe importance, une fois épuisés et définitivement
casés dans les Bibliothèques publiques, plus nombreuses de jour e^jour, obtiennent un prix fort
élevé <[ deviennent ensuite povu' ainsi dire inîjccessibles aux Bibliothèques et aux amateurs qui
ne disposent que d'un budget modesle.
Ce <iuo Brunet (Manuel du LUrra.ire, tome L col. 1 174) disait en 1860 du Recueil des HÎS-
tOri<*iiS, avant que M. Palmé eût réimprimé l'ouvrage, sera vrai de nouveau dans très peu de
temps, car^les exemplaires complets n'existent plus qu'au nombre de 62 {soixante-deux), et j'ai
l'espoir fondé de les écouler rapidement.
« /.'/ collection complète, dit Briiiiet, est devenue très rare, et le prix, qui en a presque
douhh' depuis quelques années, est aujourd'hui d'environ 2,000 francs. »
Ce prix sera certainement do nouveau atteint! dans quelques aimées, comme le Pertz. aussi ne
se trouve plus aujourd'hui à moins de 4,000 francs. L'acquisition du Recueil est donc e\ ck
MOMK.M non seulement une occasioyi hors ligne pour les Bibltothèques, mais c'est aussi un 2it'i-
cemen! avantageux pour les libraires et })our les amateurs ne dédaignant pas de spéculer sur un
ouvrage qui ne peut que gagner en vieillissant.
Les <'xfemplaires sont livrés chez moi. sans emballage. L'emballage (en caisse) se paye 7 francs
en plus. Le prix net de l'ouvrage complot est actuellement de ii7S fl'ancs, il reviendra, par des
augUKMilations successives, à 1,130 fr. avant l'entier épuisement.
j'e \('nds séparément :
Tomes I, YII, Vill, IX, X, XL XIl. XIII. XIV, XV, XVI. XVII, XVIll. XIX,
Francs 60, 50. 50, 50, 50. 50, 50, 50. 50, 50. 50, 50. 50. 50,
et le^ lomes XXL XXII, XXIII à Tamiable.
Ensemble, les tomes : I à XXIIL Vil à XIX, VIII à XIX, IX à XIX.
Francs 575. 220. 210, 200.
Celle nouvelle édition est une réimpression, i)age [)our page et ligne pour ligne, de la première
édition, de sorte que l'une peut compléter l'autre.
Tout acheteur nouveau des 23 volumes sera inscrit d'office comme
souscripteur au Tome XXÏV, au prix net de 30 fr,
L • tome XXIV est en préparation à PAcadémie.
Le Puy, imprimerie Marches.-^oii lils, boulevard Saint-Laurent, 23.